‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 17 sur 62 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Je serois bien aise de poursuivre, et défaire voir ici toute la chaîne des autres vérités que j’ai déduites de ces premières; mais, à cause que pour cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse de plusieurs questions qui sont en controverse entre les doctes , avec lesquels je ne désire point me brouiller, je crois qu’il sera mieux que je m’en abstienne , et que je dise seulement en général quelles elles sont, afin de laisser jtiger aux

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plus sages s’il seroit utile que le public en fût plus particulièrement informé. Je suis toujours demeuré ferme en la résolution que j’avois prise de ne supposer aucun autre principe que celui dont je viens de me .servir pour démontrer l’existence de Dieu et de l’âme, et de ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne me semblât plus claire et plus certaine que n’avoient fait auparavant les démonstrations des géomètres; et néanmoins j’ose dire que non seulement j’ai trouvé moyen de me satisfaire en peu de temps touchant toutes les principales difficultés dont on a coutume de traiter en la philoso- ^ phie, mais aussi que j’ai remarqué certaines lois que Dieu a tellement établies en la nature , et dont il a imprimé de telles notions en nos âmes, qu’après y avoir fait assez de réflexion nous ne saurions douter qu’elles ne soient exactement observées eu tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis, en considérant la suite de ces lois, il me semble avoir découvert plusieurs vérités plus utiles et plus importantes que tout ce que j’avois appris auparavant ou même espéré d’apprendre.

Mais, pourceque j’ai tâché d’en expliquer les principales dans un traité que quelques considérations m’empêchent de publier, je ne les saurois mieux faire connoître qu’en disant ici sommairement ce qu’il contient. J’ai eu dessein d’y comprendre tout ce que je peusois savoir, avant que de

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l’écrire, touchant la nature des choses matérielles. Mais, tout de même que les peintres, ne pouvant éga ,

lement bien représenter dans un tableaiiÿlat toutes les diverses ftces d’un corps solide, en choisissent une des principales, qu’ils mettent seule vers le jour, et, ombrageant les autres, ne les font paroître qu’autant qu’on les peut voir en la regardant ; ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que j’avois en la pensée, j’entrepris seulement d’y exposer bien amplement ce que je concevois de la lumière; puis, à son occasion, d’y ajouter quelque chose du soleil et des étoiles fixes , à cause qu’elle en procède presque toute; des deux, • . à cause qu’ils la transmettent; des planètes, des comètes et de la terre , à cause qu’elles la font réfléchir; et en particulier de tous les corps qui sont sur < la terre, à cause qu’ils sont ou colorés, ou transparents , ou lumineux ; et enfin de l’homme , à cause qu’il en est le spectateur. Même , pour ombrager un peu toutes ces choses , et pouvoir dire plus librement ce que j’en jugeois , sans êti’e obligé de suivre ni de réfuter les opinions qui sont reçues entre les doctes, je me résolus de laisser tout ce monde ici à leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriveroit dans un nouveau, si Dieu créoit maintenant quelque part, dans les espaces imaginaires, assez de matière pour le composer, et qu’il agitât diversement et sans ordre les diverses

parties de cette matière, en sorte qu’il en composât un chaos aussi confus que les poètes en puissent feindre, que par après il ne fît autre chose que prêter son concours ordinaire à laftiaturc, et la laisser agir suivant les lois cju’il a établjes. Ainsi , premièrement, je décrivis cette matière, et tâchai de la représenter telle qu’il n’y a rien au monde, ce me semble, de plus clair ni plus intelligible, excepté ce qui a tantôt été dit de Dieu et de l’âme ; car même je supposai expressément cju’il n’y avoit en elle aucune de ces formes ou qualités dont on dispute dans les écoles, ni généralement aucune

chose dont la connoissance ne fixt si naturelle à nos

âmes qu’on ne pût pas même feindre de l’ignorer. De plus , je fis voir quelles étoient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu , je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et à faire voir qu’elles sont telles qu’encore que ‘ Dieu auroit créé plusieurs mondes , il n’y en sauroit avoir aucun où elles manquassent d’être observées. Après cela , je montrai comment la plus grande part de la matière de ce chaos devoit , en suite de ces lois , se disposer et s’arranger d’une certaine façon qui la rendoit semblable à nos deux ; comment cependant quelques unes de ses parties dévoient composer une terre et quelques unes des planètes et des comètes , et

