‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 269 sur 293 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

je confessa qu’elle est d’une nature fort particulière, et fort différente de toutes celles qui se remarquent communément ailleurs. Mais vous ne laisserez pas de voir clairement qu’elle se doit faire en la façon que je viens de vous décrire , si

vous considérez que la boule H ' , étant poussée

vers I , pousse aussi vers là toutes celles qui sont au-dessous jusques à K; mais que celle-ci étant environnée de plusieurs autres plus petites, comme 4,5,6 , ne pousse que 5 vers I ; et cependant qu’elle pousse 4 vers L, et 6 vers M , et ainsi des autres: en sorte pourtant qu’elle pousse celle du milieu 5, beaucoup plus fort que les autres 4» 6, et semblables , qui sont vers les côtés : et tout de même que la boule N, étant poussée vers L, pousse les petites boules 1,2,3, l’une Vers L, l’autre vers I, et l’autre versM, mais avec cette différence que, <£est î qu’elle pousse le plus fort de toutes , et non pas celle du milieu 2 , et de plus que les petites boules i , 2 , 3 , 4, etc. , étant ainsi en même temps toutes poussées par les autres boules N, P, H, P, s’empêchent les unes les autres de pouvoir aller vers les côtés L et M si facilement que vers le milieu I. En sorte que si tout l’espace LIM ’étoit plein de pareilles petites boules , les rayons de leur action s’y distribueroient en même façon que j’ai dit que font ceux des comètes au dedans de la sphère ERG.

1 Voycï planche III 3 figure 18.

LE MO» de:.

A quoi si vous m’objectez que l'inégalité qui est entre les boules N , P, H, P , et i, 2, 3,4 , est beaucoup plus grande que celle que j’ai supposée entre les parties du second élément qui composent la sphère EBG, et celles qui sont immédiatement au - dessous vers le soleil , je réponds qu’on ne peut tirer de ceci autre conséquence, sinon qu’il ne se doit pas tant faire de réfraction en cette sphère EBG, qu’en celle que composent les boules 1,2, '1,4 etc.; mais qu’y ayant derechef de l’inégalité entre les parties du second élément qui sont immédiatement au-dessous de cette sphère EBG , et celles qui sont encore plus bas vers le soleil, cette réfraction s’augmente de plus en plus, à mesure que les rayons pénètrent plus avant ; en sorte qu’elle peut bien être aussi grande, ou même plus grande, lorsqu’ils parviennent à la sphère de la terre DAF , que celle de l’actior£ dont les petites boules 1, 2,3,4» etc., sont poussées. Car il est bien vraisemblable que les parties du -second élément qui sont vers cette sphère de la terre DAF ne sont pas moins petites à comparaison de celles qui sont vers la sphère EBG, que le sont ces boules 1,2, 3, 4» etc., à comparaison des autres boules N, P, H, P.

L’HOMME

Cet ouvrage est une suite du traité sur la lumière , et , dans l’original que possédoit Clerselier, il a pour titré, Chapitre xvm. * %

n Le texte de Descartes , dit M. Clerselier, le premier édi- » teur , étoit tout continu , sans aucune distinction ‘de cha-

«pitres ni d’articles; mais néanmoins je n’ai pas cru rien » faire contre son intention que de le distinguer comme j’ai «fait, puisque lui-même avoit déjà commencé à distinguer « ainsi par parties ou par articles le second traité, intitulé De « la formation du fœtus , et cela m’a donné la pensée d’ache- » ver ce qu’il avoit commencé ; et après l’avoir fait , j’ai cru «que cela ne nuiroit point, de distinguer aussi de même le » premier traité. »

Dons l'impossibilité de retrouver le point où s’arrêtoit la division de parties et d’articles que Descartes avoit commencée pour le traité de la formation du fœtus , nous reproduisons l’arrangement de Clerselier. Mais pour l’Homme , puisque nous savons que l’auteur n’y avoit fait encore aucune division , nous le rétablissons dans son premier état , et le donnons ici tel qu’il a été trouvé dans les manuscrits de Descartes.

Deux ans avant l’édition française il en avoit paru une traduction latine sous ce titre: Renatus Descartes de homine , figutis et latinitatc donatus a Florentio Schuyl , inclytœ urbis Sylvce-Ducis ( Bois-le-Duc ) senatore, et ibidem philosophiez professore ; Lugduni Batav., 1662 et 1664 , in-4° : mauvaise traduction avec une bonne préface , que Clerselier a traduite et insérée- dans son édition française in-4°, avec les remarques de Laforge. Cette édition a été réimprimée en 1677, in-4°, et 1729, in-12.

L’HOMME

Ces hommes seront composés, comme nous, d’une âme et d’un corps ; et il faut que je vous décrive premièrement le corps à part, puis après l’âme aussi à part , et enfin que je vous montre comment ces deux natures doivent être jointes et unies pour composer des hommes qui nous ressemblent.

Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou machine de terre que Dieu forme tout exprès pour la rendre la plus semblable à nous qu’il est possible, en sorte que non seulement il lui donne au dehors la couleur et la figure de tous nos membres, mais aussi qu’il met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu’elle marche, quelle mange, qu’elle respire , et enfin quelle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière , et ne dépendre que de la disposition des organes.

Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines qui, Ji’étant faites que par des hommes, ne laissent pas d’avoir la force de se mouvoir d’elles-mêmes en plusieurs diverses façons ; et il me semble que je ne saurais imaginer tant de sortes de mouvements en celle-ci, que je suppose être faite des mains de Dieu', ni lui attribuer tant d’artifice, que vous n’ayez sujet de penser qu’il y en peut avoir encore davantage.

Or je ne m’arrêterai pas à vous décrire les os , les nerfs , les muscles, les veines, les artères, l’estomac, le foie, la rate, le cœur, le cerveau, ni toutes les autres diverses pièces dont elle doit être composée ; car je les suppose du tout semblables aux parties de notre corps qui ont les mêmes noms, et que vous pouvez vous faire montrer par quelque savant anatomiste, au moins celles qui sont assez grosses pour être vues, si vous ne les connoissez déjà assez suffisamment de vous-même : et pour celles qui, à cause de leur petitesse, sont invisibles, je vous les pourrai plus facilement et plus clairement faire connoître en vous parlant des mouvements qui en dépendent ; si bien qu’il est seulement ici besoin que j’explique par ordre ces mouvements, et que je vous dise par même moyen quelles sont celles de nos fonctions, qu’ils représentent.

■ \ l’homme. • 337

Premièrement les viandes se digèrent dans l’estomac de cette machine par la force de certaines liqueurs qui, se glissant entre leurs parties, les séparent, les agitent, et les échauffent, ainsi que l’eau commune fait celles de la chaux vive, ou l’eau forte celles des métaux; outre que ces liqueurs étant apportées du cœur fort promptement par les artères, ainsi que je vous dirai ci-après, 11e peuvent manquer d’être fort chaudes : et même les viandes sont telles, pour l’ordinaire, qu’elles se pourroient corrompre et échauffer toutes seules , ainsi que fait le foin nouveau dans la grange quand on l’y serre avant qu’il soit sec. .

Et sachez que l’agitation que reçoivent les petites parties de ces viandes en s’échauffant, jointe à celle de l’estomac et des boyaux qui les contiennent , et à la disposition des petits filets dont cét» boyaux sont composés , fait qu’à mesure quelles se digèrent , elles descendent peu à peu vers le conduit par où les plus grossières d’entre elles doivent sortir ; et que cependant les plus subtiles et les plus agitées rencontrent çà et là une infinité de petits trous , par où elles s’écoulent dans les rameaux d’une grande veine qui les porte vers le foie , et en d’autres qui les portent ailleurs , sans qu’il y ait rien que la petitesse de ces trous qui les sépare des plus grossières; ainsi que, quand on agite de la farine dans un sac, toute la plus pure s’écoule, et 4. »

il n’y a rien que la petitesse des trous par où elle passe qui empêche que le son ne la suive.

Ces plus subtiles parties des viandes étant inégales, et encore imparfaitement mêlées ensemble, composent une liqueur qui demeureroit toute trouble et toute blanchâtre, netoit qu’une partie se mêle incontinent avec la masse du sang , qui est contenue dans tous les rameaux de la veine nomftïèe porte ( qui reçoit cette liqueur des intestins), dans tous ceux de la veine nommée cave ( qui la conduit vers le cœur), et dans le foie, ainsi que dans un seul vaisseau.

. Même il est ici à remarquer que les pores du foie sont tellement disposés que , lorsque cette liqueur entre dedans , elle s’y subtilise , s’y élabore , y prend sa couleur, et y acquiert la forme du sang, tbut ainsi que le suc des raisins noirs, qui est blanc, se convertit en vin clairet lorsqu’on le laisse cuver sur la râpe.

Or ce sang ainsi contenu dans les veines n’a qu’un seul passage manifeste par où il en puisse sortir, savoir celui qui le conduit dans la concavité droite du cœur; et sachez que la chair du cœur contient dans ses pores un de ces feux sans lumière dont je vous ai parlé ci-dessus , qui la rend si chaude et si ardente , qu’à mesure qu’il entre du sang dans quelqu’une des deux chambres ou concavités qui sont en elle, il s’y enfle promptement,

l’homme. 3^

et s y dilate, ainsi que vous pourrez expérimenter que fera le sang ou le lait de quelque animal que ce puisse être, si vous le versez goutte à goutte dans un vase qui soit fort chaud ; et le feu qui est dans le cœur de la machine que je vous décris n’y sert à autre chose quà dilater, échauffer et subtiliser ainsi le sang , qui tombe continuellement goutte à goutte, par un tuyau de la veine cave, dans la concavité de son côté droit , d’où il s’exhale dans le poumon ; et de la veine du poumon, que les anatomistes ont nommée Yartère veineuse , dans son autre concavité , d où il se distribue par tout le corps.

La chair du poumon est si rare et si molle, et . toujours tellement rafraîchie par l’air de la respiration, qu’à mesure que les vapeurs du sang, qui sortent de la concavité droite du cœur, entrent dedans par l’artère que les anatomistes ont nommée la veine artérieuse , elles s’y épaississent et convertissent en sang derechef, puis de là tombent goutte à-goutte dans la concavité gauche du cœur , où si elles entroient sans être -ainsi derechef épaissies, elles ne seroient pas suffisantes pour servir de nourriture au feu qui y est.

Et ainsi vous voyez que la respiration , qui sert seulement en cette machine à y épaissir ces vapeurs, n est pas moins nécessaire à l’entretenement de ce feu , que 1 est celle qui est en nous à la conservation

L HOMME

de notre vie, au moins en Ceux de nous qui sont hommes formés : car pour les enfants, qui étant encore au ventre de leurs mères ne peuvent attirer aucun air frais en respirant, ils ont deux conduits qui suppléent à ce défaut : l’un par où le sang de la veine cave passe dans la veine nommée artère, et l’autre par où les vapeurs ou le sang raréfié de l’artère nommée veine s’exhalent et vont dans la grande artère. Et pour les animaux qui n’ont point du tout de poumon , ils n’ont qu’une seule concavité dans le cœur , ou Lien, s’ils y en ont plusieurs, elles sont toutes consécutives l’une à l’autre.

Le pouls, ou battement des artères, dépend des

onze petites peaux qui , comme autant de petites

portes , ferment et ouvrent les entrées lies quatre

vaisseaux qui regardent dans les deux concavités

du cœur; car au moment qu’un de ces battements

cesse , et qu’un autre est près de commencer ,

celles de ces petites portes qui sont aux entrées des

deux artères se trouvent exactement fermées , et

celles qui sont aux entrées des deux veines se troüvent ouvertes; si bien qu’il ne peut manquer de tomber aussitôt deux gouttes de sang par ces deux veines, une dans chaque concavité du cœur. Puis ces gouttes de sang se raréfiant, et s’étendant tout d’un coup dans un espace plus grand sans comparaison que celui quelles occupoient auparavant, poussent et ferment ces petites portes qui sont aux

l’homme.

entrées des deux veines , empêchant par ce moyen qu’il ne descende davantage de sang dans le cœur, et poussent et ouvrent celles des deux artères, par où elles entrent promptement et avec effort, faisant qinsi enfler le cœur et toutes les artères du corps en même temps. Mais, incontinent après , ce sang raréfié se condense derechef, ou pénètre dans les autres parties ; et ainsi le cœur et les artères se désenflent, les petites portes qui sont aux deux entrées des artères se referment , et celles qui sont aux entrées des deux veines se rouvrent , et donnent passage à deux autres gouttes de sang, qui font derechef enfler le cœur et les artères, tout de même que les précédentes.

Sachant ainsi la cause du pouls, il est aisé à entendre que ce n’est pas tant le sang contenu dans les veines de cette machine, et qui vient nouvellement de son foie, comme celui qui est dans ses artères, et qui a déjà été distillé dans son cœur, qui se peut attacher à ses autres parties et servir à réparer ce que leur agitation continuelle et les diverses actions des autres corps qui les environnent en détachent et font sortir. Car le sang qui est dans ses veines s’écoule toujours peu à peu de leurs extrémités vers le cœur ( et la disposition de certaines petites portes , ou valvules , que les anatomistes ont remarquées en plusieurs endroits le long de nos veines vous doit assez persuader qu’il

l’homme.'

arrive en nous tout le semblable) ; mais au contraire celui qui est dans ses artères est poussé hors du cœur avec effort, et à diverses petites secousses, vers leurs extrémités ; en sorte qu’il peut facilement s’aller joindre et unir à tous ses membres, et ainsi les entretenir, ou même les faire croître, si elle représente le corps d’un homme qui y soit disposé.

Car, au moment que les artères s’enflent , les petites parties du sang qu’elles contiennent vont choquer çà et là les racines de certains petits filets qui, sortant des extrémités des petites branches de ces artères , composent les os , les chairs , les peaux * les nerfs, le cerveau, et tout le reste des membres solides, selon les diverses façons qu’ils se joignent ou s’entrelacent; et ainsi elles ont la force de les pousser quelque peu devant soi et de se mettre en leur place ; puis au moment que les artères se désenflent , chacune de ses parties s’arrête où elle se trouve ,. et par cela seul y est jointe et unie à celles qu’elle touche, suivant ce qui a été dit ci-dessus. •

Or, si c’est le corps d’un enfant que notre machine représente, sa matière sera si tendre et ses pores si aisés à élargir, que les parties du sang qui entreront ainsi en la composition des membres solides , seront communément un peu plus grosses que celles en la place de qui elles se mettront, ou

L HOMME

même il arrivera que deux ou trois succéderont ensemble à une seule , ce qui sera cause de sa croissance : mais cependant la matière de ses membres se durcira peu à peu, en sorte qu’après quelques années ses pores ne se pourront plus tant élargir; et ainsi , cessant de croître, elle représentera le corps d’un homme plus âgé.

Au reste , il n’y a que fort peu de parties du sang qui se puissent unir à chaque fois aux membres solides en la façon que je viens d’expliquer; mais la plupart retournent dans les veines par les extrémités des artères, qui se trouvent en plusieurs endroits jointes à celles des veines; et des veines il en passe peut-être aussi quelques parties en la nourriture de quelques membres; mais la plupart retournent dans le cœur, puis de là vont derechef dans les artères; en sorte que le mouvement du sang dans le corps n’est qu’une circulation perpétuelle.

