CHAPITRE VI
eux‘mèmes qui Jes ont faits : mais , afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons, pas d’aller jusques au bout; entrons-y seulement si avant que nous puissions perdre dç vue toutes Jes créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans , et, après nous être arrêtés là en quelque lieu déterminé ^ supposons que Dieu crée de nouveau tout autour de nous tant de matière que, de quelque côté que noir» imagination se puisse étendre , elle n’y aperçoive plus aucun lieu qui soit vide.
Bien que la mer ne soit pas infinie , ceux qui sont au milieu sur quelque vaisseau peuvent étendle leur vue, ce semble, à l’infini < et toutefois il y a encore de l’eau au-delà de ce qu’ils voient ; ainsi, encore que notre imagination semble se pouvoir étendre a l’infini , et que cette nouvelle matière ne soit pas supposée être infinie, nous pouvons bien toutefois supposer qu’elle remplit des espaces beaucoup plus grands que tous ceux que nous aurons imaginé; et même, afin qu’il 11’y ait rien en tout ceci où vous puissiez trouver à redire, 11e permettons pas à notre imagination de s’étendre si loin qu’elle pourroit , mais retenons-la tout à dessein dans un espace déterminé , qui ne soit pas plus grand , par exemple, que la distance qui est depuis la terre jusques aux principales étoiles du firmament ; et supposons que la matière que Dieu aura créée s’é tend
LE MONDE
bien loin au-delà de tous côtés jusques à une distance indéfinie; car il y a bien plus d’apparence, et nous avons bien mieux le pouvoir de prescrire des bornes à l’action de noire pensée , que non pas aux oeuvres de Dieu.
Or, puisque nous prenons la liberté de feindre cette matière à notre fantaisie , attribuons-lui, s’il vous plaît , une nature eu laquelle il n’y ait rien du tout que chacun ne puisse connoître aussi parfaitement qu’il est possible ; et, pour cet effet, supposons expressément quelle n’a point la forme de la terre, ni du feu , ni de l’air, ni aucune autre plus particulière , comme du bois , d’une pierre , mi d’un métal; non plusque les qualités d’être chaude ou froide , sèche ou humide , légère ou pesante ; ou d’avoir quelque goût, ou odeur, ou son, ou couleur , ou lumière , ou autre semblable , en la nature de laquelle on puisse dire qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas évidemment connu de tout le monde.
Et ne pensons pas aussi , d’autre côté , quelle soit cette matière première des philosophes qu’on a si bien dépouillée de toutes ses formes et qualités, qu’il n’y est rien demeuré de reste qui puisse être clairement entendu; mais concevons-la comme un vrai corps parfaitement solide , qui remplit également toutes les longueurs , largeurs et profondeurs de ce grand espace au milieu duquel nous avons
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