CHAPITRE V
Et toutefois il ne faut pas pour cela penser que les éléments n’aient aucuns lieux dans le monde qui leur soient particulièrement destinés , et où ils puissent perpétuellement se conserver en leur pureté naturelle; mais au contraire, puisque chaque partie de la matière tend toujours à se réduire à quelques unes de leurs formes , et qu’y étant une fois réduite elle ne tend jamais à la quitter , quand bien même Dieu n’auroit créé au commencement que des corps mêlés , néanmoins , depuis le temps que le monde est , tous ces corps aûroient eu le loisir de quitter leurs formes et de prendre celles des éléments ; de sorte que maintenant il y a grande apparence que tous les corps qui sont assez grands pour être comptés entre les plus notables parties de l’univers n’ont chacun la forme que de l’un des éléments toute simple , et qu’il ne peut y avoir de corps mêlés ailleurs que. sur les superficies de ces grands corps : mais là il faut île nécessité qu’il y en ait; car les éléments étant de nature fort contraire, il 11e se peut faire que deux d’entre eux s’entre-touchent sans qu’ils agissent contre les superficies l’un de l’autre, et donnent ainsi à la matière qui y est les diverses formes de
ces corps mêlés.
A propos de quoi , si nous considérons généralement tous les corps dont l’univers est composé, nous n’en trouverons que de trois sortes qui puis-
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sent être appelés grands , et comptés entre ses principales parties, c’est à savoir le soleil et les étoiles fixes pour la première, les cieux pour la seconde, et la terre avec les planètes et les comètes pour la troisième ; fc’est pourquoi nous avons grande raison de penser qtte le soleil et les étoiles fixes n’ont point d’autre forme que celle du premier élément toute pure ; les cieux , celle du second ; et la terre, avèc les planètes et les comètes , celle du troisième.
Je joins les planètes et les comètes avec la terre ; car, voyant qu’elles résistent comme elle à la lumjerejet quelles font réfléchir ses rayons , je n’y trouve point de différence. Je joins aussi le soleil avec Mes étoiles fixes, et leur attribue une nature toute contraire à celle de la terre ; car la seule action de leur lumière me fait assez connoitre que leurs corps sont d une matière fort subtile et fort agitee.
Pour les cieux, d’autant qu’ils ne peuvent être aperçus par nos sens, je pense avoir raison de leur attribuer une nature moyenne, entre celle des corps lumineux dont nous sentons l’action, et celle des corps durs et pesants dont nous sentons la résistance.
Enfin, nous n’apercevons point de corps mêlés en aucun autre lieu que sur la superficie de la terre ; et si nous considérons que tout l’espace qui les contient, savoir tout celui qui est depuis les nuées les
plus hautes jusques aux fosses les plus profondes que l'avarice des horhmes ait jamais creusées pour en tirer les métaux , est extrêmement petit à comparaison 4e la terre et des immenses étendues du ciel, nous pourrons facilement nous imaginer que ces corps mêlés ne sont tous ensemble que comin» une écorce qui est engendrée au-dessus de la terre par l’agitation et le mélange de la matière du çiel qui l’environne.
Et Ênsi nous aurons occasion de penser qne ce n est pas seulement dans l’air que nous respirons , mais aussi dans tous les autres corps composés, jusques aux pierres les plus dures et aux métaux les plus pesants, qu’il y a des parties de l’élément de l’air mêlées avec celles de la terre, et par couséquent aussi des parties de l’élément du feu , parcequ’il s’en trouve toiijours dans les pores de celui de
air. ,
Mais il faut, remarquer qu’eticore qu’il y ait des parties de ces trois éléments mêlées l’une avec l’autre en tous ces corps , il n’y a toutefois, à proprement parler, que celles qui, à cause de leur grosseur ou de la difficulté qu’elles ont à se mouvoir, peuvent être rapportées au troisième , qui composent tous ceux que nous voyons autour de nous : caries parties dés deux autres éléments sont si subtiles, qu’elles ne peuvent être aperçues par nos sens ; et l’on peut se représenterons ces corps ainsi
LE l»ONDE.
que des éponges, dans lesquelles, encore qu’il y ait quantité de pores ou petits trous qui sont toujours pleins d’air ou d’eau, on de quelque autre semblable liqueur, on ne juge pas toutefois que ces liqueurs entrent en la composition de l’éponge.
V H nie reste ici encore beaucoup d’autres choses à expliquer, et je serois même bien aise d’y ajouter quelques raisons pour rendre mes opinions plus vraisemblables; mais, afin que la longueur de ce discours voits soit moins ennuyeuse, j’elP veux envelopper une partie dans l’invention d’une fable, au travers de laquelle j’espère que la vérité ne laissera pas de paroître suffisamment, et quelle ne sera pas moins d£rpable à voir que si je l’exposois toute nue.