PAR
Frans Hals.
Gravure de Suj^derhoeff.
On ignore à quelle date exactement Frans Hals, le maître de Harlem, a peint le portrait de Descartes, dont un exemplaire se trouve à notre iMusée du Louvre. Voici quelques indications qui permettront peut-être de le conjecturer.
Clauberg, dans un petit livre publié en \Ç>b-i, Defenjio Carte- Jiana, et dont la préface est datée de février i(552, cite quatre vers qui accompagnaient, dit-il, un portrait de Descartes :
Talis erat vultu Natur* Filius : unus Qui Menti in Matris vifcera pandit iter.
AJfignanfque fuis quœvis miracula caufis, Miraclum reliquum folus in orbe fuit.
Ce qui signifie à peu près :
Tel était son visage.
Vrai Fils de la Nature, Le seul dont le génie A pénétré les secrets de sa Mère.
Il n'est point de miracle Dont il ne dit la cause, N'en laissant subsister Qu'un seul au monde : Lui.
(Voir t. XII, p. 577 et 58o.)
Or nous avons entre les mains une gravure représentant Descartes avec les inscriptions suivantes. Au-dessus de l'image : Natus HagcE Turonum, Pridie Cal. April. i5g6. Denatus Holmice, Cal. Feb. i65o. Notons cette dernière date : Cal. Febr., qui veut dire le i"^ février i65o. C'est bien, en clfct, la date de la mort de Descartes, mais suivant le calendrier ancien; elle correspond au 1 1 février du calendrier nouveau qui est la date communément
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adoptée. L'inscription continue au-dessous de l'image : Renatus Descartes, Nobilis Gallus, Perroni Dominus, Summus Mathemaiiciis €■ Pliilofophus, « René Descartes, Gentilhomme Français, » Seigneur du Perron, Excellent Mathématicien et Philosophe ». Viennent ensuite les quatre vers, que citera Clauberg : Talis erat vultu Nature Filius... Enfin, sur la même ligne, comme inscription : F. Hais pinxit. I. Sujderhoeff fculpfit. P. Goos excudit. C'està-dire les trois noms du peintre, du graveur et de l'imprimeur. Il s'agit donc bien du portrait mentionné par Clauberg en i652 ; cette gravure existait déjà à cette date, et comme le graveur SuyderhoefFl'a exécutée d'après Frans Hais, F. Hais pinxit, le tableau de ce maître est encore antérieur. L'exemplaire que nous avons de la gravure a été retrouvé dans un manuscrit du temps, qui porte la date de i6d3 : traduction italienne du traité des Passions de Descartes, signée Martino Ardinois, i653, traduction inédite, semble-t-il. Cette gravure est fort belle : c'est peut-être celle qui reproduit le mieux les traits du philosophe, et jusqu'aux moindres particularités du visage (par exemple, « une petite bube à la joue, qui » s'écorchoit de têms en têms, & qui renaiffoit toujours », dit Bailler, cité par nous, t. XII, p. 620, note a).
Elle paraît dater de i65o. Il est vraisemblable, en effet, qu'au lendemain de la mort du philosophe, ses amis aient demandé qu'on reproduisît aussitôt ses traits par la gravure. Nous avons précisément une lettre, qui porte la date de Leyde, 2 juin i65o, et qu'Erasme Bartholin écrivit à son vieil ami Olaùs Wormius à Copenhague. Traduisons : « Je vous envoie, dit-il, un » portrait de M. des Cartes, qui le représente au naturel assez » exactement, autant que tous ceux et moi qui l'avons vu, pouvons » en juger. Jusqu'à présent, je n'ai pas pu en avoir beaucoup » d'exemplaires, car l'auteur lui-même n'en a fait tirer que cent » et ne m'en a cédé que deux. Si plus tard j'en puis obtenir, » d'autres, je me ferai un plaisir de vous en envoyer. On a fait » encore ici deux gravures de lui sur cuivre, en grand format, et » avec un art remarquable ; mais comme ce n'est pas tout à fait » l'expression du visage de Descartes, il ne m'a pas paru valoir » la peine, de vous les envoyer*. »
a. « Mitto effigiem Dn. Des Cartes, quae ipfum ad vivum refert fatis » exafte, quantum ego & reliqui, qui ipfum viderunt, judicare poffunt. » Haftenus non potui plura ejus exemplaria habere, nam auftor ipfe tan- » tùm centum imprimi curavit, ex quibus mihi duo cefferunt; fi pofthac » alla obnnere pofTim, haud gravate mittam. Eft adhuc bis aeri excuffus
Supplément. 47
Quelle autre gravure, on effet, à cette date du 2 juin i65o, Erasme Bartholin pouvait-il envoyer en Danemark, qu*; celle de Suyderhocif d'après le tableau de Frans Hais?
