PREMIER VOYAGE
Descartes avait quitté la France en 162g ou même 1628, et pendant plus de dix ans, jusqu'en 1640, il ne paraît pas avoir songé à y revenir, fût-ce pour un voyage de quelques mois. Mais cette année 1640, il y était à peu près résolu" : son père ayant près de soixante-dix-sept ans, il devait se hâter, s'il voulait le revoir une dernière fois. Il lui écrivit donc, le 28 octobre, pour annoncer son prochain retour''. C'était déjà trop tard : le vieillard était mort le 17, et avait été enterré à Nantes le 20 du même mois. Il semble bien que Descartes perdit presque en même temps sa sœur aînée, Jeanne Descartes, dame du Créviss Chose étrange, sa famille paraît avoir négligé de lui faire part de ces décès : la correspondance n'était point des plus régulières avec le philosophe retiré en Hollande. Peutêtre aussi "n'avait-on point son adresse exacte ; nous voyons, dans une lettre de 1646, que les lettres de son autre sœur, Anne Descartes, dame d'Avaujour, lui étaient envoyées par l'intermédiaire de Mersenne : il en recevait ainsi deux ou
a. Voir ci-avant, p. 272-273, note e. les causes qui retardèrent ce voyage projeté (affaire Stampioen-Waessenaer, etc.).
b. Tome III, p. 228-229.
c. Voir ci-avant, p. 16, note c.
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trois par an '. De même, pour les lettres de son second frère Joachim. Peut-être l'aîné, Pierre Descartes, à qui il appartenait d'annoncer la mort de leur père, était-il moins exact à lui écrire, et manqua gravement en cette circonstance. Descartes lui écrivit le 3 décembre ; mais nous ne le savons que par Baillât, qui avait la lettre sous les yeux ; la teneur de cette lettre, qu'il eut été si intéressant de connaître, est maintenant perdue*'. D'autre part, nous ignorons aussi les sentiments du père pour ce fils, qu'il jugeait « ridicule, de se » faire relier en veau » ; c'est du moins le propos qu'on lui prête, après la publication de lôSy. On peut d'ailleurs l'interpréter de bien des façons : dépit du vieux magistrat contre un fils qui n'avait pas suivi la carrière, ou simple plaisanterie, mêlée de satisfaction secrète à l'endroit de son cadet, qui ne laissait pas ainsi de faire honneur à la famille s
a. Tome IV, p. 872, 1. 3-9, et t. V, p. 552 : lettres du 2 mars 1646 (sa sœur) et du 29 janv. 1647 (son frère).
b. Tome III, p. 252. Voir aussi pourtant la lettre précédente, p. 25i,
c. Voir ci-avant, p. 7-8. L'anecdote est tirée d'un MS. d'Eustache de Rosnyvinen de Pire, qui transcrivit en 1737 un rapport sur le procès criminel de Chalais en 1626, rapport tout entier de la main de Joachim Descartes père, et conservé dans la famille de son fils Joachim Descartes de Chavagne. Eustache de Rosnyvinen était fils de Christophe de Rosnyvinen, marquis de Pire, qui avait épousé, le 3i août 1676, Louise-Prudence Descartes, petite-fille de ce Joachim Descartes de Chavagne, le demi-frère de notre philosophe. Il est naturel que, nouvellement entré dans la famille, le marquis de Pire ait interrogé curieusement le grandpère de sa femme, lequel ne mourut qu'en 1680, sur les souvenirs personnels qu'il avait gardés du grand Descartes. Et le témoignage du sieur de Chavagne qui paraît avoir été un bon frère, et sans doute aussi un bon fils, mérite créance, se trouvant ainsi rapporté. Le voici donc en propres termes : « Joachim Descartes, rapporteur du procès de Chalais, » était père du fameux philosophe René Descartes, sieur du Perron. II » étoit très fâché de voir que son fils s'adonnât à l'étude de la philoso- » phie, au point d'écrire et de faire des livres. Il ne prévoyoit pas sans » doute le cas qu'on devoit dans la suite faire de lui et de ses écrits, » lorsqu'il dit ce qui suit à autre Joachim Descartes, son fils du second » lit, qui Ta raconté à Christophe de Rosnyvinen, père du copiste et - mari de Prudence Descartes, petite-fille dudit second Joachim : De
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4J4 Vie de Descartes.
