CHAPITRE IV
chacune d’elles est touchée de tous côtés par les autres qui l’environnent; d’où il suit, ce me semble, que s’il peut y avoir du vide quelque part, ce doit plutôt être dans les corps durs que dans les liquides : car il est évident que les parties de ceuxci se peuvent bien plus aisément presser et agencer l’une contre l’autre, à cause qu’elles se remuent, que ne font pas celles des autres qui sont sans mouvement.
Si vous mettez , par exemple , de la poudre eu quelque vase , vous le secouez, et frappez contre, pour faire qu’il y en entre davantage; mais si vous y versez quelque liqueur, elle se range incontinent d’elle-même en aussi peu de lieu qu’on la peut mettre. Et même si vous considérez sur ce sujet quelques unes des expériences dont les philosophes ont accoutumé de se servir pour montrer qu’il n’y a point de vide en la nature , vous connoîtrez aisément que tous ces espaces que le peuple estime vides , et où nous ne sentons que de l’air, sont du moins aussi remplis , et remplis de la même matière que ceux où nous sentons les autres corps.
Car dites-moi , je vous prie, quelle apparence y auroit-il que la nature fit monter les corps les plus pesants , et rompre les plus durs , ainsi qu’on expérimente qu’elle fait en certaines machines, plutôt que de souffrir qu’aucunes de leurs parties cessent de s’entre-toncher, ou de toucher à quelques autres
LE MONDE
corps , et qu’elle permît cependant que les parties de l’air, qui sont si faciles à plier et à s’agencer de toutes manières, demeurassent les unes auprès des autres sans s’entre-toucher de tous côtés , ou bien sans qu’il y eût quelque autre corps parmi elles auquel elles touchassent? Pourrai t-on bien croire que l’eau qui est dans un puits dût monter en haut contre son inclination naturelle , afin seulement que le tuyau d’une pompe soit rempli, et penser que l’eau qui est dans les nues ne dût point descendre , p.our achever de remplir les espaces qui sont ici-bas , s’il y avoit tant soit peu de vide entre les parties des corps qu’ils contiennent?
Mais vous me pourriez proposer ici une difficulté qui est assez considérable ; c’est à savoir que les parties qui composent les corps liquides ne peuvent pas, ce semble, se remuer incessamment comme j’ai dit quelles font, si ce n’est qu’il se trouve de l’espace vide parmi elles , au moins dans les lieux d’où elles sortent à mesure quelles se remuent; à quoi j’aurais de la peine à répondre, si je n’avois reconnu, par diverses expériences , que tous les mouvements qui se font au monde sont en quelque façon circulaires;, c’est-à-dire que, quand un corps quitte sa place , il entre toujours en celle d’un autre , et celui-ci en celle d’un autre , et ainsi de suite jusqu’au dernier, qui occupe au même instant le lieu délaissé par le premier, en sorte qu’il