ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES
« Paris, le i? mai 1821.
« Le Secrétaire perpétuel de l'Académie » A Monsieur Alexandre Lenoir.
« Je vous prie. Monsieur, de vouloir bien me dire ce que vous » pouvez savoir sur un fait qui peut contribuer à confirmer ou » à détruire l'authenticité de la tête envoyée dernièrement de
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)) Stockholm à Paris, et qui passait en Suède pour être celle de » Descartes. »
« Il s'agirait de savoir si, lorsque les restes de ce philosophe ont » été portés aux Petits-Augustins, il y avait une tête ou quelque » partie de la tête. »
« M"^ Berzélius, qui était à Paris lorsqu'on déposa ces restes à » Saint-Germain-des-Prés, entendit raconter à l'une des personnes » qui avaient été présentes à la cérémonie, que la tête ne s'y trou- » vait pas, et qu'on la croyait restée en Suède ; M. Delambre, qui » a vu et examiné ces restes, assure aussi que l'on n'y appercevait » [sic] aucun fragment reconnaissable de tête. »
« Cependant M. de Terlon, Ministre de France en Suède, qui s'oc- » cupa en 1666 de renvoyer ce dépôt en France, paraît avoir pris de » grandes précautions pour en assurer l'intégrité ; il faudrait qu'il » eût été trompé par les personnes qu'il chargea de l'emballage. »
« Quoi qu'il en soit, si la tète y était au moment dont je parle, » on ne poufrait plus croire à la réalité de l'opinion qui régnait en » Suède ; dans le cas contraire, on n'aurait, à la vérité, pas encore » levé tous les doutes, mais on aurait du moins ajouté une proba- » bilité de plus à celles que l'on a déjà. »
« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien agréer l'assurance de » ma haute considération. »
« B"" CuviER. »
Réponse.
■ Pans, le i6 mai 1821.
A M. le baron Cuvier.
« Monsieur le Baron,
« Je m'empresse de répondre à la lettre que vous m'avez fait » l'honneur de m'écrire, relativement aux dépouilles mortelles )' de René Descartes, déposées en 1667 dans l'Église Sainte-Gene- » viève de Paris, où elles sont restées jusqu'en 1792, époque où » cette basilique a été fermée au culte, conformément à une loi de » l'Assemblée législative. »
« En conséquence, MM. l'abbé Saint-Léger, Le Blond et moi, » nous nous sommes rendus dans l'Église pour y faire la recherche » du corps de Descartes; et nous fîmmes [sic] fouiller la terre auprès » du pilier, à droite en entrant, où était attaché le médaillon en » terre cuite et les inscriptions gravées sur marbre blanc, qui Vie de Descartks. 79
» formaient le mausole'e de Descartes. A très peu de profondeur en » terre, nous trouvâmes les restes d'un cercueil de bois pourri et » quelques ossements très frustres [sic] et en très petite quantité, » c'est-à-dire : une portion du tibia, du fémur, et quelques frag- » ments d'un radius et d'un cubitus. »
« Je vous prie de remarquer, Monsieur le Baron, que ces frag- » ments, au lieu d'être en double comme ils se seraient présentés » si le corps eût été déposé là dans son entier, étaient uniques et » isolés des autres parties du squelette, qui manquaient. Cependant » nous avons trouvé une très petite partie d'un os plat, d'un tissu » serré, qui nous a paru [sic] être un fragment du crâne, comme » pourrait le présenter le frontal. Cette partie était si peu spon- » gieuse, que j'en ai fait faire plusieurs bagues (ces bagues ressem- » blaient à une agathe spongieuse) ; je les ai offertes à des amis de » la bonne philosophie. Je n'affirme pas qu'elle soit précisément » du crâne, mais elle en avait tous les caractères. Ce détail est » seulement pour prouver la petitesse du morceau. »
" Tout ceci, Monsieur le Baron, confirme l'opinion qui existe » encore en Suède, et le bruit qui s'y répandit lorsqu'on fit la remise » du corps de Descartes au trésorier de France M'' Dalibert ; on » disait : qu'il n'en avait qu'une partie ; que la plus considérable, et » principalement la tête, était restée à Stockholm *. Il est bon d'ob-
a. Constatons qu'on ne retrouve plus ici une assertion singulière, que Lenoir avait acceptée autrefois un peu légèrement. En 1806, au tome V de son Musée des Monumens français [que nous avons déjà cité, p. 612 et 6i3), il reproduit p. 74-75, le texte que nous avons donné, p. 614 : « N° 180. Médaillon... »; puis il y ajoute quelques lignes plus ou moins exactes sur le transport des restes de Stockholm à Paris en 1666- 1667, et continue ainsi :
« L'officier suédois, chargé de cette commission, ouvrit secrètement la » bière, et enleva le cœur de Descartes, qu'à son retour il cacha dans sa » maison, et qu'on a trouvé, à la mort de cet officier, avec cette inscrip- » tion : Ce serait offenser grièvement les dieux tuîélaires de la Suède, » que de rendre la plus noble partie de ce grand philosophe français à » son ingrate patrie; elle n'est pas digne de posséder un trésor si pré- » deux, ni de jouir d'un si grand bienfait de notre part. Qu'elle pleure » la perte qu'elle a faite, pour peu quelle veuille l'honorer dans la » mémoire des hommes. » (Pages 75-76.)
