Si la dilatation du cœur se faisoit par la raré
faction du sang , la diastole du cœur seroit beaucoup plus lente et dureroit bien davantage qu’elle ne fait dans les animaux : car il entre dans lé cœur une assez notable quantité de sang, qui a besoin de temps pour être toute convertie en vapeur, et qui ne semble pas' se pouvoir raréfier tout entière dans le peu de temps que dure la diastole. Que si nous voyons l’huile et ja poix se raréfier tout-àcoup quand elles tombent dans le feu , cela n’ôte pas la difficulté ; car il n’y a pas tant de chaleur dans le cœur que dans le feu , et ainsi il ne peut pas faire ce que fait le feu. Outre que l’on voit le cœur des poissons , qui n’ont presque point de chaleur ou plutôt qui sont froids , battre aussi vite que les nôtres. *•
4 . Si les artères sont enflées par le sang que le cœur répand en elles, il n’ÿ aura que la partie voisine du cœur qui reçoit ce sang laquelle puisse battre d’abord , mais les autres ne pourront battre dans le même instant ; car ce qui sort du cœur lie se répand pas tout d’un coup dans toutes les artères , à cause que cela répugne au mouvement
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d’un corps si ^grossier et cependant toutes les artères du corps battent en même temps.
Voilà' ce que je pense touchant la cause du
mouvement du cœur , et voici ce«que j’ai à dire
contre la circulation , que vous soutenez avec Har-
vœus. ,
î.Le sang des artères et celui des veines seroient toui,-à-fait semblables, ou, pour mieux dire, ne séroient qu’une même chose , ce qui répugne à J’autopsie ; le premier étant plus jaunâtre et plus vermeil , et l’autre plus noirâtre et plus sombre.
2 . Cette matière de la fièvre qui réside dans les petites veines les plus éloignées du cœur, et qui pour cela ne cause qu’une fièvre intermittente , devroit exciter plusieurs accès en un jour , à savoir autant de fois que cette matière corrompue et le sang qui la porte retournent dans le cœur: or vous dites que ce retour se fait cent fois, voire deux cents fois par jour.
3. Si , dans un animal vivant , on boit la plupart d,es veines qui vont à la jambe , sans lier les artères, la jambe devroit s’enfler étrangement en peu de temps , pareeque le sang continuerait de couler par les artères dans les veines : mais tant s’en faut que cela arrive , qu’au contraire , si vous laissez long-temps ces veines liées, la partie demeurera exténuée faute de nourriture. J’attendrai vos réponses à ces petits doutes avec un empressement
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pareil à celui que vous m’avez témoigné en me-les demandant.
(Lettre 68 du tome I. Version.)
Monsieur ,
J’avois sujet de souhaiter avec empressement vos objections contre l’opinion que j’ai du mouvement du cœur ; car , considérant votre esprit , votre doctrine , votre franchise , et la bienveillance que vous avez pour moi, je savois bien qu’elles seroient ingénieuses , pleines d érudition , et tout-à-fait exemptes de ces contentions importunes qui n’ont point d’autre fondement que l’erreur de nos préjugés et la malignité où nous porte l’envie et la jalousie. Je ne me suis point trompé dans mon jugement , et j’ai à vous rendre grâces , non seulement de ce que vous me les avez envoyées, mais encore de ce que vous m’avez ouvert un moyen
pour appuyer mon opinion de l’autorité d’Aristote.
1 «* Cette lettrede M. Descarte# est du ao janvier i638. Voyez les raisons •» dans le nouveau cahier. *>
344 liETjTRES.-»
Comme cét homme a été si heureux que, quelques choses qu’il ait avancées dans ce grand nombre décrits qu’il a faits, même celles qu’il a dites. sans y prendre garde , passent aujourd’hui chez la plupart pour des oracles, je ne souhaiterois rien tant que de pouvoir, sans m’écarter de la vérité, suivre ses vestiges en tout. Mais certes je ne dois pas me , glorifier de l’avoir fait au sujet dont il est question ; car, quoique j’assure avec lui que le battement du cœur vient du gonflement d’une humeur qui s’échauffe dans ses cavités , toutefois je n’entends par cette humeur rien qui soit différent du sang , et je ne parle pas comme lui du gonflement d’une humeur que le suc des viandes fournit continuellement 3 laquelle soulève la dernière tunique du cœur ; car si , f avançois de pareilles choses , on me pourroit aisément convaincre d’erreur par quantité de preuves très évidentes , et l’on croiroit avec raison que je n’aurois jamais considéré avec attention la structure du cœur d’aucun animal , si , sans parler des ventricules et des valvules, j’assurois qu’il n’y a que la dernière tunique du cœur qui se hausse. Au reste, celui qui , sur de fausses prémisses (comme disent les logiciens ) , conclut par hasard quelque chose de vrai , ne raisonne pas mieux, ce me semble, que s’il en déduisoit quelque chose de faux; et si deux personnes étoient arrivées en un même lieu , l’une par des chemins détournés et l’autre
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par le droit chemin , il ne faudroit pas penser que l’une eût été sur les voies de l’autre.
