‹ Œuvres de DescartesChapitre 24 sur 103 · SA MORT A STOCKHOLM · texte numérisé non relu

SA MORT A STOCKHOLM

La reine Christine de Suède disait à Chanut en 1646 : a II » y a vingt ans, on ne connaissait point les Suédois hors le » Nord. Il faut que nous fassions quelque chose de grand, » pour établir une longue réputation". » Gustave-Adolphe venait de donner à son pays la gloire des armes dans cette guerre de Trente ans, oij ses lieutenants et ses soldats continuèrent de s'illustrer, après qu'il fut torajDé lui-même en héros sur le champ de bataille de Lutzen, le 16 novembre i632. Sa fille, pour compléter l'œuvre paternelle, avait « le grand des- » sein de polir et de cultiver ensuite le royaume pendant la » paix*" ». Des savants en tout genre, aussi bien que des artistes, furent donc invités à se rendre à Stockholm, d'Allemagne, de Hollande et de France : le plus célèbre de tous est certainement Descartes.

a. Propos rapporte dans une lettre du 23 juin 1646. [Bibl. Nal., MS. fr. 17962, p. 433.) Christine était née le 18 déc. 1626.

b. Lettre de Chanut, 2 janv. 1649, sur « le commerce entre les deux » nations, duquel la Majeflé conçoit de bonnes efpcrances pour la com- » moditéde Ton royaume, qu'elle a grand dcllein de polir & cultiucr pen- " dam la paix ". [Ibid., 17965, p. 17 v.) " Plulieurs fois elle me répéta i> qu'en lix jours de beau temps on peut d'un mclme vent palier de Gotn tembourg en Krance. » ilbid., p. 18.)

fi2 Vie de Descartes.

Toute une négociation, pour le décider, fut habilement conduite par le résident français à Stockholm, Pierre Chanut».

a. Chanut (Hector- Pierre) naquit le 22 février 1601, d'une famille auvergnate. Toutefois il n'est pas né à Riom, comme on Ta cru longtemps, ni même, ce semble, à Paris (en tout cas, la maison familiale, rue de Beaurepaire, paroisse de Saint-Sauveur, ne fut acquise par son père que le 22 avril 1606). Il naquit sans doute à Blois, qui était le pays de sa mère; dans une lettre à un sien cousin, M. de Meules, 6 janvier 1646, il lui parle de « noftre patrie de Blois ». (Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 54 verso.) Trésorier de France, et général des rinances à Riom (lettres patentes du 14 nov. 1623, enregistrées le 23), il prêta serment le 1 1 janv. 1624; plus tard, en 1637, il devint en outre l'un des quatre présidents du Bureau des finances de Riom. En 1626, il avait épousé à Paris, en l'église de Saint-Sauveur, Afarg'ueri/c Clerselier: fiançailles, 23 août, et mariage, \" septembre. Ils eurent jusqu'à huit enfants, dont voici les noms avec les dates de naissance (ou de baptême) : Anne, 9 oct. 1627; Marguerite,

29 août i63o ; Martial, 21 oct. i63i ; Anne encore, 17 août 1634 (l'aînée était sans doute morte, et celle-ci rnourut de même en bas âge) ; Hector, 18 nov. i635; Marie, 8 déc. i636; Rodolphe, 3 mai i638; Geneviève, 27 janv. 1641. Chanut, conseiller au Grand Conseil, 4 nov. 1641, fut nommé résident du roi en Suède, août 1645, puis ambassadeur, oct. 1649. Il avait été fait Conseiller d'État, 25 juin 1647. Plénipotentiaire à Lubeck, 16 sept. i652, pour la paix entre la Suède et la Pologne, puis ambassadeur en Hollande, i653-i655. De retour en France, il se démit de sa charge de trésorier qu'il avait conservée, en faveur de son fils Hector, i658, et mourut dans sa terre de Livry, près de Paris, 19 juillet