Descartes fut sincèrement affligé de ce double deuil ; et il le dit dans une lettre de consolation à son ami PoUot, qui peu après perdit lui-même un frère ^. En outre, notre philosophe avait vu mourir, peu auparavant, le 7 septembre, à Amersfort, à l'âge de cinq ans, l'enfant qu'il avait eue en i635 de cette femme dont on ne connaît que le nom, Hélène ; et la mort de sa petite Francine lui laissa, nous l'avons vu, « le » plus grand regret qu'il eût jamais senti de sa vie '' ».
Les disputes dans lesquelles il se trouva presque aussitôt engagé, firent diversion, et retardèrent ce voyage en France, qui dès lors était devenu moins pressant >=. Les Réponses aux
» tous mes enfants, je n'ai de mécontentement que de la part d'un seul. » Faut-il que j'aie mis au monde un fils asse':{ ridicule pour se faire » relier en veau ! » (S. Kopartz, La Famille Descartes en Bretagne, i586-i'762. Mémoires de l'Association bretonne, 1876, p. 100; cf. p. 75 et p. 110.) A la date où ce propos fut rapporté, de 1676 à 1680, il fallait qu'il eût été réellement tenu, pour que le frère de Descartes ne fût pas tenté de l'atténuer quelque peu, par respect pour la mémoire de leur père commun. Notons cependant que personne de la famille n'en souffla mot à Baillet pour la Vie de Descartes, en 1691, et que l'anecdote demeura consignée dans des papiers qu'on tenait secrets.
a. Tome III, p. 278-279 : janvier 1641. Faire toutes réserves sur la note a : voir t. IV, p. 373.
b. Voir ci-avant, p. 287-288.
c. D'autant plus que les affaires de famille se réglèrent sans lui. Ropartz a retrouvé, dans les archives de Pire, l'acte de partage de la succession de Joachim Descartes, à la date du 25 octobre 1641. Les trois enfants du premier lit prélèvent une somme de 11 794 liv. 17 s. 9 d., provenant de la succession de Jeanne Sain, leur aïeule maternelle. Ceux du second lit prennent à leur tour 37 625 livres. La seconde communauté doit à la succession le prix de la charge du père au Parlement, 36 000 livres ; plus, pour propres paternels aliénés, 41 420 livres. Les co-partageants procèdent ensuite à l'exécution du testament de leur père, du 29 septembre 1640. René Descartes, absent lors de ce partage, reçut :
I" Le lieu et métairie de la Courgère, en la paroisse d'Ouairé (ou Oiré), diocèse de Poitiers ;
2° Le lieu et métairie de Beauvais, en la paroisse de Saint-Christophe, diocèse de Poitiers ;
3° Et la maison appartenant au défunt père commun, dans la ville de Châtellerault.
Pierre Descartes racheta à son frère la maison de Châtellerault, et les
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Objections faites à ses Méditations, lui prirent au moins la première moitié de 1641 ; puis il s'occupa d'une seconde édition, avec les additions que nous avons vues (Réponses aux septièmes Objections, et Lettre au P. Dinet), pendant les premiers mois de 1642; puis survinrent les deux pamphlets de Gisbert Voët, Philosophia Cartesiana et Confraternitas Mariana, en 1643, avec la double riposte de Descartes et les ennuis qu'il eut à Utrecht et à Groningue ; enfin, au milieu de ces diverses besognes, la rédaction des Principes allait son train quand même, et bientôt on les imprima à Amsterdam, chez Louis Elzevier. L'achevé d'imprimer est du 10 juillet 1644. Mais Descartes n'avait pas attendu jusque-là : il s'était fait promettre qu'on lui enverrait les exemplaires en France, et sitôt la belle saison venue, il avait quitté Egmond, pour entreprendre enfin son voyage.
Le 2 mai 1644, il se trouvait à Leyde, d'où il écrivit à l'abbé Picot*. De Leyde, il se rendit à La Haye, d'où il adressa aussi une lettre à la princesse Elisabeth. De plus, il fit dans cette même ville la rencontre de Sorbière, qui ne manqua pas de saisir le philosophe au passage et, si l'on ose dire, de V interviewer. Déjà, en 1642, aussitôt arrivé en Hollande, ce même Sorbière, tout jeune encore (il avait à
deux fiefs de la Courgère et de Beauvais, moyennant une rente de 5oo livres et un capital de 4 000 livres une fois payé. (Ropartz, loc. cit., p. io3-io5.)