De plus , il y a quelques unes des parties du sang qui se vont rendre dans la rate et d’autres dans la vésicule du fiel, et, tant de la rate et du fiel comme immédiatement des artères , il y en a qui retournent dans l’estomac et days les boyaux, où elles servent comme d’eau forte pour aider à la digestion des viandes; et pourcequ’elles y sont apportées du cœur quasi en un moment par les altères , elles 11e manquent jamais d’être fort chaudes ,

l’homme.

ce qui fait que leurs vapeurs peuvent monter facilement par le gosier vers la bouche , et y composer la salive. Il y en a aussi qui s’écoulent en urine au travers de la chair des rognons, ou en sueur et autres excréments au travers de toute la peau; et, en tous ces lieux, c’est seulement ou la situation, ou -la figure, ou la petitesse des pores par où elles passent , qui fait que les unes y passent plutôt que les autres , et que le reste du sang ne les peut suivre , ainsi que vous pouvez avoir vu en divers cribles qui , étant diversement percés , servent à séparer divers grains les uns des autres.

Mais ce qu’il faut ici principalement remarquer, c’est que toutes les plus vives , les plus fortes et les plus subtiles parties de ce sang se vont rendre dans les concavités du cerveau , d’autant que les artères qui les y portent sont celles qui viennent du cœur le plus en ligne droite de toutes , et que , comme vous savez , tous les corps qui se meuvent tendent, chacun autant qu’il est possible , à continuer leur mouvement en ligne droite.

Voyez, par exemple, le cœur A‘ , et pensez que lorsque le sang en sort avec effort par l’ouverture B, il u’y^i aucune de ses parties qui ne tende vers C , où sont, les concavités du cerveau , mais que le passage n’étant pas assez grand pour les y porter toutes , les plus foibles en sont détournées

• Voyez planche I, figure i.

l’homme. 345

par les plus fortes, qui par ce moyen s’y vont rendre seules. « * . 4.

Vous pouvez aussi remarquer en passant qu’a-

près celles qui entrent dans le cerveau , il n’y en

a point de plus fortes ni de plus vives que celles qui se vont rendre aux vaisseaux destinés à la génération. Car, par exemple, si celles qui ont la force de parvenir jusques à D ne peuvent aller plus avant vers C , à cause qu’il n’y a pas assez de place pour toutes, elles se détournent plutôt vers E que vers F ni vers G , d’autant que le passage y est plus droit. Ensuite de quoi je pourrois peut-être vous faire voir comment de l'humeur qui s’assemble vers E , il se peut former une autre machine toute semblable à celle-ci ; mais je ne veux pas entrer plus avant en cette matière.

Pour ce qui est des parties du sang qui pénètrent jusqu’au cerveau , elles n’y servent pas seulement à nourrir et entretenir sa substance , mais principalement aussi à y produire un certain vent très subtil, ou plutôt une flamme très vive et très pure , qu’on nomme les esprits animaux. Car il faut savoir que les artères qui les apportent du cœur, après s’être divisées en une infinité de petites branches , et avoir composé ces petits tissus qui sont étendus comme des «tapisseries au fond des concavités du cerveau, se rassemblent autour d’une certaine petite glande située environ le

l’homme.

milieu de la substance de ce cerveau , tout à l’entrée de ses concavités , et ont en cet en droit- là un grand nombre de petits trous par où les plus subtiles parties du sang qu’elles contiennent se peuvent écouler dans cette glande , mais qui sont si étroits qu’ils ne donnent aucun passage aux plus grossières.

Il faut aussi savoir que ces artères ne s’arrêtent pas là , mais que , s’y étant assemblées plusieurs en une, elles montent tout droit et se vont rendre dans ce grand vaisseau qui est comme un Euripe, dont toute la superficie extérieure de ce cerveau est arrosée. Et de plus il faut remarquer que les plus grosses parties du sang peuvent perdre beaucoup de leur agitation dans les détours des petits tissus par où elles passent, d’autant qu’elles ont la force de pousser les plus petites qui. sont parmi elles , et ainsi de la leur transférer ; mais que ces plus petites ne peuvent pas en même façon perdre la leur, d’autant quelle est même augmentée par celle que leur transfèrent les plus grosses, et qu’il n’y a point d’autres corps autour d’elles auxquels elles puissent si aisément la transférer.

D’où il est facile à concevoir que lorsque les plus grosses montent tout droit vers la superficie extérieure du cerveau , .où elles servent de nourriture à sa substance, elles sont cause que les plus petites et les plus agitées se détournent et entrent

L HOMME

toutes en cette glande, qui doit être imaginée connue une source fort abondante, d’où elles coulent en même temps de tous côtés dans tes concavités du cerveau; et ainsi, sans ai^re préparation ni changement, sinon qu’elles sont séparées des plus grossières, et qu’elles retiennent encore l’extrême vitesse que la chaleur du cœur leurfa donnée, elles cessent d’avoir la forme du sang, et se nomment les esprits animaux.

Or, à mesure que ces esprits entrent ainsi dans les concavités du cerveau , ils passent de là dans les pores de sa substance , et de cesjiores dans les nerfs ; où selon qu’ils entrent , ou même seulement qu’ils tendent à entrer plus ou moins dans les uns que dans les autres , ils ont la force de changer la figure des muscles en qui ses nerfs sont insérés , et par ce moyen de faire mouvoir tous les membres. Ainsi que vous pouvez avoir vu dans les grottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos rois , que la seule force dont l’eau se meut en sortant de sa source 'ést suffisante pour y mouvoir diverses machines , et même pour les y" faire jouer de quelques instruments , ou prononcer quelques paroles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent.

Et véritablement l’on peut fort bien comparer les nerfs de la machine que je vous décris aux tuyaux des machines de ces fontaines, ses muscles

348 l’homme. '

et ses tendons aux autres divers engins et ressorts qui servent à les mouvoir, ses esprits animaux à l^au qui les. remue , dont le cœur est la source, et dont les concavités ^u cerveau sont les regards. Déplus, la respiration et autres telles actions qui lui sont naturelles et ordinaires, et qui dépendent du cours des es|>rjts, sont comme les mouvements d’une horloge ou d’un moulin, que le cours ordinaire de l’eau peut rendre continus. Les objets extérieurs, qui , par leur seule présence , agissent contre les organes de ses sens , et qui par ce moyen la déterminent à se mouvoir en plusieurs diverses façons, selon que les parties de son cerveau sont disposées, sont comme des étrangers qui, entrant dans quelques unes des grottes de ces fontaines, causent eux-mêmes sans y penser les mouvements qui s’y font en leur présence ; car ils n’y peuvent entrer qu’en marchant sur certains carreaux tellement disposés que , par exemple , s’ils approchent d’une Diane qui se baigne , ils la feront cacher dans des roseaux ; et s’ils passent plus outre pour la poursuivre , ils feront venir vers eux un Neptune, qui les menacera de son trident ; ou, s’ils vpnt de quelque autre côté, ils en feront sortir un monstre marin qui leur vomira de l’eau contre la face , ou choses semblables , selon le caprice des ingénieurs qui les ont faites. Et, enfin, quand l 'âme raisonnable sera en cette machine, elle y aura son siège prin-

l’homme. , 349

ci pal clans le cerveau , et sera là comme le fontenier , qui doit être dans les regards.où se vont rendre tous les tuyaux de ces machines, quand il veut exciter, ou empêcher, ou changer en quelque façon leurs mouvements.

Mais , afin que je vous fasse entendre tout ceci . distinctement , je veux premièrement vous parler de la fabrique des nerfs et des muscles , et vous montrer comment de cela seul que les esprits qui sont dans le cerveau se présentent pour entrer dans quelques nerfs , ils ont la force de mouvoir au même instant quelque membre ; puis , ayant touché un mot de la respiration , et de tels autres mouvements simples et ordinaires, je dirai comment les objets extérieurs agissent contre les organes des sens ; et après cela j’expliquerai par le menu tout ce qui se fait dans les concavités et dans les pores du cerveau , comment les esprits animaux y prennent leurs cours , et quelles sont celles de nos fonctions que cette machine peut imiter par leur moyen : car si je commençois par le cerveau , et que je ne fisse que suivre, par ordre le cours des esprits , ainsi que j’ai fait celui du sang, il me semble que mon discours ne pourroit pas être du tout si clair.

Voyez donc ici, par exemple, le nerf A', dont la peau extérieure est comme .un grand tuyau , qui

* Voyez planche I , figure a.

l’hom m e.

contient plusieurs autres pe tits tuyaux b , c, k ,

1 , etc., composés d’une peau intérieure plus déliée ; et ces deux peaux sont continues avec les deux K ,

L , qui enveloppent le cerveau MNo. 4

Voyez aussi qu’en chacun de ces petits tuyaux il y a comme une moelle composée de plusieurs filets fort déliés, qui viennent de la propre substance du cerveau N , et dont les extrémités finissent d’un côté à sa superficie intérieure qui regarde ses concavités , et de l’autre aux peaux et aux chairs contre lesquelles le tuyau qui les contient se ter mine. Mais parceque cette moelle ne sert point au mouvement des membres , il me suffit pour maintenant que vous sachiez quelle ne remplit pas tellement les petits tuyaux qui la contiennent , que les esprits animaux n’y trouvent encore assez de place pour couler facilement du cerveau dans les muscles , où ces petits tuyaux , qui doivent ici être comptés pour autant de petits nerfs , se vont rendre.

Voyez après cela comment le tuyau, ou petit nerf bf se va rendre dans le muscle D ' , que je suppose être l’un de ceux qui meuvent l’œil; et comment y étant il se divise en plusieurs branches, composées d’une peau lâche, qui se peut étendre , ou élargir et rétrécir , selon la quantité des esprits animaux qui y entrent ou qui en sor-

> Voyez planche I, figure 3.

,l’homme. 35 i

tent, et dont les rameaux ou les fibres sont tellfcment disposés, que lorsque les esprits animaux entrent dedans , ils font que tout le corps du muscle s’enfle et s’accourcit, et ainsi qu’il tire l’œil auquel il est attaché ; comme au contraire , lorsqu’ils en ressortent , cq muscle se désenfle et se ralonge. ' ' ' ,

De plus , voyez qu’outre le tuyau bf , il y en a encore un autre , à savoir * ef , par où les esprits animaux peuvent entrer dans le muscle D , et un autre , à savoir dg , par où ils en peuvent sortir. Et que tout de même le muscle E, que je suppose servir à mouvoir l’œil tout au contraire du précédent , reçoit les esprits animaux du cerveau par le tuyau cg , et du muscle D par dg , et les renvoie vers D par ef. Et pensez qu’encore qu’il n’y ait aucun passage évident par où les esprits contenus dans les deux muscles D et E en puissent sortir, si ce n’est pour entrer de l’un dans l’autre , toutefois , parceque leurs parties sont fort petites , et même qu’elles se subtilisent sans cesse de plus en plus par la force de leur agitation , il s’en échappe toujours quelques unes au travers des peaux et des chairs dç ces muscles , mais qu’en revanche il y en revient toujours aussi quelques autres par les deux tuyaux bf, cg.

Enfin, Voyez qu’entre les deux tuyaux bf , ef, il

* Voyez planche I, figure 4.

552 l’homme.

y a une certaine petite peau Hfi 1 qui sépare ces deux tuyaux , et qui leur sert comme de porte, laquelle a deux replis h et i , tellement disposés , que lorsque les esprits animaux qui tendent à descendre de b vers h ont plus de force que ceux qui tendent à monter d’e vers i, ils abaissent et ouvrent cette peau, donnant ainsi moyen à ceux qui sont dans le muscle E de couler très promptement avec eux vers D. Mais lorsque ceux qui tendent à monter d’e vers i sont plus forts, ou seulement lorsqu’ils sont aussi forts que les autres , ils haussent et ferment cette peau hH, et ainsi s’empêchent euxmêmes de sortir hors du muscle E ; au lieu que s’ils n’ont pas de part et d’autre assez de force pour la pousser , elle demeure naturellement entr’ouverte. Et, enfin, que si quelquefois les esprits contenus dans le muscle D tendent à en sortir par dfe , ou dfb , le repli u se peut étendre , et leur en boucher le passage; et que tout de même entre les deux tuyaux cg, dg, il y a une petite peau ou valvule g, semblable à la précédente, qui demeure naturellement entr’ouverte, et qui peut être fermée par les esprits qui viennent du tuyau dg , et ouverte par ceux qui viennent de cg.

Ensuite de quoi il est aisé à entendre que si les esprits animaux qui sont dans le cerveau ne tendent point, ou presque point, à couler par les tuyaux

• Voyez planche II , figure i .

i’homme. . 353

bf, cg, les deux petites peaux ou valvules f et g demeurent entr’ouvertcs , et ainsi que les deux muscles D et £ sont lâches et sans action; d’au-

tant que les 'espçits animaux qu’ils contiennent passent librement de l’un dans l’aütre , vprenant ldur cours de par f vers <1 , et réqiproqiTemeut de d par g vers e. Mais si les esprits qui sont dans le cerve^x tendent à" entrer avec quelque force dans les deux tuyaux bf, cg , et que cette force soit égale des deux côtés, ils ferment aussitôt les deux passages g et f, et enflent les deux muscles D et £ autant qu’ils peuvent, leur faisant par ce ■anoyen tenir et arrêter l’œil ferme en la situation qu’iisMe trouvent. ' "*

Puis si ces esprits qui vfennent du cerveau tendent à couler avec plus de force par bf que par cg , ils ferment la petite peau g , et ouvrent f , et ce plus ou moins , selon qu’ils agissent plus ou moins fort; au moyen de quoi les esprits contenus dans le muscle D se vont rendre dans le muscle D , par le canal ef ; et ce plps ou moins vite', selon que la peau f es,t plus ou moins ouverte; si bien que le muscle D, d’où ces esprits nê peuvent sortir, s’accourcit, et E se ralonge;‘et ainsi l’ofeil est tourné vers E. Comme au contraire f si les esprits qui sorti dans le cerveàu tendent à couler avec plus de force par cg que par bf , ils ferment-la petite peau f , et ouvrent g ; en sorte que les espritsdu muscle D retour- 4. * »3

L HOMME

nent aussitôt par le canal dgdans le muscle E, qui parce moyen s’accourcit, et retire l’œil de son côté.

Car vous savez bien que ces esprits, étant comme un vent ou une flamme très subtile, ne peuvent manquer de couler très promptement d’un muscle dans l’autre, sitôt qu’ils y trouvent quelque passage, encore qu’il n’y ait aucune autre puissance qui les y porte que la seule inclination qi^jls ont à continuer leur mouvement suivant les 'Jois de la nature. Et vous savez, outre cela, qu’encore qu’ils soient fort mobiles et subtils, ils ne laissent pas d’avoir la force d’enfler et de roidir les muscles où ils sont enfermés , ainsi que l’air qui est dans un ballon le durcit et fait tendre les peaux qui le contiennent. * • , '.