Son fils Hector-Pierre, né le 18 nov. i635, devint donc trésorier de France au Bureau de Riom à sa place, 14 mai i658; entra au Grand Conseil, 12 sept. 1664; se maria aussitôt, 21 sept. 1664, avec Marie- Charlotte Chomel, et mourut, jeune encore, 18 juillet 1667, à Paris, où il fut inhumé le 19, en l'église Saint-Sauveur. Nous avons cru, à tort, que cette date était celle de la mort de son père. Celui-ci mourut le 19 juillet 1662 : ce qui explique que la dédicace de Clerselier à Chanut, en tête du tome I des Lettres de M. Descartes, 2« édition (achevée d'imprimer le

30 mars i663), parle de la « gloire » dont son ami jouissait déjà dans le ciel. (Corriger, en ce sens, notre note b, t. V, p. 618.)

Un autre fils de Chanut, Martial, né le 21 oct. i63i, devint abbé commendataire d'Issoire. Il fut aumônier de la reine Anne d'Autriche, et Visiteur général des Carmélites en France. Il recueillit, dans la succession de son frère Hector, la charge de trésorier de France à Riom, et l'exerça. Il mourut subitement à Paris, i3 déc. 1695.

Tous ces renseignements sont empruntés au Bulletin historique et

Descartes en Suède. c i î

Ce fut lui qui, peu à peu, donna à Christine la curiosité de connaître la philosophie nouvelle et surtout le philosophe, au

scientifique de l'Auvergne, année 1899 et suivantes, articles d'Albert Ojardias : Pierre Chanut ou Un Diplomate riomois au XVII' siècle.

Voici, en outre, un curieux document, reproduit en ce Bulletin (1899, p. i54-i55), de la main de Chanut lui-même :

« Anno Domini i63i, cùm Natalis dies 22 Februarii admoviffet » aetatis numerandœ {occafionem ?). & 3o reperiffem, invafit me fubita » mœftitia & perculfit admirantem, quomodo fine fenfu vitae perve- » niffem ad ejus culmen, à quo lux qua;libet fit obfcurcior, & dies noftri » ad occafum inclinare incipiunt. Vifa eft mihi rerum faciès momento » mutata, & tune primùm me hominem agnovi : nondum enim apud » me conftiterat, quis vitae modus & ufus effet, fed ne quidem ceriô » fciebam an viverem. Ergô commotus annorum numéro, & ad aeftima- » tionem fortis humanse converfus, de vitae ratione feriô inftitui, ut quof- » cunque mihi Deus indulgeret annos, fciens prudenfquc vivcrcm. » Multos dies fruftrà confumpfit haec meditatio, cùm fine lege vagaretur » animus, modo praeteriti temporis recordatione confufus, modo trepi- » dans aut ereftus ad futura, modo refugiens ab asgritudine curarum, » inaffuetus tam arduae contemplationi. Et certè ad priftinum torporem » decidilTet, nifi divinae bonitatis gratia propè deficientem excitaffet. Illà » duce faclus confidentior, & temporis utriufque termines uno quafi » intuitu conjungens, de toto vitae ftatu plané deliberare fum aggreffus. » Ac ne me ipfum aliquando temeritatis arguerem, aut aetaiis decurfu in " immenfà cafuum varietate pofiias leges everterentur, omnia diligen- « tilïîmè circumfpexi, fingula diù penfitavi, denique Deo infpirante, quod » viiaï fupereft his inftitutis regere inftitui :

« Verâ pietate Deum colère, verè Chriftum confiteri, fummum bonum » in vitae fanftitate conftituere, ad eam pro viribus eniti. Paulatim evin- » cere, ut animus fe dominum corporis recognofcat, & imperet. Quaerere » in meditatione & amore Dei caufas laetitias, minus in dies fenfuum blan- » ditiis credere, ne mens indigné ferviat alienis voluptatibus, fed potiùs à » feiiciiate mentis aviditas fenfuum impleatur. »

« Fortunae bona neque amare nimiùm, neque afpernari; relifta à paren- » tibus vigilantiâ tueri, augere parcimoniâ ; in vitag fupelleélili inter pares » non eminere, fed omnia ex ufu & tempore pollldere, fine oftentatione » glorias aut moderaiionis. »