Descartes n'avait pas attendu ce règlement de la succession paternelle, pour augmenter, semble-t-il, son train de maison, et s'installer à plus grands frais : son installation à Endegeest date de la fin de mars 1641. (Tome III, p. 35o-35i.) Mais peut-être aussi avait-il eu connaissance auparavant du testament de son père, en date du 29 septembre 1640. Toujours est-il qu'il avait donné à des amis, par acte du i3 février 1641, procuration pour ses affaires. [Ibid., p. 262 et p. 471.) L'un d'eux était Claude du Bouexic, sieur de la Chapelle, baptisé le 6 juin iSgo, et décédé le 7 décembre i658, à Rennes. Conseiller au présidial de la même ville, dès 1623, puis au Parlement de Bretagne : lettres de provision, 5i août 1645 ; réception, 27 octobre suivant. [Le Parlement de Bretagne, 1^54-i/go, par Frédéric Saulnier, Rennes, 1909, t. I, p. 121.)
a. Tome IV, p. 108.
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peine vingt-sept ans), s'était présenté à Endegeest, tant il avait hâte de voir le philosophe, dont le nom sans doute revenait souvent dans les conversations à Paris ; et nous avons ainsi, grâce à lui, une fort jolie description de l'endroit qu'habitait alors Descartes''. Sorbière, nous dit son biographe, était de ces gens « qui se font toujours de fête, et se fourent » où on ne les demande point ». On le retrouve dans l'entourage des savants en renom. Il oflFre à chacun ses services, et au besoin sa plume, qui n'était pas mal taillée. Ses héros étaient Rabelais d'abord, que personne ne connaissait mieux que lui, puis Montaigne et Charron, dont il ne pouvait souffrir qu'on parlât maP. Homme de peu de cervelle d'ailleurs, ou de cervelle légère, et qui tournait à tous les vents. Non pas seulement parce que, plus tard, en i653," et dans son intérêt il se fera catholique, de protestant qu'il était ; mais il traduira en français les ouvrages de Hobbes, avec force louanges, bien que la première lecture ne lui eût guère plu : le De Cive de Hobbes avait paru d'abord sans nom d'auteur, en 1642; Sorbière le prit pour la philosophie de Descartes, qu'on attendait de tous côtés, et le jugea un fort méchant livre". Il avait pris parti contre Descartes (ce qui n'empêchera pas un revirement plus tard en faveur de notre philosophe, dans des Discours publiés en 1660'') ; mais pour le moment et pour des années encore, il est tout à fait l'homme de Gassend. Il avait enfin obtenu de celui-ci, qui s'était fait prier, la permission de publier à part, non seulement ses Objections aux Méditations, avec les Réponses de Descartes, mais les Instances à ces Réponses, sous le titre de Disquisitio Meta-
a. Tome III, p. 35i-352 : extrait d'une lettre du 10 nov. 1657.
b. Page 24-25 des Mémoires (non paginés) de Graverol, en tête des Sorberiana (Tolosae, Colomyez et Posucl, M.DC.XCL).
c. Lettres de Sorbière à Martel, 10 févr. et 8 juin 1643. Voir André Morizc, Thomas Hobbes et Samuel Sorbière, p. 197-198 de la Revue Germanique, mars-avril 1908. (Paris, Alcan, 1908.)
d. Lettres & Difcours fur diverfes matières curieufes. (Paris, François Clouzier, 16C0.)
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physica. Le volume parut à Amsterdam, chez Jean Blaeu, sur la fin de février 1644*, ^t Sorbière était bien aise, afin d'en informer Gassend, d'apprendre de la bouche même de Descartes, si celui-ci comptait y répondre.