Oi* il vous est aisé d’appliquer ce que je viens de dire du nerf A , et des deux muscles D et E , à tous les autres muscles et nerfs ; et ainsi d’entendre comment la machine dont je vous parle peut être mue en toutes les, mêmes façons que nos corps par la seule force des esprits animaux qui coulent du cerveau dans les nerfs : car pour chaque mouvement, et pour son "contraire, vous pouvez imaginer deux petits nerfs, ou tuyaux , tels que sont bf, cg, et deux autres -tels que sont dg , ef, et deux petites portes ou valvules telles que sont Hfiet g.

Et pour les façons dont ces tuyaux sont insérés dans les muscles, encore qu’elles varient en mille

. Oigillzei

l’homme.

sortes, il n’est pas néanmoins malaisé à jugerquelles elles sont, en sachant ce que l’anatomie vous peut apprendre de la figure extérieure et de l’usage de chaque muscle.

Car sachant, par exemple, que les paupières sont mues par deux muscles ', dont l’un, à savoir T, ne sert qu’à ouvrir celle de dessus, et l’autre , à savoir V, sert alternativement à les ouvrir et à les fermer tontes deux, il est aisé à penser qu’ils reçoivent les esprits par deux tuyaux tels que sont pn et qs; et que l’un de ces deux tuyaux pR se va rendre dans ces deux muscles, et l’autre qs dans l’un deux seulement^ et enfin que les branches r et s étant quasi insérées en même façon dans le muscle y , y

ont toutefois deux effets tout contraires, â cause

de la diverse disposition de leurs rameaux ou de leurs fibres; ce qui suffit pour vous faire entendre les autres.

Ët même il n’est pas malaisé à juger de ceci que les esprits animaux peuvent causer quelques mouvements en tous les membres où quelques nerfs se terminent', encore qu’il y en ait plusieurs où les anatomistes n’en remarquent aucuns de visibles : comme dans la prunelle de l’oeil , dans le coeur , dans le foie , dans la vésicule du fiel , dans la rate, et autres semblables.

Maintenant, pour entendre en particulier com-

Voyez planche II, figure a.

556 l’hommf..

ment cette machine respire , pensez que le muscle d ’ est l’un de ceux qui servent à hausser sa poitrine, ou à abaisser son diaphragme , et' que le muscle E est son contraire; et que* les esprits animaux qui sont dans la concavité de sbn cerveau marqué m, coulant par le pore ou petit canal marqué n , qui deig, êure* naturellement toujours ouvert, se vont ; d’abord dans le tuyau BF , où , abaissant

la petite peau F, ils font que ceux du muscle E viennent enfler le muscle d.

Pensez après cela qu’il y a certaines peaux autour de ce muscle d qui le pressent de plus en plus à mesure qu’il s’enfle , et qui sont tellement disposées , qu’avant que tous les esprits du muscle E soient passés vers lui, elles arrêtent leur c< et les font comme regorger par le tuyau 1 sorte que ceux du canal n s’en détournent; au moyen de quoi s’allant rendrd dans le tuyàii cg, qu’ils ouvrent en même temps, ils font enfler le musclé* E , et désenfler le muscle d; ce qu’ils continuent de faire aussi long-temps que dure l’impétuosité dont les esprits contenus dans le 'muscle d, pressés par les peaufclqui l’^lvironnent , tendent à en sortir; puis, quand cette impétuosité* n’a plus de force , ils reprennent d’eux-mêmeé leur cours par le tuyau B F, et ainsi ne cessent de faire enfler et désenfler alternativement ces deux muscles. Ce

» Voyez planche II , figure 3.

^HOMME. 357

que \ous devez juger aussi des autres muscles qui servent à même effet ; et penser qu’ils sont tous tellement disposés , que , quand ce sont les semblables à d qui s’enflent, l’espace qui contient les poumons s’élargit, ce qui est cause que l’air entre dedans , tout de même que dans un soufflet que l’on

ouvre; et que, quand ce sont leurs contraires, cet espace se rétrécit, ce qui est cause que l’air en ' ressort. . ,

Pour entendre aussi- comment cette machine avale les viandes qui se trouvent au fond de sa bouche, pensez que le muscle d est l’un de ceux qui haussent la racine de sa langue , et tiennent ouvert le passage par où l’air quelle respire doit entrer xlans son poumon, et que le muscle E est son contraire , qui sert à fermer ce passage , et par même moyen à ouvrir celui par où les viandes qui sont dans sa bouche doivent descendre dans son estor mac , ou biën à hausser la pointe de sa langue qui les y pousse , et que les esprits animaux qui viennent de la conotvité de son cerveau m , par le pore ou petit cariai n , qui demeure naturellement tou- • jours ouvert, se vont rendre tout droit dans le tuyau B F, au moyen de quoi ils font enfler le muscle d; et enfin que ce muscle demeure toujours ainsi enflé pendant qu’il 11e se trouve aucunes viandes au fond de la bouche qui le puissent presser, mais qu’il est tellement disposé que, lorsqu’il

L HOM ME

s’y en trouve quelques unes , les esprits qu’il contient regorgent aussitôt par le tuyau BF, et font que ceux qui viennent par le canal n entrent par le tuyau cg dans le muscle E, où se vont aussi rendre ceux du muscle d ; et ainsi la gorge s’ouvre et les viandes descendent dans l’estomac, puis incontinent après les esprits du canal n reprennent * leur cours par BF comme devant.

A l’exemple de quoi vous pouvez aussi entendre comment cette machine peut éternuer , bâiller , tousser , et faire les mouvements nécessaires à rejeter divers autres excréments.

Pour entendre après cela comment elle peut être incitée par les objets extérieurs qui frappent les organes de ses sens , à mouvoir en mille autres façons tous ses membres, pensez que les petits filets que je vous ai déjà tantôt dit venir du plus intérieur de son cerveau , et composer la moelle de ses nerfs, sont tellement disposés en toutes celles de ses parties qui servent d’organe à quelque sens , qu’ils y peuvent très facilement èire mus par les objets de ses sens; et que, lorsqu’ils 'y sont mus tant soit peu fort , ils tirent au même instant les parties du cerveau d’où ils viennent, et ouvrent par même moyen les entrées de certains pores qui sont en la superficie intérieure de ce cerveau par où les esprits animaux qui sont dans ses concavités commencent aussitôt à prendre leur cours.

et se vont rendre par eux dans les nerfs et dans les muscles , qui servent à faire en cette machine des mouvements tout semblables à ceux auxquels nous sommes naturellement incités lorsque nos sens sont touchés en même sorte. 1

Comme , par exemple , si le feu A’ se trouve proche du pied B, les petites parties de ce feu, qui se meuVent, comme vous savez, très promptement,

ont. la force» de mouvoir avec soi l’endroit de la

peau de ce pied qu’elles touchent; et, par ce moyen, tirant le petit filet cc, que vous voyez y être attaché, elles ouvrent au même instant l’entrée* du pore de, contre lequel ce petit filet se termine, ainsi que, tirant l’un des bouts d’une corde', on fait sonner en même temps la cloche qui pend à l’autre bout. f. . r

Or l’entrée du pore ou petit conduit de étant ainsi ouverte, les esprits animaux de la concavité F entrent dedans, et sont portés par lui, partie dans les muscles qui servent à retirer ce pied de ce feu , partie dans ceux qui servent à tourner les yeux et la tète pour le regarder , et partie en ceux qui servent à avancer les mains et à plier tout le corps pour y apporter du secours.

Mais ils peuvent aussi être portés, par ce même Conduit de, en plusieurs antres muscles; et ,, avant que je m’arrête à vous expliquer plus exactement

’ Voyez planche II, ligure

36o l’homme.

en quelle sorte les esprits animaux suivent leur cours par les pores du cerveau, et comment ces pores soint disposés , je veux vous parler ici en particulier de tous les sens , tels qu’ils se trouvent en cette machine et vous dire comment ils se rapportent aux nôtres.

Sachez donc , premièrement , qu’il y a un grand . nombre de petits filets semblables à cc, qui commencent tous à se séparer les uns des autres* dès la superficie intérieure de son cerveau, d’où ils prennent leur origine, et qui , s’allant de là épanê'dre par tout le reste de son corps, y servent d’organe pour le sens de l’attouchement. Car, encore que pour l’ordinaire ce ne soit pas eux qui soient immédiatement touchés par les objets extérieurs , mais les peaux qui les environnent, il n’y a pas toutefois plus d’apparence de penser que ce sont ces peaux qui sont les organes du sens, que de penser, lorsqu’on manie quelque corps étant ganté, que ce sont les gants qui servent pour le sentir.

Et remarquez qu’encore que les filets dont je vous parle soient fort déliés , ils ne laissent pas de passer sûrement depuis le cerveau jusques aux membres qui en sont les plus éloignés , sans qu’il se trouve rien entre deux qui les rompe ou qui empêche leur action en les pressant , quoique côs membres se plient cependant en mille diverses façons , d’autant qu’ils sont enfermés dans les mêmes

. • ' l’homme. 36i

flÜ. illl - •

petits tuyaux qui portent les esprits animaux dans les muscles, et que ces esprits, enflant toujours quelque peu ces tuyaux , les empêchent d’y être pressés, et même qu’ils les font toujours tendre autant qu’ils peuvent , en tirant du cerveau , d’où ils viennent , vers les lieux où ils se terminent.

Or je vous dirai que quand Dieu unira une âme raisonnable à cette machine, ainsi que je prétends vous dire ci-après, il lui donnera son siège principal dans le cerveau , et la fera de telle nature que, selon les diverses façons que les entrées des pores qui sont, en la superficie intérieure de ce cerveau seront ouvertes par l’entremise des nerfs, elle aura divers sentiments.

* Comme, premièrement, si les petits filets qui composent la moelle de ces nerfs sont tirés avec tant de force qu’ils se rompent et se séparent de. la partie à laquelle ils étoient joints , en sorte que la structure de toute la machine en soit en quelque façon moins accomplie, le mouvement qu’ils causeront dans le cerveau donnera occasion à l ame, à qui il importe que le lieu de sa demeure se conserve , d’avoir le sentiment de la douleur.

Et s’ils sont tirés par une force presque aussi grande que la précédente, sans que toutefois ils se rompent ni se séparent aucunement des parties auxquelles ils sont attachés, ils causeront un mouvement dans le cerveau , qui , rendant témoignage

56a l’homme.

de la bonne constitution des autres membres , donnera occasion à l’âme de sentir une certaine volupté corporelle qu’on nomme chatouillement , et qui , comme vous voyez , étant fort proche de la douleur en sa cause, lui est toute contraire en son effet. ,

Que si plusieurs de ces petits filets sont tirés ensemble également, ils feront sentir à l’âme que la superficie du corps qui touche le membre où ils se terminent est polie , et ils la lui feront sentir inégale et quelle est rude , s’ils sont tirés inégalement.

Que s’ils ne sont qu’ébranlés quelque peu séparément l’un de l’autre, ainsi qu’ils sont continuellement par la chaleur que le cœur communique aux autres membres, l’âme n’en aura aucun senti-, ment, non plus que de toutes les autres actions qui sont ordinaires; mais si ce mouvement est augmenté ou diminué en eux par quelque cause extraordinaire, son augmentation fera avoir à l’âme le sentiment de la chaleur j et sa diminution celui delà froideur ; et enfin, selon les autres diverses

façons qu’ils seront mus, ils lui feront sentir toutes les autres qualités qui appartiennent à l’attouchement en général, comme Y humidité y la sécheresse , la pesanteur , et semblables.

Seulement faut -il remarquer qu’encore qu’ils soient fort déliés et fort aisés à mouvoir , ils ne le sont pas toutefois tellement qu’ils puissent rap-

l’homme.

porter au cerveau toutes les plus petites actions qui soient en la nature , mais que les moindres qu’ils lui rapportent sont celles des plus grossières parties des corps terrestres ; et même qu’il peut y avoir quelques uns de ces corps dont les parties, quoique assez grosses, ne laisseront pas de se glisser contre ces petits filets si doucement qu’elles les presseront ou couperont tout-à-fait , sans que leur action passe jusqu’au cerveau ; tout de même qu’il , y a certaines drogues qui ont la force d’assoupir^*i même de corrompre ceux de nos membres contre qui elles sont appliquées , sans nous en faire avoir aucun sentiment.

Mais les petits filets qui composent la moelle des nerfs de la langue, et qui servent d’organe pour le goût en cette machine , peuvent être mus par de moindres actions que ceux qui ne servent que pour l’attouchement en général , tant à cause qu’ils sont un peu plus déliés , comme aussi parceque les» peaux qui lés couvrent sont plus tendres.

Pensez , par exemple , qu’ils peuvent être mus en quatre diverses façons , par les parties des sels , des eaux aigres, des eaux communes, et des eaux-de-vie , dont je vous ai ci-dessus expliqué les grosseurs et les figures, et ainsi qu’ils peuvent faire sentir à l’âme quatre sortes de goûts diflérents ; d’autant que les parties des sels étant séparées l’une de l’autre , et agitées par l’action de la salive, entrent de pointe , et

l’homme.

sans se plier, dans les pores qui sont en la peau de la langue; celles des eaux aigres s’y coulent de biais, eu tranchant ou incisant les plus tendres de ses parties , et obéissant aux plus grossières ; celles de l’eau douce ne font que se glisser par-dessus, sans inciser aucunes de ses parties, ni entrer fort avant dans ses pores ; et , enfin , celles de l’eau-de-vie étant fort petites y pénètrent les plus avant de toutes , et s’y meuvent avec une très grande vitesse. D’où il vous aisé de juger comment lame pourra sentir toutes les autres sortes de goûts , si vous considérez eu combien d’autres façons le§ petites parties des corps terrestres peuvent agir contre la langue.

Mais ce qu’il faut ici principalement remarquer, c’est que ce sont les memes petites parties des viandes , qui étant dans la bouche peuvent entrer dans les pores de la langue, et y émouvoir le sentiment du goût , lesquelles étant dans l’estomac peuvent passer dans le sang, et de là s’aller joindre et unir à tous, les membres; et même qu’il n’y a que celles qui chatouillent la langue modérément , et qui pourront par ce moyen faire sentir à l’âine un goût agréable , qui soient entièrement propres à cet effet.

Car , pour celles qui agissent trop ou trop peu , comme elles ne sauroient faire sentir qu’un goût trop piquant ou trop fade , aussi sont-elles trop pénétrantes ou trop molles pour entrer en la

l’homme.

composition du sang , et servir à l’entretenement de quelques membres. Et pour celles qui sont si grosses, ou jointes si fort l’une à l’autre qu’elles ne peuvent être séparées par l’action de la salive , ni aucunement pénétrer dans les pores de la langue , pour agir contre les petits fdets des nerfs qui y servent pour le goût , autrement que contre ceux des autres membres qui servent pour l’attouchement général ,et qui n’ont point aussi de pores en elles-mêmes où les petites parties de la langue, ou bien pour le moins celles de la salive dont elfe est humectée , puissent entrer; comme elles ne pourront faire sentir à lame aucun goût, ni saveur, aussi ne sont-elles pas propres pour l’ordinaire à être mises dans l’estomac.

Et ceci est si généralement vrai, que souvent, à mesure que le tempérament de l’estomac se change, la force du goût se change aussi; en sorte qu’une .viande qui aura coutume de sembler à l’âme agréable au goût, lui pourra même quelquefois sembler fade ou amère : dont la raison est que la salive qui .vient de l’estomac, et qui retient toujours les qua^ lités de l’humeur qui y abonde , se mêle avec les • petites parties des viandes qui sont dans la bouche , et contribue beaucoup à leur action.