<i Formam '/eg-eGloriam?) neque manifeftô ambire, neque fimulatâ mo- » deftiâ fufurrari, fed exiftimationem integram, quantum licuerit, confer- » vare. Si data fuerit occafio agendiin rébus, honeftolabori non parcere;fin » minus, quiète ad lafciviam non abuti, fed ad pietatis officia iransferre. »

« Corpus ita curare, ut tamulum paterfamilias : fobrietate ad victum » facilem, exercitio ad laborem indurare, tantumque indulgere, quantum

c 14 Vie de Descartes.

point qu'elle désira l'avoir auprès d'elle à sa cour. D'un autre côté, Chanut fit si bien, qu'il amena Descartes à écrire d'abord à la reine, puis à entreprendre ce voyage de Suède, qui lui était représenté comme une simple promenade. Chanut sans doute crut bien faire en cela, et servir les intérêts de son ami Mais c'était aussi, de sa part, un acte de bonne politique : diplomate avisé, il mettait tous ses soins à complaire à Christine, flattant ses goûts et secondant ses projets; les affaires du roi et les siennes propres ne pouvaient que s'en trouver bien.

Chanut n'était pas cependant pour Descartes un ami d'enfance ou de jeunesse, et tous deux le regrettaient fort"; mais leur amitié d'arrière-saison eut aussitôt la même chaleur, que si elle était née au printemps de leur vie, et qu'elle datât, dit Descartes, de quarante ans. Elle s'était déclarée par une sympathie réciproque dès leurs premiers entretiens, à Paris, lors du voyage de 1644; ce fut sans doute dans la maison de Clerselier, dont Chanut avait épousé la sœur. Clerselier, nous l'avons vu, s'occupait de traduire en français les Méditations, et Chanut, de même, était réputé philosophe. On l'était à bon compte en ce temps-là : Balzac donne ce titre à presque tous ses correspondants, et ne manque pas de le prendre aussi luimême ; c'était presque le synonyme d'ami des lettres simplement. Toutefois, dès 1634 au moins, Chanut s'intéressait aux nouveautés de Gassend*", plus tard, il suivit la polémique du

» ad faniitatem, non petulantiam fufficiat. De CEeteris fenfuum oblefta- » mentis quaedam permittere, ne duriùs habitum in medio curfu fatifcat. » » Deus Opt. Max., cujus mifericordia dédit haec femel velle, conftanter » etiam in pofterum obfervare concédât, v

a. Tome X, p. 604; et t. IV, p. 537-538.

b. Lettre de Luillier à Peiresc, 19 avril i634. Il énumère, parmi les esprits curieux de Paris : « Monfieur de la Broffe, Moreau, Bouillaud, le » Père Merfenne & un M' Chanut, Tlireforier de France en Auvergne, » duquel j'honore extrêmement l'efprit & le favoir, bien que j'en aie » perdu l'amitié. M"^ Gaffendi vous pourra donner davantage de cognoif- » fance du mérite de ce perfonnage, fans doute un des plus grands philo- » fophes que nous aions aujourd'hui à Paris. Au refte, je croy que » M"^ Bourdelot vous l'a efcrit. . . » {Les Cornespondants de Peiresc : XVI,

Descartes en Suède. 5 1 ^

P. Bourdin, au collège des Jésuites, contre la Dioptriqiie de Descartes, persuadé que celui-ci saurait bien se défendre'. Esprit sérieux, il était tout disposé à goûter la conversation du philosophe, et on comprend qu'une solide amitié se soit nouée aussitôt entre eux. Chanut voulait déjà, en 1644, faire obtenir à son nouvel ami une pension du roi*", afin sans doute de le retenir en France; il fit même à la cour quelques démarches à cet eflfet, mais qui n'aboutirent pas.