Il prit sans doute des notes, en reporter qui sait son métier, et reproduisit leur entretien de La Haye dans une lettre à Gassend, du 10 mai 1644''. Rassuré sur les intentions de Descartes, qui déclare qu'il ne répondra pas à la Disquisitio, Sorbière lui propose, de la part de Gassend, les difficultés que soulève sa définition de la matière par l'étendue. Gassend pensait, comme Descartes, que la matière a pour propriété l'étendue; mais il n'admettait pas pour cela que l'étendue fût toute la matière : il distinguait l'étendue des géomètres et l'étendue des physiciens, c'est-à-dire d'une part le vide, selon Epicure, et d'autre part les atomes. Supposons, disait-il, et c'était là sa grande objection, que toute la matière contenue dans une chambre soit supprimée, cette chambre subsistera, mais vide. Non pas, répond Descartes à Sorbière; mais il n'y aura plus de chambre, et les murs se toucheront =. De même les parois d'un tonneau, si tout ce qu'il contient est enlevé. Là-dessus il demeurait ferme comme roc; car c'était là une pierre angulaire de son édifice, ou même la clé de voûte de tout son système. Il y reviendra plus tard dans une lettre à Clerselier, du 12 janvier 1646, précisément en réponse (si tant est que ce soit une réponse, écourtée comme elle est) à la Disquisitio. Pour lui, c'est l'évidence même. L'étendue n'est pas le néant; avec ses trois dimensions elle est bien quelque chose: et que pourrait-elle être, sinon la matière elle-même ? Cette thèse (et la métaphysique de Descartes n'a pas d'autre fin que de l'établir.) était la condition première de la science de la nature; telle qu'il la concevait : à savoir toute la physique
a. Tome VII, p. 391-412.
b. Tome IV, p. loS-i 10 : lettres du 18 et du 3o avril, du 10 mai 1644.
c. Voir déjà t. II, p. 482, 1. 7-1 1 : lettre du 9 janvier lôBg. Et aussi Principia, t. VIII, p. 5o, 1. 20-29.
4^8 Vie de Descartes.
(laquelle a pour objet la matière) ramenée à la mathématique (laquelle a l'étendue pour objet). Au lieu de deux sciences, qui vont chacune de son côté et ne se rencontrent pas, il ne voulait qu'une science unique, qui fût enfin digne de ce nom. C'est là, pour notre philosophe, une idée claire et distincte, la règle de la vérité par conséquent pour notre esprit : sur quoi voudrait-on, en effet, que celui-ci se réglât, sinon sur ce qui lui apparaît clairement et distinctement ? A moins de prétendre que ce doit être sur des idées obscures et confuses, ou sur les données des sens, au besoin épurées par l'imagination^. Voilà où l'on en serait réduit, si l'on écoutait Gassend.
Sorbière, naturellement, ne fut pas convaincu, et Descartes continua sa route vers la France. Il arriva à Paris sur la fin de mai ou bien en juin, et il accepta l'hospitalité de son ami, l'abbé Picot, rue des ÉcouflFes '' : Picot n'avait-il pas été son hôte à Endegeest en 1641 ou 1642? Descartes écrivit de Paris, à Wilhem, le 9 juillet, au sujet de son affaire de Groningue'^. Il avait écrit aussi à des Jésuites, le P. Mesland, le P. Grandamy, recteur du collège de La Flèche. Il avait presque annoncé à celui-ci sa visite ''. Mais c'eût été un détour qu'il ne fit point, s'il est vrai qu'il suivit l'itinéraire indiqué par Baillet : Orléans, Blois, Tours et Nantes, c'est-à-dire le cours de la Loire. Dans chacune de ces villes, il connaissait quelqu'un, le P. Mesland déjà peut-être à Orléans, Florimond Debeaune sûrement à Blois; à Tours les deux frères De La Touchelaye, et à Nantes des parents et des alliés ^ A tous il promit des exemplaires de ses Principes, six exemplaires ici, et là une douzaine ; plus tard il enverra même la traduction française des Méditations à trois nièces religieuses ^ De Nantes il se rendit à Rennes chez son frère aîné, Pierre Descartes, sieur de
a. Tome IX, p. 208, 1. i3, à p. 209, 1. 9, et p. 212.
b. Tome IV, p. 108 et p. 127.
c. Ibid., p. 126-127.
d. Ibid., p. 122, I. 7-1 3.
e. Ibid., p. 129-1 3o.
f. Ibid., p. 564 : lettre du 9 nov. 1646.