Le sens de Y odorat dépend aussi de plusieurs petits filets qui s’avancent de l'a base du cerveau vers le nez, au-dessous de ces deux petites parties

l’homme.

366 l’homme. s

toutes creuses que les anatomistes ont comparées aux bouts des mamelles d’une femme , et qui ne diffèrent en rien des nerfs qui servent à l’attouchement et au goût , sinon qu’ils ne sortent point hors de la concavité de la tète qui contient tout le cerveau, et qu’ils peuvent être mus par des parties terrestres encore plus petites que les nerfs de la langue , tant à cause qu’ils sont un peu plus déliés , comme aussi à cause qu’ils sont plus immédiatement touchés par les objets qui les meuveift.

Car vous devez savoir que lorsque cette machine respire , les plus subtiles parties de l’air qui lui entrent par le nez pénètrent par les pores de l’os qu’on nomme spongieux, sinon jusqu’au dedans des concavités du cerveau , pour le moins jusqu’à l’espace qui est entre les deux peaux qui l’enveloppent, d’où elles peuvent ressortir en même temps par le palais; comme réciproquement, quand l’air sort de la poitrine , elles peuvent entrer dans cet, espace par le palais, et en ressortir par le nez ; et qu’à l’entrée de cet espace elles rencontrent les ex- ^•émités de ces petits filets toutes nues , ou seule-, •ment couvertes d’une peau qui est extrêmement déliée, ce qui fait qu’elles n’ont pas besoin de beaucoup de force pour les mouvoir.

Vous devez aussi savoir que ces pores sont tellement disposés, et si étroits, qu’ils ne laissent passer jusqu’à ces petits filets aucunes parties terres-

très qui soient pins grosses que celles que j’ai cidessus nommées odeurs pour cè sujet ; si ce n’est peut-être aussi quelques unes de celles qui composent les eaux-de-vie, à cause que leur figure les rend fort pénétrantes.

Enfin , vous devez savoir qu’entre ces parties terrestres extrêmement petites, qui se trouvant toujours en plus grande abondance dans l’air qu’en aucun des autres corps composés, il n’y a que celles qui sont un peu plus ou moins grosses que les autres, ou qui, à raison de leur figure, sont plus ou moins aiséesà mouvoir, qui pourront donner occasion à l’âme d’avoir les divers sentiments des odeurs : et même il n’y aura que celles en qui ces excès sont fort modérés et tempérés l’un par l’autre , qui lui en feront avoir d’agréables. Car pour celles qui n’agissent qu’à l’ordinaire , elles ne pourront aucunement être senties; et celles qui agissent avec trop ou trop peu de force ne lui pourront être que déplaisantes.

Pour les petits filets qui servent d’organe au sens de l 'ouïe , ils n’ont pas besoin d’être si déliés que les précédents^ mais il suffit de penser qu’ils sont tellement disposés au fond des concavités des oreilles, qu’ils peuvent facilement être mus tous ensemble, et d’une même façon, par les petites secousses dont l’air de dehors pousse une certaine peau fort déliée, qui est tendue à l’entrée de ces

concavités, et qu’ils ne peuvent être touchés par

aucun autre objet que par l’air qui est au-dessous

de cette peau , car ce seront ces petites secousses qui, passant jusqu’au cerveau par l’entremise de ces nerfs, donneront occasion à l’âme de concevoir l’idée des sons.

Et nqtez qu’une seule d’entre elles ne lui pourra faire ouïr autre chose qu’un bruit sourd , qui passe en un moment, et dans lequel il n’y aura point d’autre variété, sinon qu’il se trouvera plus ou moins grand, selon que l’oreille sera frappée plus ou moins fort; mais que lorsque plusieurs s’entresuivront, ainsi qu’on voit à l’œil que font les tremblements des cordes et des cloches quand elles sonnent, alors ces petites secousses composeront un son que l’âme jugera plus doux ou plus rude, selon qu’elles seront plus égales ou plus inégales entre elles; et quelle jugera plus aigu ou plus grave , selon qu’elles seront plus promptes à s’entre-suivre, ou plus tardives : en sorte que, si elles sont de la moitié, ou du tiers, ou du quart, ou d’une cinquième partie ; etc., plus promptes às’entre-suivre une fois que l’autre, elles composeront un son que l’âme jugera plus aigu d’une octave, ou d’une quinte , ou d’une quarte , ou d’une tierce majeure, etc. Et, enfin, plusieurs sons mêlés ensemble seront accordants ou discordants, selon qu’il y aura plus ou moins de rapport, et qu’il se

«le

trouvera des intervalles plus égaux ou plus inégaux entçe les petites secousses qui les composent.

Corome, par exemple, si les divisions des lignes ' A,B,C,D,E,F,G,H, représentent les petites secousses qui composent autant de divers sons, il est aisé à juger que ceux qui sont représentés par les lignes G et H ne doivent pas être si doux à l’oreille que les, autres , ainsi que les parties raboteuses d’une pierre ne le sont pas tant à l’attouchement que celles d’un miroir bien poli; et il faut penser que B représente un son plus aigu que A d’une octave , C d’une quinte, D d’une quarte, E d’une tierce majeure , et F d’un ton aussi majeur; et remarquer qu’A et B joints ensemble, ou ABC, ou ABD, ou même ABCE , sont beaucoup plus accordants que ne sont A et F, ou ACD, ou ADE, etc. Ce qui me semble suffire pour montrer comment l’âme qui sera en la machine que je vous décris , pourra se plaire à une musique qui suivra toutes les mêmes règles que la nôtre , et comment même elle pourra la rendre beaucoup plus parfaite, au moins si l’on considère que ce ne sont pas absolument les choses les plus douces qui sont les plus agréables aux sens, mais celles qui les chatouillent d’une façon mieux tempérée , ainsi que le sel et le vinaigre sont souvent plus agréables à la langue que l’èau douce ;

' Voyez planche III, ligure 1.

370 , LHOMltfE^

et cfest ce’ qui fait que la musique reçoit les tierces et les sextes , et même quelquefois les dissonances , aussi bien que les unissons, les octaves, et les quintes.

Il reste encore le sens de la vue , que j’ai besoin d’expliquer un peu plus exactement que les autres, à cause qu’il sert davantage à mon sujet. Ce sens dépend aussi en cette machine de deux nerfs, qui doivent sans doute être composés de plusieurs petits filets , les plus déliés et les plus aisés à mouvoir qui piflssent être; d’autant qu’ils sont destinés à rapporter au cerveau ces diverses actions des parties du second élément , qui , suivant ce qui a été dit ci-dessus, donneront occasion a lame, quand elle sera unie à cette machine, de concevoir les diverses idées des couleurs et de la lumière.

Mais pourceque la structure de l’œil aide aussi à cet effet , il est ici besoin que je la décrive ; et pour plus grande facilite je tacherai de le faire en peu de mots, en laissant tout à dessein plusieurs particularités superflues que la curiosité des anatomistes y remarque.

ABC’ est unè peau assez dure et épaisse qui compose comme un vase rond dans lequel toutes les autres parties de lœil sont contenues, DE1* en est une autre plds déliée, qui est tendue ainsi qu’une tapisserie au dedans de la précédente; GUI

» Voyez planche Iil , figore a.

* l’homme. 071

est le nerf dont les petits filets HG , HI, étant épars tout autour, depuis H jusques à G et I, couvrent entièrement le fond de l’œil. K, L, M, sont trois sortes de glaires, ou humeurs extrêmement claires et transparentes , qui remplissent tout l’espace contenu au dedans de ces peaux, et qui ont chacune la figure que vous voyez ici représentée.

En la première peau la partie B G B est transpa- . rente et un peu plus voûtée que le reste, et la réfraction des rayons qui entrent dedans s’y fait vers la perpendiculaire; en la deuxième peau, la superficie intérieure de la partie E F, qui regarde le fond de l’œil , est toute noire et obscure, et elle a au milieu un petit trou rond ? qui est ce qu’on nomme la prunelle , et qui paroit si noir au milieu de l’œil quand on le regarde par dehors. Ce trou n’est pas toujours de même grandeur, car la partie EF de la peau dans laquelle il est, nageant librement dans l’humeur K, qui est fort liquide, semble être comme un petit muscle, qui s’élargit ou s’étrécit par la direction du cerveau, selon que l’usage le requiert.

La figure de l’humeur marquée L, qu’on nomme l'humeur cristalline , est semblable à celle de ces verres que j’ai décrits au traité de laDioptrique, par le moyeg» desquels tous les rayons qui viennent d’un certainpoint se rassemblent à un autre certain point, et sa matière est moins molle ou plus ferme, et cause

jn2 L HOMME»

par conséquent une plus grande réfraction que celle des deux autres humeurs qui l’environnent.

E, N sont de petits filets noirs, qui viennent du dedans de la peauD, E, F, et qui embrassent tout autour cette humeur cristalline, qui sont comme autant de petits tendons par le moyen desquels sa figure se peut changer , et se rendre un peu plus plate, ou plus voûtée, selon qu’il est de besoin. Enfin oo sont six ou sept muscles attachés à l’œil par dehors , et qui le peuvent mouvoir très facilement et très promptement de tous côtés.

Or la peau BCB et les trois humeurs K, L, M étant fort claires, et transparentes , n’empèchent point que les rayons de la lumière qui entrent par le trou de la prunelle ne pénètrent jusqu’au fond de l’œil , où est le nerf, et qu’ils n’agissent aussi facilement contre lui, comme s’il étoit toutà-fait à découvert; et elles servent à le préserver des injures de l’air et des autres corps extérieurs , qui le pourroient facilement offenser s’ils le touchoient , et de plus à faire qu’il demeure si tendre et si délicat, que ce n’est pas merveille qu’il puisse être mû par des actions si peu sensibles, comme sont celles que je prends ici pour les couleurs.

La courbure qui est en la partie d?la prqpaière peau, marquée BCB, et la réfraction qui s’y fait, est cause que les rayons qui viennent des objets

l’homme. 3^3

qui sont vers les côtés de l’œil peuvent entrer par la prunelle; et ainsi que , sans que l’œil se remue , l’âme pourra voir plus grand nombre d’objets qu’elle ne pourroit faire sans cela : car, par exemple, si le rayon PBKq ne se courboit pas au point B, il ne pourroit passer entre les points FF pour parvenir jusques au nerf.

La réfraction qui se fait en l’humeur cristalline sert à rendre la vision plus forte , et ensemble plus distincte : car vous devez savoir que la figure de çette humeur est tellement compassée, eu égard aux réfractions qui se font dans les autres parties de l’oeil , et à la distance des objets , que lorsque la vue est dressée vers quelque point déterminé d’un objet , elle fait que tous les rayons qui viennent de ce point, et qui entrent dans l’œil par le trou de la prunelle , se rassemblent en un autre point au fond de l’œil, justement contre l’une des parties du nerf qui y est , empêche par même moyen qu’aucun des autres rayons qui entrent dans l’œil ne touche la même partie de ce nerf.

Par exemple, l’œil étant disposé à regarder le point R1, la disposition de l'humeur cristalline fait que tous les rayons R. N S , RLS, etc., s’assemblent justement au point S, et empêche par même * moyen qu’aucun de ceux qui viennent (les points

T et X, etc., n’y parvienne; car elle assemble

1 Voyez, planche III , figure 3.

3^4 l’homme.

aussi tous ceux du point T environ le point V, ceux du point X environ le point Y, et ainsi des autres; au lieu que, s’il ne se faisoit aucune réfraction dans cet œil , l’objet R n’enverroit qu’un seul de ses rayons au point S, et les autres s’épandroient çà et là en tout l’espace YY ; et de même les points T et X , et tous ceux qui sont entre deux , enverroient chacun un de leurs rayons vers ce même point S.

Or il est bien évident que l’objet R doit agir plus fort contre la partie du nerf qui est ^ ce point S lorsqu’il y envoie grand nombre de rayons que s’il n’y en envoyoit qu’un seul , et que cette partie du nerf S doit rapporter plus distinctement et plus fidèlement au cerveau l’action de cet objet R lorsqu’elle ne reçoit des rayons que de lui seul que si elle en recevoit de divers autres.

La couleur noire, tant de la superficie intérieure de la peau EF que de5. petits filets EN , sert aussi à rendre la vision plus distincte : car, suivant ce qui a été dit ci-dessus de la nature de cette couleur, elle amortit la force des rayons qui se réfléchissent du fond de l’œil vers le devant , et empêche que de là ils ne retournent derechef vers le fond de l’œil , où ils pourroient apporter de îa confusion. Par exemple, les rayons de l’objet X donnant au point Y contre le nerf qui est blanc , sè réfléchissent de là de tous cotés vers N et vers F ,

l’hommt.

<l’où ils poiirroient derechef se réfléchir vers S et vers Y, et y troubler l’action des points R et T^i les corps N et F n’étoient pas noirs.

Le changement de figure qui se /ait en l’humeur cristalline sert à ce que les*objets qui sont à diverses distances puissent peindre distinctement leurs images au fond de l’œil : car, suivant ce qui a été dit au traité de la Dioptrique, si, par exemple, l’humeur LU ' est de telle figure quelle fasse que Ions les rayons qui partent du point R aillent justement toucher le nerf au point S , la même humeur, sans être changée , ne pourra faire que ceux du point T qui est plus proche , ou du point X qui est plus éloigné , y aillent aussi ; mais elle fera que le rayon TL ira vers H, etTN vers G; et au contraire que XL ira vers G, et XN vers H, et ainsi des autres:si bien que, pour représenter distinctement le point X , il est besoin que toute la figure de cette hume^/NL se change, et quelle devienne un peu plusplate, comme celle qui est marquée I; et pour représenter le point T, il est besoin qu’elle devienne un peu plus voûtée , comme celle qui est marquée F.

Le changement de grandeur qui arrive à la prunelle sert à modérer la force de la vision ; cac .-il est besoip qu’elle soit plus petite quand la lumière est trop vivè , afin qu’il n’entre pas tant de rayons

' Voyez planche 111, ligure 4-

5n6 l’homme.

dans l’œil que le nerf n’en puisse être offensé ; et qn’elle soit plus grande quand la lumière est trop foible, afin qu’il y en entre assez pour être sentis. Et de plus , posant que la lumière demeure égale, il est besoin que la prunelle soit plus grande quand l’objet que l’œil regarde est éloigné que quand il est proche : car, par exemple , s’il n’entre qu’autant de rayons du point R 1 par la prunelle de l’œil 7 qu’il en faut pour pouvoir être sentis, il est besoin qu’il en entre tout autant dans l’œil 8 , et par conséquent que sa prunelle soit plus grande.

