‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 18 sur 62 · I --8 DISCOURS DK I,\ MKTHOl)E · texte numérisé non relu

I --8 DISCOURS DK I,\ MKTHOl)E

poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux entrée^ des deux vaisseaux* 'd’oiij,^elles viennent , çmpèchant ainsi qu’il ne descende davantage de sang dans le cœur; et, continuant à se raréfier de pins en pins, elles poussent et ouvrent les six antres petites portes qui- sont aux entrées des deux antres vaisseaux par où ôlles sortent, fa^isant enfler par ce moyen tontes les branches de la veine artériense et dé la grande artère, (piasi an même instant que le cœur; lequel incontinent après se désenfle, comme font aussi ces artères, à 'cause que le sapg qui y est entré s’y refroidit; et leurs six petites porteuse refermrtit,*et les cinq de la veine cave et de l’artère Veineuse se rouvrent, et donnent passage à deux antres gouttes de-sang , qui font derechef ènfler le cœur et les ar-„ tères , tout rie même que les précédentes. Et pourcequé le sang qui entre ainsi dans le cœur passe par ces' deux bourses qu’on nonjme ses oreilles, de 1^ 'vient que leur mouven^nt est contraire au

sieii/’et qn’elles se désenflent' lorsqu’il s’eqfle. Au

reste , atm que ceux qui ne connoissent pas la

force des démonstrations mathématiques , et ne sopt' pas accoutumés k distinguer les vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de mier ceci sans l’examiner, je les veux avertir que ce mouvement que je viens d’expliquer suit aussi nécessairement de là seule (|jsposition des organes

, ; »* DISCOURS DK LA irfÉTHODE. 1 7Q

-(|u on peut voir à l’œil dans «le cœiy ,'et de la chaleur qu^on y peut sentir avec les «doigts , et de la nature du sang qu’on peut connoître par expérience , que fait celui d’un horloge , de, la force , , de la situation et de la figure de ses contre-poids

et de ses roues. .

Mais si on demande comment le sang des veines ne s’épuise point, en coula^it ainsi continuellement dans le cœur , et comment les artères n’en sont point trop remplies , puisque tout celui qui ‘ passe par le cœur s’y va rendre , je n’ai pas besoin d’y repondre 'autre chose que ce qui a déjà été écrit par un médecin d’Angleterre', auquel il faut donner la louange d’avoii* rompu la glace en cet ' endroit , et d’être le premier qui a enseigné qu’il y a plusieurs petits, passages aux extrémités des artères, par où le sang qu’elles reçoivent du ca:iir 'entre dans lès petites. branches des veines, d’où il va se rendre derechef vers le cœur : en sorte que son cours n’est autre chose qu’une circulation per-

pétuelle. Ce qu’il prouve fort bien par l’expérience ordinaire des chirurgiens , qui , ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de l’endroit où ils ouvrent la veine, font que le s.ang en sort plus abondamment que s’ils ne l’avolent point lié; et il arriveroit tout le contraire s’ils' le lioient audessous entre la main et l’ouverture, ou bien qu’ils

■ Ueri-teus , de molli cordis. '

l8i» IMSCOlIRft DK LA AIKTIIODK. ,* .

le liassent très fort aa-dessus. Car il est manifesté. » ([lie le lien , médiocrement serré-, pouvant empêcher ([lie le sang (|ui est déjà dans le bras ne retourne vers le cœur par les veinés, n’erapéche pas pour cela ([u’il n’y en vienne toujours de nouveau par les artères, à cause ([u’elles sont située^ audessous des veines, et que leurs peaux, étant plus dures, sont moins aÿiées à presser; et aussi que le sang qui vient du cœur tend avec pliLs de force à passer par elles vers la main , qu’il ne fait à relourner de là vers le cœur par les veines ; et puis- • que ce sang sort du bras par rouverlure ([ui esteii l’ime des veines, il doit nécessairement y aVoir quel- ([ues passages au-dessous du lieu , c’est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des ^ artéres. Il prouve aussi fort bi(;n ce qu’il dit du cours du sang, par certaines petites peaux, ([ui sont tellement dispo'sées en divers lieux le long des veines, * ([u’elles.nfe luî permettent point d’y passer du milieu d"ii corps vers les extrémités', mais seulement de retohriier des exh’émités vers le cœur; et de plus par l’expérience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule artère lorsqu’elle est coupée, encore même ([u’elle fût étroitement liée fort proche (liicœur, et coupée entre lui et le lien,èn sorte qu’oii n’eût aucun sujet d’imaginer que le sang qui eu sorjiroit vînt d’ailleurs.

