ii:. DE Descartes
méchant (Descartes dit malicieux); et l'amour, au contraire, rend heureux et vertueux; quant à leurs dérèglements (Christine se défend d'en rien connaître encore), notre philosophe déclare ceux de l'amour beaucoup plus funestes que ceux de la haine. Il rappelle l'exemple classique de l'embrasement de Troie : de gaieté de cœur, pour la beauté d'Hélène, le beau Paris n'a pas craint de causer l'incendie et la ruine de sa ville et de son peuple. Bientôt Christine elle-même, par le meurtre de Monaldeschi, confirmera la règle : la haine pouvait-elle l'eiitraîner plus loin, que n'a fait ici l'amour ?
Chanut tira de cette lettre tout le parti convenable *. Il se garda bien, aussitôt feçue, de la montrer à la reine. Il se contenta d'en parler au médecin français Du Ryer, à qui sa profession permettait sans doute d'approcher chaque jour de la personne royale et de l'entretenir familièrement. Ce médecin ne manqua pas d'en faire sa cour, et Christine intriguée demanda à Chanut cette lettre d'un si grand intérêt. L'habile homme ne la lui donna pas encore, et différa même à dessein d'une audience à l'autre : on ne pouvait s'y prendre mieux, pour porter à son comble la curiosité féminine. Enfin il remit la lettre. A la lecture, celle-ci produisit-elle sur l'esprit de la reine tout l'effet attendu de notre diplomate ? On n'oserait
a. Lettre de Chanut, ii mai 1647 • '• ^> P- '9'22, ou plutôt t. X, p. 617-624. Le même jour, Chanut écrivait à M. de Saint-Romain une lettre où on retrouve les mêmes passages : « . . .s'il arriue que je fois afles » heureux, pour eftre renuoyé au fortir d'icy planter des choux en noftre » maifonnette de Normandie, la ledure & le loifir me donneront matiere(s) » à vous entretenir quelquefois, aulfy belles que les magnificences des » Cours. Je vous jure, fans le dire par comparaifon, que j'ay efté rauy » d'vne lettre que M. Defcartes m'efcriuit il y a quelques [sic] temps; la » < reine > qui fçeut par M. du Rier, que je l'auois, ne m'a point » donné le repos qu'elle ne l'ait veùe, & après l'auoir admirée, & m'en » auoir | demandé vne copie, elle me dift refolument : Je préfère le bon- » heur de M. Defcartes à toutes les couronnes de la terre. Sans mentir je » ne la defdis point en mon cœur : vn jour de vie & dans le repos & la w méditation vaut mieux que les années que nous pafTons en ce tournoye- » ment de femaines en vifites & efcritures qui nous ennyurent [sic]. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17963, p. 3i5.)
Descartes en Ôuède. ^2J
Taffirmer. Elle l'approuva fort, dit-il, mais cette approbation générale témoigne moins de la pénétration de son esprit, que n'eussent fait quelques objections tirées des bons endroits. Or un seul point arrêta Christine, et lui donna quelque souci : l'étendue infinie de l'univers^. Si le monde est infini dans le passé, que devient le dogme de la création ? Et que deviendra la fin du monde, prédite par les Évangiles, si le monde est infini dans l'avenir ? Enfin le dogme de la créature humaine, fin principale du Créateur, et pour laquelle toutes choses ont été créées, que devient-il également, si l'Univers est infini dans l'espace, et comprend peut-être une infinité d'autres mondes? Ces objections, remarquons-le, sont celles qui viennent les premières à un esprit de femme, pour ne pas dire de petite fille, que ses souvenirs de catéchisme inquiètent, et qui aussitôt s'alarme et s'effare. En ce temps-là, d'ailleurs, la conscience religieuse avait, chez presque tous, ce même genre de scrupules.
Notre philosophe ne se montra pas moins empressé, que la première fois, de répondre. La lettre de Chanut, envoyée à Egmond d'où il venait de partir, le rejoignit à La Haye; Descartes était en route pour son second voyage en France. Sans attendre d'être arrivé à Paris, il répondit à la hâte, le 6 juin 1647, dans une chambre d'hôtellerie '', et s'efforça de rassurer cet esprit quelque peu timoré. D'abord il invoque l'autorité d'un théologien catholique du xv^ siècle (avant la Réforme), le cardinal allemand Nicolas de Cues, qui enseignait déjà l'infinité du monde, sans que pour cela on l'eût censuré. Puis il reprend sa distinction, si commode, de Vinjîni et de Vindéfini : celui-ci dont on ne voit pas les bornes, et celui-là qui n'en a pas. Or, peu importe que des bornes existent réellement, si notre esprit ne peut pas les voir. N'est-ce pas, pour lui, comme si elles n'existaient pas ? Quant à la créature humaine, fin de la création, notre philosophe reprend une tactique qui, plus d'une
a. Tome X, p. 620, 1. 12, à p. 622, 1. 8. Voir aussi t. IV, p. 609, 1. 1-6.
b. Lettre du 6 juin 1647 : t. V, p. 5o-58.
524 Vie de Descartes.
fois, lui a réussi : cette difficulté qu'on ne voit que sur un point, se retrouve partout, et prend un autre caractère, étant ainsi multipliée. Ou mieux encore, il retourne la question contre ceux qui la posent, et les met en demeure d'y répondre eux-mêmes : c'était transporter la guerre dans le camp ennemi. La fin de la création n'est pas seulement l'homme en général, mais, selon les théologiens, tel ou tel homme, mais chacun de nous en particulier ; c'est, en effet, pour chacun que le Christ a versé son sang, aussi bien que pour tous. Qui oserait dire, en outre, que Dieu, en créant le monde, n'a pas eu pour fin d'autres êtres que l'homme, par exemple les anges ? Descartes renvoie ainsi Christine aux théologiens : n'est-ce-pas à eux d'expliquer cette difficulté, puisque ce sont eux qui la soulèvent ? Mais qu'ils veuillent bien la considérer dans toute son étendue, et on peut presque dire aussi dans son infinité. A ces considérations théologiques, le philosophe ajoute cependant un trait, le dernier, qu'il emprunte à la science, et qui est destiné à frapper l'esprit fortement : c'est l'étendue attribuée désormais à la Terre par tous les astronomes. La Terre n'est-elle pas plus petite, au regard de tout le Ciel, « que n'est un grain de sable » au regard d'une montagne * » ?
La reine fut-elle persuadée? Il est probable que non. Elle était luthérienne, et s'en souvenait à l'occasion. C'est elle qui, estimant Anne d'Autriche heureuse de régner sur la France, ajoutait seulement que ce serait le bonheur parfait, si un aussi beau royaume était de la véritable religion''. Au reste, l'unique objet de Chanut, avec les lettres de Descartes, était de procurer à Christine un amusement. Il excellait dans son rôle de diplomate-courtisan. En voyage, la reine le faisait
a. Tome V, p. 56, 1. 14-22.
b. Lettre de Chanut au comte de Brienne, le 11 janv. 1648, rapportant ce mot de Christine : « . . .J'aime, dit-elle, la Reine voftre Maiftrefle auec » tant de palTion, & je reuere tant fa vertu, que je dis fouuent auec deplai- » fir, qu'il ne manque rien à la perfedion de fon bonheur, finon qu'elle » gouuerne vn Royaume qui n'a pas la véritable religion. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p 3i.)
Descartes en Suède. 525
monter dans son carrosse avec elle, et parfois on lisait Tacite : aux passages difficiles, Chanut feignait toujours d'être embarrassé, et laissait à la reine l'honneur de traduire l'historien latin mieux que lui. Même jeu dans d'autres circonstances, lorsque Christine montait son petit cheval d'Italie, blanc comme de la neige, et faisait ranger à ses côtés quatre ou cinq cavaliers de front : on partait bride abattue, mais Chanut, qui d'ailleurs avait quarante ans passés, laissait à la jeune amazone le plaisir d'arriver au but la première. Et cet épisode, avec bien d'autres, prenait place dans un portrait de Christine, rédigé tout exprès pour le cardinal Mazarin^. La Thuillerie avait conseillé à celui-ci d'envoyer à la reine de petits chevaux de selle, et aussi « des déshabillés parfumés'' », pensant qu'une jeune femme ne pouvait qu'être sensible à de tels présents. Mais Chanut, qui étudia mieux cette originale personne, imagina une flatterie plus délicate : ce fut de lui envoyer des livres, de beaux livres de l'imprimerie royale des galeries du Louvre, avec une belle reliure aux armes de Suède et autres, telles qu'on voudra, armes de France, ou bien (Chanut n'ose pas le dire) armes de Mazarin ^ Plus tard il reviendra sur cette
a. Tome X, p. 607-608 [Tacite], et p. 608 [course à Upsal). Le portrait que Chanut trace de Christine est tellement dithyrambique, qu'on lui demanda, en plaisantant, s'il ne s'était pas laissé séduire au charme du modèle. Chanut, un peu piqué, répond à M. de La Barde, le 26 mai 1646 : « ...Je ne penfe vous auoir donné vn fi grand fujet de haine, que vous » me deuiez accufer d'vn crime capitaL Si vous auiez veu la Reine de » Suéde vne feule journée, vous ne croiriez jamais qu'vn homme, quelque » grand qu'il fuft, en ofart eftre amoureux, & perdriez le defir que fon fexe » fuft changé pour la garantir des affections téméraires. Il elt vray qu'on » l'ayme, mais comme on aime la vertu. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 373.) — Voir aussi cependant t. V, p. 226, 1. 2-4.
b. Tome IV, p. 378079.
c. Chanut à M. de Lionne, 17 février 1646 : « Enfuitte de ce que Mon- » fieurrambalfadeur de La Tuillerie m'a dicl auoir efcrii à fon Eminence, » de ce qu'il auoit reconnu qui pourroii aggrcer à la Reine, j'adjoulleray » qu'eftant hier auprès d'elle, fur ce que je luy dis par occafion de la » beauté de l'imprimerie royalle des galleries du Louure, elle tefinoigna » grand defir d'auoir des liures de cette impreflion, & me dift que. li
Ç26 Vie de Descartes.
question de livres, livres anciens surtout que le bibliothécaire du cardinal, Gabriel Naudé, choisira lui-même. Les
» elle n'en pouuoit auoir autrement, elle ordonneroit à l'ambaffadeur 1) extraordinaire qu'elle enuoyera en France, de luy en faire apporter. » Je m'aduançay de luy dire que fa Majefté ne s'en mift en peine, & qu'il » feroit aifé de luy en faire voir. Ce difcours m'a faid penfer que, fi S. E. » eft dans le deCfein de luy enuoyer quelque chofe de fa part, il ne feroit » peut eftre pas mal à propos d'y joindre vne quaiffe ou deux de ces » liures de l'impreffion du Louure auec la grande Bible de Monfieur le » Jay, le tout bien relié auec les armes de la Reine de Suéde & celles que » fon Eminence jugeroit à propos d'y adjoufter. Outre que ce prefent » feroit de grande monftre auec peu de defpenfe, & que c'eft vne marque » de longue durée, j'eftime que fa Majefté auroit grand plaifir qu'on euft » jugé en France qu'elle fe plaift dauantage dans les liures que dans toutes » les autres gentilleffes dont les femmes font eltat... » [Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 140.)
Chanut rendit compte à Mazarin de l'effet qu'avaient produit ses présents, lettre du 19 janv. 1647 • " O" "^ pourroit juger ce qu'elle a dauan- » tage ertimé, tant elle a donné de louange & d'approbation à chaque » chofe, fi elle-mefme elle ne s'eftoit déclarée pour les liures, qu'elle » vifita les premiers, & fe donna mefme le loifir de lire la moitié d'vne » Ode du Pape Urbain, qui luy fembla fort belle. La ioye qui paroiffoit » fur fon vifage, à la veue & à l'ouuerture de ces beaux volumes, me » donna la hardieffe de luy propofer | que, pour la gloire de fon nom à la » pofterité, il feroit bien d'efcrire, fous le titre de ces liures, qu'ils auoient » efté prefentez à fa Maiefté par voftre Eminence. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17963, p. 19 V. et p. 20.)
Enfin plus tard encore, « à Monfieur le Cardinal », 12 octobre 1647 • « On a depuis quelques mois rapporté les liures de quatre Bibliothèques » prifes en Allemagne, entre lefquelles eft celle du cardinal Diektriftam. » (D. Ludovicus L. B. à Dietrichstein, fondateur de la Bibliothèque de » Nikolsburg, près d'OlmUt\, dont il était archevêque.) La Reine | s'af- » feftionne de faire en fon chafteau de Stokolm la première Bibliothèque » Royale qui ait efté entre ces peuples du nord ; elle a tiré de l'Académie » d'Upfale vn profelïeur en Eloquence, naturel d'auprès de Strafbourg, » fçauant& très honnefte homme, appelle Franceimius, auquel elle donne » la conduite de ce deflein. Comme elle eftoit en peine de luy procurer » vne correfpondance en France pour la recherche des liures qui lui man- » queront, & les aduis neceffaires pour l'entreprife, je luy ay dit qu'on ne » le pouuoit mieux adrelfer qu'au Bibliothequaire de voftre Eminence, » qui a fai(5t trauailler depuis longues années à la recherche des meilleurs » liures de l'Europe & de l'Orient, & que j'eftois alfeuré que | voftre » Eminence commanderoit à fon Bibliothequaire d'entretenir vn com-
Descartes en Suède. ^27
envois de ce genre étaient ceux qui plaisaient le plus à Christine'.
En septembre 1647, elle visita son Université d'Upsal, et on lui donna le divertissement d'une séance académique, avec dissertation d'un professeur sur le Souverain Bien, de Vero Bono. L'occasion était belle de faire rentrer en scène notre philosophe. La reine (Chanut eut sans doute la même pensée, mais la lui laissa dire) fut curieuse de savoir quel serait sur cette question l'avis de Descartes ; et le professeur, Freinshemius, ne s'en montra pas formalisé. Chanut écrivit donc en Hollande'' une première lettre, le 21 septembre ; puis, comme
» merce fidèle auec le dit fieur Franceymius. Sa Maiefté a efté fort con- » tente de cette ouuerture, & a defiré que ie prie voftre Eminence de fa » part, qu'il aggrée cette correfpondance, & commande aux fiens de » donner bons auis & confeils audid Franceimius, qui eft tout ce qu'elle » demande en cette communication. » (Pages 622 et 623.)
a. Chanut.au cardinal Mazarin, 25 janv. 1648 : « ...Monfieur Fran- » ceymius a efté rauy d'auoir la refponfe de M' Naudé, Bibliothequaire » de voftre Eminence. La Reine l'a veue & a pris grand plaifir à confi- » derer le Catalogue des liures imprimez en France depuis cinq années. » Elle fe promet vn agréable diuertilTement de quelques heures à choifir » ceux qu'elle voudra faire apporter. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p. 46 V. et p. 47.)
A Mazarin encore, 3 avril 1649 : « La Reine de Suéde me dift, en la » dernière audience, qu'elle auroit vne grâce à demander à voftre Emi- • nence dans quelque temps. Sa curiofité dans les lettres augmente tous » les iours. Elle faid delTein d'enuoyer deux ieunes hommes en Italie n pour voir les fameufes Biblioteques & tirer autant de copies qu'ils pour- >• roni des Manufcrits rares. Elle fe promet que voftre Eminence leur » fera procurer dans Rome toute la faueur neceffaire pour auoir l'entrée » des grandes Biblioteques, & autant de liberté qu'on en peut obtenir de » tirer des copies. le l'alTeuray que voftre Eminence feroit rauie d'auoir » occafion de luy témoigner fon refpeft & fon affedion, & que par fon » moyen fes gens auroient à Rome tout ce qu'on peut accorder en ces » matières & plus mefme qu'on n'a de couftume de permettre. . . » (Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 225.)
b. Tome V, p. 79-80, et p. 80-81. Chanut écrivait au comte de Bfienne, le 3i août 1647 : « Sa Maiefté part auiourd'huy mefme pour » Upfale. Elle a tefmoigné qu'elle auroit agréable que ie la fuiuifife. » Il obéit volontiers, à caufe, dit-il, de « l'entretien qu'elle me permettra » plus fréquent à la campagne ». {Bibl Nat., MS. fr. 17963, p. 545.) Et
528 Vie de Descartes.
la réponse n'arrivait pas assez vite, une seconde lettre, le 9 novembre. Descartes répondit le 20 novembre, avant d'avoir reçu cette dernière ; mais sa lettre ne partit d'Amsterdam qu'un mois après, le 20 décembre. Elle subit encore d'autres retards. On la reçut enfin en janvier 1648 ^. Il n'avait eu besoin que de reprendre les idées exposées autrefois à la princesse Elisabeth : le souverain bien d'Aristote ne peut se soutenir qu'en théorie ; dans la pratique, le mieux est de concilier Zenon et Epicure, la ferme volonté de bien faire, qui est la vertu, et le contentement qui en résulte, qui est le seul vrai plaisir. Pour l'explication de ce résumé un peu bref, Descartes envoyait une copie des six lettres de 1646, à Elisabeth sur la même question, et comme suite et complément de la sixième, le Traité des Passions, annoncé à Chanut depuis près de deux ans. L'envoi n'était que pour la reine et pour lui, « personne d'autre'' ». On y fit bon accueil, s'empressa de dire Chanut à Descartes, qui ne demanda pas mieux que de le croire. Seulement on ne remercia point sur l'heure, et Chanut
au même Brienne : « D'Upfale, le 6 septembre 1647. . . La Reine en cette » promenade, où elle partage tout fon temps entre la chaffe & l'affiftance » à tous les exercices des profelTeurs de cette Uniuerfité, qui s'efforcent à » faire monftre de leur fçauoir en fa prefence. » (Page 549.)
Johann Freinsheim n'était pas de Strasbourg, comme le dit Chanut (ciavant, p. 526, la oct, 1647). Il naquit ^ Ulm, 16 nov. 1608. Mais il enseigna quelque temps à Strasbourg et y épousa une fille de son maître Bernegger. En 1642, il vint à Upsal pour occuper une chaire nouvelle d'éloquence et de politique. En 1647, la reine le fit venir à la cour en qualité d'historiographe et de bibliothécaire. Plus tard il fut appelé à l'Université de Heidelberg, que venait de restaurer l'Électeur palatin Charles-Louis (frère de la princesse Elisabeth) rétabli dans ses Etats. Mais au bout de quatre ans, il y mourut, le 3i août 1660. Principales publications : Panegyricus GuJiavo-Adolpho{cn^x\is{\^a. Haye, i632). Flori Hijloria Romana (Strasbourg, i632 et i655). Commentarius in libros fuperjlitis Q. Curtii (Strasbourg, lôSg.) Supplementum in Hijloriam Curtii. {Ibid., 1639.) Supplementorum Livianorum ad Chrijîinam reginam decas. (Stockholm, 164g.) Supplementorum Livianorum tomus prior libros LX continens. (Strasbourg, 1654.) Orationes in Suetid habitée. (Francfort, i655.)
a. Tome V, p. 81-86 : à la reine.
b. Ibid., p. 86-88 : à Chanut. Surtout p. 87, 1. 1 1-12, et p. 88, 1. 18-19.
Descartes en Suède. ^29
excusa la reine comme il put '. Le remerciement se fit attendre jusqu'au 12 décembre 1648, où Christine écrivit enfin quelques lignes assez insignifiantes''. Elle parle de la lettre de novembre 1647, ainsi que du Traité des Passions; elle ne parle pas des six lettres à Elisabeth qui complétaient l'envoi ; et on se demande si Chanut, habile à ménager les susceptibilités et craignant quelque jalousie, n'a point gardé prudemment pour lui seul ces six lettres ". Descartes, sans se faire illusion, répondit lui-même par un «compliment fort stérile''», le 26 février 1648 : s'il était né, dit-il, Suédois ou Finlandais (la Finlande en ce temps-là appartenait encore à la Suède), il ne pourrait avoir plus de zèle pour cette incomparable reine.
Se doutait-il qu'il allait être pris au mot, et que presque le même jour oij il envoyait cette lettre, Chanut lui écrivait, le 27 février, de la part de la reine, pour l'inviter à se rendre à Stockholm' ? Voici ce qui s'était passé. Dans le désœuvrement d'un voyage, en septembre et octobre 1648, et surtout dans l'intimité des conversations qu'un voyage procure (huit heures de tête à tête, chaque jour : Chanut en frémissait d'avance, pour avoir à demeurer tout ce temps la tête découverte, et aussi à fournir matière aux entretiens), on avait relu, dit-il. Tacite, et 'Virgile, et Epictète'; puis on avait pensé de nouveau
a. Tome V, p. i82-i83; et surtout p. 233, 1. 16-24.
b. Ibid., p. 35 1-252.
c. Elisabeth le soupçonne ainsi : t. V, p. 196, 1. 7-8.
d. Tome V, p. 293-294. Voir p. 293, 1. 13-14.
e. Ibid., p. 295.
i . Chanut à Monfieur de La Cour, 26 sept. 1 648 : « ...Je m'en vacs demain >• la meffe [sic] chercher nortre Reine de Suéde qui s'elt allée diuertir dans » les montagnes. Ce voyage me fait peur, non pour la longueur & afpreté » des chemins, mais pour ce que la Reine a peu de perlbnnes | auprès » d'elle, & que ma tefte aura bien à Ibuffrir continuellement defcouuerte » au froid des montagnes. Patience : ie fais mon compte que je donne ma » vie en ces occalions au feruice de mon maiftre, comme les autres en » vne bataille... » [Bibl. Nat , Mb. fr. 17964, p 721.)
A M. de Brienne, de Cupreberg, 7 cet. 1648 : voyage en Dalécarlie, à' Vie de Descaktes. 67
^^o Vie de Descartes.
à Descartes, d'autant plus qu'on venait enfin de recevoir, et pour les Méditations et pour les Principes, la traduction française. Bien que Christine sût le latin, comme tout le reste,
petites journées : « ... La Reine de Suéde donne tout le temps du chemin » à la ledure dans fon carolTe. . . » (Page 73 1).