Quelle invraisemblable anecdote ! Et comment, après seize à dixsept ans de séjour en terre, aurait-on retrouvé intact le cœur d'un cadavre, qui n'avait pas ett embaume? Mais peut-être Lenoir voulait-il dire le crème, et non pas le ca'ur? Voir le texte cite p. 623 ci-avant.
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» server encore que le corps de Descartes, mort en i65o, fut trans- » porté dans le cimetière de VHàpital des orphelins de cette ville, » où il est resté seize ans en pleine terre. Déjà le squelette devait » être fatigué, lorsqu'on en fit l'exhumation. »
« Reste à savoir maintenant, si la tète que l'on possède aujour- )) d'hui à Paris, est véritablement celle de René Descartes ? Je le » crois difficilement, d'après l'importance que les Suédois ont mis » à la conservation des restes du grand homme; il n'y a que le » propriétaire de ce dépôt précieux, qui puisse dire comment il a » fait pour se le procurer. Par la configuration de cette tête, si on » la voit, on pouirait peut-être arriver à quelques éclaircissements; » je veux dire que, d'après les portraits de Descartes peints par » Bourdon et Le Nain, que j'ai examiné [sic], la face doit être courte, n app latte, carrée; les os de \a pommette, p^r conséquent, un peu » élevés et s'allongeant vers les temporaux. Ce serait une confron- » tation à faire. »
« Je parle ainsi, parce qu'ayant fait mouler la tête de La Fontaine, » que j'ai eue entre les mains, je l'ai confrontée avec la tête du r> célèbre fabuliste français ; et j'ai < eu > la satisfaction de trouver » partout les formes de la peinture semblables à celles de l'original » que j'avais sous les yeux. »
« Je possède encore le plâtre de la tête de La Fontaine, il est » facile de vérifier le fait; cela pourrait servir d'autorité pour ce » que je propose relativement à Descartes ; son portrait par Le Nain » est au Musée du Roi. »
« Quoi qu'il en soit, Monsieur le baron, permettez moi de ne » rien décider sur une question, qui aurait lieu de nous plaire si » on avait le droit à l'affirmative ; elle m'a procuré l'avantage de » m entretenir avec vous. J'y met [sic] donc beaucoup de prix. Il » faut convenir que, si les grands hommes sont tracassés pendant » la vie, il est du moins consolant à voir qu'après leur mort les » nations se disputent l'honneur de posséder leur dépouille. »
« J'ai l'honneur d'être, avec des sentiments distingués, Monsieur » le Baron, votre très humble et très obéissant serviteur,
« Le Chev. Alexaniwe Lenoir. »
Remerciment de Cuvier.
« Monsieur, » Je vous remercie de l'empressement que vous avez mis à » répondre aux questions que j'avais pris la liberté de vous adresser,
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» au sujet des ossements de Descartes. Ce que vous avez bien » voulu me dire, relativement à La Fontaine, se rapporte entière- » ment à ce qu'il m'a semblé observer sur la tête en question. » Dans la comparaison que j'en ai faite avec le portrait de M Descartes, les os du nez et de la pommette, l'os frontal, les » orbites, et en général toutes les proportions de la face m'ont » paru d'une ressemblance frappante; et l'authenticité de ce crâne » me paraîtrait hors de doute, s'il ne lui manquait les marques » d'avoir séjourné dans la terre. Il faudrait, d'après son état, qu'il » eût été pris avant la première inhumation : ce qui ne s'accorde » pas avec les traditions de Suède sur le moment où s'exécuta la » soustraction. Cependant, Monsieur, si vous voulez l'examiner » vous-même, vous pourriez nous aider à constater les ressem- » blances dont je viens de parler, d'une manière encore plus » précise; et pour peu que vous y preniez intérêt, je tiens ce crâne » à votre disposition. »
« Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'assurance de ma haute » considération. »
« B°" CuviER. »
» Paris, 19 mai 1821. »
Tels sont tous les documents que nous avons pu recueillir sur la question. Nous ne prétendons pas la résoudre, pas plus que bien d'autres questions relatives à Descartes. Nous ferons toutefois deux remarques sur le crâne conservé au Muséum. Il a d'abord une coloration rouge, provenant sans doute de la terre où il a séjourné; ne pourrait-on rechercher et étudier la nature du sol dans l'ancien cimetière de Stockholm, où Descartes fut enterré? En outre, ce crâne présente une particularité assez caractéristique du sinus frontal au-dessus de l'œil gauche; Seulement quelle créance peut-on ajouter à une prétendue « relique », dont il est fait mention, pour la première fois, juste cent ans après la mort du personnage de qui elle serait censée provenir ?