D1SCÔH4KS DE LA METHODE. , l8l

Mais il y a plusieurs autres choses qui témoiguent que la vraie cause de ce mouvement du sang est celle que j’ai dite. Comme, premièrement, la différenèe qu’on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui sort des artères ne peut procéder que de ce qu’étant raréfié et comme distillé en passant par le cœur, il est plus subtil et plus vi.'’ et plus chaud incontinent après en être sorti, c’est-à-dire étant dans les artères, qu’il n’est un peu devant que d’y entrer, c’est-à-dire étant dans les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que cette différence ne paroît bien que vers le cœur , et non point tant aux lieuxqui en sont les plus éloignés. Puis, la dureté des peaux dont la veine artérieuse et la grande artère sont composées montre assez <|ue le sang bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi la concavité gauche du cœur et la grande artère seroient-elles plus amples et plus larges que la concavité droite et la veine artérieuse , si ce n’étoit que le sang de l’artère veineuse, n’ayant été que dans les poumons depuis qu’il a passé par le cœur , est plus subtil et se raréfie plus fort et plus aisément que celui qui vient immédiatement de la veine cave? Et qu’est-ce que les médecins peuvent deviner en tâtant le pouls , s’ils ne savent que , selon que le sang change de nature, il peut être raréfié par la chaleur du cœur plus ou moins fort, et phis ou moins vite qji’au-

l8i . ülSCOliUS DK LA MJ^l'^HODE.

paravant? Et si on examine comment cette chaleur se communique aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c’est par le moyeu du sang, qui , passant par le cœur, s’y réchauffe, et se répand delà par toixt le corps : d’où vient que si on ôte le sang de quelque partie , on en ôte par même moyen la chaleur ; et encore que le cœur fût aussi ardent qu’un fer émbrasé , il ne suffiroit pas pour réchauffer les pieds et les mains tant qu’il fait , s’il n’y envoyoit continuellement de nouveau sang. Puis aussi on connoit de là que le vrai^dsage de la respiration est d’apporter assez d’air frais dans le poumon pour faire que le sang qui y vient de la concavité droite du cœur , où il a été raréfié et comme changé en vapeurs , s’y épaississe et convertisse en sang derechef, avant que de retomber dans la gauche, sans quoi il ne pourroit être propre à servir de nourriture au feu qui y est ; ce qui se confirme parce qu’on voit que les animaux qui n’ont point de poumons n’ont aussi qu’une seule concavité dans le cœur, et que les enfants , qui n’en peuvent user pendant qu’ils sont renfermés au ventre de leurs mères , ont une ouverture par où il coule du sang de la veine cave en la concavité gauche du cœur , et un conduit par où il en vient de la veine artérieuse en la grande artère , sans passer par le poumon. Puis la coction comment se feroit-elle en l’estomac , si le cœur n’y envoyoit tle la chaleur par les artères , et avec cela

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quelques unes des plus coulantes parties du sang, qui aident ^ dissoudre les viamtes qü’on y a mises?

Et l’action qui convertit le suc de ces viandes en sang n’est-elle pas aisée à connoître, si on considère qu’il se distille, en passant et repassant par le cœur, peut-être plus de cent ou deux cents fois en chaque jour Et qu’a-t-on be^soin d’autre chose pour expliquer la nutrition et la production des diverses hiuneurs qui sont dans le corps, sinon de dire que la force dont le sang, en se raréfiant, pas-se du cœur vers les extrémités des artères , fait que quelques unes de ses parties s’arrêtent entre celles des membres où elles se trouvent, et y prennent la placede quelques autres qu’elles en chassent, et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse des pores qu’elles Rencontrent , les unes se • vont rendre en certains lieux plutôt que les au- , très, en même façon que chacun peut avoir vu divers cribles , qui , étant diversement percés , servent à séparer divers grains les uns des autres? Et enfin , ce qu’il y a de plus remarquable en tout ceci , c’est la génération des esprits animaux, qui sont comme un vent très subtil , ou plutôt comme une flamme très pure et très vive, qui, montant continuellement ^ en grande abondance du cœur dans le cerveau , se va rendre de là par Içs nerfs dans les muscles; et donne le mouvement à tous les membres ; -sans qu’il faille imaginer d’autre causé qui fasse que les

nS| . iMscoiiHs i)i; metjiodk.

pal lies 'du sang qui , étant leâ pins agitées et les plus pénétranti^s, ^ont les'plu^ propres^ composer ces esprits, se vont rendre plutôt vers le cerveau i-. que vers ailleurs, sinon que las artères qui les y •> I portent sont celles qui viennent du cœur le plus en ligne droite de toutes, et que, selon les règles des mécaniques , qui sont les mêmes que celles de la ' ,

nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble à se mouvoir vers un même côté où il n’y a pas 1 assez de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la concavité gauche du cœur tendent vers le cerveau, les plus foibles et moins ^ agitées çn doivent être détournées par les plus fortes , qui par ce moyen s’y vont rendre seules.