La petitesse de la prunelle sert aussi à rendre la vision plus distincte; car vous devez savoir que, quelque figure que puisse avoir l’humeur cristalline , il est impossible quelle fasse que les rayons qui viennent de divers points de l’objet s’assemblent tous exactement en autant d’autres divers points : mais que si ceux du même point R , par exemple, s’assemblent justement a^ point S, il n’y aura du point T que ceux qui passent par la circonférence et par le centre de l’un des cercles qu’on peut décrire sur la superficie de cette humeur cristalline qui se puissent assembler exactement au point Y ; et par conséquent que les autres , qui seront d’autant moindres en nombre que la prunelle sera plus petite, allant toucher le nerf en d’autres points, ne pourront manquer d’y apporter

l’homme.

de la confusion ; d’où vient que si la vision d’un même œil est moins forte une fois que l’autre, elle sera aussi moins distincte , soit que cela vienne de l’éloignement de l’objet , soit de la débilité de la lumière, parceque la prunelle étant plus grande quand elle est moins forte , cela rend aussi la vision plus confuse. *

De là vient aussi que l’âme ne pourra jamais voir très distinctement qu’un seul point de l’objet à chaque fois, savoir celui vers lequel toutes les parties de l’œil seront dressées pour lors , et que les autres lui paroîtront d’autant plus confus qu’ils seront plus éloignés de celui-ci : car, par exemple , si les rayons du point R s’assemblent tous exactement au point S , ceux du point X s’assembleront encore moins exactement vers Y que ceux du point T ne s’assembleront vers Y; et il faut juger ainsi des autres , à mesure qu’ils sont plus éloignés du point R. Mais les muscles o , o 1 , tournant l’œil très promptement de tous côtés , servent à suppléer à ce défaut : car ils peuvent en moins de rien l’appliquer successivement à tous les points de l’objet , et ainsi faire que l’âme les puisse voir tous distinc-. tement l’un après l’autre.

Je n’ajoute pas ici particulièrement ce que <*est •

qui pourra donner occasion à cette âme de con- ®

cevoir toutes les différences des couleurs , car j’en

' Voyez planche IU , ligure a. ,

l’homme.

ai déjà assez parié ci-dessus ; et je ne dis pas aussi quels objets de la vue lui doivent être agréables ou désagréables; car, de ce que j’ai expliqué des autres sens , il vous est facile à entendre que la lumière trop forte doit offenser les yeux, et que la modérée les doit récréer, et qu’entre les couleurs , la verte , qui consiste en l’action la plus modérée (qu’on peut nommer par analogie la proportion d’un à deux), est comme l’octave entre les consonnances de la musique, ou le pain entre les viandes que l’on mange , c’est-à-dire celle qui est le plus universellement agréable ; et enfin que toutes ces diverses couleurs de la mode , qui récréent souvent plus que le vert , sont comme les accords et les passages d’un air nouveau , touché par quelque excellent joueur de luth, ou les ragoûts d’un bon cuisinier, qui chatouillent bien davantage le sens, et lui font sentir d’abord plus de plaisir, mais aussi qui le lassent beaucoup plus tôt que ne font les objets simples et ordinaires.

Seulement faut-il encore que je vous die ce que c’est qui donnera moyen à lame de sentir la situation, la figure, la distance, la grandeur, et autres semblables qualités qui ne se rapportent pas à un seitl sens eu particulier, ainsi que font celles dont j’ai parlé jusques ici , mais qui sont communes à l’attouchement et à la vue, et même en quelque façon aux autres sens.

j êê

L HOMME

Remarquez donc , premièrement, que si la main . A’, par exemple, touche le corps C, les parties du cerveau B, d’où viennent les petits filets de ses nerfs, seront autrement disposées que si elle en touchoit un qui fut d’autre figure , ou d’autre grandeur, ou situé en une autre place ; et ainsi que l’âme pourra connoître par leur moyen la situation de ce corps, et sa figure, et sa grandeur, et toutes les autres semblables qualités. Et que tout de même, si l’œil D’ est tourné vers l’objet E, l’âme pourra connoître la situation de cet objet , d’autant que les nerfs de cet œil seront disposés d’une autre sorte que s’il étoit tourné vers ailleurs ; et quelle pourra .connoître sa figure, d’autant que les rayons du point î, s’assemblant au point 2, contre le nerf nommé optique , et ceux du point 5 au point 4 » et ainsi des autres , y en traceront une qui se rapportera exactement à la sienne ; et quelle pourra connoître la distance du point *r„ par exemple , d’autant que la disposition de riuimeur cristalline sera d’autre figure, pour faire que tous les rayons qui viennent de ce point s’assemblent au fond de l’œil justement au point 2, que je suppose en être le milieu , que s’il en étoit plus proche ou plus éloigné , ainsi qu’il a tantôt été dit ; et de plus qu’elle connoîtra celle du point 5, et de tous les

1 Voyez planche IV , figure 2.

3 Voyez planche IV , figure 3.

L HOMME

autres dont les rayons entreront dans l’œil en même temps , parceque l’humeur cristalline étant ainsi disposée , les rayons de ce point 3 ne s’assembleront pas si justement au point \ , que ceux du point 1 au point 2 , et ainsi des autres, et que leur action ne sera pas du tout si forte à proportion , ainsi qu’il a aussi tantôt été dit. Et enfin que l’âme pourra connoître la grandeur des objets de la vue, et toutes leurs autres semblables qualités , par la seule connoissance quelle aura de la distance et de la situation de tous leurs points ; comme aussi réciproquement elle jugera quelquefois de leur distance par l’opinion qu’elle aura de leur grandeur.

Remarquez aussi que si les deux mains f et g tiennent chacune un bâton i et h , dont elles touchent l’objet R ’ , encore que l’âme ignore d’ailleurs la longueur de ces bâtons , toutefois , parcequ’elle saura la distance qui est entre les deux points f et g , et la grandeur des angles fgh et gfi , elle pourra connoître, comme par une géométrie naturelle, où est l’objet R ; et tout de même, si les deux yeux L et M sont tournés vers l’objet N 1 , la grandeur de la ligne LM, et celle des deux angles LMN, MLN, lui feront connoître où est le point N.

* Voyez planche IV, figure 4.

* Voyez planche IV, figure 5.

l’homme. * 38 1

Mais elle pourra aussi assez souvent se tromper en tout ceci i car, premièrement, si la situation de la main, ou de l’oeil , ou du doigt, est contrainte par quelque cause extérieure, elle ne s’accordera pas si exactement avec celle des petites parties du cerveau d’où viennent les nerfs, comme si elle ne dépendoit que des muscles ; et ainsi lame , qui ne la sentira que par l’entremise des parties du cerveau , ne manquera pas pour lors de se tromper.

Comme, par exemple, si la main f étant de soi disposée à se tourner vers o’, se trouve contrainte par quelque force extérieure à demeurer tournée vers K., les parties du cerveau d’où viennent ses nerfs ne seront pas tout-à-fait disposées en même sorte que si c’étoit par la force de ses m^ÆIes que la main fût ainsi tournée vers R, ni auss^m m#ie sorte que si elleétoit véritablement tournée vers o, mais d’une façon moyenne entre ces deux , savoir en même sorte que si elle, étoit tournée vers P ; et ainsi la disposition que cette contrainte donnera aux parties du cerveau , fera juger à lame que l’ob- . jet K est au point P, et qu’il est autre que celui qui est touché par la main g.

. Tout de même Si l’oeil MJ est détourné par force de l’objet N, et disposé comme s’il devoit regarder vers q, l’âme jugera que l’œil est tourné vers R;

' Voyez planche IV , figure 6!

• ’ Voyez planche IV , ligure i.

* l’homme.

et pourcequ’en cette situation les rayons de l’objet N entreront dans l’œil , tout de même que fe- ■ roient ceux du point S si l’œil étoit véritablement tourné vers R, elle croira que cet objet N est au point S, et qu’il est autre que celui qui est regardé par l’autre oeil.

Tout de même aussi les deux doigts t et v touchant la petite boule X 1 , feront juger à lame qu’ils en touchent deux différentes , à cause qu’ils sont croisés et retenus par contrainte hors de leur situation naturelle.

l)e plus , si les rayons ou autres lignes par l’entremise desquelles les actions des objets éloignés passent vers les sens sont courbées , lame , qui les suppoœm communément être droites, en tirera occ;®on*fl^se tromper; comme, par exemple, si le bâton HYa est courbé vers K, il semblera à lame que l’objet R , que ce bâton touche, est vers Y ; et si l’œil L 3 reçoit les rayons de l’objet N au travers du verre Z qui les courbe , il semblera à l’âme que cet objet est vers A; et tout de même si l’œil B4 reçoit les rayons du point D au travers du verre c, . que je suppose les plier tous en même façon que. * s’ils venoientdu point E, et ceux du point E comme .

’ Voyez planche V, ligure 2.

* Voyez planche V, figure 3.

3 Voyez planche V, figure /». * •

* Voyez planche V , figure 5. . ». ,

l’homme. 383

s’ils venoient du point G, et ainsi des autres, ij^ semblera à l’ànae que l’objet DF II est aussi éloigné et aussi grand que paroît EGI.

Et , pour conclusion , il faut remarquer que tous les moyens que lame aura pour connoître la distance des objets de la vue sont incertains ; car pour les angles LM N, MLN, et leurs semblables, ils ne changent quasi plus sensiblement quand l’objet est à quinze ou vingt pieds de distance; et, pour la disposition de l’humeur cristalline , elle change encore moins sensiblement sitôtque l’objet est plus de trois ou quatre pieds loin de l’œil ; et enfin , pour ce qui est de juger des éloignements par l'opinion qu’on a de la grandeur des objets , ou parceque les rayons qui viennent de leurs points ne s’assemblent pas si exactement au fond de l’œil lés uns que les autres, l’exemple des tableaux de perspective nous montre assez combien il est facile de s’y tromper ; car , lorsque leurs figures sont plus petites que nous ne nous imaginons qu’elles doivent être, et que leurs coideurs sont un peu obscures et leurs linéaments un peu confus , cela fait qu’elles nous paroissent de beaucoup plus éloignées et plus grandes qu’elles ne sont.

Or, après vous avoir ainsi expliqué les cinq sens * extérieurs tels qu’ils sont en cette machine , il faut aussi que je vous dise quelque chose de certains sentiments intérieurs qui s’y trouvent.

l’homme.

Lorsque les liqueurs que j’ai dit ci-dessus servir comme d’eau-forte dans son estomac, et y entrer sans cesse de toute la masse du sang par les extrémités des artères, n’y trouvent pas assez de viandes à dissoudre pour occuper "toute leur force, elles la tournent contre l’estomac même , et , agitant les petits filets de ses nerfs plus fort que de coutume , font mouvoir les parties du cerveau d’où ils viennent; ce qui sera cause que lame, étant unie à cette machine, concevra l’idée générale de la faim. Et si ces liqueurs sont disposées à employer plutôt leur action contre certaines viandes particulières que contre d’autres, ainsi que l’eau-forte commune dissout plus aisément les métaux que la cire, elles agiront aussi d’une façon particulière contre les nerfs de l’estomac , laquelle sera cause que lame concevra pour lors l’appétit de manger de certaines viandes plutôt que d’autres.

L’on peut ici remarquer la structure admirable de cette machine , qui est telle que la faim lui vient d’avoir été trop long-temps sans manger, dont la raison est que le sang se subtilise et devient plus âcre par la circulation ; d’où il arrive qué la liqueur qui va des artères dans son estomac agite et picote plus fort que de coutume les nerfs qui y sont, et même quelle les agite d’une certaine façon particulière, si la constitution du sang se trouve aussi avoir quelque chose de particu-

L HOMME

lier ; et c’est de là que viennent ces appétits désordonnés ou ces envies de femmes grosses. ) Or ces liqueurs s’assemblent principalement au fond de l’estomac, et c$st là quelles causent le sentiment de la faim.

Mais il monte aussi edntinuellement plusieurs de leurs parties vers le gosier; et lorsqu’elles n’y viennent pas en assez grande abondance pour l’humecter et remplir ses pores en forme d’eau , elles y montent seulement en forme d’air ou de fumée , et agissant pour lors contre ses nerfs d’autre façon que de coutume , elles causent un mouvement dans le cerveau qui donnera occasion à l’âme de concevoir l’idée de la soif. .

Ainsi lorsque le sang qui va dans le cœur est plus pur et plus subtil , et s’y embrase plus facilement qu’à l’ordinaire, il dispose le petit nerf qui y est en la façon qui est requise pour causer le sentiment de la joie , et en celle qui est requise pour causer le sentiment de la tristesse , quand ce sang a des qualités toutes contraires. , .

Et de ceci vous pouvez assez entendre ce qu’il y a en cette machine qui se rapporte à tous les autres sentiments intérieurs qui sont en nous ; si bien qu’il est temps que je commence à vous expliquer comment les esprits animaux suivent leur coursdans les concavités et dans les pores de son cerveau , et quelles sont les fonctions qui en dépeudçnt.

L HOMME

Si vous avez jamais eu la curiosité de voir de près les orgues de nos églises , vous savez comment les soufflets y poussent l’air en certains réceptacles qui , ce me semble, sont gommés à cette occasion les porte-vents , et comment cet air entre delà dans les tuyaux, tantôt dans les uns, tantôt dans les autres, selon les diverses façons que l’organiste remue les doigts sur le clavier ; or vous pouvez ici concevoir que le cœur et les artères qui poussent les esprits animaux dans les concavités du cerveau de notre machine sont comme les soufflets deces orgues , qui poussent l’air dans les portevents, et que les objets extérieurs, qui, selon les nerfs qu’ils remuent , font que les esprits contenus dans ces concavités entrent de là dans quelques uns de ces pores , sont comme les doigts de l’organiste, qui, selon les touches qu’ils pressent, font que l’air' entre des porte - vents dans quelques tuyaux. Et comme l’harmonie des orgues ne dépend point de cet arrangement de leurs tuyaux que l’on voit par dehors , ni de la figure de leurs porte-vents ou autres parties , mais seulement de trois choses , savoir de l’air qui vient des soufflets, des tuyaux qui rendent le son, et de la distribution de cet air dans les tuyaux; ainsi je veux vous avertir que les fonctions dont il est ici question ne dépendent aucunement de la figure extérieure de toutes cés parties visibles que les ana-

• . l’homme. 087

tomistes distinguent en la substance du cerveau , ni de celle de ses concavités, mais seulement des esprits qui viennent du coeur, des pores du cerveau par où ils passent, et de la façon que ces esprits se distribuent dans ces pores; si bien qu’il est seulement ici besoin que je vous explique par ordre tout ce qu’il y a de plus considérable en ces trois choses.

Premièrement , pour ce qui est des esprits animaux , ils peuvent être plus ou moins abondants , et leurs parties plus ou moins grosses , et plus ou moins agitées, et plus ou moins égales entre elles une fois que l’autre ; et c’est par le moyen de ces quatre différences que toutes les diverses humeurs ou inclinations naturelles qui sontennous(auraoins en tant qu’elles ne dépendent point de la constitution du cerveau, ni des affections particulières de l’âme ) sont représentées en cette machine. Car si # * ces esprits sont plus abondants que de coutume, ils sont propres à exciter en elle des mouvements tout semblables à ceux qui témoignent en nous de la bonté 3 de la libéralité et de l 'amour ; et de semblables à ceux qui témoignent en nous de la conjiance ou de la hardiesse, si leurs parties sont plus fortes et plus grosses; et de la constance, si avec cela elles sont plus égales en figure, en force et en grosseur; et de la promptitude, de la diligence et du désir, si elles sont plus agitées ; et de la tranquillité

l’homme. '#

d’esprit, si elles sont plus égales en leur agitation. Comme au contraire ces mêmes esprits sont propres à exciter en elle des mouvements tout semblables à ceux qui témoignent en nous de la malignité, de la timidité, de V inconstance, de la tardiveté et de l'inquiétude, si ces mêmes qualités leur défaillent.