A Monfieur le Cardinal. A Ouerstatfors, le 12 octobre 1648 : « ...Il y » a longtemps que j'ay efcrit à voltre Eminence, qu'il me fembloit que la » Reine de Suéde prenoit en la conduite de fon intérieur le chemin d'vne » haute vertu. Depuis ces trois femaines dernières que j'ay l'honneur » d'eftre auprès d'elle plus de hui£l heures par jour, je voy plus de force » & de lumière dans fon efprit que je n'en fçaurois comprendre. Elle » mefle îi bien l'ellude de la fageffe & de l'innocence de la vie, auec la » prudence & la dignité du commandement, qu'on ne la peut voir fans » admiration. Tout ce voyage s'eft paffé en la lefture | de l'Epidete, du » Tacite, & du Virgile, dont elle explique les penfées en noftre langue » auec vne incroyable facilité. Si Dieu m'a fai£t la grâce de me donner » quelques inclinations aux chofes bonnes, il eft impoffible qu'elles » n'augmentent auprès d'vn fi grand exemple... » (Pages 735 v. et 736.)
A M. le Prince Charles Palatin. A Stockholm, le 17 octobre 1648 : « La » Reine a efté quatre femaines | en fon voyage où j'ay eu l'honneur de la » fuiure... » aux mines de Cupreberg, où elle aurait voulu descendre. (Page 741 )A Salzberg étaient les mines d'argent; à Cupreberg, les mines de cuivre. « Elle a toufiours eu vne fanté parfaitte, excepté qu'au retour, à » Saalzberg, elle fe trouua la nuid preffée d'vne doulleur de cofté qu'elle » guérit le lendemain auec vne faignée. Pendant le chemin fa Majefté s'eft » continuellement diuertie a la lecture, mais li gayement que la feuerité » ftoicienne n'a point rendu fes entretiens melancholiques. . . » (Page
A Monfieur le comte Magnus, le 17 octobre 1648 : « ...La Reine arriua » hier en plaine fanté d'vn voyage de vingt | neuf jours où j'ay eu l'hon- >> neur de la fuiure, & luy feruir de lefteur, en carrofle & à cheual, pen- » dant tout le chemin. Ne croyez pas pour cela, Monfieur, que l'entretien » de fa Majefté ait efté melancholique : jamais elle ne paffa vn fi long » chemin fi infenfiblement ; elle a toufiours efté fort gaye. La conuerfa- » tion a fait des commentaires à la le£ture, & pour vous dire en vn mot, » il eft incroyable comme fa Majefté mefle agréablement l'eftude d'vne » eminente & feuere vertu auec la douceur & l'agreement d'vn entretien » enjoué. . . » (Page 744).
Déjà Chanut écrivait à M. de Servien, 3o may 1648 : « ...Je prens » foing qu'on fçache bien icy, qu'après les affaires dont je fuis chargé de » parler à la Reine, le refte de l'entretien qu'il luy plaift auoir, n'eft que » du Tacite & des méditations de Seneque. . . » (Page 409.)
Descartes en Suède. 5^1
dans la perfection, Chanut avait préféré attenHre qu'elle pût lire cette philosophie en français. Même dans notre langue, la lecture en était encore difficile, et la reine commanda qu'on la fît pour elle : le docte Freinshemius, sans rancune contre le philosophe qui lui avait été préféré sur la question du Souverain Bien, se mit en devoir d'obéir, mais à la condition que Chanut serait son compagnon. Notre résident fut donc obligé de lire enfin les œuvres de son ami ; quelques conseils lui furent envoyés à ce sujet, pour la reine et pour lui : indications des passages qu'on pouvait parcourir vite, ou même sauter, à la rigueur". Le mieux eût été sans doute qu'on eût sous la main, pour expliquer cette philosophie, le philosophe lui-même. Christine n'osait guère l'espérer, tant qu'on put croire que Descartes, qui était alors en France, y resterait, pourvu d'un bon établissement''. Mais sitôt qu'après le malheureux voyage de 1648, on sut qu'il n'y fallait plus compter, la reine résolut, soit d'ellemême, soit sur une insinuation de Chanut, de mander le philosophe à sa cour. La première invitation est du 27 février 1649; une seconde suivit presque aussitôt, le 6 mars, peut-être même une troisième, le 27 mars ; bien mieux, un amiral suédois, Claudius Flemming, partit pour la Hollande, avec ordre de ramener Descartes sur son vaisseau, en avril 1649'^.
L'invitation paraît avoir surpris celui-ci, bien qu'un mot de Chanut déjà, le 12 décembre précédent, eût pu la lui faire pressentir ''. Il répondit le 3i mars. Dans une première lettre, adressée à la reine, il remercie : il accepte d'aller « lui faire la » révérence », il demande seulement un délai jusqu'à l'hiver prochain ou plutôt jusqu'à la fin de l'été ^ Mais dans la seconde, qui ne devait être lue que de Chanut seul, il hésite fort : il rappelle le mauvais succès de ses voyages en France, et sur-
a. Tome V, p. 289-293 : lettre du 26 févr. 1649.
b. Ibid., p. 252, 1. 3-6 : du 12 dcc. 164S.
c. Ibid., p. 295 {2- févr. 1649^ p. 3i7-3i8 1,6 mars', p. 322-323 (27 marsl, et p. 35i-332 23 avril). Voir aussi p. 335.
d. Ibid., p. 252, 1. 3-6
e. Ibid., p. 323-320.
5J2 Vie de Descartes.
tout du dernier, qui lui avait été commandé comme de la part du roi; il craint de s'exposer en Suède à pareille mésaventure». Ses hésitations apparaissent davantage encore dans deux autres lettres écrites le même jour, à son ami Brasset et à la princesse Elisabeth '' : il ne se soucie pas d'aller vivre au pays des ours (c'est ainsi qu'il appelle la Suède). Aussi quand l'amiral suédois se présenta à Egmond vers le 5 ou le 7 avril, assez à l'improviste (ne sut-il pas exposer l'objet de sa mission, ou Descartes feignit-il de ne pas bien comprendre ?), toujours estil qu'il y eut malentendu : Flemming fut éconduit poliment, et le philosophe refusa de quitter son ermitage'. Plus tard il dira, pour s'excuser, qu'il ne pouvait croire que la reine eût dépêché tout exprès un amiral de sa flotte pour le conduire en Suède ^. Mais Chanut venait d'obtenir un congé pour retourner en France, et on l'attendait d'un jour à l'autre à La Haye : lès 28 et 29 mai, en effet, il passa « comme un éclair* ». Les deux amis purent cependant se voir, et s'expliquer de vive voix. Chanut avait laissé sa femme à Stockholm, gardienne du logis, et toute prête à en faire les honneurs au philosophe, au cas où celui-ci arriverait avant le retour du résident. Desrcartes hésitait toujours : il lui fallait un ordre formel de la reine, et surtout des éclaircissements sur certains points. Chanut lui'conseilla de s'adresser à Freinshemius, en toute confiance. Deux choses surtout inquiétaient notre philosophe: ne verrait-on pomt d'un mauvais œil, à la cour de Suède, des personnes d'une autre religion f ? Pensons que plus tard on
a. Tome V, p. 326-329.
b. Ibid., pp. 33o-33i, p. 33i-333, et 349-350. C'est dans cette dernière lettre qu'il parle à Brasset « des jardins de la Tourajne ». Nous n'avons point dit ci-avant, p. 118, note c, quel était le pays de Brasset. Ce devait être Angers, ou du moins l'Anjou : écrivant à un correspondant d'Angers, Brasset se dit lui-même « bon angevin ». (Voir t. IV, p. 218.)
c. Ibid., p. 35 1-332.
d. Ibid., p. 352, 1. 12-16.
e. Ibid., p. 358-359.
f. Ibid., p. 361-364. Surtout p. 362, 1. 28-3 1 . Voir aussi p 5, 1. 9-11, et note e.]
Descartes en Suède. ^Jj
attribuera précisément à Descartes la conversion de Christine au catholicisme ; et l'année précédente, la différence de religion avait été alléguée pour détourner d'un voyagea Stockholm la princesse Klisabeth, qui était calviniste,, avec la mère de la reine et une tante, celle-ci soutenue par le parti catholique. D'autre part, ne verrait-on pas aassi d'un mauvais œil auprès de la reine, qui devait se consacrer toute aux affaires de l'Etat, un philosophe qui ne pouvait que l'en distraire par ses spéculations^? Descartes avait vu sans doute, entre les mains de Brasset, ce portrait oii Chanut lui-même faisait à Christine le reproche d'aimer l'étude à l'excès. Discrètement enfin, il laisse entendre qu'il dédierait volontiers son petit Traité des Passions à la reine de Suède, qui devait l'avoir entre les mains : pouvaitil se douter, après les belles assurances de Chanut, qu'elle ne l'avait pas encore lu, ni rien de ses autres ouvrages ? La réponse de Freinshemius sur les autres points fut sans doute rassurante: on la reçut d'abord, vers le 3o juillet, à La Haye, puis de là à Egmond''. Pourtant le 17 août, Brasset ne savait pas encore si son ami était décidé : il semble seulement, écrivait-il à Chanut, se disposer à partir. Il partit en effet, le i" septembre 1649.
Une fois résolu, Descartes prit les mesures que comportaient les circonstances. S'il ne fit pas son testament, au moins il mit ses affaires en ordre; et nous avons trois lettrés écrites à ce sujet % deux à son ami de Paris, l'abbé Picot, l'autre à un ami de Leyde, Hogelande; en outre il enferma dans un coffre les papiers qu'il n'emportait pas, et les confia aussi à ce dernier. Puis il se munit d'un équipement convenable pour se présenter à la cour de Suède ; et quand il vint dire adieu à Brasset, celui-ci s'amusa fort (on était gai dans cette famille) de voir le philosophe « avec une coiffure à
a. Tome V, et t. X, p. 607, 1. 17-22. Voir t. V, p. 180.
b. Ibid., p. 364, notes, et p. 411.
c. Ibid., pp. 405-406 (à Picot). 406-409 (id.), et 409-410 (à Hogelande) : lettres du 3o août 1649.
^^4 ^lE DE Descartes.
» boucles, des souliers en croissant, et des gands garnis de » neige » : Stockholm allait bientôt, dit-il, compter un courtisan de plus ".
Le voyage dura un bon mois. Il aurait pu durer plus longtemps : en 1645, pour passer d'Amsterdam à Copenhague, Ghanut n'avait pas eu moins de trente-deux jours de mer, par suite du mauvais temps *", et sur la fin de cette même année 1649, en novembre et décembre, il est vrai, il chemina lentement par terre à travers ces pays marécageux de Hollande et de Westphalie ^ On franchissait ensuite, le bras de mer, de
a. Tome V, p. 411, note : lettre du 7 sept. 1649. Sur la gaîté de la famille Brasset, voir ibid., p. 450. Chanut écrivait à Brasset, le 3 mars 1646, lui parlant de Mad« Brasset : « Je vous auoûe franchement que ma femme & » moy avons de la paiïion pour elle, ainfy que je vois toutes les autres » pcrfonnes qui ont l'honneur de la connoiftre. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 164.)
b. On a des lettres de Chanut, datées de Calais, 2J sept. 1645. (Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 23.) Puis les lettres suivantes :
D'Amsterdam, 4 octobre 1645, à M. de La Thuillerie : « J'ay l'obligation » de vous remercier de la bonne réception que M. BrafTet m'a faitS chez » vous à La Haye. » (Page 2 5.)
D'Amsterdam, 6 oct. 1645,3 M. Brisacier : « ...Nous nous femmes » rcfoliis de mettre bagages <Sc vies dans va grand nauire qui va droid à » Stokoim. Je delcendray au Sund pour aller trouuer Monlîeur de La » Thuillerie à Copenhaghen ; ma femme, qui eft refolue comme vn vieux » matelot, conduira tout en Suéde. » (Page 29.)
De Copenhaghen, 10 et 19 novembre 1645 : « J'ay cité retenu en mer )i trente deux jours d'Amlterdam icy par les vents contraires. » (Page 3i v.)
De Jeunecopin, 11 décembre 1645 : ■« L'afpreté des chemins en cette » failon rendent noitrc voyage difficile; nous fommes à my-chemin de » Coppcnhaghen à Stokoim, & dix ou douze jours au plus nous y con- » duiront. » (Page 39.)
Du 17 déc. 1645 : « . . .ma femme, qui ell au Teilir il y a longtemps, & » qui palla en trois jours quatre heures d'Elfenor à Dather dans le mefmc » vailfcau d'Hollande qui nous auoit porté d'AmIlerdam. . . » (Page 45.) « Ma femme elt dans le port à quatre lieues de Stokoim. . . » (Page 46.)
c. Lettre du roi de France à la reine de Suède, 12 oct. 1649 : « . . .Nous » auons iugé à prOpos de renuoyer vers vous le lieur Clianut, Confeiller » en noitrc Confcil d'l'"llat, auec la qualité de nollre Ambalfadeur. u [liibl. Nat., MS. Ir. i7'j')5, p. 261.) Clianui se mit en route. On a des lettres de lui, datées Jf Dunkerque, 24 oct. : u M. d'l*^ltrades nie donne vue frégate
Descartes en Suède. 555
Copenhague à Gotemborg ; de là à petites journées, par Jonkoping, on gagnait Stockholm : ce qui demandait une quinzaine de jours. Ou bien encore, et c'était le trajet le plus court, le même bateau, parti d'Amsterdam, poursuivait sa route jusqu'au port de Stockholm. Descartes y débarqua, ce semble, un des premiers jours d'octobre ; le pilote qui vint, suivant l'usage, faire son rapport à la reine, lui dit des merveilles de ce passager extraordinaire, si savant dans les choses de la navigation : « ce n'était pas un homme qu'il avait » amené à Sa Majesté, mais un demi-dieu^ ». Christine de Suède reçut aussitôt le philosophe, dans deux audiences successives, et se montra particulièrement de belle humeur.
» pour me porter à Fleffingue. » D'Amsterdam, lo, 12 et i3 nov. (Pages 264, 265, 269 et 271.) A cette dernière date, il écrivait au comte de Brégy, qui étaii à Stockholm : « . . .Si i'eufle fai61 la diligence que ie » m'eftois propofée, ie pouuois encore vous trouuer à Stockolm. le defef- » père d'impatience. Ma femme m'efcrit, du 23 oftobre, que vous foifiez » ellat de demeurer encore trois femaines en no(lre cour. Si ie n'eulTe.efté » retenu par le retardement de mon bagage, ie ferois arriué auparauani » que vous fuffiez party. . . Peut eflre auffy i'auray l'honneur «Se la bonne » fortune de vous trouuer à Hambourg dans voltre retour ; car en cette » faifon la mer eft fafchcufe, les nuits longues, & il fe trouue peu de bons » vailTcaux qui palîent à Dantzic. . . » (Page 272.)
Chanut avait écrit, le 12 nov. : « l'efpere me rendre dans trois fept- » maines à Stockolm. » (Page 269.) Mais le 29 nov. il n'était encore qu'à Hambourg, d'oîi il écrivit à M. de Bricnne : « le n'olcrois parler des » incommoditez de ce voyage, où je me traifne li lentement, (i ce n'clloit » qu'elles excufent fa longueur. Vous ne trouuerrez point cUrange que je i> fois encore à Hambourg, s'il vous plaill, Moni'^ de confidcrer quels » peuuent cdre les chemins dans tous ces pais marcl'cagcux de Hoiande » icy, «.t par cette faifon iV: par vne pluye continuelle, .l'efpere qu'elle » m'ennuyera moins dans les terres légères du Holllein-, t"v: que, cette » lune paffée, la gelée fuccedera & affermira les fanges de l'Ollrogothic. » Je ne prens qu'vn demy jour de repos auec M. de Meules... » (Page 274.) Chanut n'arriva à Stockholm que le 21 déc. ; il écrivait « à M. D'Auaux », le 25 déc. 1649 : « Vous fçaucz par expérience que » le chemin de Paris à Stockolm en cette faifon & auec vn peu d'cqui- » page, ne fe peut faire auec plus de diligence qu'en deux mois. » (Page 280 V.)
a. Tome V, p. 431. Voir ci-avant, p. 200.
')}6 Vie de Descartes.
Par une curiosité bien naturelle, et aussi afin de faire plaisir à son hôte, elle ne manqua pas de lui parler de la princesse palatine. Descartes s'empressa d'en informer Elisabeth, le 9 octobre ^ ; le même jour, il rendit compte des deux audiences à ses amis de Hollande et de France''. Puis, pendant un mois ou six semaines, la reine paraît l'avoir laissé tranquille. C'était peut-être, de sa part, une attention délicate, pour lui donner le temps de se reconnaître et de prendre des habitudes nouvelles ^ Peut-être aussi, comme elle était sûre maintenant d'avoir toujours sous la main, quand elle voudrait, son philosophe, elle n'était pas autrement pressée de se mettre elle-même à l'étude de la philosophie.
Dès le premier jour, Descartes avait fait deux constatations qui n'étaient point pour lui plaire. D'abord, on ne pouvait savoir si la jeune reine aurait ou non le goût de la philosophie : elle n'en avait jamais fait, et Chanut, sans que peut-être il en ait eu conscience, avait là-dessus trompé notre philosophe. Par contre, Christine était « extrêmement portée » à l'étude des lettres », entendez par là les lettres anciennes, la philologie : ne voulait-elle pas faire venir aussi Saumaise '^ ? Soit pour cette double raison, soit pour une autre
a. Tome V, p. 429-431.
b. Ibid., p. 432-433 (lettre à Picot), et p. 433-434 (à Brassât).
c. Ibid., p. 433, note^M.
d. Ibid., p, 43o, 1. 4-7. Brasset écrivait à La Thuillerie, le 5 octobre 1649 : « Il (Saumaise] eft fort efbranlé pour faire vue promenade en Suéde, » y ayant elle conuic trop ciuilement par cette fvauante Reyne pour l'en » refufer. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17901, p. 684.) A propos de Saumaise, Conrart écrira le 2 avril i65o, à Rivet : « Je ne fay fi la mort de M. des » Cartes ne le dégouftera pas du voyage de Suéde. C'ell une perte pour » les bonnes lettres, que celui-cy n'en loit pas revenu; & c'en fcroit une » beaucoup plus grande, que l'autre y denieuraft. » Et dans la même lettre, à propos d'un M. Blondel, qui allait partir pour Amsterdam : « La » Hollande nous enlevé tous nos grands hommes; & certes, quoyquc la » France en fût digne par beaucoup de grandes raifons, au moins ne leur » cll-elle plus un lejour utile ni agréable depuis les confulions dont elle » ell remplie & les miieres qui l'accablent. » (Page 540, Valentin Conrart, par René Kerviler et Ed. de Barthélémy, in-8, Didier, 1881.)
Descartes en Suède. ^^7
cause, Descartes, dans ses premières lettres du q octobre, fait espérer à ses amis qu'ils le reverront bientôt : à peine arrivé, il parle déjà de repartir. Quel agrément, en effet, pouvait-il trouver à Stockholm ? Son ami Chanut était absent; Descartes eût sans doute mieux fah de l'attendre en Hollande, pour se joindre à lui lors de son passage, et arriver à la cour de Suède en même temps ; mais il craignit que le voyage ne fût ainsi retardé jusqu'à l'hiver, ce qui eut lieu en effet ^. Chanut avait voulu cependant que le philosophe logeât à l'ambassade de France, et celui-ci ne put refuser ; mais dans quelles conditions s'y trouva-t-il ? Madame Chanut était demeurée seule à Stockholm, fidèle Pénélope attendant son Ulysse. Elle fit le meilleur accueil, on n'en doit pas douter, à cet illustre ami de son frère et de son mari ^, et n'épargna rien pour qu'il eût dans sa maison toute commodité. Mais, outre que Descartes n'y était pas chez lui et ne s'y sentait pas entièrement libre, Chanut ne fut de retour qu'à la fin de décembre. Pendant près de trois mois, notre philosophe se trouva donc privé, non pas de toute société, mais de la conversation qui lui eût été la plus nécessaire. Parmi les autres Français de Stockholm, il y aurait bien eu le premier médecin de la reine, M. du Ryer'-', qui s'était intéressé aux lettres philo-
a. Tome V, p. 363, 1. io-i5.
b. Ibid., p. 432, et p. 444, note a. Voici les premières impressions de Chanut â son arrivée en 1646. Lettre du 6 janvier : « Le pais elt verita- » blement froid & fauuage, le fejour en paroifl trille & fterile de tous » diuertiCfcmens. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 64 v.) Et le i3 janvier: « Je ne trouue point le lieu Ci fauuage qu'on me i'auoit ligure, & je ne vois » rien qui me deplaife^ que la relation qu'on me faift que toutes chofes,
,■» pour le viure, font aulTy chères à peu près qu'à Paris, & tout le relie » tellement hors de prix qu'il fe faut refoudre à le faire venir d'Holande. » Cela ne vient pas fort commodément à ma famille, qui eft telle que » Monfieur de La Thuillerie, autant fplendide qu'aucun autre, m'a dit que » je faifois honneur à la nation. « (Page 66.)
c. Chanut à Servien, 6 juin 1648 : « Dépuis quelques jours, M. du Rier » fon médecin, après auoir pris femme en cette ville, demandant per- » million de la mener faire vn tour en France, où il a bcfoing de donner » ordre à les aliaircs doinelliques, & voir vne tille qu'il a de fon premier
VlK DE Descaxtes. 68
^^8 Vie de Descartes.
sophiques de Descartes ; mais lui aussi était absent : Christine l'avait laissé partir en France, en retenant toutefois sa femme à Stockholm, pour être sûre qu'il reviendrait. Descartes dut se contenter de l'aumônier de l'ambassade, le P. François Viogué, religieux instruit, docteur en théologie ; Ghanut avait mis tous ses soins à le bien choisir ^. De
» mariage, a obtenu la liberté de faire ce voyage, mais laiffant icy fa » femme pour oftage, & promettant fon retour dans quatre mois... » Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p. 423 v.j Et encore : « La Reine fait eftat de fa » fufîifance eii fon art, & l'aime pour raffe(£lion qu'il a de la feruir. Il eft »'le feul de fa profefTion en qui elle fe confie de fa fanté. Elle luy parle » librement, mais ne luy donne aucune communication de fes affaires. » (Page 424 V.)
a. Chanut à M. de Meules, 20 Janvier 1646 : « Je vous efcriuis. M., » des le 6' de ce mois, la peine où j'ellois du deffein de Monfieur Lan- » glois noftre aumofnier, qu'il s'ell forgé dans l'efprit qu'il mourroit en 3 ce pais, s'il y demeuroit plus longtemps. Je n'ay rien oublié pour le » diffuader de cette mauuaife tentation. Je le voulois obliger à demeurer » feullement trois mois auec nous, pour attendre que j'euffe vn autre » ecclefiaftique, luy piomettant de le renuoyer en France au printemps » auec Monfieur Porlier mon neueu, qui s'eft venu promener icy auec » moy. Mais tout cela n'a reulïi qu'à le confirmer dans fon opiniaftre fan- » taifie. Il s'en va auec Monfieur de La Tuillerie. » (Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. lOI.)
