‹ Œuvres de DescartesChapitre 52 sur 103 · A STOCKHOLM · texte numérisé non relu

A STOCKHOLM

En 1907, un membre de l'Académie royale de Stockholm, Gustav Retzius, correspondant de notre Institut de France, informait par lettre M. Gaston Darboux, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, qu'on venait de retrouver à Stockholm un portrait de Descartes. Des photographies de ce portrait étaient jointes à la lettre, en attendant qu'une copie à l'huile fût prête pour être offerte à l'Académie des Sciences de Paris. L'Académie reçut cette copie, dans sa séance du 4 mai 1908 ; elle figure depuis lors dans la Bibliothèque de l'Institut.

L'original ne porte point de signature ni de date. Mais il présente tous les caractères d'une peinture du temps, et les érudits de Suède assurent qu'en i65o à Stockholm il ne se trouvait qu'un seul peintre capable d'un tel ouvrage, un Hollandais, élève de Van Dyck, David Beck, de Delft. La reine Christine aurait commandé à David Beck le portrait de Descartes.

Avant d'étudier les quelques textes qui peuvent confirmer et préciser cette attribution, examinons le portrait lui-même, ou du moins les photographies qui nous en ont été envoyées. Si on compare avec la physionomie traditionnelle et pour ainsi dire classique du philosophe, telle que nous l'a transmise le portrait du Louvre attribué à Frans Hais, la peinture de Stockholm étonne et inquiète, autant d'ailleurs par les ressemblances qu'elle offre que par les différences. Voici d'abord les différences : une figure plus pleine et qui paraît par conséquent plus jeune, bien que ce portrait fût des derniers mois de la vie de Descartes ; des yeux ternes et mornes, ou tout au moins insignifiants; un nez assez fort sans doute, un peu moins cependant que le nez si caractéristique du philosophe; d'assez grosses lèvres, tandis que celles du Louvre sont plutôt minces et allongées ; enfin sous le menton un pli de chair qui retombe, et c'est la seule particularité qui indiquerait un âge plus avancé. L'ensemble toutefois est conforme au Descartes que l'on connaît. Voici maintenant les ressemblances : le visage regarde de même, et se présente aussi de trois quarts ; tout le costume, y

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compris le rabat, est presque identique; le bras est semblablement placé, et la main paraît tenir aussi un chapeau. C'est donc tout à fait le buste, tel que l'a peint Frans Hais; on en aurait seulement modifié quelque peu la tête. Le portrait de Stockholm devient ainsi pour nous un problème, sinon une énigme ; trois ou quatre textes de Baillet, dans sa Vie de Descartes, nous permettront peut-être de le résoudre.

D'abord l'auteur du portrait peut fort bien être David Beck. Baillet nomme, en effet, ce peintre pour dire, d'après une relation de Chanut, que David Beck fut si édifié de la philosophie de Descartes, qu'il se convertit au catholicisme. (Voir t. XII, p. 546, note.) Le bon Baillet, qui était, ne l'oublions pas, l'abbé Baillet, et qui dédiait, en pleine réaction catholique, sa Vie de Descartes au chancelier Boucherat, l'exécuteur de la révocation de l'édit de Nantes, ne manque aucune occasion de montrer l'action religieuse de son philosophe, et de garantir ainsi l'orthodoxie de la doctrine nouvelle. Toujours est-il (et cela seul est à retenir ici), que David Beck se trouvait à Stockholm en même temps que Descartes. Il eut sans doute avec lui plusieurs entretiens. Descartes était un personnage célèbre, dont il pouvait avoir à faire un jour le portrait ; son œil de peintre dut étudier, tout en conversant, la physionomie de ce futur modèle.