Et sachez que toutes les autres humeurs ou inclinations naturelles sont dépendantes de celles-ci: comme l’humeur joyeuse est composée de la promptitude et de la tranquillité d’esprit , et la bonté et la confiance servent à la rendre plus parfaite ; ï humeur triste est composée de la tardiveté et de l’inquiétude , et peut être augmentée par la malignité et la timidité ; l’humeur colérique est composée de promptitude et de l’inquiétude, et la malignité et la confiance la fortifient ; enfin, comme je viens de dire, la libéralité, la bonté et l’amour dépendent de l’abondance des esprits , et forment en nous * . cette humeur qui nous rend complaisants et bienfaisants à tout le monde; la curiosité et les autres ' désirs dépendent de l’agitation de leurs parties , et ainsi des autres.

Mais parceque ces mêmes humeurs, ou du moins les passions auxquelles elles disposent , dépendent aussi beaucoup des impressions qui se font dans la substance du cerveau , vous les pourrez ci-après mieux entendre; et je me contenterai ici de vous

l’homme. 38g

dire les causes d’où viennent les différences des esprits.

Le suc des viandes cpii passe de l’estomac dans les veines se mêlant avec le sang, lui communique toujours quelques unes de ses qualités, et, entre autres , il le rend ordinairement plus grossier quand il se mêle tout fraîchement avec lui ; en . .

sorte que pour lors les petites parties de ce sang ([lie le cœur envoie vers le cerveau , pour y composer les esprits animaux , ont coutume de n’être pas si agitées , ni si fortes, ni si abondantes, et par conséquent de ne rendre pas le corps de cette machine si léger, ni si alègre, comme il est quelque temps après que la digestion est achevée , et que le même sang ayant passé et repassé plusieurs fois * dans le cœur est devenu plus subtil.

L’air de la respiration se mêlant aussi en quelque façon avec le sang avant qu’il entre dans la concavité gauche du cœur , fait qu’il s’y embrase plus , fort , et y produit des esprits plus vifs et plus agités en temps sec qu’en temps humide : ainsi qu’on expérimente que pour lors toute sorte de flamme est # plus ardente.

Lorsque le foie est bien disposé, et qu’il élabore parfaitement le sang qui doit aller* dans le cœur , les# esprits qui sortent de ce sang en sont d’autant plus abondants et plus également agités; et s’il arrivé que le foie soit pressé par ses'uerfs, les plus subri-*

090 L HOMME

les parties du satig qu’il contient montant incontinent vers le cœur, produiront aussi des esprits plus abondants et plus vifs que de coutume, mais non pas si également agités.

Si le fiel, qui est destiné à purger le sang dé celles de ses parties qui sont les plus propres de toutes à • être embrasées dans le cœur, manque à faire son devoir , ou qu’étant resserré par son nerf la matière qu’il contient regorge dans les veines , les esprits en seront d’autant plus vifs , et avec cela plus inégalement agités.

Si la rate, qui, au contraire est destinée à purger le sang de celles de ses parties qui sont les moins propres à être embrasées dans le cœur, est mal disposée , ou qu’étant pressée par ses nerfs , ou par quelque autre corps que ce soit, la matière qu’elle contient regorge dans les veines, les esprits eu seront d’autant moins abondants et moins agités, et avec cela plus inégalement agités.

Enfin, tout cè qui peut causer quelque changement dans le sang en peut aussi causer dans les esprits. Mais, par-dessus tout, le petit nerf qui se termine dans le cœur pouvant dilater et resserrer tant les deux entrées par où le sang des veines et l’air du poumon y descend, que les deux sorties par 1 où ce sang s’exhale et s’élance dans les artères , peut causer mille différences en la nature des esprits ; ainsi que la chaleur de certaines lampes fermées ,

L HOMME

dont se servent les alchimistes, peut être modérée en plusieurs façons, selon qu’on ouvre plus ou moins, tantôt le conduit par ou l’huile ou autre aliment de la flamme y doit entrer, et tantôt celui par où la fumée en- doit sortir.

Secondement, pour ce qui est des pores du cerveau , ils ne doivent pas être imaginés autrement que comme les intervalles qui se trouvent entre les filets de quelque tissu : car en effet tout le cerveau n’est autre chose qu’un tissu composé d’une certaine façon particulière que je tâcherai ici de vous expliquer.

Concevez sa superficie AA ' , qui regarde les concavités EE, comme un réseuil ou lacis assez épais et pressé, dont toutes les mailles sont autant de petits tuyaux par où les esprits animaux peuvent entrer , et qui, regardant toüîours vers la glande H, d’où sortentces esprits, se peuvent facilement tourner çà et là vers les divers p’oints de cette glande, comme vous voyez qu’ils sont ici autrement tournés à l’endroit 48’ qu’à l’endroit 49*j pensez que de chaque partie de ce réseuil il sort plusieurs filets fort déliés dont les uns sont ordinairement plus longs que les autres; etqu’après que ces filets se sont diversement entrelacés en tout l’espace

' Voyez planche VI, figure i.

* Voyez planche VI, figure i.

■ 1 Voyez planche VI, figure 3.

L H OM M E

marqué B, les plus longs descendent vers D, puis de là composant la moelle des nerfs se vont épandre par tous les membres.

Pensez aussi que les principales qualités de ces petits filets sont de pouvoir assez facilement être pliés en toutes sortes de façons par la seule force des esprits qui les touchent, et quasi , comme s’ils étoient faits de plomb ou de cire, de retenir toujours les derniers plis qu’ils ont reçus, jusqu’à ce qu’on leur en imprime de contraires.

Enfin , pensez que les pores dont il est ici question ne sont autre chose que les intervalles qui se trouvent entre ces filets , et qui peuvent être diversement élargis et rétrécis par la force des esprits qui entrent dedans, selon qu’elle est plus ou moins grande et qu’ils sont plus ou moins abondants; et que les plus courts de ces filets se vont rendre en l’espacec, c%ù chacun se termine contre l’extrémité de quelqu’un des petits vaisseaux qui y sont, et en reçoit sa nourriture.

Troisièmement; mais, afin que je puisse plus commodément expliquer toutes les particularités de ce tissu, il faut ici que je commence à vous parler de la distribution de ces esprits.

Jamais ils ne s’arrêtent un seul moment en une place; mais à mesure qu’ils entrent dans les concavités du cerveau EE, par les trous dé la petite glande marquée H , ils tendent d’abord vers ceux

L HOMME

des petits tuyaux a, a , qui leur sont le plus directement opposés; et si ces tuyaux a, a ne sont pas assez ouverts pour les recevoir tous, ils reçoivent au moins les plus fortes et les plusvives de leurs parties, pendant que les pltisfoibles et superflues sont repoussées vers les conduits I, K,L, qui regardent les narines et le palais : à savoir les plus agitées vers I, par où, quand elles ont encore beaucoup de force , et qu’elles n’y trouvent pas le passage assez libre, elles sortent quelquefois avec tant de violence qu’elles chatouillent les parties intérieures du nez, ce qui cause Yélernument ; puis les autres vers K et vers L, par où elles peuvent facilement sortir, parceque les passagesy sont fort larges; ou si elles y manquent, étant contraintes de retourner vers les petits tuyaux a, a, qui sont en la superficie intérieure du cerveau, elles causent aussitôt un éblouissement ou vertige, qui trouble les fonctions de Y imagination.

Et notez en passant que ces plus foibles parties des esprits lie viennent pas tant des artères qui s’insèrent dans la glande II , comme de celles qui, se divisanten mille branches fort déliées, tapissent le fond des concavités du cerveau. Notez aussi quelles se peuvent aisément épaissir en pituite, non pas jamais étant dans le cerveau , si ce 11’est par quelque grande maladie , mais en ces larges espaces qui sont au-dessous de sa base , entre les narines et

L HOMME

le gosier; tout de même que la fumée se convertit facilement en suie dans les tuyaux des cheminées, mais non pas jamais dans le foyer ouest le feu.

Notez aussi que, lorsque je dis que les esprits, en sortant de la glande H, tendent vers les endroits de la superficie intérieure du cerveau qui leur sont le plus directement opposés, je n’entends pas qu’ils tendent toujours vers ceux qui sont vis-à-vis d’eux en ligne droite , mais seulement vers ceux où la disposition qui est pour lors dans le cerVeau les fait tendre.

Or la substance du cerveau étant molle et pliante, ses concavités seroient fort étroites, et presque toutes fermées, ainsi qu’elles paroissent dans le cerveau d’un homme mort , s’il n’entroit dedans aucuns esprits; mais la source qui produit ces esprits est ordinairement si abondante qu’à mesure qu’ils entrent dans ces concavités ils ont la force de pousser tout autour la matière qui les environne et de l’enfler , et par ce moyen de faire tendre tous les petits filets des nerfs qui y viennent', ainsi que le vent, étant un peu fort, peut enfler les voiles d’un navire et faire tendre toutes les cordes auxquelles Us sont attachés; d’où vient que pour lors cette machine pétant disposée à obéir à toutes les actions des esprits, représente le corps d’un homme qui veille, ou du moins ils ont la force

1 Voyez planche VII , ligure r.

l’homme.

d’en pousser ainsi et faire tendre quelques parties pendant que les autres demeurent libres et lâches , ainsi que font celles d’un voile quand le vent est un peu trop foible pour le remplir ; et pour lors cette machine représente le corps d’un homme qui dorl et qui a divers songes en dormant. Imaginezvous, par exemple, que la différence qui est entre les deux figures M et N* est la même qui est entre le cerveau d’un homme qui veille et celui d’un homme qid dort, et qui rêve en dormant.

Mais , avant que je vous parle plus particulièrement du sommeil et des songes , il faut que je vous fasse ici considérer tout ce qui se fait de plus remarquable dans le cerveau pendant le temps de la veille, à savoir comment s’y forment les idées des objets dans le lieu destiné pour Yimagination et pour le sens commun , comment elles se réservent dans la mémoire , et comment elles causent le mouvement de tous les membres.

Vous pouvez voir, en la figure marquée M, que les esprits qui sortent de la glande H , ayant dilaté la partie d» cerveau marquée A, et entr ouvert tous ses pores , coulent de là vers B , puis vers C, et enfin vers D, d’où ils se répandent dans tous ses nerfs, et tiennent par ce moyen tous les petits filets dont ces nerfs et le cerveau sont composés tellement tendus que les actions qui ont tant soit

1 Voyez planche VII, figures a et 3. '

L HOM ME

peu la force de les mouvoir se communiquent facilement de l’une de leurs extrémités jusques à l’autre, sans que les détours des chemins par où ils passent les en empêchent.

Mais, afin que ces détours 11e vous empêchent pas aussi de voir clairement comment cela sert à former les idées des objets qui frappent les sens, regardez en la figure ci-jointe' les petits filets 12,

34, 56, et semblables , qui composent le nerf optique, et sont étendus depuis le fond de l’œil i,5,5 jusques à la superficie intérieure du cerveau 2|4> 6, et pensez que ces filets sont tellement disposés que si les rayons qui viennent, par exemple , du point A de l’objet vont presser le fond de l’œil au point 1, ils tirent par ce moyen tout le filet 1 2 , et augmentent l’ouverture du petit tuyau marqué 2 , et tout de même que les rayons qui viennent du point R' augmentent l’ouverture du petit tuyau 4» et ainsi des autres; en sorte que, comme les diverses fa-

* Voyez planche VIII, figure 1. — Clerselier fait remarquer que si ou \oit dan» cette figure et dan» quelques autres des chiffres et des lettres qui semhleroient n’y devoir pas être, vu que cela ne cad^r point avec leur nombre ni avec la manière dont on les a désignés, on ne l’a fait que pour / conserver an texte toute la fidélité qu’on lui devoit , et pour ne pas altérer la pensée de- l’auteur en accommodant le texte aux figures. Mais cela meme, ajoute Clerselier, fait voir que puisque l’auteur désigne lui-incme le» figures par des lettres et par des chiffre», il falloit qu’il les eût présentes devant lui quand il eu a parlé de la sorte ; et il est à croire qu’elles • sont entre les mains de quelqu’un qui l’ignore, ou qui, peut-être, s’eu vent prévaloir.

l’homme.

çons dont les points i , 5, 5 sont pressés par ces rayons tracent dans le fond de l’œil nn^ figure qui se rapporte à celle de l’objet ABC, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, il est évident que les diverses façons dont les petits tuyaux 2,4,6 sont ouverts par les filets 1 2, 34, 56, etc., la doivent aussi tracer en la superficie intérieure du cerveau.

Pensez, après cela, que les esprits qui tendent à entrer dans chacun des petits tuyaux 2,4,6, et semblables, 11e viennent pas indifféremment de tous les points qui sont en la superficie de la glande H, mais seulement de quelqu’un en particulier, et que ce sont ceux qui viennent, par exemple, du point a de cette superficie, qui tendent à entrer dans le tuyau 2, et ceux des points b etc, qui ♦ ' tendent à entrer dans les tuyaux 4 et 6 , et ainsi des autres ; en sorte qu’au même instant que l’ouverture de ces tuyaux devient plus grande , les esprits commencent à sortir plus librement et plus vite qu’ils ne faisoient auparavant par les endroits de cette glande qui les regardent, et que, comme les diverses façons dont les tuyaux 2,4, 6 sont ouverts tracent une figure qui se rapporte à celle de l’objet ABC sur la superficie intérieure du cerveau, . ainsi celle dont les esprits sortent des points a,b,c la tracent sur la superficie de cette glande.

Et notez que, par ces figures, je n’entends pas seulement ici les choses qui représentent en quel-

l’homme.

que sorte la position des lignes et des superficies des objets, mais aussi toutes celles qui , suivant ce que j’ai dit ci-dessus, pourront donner occasion à lame de sentir le mouvement, la grandeur , la distance, les couleurs, les sons, les odeurs, et autre^ telles qualités, et même celles qui lui pourront faire sentir le chatouillement, la douleur , la faim , la soif , la joie, la tristesse , et autres telles passions. Car il est facile à entendre que le tuyau 2 , par exemple , sera ouvert autrement par l’action que j’ai dit causer le sentiment de la couleur rouge ou celui du chatouillement, que par celle que j’ai dit causer le sentiment de la couleur blanche ou bien celui de la douleur, et que les esprits qui sortent du point a tendront diversement vers ce tuyau selon qu’il sera ouvert diversement, et ainsi des autres.

Or, entre ces figures, ce ne sont pas celles qui s’impriment dans les organes des sens extérieurs ou dans la superficie intérieure du cerveau , mais seulement celles qui se tracent dans les esprits sur la superficie de la glande H , où est le siège de l'imagination et du sens commun , qui doivent être prises pour les idées , c’est-à-dire pour les formes ou images que laine raisonnable considérera immédiatement, lorsque, étant unie à cette machine, elle imaginera ou sentira quelque objet.