Aussi l'année suivante, en 1645, lorsque Descartes apprit que Chanut était nommé résident du roi à Stockholm, et devait bientôt traverser la Hollande, pour se rendre à son poste, il parla de lui à Wilhem comme d'un de ses meilleurs amis"-" ; il quitta sa solitude d'Egmond tout exprès pour venir à Amsterdam passer quatre jours entiers en compagnie du voyageur, et ne s'en revint qu'après avoir embarqué celui-ci avec toute sa famille"^.

François Luillier, p. p. Tamizcy de Larroque, Paris, Techener, 1889.) On lit encore, dans une lettre de Chanut « A Monfieur Chappelain » écrite de Stockholm, le 4 mai 1047 : « . . .Voila, Monfieur, vne faillie du » Refidenl refucillé par le nom de Pbilofophe que vous luy auez donné » en vollre lettre du 25 mars. Ol'crois-je vous dire que, depuis mon '. départ de Krancc, c'ed la première fois que j'ay parlé comme vn i> honime libre ; toute la vie que ie palle icy efl vne feruitude continuelle... » Kn ce moment ie me fuis efchappé à faire le contemplatif: pardonnes » le moy. « {Bibl. Nat., MS. Ir. lïgfjiî, p. 3oo.)

a. Tome 111, p. 54O, I. 10-14 : mars 1642.

b. Tome IV, p. 144-143. Kn reproduisant ce texte de Raillet, nous avrms omis une chose importaïue, l'indication de la soLircc en niari;e Relat. Mf. de Porlicr.

c. Ibid., p. ?oo, 1. 10-23 : ieltre du 29 sept. 1Ô45.

d. Ibid., p. 3i8-l->20. Là se trtmvL-nt les anecdotes rapportées ci-après. l'ius tard, Chanut sera forcé d'aitendre son bai;aL;e quinze j(niis dans celte même ville d'Amsterdam avant de s'embarquer pour la Suède, du 3 nov. au 17 nov. 164'); et Brasset lui écrira, île La Haye, le 17 nov. : •' ...le compati/- à vo/. f(juHVances par vollie long feioiir dans vne ville, " où il inniiis que d auoii de rargeiil à metire en banque, ie n'ay pas » appri/. qu'il v ciill çraiid Jiuci lill'emeni. Pour moy, ic n'y fu/. iamais >• vn iour 0\;deniv fans la poiiur (ur mes efpaulcs, y conipriz celte quantité » de vailleaux qui s'v r aliemblent en celle laiton. . . " \Iiib!. Nal., MS. fr. 17901, p. 734 V.) Pour les inémes raisons peut-être, le séjour d'Amsterdam plaisait à Descartes . voir t. L p. 203-204, "■' '■ ^'' P ^'-

516 Vie de Descartes.

Quels furent leurs entretiens pendant ces quatre jours ? Ghanut emmenait avec lui un neveu, du nom de Porlier", avide

a. Ce nom de Porlier revient souvent dans la correspondance de Chanut, les premiers mois de 1646. Lettre à M. Meules, de Stockholm, 20 janv. 1646 : « ...luy promettant (à Moniteur Langlois noftre aumof- » nier) de le renuoier en France au printemps auec Monf"^ Porlier mon » neueu, qui s'eft venu promener icy auec moy. » [Archives des Affaires étrangères, Suède, vol. X, f» 69.) Et à M. de Colleville, 16 juin 1646 : « ...Il y a dix jours que mon neueu Porlier eft parti auec Monfieur de » Sainft-Romain, qui le mènera d'icy à Murtfter, où il aura le plaifir de » voir cette fameufe affemblee (le Congrès). » {Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 420 V.) Et le 9 juin, à M. de Meules : « Monfieur de Sainft-Romain & » mon nepueu partirent il y a trois jours à minuit. . . Retenez les au » moins vne bonne journée (à Hambourg, pour voir la ville). » [Ibid., p. 406.) Le Dictionnaire de Jal indique, au baptême du quatrième enfant de Chanut (une fille nommée Anne, 17 août 1634) : parrain, Claude Clerselier, avocat au Parlement; marraine. Anne Chanut, femme de « M. Pourlier {sic), recepueur d'Auuergne » Baiilet ne paraît pas avoir connu cette parenté du jeune Porlier, laquelle donne une si grande valeur d'authenticité à ce que celui-ci raconte de Descartes.