Dans un autre endroit, (sans nommer David Beck, il est vrai), Baillet parle incidemment d'un portrait de Descartes que, dit-il, la reine Christine aurait fait tirer de lui « après sa mort ». Et il cite, en marge, les lettres du chevalier de Terlon à Pierre d'Alibert, datées de i665. D'Alibert, avant de faire revenir à Paris les restes du philosophe, avait d'abord pensé seulement à lui ériger à Stockholm un tombeau digne de lui, et s'était adressé pour cela au nouvel ambassadeur de France en Suède, le chevalier de Terlon. Celui-ci entra dans ses vues, et lui envoya un projet, qui d'ailleurs ne fut pas exécuté : outre un monument de marbre, disait-il, qui serait superbe, il ferait faire un buste de bronze et un autre de pierre de taille, sur le tableau que la reine Christine avait fait tirer de Descartes après sa mort. (Tome XII, p. Sgô.) La reine était partie de Suède après son abdication, en 1654; mais, bien qu'elle eût emporté avec elle ses collections de tableaux et d'objets d'art, elle avait dû laisser à Stockholm le portrait de Descartes, puisque Terlon en parle, comme s'il l'avait sous les yeux en i665. D'où cette conclusion, il est vrai, conditionnelle : si le portrait dont Retzius nous a envoyé la copie est bien celui-

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là, ce serait un portrait de Descartes tiré de lui après sa mort.

Pouvons-nous prendre à la lettre ces trois derniers mots, comme voulant dire aussitôt après la mort? Le fait, d'abord, est-il vraisemblable? Sur l'ordre de la reine, David Beck (ou un autre, mais plutôt lui qu'un autre) se serait rendu sans retard au logis de Chanut, où Descartes venait d'expirer, et aurait tiré à la hâte, non pas un tableau certes, mais au moins un crayon du visage du défunt encore étendu sur son lit et exposé à la piété des visiteurs. Or Descartes expira le mardi ii février i65o, à quatre heures du matin, et fut enterré le lendemain, mercredi 12, à quatre heures après-midi. L'artiste aurait donc eu, à la rigueur, le temps d'exécuter un rapide dessin. Et encore est-ce bien sûr? Chanut, à peine remis lui-même d'un mal semblable à celui qui venait d'emporter le philosophe, çt ne voulant pas non plus se présenter trop tôt devant la reine, attendit apparemment la fin de la matinée pour lui faire part du décès : restait-il encore assez de temps, par cette journée d'hiver, si courte et si sombre à cette date en Suède, pour que l'artiste, à supposer qu'on le prévint aussitôt, pût accomplir son travail ? Aussi ne trouvons-nous trace de rien de semblable dans le récit de Baillet.

Par contre, l'honnête biographe nous donne un autre renseignement, qui peut tenir lieu de tout le reste. Ce que la reine, informée un peu tard, n'aurait sans doute pas eu le temps de faire, Chanut y avait pensé déjà. Baillet cite en marge une lettre de lui, qu'il écrivit ou plutôt dicta (il était encore trop faible pour écrire) le jour même du décès, 11 février i65o, et qu'il envoya à l'abbé Picot, grand ami de Descartes. Cette lettre nous apprend ce que fit Chanut aussitôt après la mort du philosophe. « Il envoya quérir » le sieur Valari peintre de Mets. [Baillât ajoute en marge : II » était fils de peintre, et il a vécu trente ans en Suède.] Il lui fit » mouler le visage du défunt, premièrement en cire, puis en » plâtre. » (Tome XII, p. 586*.) Chanut s'adressait naturellement à un Français comme lui, et qu'il connaissait bien (comme plus tard Christine s'adressera sans doute à son peintre attitré David Beck). Chanut voulait avoir, non pas un crayon, chose plus difficile, mais au moins un moulage du défunt. Qu'est devenu ce moulage? Il appartenait à Chanut, notons-le, et non à la reine; cepen-

a. Le fait du moulage se trouve attesté encore dans les documents envoyés de Stockholm à Schooten, dès le 12 février i65o, et que nous avons reproduits ci-avant, p. 33, I. 6-7, et p. 34, 1. 29.

