CHAPITRE PREMIER
DE LA DIFFÉRENCE QUI EST ENTRE NOS SENTIMENTS ET LES CHOSES QUI LES PRODUISENT.
Me proposant de traiter ici de la lumière, la première chose dont je veux vous avertir est qu’il peut y avoir de la différence entre le sentiment que nous en avons , c’est-à-dire l’idée qui s’en forme en notre imagination par l’entremise de nos yeux , et ce qui est dans les objets qui produit en nous ce sentiment , c’est-à-dire ce qui est dans la flamme ou dans le soleil qui s’appelle du nom de lumière : car , encore que chacun se persuade communément que les idées que nous avons en notre pensée sont entièrement semblables aux objets dont elles procèdent, je ne vois point toutefois de raison qui nous assure que cela soit; mais je remarque au eon-
traire plusieurs expériences qui nous en doivent faire douter.
Vous savez bien que les paroles n’ayant aucune ressemblance avec les choses quelles signifient , ne laissent pas de nous les faire concevoir, et souvent même sans que nous prenions gardé au son des mots ni à leurs syllabes; en sorte qu’il peut arriver qu’après avoir ouï un discours dont nous aurons fort bien compris le sens , nous ne pourrons pas dire en quelle langue il aura été prononcé. Or si des mots qui ne signifient rien que par l’institution des hommes, suffisent pour nous faire concevoir des choses avec lesquelles ils n’ont aucune ressemblance, pourquoi la nature ne pourrat-elle pas aussi avoir établi certain signe qui nous fasse avoir le sentiment de la lumière , bien que ce signe n’ait rien en soi qui soit semblable à ce sentiment ? Et n’est-ce pas ainsi qu’elle a établi les ris et les larmes, pour nous faire lire la joie et la tristesse sur le visage des hommes ?
Mais vous direz peut-être que nos oreilles ne nous font véritablement sentir que le son des paroles , ni nos yeux que la contenance de celui qui rit ou qui pleure , et que c’est notre esprit qui , ayant retenu ce que signifient ces paroles et cette contenance, nous le représente en même temps. A cela je pourrois répondre que c’est notre esprit tout de même qui nous représente l’idée de la lu*-