Dans une lettre à « Monfieur Gueffier, Refident à Rome », du 27 janv. 1646, Chanut donne des détails : « Lorfque je partis de France, je fis tout » mon poffible pour amener vn Ecclefiaftique dont la vie & la doftrine » feruiffent, non feullement à ma famille, mais à tous les catholiques qui » fe rencontrent en cette cour & n'ont exercice de religion que dans la » Maifon du Miniftre du Roy. J'auois bien rencontré en ce choix. Mais » celuy qui a paffé auec nous, s'eft tellement dcgoufté du pais, que je me » voids contrain£l à le renuojer en France. J'approuuc (sic) que ceux qui » ont elle auparauant moy en ce mefme polie, ont eu pareilles difficultez, » & qu'il eft difficile qu'vn preftre feculier, tant foit peu habile homme, » veule donner fon temps en ces lieux, où il n'y a bénéfices ny cures à » obtenir. Cela m'a faiél penfer à vn Religieux Auguftin reformé, appelle » le Père Viogué, que je connois de longue main pour homme pieux & » très fçauant. Lorfque les Auguftins reformez du. petit Conuent du faux- » bourg S^ Germain de Paris prirent la direction du grand Conuent au » bout du Pont Neuf, ils fc trouucrent obligez de mettre fur les bancs de » la Faculté de Théologie à Paris pour le Doctorat deux Pères de leur » Maifon, comme c'eft l'ordinaire; ils n'en irouuerent | point de plus » capable que lediil Père Viogué, qu'ils obligèrent contre fon gré à entrer
Descartes en Suède. 09
là, sans doute, ces entretiens théologico-philosophiques, parfois le soir, qui édifiaient Madame Chanut : elle aurait voulu que ses fils, deux jeunes garçons de quatorze à dix-huit ans,
» en cette carrière. Comme il en eftoit à la fin, preft de prendre le bonnet » de dofleur auec beaucoup d'approbation dans tous fes a£les publics, il » arriua que les anciens Auguftins, vne belle ouid, rentrèrent dans leur » Conuent & en chalVerent les reformez, qui ne tenant plus cette maifon, » ne voulurent plus qu'aucun des leurs paruint au doftorat. Le Perc Vio- » gué, après le trauail de deux années, fe voyant preft d'obtenir ce degré » honnorable dans fon corps, infifta pour acheuer & prendre le bonnet. » Vne faétion nouuelle s'efleue dans ceux de fon ordre en mefme temps & » luy refufe la fuitte de cet honneur. Il s'en plaimfl à fon gênerai, qui luy » permet de pourfuiure cette dignité, & pour cet effect | luy ordonne de » retourner au grand Conuent pour y acheuer fa fcience. Il y va, mais » ceux de fon ordre enuieuxle chargent de mille rapports à Rome, & fans » attendre ce que le General ordonneroit fur leurs inftances, l'enleuent de » viue force au fortir de Sorbonne, l'enferment chez eux, luy font palier le » temps qu'il deuoit prendre le bonnet, & enfin le relèguent en vn mona- » ftere éloigné, au Blanc en Berry. Comme je fçauois le détail de cette » affaire, & connoilTois la bonté, candeur & dodrine de ce bon Père, » j'eus quelque deffein de le demander comme J'eftois preft à partir. Mais » on me prefToit. Il eftoit éloigné de la Cour, & je ne fçauois point s'il » voudroit venir. Maintenant que d'vn cofté je reffens la peine qu'il y a » de trouuer des gens propres à feruir Dieu en ces lieux, | & que je fuis » affeuré qu'il me donneroit volontiers quelques années à trauailler en » repos icy, & faire prouifion d'eftudes pour la prédication quand il s'en » retourneroit en France, j'ay penfé qu'il n'y pouuoit auoir inconuenient » de le demander à fon General, & que, s'il y auoit quelque difficulté, » elle pourroit venir de ce que, ne me connoiffant pas, il douteroit de la » certitude de ce que je luy expofe ; de façon que, s'il vous plaifoit de » vous donner la peine de le voir & de luy faire entendre que le Roy tient > vn Miniftre en cette Coiir, qu'elle eft entièrement Luthérienne, que le » petit nombre de catholiques qui s'y trouue n'a pas en tout le Royaume » vn feul preftre, & n'en peut auoir que dans noftre Maifon, qu'il importe » que ce foit vn homme fçauant & de bonne vie; qu'il y a | trop de mon » propre intereft, pour luy demander ledicl Père Viogué, fi je ne le con- » noiffois tel & fi je n'eftois bien alTeuré de fa probité : j'eftime qu'il ne » fera point de difficulté de luy donner obédience pour me venir trouuer » icy en habit d'Ecclefiaftique feculier, n'y pouuant eftre admis autre- » ment; & peut eftre que le Père General ne trouuera pas mauuais de » tirer auCfy par cet expédient ce pauure Religieux de la rigueur que luy » font fouffrir ceux de fon ordre, pour ce qu'il a defiré d'cftre Dodcur » contre leur gre. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 109 v. à p. 1 12.) A M. de Meules, 19 mai 1646. Il s'agit toujours d'un aumônier : si le
540 Vie de Descartes.
y assistassent pour en profiter^. Descartes connut encore un autre Français, le seul « honnête homme » ou de bonne
P. Viogué manque, « moa neueu me cherchera ce qui nous faut, car il » vaut mieux attendre vn peu plus & auoir vne perfonne qui puiffe eftre » fuperieur en fa fonflion, égal en la conuerfation, & fournis comme vn » membre de la famille. Tous les efprits ne fe plient pas aifement à » quitter vn de ces perfonnages pour prendre l'autre, & ainfy fucceffiue- » ment jouer tous. ces différents Roollets. » (Page 359 v.)
A M. Gueffier encore, le 16 juin 1646 : « Je vous affeure, Monfieur, » qu'il faut auoir la foy bien enracinée & des grâces de Dieu très parti- » culieres, pour fe conferuer en la pureté de la créance dans ces lieux où » la vraye religion n'a aucun exercice; & que pour cela la conférence » d'vn homme pieux & fçauant eft ineftimable. Attendant ceiuy que voftre » bonté nous procure, nous fommes obligez de recepuoir l'adminiftra- » tion des facremens de la main de l'aumofnier de M. le Refident de » Portugal. » (Page 418 v.) Ce Portugais s'appelait Manuel Pinto (p. 414), et le religieux français qu'on attendait, « noftre père Françoi.'' » Viogué » (p. 41 5).
Au même M. Gueffier, 4 aouft 1646 : « Si en l'affaire du Père Viogué -> vous m'auez obligé de voftre crédit & charité, en cet autre rencontre je » dois beaucoup à voflre prudence d'auoir arrefté l'exécution d'vn confeil » pris en la congrégation, de propagandâ fide, d'enuoyer icy direftement » trois Pères Dominicains en habit feculier, que je ne pouuois receuoirà » demeurerlongtemps en cette maifon fans ordre de la cour. » (Page 53 1.)
A Monfieur le comte de Brienne, le 16 février 1647 : « Durant la prei miere année que j'ay efté ici, il n'eft venu à la Meffe que hui£t ou dix » perfonnes, hors ma famille, dont il y en a deux ou trois marchans » françois, deux ou trois Allemans, & quelques garçons françois qui » feruent de laquais chez des Seigneurs de ce pais. Depuis vn mois, » toutes les perfonnes que M. le Comte de la Garde a prifes en France » pour le feruice de la | Reine ou le fien eflans arriuées, noflre Eglife » efl augmentée jufqu'à prés de cent perfonnes en tout. Je fuis logé en vn » lieu affez efcarté, dans vn fauxbourg, où on vient fans bruit. Le Père » Viogué noftre Chapelain fait vne petite exhortation de demie heure au » fortir de la meffe, dans laquelle il ne parle jamais de controuerfe ; les » après difnées des feftes, on dit vefpres fans chanter hautement, & où » ne fe trouue- quafi perfonne outre ceux de la famille. Voila, Monfei- » gneur, en quoy confifte cet exercice fcandaleux de noftre religion. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17963, p. 76 v. et p. 77.)
Enfin au même comte de Brienne, 11 avril 1648 : « ...le Père Viogué... » C'eft vn fage Religieux, qui rend vn merueilleux deuoir de bon Pafteur » en noftre Eglife de Suéde. » {Bibl. Nat., M S. fr. 17964, p. 263.)
a. Tome V, p. 447.
Descartes en Suède. ^41
compagnie qui s'y trouvât, le comte de Brégy, ancien ambassadeur en Pologne, venu en Suède dans des desseins d'ambition personnelle ; Descartes paraît même avoir été mêlé par lui à une intrigue, bien qu'il se méfiât et qu'il eût demandé en France quelques renseignements confidentiels sur le personnage *. Cependant, il jouissait de son commerce, qui devait être agréable, et se liait même avec lui au point de lui écrire ensuite; Brégy ne resta que six semaines environ à Stockholm, et les deux dernières lettres que nous ayons de Descartes, lui sont précisément adressées''. Mais hors de là, soit à la ville soit à la cour, personne ne se rencontrait que l'on pût fréquenter. Chanut s'en plaignait déjà en 1646 ; à plus forte raison, notre philosophe ^ En
a. TomeV, p. 432 etp. 454-455. Voir aussi Chanutau Cardinal Mazarin, de Stockholm, le zS décembre 1649 : o . . .le ne peux rien efcrire au fuiet » du voyage de Monfieur de Bregy en cette Cour, qui faift grande » rumeur icy, que ie n'aye ouy ce que la Reine de Suéde mefme m'en » dira, & quelques autres perfonnes principales de cet Eftat. Mon deuoir » eft de feruir pluftoft à fa fortune, que de luy nuire, tant que ie ne ver- » ray point clairement que fou eftablilfement icy, tel qu'il le projette, » puilTe faire preiudice au feniice du Roy ou caufer des intrigues dange- » reux (sic) en cette Cour. Quand il aura veu voftre Eminence & qu'il » aura pris fa permiffion pot;'" fc venir rendre fuedois, ie crois, Monfei- » gneur, que vous me donnerez l'ordre de ma conduite... » (Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 284 V. et 285.)
A M. le Comte de Brienne, le 25 décembre 1649 : « Je ne fuis pas » encore affés informé de l'eftat de cette Cour pour entreprendre de » vous en efcrire. Il y a mefme vn rencontre fur lequel plufieurs difcours » m'ont elté faits de diuers endroits, & dont pourtant je vous fupplie, » Monfieur, de me permettre de différer à vous en efcrire jufqu'au pro- » chain ordinaire. C'eft au fuiet de M. de Bregy, qu' a efté fix femaines » en cette Cour, qui s'eft donné à la Reine de Suéde, & qui sert entremis » de plufieurs affaires. Comme c'elt une perfonne que i'honore & pour » qui i'ay beaucoup d'affeition, ie feray bien aife de ne vous parler dé » fes affaires qu'après en eftre bien informé & autant qu'il fera necelfaire » pour l'intereft public que ie le vous faffe fçauoir. . . » (Page 289.)
b. Lettres du 18 déc. 1649 et du i5 janv. i65o : t. V, p. 455-457 et p. 466-467.
c. Chanut écrivait à « M. le Febure », le 16 juin 1646 : point de conversation, « il eft eftrange qu'il y ayt icy vne fi grande difette d'hommes
542 Vie de Descartes.
réalité, il se trouvait plus isolé dans cette capitale de la Suède, au milieu d'inconnus, que dans sa solitude d'Egmond, cil il avait aux environs et dans des villes toutes proches, Alkmaar et Harlem, Amsterdam, Leyde et La Haye, un nombre suffisant d'anciennes et fidèles amitiés.
A la cour, cependant, il eut un ami. Le bibliothécaire Freinshemius, qui l'avait décidé à ce voyage en Suède, lui rendit toute sorte de bons offices, et obtint même de la reine que le philosophe fût dispensé des petits assujettissements du palais. On peut croire aussi qu'il le soutint contre la cabale qui conspira aussitôt contre lui. Les grammairiens ou les philologues, qui comptaient bien profiter seuls du goût de la reine pour l'étude, craignirent que Descartes ne les supplantât. Ils n'étaient pas gens à reconnaître, comme avait fait Saumaise en Hollande, la supériorité de la philosophie sur leur philologie". Le jeune Vossius surtout ne pardonnait pas à Descartes certains propos, que celui-ci semble bien avoir tenus à Christine elle-même. N'avait-elle point honte, lui disait-il, d'apprendre le grec à son âge ? Pour lui, il en avait appris tout son saoul, étant petit garçon au collège ; mais il était bien aise d'avoir ensuite oublié ces bagatelles^. On conçoit l'irritation et la fureur des hellénistes ; elle fut telle, que le bruit courut, à la mort de Descartes, qu'ils l'avaient empoisonné. Pure calomnie, d'ailleurs, et assez vite dissipée. Le climat eut tôt fait de les délivrer de ce philosophe incommode. En attendant, l'ironie des choses leur ménagea une sorte de revanche : Descartes eut à s'occuper, non pas de philosophie, ni sans doute de philologie; mais il dut, ce qui était bien plutôt leur métier, composer des vers. Ce fut pour un ballet : trop heureux
» d'entretien. Pour l'ordinaire, leurs vifites font froides & ferieufes, & » leurs débauches & fertins longs, petulans & plains d'iurognerie. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 417 v.)
a. Tome V, p. 480, 1. 10-14, et p. 452, 1. 4-6. Voir ci-avant, p. 285.
b. Propos rapportes à la lois par Sorbière et par Philibert de la Mare, qui paraissent les tenir l'un et l'autre de Saurrtaise (le père ou le fils) : t. V, p. 459-461.
Descartes en Suède. 54J
encore qu'on ne lui eût pas demandé de le danser. Mais peutêtre l'avait-on fait, et ces vers furent-ils la rançon qu'il paya. Avant lui, l'ambassadeur LaThutllerie, n'avait-il pas dû. presque quinquagénaire et goutteux, sur une invitation royale, figurer dans une « courante » au bal de la cour^? Espièglerie delà jeune reine, qui était alors dans toute la gaîté de sa vingtième année. Notre philosophe paraît d'ailleurs s'être prêté de bonne grâce à cette petite sujétion de cour, comme avait fait déjà son ami Chanut. En 1646, celui-ci se souvint, après vingt ans, que lui aussi avait versifié, et composa en l'honneur de la reine une ode, sans doute latine, qui fut soumise au jugement de l'arbitre réputé à Paris, Jean Chapelain lui-même. Chanut s'excusait d'envoyer, disait-il, « ces fleurs du septentrion, ces » perceneiges, à qui cultive les roses du Parnasse''». Nous
a. Tome V, p. 468-459 : récit de Baillet. Au sujet de La Thuillerie, Chanut écrivait à Brasset, le 20 janv. 1646 : « Sa goutte, à ce que j'ap- » prends du paffé, ne l'a point quitté fi nettement qu'elle a de couftume. » Il luy refte toufiours vn peu de douleur fur vn pied, dont la guerifon » eft fort retardée par fon aiïîduité auprès de la Reyne, qui mefme, » nonobltant fa canne à la main & fes fouliers renouez de galands, le » prit dernièrement pour danfer vne courante. Il quitta efpée & cappe, » & auec toute fa foiblefle, s'il n'efleua pas fa courante par {lire fort?) » haut, au moins en marqua il le plan {lire pas ?) juftement & de bonne » grâce... » {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 99.)
b. Chanut et Freinsheim avaient composé, sous forme d'ode, chacun un éloge de la reine de Suède. Les deux pièces furent envoyées k Paris, où M. de Lionne, à qui elles étaient adressées, les soumit au jugement de Chapelain. On a la réponse de celui-ci, datée du 4 avril 1648 : « Il eft » certain, Monf', que ces deux Odes font fort belles, fort morales & fort » latines, & que ce n'eft pas fans raifon que vous y auez remarqué cet air « galand qui fe rencontre fi rarement dans les matières philofophiques. » Sans preocupation neantmoins, je croy vous pouuoir dire que celle du » Refident a je ne fçay < quoy > de plus fin & de plus poétique que » celle du bibliothequaire. . . » (Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p. 388 v.) Et plus loin : « Il y a longtemps que je reconnois la force de Monfieur Cha- » nut en ce genre d'efcrire, & noftre ancienne amitié ne luy a pas permis » de me cacher ce talent, dans lequel il laiffe bieti loing derrière foy » plufieurs de ceux qui en font leur exercice principal, bien qu'il » cultiue peu, & qu'il y ait plus de vingt ans qu'il a fait diuorfe auec les » Mufes... » (Page 388 v. et 389.) Et enfin : « Mais, Monf', vous
544 Vie de Descartes.
n'avons plus les vers de notre philosophe ; ils avaient pour titre La Naissance de la Paix, et célébraient à la fois la paix de Westphalie, récemment conclue, et l'anniversaire de la naissance de Christine, le i8 décembre. Descartes pouvait se croire revenu à ses années de La Flèche : il entendait parler de grec, et lui-même travaillait à la composition d'un ballet; c'était une occupation, faute de mieux. Brégy, déjà parti de Stockholm, lui avait sans doute fait promettre de lui envoyer ce badinage : Descartes n'y manqua pas, sans en tirer autrement vanité, mais non plus sans fausse honte ^. Et le jeu ne lui déplut pas, puisqu'il composa en outre une comédie, ou plutôt une pastorale, ou, comme dit Baillet, une « fable boca-
» me permettrez de vous dire qu'en cecy j'eftime encore plus la Reine de » Suéde que les Poètes. Cela eft beau & admirable mefme à vne per- » fonne de cette nailTance & de cet aage, de méditer fi hautement & fi » fagement fur des fujets fi efleuez & fi raifonnables. l'y vois quelque » chofe de plus grand que la couronne. » (Page 389.)
Cette lettre de Chapelain fut envoyée par Lionne à Chanut, le 17 avril 1648. Chanut remercia le 23 mai. Sa lettre se termine ainsi : « Je fuis » affeuré qu'il (M. Chapelain) ne vous fçauroit rien donner de meilleur » que de fon propre creu, & que vous ne defirerez plus de perceneiges » du feptentrion, quand il vous prefentera des rofes du Parnaffe. » (Page 387 r. et v.)
Plus tard, en i656, Chapelain demandera que les inscriptions de Chanut pour le tombeau de Descartes soient insérées au Vol. I des Lettres, publié en 1657. (Voir t. V, p. 62^.) Voir ci-après, Appendice IX.
a. Tome V, p. 467, 1. 14-16: lettre du 18 déc. 1649 : « Vers d'un ballet » qui fera danfé icy demain au soir. » Cette lettre parvint à destination en un triste moment. Brégy reçut en voyage la nouvelle que son père « M. le » Prefident de Flecelles » venait de mourir. Dans une lettre que lui écrivit Chanut, d'Amsterdam, le croyant à Stockholm, le i3 nov. 164g, on lit cette phrase de consolation : « ...le remède ne peut eftre que la » conuerfationdes amis, qui diuertit l'attention de l'efprit a {lire de?) ces » objets triftes, & calme la douleur en la diuertilVant, comme on feiche » vn ruiffeau en le. coupant en plufieurs rigoles. . . » [Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 273.) — Déjà Pierre Peti^t, dans sa lettre à Chanut, de nov. 1646, envoyait à Stockholm « le deffein d'un ballet, que (disait-il) je vous » prie d'examiner, & à l'exécution duquel je m'affeure que vous » contribuerez beaucoup. Pleufl; à Dieu qu'il me fuit permis d'en aller » aufli bien eftre l'intendant & le fpedateur, comme [j'en ay efté le » poète & l'ordonnateur]. (Œuvres de Pascal, t. J, 1908, p. 344-345.)
Descartes en Suède. ^4^
» gère"». On était en Suède, « au milieu des rochers et des » glaces'' » ; raison de plus, pour ce Français exilé, de se souvenir des prairies du Lison, et de l'Astrée, le roman en vogue à Paris au temps de sa jeunesse.