^ * * cluelques autres un soleil et des étoiles fixes. Et ici ,

m’étendant sur le' sujet de la lumière , j’expliquai bien au long quelle étpit celle qui se devoit trouver dans le soleil et les étoiles, et comment de là elle traversoit en un instant les immenses espaces des cieux, et comment elle se réfléchissoit des planètes et lies comètes vers la terre. J’y ajoutai aussi plusieurs choses touchant la substance, la situation, les mouvements, et toutes les diverses qualités tie ces cieux et de ces astres ; en sorte que je pensois en dire assez pour faire connoître qu’il ne se remarque rien en ceux de ce monde qui ne dût ou du moins qui ne pût paroître tout semblable en ceux du monde que je décrivois. De là je vins à parler particulièremént de la teire : comment, encore que j’eusse expressément supposé que Dieu n’avoit mis aucune pesanteur en la matière dont elle étoit composée, toutes ses parties ne laissoient pas de tendre exactement vers son centre ; comment , y ayant de l’eau et de l’air sur sa superficie, la disposition des cieux et des astres, principalement de la lune, y devoit causer un flux etreflux qui fût semblable en toutes^ses circonstances à celui qui se remarque dans nos mers , et outre cela un certain cours tant de l’eau que deTair, du levant vers le couchant, tel qu’on le remarque aussi entre les tropiques ; comment les montagnes , les mers, les fontaines et les rivières pouvoient

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DISCOURS DE la: MÉTHODE.

naturellement s’y former, et les métaux y venir clans les mines, et les plantes y croître clans les campagnes , et généralement tous les corps cju’on nomme mêlés ou composés s’y engendrer: et, entre autres choses, à cause qu’après les astres je ne connois rien au monde que le feu qui produise de la lumière, je m’étudiai à faire entendre bien clairement tout ce qui appartient à sa nature , comment il se fait, comment il se nourrit , comment il n’a quelquefois que de la chaleur sans lumière, et quelquefois que de la lumière sans chaleur ; comment il peut introduire diverses couleurs en divers corps, et diverses autres qualités; comment il en fond quelques uns et en durcit d’autres; comment il les peut consumer presque tous ou convertir en cendres] et en fumée; et enfin comment de ces cendres, par la seule violence de son action, il forme du verre ; car cette transmutation de cendres en verre me semblant être aussi admirable qu’aucune autre qui se fasse en la nature, je pris particulièrement plaisir à la décrire.

Toutefois je ne voulois pas inférer de toutes ces choses que ce monde ait été créé en la façon que je proposois; car il est bien plus vraisemblable que dès le commencement Dieu l’a rendu tel qu’il devoit être. Mais il est certain , et c’est une opinion communément reçue entre les théologiens, que l’action par laquelle maintenant il le conserve,

est toute la même que celle par laquelle il l’a créé; de façon qu’encore qu’il ne lui auroit point donné au commencement d’autre forme que celle du chaos , pourvu qu’ayant établi les lois de la nature, il lui prêtât son concours pour agir ainsi quelle a de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la création , que par cela seul toutes les choses qui sont purement matérielles auroient pu avec le temps s’y rendre telles que nous les voyons à présent ; et leur nature est bien plus aisée à concevoir , lorsqu’on les voit naître peu à peu en cette sorte', que lorsqu’on ne les considère que toutes faites.

. De la description des corps inanimés et des plantes , je passai à celle des animaux, et particulièrement à celle des hommes. Mais pourceque je n’en avois pas encore assez de connoissance pour én parler du même style que du reste, c’està-dire en démontrant les effets par les causes , et faisant voir de quelles semences et en quelle façon la nature les doit produire, je me contentai de supposer que Dieu formât le corps d’un homme entièrement semblable à l’un des nôtres, tant en \ la figure extérieure de ses membres, qu’en la conformation intérieure de ses organes, sans le composer d’autre matière que de celle que j’avois décrite, et sans mettre en lui au commencement aucune âme raisonnable , ni aucune autre chose pour

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y servir clame végétante ou sensitive > sinon qu’il excitât en son cœur un de ces feux sans lumière que j’avois déjà expliqués , et que je ne concevois point d’autre nature que celui qui échauffe le foin lorsqu’on l’a renfermé avant qu’il fut sec , ou qui fait bouillir les vins nouveaux lorsqu’on les laisse cuver sur la râpe : car , examinant les fonctions qui pouvoient en suite de cela être en ce corps, j’y trouvois exactement toutes celles qui peuvent être en nous sans que nous y pensions , ni par conséquent cjue notre âme , c’est-à-dire cette partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus cpie la nature n’est c[ue de penser, y contribue, et qui sont toutes les mêmes en quoi on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent ; sans que j’y en pusse pour cela trouver aucune de celles qui , étant dépendantes de la pensée, sont les seules qui nous appartiennent, en tant qu’hommes ; an btin que je les y trouvois toutes par après, ayant supposé que Dieu créât une âme raisonnable , et qu’il la joignît à ce corps en certaine façon que je décrivois.