Voici quelques renseignements sur la famille Porlier. Le père, Vincent Porlier, était fils d'un receveur de l'Hôpital des Enfants Rouges à Paris (1600-16 12), à qui il succéda dans cette charge; il devint en outre receveur général des finances à Riom. 11 épousa Anne Chanut, l'une des deux sœurs de Pierre Chanut (l'autre sœur, Marie Chanut, fut mariée à Hector Musnier, aussi receveur des finances à Riom). Il mourut dans les derniers mois de i636. Vincent Porlier et Anne Chanut eurent au moins trois filles : Marie Porlier, baptisée le 9 nov. 1617, et qui épousa en 1637 Nicolas Fardoil, avocat général en la Cour des aides; ce dernier est qualifié de « curateur des enfants mineurs du fieur Porlier », dans l'acte de profession d'une autre fille, Anne (ou Françoise) Porlier, comme religieuse au monastère des Bénédictines de Marsat près Riom, le i'' juin 1637; elle avait été baptisée à Paris, église Saint-Sauveur, le i5 nov. 1619; une autre fille encore, Magdeleine Porlier, épousa en cette même église, le 8 oct. 1641, Alexandre de Quilly, conseiller au Parlement de Rouen. Le fils, Imbert Porlier, était sans doute l'ainé : car dans l'acte du i"' juin 1637, où il figure comme témoin de sa sœur, il est qualifié « advocat en Parlement ». Plus tard il fut ordonné prêtre, et devint recteur de l'Hôpital Général à Paris. Il est le fondateur des Religieuses chanoinesses de Saint-Augustin de la Congrégation de Notre-Dame. On a la date de son testament, 17 janv. 168g, où il institue son cousin-germain Martial Chanut, abbé d'issoire, son exécuteur testamentaire; et la date de sa mort : il fut inhumé en l'église de la Piété, faubourg Saint- Victor,

Descartes en Suède. 517

comme on peut l'être à son âge, de voir de près un philosophe tel que Descartes. Ce jeune homme paraît avoir été surtout préoccupé d'un point : la philosophie nouvelle n'était-elle pas dangereuse pour la religion ? On avait sans doute en France quelques inquiétudes à ce sujet, et plusieurs soupçonnaient d'athéisme ce philosophe si précautionneux, qui s'était retiré à l'étranger loin des siens. Mais Porlier fut vite édifié. Il questionna tous ceux qui avaient pu connaître Descartes personnellement, entre autres un maître d'armes, avec qui notre philosophe avait fait de l'escrime en différents lieux de Hollande. La réponse fut des plus favorables ; mais un témoin de cette sorte pouvait n'être pas très exigeant, en fait de manifestations extérieures du culte. Le jeune Porlier recueillit de cette même bouche un autre témoignage, celui d'un converti, et qui l'avait été par les conseils et l'exemple du philosophe, lequel d'ailleurs n'avait pas été chercher bien loin ses arguments : la religion catholique est la plus ancienne, et l'autre, la religion prétendue réformée, ne s'est montrée en rien supérieure, surtout en ce qui concerne la réformation des mœurs. Porlier fut persuadé (il ne demandait qu'à l'être) de la parfaite orthodoxie de leur grand ami. Son oncle eut sans doute avec Descartes d'autres entretiens : il lui demanda la suite annoncée au livre des Principes, la cinquième et la sixième partie, sur les plantes et les animaux, sur l'homme enfin ; et comme le philosophe, qui n'était point en humeur d'écrire à ce moment, se dérobait, Chanut insista, et Descartes se fâcha presque. Son ami lui rappellera plus tard, en plaisantant, ce petit mouvement de colère \

Chanut lui avait promis, en s'en allant, de lire et d'examiner en Suède sa philosophie, c'est-à-dire les Principes ainsi que la

le 8 juia 1694. (Renseignements dus à Edouard Everat, Le Bureau des Finances de Riom, 1900, et à Albert Ojardias, de l' Académie de Clcrmont-Ferrand.) — Imbert Porlier n'était donc plus un tout jeune homme, lorsqu'il accompagna son oncle Chanut en Suède, l'automne de 1645 : il avait près de trente ans.

a. Tome X, p. 6o2-6o3 : lettre du 25 août 1646.