Cependant Chanut était enfin arrivé. Il revenait, non plus comme simple résident, mais avec le titre d'ambassadeur. La reine le reçut sans retard, le 23 décembre, et Descartes assista à la cérémonie de la première audience ^ Mais presque aussitôt Christine partit pour Upsal, et son absence se prolongea quinze jours, c'est-à-dire la première moitié de janvier lôSo"^. Avait-elle jusqu'alors beaucoup philosophé avec son hôte venu pour cela ? Il est peu probable. Celui-ci pensait de plus en plus à regagner la Hollande. Sous ce climat de la Suède il ne se sentait pas dans son élément ; le froid augmentait : les pensées des hommes se gèlent en ce pays, disait-il, aussi bien que les eaux*. Dans le désœuvrement dont il souffrait, et sans doute sur le désir de la reine. Descartes se fit peindre ; et on conserve à Stockholm un portrait de lui, que fit alors le peintre attitré de la cour, un Hollandais, élève de Van Dyck, David Beck '.
a. Tome XI, p. 661-662.
b. Tome V, p. 349, 1. i3.
c. Ibid., p. 468. L'anecdote ici rapportée se trouve déjà dans la correspondance de Chanut. (Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 275.)
d. Ibid., p. 466, 1. io-i3 : lettre du iS janv. i65o. Déjà Chanut écrivait le 5 janvier 1647 : « Les feftes de Noël ont auffi efcarté la plufpart du » Confeil ; car on fait délices icy d'aller à la campagne au plus fort de ). l'hiuer. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17963, p. 2-3.)
e. Lettre à Brégy : p. 467, 1. 3-4, 19-20, etc. L'année précédente, Chanut écrivait à M. de Brienne, 27 févr. 1649 : « le vous coniureray » que ie ne voye point l'hiuer prochain cinq mois durant fans degcl la » neige fur la terre, comme nous l'auons prefentement. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. i65.)
f. David Beck, né à Delft, le 25 mai 1621, étudia la peinture sous Anthony van Dyck, et peignit successivement à la cour de Charles l" en Angleterre, où il enseigna le dessin aux deux jeunes princes (plus tard Charles II et Jacques II); puis à la cour de France, enfin à la cour de Suède, où la reine Christine, dont il fit plusieurs fois le portrait, le créa son premier chambellan. Fatigué de la servitude où le tenait la reine, il finit par s'y soustraire, et retourna en Hollande, où il mourut à La Haye,
Vie de Descartes. 69
L'artiste, sans doute pendant la pose, au cours de ses entretiens avec son modèle, avait été ramené par celui-ci à des sentiments de religion ; ce trait est rapporté par Baillet qui, à plusieurs reprises, se plaît à nous montrer un Descartes convertisseur".
le 20 décembre i656. Le portrait de Descartes a été retrouvé récemment à l'Observatoire de l'Académie des Sciences de Stockholm. A la suite d'une correspondance échangée entre Gustave Retzius, membre de cette Académie, et Gaston Darboux, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Paris, une copie en fut envoyée à Paris, et placée dans la salie de lecture de la Bibliothèque de l'Institut.
Baillet ne parle point de ce portrait, pas plus que de celui de Frans Hais. Mais il mentionne David Beck en ces termes :
« Les ouvrages {de Descartes) n'ont encore rendu Athée jufqu'ici » aucun de ceux qui croyoient en Dieu auparavant ; mais par une béné- » diction dont il a plu à Dieu de les honorer, ils ont converti quelques » Athées par leur fimple lefture. [En marge : Rél. Mf. de Chanut.] C'eft » au moins le témoignage qu'un Peintre de Suéde nommé Beeck a rendu » publiquement de luy-même chez M. l'Ambaffadeur de France à » Stockholm. » (Baillet, loc. cit., t. II, p. 5o8.)
Sur un autre portrait de Descartes que son ami Bloemaert aurait obtenu, qu'il se fit faire avant de quitter la Hollande, voir Baillet, d'après une Rélat. MS. de M. de la Sale, p. 41 1, de notre t. V.
Bloemaert étant curé de Harlem (voir ci-avant, p. 290), il aura pu fort bien s'adresser au peintre en renom de cette ville, et ce serait une présomption en faveur de l'attribution à Frans Hais du portrait de Descartes qui est au Musée du Louvre.
a. Baillet, loc. cit., t. II, p. 527 : « C'eft ainfi que M. Defcartes, fans » être convertilTeur ou controverfifte de profeffion, faifoit infenliblement » revenir les efprits de l'éloignement & des préventions, où ils étoient à » l'égard de l'Eglife catholique. Mais on peut dire que fa conduite n'étoit » pas moins édifiante que fes difcours. Il ne faifoit pas confifter tous les » devoirs d'un véritable Chrétien dans un culte intérieur feulement, » comme font plufieurs Philofophes. [En marge : Rél. d'un Maître à » danfer, qui avoit fait la communion Pafcale avec luy.] Il étoit fort foi- » gneux de l'accompagner de tous les exercices d'un bon Catholique ; » & il s'acquitoit de toutes fes obligations, comme auroit fait le plus » humble & le plus fimple d'entre les Fidelles. Il fréquentoit fur tout les » Sacremens de Pénitence & d'Euchariftie, avec toutes les difpofitions /> d'un cœur contrit & d'un efprit humilié, autant qu'il eft permis de s'en » rapporter k la foy des Confeffeurs qui gouvernoient fa confcience en » Hollande [un P. de l'Oratoire] & en Suède [un Auguftin] ? »
Baillet encore, ibid., p. 527 : « La précaution à laquelle il s'étoit affu- » jetti en entrant dans des pays de différente Religion, l'avoit tellement
verum
Yrtmtis tnacçes^uniauipertotscecul ^ruit è tetris fonç^cc caltginis umprts , J^ivélfi saç-ax; ^^/ktitra ,luus, sic ccrnilnr' Orfi (Jartesius. Ohluit sacras m imagine vnfius ^ungere jfictur^ artifiris pia CL?xhrra /àni.-c, Omnia nf awicercni' aucm s.-crufa nulla tnccpunt'-
CoS^STAlTTllfl HviiSSU F."
Descartes en Suède. 547
Notre philosophe n'eut d'autre occupation scientifique que de relever, chaque matin, la hauteur du vif-argent dans des tuyaux de verre'; du fond de l'Auvergne, Pascal avait prié Chanut de faire ces observations à Stockholm, afin de les comparer à celles que lui-même faisait à Clermont-Ferrand : en l'absence de Chanut, Descartes s'acquitta volontiers de ce soin, ne gardant point rancune à Pascal, de l'avoir oublié en 1648. Il voulut toutefois, ne devant pas demeurer longtemps en Suède, y laisser au moins une marque de son passage. A la demande de la reine, il rédigea les statuts *" d'une Académie. L'un d'eux est significatif: interdiction aux étrangers d'en faire partie. Le philosophe entendait sans doute ménager par là les susceptibilités des savants de Suède ; mais peut-être aussi voulait-il rester libre de s'en aller, sans qu'on pût avoir aucune raison de le retenir.
On parlait cependant pour lui d'un établissement avantageux, comme il n'en avait point trouvé en France. Mais lequel eût-ce été ? Christine ne pouvait guère disposer, en faveur d'un étranger, que de quelque bénéfice dans les territoires d'Allemagne que la paix de Westphalie venait d'attribuer à la Suède. Ici encore c'eût été, par une singulière ironie des choses, aux dépens de quelque monastère, que la reine luthérienne eût dépouillé sans scrupule après sécularisation. Et comment Descartes, si catholique, aurait-il pu, en conscience, accepter un bienfait de cette origine ? Son ami Chanut s'y serait opposé, comme il l'avait fait déjà, pour un autre Français, celui-là calviniste, le médecin Du Ryer? Celui-ci s'était fait octroyer
» rendu difcret & retenu, qu'il ne parloit prefque jamais fans édifier, ni » fans imprimer du refpect & de l'eftime pour la Religion qu'il profelToit. » C'eft ce qui fit dire à un Capitaine de Vaiffeau, [en marge : Rél. » MS. de Porl. & Chanut], qui étoit Déifte & Libertin, que s'il avoit » à choifir une fecle de Religion, il n'en prendroit point d'autre que » celle de M. Defcartes, après quelques entretiens qu'il avoit eus avec » luy. » Voir encore ci-avant, p. biy, et t. IV, p. 3i8-3i9.
a. Tome V, pp. 447-449 et 475-476. Voir ci-avant, p. SiS-Sig.
b. Tome XI, p. 663-665. Et t. V, p. 476-477.
Vie de Descartes.
par la reine, en récompense de ses services, une part des revenus d'un monastère de femmes dans l'archevêché de Brème. Les religieuses sollicitèrent la protection du roi de France; et Chanut reçut de Paris l'ordre de faire à Stockholm quelques représentations. Du Ryer se plaignit même que le gouvernement de son pays vînt ainsi mettre obstacle à sa fortune. Il n'en réussit pas moins à obtenir ce qu'il voulait". Mais un tel
a. Lettre de Chanut à M. de Brienne, 4 juillet 1648 : « requellc des » Dames religieufes du Monaftere neuf de l'Archeuefché de Bremen », à l'effet d'être maintenues en leurs biens, transmise à Chanut par son collègue à Hambourg M. de Meulles, pour être présentée à la reine de Suède. Celle-ci l'accueillit froidement; son médecin français M. du Ryer et un autre médecin allemand avaient déjà obtenu d'elle ce don. {Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p. 5o6 r. et v.) Dans une lettre suivantfe, à M. de Servien, i5 août 1648, Chanuf revient sur cette question des « Mona- » fteres catholiques en l'archeuefché de Bremen ». On aurait voulu « les » conferuer au moins iufques à ce qu'vn traitté de paix ait changé l'eftat » des affaires... Mais un M. de Linde general-major a demandé à la » Reine de Suéde tous les biens en fonds de l'abbaye des Religieufes du » monaftere neuf en lad« Archeuefché. Sa Majefté luy a accordé pour en » jouir après la paix. .. » (Page 606 r. et v.) « Moniteur du Rier & vr> » autre médecin de la Reine, ayant eu aduis que, outre les biens de la » conftitution ou dotation du monaftere donnez aud. lieur de Linde, ces » pauures filles auoient quelques rentes conftituées des deniers de leur » efpargne, ils les ont demandez à la Reine & les ayant obtenus... » (Page 607.) Cette fois Chanut intervient. Dépit de Du Ryer : « M. du » Ryer m'eft venu voir l'efprit vn peu aigry, & trouuant mauuais que je » me meflaffe de ces affaires. » (Page 607 r. et v.) Chanut tient bon, & invoque le commandement de leurs Majeftez >< d'afTilter en leur nom ces » monalteres ». « Il (Dm Ryer) a donc tourné fa plaincfe contre la » France, difant que, fi elle ne luy faifoit pas du bien, elle ne fe deuoit » point oppofer aux liberalitez que la Reine de Suéde luy faifoit... » (Page 607 V.) Explication un peu vive. On en réfère à Son Éminence le cardinal. Mais le médecin eut ce qu'il voulait. Voir t. V, p. 489, témoignage de Baillct.
Pourtant l'affaire avait paru d'abord devoir s'arranger : Chanut du moins avait eu bon espoir, comme il l'écrivait au comte de Brienne, le 8 juin 1647 : « Saluius a efcrit à Monfieur du Rier, Médecin de la Reine » de Suéde, qui eft françois & Caluinifte, une déduction exacte de toute » cette difpute, afin qu'il en informe la Reine, qu'il dit eftre preuenue de » l'opinion que ie luy ay donnée, que les Catholiques auoient le droit de » leur cofté, que la France eftoit obligée à leur protection (Si que cela
Descartes en Suède. ^49
projet, à supposer qu'on y pensât pour Descartes, n'eut pas le temps de se réaliser.
La reine avait enfin pris jour pour se faire expliquer par Descartes lui-même sa philosophie : elle lui donnait rendezvous dans son cabinet d'étude, trois fois par semaine, à cinq heures du matin'. Christine, avec sa jeunesse et sa belle santé, supportait sans peine cette heure matinale, hiver comme été ; encore Chanut ne l'approuvait-il pas en cela, et souhaitait fort que le mariage vînt bientôt y mettre ordre''. Mais notre philosophe n'était plus d'âge à affronter ainsi, bien avant le jour, la gelée et la neige au dehors, lui surtout si frileux et qui jamais
» n'importoit point à la Suéde. | Ledit fieur du Rier, auec lequel j'cntre- » tiens intelligence, n'a point tant déféré au zèle de fa religion, qu'il ne » m'ait defcouuert qu'il auoit charge de faire voir fa lettre à la Reine, & » d'aider à luy faire prendre refolution de tenir ferme. Il ne fe peufl dif- » penfer du premier: pour le fécond, ie l'ay prié de ne s'en point mcflcr, » & iufques icy j'ay plus fuiet de croire qu'il eft plus françois qu'hugue- » not. M (Bibl. Nat., MS. fr. 17963, p. 3j3 v. à p. 374 r.j
Descartes possédait, dit BoTe[,Jîx à fept mille livres de rente, provenant d'héritages. Baillet, cependant, fait le compte de ces héritages et n'arrive pas à pareille somme, « à moins (dit-il) que d'y joindre une pen- » don viagère de huit cent livres, qu'il s'étoit fait créer en Hollande, par » un contrat en parchemin, écrit en Flamand, & fccUé du grand l'ccau do » la Province de Hollande, dont on ne nous a point appris la date ». (Baillet, loc. cit., t. H, p. 460-461.) Baillet raconte aussi, d'après SorniÈRE, Lettres & Difcours, p. 68 1 , que Descartes avait placé de l'argent à la banque d'Amsterdam, et que cette banque lui produisait deux mille livres de rente. (Page 460.) Voir ci-avant, pp. 14, 42-43 et 434-435, notes.
a. Sur cette heure si matinale, surtout en plein janvier, nous avons le témoignage de Chanut, dans une lettre oflicielle à M. de Brienne, écrite le 12 février i65o, c'est-à-dire au lendemain du décùs : t. V, p. 470-471. Peut-être Chanut fut-il plus aflirmatif encore dans une lettre à l'abbé Picot, écrite le jour même, 1 1 févr., et que nous n'avons plus : Baillet en parle dans sa relation, p. 492 de notre t. "V.
b. Chanut écrivait, assez gaillardement, à « M. le Prince Charles » -Palatin » (dont on parlait comme du futur mari de Chriltine de Suède), le i3 mars 1649: a ...La Reine a elle trauaillée pendant quinze iours » d'vn rhume, qui luy caufoit vne toux incommode. Maintenant elle s'en i> porte bien, grâces à Dieu. l'ay fceu que fes Médecins l'ont aduertie » qu'elle prilt plus de foin de fa fanté, & que pour cela elle deuoit moins » trauailler fon efprit dans l'eflude. le peux iurer h voflre Altelle que ie
^ço Vie de Descartes.
ne s'était levé tôt. Au collège même, ses maîtres le laissaient au lit le matin autant qu'il voulait; plus tard, il continua d'y rester jusqu'à une heure assez avancée. Il y travaillait d'ailleurs, ou plutôt, comme il le disait lui-même, il laissait insensiblement les rêveries du jour (ainsi appelait-il ses méditations) se mêler aux derniers rêves de la nuit*. Chanut eut beau lui donner son carrosse pour le conduire au palais : la maison de l'ambassadeur était dans un quartier assez éloigné *", on avait le temps de se refroidir en chemin. Chanut lui-même venait d'être malade pendant huit à dix jours, mais s'était guéri ; moins heureux. Descartes tomba malade à son tour, et mourut. Nous avons quelques détails sur sa maladie'', qui était une
» luy reprefente fouuent la mefme chofe ; mais elle ne nous croit pas. » Cette viftoire, Monfeig% vous eft referuée ; & fi maintenant la raifon de » fa fanté ne la peut obliger à demeurer au licl vn peu plus tard, voftre » confideration l'y refoudra quelque iour, & ie prie Dieu que ce iour ne » foit pas différé long temps. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 186 r. et V.) Sur ce sujet délicat, Chanut écrivait à M. de Brienne, 20 mars 1649 : « (déclaration de la Reine au Sénat)... que la fuiettion au » mariage auoit certaines conditions qu'elle ne pouuoit encore goufter, » ny mefme déterminer quand elle pourroit vaincre la répugnance qu'elle » y fentoit prefentement. . . » (Page 202 r.)
a. Voir ci-avant, p. 20, note b (témoignage de Lipstorp) ; et p. 73-74, note a (témoignage de Le Vasseur). Voir aussi t. I,p. 198-199, dans une lettre à Balzac, l'aveu de Descartes lui-même. Il est vrai qu'il avait, ce semble, l'habitude de se coucher tard : t. 11,'p. 36i, 1. 7-10, et p. 388,
b. Voir ci-avant, p. 640, note, 16 févr. 1647. Quant au carrosse, Chanut aussitôt arrivé à Stockholm, en avait fait venir un de Hollande, par les soins de Brasset, ou plutôt de Mad< Brasset. Ce fut même toute une affaire. Il écrivait, entre autres, à Brasset, le 24 mars 1646, à propos de ce carrosse : « ce n'efl point vn office qui regarde fimplement les » femmes, car je reconnois tous les jours qu'il m'ert impofTible de m'en » paffer, veu la falote des rues de cette ville, & la necelTité de fe mettre » quelquefois à l'air pour ceux qui paffent vne vie fedentaire ». {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 219.)
c. Toutes les relations que nous en avons, ont été reproduites, t. V, p. 470-500: lettres de Chanut, p. 470-476; de Saumaise fils, p. 476-477; du médecin Wullen, p. 477-479 ; relation de Clerselier, p. 481-485; note de Sorbière, p. 485; de Philibert de La Mare, p. 485-486; relation de Baillet, p. 486-494.
Descartes en Suède. 5 5 1
pneumonie. Elle dura juste neuf jours. Son compatriote Du Ryer n'étant point là, Descartes ne voulut pas d'un autre médecin. Il fallut presque un ordre de la reine, pour le forcer à recevoir les visites d'un Allemand, Wullen, qu'il regardait comme son ennemi, et qui certes ne l'aimait guère. Notre philosophe l'accueillit fort mal; il entendait se soigner luimême, ce qui consista les six premiers jours à ne rien faire du tout, sinon garder le lit; puis il reconnut qu'il était plus mal qu'il n'avait cru d'abord, mais refusa la saignée qu'on prétendait lui imposer suivant la mode du temps : « Epargnez » le sang français », disait-il au médecin allemand ^ Il se contenta d'un remède, sinon de bonne femme, au moins de paysan, qu'il avait vu réussir en Hollande : légère infusion de tabac dans une boisson chaude, eau-de-vie ou vin d'Espagne''. La fièvre augmenta ; les poumons se prirent : il expira le II février i65o, à quatre heures du matin.
Wullen rédigea aussitôt, sous forme de lettre à un ami de Hollande, un bulletin précis et sec, du ton d'un médecin Tantpis, presque satisfait de voir mourir un malade qui ne s'était pas soigné selon les règles ^ La reine, qui se fit lire cette lettre, n'y trouva rien à changer. Peut-être fut-elle surprise de cette fin si rapide d'un philosophe qui avait parlé jadis de prolonger
a. Le mot a été conservé par Wullen lui-même : t. V, p. 477. Voir aussi p. 490. Descartes finit cependant par se faire saigner; il eût peut-être commencé par là, si le médecin français eût été à Stockholm : c'était le grand remède de Du Ryer. On lit, en effet, dans une lettre de Chanut au comte de Brienne, 16 mai 1648 : « la reine. . . tombée malade la nuit pre- » cedente, d'vne fleure violente auec grande douleur de telle, & vne toux » qui faifoit appréhender vne inflammation de poulmon. Elle a efté » feignée trois fois en deux jours, maintenant la fleure eft quafi efteinte. » (Bibl. Nat., MS. h. 17964, p. 358-359.) Et à Servien, le même jour : a . . .M. du Ryer l'a traictée à noflre mode & n'a pas efpargné fon fang : » il en a tiré trois fois en deux jours, & auec l'aide d'autres petits » remèdes il a efteint la chaleur de la fleure. » (Page 366 v.;
b. Tome V, pp. 478, 486 et 492.
c. Lettre rédigée le jour même du décès, 11 févr. i65o, à Guillaume Pison, médecin de Leyde. Voir t. V, p. 477-479.
^ ^ 2 Vie de Descartes.
la vie humaine indéfiniment^. Un sot article d'une gazette rappela aussi ce propos, en traitant Descartes de fou''. Mais cette malveillance fut une exception. Sorbière lui-même, comme s'il se préparait à une réconciliation posthume avec le grand homme qu'il avait méconnu, ne parla qu'avec respect de ses derniers moments ^
Ils furent simples et dignes : Descartes écrivit ou du moins dicta une lettre pour ses frères, leur recommandant surtout sa vieille nourrice, qu'il n'avait jamais oubliée et dont la pensée lui revint à son lit de morf^; puis s'armant d'un courage, qui paraît lui avoir été facile : « Çà, mon âme, dit-il, il faut » partir'. » Est-il besoin d'ajouter qu'il mourut religieusement, on peut même dire pieusement, assisté par le P. Viogué ? Les croyances et les pratiques religieuses qu'il avait conservées toute sa vie, sans jamais, semble-t-il, les mettre en question, non seulement lui permettaient de faire une fin édifiante, mais lui en faisaient même un devoir de conscience. Baillet et Clerselier insistent, naturellement, sur ce point capital à leurs yeux : ne fallait-il pas écarter du philosophe tout soupçon d'irréligiosité ? Mais en outre les témoignages concordent, et Clerselier,
a. C'était encore là le sujet de ses entretiens, pendant les derniers mois de sa vie ; ou du moins ce fut là ce qui frappa le plus Christine : mais alors, « ses oracles l'ont bien trompé », disait-elle de Descartes, dans une lettre à Saumaise. On le voit, la reine plaisante, j'oco/è ad Salmaftum fcribebat. Voir t. V, p. 461, témoignage de Philibert de La Mare. Enfin, on lit dans Baillet, loc. cit., t. II, p. 452, sous la rubrique Mém. MS. d'Au'{{out) & de Leibn(it:{) : « L'abbé Picot étoit fi perfuadé de la certi- » tude de fes connoidances fur ce point, qu'il auroit juré qu'il luy » auroit été impoflible de mourir comme il fit à cinquante-quatre ans : » & que fans une caufe étrangère & violente (comme celle qui dérégla fa » machine en Suéde), il auroit vécu cinq cens ans, après avoir trouvé )■ l'art de vivre plufieurs fiècles. »
b. Tome X, p. 63o, et t. XI, p. 670-672.
c. Tome V, p. 485. Voir ci-avant, p. 429-430, note c.
d. Voir ci-avant, p. i5. Voir aussi, t. V, p. 470, le témoignage de Catherine Descar'tes, nièce du philosophe, et fille de son frère aîné Pierre. Il ne fut publié qu'en 1693 ; mais, dès 1660, le fait avait été rapporte par Clerselier, t. V, p. 482-483.
e. Tome V, p. 482, relation de Clerselier
Descartes en Suède. 5; ^ j
d'ailleurs, ne faisait que reproduire celui du principal témoin, qui était son beau-frère Chanut.