Voyages en France. 4^9
la Bretaillière. Il était parti de Paris le 10 juillets Le 29, du même mois, départ de Rennes pour le Crévis, où demeurait son beau-frère, veuf de Jeanne Descartes depuis 1640. Le séjour au Crévis dura près d'un mois, jusqu'au 25 août, sauf peut-être un petit voyage à Kerleau, propriété de l'aîné, où l'on était le 14 août''. On régla les affaires de la succession paternelle, et ces arrangements de famille ne paraissent pas avoir soulevé de difficulté, au moins de la part du beaufrère, sinon du frère aîné. Descartes revint ensuite à Nantes, où son père était inhumé, et s'arrêta chez son autre frère, Joachim Descartes, à Chavagne en Sucé : on l'attendait pour le baptême d'un entant, né depuis près d'un mois, et dont il fut parrain, le g septembre'^. Il vit sans doute aussi sa sœur, Anne Descartes, dame d'Avaugour, de quinze ans plus jeune que lui, et qu'il affectionnait peut-être pour
a. Le 10 juillet ou le 12? Baillet dit le 12. (Voir notre t. IV, p. 129.) Mais Baillet s'en rapporte à une leiïre de Mélian à Mersenne, du 10 juillet, que nous avons d'ailleurs reproduite. (Ibid.,' p. 127-128.) Mélian annonce, à cette date du 10 juillet, qu'il tâchera de voir Descartes le lendemain. Baillet pense que cette visite s» fit en effet : « ...M. Mélian, fur l'avis du Père (Merfenne), alla le xi de juillet aux » Minimes rendre vifite à M. Defcartes, qui le reçût avec joye au nombre 1) de Tes amis. » (Vie de M' Des-Cartes, 1691, t. II, p. 217.) Mais nous avons vu que, dans une lettre à Wilhem, datée de « Paris, 9 juillet » 1Ô44 "> Descartes dit : « le partiray demain de cete ville, pour aller en » Bretaigne. » (Tome IV, p. 126, 1. 8-10. j Son départ aurait-il été retardé de deux jours ?
b. Tome IV, p. 134-1 35 : lettre du 18 août 1644, écrite peut-Ctrc de Kerleau, plutôt que du Crévis.
c. Ibid., p. 1 38-1 39 : du 1 1 septembre. Le fac-similé de Tacte de baptême a été publié par Philippes-Bcaulieux fils. Société archéologique de Nantes, 1873, p. 24. Un ne fit, le 9 sept. 1644, que les cérémonies du baptême; le baptême lui-même avait été fait, le i5 août, jour de la naissance de l'enfant, à qui Ion donna le nom de René. Le père est qualifié, dans l'acte, « d'efcuyer Melfire Joachim des Cartes, Confeiller » du Roy au Parlement de ce pais {la Bretagne) « ; et le parrain, « efcuyer René des Cartes, Sieur du Perron ". Outre leurs signatures, et celles de la marraine, Françoise Becdelièvre, femme d'un autre conseiller, Guy du Pont, et de la mère Marguerite du Pont, on re) celles de François Rogier, Louis d'Avaugour, Su:^anne Rogier, etc.
440 Vie de Descartes.
cela davantage. Puis il dut faire un tour en Poitou. Le 19 septembre, on le retrouve à Angers, en cnemin pour Paris. Pas plus qu'à l'aller, il ne paraît s'être détourné de sa route pour revoir La Flèche. Le mois d'octobre se passe à Paris, toujours chez l'abbé Picot. Il paraît avoir fréquenté le logis de M. de Tnou, rendez-vous des curieux et des beaux-esprits ^. Le P. Mersenne était d'ailleurs parti, à la Saint-Simon, c'est-à-dire le 1 1 de ce mois, pour un voyage en Italie. En novembre, Descartes reprend le chemin de la Hollande''. Le 8, il est à Calais, où les vents l'empêchent toute une quinzaine de s'embarquer; il en profite pour lire la traduction française des Principes, dont l'abbé Picot lui avait remis les deux premières parties, et il y fait quelques additions, dont une au moins porte la marque de ce séjour forcé '^. Le i5 novembre, il était en Hollande, c'est-à-dire sans doute à P.otterdam, puis à La Haye, à Leyde, et enfin à Egmond. Son retour fut fêté, notamment à Utrecht, par ses amis de Hollande, qui s'étaient demandé, à son départ, si on le reverrait, ou s'il ne préférerait pas, après tant de déboires éprouvés en leur pays, s'établir en France définitivement. Regius, entre autres, se fit remarquer par des démonstrations d'une joie excessive, comme au départ il avait déjà manifesté une douleur peut-être immodérée'^. La rupture entre le disciple et le maître ne devait éclater que deux ans plus tard.