Mais on peut se demander comment il se fait qu'il ait été un des premiers à en avoir un exemplaire, et même deux? Ici nous hasarderons une conjecture. Erasme Bartholin est peut-être l'auteur des inscriptions qui accompagnent la gravure. Cette date inusitée de Cal. Febr. i65o, i" février i65o, selon l'ancien calendrier est précii-ément celle qu'il donne aussi dans une lettre pre'cedente à Wormius, comme la date de la mort de Descartes, plutôt que le 1 1 février, stylo novo. (Voir ci-avant, p. 33, 1. 5). La coïncidence au moins est singulière. De plus, Erasme Bartholin avait déjà fait des vers pour un portrait de Descartes que Schooten se proposait de mettre en tête de sa traduction latine de la Géométrie. Nous le savons par une lettre de Schooten lui-même à Descartes, du 10 mars 1649, (Voir t. V, p. Sig, 1. 23-29, et p. 32 1-322 ; p. 338, 1. 6-21, et p. 339-340; t. XII, p. 357-358.) A vrai dire, d'autres vers de Constantin Huygens le fils furent préférés, peut-être parce qu'ils avaient été envoyés plus tôt, dès novembre 1648 (t. X, p. 628) ; ils ne furent d'ailleurs publiés, avec le portrait qu'avait dessiné Schooten, que dans la seconde édition, en 1659. Mais les vers de Bartholin, ou plutôt d'autres qu'il fit après la mort du philosophe, purent servir pour la gravure de Suyderhôeff ; et nous aurions ainsi l'auteur du quatrain : Talis erat i>iiltu NATURiE Filius, etc.
Proposons une conjecture encore, qui va nous ramener à Frans Hais. A la date du 10 mars 1649, i' n'est encore question que du portrait de Descartes, dessiné par Schooten, pour illustrer le livre qui s'imprimait alors. Quel que fût l'amour-propre d'auteur de Schooten, il eût sans doute préféré à son propre dessin, assez médiocre, il faut bien l'avouer, une belle gravure d'après Frans Hais, si le chef-d'œuvre de celui-ci eût existé déjà (comme plus tard, en 1691, Edelinck gravera ce même chef-d'œuvre pour la V^ie de Descartes d'Adrien Baillet). Faut-il en conclure qu'au printemps de 1649 Frans Hais n'avait pas encore fait le portrait de Descartes, et ne pensait même pas à le faire ? S'il en est ainsi, un texte de Baillet, que nous avons cité (t. V, p. 41 1, et t. XII, p. 546) prend
» hîc, & forma magnificâ, artificio quoque infigni ; fed quia plane non » exprimit vultum Cartefii, non vifum fuit operae pretium, ea mittere... » (Olaï Wormii 6 ad eum virorum doâorum Epijtolœ. Hafniae, ijSi, t. II, p. 989.) Pour cette correspondance d'Frasme Bartholin et d'Olaiis Wormius, voir ci-avant, p. 29-37.
48 Correspondance de Descartes.
une signification précise : un ami de Descartes, Augustin Bloemaert, prêtre catholique de Harlem, ne voulut point le laisser partir pour la Suède, « qu'il {Descartes) ne luy eût donné aupa- » ravant la liberté de le faire tirer par un peintre, afin qu'il » {Bloemaert) pût au moins trouver quelque légère consolation » dans la copie d'un original dont il risquoit la perte ». A qui Bloemaert pouvait-il mieux s'adresser pour cela qu'au portraitiste en renom de la ville que lui-même habitait, Frans Hais, le maître de Harlem? Le portrait de Descartes aurait ainsi été exécuté en juin, ou juillet, ou même août 1649, lorsque le départ du philosophe fut décidé irrévocablement.
Dès lors, bien des choses peuvent s'expliquer. Au lendemain de la mort du philosophe, on s'adressa, pour reproduire par la gravure l'œuvre du maître, au graveur en renom, Jonas Suyderhoeft". Il excellait surtout dans les portraits, et on en compte jusqu'à loS, dans les iSy pièces connues de lui; neuf de ces portraits sont gravés d'après Frans Hais, auquel il était un peu allié, son propre frère ayant épousé une nièce du maître. Suyderhoeff grava, entre autres, les portraits de trois Français, Saumaise, André Rivet et Louis de Dieu, outre Descartes. Plusieurs amis du philosophe ont été gravés aussi par lui, Huygens en tête et Marc Zuerius Boxhorn, Heydanus et Heereboord, Wacssenaer ; de même son grand ennemi, Gisbert Voet. Ajoutons le portrait de Bloemaert luimême, avec l'inscription hollanlsche Au^ustyn, allusion un peu flatteuse au prénom de ce bon prêtre qui était aussi théologien. Et sans doute ce fui Bloemaert, qui choisit Suyderhoeff pour la gravure, comme il avait choisi déjà pour le tableau F^rans Hais. Enfin on a aussi le portrait de Thomas Bartholin, frère d'Erasme, gravé par le même artiste, avec cette inscription : Thomas Bartholinus, Cafp. Fil., D. Med. et Anatom. in Acadcm. Hafnieufi Profejf Regius. Glatis 35. A° i65 1 . — Cari. Van Mander pinxit. lonas Suiderhoef fculpjtt. Notons cette date de i65i. Erasme Bartholin qui se trouvait sur les lieux surveilla sans doute le travail, et les relations qu'il avait ainsi avec le graveur Suyderhoeff sont une présomption qu'il s'était occupé déjà du portrait de Descartes, un peu auparavant, au point d'en fournir lui-même peut-être, comme nous avons dit, les inscriptions.
Nous proposons donc, avec une grande vraisemblance, les deux dates suivantes pour le portrait de Descartes : gravure de Suyderhoeff, printemps de i65o; tableau de Frans Hais, l'année précédente, été de 1649.