A votre première objection , qui est que quand un cœur est hors du corps et coupé par morceaux, chaque parcelle bat durant quelque temps , quoique pour lors il n’y ait point de sang qui entre ou qui sorte, *
Je réponds que j’ai fait autrefois cette expérience avec assez d’exactitude , particulièrement sur des poissons , dont le cœur bat bien plus long-temps après être coupé que celui des animaux terrestres, mais que j’ai toujours jugé , et même , comme cela, se peut souvent faire, j’ai vu qu’il y avoit quelque reste de sang dans la partie où se faisoit le battement, qui y étoit tombé des autres parties plus hautes, et je me suis aisément persuadé que, pour peu qu’il tombe du sang d’une partie du cœur dans une autre plus chaude, cela suffit pour causer le battement : car il faut remarquer qu’une liqueur
se raréfie d’autant plus aisément qu’elle est en moindre quantité ; et comme nos mains , à force detre exercées à certains mouvements y deviennent plus propres , de même parceque le cœur , dès le premier moment de sa formation, n’a cessé de s’enfler et de se désenfler, il qe faut que très peu de chose pour lui faire continuer ce mouvement ; * et enfin , comme nous voyons certaines liqueurs s’échauffer , et même s’enfler par le' seul mélange
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de quelques autres , il peut y avoir aussi dans les replis du cœur quelque humeur qui ressemble au levain par le mélange de laquelle l'humeur qui survient vienne à s’enfler. Au reste, cette objection a , ce me semble , beaucoup plus de force contre l’opinion de ceux qui croient que le mouvement du cœur procède de quelque faculté de lame ; car, de grâce, comment ce mouvement dépendroit-il de l’âme , et surtout celui qui se rencontre dans les parties d’un cœur , après quelles sont séparées, vu qu’il est de foi que l’âme raisonnable çst indivisible , et qu’il n’y a aucune autre âme sensitive ou végétante qui lui soit jointe?
Vous m’objectez en second lieu- ce que Galien rapporte à la fin du livre intitulé An sanguis in arteriis contineatur. C’est une expérience que véritablement je n’ai jamais faite , et pour la faire je n’ai pas maintenant assez de loisir ; mais aussi je n’estime pas que cela soit fort nécessaire : car , posé une fois la cause du battement des artères , telle que je la pose , les lois de la mécanique , c’est-à-dire de ma physique, m’apprenant qu’ayant mis un tuyau dans une artère, si on lie cette artère par-dessus le tuyau , elle ne doit point battre plus bas que le lien, et qu’en ôtant la ligature elle doit battre au-delà du lien , comme Galien l’a expérimenté, pourvu toutefois que le tuyau soit un peu
plus étroit que l’artère, ainsi que sans doute il l’a «
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supposé, et que vous-mème le supposez, comme je le puis conclure de ce que vous dites que si ' l’on ôtoit la ligature il sortirait quelque peu de sang par la plaie ; car, si le tuyau remplissoit toute la capacité de l’artère, il boucherait entièrement la place, de sorte qu’il n’en sortirait pas la moindre goutte ; au lieu que , quand le tuyau nage dans l’artère avec le sang, ce 11’est pas merveille s’il n’arrête pas son mouvement : car il faut remarquer que ce qui fait ce mouvement n’est pas que le sang au sortir du cœur se répande tout-à-coup dans toutes les artères , comme vous le supposez dans votre quatrième objection , mais c’est que venant à occuper toute cette partie de la grande artère, qui est la plus proche du cœur, il pousse et chasse tout l’autre sang qui est contenu dans cette artère et dans ses rameaux , ce qui se fait sans retardement aucun,, et, pour parler avec- les philosophes, in instanti. Posons, par exemple, que BCF est une artère pleine de sang , comme les artères le sont toujours , et dans laquelle il entre -nouvellement un peu de sang qui sorte du cœur A 1 ; cela étant, nous concevrons facilement que ce nouveau sang ne peut remplir l’espace B qui est à l’orifice de cette artère , que l’autre sang qui remplissoit auparavant ce même espace B ne se recule vers C , d’où il chasse les autres parties du sang vers D, et