. J’ayois expliqué assez particulièrement toutes . ces choses dans le traité ^ue j’avois eu cinlevaiit dessein de publier. Et ensuite j’y avois montré quelle doit être la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain, pour faire que les esprits animaux étant dedans aient la force de mouvoir ses membres, ainsi qu’on voit que les têtes, un peu après être coupées, se remuent encore et mordent la terre nonobstant qu’elles ne soient plus animées;

4. quels changements se doivent faire dans le cerveau pour causer la veille, et le sommeil, et les songes; comment la lumière, les sons, les odeurs, les goûts, la chaleur, et toutes les autres qualités des objets extérieurs y peuvent imprimer diverses idées,

« » ^ par l’entremise des sens; comment la faim, la soif,

et les autres passions intérieures y peuvent' aussi envoyer les leurs; ce qui doit y être pris pour le sens commun où ces idées sont reçues , pour la mémoire qui les consei’ve, et pour la fantaisie qui ' les peut diversement changer et en composer de nouvelles, et, par n^éme moyen, distribuant les esprits animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en autant de diverses façons, et autant à propos des objets qui se présentent à ses sens et des passions intérieures qui sont en lui , que les nôtres se puissent mouvoir sans que la volonté les conduise: ce qui ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l’industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu ' de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines , et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine, qui , ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les' hommes. Et je m’étois ici particulièrement arrêté à faire voir que s’il y avoit de telles machines qui eussent les 'organes et la figuré extérieure d’un singe ou de quelque autre animal sans raison , nous

n’aurions aucun moyen pour reconnoître qul-elles ne seroient pas, en tout de même nature que ces animaux; an lieu que s’il y en avoit qui eussent la ressemblance de nos corps, et imitassent autant nos actions que moralement il seroit possible, nous aurions toujours deux moyens très-certaius pour' reconnoître qu’elles ne seroient point pour cela de vrais hoinmes : dont le premier est que jamais elles ne poiirroient user de paroles ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer * aux autres nos pensées: car on peut bien concevoir (|u’une machine soit tellement faite qu’elle [vrofère des paroles, et mtmie quelle en profère quelques unes à propos des actions corporelles qui causeront (pielque changement en ses organes, comme, si on la touche en quelque endroit, qu’elledemandeceqn’on lui vent <Iire; si en un autre", qu’elle crie qu’on lui''' lait mal, et choses semblables ; mais non pas (pi’elle les arrange diversement pour l épondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence , ainsi (jue les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le second est que, bien qu’elles lissent plusieurs ch< «ses aiussi bien ou peut-être mieux qu’aucun de nous, elles manqueroient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvriroit (pi’elles n’agiroient pas par connoissance, mais seule! lient par la di.sposition de leurs organes : car, au lien que la raison est un instrument univei’sel qui peut .servir e‘n toutes sor-

tes lie rencontres, ces organes ont besoin de que pariiculièro disposition pour chaque action particulière ; d’où vient qu’il est moralement inipossiblè qu’il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de même façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connoître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées; et qu’au contraire il n’y a point d’autre animal , tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes: car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsique nous, c’est-à-dire en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils -disent ; au lieu* que les hommes qui étant nés . sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour parler,- autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventei: d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se' font entendre à ceux qui étant ordinairement avec eux ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas

l88 ÜISCOIÎRS DK LA MÉTHODE.

«Ciment qiie les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais quelles n’en ont point 'du tout: car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler ; et d’autant qu’on remarque de l’inégalité entre les animaux d’une meme espèce J aussi bien qu’entre les hommes , et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet qui seroit des plus parfaits de son espèce n’égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui auroit le cerveau troublé, si leur âme n’étoit d’une nature toute différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas. leur langage. Car s’ilétüit vrai, puisqu’elles ont jilusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourroient aussi bien se faire entendre à nous (ju’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce (ju’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit, car à de compte ils en aurpienl plus qu’aucun de

niSCOlîRS DE LA MÉTHODE. 1 8o

lions et feroient mieux en toute autre chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que fc’est la nature <pii agit en eux selon la disposition de leurs organes: ainsj qu’on voit qu’un horloge, qui n’est composé que de roues et de ressorts , peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence.

J’avois décrit après cela l’âme raisonnable, et fait voir qu’elle ne peut aucunement être tirée de la puissance de la matière, ainsi que les autres choses dont j’avois parlé, mais qu’elle doit expressément être créée; et comment il ne suffit pas qu’elle soit logée dans le corps humain , ainsi qu’un ' pilote en son navire , sinon peut-être pour mouvoir ses membres, mais qu’il est besoin qu’elle soit jointe et unie plus étroitement avec lui , pour avoir outre cela des sentiments et des appétits semblables aux nôtres , et ainsi composer un vrai homme. Au reste, je me suis ici un peu étendit sur le sujet de l’âme, à cause qu’il est des plus importants : car, après l’erreur de ceux qiii nient Dieu , laquelle je pense avoir ci-dessus assez réfutée , il n’y en a point qui éloigne plutôt les esprits foibles du droit chemin de la vertu, que d’imaginer que l’âme des bêtes soit de même nature que la nôtre , et que par conséquent nous n’avons rien à craindre ni à espérer après çette vie , non plus que les mouches et les fourmis ; âu lien que lorsqu’on sait

combien elles diffèrent , on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la nôtre est d’une nature entièrement indépendante du corps , et par conséquent qu’elle n’est poiiit sujette à mourir avec lui; puis, d’autant qu’on* ne voit point d’autres causes qui la détruisent , on est naturellement porté à juger de là qu’elle est immortelle.

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