Ainsi devait finir, surtout à l'étranger, et en pays protestant, un gentilhomme résolu à témoigner, au moins par point d'honneur, qu'il restait fidèle jusqu'au bout à ses obligations de sujet catholique du roi de France. Mais quels étaient, au fond, les sentiments intimes du philosophe ? A deux reprises, dans des lettres privées (lettres de consolation, il est vrai, et à des huguenots, auxquels il ne pouvait guère tenir un autre langage), il découvre franchement sa pensée. A la hauteur intellectuelle et morale où ce grand esprit s'était élevé, peu importait le culte où il se trouvait engagé du fait de sa naissance et de son éducation : il garda toute sa vie le même, parce qu'en vérité c'était là quelque chose d'extérieur, qui tenait surtout aux cir^ constances, et ne valait pas la peine qu'on le changeât. Mais là n'était point pour lui l'essentiel, que voici. A son amLPollot, qui venait de perdre un frère, il écrivait en janvier 1641 : « Il » n'y a aucune raison ni religion, qui puisse faire craindre du » mal après cette vie à ceux qui ont vécu en gens d'honneur ; » au contraire, l'une et l'autre leur promet joie et récom- » pense*. » Et le i3 octobre 1642, à son ami Huygens, qui avait fait aussi la même perte, il assure « qu'il ne peut concevoir » autre chose de la plupart de ceux qui meurent, sinon qu'ils » passent dans une vie plus douce et plus tranquille ». Et qui lui donne cette assurance ? La foi ou la raison ? Toutes deux apparemment. Mais il avoue ici ce qu'il appelle « son infir- » mité » : bien qu'il ait la volonté de croire, et que même il croie très fermement tout ce qui lui est enseigné par la religion, « les choses dont il est persuadé par des raisons naturelles, le » touchent, dit-il,* bien plus que celles que lui enseigne la foi » seulement*» ». Le philosophe l'emporte donc sur le croyant; s'il est persuadé de la vie future (une vie surtout bienheureuse, comme le pensait Socrate dans l'antiquité), ce n'est pas tant
a. Tome III, p. 279, 1. 27-31.
b. Ibid., p. 58o, 1. 12-28.
Vie ob Descartes. 70
5 J4 Vie de Desgartes.
comme chrétien ou catholique, et parce qu'il a confiance en la révélation : c'est comme penseur, et parce qu'il s'est démontré à lui-même, que l'âme est distincte du corps et ne meurt pas tout entière avec lui \
Chanut cependant eut des scrupules au lendemain du décès. La reine, qui désirait honorer le philosophe, offrit pour les funérailles le principal temple de Stockholm. Notre ambassadeur refusa : son ami ne pouvant pas reposer en terre catholique, il n'entendait pas qu'un autre culte s'emparât de sa dépouille mortelle. L'enterrement se fit, sur sa volonté expresse, au cimetière des enfants morts avant le baptême, ce qui d'ailleurs fut mal interprété : ne semblait-il pas qu'on traitât le philosophe comme un athée, n'appartenant à aucune religion''? Peu de temps après, en mai i65o, Chanut lui fit élever un tombeau, avec quatre inscriptions latines qu'il composa lui-même ^
Plus tard, en 1666, les amis de Descartes à Paris, et ses nombreux admirateurs, désirèrent que ses restes fussent rendus à la France. Notre ambassadeur d'alors à Stockholm, le chevalier de Terlon, fit les démacches nécessaires; le gouvernement suédois do'nna son consentement, non sans difficulté, et les restes exhumés furent transportés par mer d'abord, puis par terre jusqu'à Paris. Ce fut un très long voyage, qui eut ses mésaventures : retard en chemin, cercueil ouvert à la douane, etc.. M.d'Alibert, financier, qui jouait au Mécène des gens de lettres, avait choisi pour la sépulture l'église Sainte-Geneviève, au centre du quartier des écoles, et s'était chargé des frais de la cérémonie, le 24 juin 1667. Une certaine pompe y fut déployée. Un banquet réunit ensuite une élite de convives, qui célébrèrent la ruine de la scolastique, et la
a. Voir ci-avant, p. 304.
b. Tome V, p. 476-477 : lettre du jeune Saumaise à Brégy, 19 févr. i65o.
c. Voir, pour ce qui suit, les documents contemporains publiés ci-après aux Appendices viii, ix, x et xi.
Descartes en Suède. <, ^ ^
victoire de la philosophie nouvelle : banquet presque séditieux, puisque défense avait été faite la veille, de par le r.oi, de prononcer en chaire un panégyrique déjà tout préparé. La censure de Rome, qui avait été la grande appréhension de Descartes pendant toute sa vie, et qui ne lui fut pas épargnée après sa mort, faisait ainsi sentir ses effets, grâce à la complaisance du pouvoir, le jour même de ses funérailles.
Une vingtaine d'années plus tard, en 1688, La Bruyère, dans son chapitre Des biens de fortune, comparait les savants, « ces hommes chétifs », avec les riches ou les personnages en place, qui ont pour eux le présent, tandis que les premiers ne peuvent compter que sur l'avenir ; et le nom de Descartes lui vient sous la plume, comme devant aller loin dans la postérité : Descartes, ajoute-t-il, et ce trait final semble bien un reproche à son temps et à son pays, tié français et mort en Suède. Le reproche cependant ne pouvait s'adresser ni à Richelieu ni à Mazarin, et encore moins à Louis XIII ou à Louis XIV, lequel naquit en i638, et dont la minorité dura après i65o. De son côté, le philosophe déclare, à plusieurs reprises, que le seul motif qui lui a fait quitter la France, était le désir d'avoir tout son temps libre pour l'étude, loin des importuns et des fâcheux qu'il ne pouvait éviter à Paris, et sans craindre non plus d'être incommodé par des voisins, comme il l'eût été en Bretagne ou en Poitou *. Pourtant d'autres causes, sans qu'il l'ait avoué, frappèrent aussi son esprit et durent influer sur sa décision : lui-même ne déclare-t-il pas aussi que ce qu'il estime le plus au monde, est le loisir et la liberté^ ?
Or le catholicisme intolérant avait triomphé en France, l'année 1628, au siège de La Rochelle, comme en Allemagne, l'année 1620, à la bataille de Prague. Descartes avait pu voir,
a. Tome II, p. 149-150; t. III, p. 6i5; t. VI, p. 3i, 1. i-i3; et t. VIII (2« partie), p. 20, I. 4-5.
b. Tome I, p. i 36, i. 18-27. Remarquons toutefois que, dans ce passage, la liberté n'est pas prise au sens large, comme nous le faisons ici.
5 ^6 Vie de Descartes.
dans une église de Rome, à son voyage de 1624-1625, les étendards de l'armée protestante, suspendus à la voûte : hommage de l'empereur Ferdinand à la Vierge Marie, aux pieds de laquelle il avait en outre déposé son sceptre et sa couronne". Notre philosophe avait aussi entendu parler du bûcher de Vanini à Toulouse, en 16 19, et d'un bûcher semblable pour un autre malheureux à Paris, en 1621. Il s'était trouvé à Paris encore, au lendemain du long procès de Théophile, de i623 à i625, et de la condamnation des anti-péripatéticiens, Villon, Bitault et De Clavcs, en 1624, par la Sorbonne et le Parlement. Enfin et surtout la rétractation et l'abjuration de Galilée à Rome, en Hk^S, vinrent le troubler profondément au fond de la Hollande''. Comment, après cela, la France presque toute catholique, avec des Jésuites comme confesseurs du roi, eût-elle pu lui offrir la sécurité requise pour philosopher librement?
Et 1 on n'oserait dire qu'il n'avait rien à craindre à ce sujet. Ses livres, bien que rédigés avec une prudence qui allait jusqu'à l'excès, n'étaient point à l'abri de tout soupçon. Rome en jugea ainsi, puisqu'elle les condamna, le 20 novembre i663'^. Et pen-
a. La princesse palatine Sophie, sœur d'Iillisabeth, au cours d'un voyaiîe en Italie, visita Rome en i()64. « J'allay voir auffi (racontc-t-elle) » réglile d'Ot;ni Santi, qui s'appeiloit autres lois le Panthéon, & celle » de Marie de la Victoire qui s'appeiloit autres fois Jupiter de la » Victoire, où l'empereur Ferdinand avoit envoyé fon l'ceptre & fa » conronne à un petit pourtrait de la Vierge, qu'il croioii luy avoir » fait gagner la bataille de Prague contre le roy mon père. Le religieux » qui me fil voir ce beau préfcnt, me dit qu'une grande princede comme » moy devoit audi luy donner quelque choie. Je répliquay qu'ouy, li » la Vierge eut elle de l'autre collé. Toute l'églife eftoit ornée des » drapeaux i^ d'enleignes qu'on avoit pris dans cette bataille. » [Memoiren der Her^ogin Sophie, p. p. Adolf Kcecher, Leipzig, 1879, p. 83.)
b. Pour tous ces faits, voir ci-avant, pp. 60-61, 76-78,85-89 et 165-179.
c. J")escartcs ne lut point condamné de son vivant. Rappelons que les hauts dignitaires de l'Ordre des Jésuites en France étaient de ses anciens maîtres. Les provinciaux de la Province de Paris furent successivement, de i63') à i65o et au delà : le P. Jacques Dinet, de 1639 au 28 févr. 1642 ; le P. Jean Filleau, du 28 févr. 1642 au 2 oct. 1645 ; le P. Etienne ^Jocl, vice-provincial, du 2 oct. 1643 au 3i mai 1646 (environ); le *. Etienne Charlet, du 3i mai 1646 (au plus tard) au 12 juillet 1649;
Descartes en Suède. ^Ç7
dant toute la dernière partie du xvii' siècle, malgré les eflForts des Jansénistes (et peut-être même à cause de cela) pour tirer à eux la doctrine de Descartes, malgré le caractère profondément chrétien et même catholique que lui donna Malebranche, sans parler de Bossuet et de Fénelon, elle encourut les suspicions et les interdic'ions eu pouvoir. Encore plus au xvin% où dépouillée de ce caractère religieux que Ton avait essayé de lui donner, elle apparut au naturel comme la philosophie du progrès, dont les réformateurs politiques eux-mêmes pouvaient se prévaloir, en la ramenant à son vrai principe de la souveraineté de la raison. Enfin si pendant quelque temps au xix" siècle, le cartésianisme fut considéré comme le rempart de la philosophie spiritualiste, on en vint peu à peu à reconnaître plutôt en Descartes, et c'est bien là en effet son principal titre, un des fondateurs de la science moderne.
Celle-ci n'était pas encore, au xvii* siècle, ce qu'elle était appelée de plus en plus à devenir, une puissance, et même la souveraine puissance spirituelle; et on pouvait craindre que son développement ne fut entravé par l'Eglise, appuyée sur la Scolastique. La tâche du philosophe fut de soustraire la science à une telle sujétion, et de la libérer. Il le fit en montrant qu'elle pouvait se passer de cette tutelle ; mais, n'étant pas encore assez forte par elle-même, elle avait besoin d'un autre patronage, que lui fournit une métaphysique appropriée. Cette dernière permettait à la science de se présenter avec toutes les garanties de certitude, et précisément l'espèce de garanties, qu'exigeait l'esprit humain au point où il en était de
le P. Claude de Lingendes, du 12 juillet 1649 ^^ ^ juillet i652; mais comme il fut absent à partir de février, le P. Charles Lallemant devint vice-provincial du i*' févr. au 8 juillet i652, et le P. Etienne Charlet le redevint lui-même du 8 juillet au 12 nov. i652. A cette date, le P. François Annat fut nommé provincial. Rappelons enfin que le P. Charlet avait été assistant du général à Rome, pour la France, de 1627 jusqu'au i3 janvier 1646. Ces renseignements, ainsi que tous ceux que nous avons pu donner sur les Jésuites, nous ont été fournis, avec une obligeance parfaite, par un ancien bibliothécaire de la Compagnie, le P. A. Hamy.
^^8 Vie de Descartes.
son développement. Mais vienne le jour où la science moderne prendra confiance en elle-même, et prétendra se suffire, fière de toutes ses découvertes qui sont en même temps des bienfaits pour l'humanité, elle rejettera comme inutile ce fondement ou ce support qui lui fut un instant nécessaire : tel un édifice qu'on débarrasse enfin de son échafaudage. Sans doute Descartes eût reculé devant cette conséquence, lui qui estimait que même un géomètre, pour être certain de la géométrie, avait besoin de croire en la véracité de Dieu. Il n'en a pas moins été l'un des auteurs de l'émancipation définitive de la science, choisissant la première de toutes, la mathématique, pour lui donner, d'un vigoureux élan, une extension inimitée, et pour faire marcher à sa suite, afin qu'elle bénéficiât d'une certitude égale, toute la physique ou la science de la nature. Là-dessus l'épitaphe composée par Chanut, son intime ami et le Confident de ses dernières pensées, est singulièrement révélatrice. En quelques traits précis, il note une seule chose comme caractéristique : le philosophe n'avait pas en vue la théologie ni la philosophie même, mais l'étude de la nature; il pensait que la même clé qui le faisait pénétrer dans le secret des mathématiques, lui servirait aussi pour ceux de la physique, et que, grâce aux principes instaurés par lui, désormais la voie était ouverte aux mortels jusque dans les profondeurs les plus mystérieuses de l'univers".
En attendant. Descartes donna à ses contemporains, dès sa première publication en lôSy, et même avant, à ceux qui purent approcher de lui, l'impression d'un esprit tout à fait supérieur. 11 dominait les doctrines des anciens, dont quelques parties essentielles reparaissent dans sa philosophie, mais. avec un caractère et un esprit nouveau; il dominait également les
a. « ...Natura; myfteria componens cum Icj^ibus Mathefeos, vtriufque » arcana eàdem clàvi referari pofTc aulus ell fperare. . . Po(l inftauratam » à fundamentis Philofophiam, apertam ad penetraiia Naturx' Morta- » libus viam reliquit. » Voir ci-aprcs, Appendice ix.
Descartes en Suède. ^k,()
théories et les découvertes des modernes, lesquelles, animées aussi d'une vie plus large, se retrouvent, chacune à sa place, dans son système. 11 avait un besoin de vérité absolue dans les sciences, qu'il tenait sans doute de son éducation philosophique et religieuse, et qui le fit recourir à un Dieu métaphysique comme suprême garant de cette vérité; mais avec cela il avait aussi une tendance plus ou moins consciente à s'accommoder, s'il le fallait, d'une vérité relative, pourvu qu'elle donnât une explication des choses satisfaisante pour l'esprit, et qu'elle permît d'agir efficacement sur les réalités qui nous entourent. D'autre part, il préparait ses lecteurs à accepter les théories nouvelles de la mécanique et de la physique céleste; il habituait leur pensée à se mouvoir à l'aise et sans vertige dans l'infinité de l'espace, et à envisager avec calme la pluralité des mondes : et cela, non plus seulement par des divagations métaphysiques, auxquelles répugnera toujours le bon sens du plus grand nombre, mais par des incursions scientifiques, ou qui du moins passaient pour telles et s'imposaient ainsi à l'attention des savants.
Jamais le génie de la France n'avait encore plané si haut, projetant une vive lumière, non pas sur toutes choses, mais sur quelques-unes au moins de celles qu'il choisit pour objet, et on eut l'illusion de croire que c'était tout l'univers. D'autres grands esprits se sont élevés à des hauteurs non moindres, ou plutôt ont atteint aussi des sommets d'où ils ont illuminé d'autres domaines de la pensée. Mais Descartes leur avait montré l'exemple, et demeurait leur précurseur et leur maître. Sa philosophie à la française fut la première qui répondît pleinement aux instincts de notre race. Philosophie des idées claires et distinctes, fortement enchaînées entre elles, et qui s'adressaient à tout le genre humain : ne prétendait- il pas être compris des Turcs eux-mêmes ^ ? Philosophie du progrès, où la réalité des faits doit se plier à la logique des idées,
a. Tome V, p. i5(j ; •< Ita fcripli meam Philofophiani, ut ubique recipi » polTit vel etiam apud Turcas. »
')ào Vie de Descartes.
et qui devançait l'avenir au point que son programme n'est pas encore réalisé entièrement : philosophie de l'universel mécanisme, dans le monde des corps; et dans le ûionde des esprits, philosophie de la liberté, de la générosité, avec cet enthousiasme contenu, qui ne s'égare pas dans de vaines chimères, mais qui, sans rien perdre de son essor sublime, entend demeurer positif et pratique, et se trouve si propre par là-môme à révolutionner le monde.
APPENDICE
Vie de ûescartes. ,
APPENDICE
Lieu de naissance.
Page G, note a.
Pierre Borel, qui avait fait naître d'abord Descartes à Chàtellerault, se corrige ainsi lui-même à la fin de son opuscule : « Adden- » dum cenfuimus circa patriam Cartefij, quôd quidam exiftimant » non in ipfo Caftro Eraldi natum fuiffe, fed Hagœ Turonum iuxta » Caftrum illud. >i (Cartefij Vita, i636, pag. 43.)
Chàtellerault reste la ville natale du père de notre philosophe, Joachim Descartes, dont l'acte de baptême (et aussi de naissance), à la date du « jeudy, 2""" jour de Décembre i563 «, a été publié pour la première fois par Alfred Barbier, en addition (p. 202) à son volume sur Les Origines Châtelleraudaises de la Famille Descartes. (Poitiers, 1897, in-8, pp. 202.)
A son retour d'Italie, Descartes vint un moment à Chàtellerault. Une procuration, donnée par lui à Jehan Coûtant, est datée de là, le 27 juillet 1625. (A. Barbier, loc. cit., p. i6ô.) Notons les termes employés : « René Defcartes, efcuier, fieur du Perron, » eftant & demeurant de prefent en cefte ville de Chafteilerault, » logé au logis de Sainci André. » Et plus loin : « faid & paffé » aud. Chaftellerault, en l'hoftellerie où pend pour enfeigne Sainci » André. » Descartes n'était donc point descendu dans la maison de son père (laquelle était peut-être louée à une autre famille). Le 12 août suivant, Coûtant loua, pour cinq années, à deux fermiers diverses maisons et métairies de René Descartes. Celui-ci était sans doute reparti dé)à. Mais le 24 juillet, il était déjà probablement arrivé : il conviendrait donc de dater la lettre mentionnée au t. I, p. 4-5, le 24 juillet 1G25, non pas de Poitiers, mais de Châtellei'ault.
ç64 Vie de Descartes.
Ajoutons que Barbier, dans le même ouvrage, pp. 5o, 5i et 58, donne le fac-similé de trois actes de baptême, portant les signatures de Joachim Descartes .le père (22 févr. 1577), ^^ ^*^" ^'^ ^^^^ Pierre (26 déc. 1620), et du cadet René (21 mai i6i6). Les trois fois, le nom de famille est écrit en deux mots bien distincts et séparés l'un de l'autre : Des Cartes.
Gassendi ou Gassend?
Page 85, note a.
« Tel fut Pierre Gassend ou Gassendi. Gassend étoit son véri- » table nom. Bouche a mis à la tête de son Histoire de Provence » une de ses lettres où il signe Gassend ; il n'en prend point » d'autre dans ses Lettres Françoises manuscrites, qui sont dans » la Bibliothèque de M. le Président Thomassin de Mazaugues, » Il traduit son nom par Gassendus ; il l'eût traduit Gassendius, » s'il se fût appelé Gassendi. » Note à la page 2 de l'ouvrage suivant : Vie de Pierre Gassendi, Prévôt de l'Église de Digtie & Professeur de Mathématiques au Collège Royal. (A Paris, de l'Imprimerie de Jacques Vincent, rue et vis-à-vis l'Église de S. Severin, à l'Ange. MDCCXXXVII, in- 12, pp. 486. Approbation, i3 déc. 1735. Permission du Roy, 17 may 1736 : « un manuscrit
» quia pour titre : Vie de Pierre Gassendi, par le P. B Cette
initiale désigne le P. Bougerel.
Descartes a La Flèche.
Descartes déclare lui-même, t. IV, p. 122, 1. 9-10, qu'il a demeuré à La Flèche « huit ou neuf ans de suite en sa jeunesse » ; et son biographe Baillet fixe cette durée de ses études, de Pâques 1604 jusqu'aux vacances de 1612.
Mais Descartes fait ailleurs cette autre déclaration, t. IV, p. 160- 161, à propos d'un Jésuite dont il était parent, le P. Charlet : « Je
Appendice. ^65
» lui suis obligé de l'inftitution de toute ma jeunelîe, dont il a eu » la direftion huit ans durant, pendant que j'étois à La Flèche, où » il étoit redeur. » Or nous avons, dans l'ouvrage de Rochemonteix, Le Collège Henri IV de La Flèche (Le Mans, 1889), la liste des recteurs, t. I, p. 210 : Pierre Barny, i 603-1604; Jean Chastellier, 1604- 1606; Etienne Charlet, i 606-1 61 6, etc. Rochemonteix dit même ailleurs, t. IV, p. 52, que le P. Chastellier ne quitta La Flèche qu' « au milieu de l'année 1607 »; mais peut-être était-il resté quelque temps pour mettre son successeur au courant ; en tout cas celui-ci, le P. Charlet, se trouvait encore à Paris, comme prédicateur à la maison professe, en 1 606 [Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, t. II, 1891, col. 1074.). Donc, pour avoir été huit ans^ou^ la direction du P. Charlet recteur de La Flèche, il faut que Descartes soit demeuré au collège de i6o6 à 1614 (sinon même de 1607 a i6i5).
Cette date de 1614, pour sa sortie du collège, concorde bien avec un texte que nous avons rapporté ci-avant, p. 237, note c. Descartes rappelle au P. Noël, en juin 1637, que celui-ci a été son maître à La Flèche, « il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans » ; mettons vingt-trois ans, et nous retombons juste à l'année 1614. D'autres difficultés encore disparaissent, que nous avions signalées, p. 35-40.