Ce séjour de Descartes à Paris, en 1644, fut marqué par un fait important, sa réconciliation avec les Jésuites. A vrai dire,
a. Tome IV, p. i52, 1. 18-31 : lettre du 5 janvier 1645. — Balzac écrivait: « A Monfieur Du Puy, Confeiller du Roy en fes Confeils, & Biblio- » thecaire de fa Majefté », 20 oct. 1644: « ...c'elt chez Monfieur de » Thou... que s'alfemble le vray & le légitime Sénat, qui a. droit de B juger de nos affaires de Livres. » {Œuvres de M. de Bal:{ac, M.DC.LXV, t. I, p. 469.)
b. Tome IV, p. 147 : lettre à Picot, 8 nov. 1644.
c. Voir ci-avant, p. 378.
d. Tome IV. p. 148-149 : lettre du 18 nov. 1644. Voir ci-avant, p. 349-353.
Voyages en France. 441
il n'avait jamais eu de querelle qu'avec l'un d'eux, le P. Bourdin, à qui il avait fait payer assez cher ses Objections par les Réponses virulentes que l'on a vues. Mais (était-ce là encore une tactique ?) il affectait de croire que le P. Bourdin parlait au nom de la Compagnie tout entière : ce qui lui permit ensuite de faire passer sa réconciliation avec ce religieux, pour un traité de paix et même d'alliance avec tous les Jésuites réunis. En cette affaire, notre philosophe, comme toujours, se montra fort habile. Il avait adressé une plainte en règle contre le P. Bourdin au supérieur le plus élevé que celui-ci eût en France, le P. Dinet : c'est la lettre publique, imprimée à la fin des Méditations en 1642. En même temps il annonçait au P. Dinet la publication prochaine des Principes, et lui demandait conseil à cet égard. Il lui devait donc au moins un exemplaire du livre aussitôt paru. Qui chargea-t-il de le lui remettre ? Le P. Bourdin lui-même. Le P. Dinet, qui avait sans doute prêché un accommodement, put voir ainsi que la réconciliation était sincère, et que ses avis avaient été écoutés. Ce fut encore le P. Bourdin qui envoya, de la part de Descartes, les Principes au P. Charlet, assistant du général à Rome. Et tous les autres Jésuites à qui notre philosophe destinait un exemplaire de son livre, le reçurent également par les mêmes mains". Il ne pouvait mieux montrer que son ancien adversaire était devenu pour lui un ami, en qui il avait toute confiance. Les réponses (qui ne nous ont point été conservées) des PP. Charlet et Dinet étaient sans doute des plus amicales, outre les remercîments et compliments d'usage. Descartes paraît les avoir pris pour de l'argent comptant. Il s'était mis lui-même en frais avec les deux religieux, surtout avec le P. Charlet, qu'il appelle « son » second père », en reconnaissance des soins reçus de lui autrefois, à La Flèche; et le P. Charlet fut sensible apparemment à ce souvenir. Mais surtout Descartes insistait sur l'intérêt qu'il y aurait pour les Jésuites, d'adopter la philosophie nouvelle, au lieu de l'ancienne, dans leurs collèges. Les réponses
a. Voir les trois lettres ccclvii, ccclvui et ccclix : t. IV, p. 139-144. Vie de Descartes. 5ô
442 Vie de Descartes.
qu'ils firent, bien que fort prudentes et plutôt évasives, n'étaient point cependant pour le décourager. Un moment, notre philosophe crut toucher au but qu'il s'était toujours proposé : à savoir d'assurer à sa doctrine l'active et efficace propagande d'un grand ordre, voué à l'enseignement, comme était celui des Jésuites.
Ceux-ci toutefois n'entendaient point se départir d'une certaine réserve, et c'est peut-être pour ne l'avoir pas compris, qu'un des leurs, le P. Mesland, qui avait montré en faveur de Descartes trop de zèle, fut envoyé comme missionnaire en Amérique, sans qu'on lui laissât l'espoir de revenir''. Non seulement il avait mis les Méditations en forme de thèses propres à être enseignées, travail devenu inutile d'ailleurs après que Descartes eût publié les Principes ; mais surtout il avait reçu les confidences du philosophe au sujet de l'Eucharistie.