1 Figure 5 j .
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celle-ci les autres de suite jusques à E; en telle sorte qu’au même instant que le sang monte d’A vers B, l’artère doit battre en E, quand même nous supposerions qu’il y eût entre deux , comme vers D, un tuyau ou quelque autre corps, soit creux, soit solide, pourvu qu’il nageât librement dans le sang , parcequ’un tel corps seroit aussi facile à pousser vers E que le sang même , à cause que la superficie intérieure des artères étant fort unie, il ne trouveroit rien qui le pût arrêter, et que les artères ayant des tuniques assez dures ne se rétrécissent pas comme les intestins ou les veines, pour s’ajuster à la grosseur des corps qu’elles contiennent; d’où vient même qu’étant vides, et dans un animal mort, elles ont coutume de demeurer ouvertes et comme béantes. Que s’il y avoit un autre tuyau inséré dans l’artère, à l’endroit marqué E , sur lequel cette artère fût liée , comme le veut Galien , encore que le sang puisse passer par ce tuyau jusques à F, néanmoins il ne secouera point en cet endroit-là les côtés de l’artère, au moins sensiblement, parceque, passant d’un lieu étroit dans un autre plus large, il perdra une grande partie de ses forces , et emploiera plutôt ce qui lui en reste à agir suivant la longueur de l’artère en coulant que suivant sa largeur en la secouant, c’est-à-dire qu’il pourra bien, par un flux continuel, la remplir, et même la rendre plus
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enflée, mais non pas la faire sauter par des battements distincts. Et il n’y a point d’autre raison pourquoi les veines, qui sont jointes aux artères par diverses anastomoses , ne battent pas comme elles , sinon parceque les extrémités par où le sang passe pour y entrer sont plus étroites que leurs petits canaux dans lesquels il s’écoule.
Nous pouvons encore éprouver l’expérience de Galien par deux autres moyens , savoir, en mettant dans l’artère un tuyau de plume ou d’autre matière qui soit assez gros pour remplir toute sa capacité et s’attacher à sa superficie intérieure, en sorte qu’il ne puisse nager dans le sang, comme celui qui est représenté vers D. En ce cas , pourvu qu’il ait le dedans assez étroit pour ne pas donner un plus libre passage au sang que celui qui est versE, il est certain que, sans être Tié , il arrêtera le mouvement de l’artère. Ou bien en mettant dans Fartère un tuyau qui^oit assez large par le dedans pour donner au sang un passage aussi libre que l’artère lui donneroit, s’il n’y avoit point de tuyau; en ce cas, soit qu’il soit lié ou non, il n’empê- > chera point du tout le battement de l’artère: et il ne faut pas s’arrêter à l’autorité de Galien , qui assure, en divers endroits , que les artères ne s’étendent pas comme des peaux de bouc , parcequ elles s’ emplissent ; mais qu elles s’ emplissent comme'un soufflet , le gosier , les poumons et toute la poitrine ,
parcequ elles s'étendent , et qu étant étendues , elles attirent de tous les endroits voisins par leurs extrémités et par leurs pores tout ce qui est propre à les remplir : car elle se peut réfuter par une expérience très certaine que j’ai vue assez de fois avant notre dispute , et que je n’ai pas été fâché de revoir encore en vous écrivant. Voici quelle elle est. Après avoir ouvert la poitrine d’un lapin vivant , et en avoir de part et d’autre rangé les côtes, en sorte que le cœur et le tronc de l’aorte se voyoient facilement , j’ai lié avec un tîl l’aorte assez loin du cœur, et l’ai séparée de toutes les choses auxquelles elle touchoit, afin qu’on ne pût soupçonuer qu’il n’y entrât des esprits ou du sang d’ailleurs que du cœur ; ensuite je l’ai ouverte avec une lancette entre le cœur et la li^ture , et j’ai vu manifestement que dans le inèmô temps que l’artère s’éteridoit, le sang en jaillissoit par l’incision que l’on y avoit faite, et qu’il n’en sortoifejÿis une goutte dans le temps quelle venoit à se rétrécir: au lieu que si l’opinion de Galien étoit vraie, cette artère auroit dû attirer de l’air par l’incision pendant toute la durée de la diastole, et n’auroit pu jeter de sang que pendant celle de la systole, comme personne n’en peut douter ce me semble. Poursuivant la dissection de cet animal vivant, je lui ai coupé cette partie du cœur qu’on nomme sa pointe; mais depuis le moment qu’elle a été séparée de sa hase ,