‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 204 sur 293 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

le remède le plus général et le plus aisé à pratiquer contre tous les excès des passions, c’est que, lorsqu’on se sent le sang ainsi ému , on doit être averti et se souvenir qUfe tout ce qui se présente à l’imagination tend à tromper l’âme, et à lui faire paroître les raisons qui servent à persuader l’objet de sa passion beaucoup plus fortes qu’elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus foibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l’exécution souffre quelque délai , il faut s’abstenir d’en porter sur l’heure aucun jugement, et se divertir par d’autres pensées, jusqu a ce que le temps et le repos aient entièrement apaisé l’émotion qui est dans le sang. Et enfin , lorsqu’elle incite à des actions touchant lesquelles il est nécessaire qu’on prenne résolution sur-le-champ, il fijut que la volonté se porte principalement à considérer et à snîvre les raisons qui sont contraires à celles que 1# passion représente , encore quelles paroissent moins fortes : comme lorsqu’on est inopinément attaqué par quelque ennemi , l’occasion ne permet pas qu’on emploie aucun temps à délibérer. Mais' ce qu’il me semble que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours , c’est que, lorsqu’ils se sentiront saisis de la peur , ils tâcheront à détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant

les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de

sûreté et plus d’honneur en la résistance qu’en la fuite; et au contraire, lorsqu’ils sentiront que le désir de vengeance et la colère les incite à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils se souviendront de penser que c’est imprudence de se perdre quand on peut sans déshonneur se sauver ; et que si la partie est fort inégale , il vaut mieux

faire une honnête retraite ou prendre quartier, que s’exposer brutalement à une mort certaine.

Page 1