Mais afin qu’on puisse voir en quelle sorte j’y traitais cette matière, je veux mettre ici l’explication du mouvement du cœur et des artères , qui étant le premier et le plus générai qu’on observe dans les animaux , on jugera facilement de lui ce qu’on doit penser de tous les autres. Et afin qu’on

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ait moins de difficulté à entendre ce que j’en dirai , je voudrois que ceux qui ne sont point versés en l’anatomie prissent la peine, avant que de lire ceci , de faire couper devant eux le cœur de quelque grand animal qui ait des poumons , car il est en tous assez semblable à celui de l’homme , et qu’ils se fissent montrer les deux chambres ou concavités qui y sont: preynièrement celle qui est dans son côté droit, à laquelle répondent deux * tuyaux fort larges; à savoir, la veine cave, qui est le principal réceptacle du sang, et comme le tronc de l’arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches ; et la veine artérieuse , qui a été ainsi mal nommée, pourceque c’est en effet une artère, laquelle, prenant son origine du cœur, se divise, après en être sortie, en plusieurs branches qui vont se répandre partout dans les poumons : puis celle qui est dans son côté gauche , à laquelle répondent en même façon deux tuyaux qui sont autant ou plus larges que les précédents ; à savoir, l’artère veineuse, qui a été aussi mal nommée, à cause qu’elle n’est autre chose qu’une veine, laquelle vient des poumons, où elle est divisée en plusieurs branches entrelacées avec celles de la veine artérieuse , et celles de ce conduit qu’on nomme le sifflet , par où entre l’air de la respiration ; et la grande artère qui , sortant du cœilr, i envoie ses branches partout le corps. Je voüdrois

aussi qu’on leur montrât soigneusement les onze petites peaux qui, comme autant de petites portes, ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont en ces deux concavités; à savoir, trois à l’entrée de la veine cave , où elles sont tellement disposées qu’elles ne peuvent aucunement empêcher que le sang qu’elle contient ne coule dans la concavité dçoite du cœur, et toutefois empêchent exactement qu’il n’en puisse sortir; trois à l’entrée^ ^ de la veine artérieuse , qui , étant disposées tout an > ' contraire , permettent bien au sang qui est dans cette concavité de passer dans les poumons, niais non pas à celui qui est dans les poumons d’y retourner; et ainsi deux autres à l’entrée de l’artère veineuse, qui laissent couler le sang des poumons vers la concavité gauche du cœur, mais s’opposent à son retour; et trois à l’entrée de la grande artère , qui lui permettent de sortir du cœur , mais l’empêchent d’y retourner : et il n’est point besoin de chercher d’autre raison du nombre de ces peaux, sinon que l’ouverture de l’artère veineuse étant en ovale , à cause, du lieu où elle se rencontre, peut être commodément fermée avec deux, au lieu que les autres étant rondes , le peuvent mieux être avec trois. De plus, je voudrois qu’on leur fit considérer que la grande artère et la veine ar- ' térieuse sont d’une composition beaucoup plus durent plus ferme que ne sont l’artère veineuse

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et la veine cave ; et qüe ces deux dernières s’élargissent avant que d’entrer dans le coeur, et y font comme' deux bourses, nonunées les^ oreilles du cœur*'qui sont composées d’une chair semblable à la sienne; et qu’il y a toujours plus de chaleur dans le cœur qu’en aucun autre endroit du corps; et enfin que cette chaleur est capable de faire que, s’il entre quelque goutte de sang en ses concavités, elle s’enfle promptement et sc dilate, ainsi qqe font généralement toutes les liqueurs , lorsqu’on les laisse tomber goutte à goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud. ^ * ’

‘,Caf, après cela , je n’ai bésoin de dire autre chose poim expliquer le mouvement du cœur , sinon que lorsque ses concavités ne sont j)as pleines ^de sang j il y en coule nécessairement de la veine - cave dans la droite et de l’artère veineuse 'dans la gauche, d’autant que ces deux vaisseaux eii^ sont toujours pleins , et que leurs ouvertures', 'qui regardent vers le cœur ne peuvent alors être bouchées; mais que sitôt qu’il est entré ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavités^ ces gouttes, qui ne peuvent être que fort grosses, à cause que les ouvertures par où elles’ entrant sont fort larges et les vaisseaux d’où elles -viennent fort pleins de sang, se raréfient et se dilatent , à cause 'de la chaleur qu’elles y trouvent; au moyen de quoi, faisant enfler tout le cœur, elles 1* 1^.

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