Et notez que je dis imaginera ou sentira , d’au-

L HOMME

tant que je veux comprendre généralement sous le nom d'idée, toutes les impressions q’ue peuvent recevoir les esprits en sortant de la glande H, lesquelles s’attribuent toutes au sens commun lorsqu’elles dépendent de la présence des objets ; mais elles peuvent aussi procéder de plusieurs autres causes, ainsi que je vous dirai ci-après, et alors c’est à l’imagination quelles doivent être attribuées.

Et je pourrois ajouter ici comment les traces de ces idées passent par les artères vers le cœur , et ainsi rayonnent en tout le sang, et comment même elles peuvent quelquefois être déterminées par certaines actions de la.mère à s’imprimer sur les membres de l’enfant qui se forme dans ses entrailles; mais je me contenterai de vous dire encore com- ' ment elles s’impriment en la partie intérieure du cerveau marquée B, où est le siège de la mémoire »

Pensez donc à cet effet qu’après que les esprits qui sortent de la glande H y ont reçu l’impres- ?' sion de quelque idée, ils passent de là par les tuyaux 2,4i6, et semhlables, dans les pores ou intervalles qui sont entre les petits filets dont cette partie du cerveau B est coraposqp , et qu’ils ont la force d’élargir quelque peu ces intervalles et de plier et disposer diversement les petits filets qu’ils rencontrent en leur chemin selon les diverses façons dont ils se meuvent et les diverses ouvertures

L HOMME

4oo.

des tuyaux par où ils passent; en sorte qu’ils y tracent aussi des figures qui se rapportent à celles des objets , non pas toutefois si aisément ni si parfaitement du premier coup que sur la glande H, mais peu à peu de mieux en mieux, selon que leur action est plus forte et qu’elle dure plus longtemps ou qu’elle est plus de fois réitérée; ce qui est cause que ces figures ne s’effacent pas non plus si aisément , mais qu’elles s’y conservent en telle sorte que, par leur moyen, les idées qui ont été autrefois sur cette glande s’y peuvent former derechef long-temps après, sans que la présence des objets auxquels elles se rapportent y soit requise ; et c’est en quoi consiste la mémoire.

Par exemple, quand l’action de l’objet ABC, augmentant l’ouverture des tuyaux 2,4,6, est cause que les esprits entrent dedans en plus grande quantité qu’ils ne feroient pas sans cela, elle est aussi cause que, passant plus outre vers N, ils ont la force de s’y former certains passages qui demeurent ouverts encore après que l’action de l’objet ABC a cessé, ou qui du moins, s’ils se referment, laissent une certaine disposition dans les petits filets don^ cette partie du cerveau N est composée, parle moyen de laquelle ils peuvent beaucoup plus aisément être ouverts derechef que s’ils ne l’avoient point encore été, ainsi que si on passoit plusieurs aiguilles ou poinçons au travers

d’une toile, comme vous voyez en celle qui est marquée A', les petits trous qu’on y feroit demeureroient encore ouverts , comme vers a et vers b après que ces aiguilles en seroient ôtées, ou, s’ils se refermoient* ils laisseraient des traces en cette toile, comme vers c et vers d, qui seroient cause qu’on lès pourrait rouvrir fort aisément.

Et même il faut remarquer que si on en rouvrait seulement quelques uns comme a et b , cela seul pourrait être cause que les autres , comme c et d , se rouvriraient aussi en même temps , principalement s’ils avoient été ouverts plusieurs fois tous ensemble, et n’eussent pas coutume de l’être les uns sans les autres. Ce qui montre comment la

souvenance d’une chose peut être excitée par celle d une autre, qui a été autrefois imprimée en même temps quelle en la mémoire. Comme si je vois deux yeux avec un nez, je m’imagine aussitôt un front et une bouche, et toutes les autres parties d’un visage, pourceque je n’ai pas accoutumé de les voir l’une sans l’autre ; et, voyant du feu, je me ressouviens de sa chaleur, pourceque je l’ai sentie autrefois en le voyant.

Considérez, outre cela, que la glande H est composée d’une matière qui est fort molle, et quelle n est pas toute jointe et unie à la substance du cerveau, mais seulement attachée à de petites ar-

’ \ojct. planche VIII, figure a.

L HOMME

tères (dont les peaux sont assez lâches et pliantes), et soutenue comme en balance par la force du sang que la chaleur du cœur pousse vers elle ; en sorte qu’il faut fort peu de chose pour la déterminer à s’incliner et se pencher plus ou moins, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et faire qu’en se penchant elle dispose les esprits qui sortent d’elle à prendre leur cours vers certains endroits du cerveau plutôt que vers les autres.

Or il y a deux causes principales , sans compter la force de lame , que je mettrai ci-après , qui la peuvent ainsi faire mouvoir, et qu’il faut ici que je vous explique.

La première est la différence qui se rencontre entre les petites parties des esprits qui sortent d’elle : car, si tous ces esprits étoient exactement d’égale force , et qu’il n’y eût aucune autre cause qui la déterminât à se pencher ni çà ni là , ils couleraient également dans tous ses pores et la soutiendraient toute droite et immobile au centre de la tête , ainsi quelle est représentée en la figure 4o 1 ; mais comme un corps attaché seulement à quelques filets , qui serait soutenu en l’air par la force de la fumée qui sortirait d’un fourneau, flotterait incessamment çà et là, selon que les diverses parties de cette fumée agiraient contre lui diversement; ainsi les petites parties de ces esprits qui

■ Voyez planche VIII , ligure 3.

L llO M M E.

soulèvent et soutiennent cette glande, étant presque toujours différentes en quelque chose , ne manquent pas de l’agiter et faire pencher tantôt d’un côté , tantôt d’un autre , comme vous le voyez en cette figure 4 *> où non seulement son centre II est un peu éloigné du centre du cerveau marqué o, mais aussi les extrémités des artères qui la soutiennent. sont courbées en telle sorte que presque tous les esprits quelles lui apportent prennent leur cours par l’endroit de sa superficie a,b,c, vers les petits tuyaux 2,4,6, ouvrant par ce moyen ceux de ses pores qui regardent vers là beaucoup davantage que les autres.

Or le principal effet qui suit de ceci consiste en ce que les esprits, sortant ainsi plus particulièrement de quelques endroits de la superficie de cette glande que des autres, peuvent avoir la force de tourner les petits tuyaux de la superficie intérieure du cerveau dans lesquels ils se vont rendre vers les endroits d’où ils sortent, s’ils ne les y trouvent déjà tournés; et, par ce moyen, de faire mouvoir les membres auxquels se rapportent ces tuyaux vers les lieux auxquels se rapportent ces endroits de la superficie fle la glande H. Et notez que l’idée de ce mouvement des membres ne consiste qu’en la façon dont ces esprits sortent pour lors de cette

glaude, et ainsi que c’est son idée qui le cause.

1 Voyez planche VIII, ligure 4. ®

I, HOMME

Comme ici , par exemple , on peut supposer que ce qui fait que le tuyau 8 ' se toufne plutôt vers le point b que vers quelque autre , c’est seulement que les esprits qui sortent de ce point tendent avec plus de force vers lui qu’aucuns autres, et que cela même donneroit occasion à l’âme de sentir que le bras se tourne vers l’objet B, si elle étoit déjà dans cette machine , ainsi que je l’y supposerai ciaprès : car il faut penser que tous les points de la glande vers lesquels ce tuyau 8 peut être tourné répondent tellement à tous les lieux vers lesquels le bras marqué 7 le peut être, que ce qui fait maintenant que ce bras est tourné vers l’objet B, c’est que ce tuyau regarde le point b de la glande; que si les esprits , changeant leur cours , tournoient ce tuyau vers quelque autre point de la glande, comme vers c , les petits fdets 8,7, qui , sortant d’au • tour de lui , se vont rendre dans les muscles de ce bras , changeant par même moyen de situation, rétréciroient quelques uns des pores du cerveau qui sont vers D , et en élargiroient quelques autres : ce qui feroit que les esprits , passant de là dans ces muscles d’autre façon qu’ils ne font à présent, tourneroient incontinent ce bras vers l’objet C; comme réciproquement, si quelque autre action que celle des esprits qui entrent par le tuyau 8 tournoit ce même bras vers B ou vers C, elle fe-

■ Voyez penche IX, ligure i . . -

l’homme.

roit que ce tuyau 8 se tourneroit vers les points de la glande b ou c ; en sorte que l’idée de ce mouvement se formeroit aussi en même temps, au moins si l’attention n’en étoit point divertie, c’està-dire si la glande If n’étoit point empêchée de se pencher vers 8 par quelque autre action qui fût plus forte. Et ainsi généralement il faut penser que chacun des autres petits tuyaux qui sont en la superficie intérieure du cerveau se rapporte à chacun des autres membres, et chacun des autres points de la superficie de la glande H à chacun des côtés vers lesquels ces membres peuvent être tournés : en sorte que les mouvements de ces membres et leurs idées peuvent être causés réciproquement l’un par l’autre.

Et de plus , pour entendre ici par occasion comment, lorsque les deux yeux de cette machine et les organes de plusieurs autres de ses sens sont tournés vers un même objet, il ne s’en forme pas peur cela plusieurs idées dans son cerveau , mais une seule, il faut penser que c’est toujours dés mêmes points de cette superficie de la glande II que sortent les esprits qui , tendant vers divers tuyaux, peuvent tourner divers membres vers les* mêmes objets : comme ici , que c’est du'seul point b que sortent les esprits qui , tendant vers les tuyaux 4,4 et 8 , tournent en même temps les deux yeux et le bras droit vers l’objet B. * v

Ce qui vous sera facile à croire si , pour entendre aussi en quoi consiste l’idée de la distance des objets , vous pensez que, selon que cette superficie change de situation , les mêmes de ces points se rapportent à des lieux d’autaTit plus éloignés du centre du cerveau marqué o que ces points en sont plus proches, et d’autant plus proches qu’ils en sont plus éloignés : comme ici il faut penser que si le point b étoit un peu plus retiré en arrière qu’il n’est pas , il se rapporteroit à un lieu plus éloigné que n’est B , et s’il étoit un peu plus penché en avant, il se rapporteroit à un plus proche.

Et ceci sera cause que , lorsqu’il y aura une âme dans cette machine , elle pourra quelquefois sentir divers objets par l’entremise des mêmes organes , disposés en même sorte et sans qu’il y ait rien du tout qui se change que la situation de la glande H. Comme ici , par exemple , l’âme pourra sentir ce qui est an point L 1 par l’entremise des deux mains qui tiennent les deux bâtons NL et OL , pourceqaé c’est du point L, de la glande H, que sortent les esprits qui entrent dans les tuyaux 7 et 8, auxquels répondent ses deux mains ; au lieu que si cette glande H étoit un peu plus en avant quelle n’est, en sorte que les points de sa superficie n et o fussent aux lieux marqués i et k, et par conséquent que ce fût d’eux que sortissent les esprits qui vont

1 Voyez planche IX , ligure 2.

• l’homme. 4<>7

vers 7 et vers 8 , l’âme devroit sentir ce qui est vers N et vers O par l’entremise des mêmes mains et sans quelles fussent en rien changées.

Au reste, il faut remarquer que, lorsque la glande H est penchée vers quelque côté par la seule force des esprits et sans que l’âme raisonnable ni les sens extérieurs y contribuent, les idées qui se forment sur sa superficie ne procèdent pas seulement ’ des inégalités qui se rencontrent entré les petites parties de ces esprits et qui causent la différence des humeurs , ainsi qu’il a été dit ci-dessus, mais elles procèdent aussi des impressions de la mémoirë‘ car, si la figure de quelque objet particulier est imprimée beaucoup plus distinctement qu’aucune autre à l’endroit du cerveau vers lequel est justement penchée cette glande, les esprits qui tendent vers là ne peuvent manquer d’en recevoir aussi l’impression : et c’est ainsi que les choses passées reviennent quelquefois en la pensée comme par hasard, et sans que la mémoire en soit fort excitée par aucun objet qui touche les sens.

Mais, si plusieurs diverses figures se trouvent tracées en ce même endroit du cerveau presque aussi parfaitement l’une que l’autre , ainsi qu’il arrive le plus souvent , les esprits recevront quelque chose de l’impression de chacune , et ce plus ou moins selon la diverse rencontre de leurs parties ; et c’est ainsi que se composent les chimères et les

4o8 l’homme. •

hippogriffes en l’imagination de ceux qui rêvent étant éveillés , c’est-à-dire qui laissent errer nonchalamment çà et là leur fantaisie , sans que les objets extérieurs la divertissent , ni qu’elle soit conduite par leur raison.

Mais l’effet de la mémoire qui me semble ici le plus digne d’étre considéré consiste en ce que , sans qu’il y ait aucune âme dans cette machine , elle peut naturellement être disposée à imiter tous les * mouvements que de vrais hommes, ou bien d’autres semblables machines , feront en sa présence.

La seconde cause qui peut déterminer les mouvements de la glande H’ est l’action des objets qui touchent les sens; car il est aisé à entendre que l’ouverture des petits tuyaux 2 , 4? 6 > Par exemple, étant élargie par l’action de l'objet ABC, les esprits qui commencent aussitôt à couler vers eux plus librement et plus vite qu’ils ne faisoient , attirent après soi quelque peu cette glande , et font qu’elle se penche , si elle n’en est bailleurs empêchée ; et , changeant la disposition de ses pores , elle commence à conduire beaucoup plus grande quantité d’esprits par 'a , b , c vers 2 , 4» 6 quelle ne faisoit auparavant , ce qui* rend l’idée que formant ces esprits d’autant plus parfaite et c’est en quoi consiste le premier effet , que je‘. désire que vqus remarquiez.

* Voyez planche IX , figure 3.

l’homme.

Le second consiste en ce que , pendant que cette glande est retenue ainsi penchée vers quelque côté, cela l’empêche de pouvoir si aisément recevoir les idées des objets qui agissent contre les organes des 1 autres sens : comme ici , par exemple , pendant que tous les esprits que produit la glande H sortent des points a, b, c, il n’en sort pas assez du point d pour y former l’idée de l’objet D , dont je suppose que l’action n’est ni si vive ni si forte que celle d’ÀBC ; d’où vous voyez comment les idées s’empêchent l’une l’autre , et d’où vient qfi’011 ne peut être fort attentif à plusieurs choses en même temps.

Il faut aussi remarquer que les organes des sens, lorsqu’ils commencent à être touchés par quelque objet plus fort que par les autres , n’étant pas encore autant disposés à en recevoir l’action qu’ils pourroient être , la présence de cet objet est suffisante pour achtver de les y disposer entièrement. Comme si l’œil, par exemple , est disposé à regarder un lieu fort éloigné, lorsque l’objet ABC, qui est fort proche , commence à se présenter devant lui , je dis que l’action de cet objet pourra faire qu’il se disposera tout aussitôt à le regarder

fixement. , . . , : •-

Et afin que ceci vous soit plus aisé à entendre , considérez premièrement la différence qui est entre l’œil , disposé à regarder un objet élQigné, comme

l’homme.

il est en la cinquantième figure et le même œil, disposé à en regarder un plus proche, comme il est en cette cinquante-unième ’, qui consiste, non seulement en ce que l’humeur cristalline est un peu plus voûtée , et les autres parties de l’œil à proportion autrement disposées en cette dernière figure qu’en la précédente ; mais aussi en ce que les petits tuyaux 2 , 4 ? 6 y sont inclinés vers im point plus proche , et que la glande Hy est un peu plus avancée vers eux, et que l’endroit de sa superficie abc y *est à proportion un peu plus voûté ou courbé , en sorte qu’en l’une et en l’autre figure c’est toujours du point a que sortent les esprits qui tendent vers le tuyau 2 , du point b que sortent ceux qui tendent vers le tuyau 4 » et du point c que sortent ceux qui tendent vers le tuyau 6.