Enfin la précocité du jeune Descartes comme mathématicien, qui étonnait et embarrassait ses maîtres au collège, p. 24-25, surprend moins en 1614, lorsqu'il avait de dix-huit à dix-neuf ans, qu'en 16 12, où il n'avait que de seize à dix-sept ans seulement. Et la suite s'explique mieux aussi : sorti du collège aux vacances de 1614, Descartes fit ses études de droit les deux années 1614-1615 et i6i5- 1616, jusqu'à ses examens de baccalauréat et de licence, les 9 et 10 novembre 1616 (voir pp. 39, 40, et 272-273, note); puis il passa deux années peut-être à Paris, plus sûrement en Bretagne dans sa famille, puisqu'il était à Chavagne-en-Sucé, près de Nantes, en octobre et décembre i6r7; il partit pour la Hollande en 1618.
Toutefois, il serait bon de retrouver le curriculum, année par année, de deux autres Jésuites, dont Descartes eut l'un, le P. Noël, comme repetitor philosophia^ (Kochemonte'w, toc. cit., t. IV, p. 57), et l'autre, le P. Dinet, comme préfet des études (t. III, p. 468, 1. 9-11).
^66 Vie de Descartes.
Premier séjour a Leyde.
Page 124, note c
L'inscription de Descartes comme étudiant est ici donnée en abrégé, telle qu'elle se trouve dans VAlbum imprimé. La voici complétée d'après le Registre MS. :
Renatus De/cartes Piâo, Jludiofus mathe/eos, annos natus XXIll. Bij Cornelis Heymenff. van Dam.
Ces derniers mots donnent l'adresse de Descartes {bij veut dire demeurant che^), et -semblent indiquer qu'il habitait Leyde à ce moment. Quant à la date, elle est bien : Die 57 Jtm. i63o. On a cru pouvoir lire Ja7i., ce qui se rapporterait mieux à l'âge indiqué : en janvier i63o, Descartes n'était encore que dans sa trente-troisième année, et en juin il était dans sa trente-quatrième. Mais les étudiants se suivent, sur le Registre, dans l'ordre chronologique de leur inscription, et on est bien au mois de juin. Par contre, la date 27 pourrait se lire 28 ou même 29. (Renseignements dus à Cornelis de Waard, de Middelbourg, et à P. C. Molhuysen, de Leyde.)
Le p. François Véron.
Page 237 et page 23.
Voici un curieux document sur cet ancien professeur de philosophie de Descartes au collège de La Flèche. On y remarquera deux choses : d'abord, le titre de son ouvrage. Méthode de Controverse, comme si le maître, aussi bien que plus tard l'élève, était surtout préoccupé de la question de la Méthode; en outre, il est fait mention d'un livre imprimé à La Rochelle en 1637, et qui n'était que la reproduction de l'ouvrage de Véron : ne serait-ce point là l'écrit, précisément « imprimé à La Rochelle », que Descartes mentionne dans une lettre à Mersenne, du Si déc. 1640 (t. III, p. 275, 1. 19) ? Il aurait donc continué à s'intéresser aux
Appendice. * ^6j
publications de son incien maître. (Mais ce n'est là toutefois qu'une conjecture.)
Le P. François Véron, dans sa Méthode de Controverse, à la fin de la troisième partie, édition de i638, parle de vingt et une éditions de cette Méthode, dont la première à Amiens en i6i5. « ...Cefte 21, en la prefente année lôSy, eft auec fa dernière per- » feftion, augmeptée de plus des deux tiers... Outre dix ou douze » imprelTions en diuers petits Racourcis : & fans compter dix » imprelTions en dix ou douze iours... que ie fis pourmener par » tout Paris il y a 17 ans... Bref, i'en ay remply la France... w.Plufieurs ont fait diuers extraits de cette Méthode... Et nouuel- » lement le P. Vidorin, Recollecl, a remply de ce mien dernier » volume un Traité par luy intitulé : Des Motifs qui obligent ceux » de la Religion prétendue Reformée à fortir de leur Eglife & à » retourner dans celle de leurs ancejîres; auec un Deffi charitable » fur ce fuiet prefente aux Miniftres, (imprimé à La Rochelle, » 1637), auquel il cite, en fon Motif 1 1 , p. i3o, le traitté 8 de ce » Tome in-folio. L'approbation de ces Motifs eft dattée du » 14 d'Aouft 1637 à La Rochelle, et l'Epiftre Dedicatoire, du M 3i May 1637. Et l'Approbation du mien eft du 9 d'Aouft à » Paris. Mais cela vient de ce que i'auois enuoyé audit P. Vifto- » rin, à fon inftante prière, mon Volume bien qu'imparfait, » quatre moys au plus auant qu'il fuft acheué d'imprimer. Il » m'a prié, par lettre receuë ce moys de Septembre, de luy enuoyer » l'accomplilfement : ce que ie feray au plus toft. » {Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, nouv. édit. par Carlos Sommervogel, Strasbourgeois, t. VIII, 1898, p. 6o5-6o6.)
Alphonse de Pollot.
Page 116 et pages 408-409.
Nous donnerons ici, avec quelques détails, les renseignements sur Pollot, résumés dans ces deux passages. Ils sont tirés des documents possédés par Eugène de Budé à Genève, et obligeamment mis par lui à notre disposition.
La famille Pollot était originaire de Dronier (en italien : Dronero), dans le marquisat de Saluées, en Piémont. Le père, Marc- .\ntoine Pollot, était déjà mort, lorsque sa femme, Bernardine
Biandra, restée veuve avec sept enfants (et non pas cinq, comme nous avions dit), dut se réfugier à Genève, où déjà elle avait une sœur mariée. « La rude perfecution l'ayant faite fortir du Mar- » quifat de Saluffe en l'année mil fix cent vint, auec ces {sic pro fes) » trois fils, les Nobles Vincent & Alphonfe & Jean Baptifte » Pollots, & D"' Dilia {sic pro Délia) fa fille, fort à la hâte, ils » ne peurent point vendre de leurs terres : il eftoit défendu d'en » acheter, & des fauoris du prince {le duc de Savoie) s'en mirent » en poffeffion. » Elle laissa derrière elle une fille, Camille, mariée à Jean Girard, et qui plus tard, devenue veuve, vint aussi à Genève rejoindre sa famille,- sans pouvoir toutefois retirer du Piémont une enfant qu'elle avait, Lucie Girard ; l'aîné de la famille, Vincent, dut aller lui-même en Piémont, « par un mouve- » ment de charité », pour ramener cette nièce orpheline et la tirer de l'idolâtrie. « Et quelque fomme d'argent que lad. Dame de » PoUot retira de Piedmont, qui étoit vint ou vint cinq mille » livres, elle s'en feruit pour l'éducation de ces fils, leur ayant » fait aprendre les exercices neceffaires, & auffi pour fournir aux » frais du mariage de D"^ Délia fa fille, qu'elle maria avec M'' Bar- » telemy Michely. Apres que ces fils eurent demeuré quelques » années dans Genève, il {ou elle ?) enuoya les deux cadets en » Hollande. Il faut de l'argent pour le voyage & pour fe mettre » en état d'entrer dans un lieu. Ils eurent du bonheur que le )) Prince Frederic-Henry, de glorieufe mémoire, les reçut fort » fauorablement. »
Jean-Baptiste devint Gentilhomme de la Chambre de Son Altesse {Edelman van de Camer van Sijn Hoochheijt), le 24 décembre 1637. C'est le titre qu'on lui donne, et même « Premier » Gentilhomme», ainsi que celui de « Capitaine en Ollande », dans une pièce de vers sur son décès (analogue à cette autre pièce que nous avons citée, t. III, p. 280-281). Car il mourut à La Haye, le 14 janvier 1641.
Cette mort explique que, dans le testament de leur mère, Bernardine Biandra, fait à Genève, le 12 nov. 1641, et déposé chez un notaire par elle-même, le 28 déc. suivant, il ne soit plus question que de deux fils : « le laiffe & conftitue » héritiers particuliers & uniuerfels, mes deux fils, Vincent & » Alfonce de Pollot, chafcun pour fa moitié, tant pour ce qu'ils » portent le nom de la maifon, comme pour les affiflances qu'ils » m'ont en tous tems doné, & defpences qu'ils ont fait en ma » longue maladie de ma cheute, en diuerfes mes autres occafions
Appendice. 569
» & voyages, comme auflî parce qu'eftans hors de leur maifon & » patrie pour fuiure la vraye religion & le S' Evangile de N. S. Jefus » Chrift, ils ne iouilFent pas de tous les biens de leur maifon... » Elle demande, en terminant, que, « après fon deces le prefent ade » ne foit point ouvert que, au préalable, que (sic) Monfieur Alfonce » Pollot qui eft à prefent en Olendre (sic, pro Hollande) ne foit icy » prefent ou bien confentant. »
Dans le même testament, Bernardine Biandra fait encore divers legs :
« Aux pauures de l'Eglife italienne, & autres, 5oo florins;
» A Lucie Girard, ma petite-fille, fille de ma fù fille Camille, » 100 livres tournoifes;
» A Bernardine de Chauvet, ma petite-fille & filliole, idem;
» A ma fille Délia Micheli, ducents efcus;
» A ma fille Lucreffe de Chauuet, mariée depuis enuiron vint » ans. . .
» Pour mon petit-fils qui eft en Piedmont, fils de Marte ma fille » défunte, ayant fa défunte mère en fon uiuant receu beaucoup des » auantages de moy, ie crois qu'il fe doit contenter, fans rechercher » autre. . ., ou bien 100 liures au même Urfio;
» A Monf. Micheli mon gendre ...»
On retrouve bien ici quatre filles, outre les trois fils, dont un est mort déjà; deux aussi sont mortes à cette date de 1641, Camille et Marthe, mariées l'une à un S"^ Jean Girard et l'autre à un Italien Ursio; les deux autres vivent encore. Délia mariée à Barthélémy Michely, de Genève ou de Lyon, du temps que la famille était encore à Dronero, et Lucrèce mariée à Jean de Masse, S^ de Chauvet, à Genève.
Voici les renseignements relatifs à leur frère Alphonse :
1° Nomination de capitaine d'une compagnie de i5o hommes, la compagnie de feu M. Marquette; Pollot la commandait déjà depuis le 28 août i632. Au nom de MM. les États généraux des Pays- Bas, à La Haye, le 1 1 janvier i633. Le nom du nouveau capitaine est écrit : Alfonso de Pollolty. (Marquette, blessé au siège de Maestricht, le 22 juillet, était mort le i" août i632.)
2° Confirmation de la nomination précédente, par le prince d'Orange Frédéric-Henri : faite à La Haye, le Si janvier i633. Même nom : Alfonso de Polloltj.
3° Nomination du capitaine Alfonce de Pollot (sic) comme « Gentilhomme de noftre Chambre »... aux gages de « huid cens » florins par an », par le même Frédéric-Henri, Prince d'Orange :
Vie de Descartes. 7a
^jo Vie de Descartes.
à La Haye, 3 mars 1642. Soit un peu plus d'un an après la mort de son frère Jean-Baptiste de Pollot, décédé le 14 janvier 1641, en la même qualité.
4" Nomination du capitaine Alfonso Polotti, pour les Etats généraux et pour le Prince d'Orange, au commandement du Fort Sainte-Anne dans le Polder de Namen. Signé : Frédéric-Henri, à La Haye, i5 mai 1645. Brasset parle de cette nomination dans sa correspondance, lettre datée de Munster, 28 mai 1645 : « L'on m'a » mandé que M. Palloti eftoit fait commandeur du Polder de » Namen. « (Paris, Bibl. Nat., MS. fr. 17897, f" Sog.) Et il lui écrit, le II oct. 1646 : « A M. Alphonfe Palloti, Gouuerneur du » Poldre de Namen. » [Ibid., f° 532. Voir encore le même nom Palloti, i"^ 265 et 266.)
5° 'HoTmnSiûon dt Jonckheer Alphonse de Pollotti comme. « Hoff- » meester van Onsen Huyse », signée : « Amalie, Princesse Doua- » riere d'Orange », à La Haye, i" avril 1648. Veuve de Frédéric- Henri depuis le 14 mars 1647, ^^ princesse rappelle que Pollot a bien et fidèlement servi le Prince d'Orange son époux, d'abord comme Gentilhomme ordinaire, « eerst als Ordinaris Edelman », puis comme Gentilhomme de sa Chambre, « ende.daer naer als » Edelman van sijne Camer ». Elle mentionne aussi ses titres actuels : « Cappitain ende Commandeur van het Fort ende Polder » van S' Annen. » Quant au nouveau titre qu'elle lui donne, aux gages de huit cents gulden (« op de gagie van acht hondert Carolus » guldens », il sera traduit pompeusement plus tard, à la mort de Pollot : « Maréchal de la Cour de la Princesse douairière ». Notre Brasset en parlait plus simplement : « Madame la Dou''"' d'Orange » a defpefché fon M' d'Hoftel, le S'' Alphonfe Palotti », dit-il dans une lettre du i5 juin 1648. {Loc. cit., MS. fr. 17900, f° 243.)
En 1643, l'aîné Vincent fit un voyage en Hollande. Les deux frères, profitant de cette réunion, firent leur testament, par devant notaire, à La Haye, le 10 oct. 1643. Le texte en a été conservé. Il y est fait mention de leur père « le feu Sieur Marc-Antoine Pollodt » [sic] de Dronier, Marquisat de Saluces en Piedmont », et de leur frère décédé, Jean-Baptiste. Le domicile des deux comparants est indiqué:» ...eftant logezà la Grande Place visa vis le Palais & la dite » Cour d'Hollande. » On a le nom du notaire : » Willem Roomers » ; et des deux témoins : « Maiftre Willem van Velde, aduocat à la » Court d'Hollande, et Daniel Bouthellier Chirurgien, ilTeu de la » ville de Cognac en Engomois en France. » Les deux frères « déclarent que ne lailTans hoirs ny defcendents légitimes, auoir
Appendice.
1) inlHtué, comme ils inftituem par ces prefentes, l'un l'autre recipro- » quement Héritier huniuerfel des biens que le premier décédant » delailTera. . . D'autant plus qu'ils veulent fuiure en cela la difpo- » fition qui en a faifl ledit feu Sieur leur père par fon dernier » Teftament, & qu'ils fçauent leurs fœurs auoir efté légitimement » dottees ...»
Eugène de Budé possède encore, dans ses archives, trois lettres d'Alphonse de Pollot, « à Md'*" Michely, fa tres-chere fœur, à » Genève ». La première est datée de Nevers, le 20 septembre 1644. Pollot avait reçu mission du Prince d'Orange, d'aller trouver de sa part la reine d'Angleterre à Bourbon, où elle prenait les eaux. Il avait aussi l'ordre de s'en retourner « au plus tort qu'il lui feroit » poffible ». Ce dernier commandement « luy oftoit l'efperance » que i'auois conceue de faire vne courfe iufques à Geneue pour » iouir quelques 8 iours de voftre prefence très defiree. Et vous » diray bien plus que, durant le feiour que i'ay fait à Bourbon, ny » les comédies ny l'entretien des Dames, ny mefmes les honneurs » que ie receuois à toute heure de S. M*^ &de toute la Cour, n'ont » pu occuper mes penfées en forte qu'à toute heure elles n'ayent » efté auec vous... Ce que i'apprehande encor eft de partir de Paris » deuant l'arriuée de noftre frère, ayant fceu par M. Sarrazin qu'il » eftoit fur fon defpart pour y venir. . . » La seconde lettre n'est pas datée; mais elle paraît être d'octobre ou novembre de la même année 1644. Pollot regrette que sa sœur n'ait pu venir le rejoindre aux eaux de Bourbon, et il continue par ce badinage : « ...le » voudrois bien eftre auprès de vous, pour vous pouuoir faire » raifon de cette belle & blanche liqueur dont vous ufez, tant n pour ce que naturellement ie l'ayme fort que pour ce qu'on me » veut perfuader qu'elle feroit auffy fort propre pour me foulager » du mal dont ie me trouue fouuent incommodé & furtout en » hyuer... » Il parle aussi de « Meff" Sarrazin nos bons coufms », et d'écrire prochainement « à noftre nièce S. » (Savj-on). Enfin la troisième lettre est datée de La Haye, le i3 juillet i656. Pollot avait fait état de partir vers la fin de ce mois; mais des affaires « pour Meff^' de Geneue », et aussi « pour nos frères des Vallées », le retiendront en Hollande, sans qu'il puisse dire en quel temps elles pourront être terminées. « le ne lairray point de m'y » employer au.;t chaleur, & ne plaindray point ny la perte du » temps, ny d'aucune autre chofe, pourueu que je ne trauaille point » en vain... Au demeurant, ie fuis bien affligé d'apprendre que » voftre fanté ne foit pas telle que ie voudrois bien qu'elle fut, & que
^J2 Vie de Descartes.
» vous vous trouuiez de nouueau incommodée de cette palpitation » ou battement de cœur. le vous prie de prendre une bouteille de » terre & la remplir de bonne maluoifie & y mettre dedans vne » pièce d'acier & la tenir bien bouchée, & quelque temps après en » prendre trois ou quattre cuillerées le matin à iun, ayant appris » ce remède de Madame de Chanut Ambaffadrice de France, » laquelle ayant la mefme incommodité, en a par la efté deliurée; » & prie Dieu que le mefme vous arriue. »
A cette date de 1666, Pollot se trouvait donc encore à La Haye. Pourtant, il était déjà revenu à Genève, au moins lors du contrat de mariage d'une de ses nièces, Lucie Girard, en i653. « ...Mondit » Sieur Alfonfe de Pollot... a toufiours efté en Hollande & furtout » à La Haye depuis l'aage de dix fept ans au feruice des Eftats » généraux des Prouinces vnies & de Monf"" le Prince d'Orange » Frédéric Henry & de Madame la Douairière, iufques au temps » du mariage d'icelle auec ledit S' Sauion, à laquelle peu de mois » après fon arriuée dans Geneue, il voulut bien faire vne libéralité » confiderable de fes propres biens. . ., luy donnant du fien propre » fix mille Hures, comme il fe peut vérifier par le contraél de leur » mariage de i653. » Le mémoire d'où ceci est tiré, est du mois d'août 1669. Il a pour objet de débouter le sieur Savion de prétentions injustifiées à la mort de l'oncle de sa femme, et continue ainsi : « ...Ledit Sieur Sauion n'a eu garde de rien demander au » defund, quoy qu'il ait furuefcu audit mariage l'efpace de 16 à » 17 années, au grand auantage de ladite demoifelle Lucie Girard, » qui a toufiours treuué chés luy vn afile affeuré contre les conti- » nuelles perfecutions & mauuais traitemens de fon mari, lequel » auffi ayant recouru à la charitable bonté d'iceluy, en a obtenu des » foulagements bien confiderables en ce qu'il luy a prefté de l'argent » pour le fortir des prifons de Dijon & de Gex : comme apert par » ades qui defcouuriront l'ingratitude de ce parent enuers la )) mémoire de fon bienfaiteur. » Ce même mémoire rappelle qu'Alphonse de Pollot a payé les dettes de son frère Jean-Baptiste, mort prématurément, qu'il n'a cessé d'envoyer de l'argent à sa mère et à son frère Vincent, que lorsque celui-ci fit un voyage à Lyon-, où il mourut, c'était pour recevoir une lettre de change de dix mille écus qui lui était annoncée de Hollande, et qui arriva en effet le jour même de son enterrement : enfin ce généreux frère a toujours été « comme un Joseph dans sa famille ».
Ce document ferait croire que Pollot passa à Genève les seize à dix-sept dernières années de sa vie, ce qui est peut-être excessif. Le
Appendice. 575
Registre des Morts, conservé aux Archives de Genève, donne en effet le renseignement suivant: « Du Jeudy 8 Oftobre 1668, à 6 heures du » matin, No(ble) Alphonfe Pollot, habitant, jadis Capitaine d'In- » fanterie au fervice de MM. les Etats de Hollande, âgé de 66 ans, » mort de fiebvre continue & de fluxion avec colique venteufe. Sa » demeure eft la grande rue de la Maifon de Ville. A tefté par devant » Egrege Guenand. Enterré au Cloiftre de S' Pierre. »
Si l'on compte seize à dix-sept ans avant 1668, on arrive à i652 ou même i65r. Retenons seulement que Pollot était à Genève en i653. Peut-être n'y est-il revenu et ne s'y est-il établi définitivement qu'à partir de 1 6bg. On trouve, en effet, dans les Registres du Petit Conseil, Hôtel de Ville de Genève, Séance du samedi 3i décembre 1659 : « Les Nobles Colladon fyndic, Voifine, Gallatin, anciens » fyndics, rapportent qu'ayant veu le dift fieur de Pollot qui s'eft » retyré ici des Pays Bas où il a negotié & follicité pour ceft Etat » une fubvention de j- livres faifant 12.000 efcus pour la fortifica- » tion. Arrefté que le noble Colladon le remercie des témoignages » de fon affeftion & le prie de la continuer... » A partir de cette date jusqu'à sa mort, le nom de Pollot revient constamment à propos des travaux de fortifications. On utilisait sa compétence d'homme de guerre et d'ingénieur, qui avait servi en Hollande.
Le même mémoire contre Philippe Savion assure que Pollot vint en Hollande à Page de dix-sept ans, Pollot étant mort le 8 octobre 1668, âgé de soixante-six ans, sa naissance remonte à 1602 environ. Mais la famille ne se réfugia à Genève qu'en 1620; et ce ne fut que quelques années après, est-il dit ailleurs (ci-avant, p. 568, 1. 20-22), que leur mère envoya les deux cadets aux Pays-Bas. Faudrait-il lire vingt-sept ans, ce qui serait un peu tard cette fois ? Notons seulement qu'on parle des services d'Alphonse de Pollot sous Frédéric-Henri, et non sous le prince Maurice, mort le 23 avril 1625. Pollot ne serait-il arrivé en Hollande qu'en 1629? Ou bien, au contraire, dans l'acte de décès, 66 ans, est peut-être pour 64 ans : auquel cas Alphonse de Pollot serait né en 1604. et pourrait fort bien être parti pour la Hollande à dix-sept ans, en 1621 ou même 1622.