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dant, comme il y eut deux exemplaires, l'un en cire et l'autre en plâtre, il se peut que Chanut ait donné l'un des deux à Christine. Mais les voyages de celle-ci, après son abdication, en Allemagne et aux Pays-Bas, en France et en Italie, aussi bien que les déplacements de Chanut à Lubeck, à La Haye, avant son retour à Paris, expliquent que des objets aussi fragiles et d'aussi petit volume aient pu s'égarer ou se briser, faute de précautions suffisantes ou même quels que fussent les soins de l'emballage. Toutefois pendant les quelques jours qui suivirent les obsèques à Stockholm, les deux moulages de Valari ont fort bien pu servir au peintre David Beck pour faire un tableau de Descartes après sa mort. Et ce dernier renseignement sur les moulages, joint aux deux précédents que nous avait déjà fournis Baillet, donne peut-être la solution du problème eî le mot de l'énigme.

Le portrait dont nous avons une copie à la Bibliothèque de l'Institut, serait un portrait de Descartes mort, mais que le peintre a tout de même voulu représenter vivant. Ainsi s'expliqueraient les différences entre ce tableau et celui du Louvre. Nous avons signalé la plénitude du visage : n'est-elle pas due à la légère enflure, pour ne pas dire la bouffissure, qui se produit sur le visage d'un homme mort à la suite d'une maladie de quelques jours seulement et où il n'a pas trop souffert? Les rides se remplissent, ce qui lui donne un air plus jeune. D'autre part le nez est, non pas aminci, mais il se tient moins ferme, avec des sinuosités molles dans la ligne; les lèvres sont un peu enflées, surtout la lèvre inférieure, ce qui est encore un signe; enfin la mâchoire paraît un peu déformée, peut-être à cause du bandeau que l'on avait appliqué dessous selon l'usage, pour maintenir la bouche close. Seulement, pour donner les apparences de la vie à ce visage, il fallait lui rendre le regard : de là les yeux quelconques que l'artiste a peints, n'ayant plus devant lui le modèle vivant; il n'a même pas pris garde qu'il les faisait loucher un peu, comme s'il avait expédié hâtivement cette partie de sa tâche. Peutêtre, après tout, n'était-ce qu'une ébauche, comme le ferait croire l'inscription, en caractères assez négligés, ajoutée dans le tableau au-dessus de la tête : Cartesius.

Que faire maintenant de cette tête, ainsi reproduite avec la ressemblance que comportaient les conditions dans lesquelles l'artiste avait opéré? Il fallait d'abord la coiffer d'une perruque, et un petit détail donne lieu de croire que c'est bien la perruque de Descartes : en 1649, se voyant grisonner, il s'était fait commander à Paris des perruques noires encore, certes, mais déjà mêlées de cheveux gris;

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une mèche grise apparaît précisément dans notre tableau. Il fallait ensuite ajuster cette tète sur un corps qui rappelât le défunt. Sans se mettre en frais d'invention, l'artiste aura reproduit l'ensemble et le détail du costume, tels qu'ils se trouvent dans le tableau de Hais, comme s'il avait vu celui-ci ou comme s'il en avait eu une gravure ou un dessin sous les yeux. Ce n'est qu'une conjecture, mais qui expliquerait les ressemblances entre les deux tableaux, comme nous expliquions tout à l'heure les différences. L'artiste aurait même assez maladroitement ajusté la tête : elle ne pose pas bien sur les épaules, et se renverse trop en arrière, comme s'il l'avait peinte d'abord renversée en effet sur l'oreiller. Mais ces défauts si sensibles, ainsi que tous ceux que nous avons signalés, deviennent autant d'arguments à l'appui de la thèse que nous soutenons.