Déjà celui-ci, dans sa Réponse aux Objections d'Arnauld, avait touché à cette épineuse question. La Scolastique expliquait à sa manière ce qui était un article de foi pour les catholiques : le pain et le vin changés au corps et au sang de Jésus- Christ. Descartes devait donc fournir aussi une explication, sous peine de laisser dans sa philosophie une lacune regrettable, qui l'empêcherait d'être reçue par les théologiens. Théoriquement, une doctrine qui prétendait se faire admettre dans les écoles, n'avait pas le droit de rester muette sur cette question capitale. Pratiquement, la question de l'Eucharistie était celle qui divisait le plus protestants et catholiques : n'en point parler, n'était-ce pas se rendre suspect, surtout quand on s'était retiré, comme Descartes, parmi les huguenots, et donner raison à ceux qui lui reprochaient le choix d'un pays tel que la Hollande ? Enfin le Saint-Sacrement était le nom d'une Compagnie, à laquelle s'étaient affiliés nombre de catho-
a. « l'ay leu auec beaucoup d'émotion l'adieu ■pour iamais... », lui répond Descartes dans une lettre de 1645 ou 1646. Voir t. IV, p. 345, et surtout, p. 669. Le P. l^enis Mesland, en etîei, ne revint jamais en Europe : il mourut à Santa-Fé, dans la Nouvelle-Grenade, le 18 janvier 1672^0.' -^ •
Voyages en France. 44J
liques, à Paris et par toute la France. C'était une société secrète, comme il convenait à qui portait « les livrées d'un » Dieu véritablement caché », et il se peut que Descartes en ait ignoré l'existence. Il se peut aussi qu'il l'ait connue, ou bien que quelques-uns de ses amis, eux-mêmes confrères du Saint- Sacrement, l'aient vivement engagé à expliquer ce mystère, sans lui dire pourquoi, mais afin de mettre leur conscience en repos, et aussi afin que d'autres personnes d'église, on de robe, ou d'épée, éprises de If- philosophie nouvelle, ne fussent point arrêtées, faute d'une telle explication, au moment d'entrer dans la Compagnie ^
Descartes reprit donc ce qu'il avait dit en 1641, dans sa Réponse à Arnauld. Là il distinguait jusqu'à trois superficies : celle du corps, celle de l'air qui environne ce corps, et la superficie moyenne entre les deux, nous dirions presque mitoyenne, qui ne dépend que des dimensions géométriques occupées, et qui peut demeurer la même, que le corps change ou non et de même aussi l'air environnant ''. De cette troisième dimension seule dépend pour nous l'apparence du corps, et le sentiment que nous en avons, chose qui ne change pas non plus, que la substance demeure la même ou non. Descartes tient beaucoup à cette définition purement géométrique de la superficie ; et c'est à se demander s'il ne l'aurait pas imaginée à dessein, pour se ménager une explication commode des espèces ou apparences du pain et du vin, qui restent les mêmes au Saint- Sacrement. Sa théorie est plus admissible, après tout, que l'hypothèse scolastique des accidents réels, qui demeurent, et qui gardent pour nous les mêmes apparences, bien que la substance change, à laquelle ils sont cependant attachés. Descartes y revient dans ses lettres au P. Mesland, et insiste sur l'identité numérique ; c'est la seule qui soit possible ici, et elle
a. Raoul Allier, La Cabale des Dévots. (Paris, A. Colin, 1902, in-8, pp. 448.) — Alfred RnBELLur. La Compagnie secrète du Saint-Sacrement. (Paris, H. Champion, 1908, in-8, pp. 129.)
b. Tome VII, p. 248, 1. 11, à p. 256. Ou t. IX, p. 191-197.
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suffit. Il donne comme exemple la rivière que le Jésuite avait sous les yeux à Orléans, et que lui-même venait précisément de revoir: la Loire reste la même entre ses rives et dans son lit, bien que toute l'eau soit écoulée et que la terre qui l'environne puisse être changée entièrement *.