Pollot, avons-nous vu. avait fait un testament. Les Archives de Genève en conservent une copie. (Vol. VH, Balth. Guenand, notaire.) Le testament est du 3 octobre 1668, homologué le i3. « Alphonfe Pollot, de Dronier, Marquifat de Saluces, premier gen- >. tilhomme de S. A. d'Orange, &c., vivant propriétaire de maifon » près la Maifon de Ville, & de maifon & biens au Petit Saconnex... »
^74 ^lE DE Descartes.
Ce testament était en faveur de neveu et nièces, enfants de sa sœur Lucrèce Pollot et du mari de celle-ci, Jean de Masse, S'' de Chauvet. Sur les deux fils et quatre filles issus de ce mariage, un fils est nommé comme héritier. Biaise de Masse, S'' de Chauvet, et trois filles. Bernardine, Isabeau et Madeleine. La seconde, Isabeau ou Elisabeth, épousa Noble & Spedable François Turretin. Ils eurent un fils, Jean-Alphonse Turretin (né le 24 août 167 1, et mort le i" mai 1737), qui fut pasteur et professeur en Théologie à l'Académie de Genève. Le testament de Dame Elisabeth de Masse, de Chauvet, veuve de François Turretin, en faveur de son fils Jean-Alphonse Turretin, et de son petit-fils Marc Turretin, a été conservé : il est daté du 3 nov. 1713, homologué le 19 déc. 17 16. Il y est question « du bien de Saconex, que (dit-elle) mon » oncle de PoUôt m'a donné ». Le mémoire cité ci-avant parle aussi du bien que cet oncle avait acquis par des voyes « d'honneur, » mais pénibles ». C'est pour Jean-Alphonse Turretin, petit-fils d'une sœur de Pollot, et par conséquent petit-neveu de celui-ci, qu'a été faite la copie des lettres de Descartes, qui nous a été conservée, et qui se trouve en la possession d'Eugène de Budé, au Petit Saconnex, près de Genève.
Enfin, nous avons vu Pollot parler, à deux reprises, de ses « bons » cousins », MM. Sarrazin de Paris. Cette parenté lui venait du côté de sa mère. Le père de celle-ci. Noble Alphonse Biandra, de Saluces, eut en effet trois filles : Camille Biandra, mariée à Jean Savion, syndic de Genève (dont le fils Philippe Savion épousera Lucie Girard) ; Lucrèce Biandra, mariée en secondes noces à Jean- Antoine Sarrazin, dont elle eut trois fils, Jacques Sarrazin, médecin et conseiller du roy, à Paris, Samuel et Gabriel ; enfin Bernardine Biandra, femme de Marc-Antoine de Pollot. Alphonse de Pollot était donc cousin-germain des trois frères Sarrazin, Jacques, Samuel et Gabriel, dont Descartes avait connu l'aine à Paris ; celui-ci lui fit tenir un de ses livres en Hollande, l'automne de i635 (t. I, p. 322, 1. 8-i3), probablement par son cousin Pollot; et peutêtre la liaison du philosophe et d'Alphonse de Pollot date-t-elle précisément de là. (Voir t. V, p. 591, et t. IX, 2* partie, p. xi-xii, note.)
Pollot s'intéressa aussitôt à la Géométrie de Descartes ; et celui-ci lui réserva un des six exemplaires qu'il destinait aux six premiers qui lui feraient paraître qu'ils l'entendaient : lettre du 12 février i638, t. I, p. 5 18, 1. 17-21. Pollot demanda aussi à Huygens de lui montrer le petit traité des Méchaniques, que
Appendice. ^7^
celui-ci avait reçu ; et Descartes consentit bien volontiers qu'il lui fût montré : lettres du 2 février et de mars ib38, t. I, p. 5o8, I. I i-i3, et t. II, p. 3i, 1. 1-9. (Lire peut-être ici, 1. 5-7 : « C'eft en » luy un témoignage qu'il fait plus d'eftat que moy de ce que i'ay » écrit, que d'auoir enuie de le voir. ») Et plus tard, Pollot servit d'intermédiaire entre Descartes et la princesse Elisabeth pour le problème des trois cercles. Il s'intéressait d'ailleurs aussi bien aux questions de physique : il fut un des premiers à avoir une copie de la réponse du philosophe aux objections de Fromondus (t. 1, p. 5o8, 1. 2-5), et plus tard il aura en sa possession une copie du traité de l'Homme (t. XI, p. vu et p. xii).
Francine Descartes.
Pages ■2.3\-i'ii et 287-288.
Sur P'rancine Descartes, nous n'avons, en tout, que quatre documents :
1° Acte de naissance, ou plutôt acte de baptême, qui en tenait lieu. Il se trouve aux Archives de Deventer, dans un registre intitulé : Anteijckeningh der gedoepten kinderen in der Ghemeente tôt Deventer met haren olderen en getuighen, angevanghen den i Junja° 1616. Ce registre va de 1616 à 1637. L'acte en question figure' à la date du 28 juillet i635 (ancien style : ce qui correspond au 7 août i635) :
Vader Moeder Kint
Rejner Jochems Hijlena Jans Franfintge.
Reyner, traduction hollandaise de René : et Jochems, génitif de Jochem, tiaduction de Joachim. De même : Hijlena Jans, Hélène fille de Jean. Le pasteur Moitzer, qui a bien voulu en 1894 se charger pour nous de ces recherches, a cru d'abord, sur la foi de ce registre, , au mariage de Descartes. En eftet, les noms des enfants y sont toujours accompagnés des noms de leurs parents. Le registre parcouru depuis le commencement (i" juin 1616) jusqu'à la date du 28 juillet i635, ne donne aucun nom d'enfant, sans les noms du père et de la mère : une seule fois, la mère n'est pas nommée (sans doute elle était morte en couches). Conclusion : les enfants illégitimes
Vie de Déscartes.
n'étaient pas inscrits sur ce registre. On était d'autant plus fondé à le croire, que les Archives de Deventer possèdent un registre spécial, intitulé Kalverboek (Livre des veaux), pour cette catégorie d'enfants [veau voulant dire ici enfant né hors mariage). Cet autre registre ne commence, il est vrai, qu'à la date du 12 mars 1740. Mais les registres précédents ont sans doute existé, et cette règle d'inscrire sur un registre à part les enfants nés hors mariage, doit dater du xvi'= et du xvn^ siècle. Telle était l'opinion du pasteur Moltzer. Toutefois (et ce dernier fait a son importance), il existe aussi, pour cette période, un registre des mariages à Deventer : Boeck van Echtsaecken, beginnende met Anno 1624. Notre pasteur, prié d'y faire les recherches nécessaires, n'y a point trouvé trace d'un mariage de René Descartes.
Notons que ce sont là les registres de l'Église réformée : ceux de l'Église catholique romaine, si elle existait en ce temps-là à Deventer, ne remontent pas à une date aussi lointaine, le pasteur Moltzer a bien voulu s'en informer auprès du curé catholique. — Ajoutons que le registre des décès à Amersfort, où Francine mourut le 7 sept. 1640, aurait pu fournir aussi quelques indications sur l'état civil de ses parents. Mais un tel registre n'existe pas pour cette période : les actes que l'on a, ne remontent pas plus haut que 17 16.
2° Lettre autographe du 3o août i63j : mention du nom d'Helen. (en abrégé). 11 s'agit bien d'Hélène, la mère de Francine. Voir ci-avant, p. 23i-232.
3° Apojlille Mf. de la main de Defc. lui-même sur sa fille, reproduite par Bailler, t. II, p. 89-90 : « Elle s'appelloit Francine, » et elle étoit née à Déventer le IX, c'eft-à-dire le XIX de Juillet » i635 : & félon l'obfervation de fon père, elle avoit été conçue » à Amfterdam le Dimanche XV d'06tobre de l'an 1634. Elle » avoit été bàtifée à Déventer le XXVIII de Juillet, félon le ftile » du pais, qui étoit le feptiéme jour d'Août félon nous. » Voir la suite ci-avant, p. 287-288, note e. Le fait que Descartes a pris soin de noter la date de la conception, prouverait à lui seul que ce ne fut pas pour lui une chose ordinaire et toute simple, mais plutôt un événement rare et sans doute isolé dans sa vie de philosophe. Donc... il n'était pas marié.
4" Relation Mf. de Cler/elier, reproduite par Baillet, loc. cit., p. 91, et que nous avons aussi donnée, t. IV, p. 660-661. Cette confidence de Descartes à son ami est fixement datée : voyage de Paris en 1G44. Descartes parle d'un « dangereux engagement,
Appendice. 577
» dont Dieu Ta retiré, il y a près de dix ans»; et ceci nous reporte bien à l'année 1634, et même avec une exactitude parfaite : de juillet à septembre 1644, durée de son séjour à Paris, il n'y avait pas encore dix ans ; la dixième année ne sera accomplie que le i5 octobre 1644. Descartes continue : Dieu, « par M une continuation de la même grâce, l'avoit préfervé jufques-là » de la récidive ». Ce langage, qui est presque celui de la confession (si toutefois Baillet n'en a point un peu forcé les termes, selon sa coutume, dans le sens religieux), ne laissé plus aucun doute sur le caractère de la liaison de Descartes avec la mère de Francine ; et en même temps, d'autre part, un tel langage réduit à sa valeur la boutade par laquelle le philosophe répondit, sur ce sujet délicat, aux insinuations de Voët en 1643. (Voir ci-avant, p. 337, notée.)
Passions de l'Ame.
Traduction latine.
La traduction latine du Traité des Passions, en i65o, parut sans nom d'auteur; le titre est seulement accompagné de quelques initiales : PaJJiones Ammœ...iaiinâcivitate donatœab H. D.M. i.v.l. A tout hasard, nous avions proposé, t. XI, p. 489, de lire : Habert de Montmort ? C'était une erreur. Clauberg, dans un petit livre, publié en i652, Defenfio Cartejiana^, attribue expressément cette traduction à Samuel Desmarets [Maresius), professeur à Groningue, autrefois ministre à Bois-le-Duc, et que Descartes avait défendu contre Gisbert Voët, comme nous l'avons raconté, dans une affaire de Confrérie de Notre-Dame. Clauberg s'exprime ainsi :
« ...Virtute & eruditione [Cartejius) fe commendavit Magnatibus.
a. loH. Claubergii | In Publiée Teutoburgenii ad Rhenum | Athena;o Profelforis | Defenfio Cartefiana, \ Adverfus lacobum Revium | Theologum Leidenfem, | Et | Cyriacum Lentulum | Profefforem Herbornenfem :... (4n^^*'^'°'^^'"'i Apud Ludovicum EIzevirium, cId \o eu. Petit in-i2, 6 ff. lim., pp. 63i.) Praefatio : Teutoburgi Clivorum. Menfe Februario. Aniio i652. — Ce petit livre a été cité par nous. t. VIII (2'= partie, p. 370), avec les deux opuscules de Revius et de Lentulus, auxquels il repond.
Vie de Descartes. 73
^jS Vie DE "Descartes.
» Candide Confultiflimus D. Marefius in praefatione libelli de Pall. » An. à fe latina civitate donati : Quanti eum vivum fecijfet fapien- » tijjima Regina... » (Pag. 367.) Suit un passage de la préface que nous avons rapportée, t. XI, p. 490; il s'arrête aux mots ...quant fumus ignem.
Clauberg devait tenir ce renseignement de Desmarets lui-même, qu'il cite à plusieurs reprises dans son petit livre, et qui, déclaret-il, lui avait témoigné de la bienveillance. Il le nomme en compagnie de deux autres ministres ou théologiens, qu'il connaissait également : Heydanus, de Leyde, et le gefndre de celui-ci, Frans Burman, dont nous avons publié, t. V, p. 144-179, un si curieux entretien avec notre philosophe :
« Et vivunt adhuc in Belgio plures & in'figniores Theologi, qui- » bus arda cum Cartefio amicitia intcrceflit, ex quibus & mihi » favent Heidanus & Marefms, Theologi*, ille Leidae, hic Gro- » ningas, Profeffores celeberrimi, quos honoris caufâ nomino, Addo » D. Francifcum Burmannum, Ecclefias Hanovienfis Belgicœ Mini- » ftruftî, Virum integerrimum ac dodiïïîmum. » (Pag. 59-60.)
Ce point paraît donc bien acquis, et il est intéressant de savoir que les deux traducteurs d'ouvrages de Descartes, de français en latin, furent deux ministres protestants : Etienne de Courcelles pour le Discours de la Méthode, la Dioptrique et les Météores; Samuel Desmarets, pour le Traité des Passions.
Toutefois, dans les six lettres initiales qui accompagnent le titre Passiones Animœ, à savoir : H. D. M. i. v. l., une seule se rapporte au nom de Desmarets latinisé, la lettre M {Marejius). Mais on y retrouve aussi les initiales du nom français écrit en deux mots, Des- Marets : D. M. Reste donc seulement la première lettre H, qui ne correspond pas au prénom du professeur de Groningue, Samuel; restent également les trois lettres plus petites, qui suivent : i. v. l.
Voici la solution de l'énigme. Desmarets fit traduire les Passions du français en latin par son fils aîné, comme Cièrselier fera du latin en français pour quelques lettres de Descartes (voir t. V, p. 634- 635). Ce travail, un peu profane, surtout pour un ouvrage de ce genre, convenait mal à un théologien de profession, et il se sera contenté d'écrire lui-môme la préface, de revoir sans doute la traduction, et de la publier sous les initiales du jeune homme. Desmarets avait, en effet, un fils, nous le savons par une longue préface qu'il mit en tête de son Ullima Patientia, en 1645. A cette date, le fils était à Paris auprès d'un oncle, Charles Desmarets, propre frère de Samuel, et avocat au Parlement, à qui justement cette préface est
Appendice. 579
dédiée : Amplijjhno ConfuUiJJimoque Viro DD. Carolo Marefio, J. U. L. in Supremâ Parifienjium Curiâ Advocato Celeberrimo,... Fratri meo Germano. On remarquera les trois lettres J. U. L. : ce sont les mêmes qui accompagnent le nom du traducteur, /. V. L. Elles signifient : luris Vtnufque Licentiatus. Le fils de Samuel Desmarets était licencié en droit, in utroquejure (droit civil et droit canon). Où pouvait-il être à meilleure école, s'il songeait au barreau, qu'auprès de son oncle avocat au Parlement de Paris"? Or nous savons d'autre part (Samuel Desmarets le dit lui-même dans une autre préface), que son fils aîné avait fait des études de droit, qu'il plaida même quelque temps à Paris, avant d'entrer dans le saint ministère en i652 ; et ce fils aîné s'appelait Henri ^. Donc les
a. Dans la même préface (ainsi datée : « Groningx, xx Oftobris anni » lui. 1645 »), on lit, page viii : « ...Si quae occurrent hîc Belgici idio- » matis, ea vel poteris affequi proprio marte, nor.dum forte plané oblitus » Germanicae linguae quam olim utcunque didiceras Heidelbergse, cùm » maximo Dionyfio Gothofredo in lludio luris navares operam ante 1) annos xxxv, val tibi enarranda curabis per domefticum Mercurium, » filium meum natu majorem, quem ad te excire & quafi in luum adop- » tare voluifti : utinam fe dignum praeftet & tuo amore & noftro nomine, » nec in Avi Aviaeque aut Patrui finu in Nepotulum dégénérer. » Le jeune homme avait encore, en effet, à cette date de 1643, ses grands-parents : son grand-père, David Des-Marets, qui ne mourut qu'en 1649, ^' sa grand'mère, Madeleine Vaucquet, qui vivait encore en 1654. Quant à Samuel Des-Marets, né à Oisemont en Picardie, le 9 août 1699, il se maria, le 2 mai 1628, à Sedan, où il était ministre, et où il demeura jusqu'en 16? I. Nous avons vu (ci-avant, p. 334-335, note) qu'il exerça ensuite le saint ministère à Maestricht, jusqu'en i636, puis à Bois-le- Duc, où il enseigna en même temps jusqu'à la fin de 1641. II demeura à Groningue à partir de 1642, jusqu'à sa mort, le 18 mai 1673
b. Le fils aîné de Samuel Des-Marets (il en eut un autre, du nom de Daniel, à Maestricht, en i635), naquit à Sedan, donc en 1629 ou i63o. Il eut pour marraine à son baptême Elisabeth de Nassau, duchesse de Bouillon, qui lui donna le nom de Henri, en mémoire du piince dont elle était veuve. Ces détails sont de Samuel lui-môme, dans la dédicace de son Systema fheologicum, i" édition, adressée précisément à ce fils. Le père continue : « Tu quidem, Henrice, tyrocinia pofueras facrx » facundia; in Auguftiffimo Parifienfi foro, ubi port Licentis in utroque » Jure gradum fufceptum, cœperas Advocati munere defungi, fub Auf- » piciis Confultirtimi & Ampliffimi fratris mei . . Adeoque poftquam » tuopte nutu, nec fine Numine, me ab initio ob caufas faeculares (quid » difllmulem?) dîlTuadente, & domino Patruo tuo tandem confentiente,
^8o Vie de Descartes.
initiales H. D. M. i. v. i,. veulent dire : Henricus Des-Marets, luris Vtriufque Licentiatus. Et nous reconstituons ainsi à coup sûr les nom, prénom et qualité du jeune traducteur.
Revenons au petit livre de Clauberg. C'est surtout un livre de polémique. Mais on y relève çà et là quelques renseignements curieux.
Le plus souvent, l'auteur appelle notre philosophe Cartesius: mais il imprime aussi quelquefois Cartes simplement, et non pas même Des-Cartes. (Voir pp. 12, i3, i5, 19,68,96, 147, 214, etc.)
Un ennemi du philosophe avait traité celui-ci d'homuncio. Voici la riposte de Clauberg : « Homuncionem appellas, quem Naturce » Filium cordati vocant? Memorabo verfus quos adjundos ejus » habet effigies, rumpantur ut ilia Codro :
Talis erat vultu Naturce Filius, unus
Qui menti in Matris vifcera pandit iter. AJjUgnanfque fuis quœvis miracula caujis, Miraculum reliquum folus in orbe fuit.
» Ipfe hune Pythagoras, rejedo nomine tandem Philofophi, vere » dixerit elTe coçôv. » (Pag. 83-84.) Ce quatrain est différent des vers que Constantin Huygens, le fils, composa pour le portrait de Descartes par Schooten, et que nous avons rapportés, t. V, p. 321-322 et p. 339-340.
Clauberg cite les lettres de Henry More (ou Morus) à Descartes, bien qu'elles n'aient été imprimées que plus tard, au tome P' des Lettres publiées par Clerselier: « Vir in Anglia dodifTimus D. Hen- » ricus More in literis ante triennium ad Cartefium Cantabrigiâ » exaratis... » (Pag. 4.) Ces lettres sont, en effet, de 1648 et 1649, et le livre de Clauberg a été publié en i652.
Clauberg rapporte le mot d'Archimède, qui ne demandait qu'un point fixe, avec un levier, pour soulever le monde ; Descartes l'avait aussi rapporté dans ses Méditations, t. VII, p. 24, 1. 9-13. Seuie-
» animum appulifti ad facra ftudia, & corpus Juris cum corpore Scriptu- » rarum permutaili... » 11 fut reçu ministre en i652, et suivit la carrière ecclésiastique à Groningue, Cassai, Bois-le-Duc, et à partir de 1662, à Delft. Il y était encore en 1696, date à laquelle Bayle écrivit l'article Marets (Samuf.l des-) de son Dictionnaire. Mais Bayle ne dit mot du traducteur des Passions de Descartes, et sans doute il a ignoré que c'était Henri Des-Marets.
Appendice. 581
ment Clauberg le rapporte d'après le Jésuite Clavius, et si Descartes le tenait également de ce célèbre math^aticien, voilà une preuve de plus qu'il avait étudié ses ouvrages. « Ergo ficut Archimedes, » robori & efficaciae demonltrationum Geometricarum innixus, j> faepenumero jaditavit, fi haberet terram aliam in: qua pedem » figeret, hanc noftram quam incolimus, è loco fe commovere pofl'e » [verba funt Chrijioph. Clavii), idem Cartefius jaditare débet. » (Pag. 233-234.)
Descartes, dans le Discours de la Méthode, t. VI, p. 1 1-12, pour justifier son entreprise de reconstruire à lui seul toute la philosophie, cite l'exemple de ces villes bâties tout entières sur les plans d'un ingénieur. Or c'était précisément le cas d'une ville de la Touraine, et proche du Poitou (comme La Haye), la ville de Richelieu. Les étrangers, qui voyageaient en France, en étaient frappés, et Clauberg ne manque pas de faire le rapprochement : « Secundum exempium, ab urbibus, intaftum relinquit Lentulus, » forte veritus, ne vel unius urbis Richeiiae, ab inclùto Cardinale » exftruftae, quam in Gallia luftrare potuit, exemplo refelleretur. » (Pag. 81.) Toutefois, il n'est pas sûr que Descartes ait songé à cette petite ville de Richelieu, dont la construction commença en i63i Mais il avait pu voir en Italie Turin ; et l'on avait en France d'autres exemples, Nancy, à partir de iSSy (la Ville-Neuve de Charles III), et sur la Meuse, en face de Mézières, Charleville, qui date de 1606. Descartes ne paraît pas avoir traversé Nancy; ma,is peut-être passa-t-il à Charleville, lors de son premier voyage en Hollande (qu'il n'a point fait par mer), comme y passera plus tard Gassend. (Voir t. I, p. 127, note, et ci-avant, p. 44-45.)
