ARTICLE CC
De l'allégresse.
Enfin, ce que je nomme allégresse est une espèce de joie en laquelle il y a cela de particulier , que sa douceur est augmentée par la souvenance des maux: qu’on a soufferts , et desquels on se sent allégé , en même façon que si on se sentoit déchargé de quelque pesant fardeau qu’on eût long- temps porté sur ses épaules. Et je ne vois rien de fort remarquable en ces trois passions , aussi ne les ai-je mises ici que pour suivre l’ordre du dénombrement que j’ai fait ci-dessus ; mais il me semble que ce dénombrement a été utile , pour faire voir que nous n’en omettioi^ aucune qui fut digne de quelque particuliaVconsidération .
ARTICLE CCXr.
Un remède général contre les passions.
Et maintenant que nous les connoissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n’avions auparavant; car nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n’avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès, contre lesquels les remèdes que j’ai expliqués pourroient suffire, si chacun avoit assez de soin de les pratiquer. Mais pourceque j’ai mis entre ces remèdes la prémédi- 4. *4
LES PASSIONS DE LAME
tation et l'indi^t^r par laquelle on peut corriger les défauts de s A naturel , en s’exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d’avec les pensées auxquelles ils ont coutume d’être joints, j’avoue qu’il y a peu de personnes qui se soient assez préparées en cette façon contre toutes sortes de rencontres , et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d’abord si promptement des seules impressions qui se font dans le cerveau , et de la disposition des organes , encore que l’âme n’y contribue en aucune façon , qu’il n’y a point de sagesse humaine qui soit capable de leur résister lorsqu'on n’y est pas assez préparé. Ainsi plusieurs ne sauroient s’abstenir de rire étant chatouillés, encore qu’ils n’j^urennent point de plaisir ; car l’impression de la joi^t de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour le même sujet, étant réveillée en leur fantaisie, fait que leur poumon est subitement enflé malgré eux par le sang que le cœur lui envoie. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur naturel aux émotions de la joie et de la pitié , ou de la peur, ou de la colère , ne peuvent . * s’empêcher de pâmer, ou de pleurer, ou de trembler, ou d’avoir le sang tout ému, en même façon que s’ils avoient la fièvre, lorsque leur fantaisie est fortement touchée par l’objet de quelqu’une de ces passions. Mais ce qu’on peut toujours faire en telle occasion , et que je pense pouvoir mettre ici comme