Avec le P. Mesland, Descartes ne s'arrête pas aux dimensions extérieures de la substance du pain ou du vin : il pénètre plus avant''. Par quel mystère le pain et le vin, que nous mangeons et buvons chaque jour pour no^re nourriture, deviennent-ils notre propre corps? C'est qu'ils se mêlent à notre sang et ensuite à nos membres, et que le tout, les membres, le sang, et les aliments eux-mêmes sont unis à notre âme et « informés » par elle. Descartes reprend ici ce vieux terme de la Scolastique, dont il ne se sert pas ailleurs. L'essentiel est cette union, et si l'on peut dire, cette « information ». Elle s'étend aux parties aussi bien qu'au tout, et même aux diverses parties indépendamment du tout. C'est ainsi que les particules de pain et de vin deviennent notre corps, sans cesser d'être telles, et une vue assez subtile pourrait encore les démêler dans le sang. Supposez qu'elles soient unies, seules cette fois, non plus à une âme humaine, comme la nôtre, mais à l'âme divine, et informées par celle-ci, elles deviendront, en vertu de cette union et information, le corps divin de cette âme divine, la chair et le sang de Jésus-Christ lui-même. Toute la difficulté (encore fallait-il qu'il en restât, puisque c'est un mystère) consiste en ce que nous n'avons plus ici que du pain et du vin pour fournir la matière du corps, au lieu d'avoir, comme pour l'homme, à la fois des aliments, du sang et des membres ' Mais, ceci mis à part, il n'y a pluo de miracle : nous trouvons simplement un cas particulier d'une grande loi, celle de l'union de l'âme et du corps, ou bien une application spéciale de la notion de cette union, laquelle est rangée par
a. Tome IV, p. i63, 1. 24, à p. i65, 1. 6. Surtout p. 165, 1. 2-3.
b. Ibi4., p. 166, 1. I, à p. 169, 1. 24.
c. Ibid., p. 168, 1. 8-29.
Voyages en France. 44^
Descartes, nous l'avons vu, parmi les notions claires et distinctes. Et une fois encore la question se pose : lorsque notre philosophe distinguait avec tant de soin trois sortes de notions, celle de l'étendue seule, celle de la pensée seule, et celle de leur union, ou de l'union de l'âme et du corps *, lorsqu'il revenait sur cette distinction avec une insistance qu'on a peine à comprendre aujourd'hui, et oii l'on croit voir comme une survivance inexplicable delà Scolastique'' : que prétendaitil faire ? Réserver sans doute par ce subterfuge les droits de la réalité. Mais peut-être aussi se promettait-il d'expliquer à la fois cette union qui compose tout l'homme, à savoir celle du corps humain et de l'âme humaine, et en outre, sur ce modèle, l'union du corps et de l'âme de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.
Il ne se serait pas adressé, pour une telle confidence, à un inconnu. Il était donc entré en relations personnelles avec le P. Mesland pendant son voyage en France\ Encore lui recommande-t-il le secret, et sans doute celui-ci l'aurait volontiers gardé ; mais sa conscience de religieux lui faisait aussi un devoir de tout dire à ses supérieurs. Toujours est-il qu'il fut éloigné, pour ne pas dire exile , de France et même d'Europe, sans retour. A la mort de Descartes, Clerselier retrouva dans ses papiers les minutes des lettres au P. Mesland, et n'osa pas les imprimer''. II en laissa seulement prendre copie ; on se passa de main en main, sous le manteau, cette explication du Saint- Sacrement, faite surtout pour des théologiens, et des théologiens catholiques. Notre philosophe s'était cru obligé de leur donner satisfaction, et de les désarmer ainsi par avance. Précaution bien inutile : en 1670, l'archevêque de Paris préférait encore le silence sur cette question ; et plus tard un Jésuite, le P. Valois, incriminait les sentiments
a. Voir ci-avant, pp. 141-142, 35 1-352, 394-395, et surtout p. 41 1-41 3.
b. O. Hamelin, L'union de l'âme et du corps d'après Descartes. (L'Année philosophique de F. Pillon, Paris, Alcan, ipoS, p. 39-50.)
c. Tome IV, p. 110-120, p. i65, i. 19 et 1. 23-28, et p. 216, 1. 12-22.
d. Voir pour ce qui suit, t. IV, p. 170-172.
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de Descartes sur l'essence des corps, comme favorables aux erreurs de Calvin touchant l'Eucharistie".