Considérez aussi que les seuls mouvements de la glande H sont assez suffisants pour changer la situation de ces tuyaux , et ensuite, toute la disposition du corps de l’œil , ainsi qurl a tantôt été dit en général qu’ils peuvent faire mouvoir tous les membres.

Considérez après cela que ces tuyaux 2,4*6 peuvent être d’autant plus ouverts par l’action de l’objet ABC que l’œil est plus disposé à le regarder : car si lps rayons qui tombent sur le point 3, par

* Voyez planche VII, figure i.

■ Voyez planche IX. , figure 4. + **.

l’homme. 4u

exemple , viennent tous du pohit B , comme ils font lorsque l’œil regarde fixement vers là, il est évident que leurs actions doivent tirer plus fort le petit filet 54 que s’ils venoient partie du point A , parti» de B, et partie de C, comme ils font sitôt que l’œil est un peu autrement disposé, à cause que pour lors leurs actions , n’étant pas si semblables ni si unies., ne peuvent être du tout si fortes, et s’empêchent même souvent l’une l’autre; ce qui n’a lieu néanmoins que touchant les objets dont les linéaments 11e sont ni trop semblables ni trop confus; comme aussi n’y a-t-il que ceux-là dont l’œil puisse bien distinguer la distance et discerner les parties, ainsi que j’ai remarqué en la Dioptrique.

De plus, considérez que la glande H peut beaucoup plus facilement être mue vers le côté vers lequel, en se penchant, elle disposera l’œil à recevoir plus distinctement qu’il ne fait l’action de l’objet qui agit le plus fort de tous contre lui , que vers ceux où elle pourroit faire le contraire. Comme, par exemple, en cette cinquantième figure , où l’œil est disposé à regarder un objet éloigné , il faut bien moins de force pour l’inciter à se pencher un peu plus en avant qu’elle n’est , que pour faire qu’elle se retire plus en arrière, poureequ’en se retirant elle rendroit l’œil eq^ye moins disposé qu’il n’est pas à recevoir l’action de

4»2 l’homme.

l’objet ABC , que l’on suppose être proche et agir le plus fort de tous contre lui , et ainsi elle seroit cause que les petits tuyaux 2 , [\ , 6 seroient aussi moins ouverts par cette action , et que les esprits qui sortent des points a,b,c couleroient aussi* moins librement vers ces tuyaux ; au lieu qu’en s avançant elle feroit tout au contraire que l’œil se disposant mieux à recevoir cette action, les petits tuyaux 2, 4, 6 s’ouvriroient davantage, et ensuite que les esprits qui sortent des points a, b, c couleroient vers eux plus librement; en sorte meme que sitôt que la glande auroit le moins du monde commencé ainsi à se mouvoir, le cours de ces esprits l’emporteroit tout aussitôt, et ne lui permettrait pas de s’arrêter, jusqu’à ce quelle fût tout-à fait disposée en la façon que vous la voyez en la cinquante-unième figure , et que l’œil regardât fixement vers cet objet proche ABC.

Si bien qu il ne reste plus qu’à vous dire la cause qui peut commencer ainsi à la mouvoir , laquelle n est autre ordinairement que la force de l’objet même, qui , agissant contre l’organe de quelque sens , augmente 1 ouverture de quelques uns des petits tuyaux <}ui sont en la superficie intérieure du cerveau, vers lesquels les esprits commençant aussitôt à prendre leurs cours attirent avec soi glande, et la font incliner vers ce côté -là. MUis , en cas que ces tuyaux fussent déjà d’ailleurs

l’homme. • . 4*3*

autant ou plus ouverts que cet objet ne les ouvre, il faut penser que les petites parties des esprits qui coulent au travers de ses pores étant inégales , la poussent tantôt de çà, tantôt de là, fort promptement , et en moins d’un clin d’œil de tous côtés , sans la laisser jamais en repos un seul moment ; et que s’il se rencontre d’abord qu’elles la poussent vers un côté vers lequel il ne lui soit pas aisé de s’incliner, leur action, qui n’est pas de soi grandement forte, ne peut presque avoir aucun effet; mais, au contraire , sitôt qu’elles la poussent le moins du monde vers le côté vers lequel elle est déjà toute portée , elle ne manquera pas de s’incliner vers là aussitôt , et ensuite de disposer l’organe du sens à recevoir l’action de son objet le plus parfaitement qu’il est possible , ainsi que je viens d’expliquer.

Achevons maintenant de conduire les esprits jusques aux nerfs , et voyons les mouvements gui en dépendent. Si les petits tuyaux de la superficie intérieure du cerveau ne sont point du tout plus ouverts , ni d’autre façon , les uns que les autres , et par conséquent que ces esprits n’aient en eux l’impression d’aucune idée particulière , ils se répandent indifféremment de tous côtés , et passent des pores qui sont vers B * en ceux qui sont vers C, d’où les plus subtiles de leurs parties s’écouleront tout-à-fait hors du cerveau par les pores de la petite

* Voyez planche VII, figure 2.

L HOMME

peau qui l’enveloppe; puis, le surplus prenant son cours vers D, s’ira rendre dans les nerfs et dans les muscles sans y causer aucun effet particulier, parcequ’il se distribuera en tous également.

Mais s’il y a quelques uns des tuyaux qui soient plus ou moins ouverts, ou seulement ouverts de quelque autre façon que leurs voisins, par l’action des objets qui meuvent les sens, les petits fdets qui composent la substance du cerveau étant ensuite un peu plus tendus ou plus lâches les uns que les autres, conduiront les esprits vers certains endroits de sa base, et de là vers certains nerfs, avec plus ou moins de force que vers les autres; ce qui suffira pour causer divers mouvements dans les muscles , suivant ce qui a été ci-dessus amplement expliqué.

Or, d’autant que je veux vous faire concevoir ces mouvements, semblables à ceux auxquels noussommes naturellement incités par les diverses actions des objets qui meuvent nos sens , je désire ici que vous considériez six diverses sortes de circonstances dont ils peuvent dépendre : la première est le lieu d’où procède l’action qui ouvre quelques uns des petits tuyaux par où entrent premièrement les esprits ; la seconde consiste en la force et en toutes les autres qualités de cette action ; la troisième , en la disposition des petits filets qui composent la substance du cerveau; la quatrième, en l’inégale force

que peuvent avoir les petites parties des esprits ; la cinquième , en la diverse situation des membres extérieurs ; et la sixième , en la rencontre de plusieurs actions qui meuvent les sens en même temps.

Pour le lieu d’où procède l’action , vous savez déjà que si l’objet ABC, par exemple, agissoit contre un autre sens que contre celui de la vue, il ouvriroit d’autres tuyaux en la superficie intérieure du cerveau que ceux qui sont marqués 2,4,6; et que s’il étoit plus près , ou plus loin , ou autrement situé au respect de l’œil qu’il n’est pas, il pourroit bien à la vérité ouvrir ces mêmes tuyaux , mais qu’il faudroit qu’ils fussent autrement situés qu’ils ne sont , et par conséquent qu’ils pussent recevoir des esprits d’autres points de la glande que de ceux qui sont marqués a, b, c , et les conduire vers d’autres endroits que vers ABC où ils les conduisent maintenant, et ainsi des autres.

Pour les diverses qualités de l’action qui ouvre ces tuyaux, vous savez aussi que, selon qu’elles sont différentes , elle les ouvre diversement ; et il faut penser que cela seul est suffisant pour changer le cours des esprits dans le cerveau ; comme , par exemple, si l’objet ABC est rouge, c’est-à-dire s’il agit contre l’œil î ,3 ,5 en la façon que j’ai dit cidessus être requise pour faire sentir la couleur

rouge, et qu’avec cela il ait la figure d’une pomme

■ Voyez planche IX , figure 4.

L HOMME

416 l’homme, ’i . • . v- -,

ou autre fruit, il faut penser qu’il ouvrira les tuyaux 2,4,6 d’une certaine façon particulière , qui sera cause que les parties du cerveau qui sont vers w se presseront l’une contre l’autre un peu plus que de coutume; en sorte que les esprits qui entreront par ces tuyaux 2,4, 6 prendront leur cours d’w par o vers p; et que si cet objet ABC étoit d’une autre couleur ou d’une autre figure , ce ne seroit pas justement les petits filets qui sont vers et vers o qui détourneroient les esprits qui entrent par 2,4,6, mais quelques autres de leurs voisins.

Et si la chaleur du feu A*, qui est proche de la main B, n’étoit que médiocre, il faudrait penser que la façon dont elle ouvrirait les tuyaux 7 seroit .cause que les parties du cerveau qui sont vers n se presseraient, et que celles qui sont vers o s’élargiraient un peu plus que de coutume ; et ainsi que les esprits qui viennent du tuyau 7 iraient d’w par o vers p. Mais, supposant que ce feu brûle la main , il faut penser que son action ouvre tant ces tuyaux 7, que les esprits qui entrent dedans ont la force de passer plus loin en ligne droite que jusques à w , à savoir jusques à o et à R , où , poussant devant eux, les parties du cerveau qui se trouvent en leur chemin , ils les pressent en telle sorte qu’ils sont repoussés et détournés par elles vers S, et ainsi des autres.

Voyez planche X , ligure 1 .

Digil

L HOMME

i l’homme. 4*7

lJour la disposition des petits filets qui composent la substance du cerveau, elle est ou acquise ou naturelle; et pourceque l’acquise est dépendante de toutes les autres circonstances qui changent le cours des esprits, je la pourrai tantôt mieux expliquer. Mais, afin que je vous dise en quoi consiste la naturelle , sachez que Dieu a tellement disposé ces petits filets ert les formant , que les passages qu’il a laissés parmi eux peuvent conduire les esprits, qui sont mus par quelque action particulière, vers tous les nerfs où ils doivent aller, pour causer les mêmes mouvements en cette machine, auxquels une pareille action nous pourroit inciter, suivant les instincts de notre nature; en sorte qu’ici , par exemple , où le feu À brûle la main R , et est cause que les esprits qui entrent clans le tuyau 7 tendent vers o , ces esprits trouvent là deux pores ou passages principaux oR , os; l’un desquels, à savoir oR, les conduit en tous les nerfs qui servent à mouvoir les membres extérieurs, en la façon qui est requise pour éviter la force de cette action , comme en ceux qui retirent la main, ou le bras, ou tout le corps, et en ceux qui tournent la tête et les yeux vers ce feu , afin de voir plus particulièrement ce qu’il faut faire pour s’én garder ; et par l’autre os ils vont en tous ceux qui servent à causer des émotions intérieures , semblables à celles qui suivent en nous de la douleur;

4i8 l’homme.

comme en ceux qui resserrent le cœur , qui «agitent le foie et tels autres ; et même aussi en ceux qui peuvent causer les mouvements extérieurs qui la témoignent; comme en ceux (pii excitent les larmes , qui rident le front et les joues, et qui disposent la voix à crier. Au lieu que si la main B étant fort froide , le feu A la réchauffoit modérément et sans la brûler, il seroit cause que les mêmes esprits qui entrent par le tuyau 7 iroient se rendre non plus vers O et vers R , mais vers o et vers p , où ils trouveroient derechef des pores disposés à les conduire en tous les nerfs qui peuvent servir aux mouvements convenables à cette action.

Et remarquez que j’ai particulièrement distingué les deux pores oR et os, pour vous avertir qu’il y a presque toujours deux sortes de mouvements qui procèdent de chaque action ; savoir les extérieurs , qui servent à poursuivre les choses désirables ou à éviter les nuisibles , et les intérieurs, qu’on nomme communément les passions, qui servent à disposer le cœur et le foie, et tous les autres organes desquels le tempérament du sang , et ensuite celui des esprits , peut dépendre ; en telle sorte que les esprits qui naissent pour lors # se trouvent propres à causer les mouvements exté- * rieurs qui doivent suivre. Car, supposant que les • diverses qualités de ces esprits font l’une des circonstances qui servent à changer leur cours, ainsi

ale

L HOMME

que j’expliquerai tout maintenant, on peut bien penser que si, par exemple, il est question d’éviter quelque mal par la force , en le surmontant , ou le chassant, à quoi incline la passion de la colère , les esprits doivent être plus inégalement agités, et plus fort que de coutume ; et , au contraire , que s’il faut l’éviter en se cachant , ou le supporter avec patience , à quoi incline la passion de la peur, ils doivent être moins abondants et moins forts ; et pour cet effet le cœur se doit resserrer pour lors , comme pour les épargner et réserver pour le besoin : et vous pouvez juger des autres passions à

Quant aux autres mouvements extérieurs , qui ne servent point à éviter le mal ou à suivre le bien , mais seulement à témoigner les passions , comme ceux en quoi consiste le^rire ou le pleurer, ils ne se font que par occasion , et parceque les nerfs par où doivent entrer les esprits pour les causer ont leur origine tout proche de ceux par où ils entrent pour causer les passions , ainsi que l’anatomie vous peut apprendre. ,

Mais je ne vous ai pas encore fait voir comment les diverses qualités des esprits peuvent avoir la force de changer la déterminatio* de leur cours ; ce qui arrive principalement lorsque d’ailleurs ils ne sont que fort peu ou point du tout déterminés. ■ Comme si les nerfs de l’estomac sont agités en

proportion

L HOMME

la façon que j’ai dit ci-dessus qu’ils doivent être pour causer le sentiment de la faim , et que cependant il ne se présente rien à aucun sens, ni à la mémoire , qui paroisse propre à être mangé , les esprits que cette action fera entrer par les tuyaux 8 dans le cerveau s’iront rendre en un endroit , où ils trouveront plusieurs pores disposés à les conduire indifféremment en tous les nerfs qui peuvent servir à la recherche ou à la poursuite de quelque objet; en sorte qu’il n’y aura que la seule inégalité de leurs parties qui puisse être cause qu’ils prennent leur cours plutôt par les uns que par les autres.

Et s’il arrive que les plus fortes de ces parties soient maintenant celles qui tendent à couler vers certains nerfs , puis incontinent après que ce soient celles qui tendent vers leurs contraires, cela fera imiter à cette machineries mouvements qui se voient en nous lorsque nous hésitons, et sommes en doute de quelque chose.

Tout de même , si l’action du feu A est moyenne entre celles qui peuvent conduire les esprits vers R et vers p , c’est-à-dire entre celles qui causent la douleur et le plaisir , il est aisé à entendre que les seules inégalités qui sont en eux doivent suffire pour les déterminer à l’un ou à l’autre, ainsi que souvent une même action qui nous est agréable lorsque nous sommes en bonne humeur nous peut déplaire lorsque nous sommes tristes et chagrins.

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