518 Vie de Descartes.

publication de lôSy. Quatre à cinq mois se passèrent. Notre philosophe, un peu inquiet de ne rien recevoir, écrivit le premier à Chanut, le 6 mars 1646, pour lui rappeler discrètement sa promesse'' : un jugement sur les Principes, venant de lui, sera reçu, dit-il, «comme un oracle ». Il ignorait peut-être que Chanut, parti d'Amsterdam le 9 octobre, n'était arrivé à Stockholm, (après un arrêt en Danemark, il est vrai), que le 3i décembre 1645; puis il avait dû se mettre au courant de son service. Pourtant l'hiver est long en Suède, et faisait à nos Français des loisirs que ceux-ci ne savaient comment employer: un jour Chanut raconte que son secrétaire et lui vivent « comme deux hermites, sauf qu'ils ne disent point de chape- » lets » : ils préfèrent le jeu de cartes, et la lecture de quelques Hvresb, Mais dans sa réponse du 5 mai, Chanut avoue qu'il n'a pu lire encore les Principes ; et pour s'excuser sans doute, il allègue que la morale l'intéresserait davantage ; à quoi Descartes s'empresse de déclarer que précisément sa physique fournit le fondement de la morale, il ajoute : de la plus haute et de la plus pure morale". Peut-être Chanut se donnait-il ici pour moraliste plus qu'il n'était réellement. Il a beau témoigner à Descartes, qui approuve, que l'essentiel est de se connaître soi-même, et le monde et Dieu, c'est-à-dire la maison que l'on habite et le maître de cette maison : à un autre correspondant il confie, à propos de religion, « qu'il habite dans la maison de » la foy, sans curiosité d'en voir les fondemens » ; et recevant un ballot de livres, celui qui attire aussitôt ses regards est la Sélénographie du P. Magni**. Rappelons qu'il avait essayé

a. Tome IV, p. 376-378. En particulier, p. 377,- 1. 19.

b. Chanut à Brasset, 18 mars 1646 (la reine, il est vrai, est absente, et le chancelier Oxenstiern est malade) : « Nous viuons, M' de Saindl- » Romain tk mo)^, comme deux hermites qui, faute de chappelets, s'entre- » tiennent quelquesfois auec des cartes, & fouuent auec nos liures. » Il prononce même ce mot : « noftre faineantife ». {Bibl. Nat., MS. fr. 17962,

c. Tome IV, p. 441, 1, 24-27. Et t. V, p. 290-291,

d. Chanut à M. de Brégy, 27 juin 1648 : « ...l'ay receu le ballot des » liures qu'il vous a plu me faire enuoyer... le donneray à M. noftre

Descartes en Suède. ^ 19

avec Mersenne, en 1645, de refaire l'expérience de Torricelli ; et que le premier qui la réussit en France, Pierre Petit, s'empressa de le lui annoncer dans une lettre tout exprès, en novembre 1646». Et Descartes lui-même, à plusieurs reprises, le 6 mars et en juin 1646, lui parle de ce qui fait l'objet de ses observations et de ses expériences : les météores au-dessus de sa tête, et à ses pieds les plantes de son jardin.