Cette thèse n'est pas tellement extraordinaire, et ne constitue pas un cas exceptionnel et unique. D'illustres exemples, tout à fait analogues, viennent plutôt la confirmer. Pascal mourut uns douzaine d'années après Descartes, le ig août 1662, aune heure du matin. Sa sœur Gilberte, autrement dit Mad^ Périer, ne manqua pas de faire mouler aussitôt en plâtre le visage du défunt; et plus heureux que pour Descartes, nous avons encore le masque de Pascal. Il n'a pas eu à subir, comme l'autre, les risques inévitables du transport dans de longs voyages en pays étrangers. Il est au musée de Port-Royal, et on l'a reproduit bien souvent par la gravure. Mais auparavant il avait servi de modèle à un peintre du temps, Quesnel, pour son tableau : le portrait de Pascal a été fait aussi après sa mort.

Autre exemple. Bourdaloue mourut à Paris, le i3 mai 1704, à cinq heures du matin, et fut enterré le lendemain 14. Le peintre Jean Jouvenet eut le temps de prendre un dessin du religieux sur son lit de mort. Et même ce dessin existe toujours : il fit partie de la collection du marquis de Chennevières jusqu'à la vente de celle-ci en avril 1900; un autre collectionneur l'acheta alors, l'abbé Léon Le Monnier, le même qui possédait aussi un portrait peint de Descartes jeune, que nous avons fait graver pour notre édition. (Voir t. XII, p. xv-xvi, et p. 74.) Jouvenet utilisa lui-même le dessin qu'il avait esquissé, et dès le 17 mai il se mit à peindre le beau portrait de Bourdaloue, qu'on admire maintenant à Munich, dans VAlte Pinacotek. L'artiste, mieux inspiré que ne l'avait été David Beck pour Descartes, n'a pas essayé de rendre le regard à son personnage; il lui a laissé les yeux clos d'un mort ; cela convenait fort

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bien d'ailleurs au visage d'un religieux qu'il représentait en méditation : dans le tableau, les mains sont jointes, dans le dessin elles tiennent un crucifix. (On a cru à tort qu'il prêchait, d'où la légende de Bourdaloue préchant toujours les yeux fermés.) On trouverait sans doute bien d'autres exemples de portraits exécutés dans des conditions semblables. Citons, pour terminer, le portrait tiré après la mort de M'= J.-B. de la Salle, Docteur en Théologie, Instituteur des frères des Écoles chrétiennes, en 17 19. Le portrait en question de Descartes ne serait donc pas un cas isolé; il serait conforme à un usage assez fréquent au xvii* et au xvin" siècle*.

L'intérêt qui s'y attache, ne s'en trouve pas pour cela diminué ; au contraire, il en est plutôt accru. Ce portrait prendrait presque pour un dévot de Descartes la valeur d'une relique, si notre hypothèse, suffisamment étayée déjà, ce semble, devenait tout-à-fait solide. Nous ne la donnons toutefois que comme une hypothèse, souhaitant que d'autres preuves viennent un jour y ajouter la certitude parfaite. Elle ne repose jusqu'à présent que sur trois textes de Baillet, ou plutôt sur le rapprochement, toutefois assez naturel, de ces trois textes. Mais chacun d'eux au moins, pris à part, est parfaitement certain. David Beck se trouvait certainement à Stockholm pendant le séjour de Descartes, et il a connu celui-ci les derniers mois de sa vie. Le visage du philosophe défunt a certainement été moulé, en cire et en plâtre, par un peintre du nom de Valari. Enfin un portrait du philosophe a certainement été peint après sa mort : il est vraisemblable que ce fut à l'aide de ce moulage, et par le peintre David Beck. Ce portrait serait celui dont nous avons maintenant la copie à la Bibliothèque de l'Institut.

a. Le portrait de Bourdaloue, d'après de récentes découvertes, par Henri Chérot (Paris, Poussielgue. 1902, br. in-8, pp. 19). Extrait de la Bibliothèque franco-italienne du Monde Catholique et du Cosmos Catholicus. Vol. I. Cet intéressant opuscule nous fut indiqué par M. Fortunat Strowski, pour confirmer notre hypothèse sur le portrait de Descartes. La première idée de cette hypothèse nous fut d'ailleurs suggérée par un jeune professeur de philosophie au lycée de Bar-le-Duc, M. Henri Micault.

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