SECONDES OBJECTIONS
RECUEILLIES PAR LE R. P. MERSENNE , DE LA BOUCHE DE DIVERS THÉOLOGIENS ET PHILOSOPHES, CONTRE LES II', IIl', IV', V' ET VI* MÉDITATIONS.
Monsieur,
Puisque, pour confondre les nouveaux géants du siècle, qui osentattaquer l’Auteur de toutes choses, vous avez entrepris d’en affermir le trône en dé- . montrant son existence, et que votre dessein semble si bien conduit que les gens de bien peuvent espérer qu’il ne se trouvera désormais personne qui, après avoir lu attentivement vos Méditations, ne confesse qu’il y a un Dieu éternel de qui toutes choses dépendent, nous avons -jugé à propos de vous avertir et vous prier tout ensemWe de répandre encore sur de certains lieux, que nous vous marquerons ci-après, une telle lumière qu’ibne reste rien dans tout votre ouvrage qui ne soit, s’il est possible, très clairement et très manifestement démontré. Car d autant que depuis plusieurs années vous avez, par de continuelles méditations, tellement exercé votre esprit, que* les choses qui
OBJECTIONS ET RÉPONSES. 5f)C)
semblent aux autres obscures et incertaines vous peuvent paroître plus claires , et que vous les concevez peut-être par une simple inspection de l’esprit, sans vous apercevoir de l’obscurité que les antres y trouvent , il sera bon que vous soyez averti de celles qui ont besoin d’èti'e plus clairement et plus amplement expliquées et démontrées;, et lorsque vous nous aurez satisfait en ceci, nous ne jugeons pas qu’il y ait guère personne qui pui.sse nier que les raisons dont vous avez commencé la déduction ppur la gloire de Dieu et l’utilité du public ne doivent être prises pour des démonstrations.
Premièrement, vous vous ressouvientfî-ez que ce n’est pas tout de bon et en vérité, mais seulement par une fiction d’esprit , que vous avez rejeté , autant qu’il vous a été possible, tous les fantôme.s des corps, pour conclure que vous êtes seulement une chose qui pense, de peur qu’après cela vous ne croyiez peut-être que l’on puisse conclure qu’en effet et sans fiction vous n’êtes rien autre chose qu’un esprit ou une chose qui pense; et c’est tout ce que nous avons trouvé digne d’observation touchant vos deux premières Méditations , dans lesquelles vous faites voir clairement qu’au moins il est certain que vous qui pensez êtes quelque chose. Mais arrêtons-nous un peu ici'. Jusque là vous connoifisêz que vous êtes une chose qui pense ,
* Voyez Méditation ii, P®g<*
mais vous ne savez pas encore ce que c’est que cette chose qui pense. Et que savez-vous si ce n’est point un corps qui, par ses divers mouvements et rencontres, fait cette action que nous appelons du nom de pensée? Car, encore que vous croyiez avoir rejeté toutes sortes de corps,vous vous êtes pu tromper en cela , que vous ne vous êtes pas rejeté vousmême, qui peut-être êtes un corps. Car comment prouvez-vous qu’im corps ne peut penser, ou que des mouvements corporels ne sont point la pensée même? Et pourquoi tout le système de votre corps, oue vous croyez avoir rejeté, ou quelques parties cl’icelui , par exemple celles du cerveau , ne ponrroient-elles pas concourir à former ces sortes de mouvements que nous appelons des pensées? 'Je suis, dites -vous, une chose qui pense; mais que savez-vous si vous n’êtes point aussi un mouvement corporel , ou un corps remué ? .
Secondement, de l’idée d’un être souverain , laquelle vous soutenez ne pouvoir être produite par vous, vous osez conclure l’existence d’un souverain être, duquel seul peut procéder l’idée qui est en votre esprit * ; comme si nous ne nous trouvions pas en nous un fondement suffisant, siu- lequel seid étant appuyés , nous pouvons former cette idée^ quoiqu’il n’y eût point de souverain être , ou que nous ne sussions pas s’il y en a un, et que son
• Voyez Méditation tu, page aSo.
OBJECTIO^S ET RÉPONSES. /fOl
existence ne nous vînt pas même en la pensée : car ne vois-je pas que moi, qui pense, j’ai quelque degré de perfection ? Et ne vois-je pas aussi que d’autres que moi ont un semblable degré? ce qui me sert de fondement pour penser à quelque nombre que ce soit , et ainsi pour ajouter un degré de perfection à un autre jusqu’à l’infini; tout de même que , bien qu’il n’y eût au monde qu’un degré de chaleur ou de lumière, je pourrois néanmoins en ajouter et en feindre toujours de nouveaux jus- <jues à l’infini. Pourquoi pareillement ne pourrai-je pas ajouter à quelque degré d’être que j’aperçois être en moi , tel autre degré que ce soit, et, de tous les degrés capables d’être ajoutés, former l’idée d’un être parfait? Mais, dites-vous, l’effet ne peut avoir aucun degré de perfection ou de réalité qui n’ait été auparavant dans sa cause; mais, outre que nous voyons tous les jours que les mouches , et plusieurs autres animaux , comme aussi les plantes , .sont produites par le soleil, la pluie et la terre, dans lesquels il n’y a point de vie comme en ce? animaux, laquelle vie est plus noble qu’aucun autre degré purement corporel, d’où il arrive que l’effet tire quelque réalité de sa cause, qui néanmoins n’étoit.pas dans sa cause ; mais, dis-je, cette idée n’est rien autre chose qu’un être de raison, qui n’est pas plus noble que votre esprit qui la conçoit. De plus, que savez-vous si cette idée se fût jamais