Enfin Clauberg répond à une accusation d'impiété (ou peu s'en faut), qu'on lançait contre le philosophe, qui prétendait, grâce à la science, prolonger peut-être de plusieurs siècles la vie humaine : n'était-ce pas là un empiétement sur un domaine presque mterdit, et que la Nature ou la Providence s'était réservé? Clauberg prend làdessus, comme sur le reste, la défense de Descartes; et il invoque les précédents fournis par Bacon, Ficin, etc. Il ajoute (et le renseignement a sa valeur, et confirme ce que nous avons dit, p. 3b 1-552), que le philosophe, pressé sans doute .par les curieux, avait parlé de cette question pendant son séjour à Stockholm ; et il cite un témoin que l'on ne connaissait pas, et qui jouit de la familiarité de Descartes en ces derniers temps de sa vie : Johannes von Leuneschloss (de Solingen;, qui était en i652 professeur de mathématiques et de physique à l'Université de Heidelberg.
582 Vie de Descartes.
« Noceri Medicis, fi arte Medica morbi profligantur aut vita pro- » longetur, non videtur terminis perfpedis affirmare mente fanum » poffe. Tu confule Verulam. De augm. fcient. lib. 4 cap. 2 fie fcri- » bentem : Tertiam partem Medicinœ pofuimus illam dp Prolonga- » tione vitat; quœ nova ejî & defideratur ; ejîque omnium nobilijjima... » Neque verô fubeat animos hominum ille fci'upulus, ac fi hase res » Fato & divinœProvidentiae commifla, in Artis officium & munus » jam primum à nobis revocaretur. Providentia enim procul dubio » mortes quafcunque, five ex violentia, five ex morbis, five ex » decurfu astatis, pariter régit : neque tamen ideo prseventiones & » remédia excludit. Ars autem & induftria humana, Naturas & )) Fato non imperant, fed fubminiftrant. Lege etiam Marsilii » Ficim De vita producenda librum, ac define propter popularem » rumorem, quo nihil eft fallacius, Cartefium infedari. Vel unum » in Academia Heidelbergenfi confule Clariffimum Virum D lohan- » nem à Leunefchloss, Mathefeos peritiiïimum Profefforem, qui » Cartefio in Suecia familiaris fuit; & vano rumori crederedefiftes. » (Pag. 361-352).
Jean de Launoy et César d'Estrées.
Pages 450-45 c.
Jean de Launoy, ne à Valogne, diocèse de Coutances, le 2 1 déc. iGo3, docteur en théologie de la Faculté de Paris, en juin 1634, ordonné prêtre en i636, auteur d'un très grand nombre d'ouvrages d'histoire, (entre autres : De varia Ariftotelis in Academia Parijinâ fortunn), de critique (on le surnomma « le dénicheur de saints »), et de discipline ecclésiastique, entretint toujours commerce avec les gens de lettres, et tint longtemps chez lui des conférences tous les lundis, où s'assemblaient quantité de savants (on lui fit dire, en 1676, que le Roi souhaitait que ces assemblées cessassent). 11 tomba malade en mars 1678 dans l'hôtel du cardinal d'Estrées, où il logeait, et mourut le 10 du même mois, II fut enterré, sur son ordre, dans l'église des Minimes de la Place Royale (le couvent du P. Mersenne), où il disait d'ordinaire la messe. Le fait qu'à deux reprises nous le trouvons cité en compagnie de Descartes, suffirait-il, avec son titre de Docteur
Appendice. 58 j
de Sorbonne, pour qu'on l'identifiât avec cet abbé de Launay, auteur de quelques objections, l'été de 1641, auxquelles Descartes répondit (t. III, p. 419)? La difficulté est que Launay est écrit très lisiblement dans un autographe de Descartes [ibid., p. 385, 1. 16), et non pas Launoy ; mais cela peut être aussi une faute d'orthographe, commise par madvertance.
A ce propos, la phrase, t. III, p. 420, 1. 21-25, doit être ponctuée et orthographiée ainsi : « ...& qu'ils mêlent ordinairement ces deux » idées du cors & de l'ame, en la compofition des idées qu'ils » forment des qualitez réelles & des formes fubftantielles, que ie » croy deuoir eftre entièrement reiettées ».
César d'Estrées, né à Paris, le 5 février 162S, abbé de Longpont, etc., évèque-duc de Laon et pair de France en i653, sacré seulement en i655, cardinal in petto, le 24 août 1671, proclamé l'année suivante, avec le titre de la Trinité du Mont, le 16 mai 1674, pourvu de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés en lyoS; il y mourut, le 18 déc. 1714, en sa quatre-vingt-septième année, et y fut enterré.
Ajoutons qu'on crut plus tard, en Hollande, à la parfaite réconciliation de Descartes et de Gassend. En voici un curieux témoignage de Dirck Rembrandtsz, Des Aertrjcks Beiveging en de Sonne Stiljlant {Amsterdam, Gerrit van Goedesbergh, 1661), p. 47 : « Ick hebbe verftaen van fekere getuygen, als dat Gassendus op 't » lefte van zijn leven, hem daer over beklaeghde dat hij foo veel » tegen Descartes gefchrevèn hadde. »
Autres identifications.
Jacqueline Pascal, dans sa lettre du 25 septembre 1647, ^ Madame Périer. nomme deux visiteurs, que Descartes rencontra chez leur frère, Biaise Pascal : M. Habert, et M. de Montigny, de Bretagne, " compatriote et intime amy » de notre philosophe. Les éditeurs de Pascal, au tome II des Œuvres, en 1908, ont cru devoir, p. 42, corriger ces deux noms en ceux de M. Hardy (au lieu de Habert], et M. de Martigny 'au lieu de Montigny). Nous maintenons cependant les deux noms du MS. pour les raisons suivantes.
M. Habert était sans doute Germain Habert, abbé de Cerisy, né
584 Vie de Descartes.
à Paris en 161 S. et mort en i654, auteur d'une Vie du Cardinal de Bertille en 1646. Descartes le connaissait, puisqu'il le nomme dans sa correspondance en compagnie de Silhon, t. II, p. 97, 1. i3-i4, et t. I, p. 369. (Il s'agit bien de Cerisy et non pas Serisay ; Merstnne aussi écrivait Cerise, comme Descartes Cerisay.) Le rapprochement des deux noms s'explique : Silhon s'occupait de philosophie religieuse, et Balzac écrivait, le 29 avril i63(), « A Monfieur " Habert, Abbé de Cerizy : ...le ne vis jamais nos myfteres efclaircis » par tant de lumières d'éloquence, ni la raifon employée plus » vtilement au lervice de la Foy... l'admire généralement toutes vos » Mufes, autant les douces que les feveres, autant celles qui l'çavent )' faire des hj'mnes & chanter les louanges de lefus Chrift, que » celles qui fcavent refoudre des queftions & traiter de la do{5lrine » Chrétienne. >- [Œuvres de M. de Balzac, i665, p. 433-434.) L'abbé faisait aussi des vers, sacrés et profanes, que Boesset mettait en musique : Mersenne en cite quelques-uns, et d'autres furent envoyés précisément à Descartes. (Voir t. X, p. 679, note, et t. III, p. 261.) Ce fut aussi l'un des premiers de l'Académie française, laquelle s'assembla même au moins une fois, « chez M. de Cerizy, à l'hôtel " Scguier »,
Quant kM.de Montigny, qui dans sa visite à Pascal était accompagné de son fils, un « petit garçon », voici une notice sur son compte :
René de Montigny, sieur de Beauregard, né à Sarzeau (Morbihan), en 159S 'baptisé le 19 février), devint avocat général au Parlement de Bretagne en 1623 (pourvu le 4 juillet, reçu le 29 novembre), résigna, par acte du 2 décembre i65i, en faveur de son fils, en se réservant d'exercer lui-même dix ans encore. Il mourut en 1660. Son fils, François de Montigny, né à Vannes, le 26 décembre 1629, occupa donc le même office d'avocat général, d'abord à charge de survivance : pourvu le 24 novembre i652, il fut recule 16 janvier 1654; plus tard, il devint président à mortier, touiours au même Parlement de Rennes, en 1674. Il mourut le ■i mai 1602. {Le Parlement de Bretagne, iSS^-iyço, par Frédéric Saulniek, Rennes, 1909, t. II, p. 636-657.)
Dans la même lettre de Jacqueline Pascal, deux autres noms sont cités, t ^^ p, 73 : M. Dalibray et M . Le Pailleur, tous deux joyeux compagnons. Charles Vion de Dalibray, poète bachique aussi bien qu'erotique, interpelle ainsi Le Pailleur (ce dernier excellent mathématicien, et comme tel, ami des Pascal père et fils) :
C'cfV loy, Pailleur. t;ros, gras & grave, Moins homme de Cour que de Cave. . .
Appendice. 58^
Voir une publication récente de Ad. van Bever, Œuvres poétiques du sieur de Dalibray (Paris, Sansot, 1906, in- 18, pp. 208). Ce personnage ne doit pas être confondu avec Pierre d'Alibert, que nous retrouverons ci-après.
Funérailles a Stockholm.
" \r l'Ambaliadeur, quoy que préparé à cette féparation depuis » deux jours par les exhortations du défunt, eût encore befoin de » toute fa vertu & de toute la pratique de fa Philofophie pour fou- » tenir ce coup. Il envoya fur l'heure M. Belin fon Secrétaire [Relat. » de M. Belin au Palais, pour avertir la Reine à fon lever que )i M. Defcartes étoit pâlie. Cette généreufe Princeffe verfa des » larmes trés-véritables & trés-abondantes fur la perte qu'elle fai- » foit de fon illujlre Maître, qui efl la qualité dont elle avoit coû- )' tume de l'honorer, & de le diftinguer d'avec les autres Sçavans » qui l'approchoient. Elle envoya incontinent un Gentil-homme de » fa maifon à M. l'Ambaffadeur Lettre de M. Chanut à Picot]. » pour l'affùrer du fenfible déplaifir que luy caufoit ce funefte acci- » dent. Elle dit enfuite à M. Belin, qu'elle vouloit laiffer à la Pofté- 'I rite un monument de la confidération qu'elle avoit pour le mérite » du défunt, & qu'elle luy deftinoit fa fépulture dans le lieu le plus » honorable du Royaume,'au pied des Rois fes prédécedeurs, parmi » les Seigneurs de la Cour, & les grands Officiers de la Couronne. » Ce lieu n'étoit autie que VEglife de l'IJle des Chevaliers, ou des » Nobles, appellée en langage du pays Riddare Holmens Koerkan, » où eft maintenant la fépulture ordinaire des Rois de Suéde de la )i famille Royale, & des premières maifons du Royaume. Avant » que les Luthériens euffent enlevé cette Eglife aux | Catholiques, » c'étoit un couvent de Religieux de saint François appelle Grd- » munka Klofter, c'eft à dire, le cloître des Moines gris. Mais » depuis la prétendue réforme des Evangéliques, elle fut convertie » en paroiffe pour ceux qui habitent l'Ifle des Chevaliers, qui fait » partie de la ville de Stockholm. M. Belin prit la liberté de » répondre à la Reine, que fi fa Majeflé ne luy eût pas fait l'hon- » neur de luy déclarer fi exprellément fa volonté, l'intention de » M. l'Ambaifadeur auroit été de luy demander la permiffion d'en-
VlK DE DeSC4RTES. 74
)66 Vie de Descartes.
~» terrer le corps du défunt dans le Barnhuufy, qui ëtoit le cimetière » de l'Hôpital des Orphelins, & qui éloit fitué dans le faux-bourg )i appelle Nord-Malme. On prétend que c étoit aufli le cimetière des » étrangers, & furtout de ceux qui n'étoient pas de la religion du » pais, comme des Catholiques, des Calviniftes, & des Sociniens ; 'I & qu'il y avoit aulTi un endroit dans le même enclôt deftinc pour » les enfans morts avant l'ulagc de la rail'on. L'on y a bâti depuis » une Eglife du titre de faim Olai'is; & cette Eglile eft maintenant » un fecours de la paroilfe de l'ainte Claire, qui étoit du tèms des » Catholiques un couvent de Religieufes de fainte Claire dans le )) faux-bourg du Nord. La Reine parut furprife de ce choix, & elle » demanda par quel motif on vouloit mettre un mort de cette » conféquence repofer parmi des Orphelins & des Enfans ? M. Belin » répliqua [Rélat. Mf. de M. Belin] que M. l'Ambaffadeur, quoique » perfuadé que le corps d'un Prédefliné efl en fureté par tout où il » plait à Dieu de le garder pour la réfurredioh, auroit voulu donner » aux parens & aux amis du défunt, & généralement à tou.s les » Catholiques vivans, la confolation de voir un des membres de » leur Eglife placé parmi d'autres Prédeftinez, félon l'opinion où » nous fommes, que tout enfant baptifé au nom de la fainte Trinité » eft i'auvé par les mérites de Jefu.s-Chriil, lors qu'il meurt avant » i'ufage de fa raifon au milieu des Proteftans même, & des autres » fociétez féparées de nous. La Reine parut goûter ce raifonnement; )) & fur ce que M. Belin ajouta, que M. l'Ambaffadeur avoit deifein » de venir après midi au Palais faluër fa Majefté, elle remit à déli- » bérer de cette affaire avec luy. »
« M. rAmbafl'adeùr,~qui n'avoit pas encore recouvré affez | de » forces pour écrire de fa main, dida une longue lettre adreffée à » M. Picot [Lettre Mf. de Chanut à Picot, du 1 1 février i6So], poun » informer les amis & les parens de feu M. Defcartes en France, » de toutes les circonflances de fa maladie & de fa mort. Enfuite il » envoya quérir le fieur Valari, Peintre de Mets [il étoit fils de » Peintre — & il a vécu trente ans en Suéde], qui avoit été au-para- « vant Frère fervant,'& qui s'étoit habitué à la Cour de Suéd^-. Il » luy fit mouler le vifage du défunt, premièrement en cire, puis » en plâtre. Il n'étoit point encore forti depuis fa maladie, & félon » le fentiment des Médecins il luy étoit dangereux de prendre l'air » fi-tôt. Mais le defir de fe confoler avec la Reine (car l'on fçait qu'il » étoit fur ce pied auprès d'elle, qu'il étoit fon diredeur, qu'il avoit » fa confiance pour fa conduite intérieure, jufqu'à fe voir l'unique » dépofitaire du fécret de l'abdication de la couronne, qu'elle ne fit
APPENDICE. 587
I) que quatre ans après), le fit aller au Palais après midy. Il obtint » qu'elle luy laifferoit le choix du lieu de la fépulture qu'il avoit » fouhaité; mais elle voulut infifter à vouloir faire lès frais des » funérailles ajoutant qu'elle luy préparoit une pompe funèbre, » dont la magnificence devoit fervir à marquer la grandeur de la » perte qu'elle faifoit dans cette mort. M. l'Ambaffadeur ne crud » pas que cette pompe fût à la bienféance d'un Philofophe, moins » encore à celle d'un Chrétien, qui avoit vécu dans la fimplicité & » dans l'indifférence pour les honneurs & les vaines apparences » de ce monde. A l'égard de la dépenfe, il jugea qu'il étoit de la » dignité de la famille de Meflîeurs Defcartes, de ne point fouffrir ». qu'elle fe fift d'ailleurs que de la bourfe du défunt. »
« Le lendemain l'on fit le convoyfans beaucoup de cérémonies, & » M. l'Ambaffadeur fit en forte qu'il ne s'y trouvât que des Catho- » liques Romains. Un luminaire fort modefte, compofé d'un petit » nombre de flambeaux, accompagnoit le corps, qui étoit précédé » d'un feul Prêtre, pour faire les prières félon le rituel de l'Eglife » Romaine, par permiffion expreffe de la Reine. [Rélat. MJ. de » M. Belin.] Le corps enfermé dans un cercueil étoit porté par » quatre perfonnes, qui compofoient la partie la plus remarquable » du convoy. La première étoit le fils aîné de M. l'Ambaffadeur, qui » eft aujourd'huy Abbé d'Iffoire, connu du Public par fa dodrine & » fa piété. Il étoit âgé | pour lors de 17 à 18 ans; mais le fécond fils » de M. l'Ambaffadeur, n'ayant que 12 a i3 ans, parut trop petit » & trop foible pour pouvoir être employé à la même cérémonie*. » La féconde perfonne étoit M. de Saint Sandoux [il étoit frère de » M. le prèm. Préfident de la Cour des Aydes de Clermont, & » coufin germain de M. de Ribeyre, Confeiller d'Etat], fils de » M. de Ribeyre, premier Préfident de la Cour des Aydes de Cler- » mont-Ferrand, âgé d'environ 16 ou 17 ans. II fut depuis Capi- » taine major du Régiment des Gardes, & Maréchal de Camp des » armées du Roy. On fçait avec combien de courage & de gloire » il fe fignala au fiége de Tournay, en préfence du Roy, qui le fit » gouverneur de cette ville, où il mourut fept ou huit ans après fa » prife. La troifième perfonne qui porta le corps de M. Defcartes, » fut M. Picques, Secrétaire del'Ambaffade, qui fut depuis Réfident » de France en Suède & qui eft aujourd'huy Confeiller à la Cour » des Aydes, où il vit en réputation de grande probité. Il étoit
a. Le fils aîné de Chanut, Martial, était né le 21 cet. i63i ; et le second fils, Hector-Pierre, le 18 nov. i635. (Voir ci-avant, p. 5)2, note a.)
c88 Vie de Descartes.
.1 neveu par fa mère de M. Le Vaffeur Seigneur d'Etiolles, intime » ami de M. Defcartes, & père de M. Le Vaffeur qui eft aujourd'huy » Confeiller à la Grand'Chambre; & il avoit été donné par cet » oncle en 1645 à M. Chanut pour l'accompagner en Suéde. La » quatrième étoit M. Belin, Secrétaire de l'Ambaffadeur, qui depuis » fon retour de Suéde a acheté une charge de Tréforier de France. » Il eft frère de M. Belin, Confeiller au Châtelet; & fa charité » l'ayant fait dévouer au fervice des pauvres de Jefus-Chrift, il fe » trouve aujourd'huy le diredcur de la plupart des hôpitaux de » Paris. » (A. Baillet^ La Vie de Monjieur Des-Cartes, 1691, t. II, p. 424-427-)
Tombeau a Stockholm.
« ...Le deffein qu'avoit eu M. Chanut de dreffer un monument » à la mémoire de fon ami, ne put s'exécuter qu'au mois de May » fuivant. [Lettr. MJ. de M. Chanut à M. Defcartes de la » Bretalliére & à Picot, en i65o.] La Reine luy avoit fait l'hon- » neur de luy dire qu'elle vouloit luy faire à fes dépens un beau » Maufolée de marbre; & ce n'eft peut-être que fur cette intention » que le fieur Zuerius Boxhornius [Voir l'Epitaphe faite par )) Boxhornius] a crû qu'on luy avoit effectivement érigé un » monument de cette matière. Mais M. Chanut jugea que, par pro- » vifion, il feroit toujours mieux de dreffer un fimple tombeau fur » la foffe du défunt. Il le fit faire de la figure quarrée en long, de » pierre cimentée, dont les quatre faces étoient lambriffées en » dehors avec des planches de bois uni. La pyramide (c'eft le terme » impropre dont on a voulu qualifier ce -tombeau) ètoit haute de » huit pieds & demi, large de quatre, & longue de fept & demi. » Elle fut pofée fur une bafe de pierre de taille, qui avançoit d'en- » viron quatre pouces, & qui s'èlevoit de terre à trois pieds de » haut. Elle ètoit couverte d'une feule pierre, qui en faifoit la cor- » niche & le chapiteau, qui ètoit épaiffe d'un pied & demi, longue » de huit, & large de quatre & demi. De forte que le monu|ment » achevé paroiffoit avoir treize pieds de hauteur. Les quatre faces » de la pyramide furent couvertes d'une groffe toile blanche cirée, » que l'on fit peindre à trois couches ; & l'on y fit écrire par le même » Peintre les belles Infcriptions qui compofoient toute l'Epitaphe,
Appendice. ^89
» dont M. l'Ambafladeur avoit voulu honorer le défunt. » (Baillet, loc. cit., t. II, p. 429-430.)
Épilaphes de Descartes.
D première fut composée par Chanut pour le monument qu'il fit élever à Stockholm, en l'honneur de Descartes, le mois de mai qui suivit sa mort. Cette épitaphe fut publiée d'abord par Lipstorp, en i653, Specimina &c., p. 91-93 ; puis par Borel, en i656, Carte/ij Vita, p. ii-i5; puis, sur la demande expresse de Chapelain (t. \, p. 627), par Clerselier, en 1637, au commencement du tome I des Lettres de De/cartes. Plus tard, Baillet la publiera encore, t. II, entre les deux pages 430 et 43 1, de sa Vie de M. De/cartes, en i6gi.
Elle'occupait les quatre faces du monument quadrangulaire, précédemment décrit, (p. 588-589 ci-avant); elle comprend donc quatre parties, que voici.
Anterior faciès Monumenti.
Régnante Chriftinâ,
Guftaui primi Pronepte,
Magni Filiâ,
Auorum inccvpta, Patriœque terminos
Victoriis nouis promouente,
Pacem demum armis quasfitam
Artibus ornante,
Accitis undique terrarum
Sapientiae Magiftris,
Ipfà in exemplum fuiurâ,
RENATUS DES-CARTES
Ex Eremo Philofophicâ
In lucem & ornamentum Aulae
Vocatus,
Poft quartum menfem morbo interiit,
Et fub hoc lapide
Mortalitatem reliquit,
Anno Chrifti CID ID CL,
^'itœ fuae LIV.
Vie de Descartes.
Pojlerior faciès.
Chriftianiffimi Régis
Ludouici XIV,
Ludouici lufti Filij,
Henrici Magni Nepotis,
ANNA AVSTRIACA,
Optimâ, Prudentiffimâ, Fortiflimâ
Reginâ,
Annos & Regnim Filij Régente.
Legatus ordinanus PETRVS CHANVT
Hoc Monumentum,
Ad Gloriam Dei, bonorum omnium
Datoris,
Gallici nominis honorem,
Perpetuam Memoriam Amici Chariffimi,