Le 2 5 août, Chanut est encore obligé d'avouer qu'il n'a quasi pas ouvert le livre des Principes *> ; mais il réclame le Traité des Passions qui lui avait été annoncé. Le philosophe en prend son parti : dans une lettre du i" novembre 1646, il ne compte ,plus guère sur an examen des Principes; il remercie toutefois son ami d'avoir parlé de lui à la cour de Suède, et reconnaît qu'un ouvrage de morale serait plus agréable que des Méditations métaphysiques'. Chanut attendait la traduction française de celles-ci pour les faire lire et peut-être les lire lui-même» Enfin on voit, dans une lettre de lui du i" décembre, qu'il a jeté un coup d'œil, sinon sur les Principes, au moins sur la Dioptriqiie^\ mais il en parle à peine, et passe aussitôt à trois

» Curé, qui eft Dofteur en Théologie, ceux qui font de fon meftier, » duquel ie ne me mefle point du tout : i'habite dans la maifon de la foy, » fans curiofité d'en voir les fondemens. Mais pour la Selenographie, ie » feray bien preffé d'affaires, fi ie ne paffe les yeux delfus d'vn bout à » l'autre. Ce Hure eft merueilleufement bien imprimé, & les figures très » belles. » (Bibl. Nat., MS. fr. 17964, p. 490.) Il nomme au même endroit « le bon Père Magni ». — Voir t. IV, p. 441, 1. 1 1-17.

a. Voir ci-avant, p. 452. Voir surtout la Lettre de Petit à Chanut, Œuvres de Pascal, t. I, 1908, p. 323-345. On y lit entre autres choses : « . . . Je vous en diray une [nouveauté) de mon fait, cjui ne vous fera pas » defagreable, touchant une expérience que le Père Merfenne me dit der- » nierement que vous aviez voulu faire enfemble, mais qui n'avoit pas » aflez reufli pour en eftre entièrement fatisfaits. C'eft l'expérience du » Torricelli, touchant le Vuyde. . . » (Page 33o.) Et à la fin : « Je ne me » ferois jamais adviféde vous en tant efcrire, fi le Père Merfenne ne m'eut » afleuré que vous aviez voulu faire enfemble la mefme expérience. » 'Page 343.)

b. Tome X, p. 601, 1. 2-5.

c. Tome IV, p. 534-538.

d. Tome X, p. 610, 1. 22-24, et p. 611, 1. 19-20. Les trois questions suivantes se trouvent : p. 610, 1. 19; p. 611, 1. i ; et p. 612, 1. 26.

520 Vie de Descartes.

questions, autrement intéressantes, surtout pour une jeune reine. Deux venaient de lui, et la troisième, de Christine elle-même : toutes trois traitaient de l'amour. Chanut laisse entendre que les réponses du philosophe, bien qu'à lui adressées, seront mises sous des yeux plus augustes. Descartes, prévenu, entra dans les vues de son ami, et consentit de bonne grâce à jouer son jeu*.

Il mit à répondre à ces questions de morale un empressement semblable à celui de i638 pour les questions de mathématiques envoyées de Paris, et sa lettre remplit jusqu'à huit feuilles d'écriture'' : c'est un petit traité, qu'il rédigea sur l'heure. Et il s'était mis en frais, puisant à pleines mains dans le trésor de ses souvenirs littéraires : citations de poètes, tels qu'Horace et Virgile, réminiscence d'Ovide (Ixion qui embrasse une nue, s'imaginant que c'est Junon, la reine des dieux) %

a. C'est ainsi que Chanut en usait déjà, sur des sujets moins sérieux, avec La Thuillerie. Il s'agissait d'une jeune dame de Danemark, qui devait se rendre à Paris, dans l'espérance, disait Christine, d'y retrouver l'ambassadeur, que ses fonctions retiendraient cependant à La Haye. Chanut écrit donc à La Thuillerie, le 3o juin 1646 : « Enfin elle tient » voftre efprit empefché en cette auanture de romant, & pour auoir la » joie de fçauoir comme vous vous demeflerez de cet embaras entre le n deuoir & l'amour, elle me dift qu'il falloit que je vous efcriuiffe galan- » terie fur ce fujet comme de mon chef, & que je luy promiffe de luy faire » voir voftre refponfe. Je penfay que vous auriez plaifir de prendre cette » occafion de luy faire encore paroiftre fous ce voile cette humeur fi » agréable qu'elle admiroit en vous, & que fi en faifant de ma part le froid » aux atteintes qu'elle me donnoit pour me faire auouer que vous eftiez » piqué de cette inclination, je ne l'en ay pu affez defabufer, vous le » pourrez, m'efcriuant de | confiance, en forte neantmoins que la gayeté y » foit toute entière, & qu'elle ne puiffe juger que vous fâchiez qu'elle verra » voftre lettre. Et pour ce deffein, quand il y auroit quelques petites » libertez bien chiffrées, qu'elle pourroit neantmoins lire fans rougir, » cela me fembleroit fort à propos. Vous fçaurez bien, Monfeigneur, » mefnager auec addrelTe cette petite comédie pour le diuertiffement d'vne » Reine qui aime voftre mérite & qui a grand plaifir de fe fouuenir de » vous. » [Bibl. Nat., MS. fr. 17962, p. 455 à p. 456.)

b. Lettre du i" février 1647 • *• '^' P- 600-617. Sur la longueur, voir t. X, p. 618, 1. 24.

c. Tome IV, p. 608, 1. i5-i6 (Horace) \ p. 612, 1. 17-18 [Virgile), et p. 607, 1. 29-30 [Ovide\.

Descartes en Slède. 521

allusion aux fureurs de l'amour dans la tragédie des anciens et la poésie héroïque des modernes, V Hercule de Sénèque* et le Roland ou Orlando de l'Arioste (estimant sans doute, comme Balzac, que l'Arioste était plus « honnête homme » qu'Aristote) '', rappel enfin de quatre vers de Théophile, le poète à la mode jadis parmi les jeunes seigneurs de la cour de Louis XIII '^. Toutes ces galanteries, certes, n'étaient point pour Chanut mais pour cette reine de vingt ans à peine, tant vantée par son ami, et dont lui-même avait entendu faire un si bel éloge par La Thuillerifc^, de passage à La Haye, lorsqu'il revint de son ambassade à Stockholm.

Ces ornements de style n'empêchent point d'ailleurs la lettre du !"■ février 1647, d'être une des plus belles de Descartes, philosophiquement^ Il y découvre par avance les idées que nous retrouverons dans le Traité des Passions, sur les origines de celles-ci, origines physiques ou plutôt physiologiques ; puis sur les trois sortes d'amour, selon qu'on estime l'objet aimé, inférieur, égal ou supérieur à soi-même, et comment on peut dans le dernier cas aimer Dieu. C'étaient les deux questions de Chanut. Descartes y ajoute, pour répondre à la question de Christine, une comparaison de l'amour et de la haine, et de leurs dérèglements : la haine rend toujours malheureux et

a. Tome IV, p. 6 1 5, 1. 27-30. Descartes avait déjà cité l'Arioste dans une lettre à Fermât, t. II, p. 280. Chanut écrira, le 3o janv. 1649, " ^ M- '^ » Prince Charles Palatin » (un prétendant à la main de Christine de Suède) : « Sa Maiefté doit faire reprefenter dans quelques iours fur le » théâtre du chafteau la tragédie du Seneque intitulée Hercules furens, » que certains ieunes eftudians d'Vpfale ont apprife. Les Dames qui n'en- » tendent pas le latin, perdront beaucoup à ce fpeclacle. . . » [Bibl. Nat., MS. fr. 17965, p. 1 17.)

b. Balzac à un M. de Celle-veuë-Villotreys, qui aimait les romans. (Œuvres de M. de Bal:{ac, M.DC.LXV, t. I, p. 691.)

c. Tome IV, p. 617, 1. 1-7. Voir ci-avant, p. 75-78."

- d. Ibid., p. 535-536 et p. 58i : Monfieur de La Thuillerie. Tome X, p. 611, 1. 3o-3i : Madame de La Thuillerie. Laquelle t'.es deux leçons est la bonne? Sans doute la première.

e. Celte lettre se divise en trois parties : t. IV, p. 601, 1. i3, à p. 606, 1. 27; puis p. 607, 1. 5,àp. 6i3,l. 2; enfin p. 6i3,1.8,àp.6i7, I. 12. Vie de Descartes. 6C

Page 1