‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 37 sur 62 · îC · texte numérisé non relu

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offerte à votre esprit , si vous eussiez passé toute votre vie dans un désert , et non point en la compagnie de personnes savantes? et ne peut-on pas dire que vous l’avez puisée des pensées que vous avez eues auparavant, des enseignements des livres , des discours et entretiens de vos amis, etc. , et non pas de votre esprit seul ou d’un souverain être existant? Et partant il faut prouver plus clairement que cette idée ne pourroit être en vous , s’il n’y avoit point de souverain être ; et alors nous serons les premiers à nous rendre à votre raisonnement, et nous y donnerons tous les mains. Or, que cette idée procède de ces notions anticipées , cela paroît, ce semble , assez clairement de ce que les Canadiens , les Hurons et les autres hommes .sauvages n’ont point en eux une telle idée, laquelle vous pouvez même former de la connoissance que vous avez des choses corporelles; en sorte que votre idée ne représente rien que ce monde corporel, qui’ embrasse toutes les perfections que vous sauriez imaginer: de sorte que vous ne pouvez conclure autre chose , sinon qu’il y a un être corporel très parfait, si ce n’est que vous ajoutiez quelque chose de plus qui élève notre esprit jusqu’à la connoissance des choses spirituelles ou incorporelles. Nous pouvons ici encore dire que l’idée d’un ange peut être en vous aussi bien que celle d’un être très parfait , sans qu’il soit besoin pour cela qu’elle

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soit formée en vous par un ange réellement existant, bien cfue fange soit plus parfait que vous. Mais je dis de plus ^ue vous n’avez pas l’idée de Dieu non plus c^ue celle d’un nombre ou d’une ligne infinie, lacpi'elle quand vous pourriez avoir, ce nombre néanmoins est entièrement impossible : ajoutez à cela qiie l’idée de l’unité et simplicité d’une seul^ p^fection, qui embrasse et contienne toutes les autres, ^se fait seulement par l’opération de l’entendement qui raisonne, tout ainsi que se font les unités universelles, qui ne sont pointdans les cho- .ses , mais seulement dans l’entendement, comme on peut voir par l’unité générique, transcendantale, etc.

En troisième lieu , puisque vous n’étes pas encore assuré de l’existence de Dieu, et que vous dites ' néanmoins que vous ne sauriez être assuré d’aucune chose, ou que vous ne pouvez rien connoîtré clairement et distinctement si premièrement vous ne connoissez certainement et clairement que Dieu existe, ij s’ensuit que vous ne savez pas encore que vous êtes une chose qui pense, puisque , selon vous , cette connoissance dépend de la connoissance claire d’un Dieu existant^ laquelle vous n’avez pas encore démontrée, aux lieux où vous concluez que vous connoissez clairement ce que vous êtes. Ajoutez à cela qu’un athée con- , noît clairement et distinctement que les trois an-

■ Voyez Méditation II, pageaSl.

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gles irun triangle sont «gaux à deux droits, quoique néanmoins il soit fort éloigné ducroire l’existence de Dieu, puiscjuil la nie tout-a-faitj parce, dit-il, que si Dieu existoit il y auroit un souverain être et un souverain bien, cest— a-dire un infini ; or ce qui est infini en tout genre de p^r fection exclut toute autre chose que ce soit , non seulement toute sorte d’étre et de bien , mais aussi toute sorte de non-être et de mal : et néanmoins il y a plusieurs êtres et plusieurs biens , comme aussi plusieurs non-êtres et plusieurs maux; a laquelle objection nous jugeons à propos que vous répondiez, afin qu’il ne reste plus rien aux. impies à objecter, et qui puisse servir de prétexte à leur impiété.

Eu quatrième lieu , vous niez ' que Dieu puisse mentir ou décevoir; quoique néanmoins il se trouve des scolastiques qui tiennent le contraire , comme Gabriel, Ariminensis, et quelques autres, qui pensent que Dieu ment, absolujnent parlant, c’est-à-dire qu’il signifie quelque chose aux hommes contre son intention et contre ce qu’il a décrété et résolu , comme lorsque, sans ajouter de condition, il dit aux Ninivites par son prophète : « Encore quarante «jours, et Ninive sera subvertie. » Et lorsqu’il a dit plusieurs autre.s choses qui ne sont point arrivées, parcequ’il n’a pas voulu que telles paroles répon-

• Voye7. MéfUlatiom tu rt tv, pages agi et ag4.

dissent à son intention ou à son décret. Que , s’il a endurci et aveuglé Pliaraon , et' s’il a mis dans les prophètes un esprit de mensonge , comment pouvez-vous dire que nous lie pouvons être trompés par lui? Dieu ne peut-il pas se comporter envers les hommes comme un médecin envers ses malades et un père envers ses enfants, lesquels l’un et l’autre trompent si souvent, mais toujours avec prudence et utilité ; car si Dieu nous montroit la vérité toute nue, quel œil ou plutôt quel esprit auroit assez de force pour la supporter? Combien qu’à vrai dire il ne soit pas nécessaire de feindre un Dieu trompeur afin que vous soyez déçu dans les choses que vous pensez coniîoître clairement et distinctement, vu que la cause de cette déception peut être en vous , quoiqife vous n’y songiez seulement pas. Car que savez-vous si votre nature n’est point telle qu’elle se trompe toujours , oudu moins fort souvent ? Et d’où avez-vous appris que, touchant, les choses que vous pensez connoître clairement et distinctement, il est certain que vous n’ètes jamais trompé , et que vous ne le pouvez être? Car combien de fois avons-nous vu que des personnes se sont trompées en des choses qu’elles pensoient voir plus clairement que le soleil? Et partant , ce principe d’une claire et distincte con- Boissance doit être expliqué si clairement èt si distinctement que personne désormais , qui ait l’es-

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prit raisonnable , ne puisse être déçu dans les choses qu’il croira savoir clairement et distinctement ; autrement nous ne voyons point encore que nous puissions répondre avec certitude de la vérité d’aucune chose.

En cinquième lieu, si la volonté ne peut jamais faillir, ou ne pèche point lorsqu’elle suit et se laisse conduire par les lumières claires et distinctes de l’esprit qui la gouverne , et si , au contraire, elle se met en danger de faillir lorsqu’elle poursuit et embrasse les coiyioissances obscures et confuses de"" l’entendement, prenez garde que de là il semble que l’on puisse inférer que les Turcs et les autres infidèles non seulement ne pèchent point lorsqu’ils n’embrassent pas la religion chrétienne et catholique, mais mèmè qu’ils pèchent lorsqu’ils l’embrassent, puisqu’ils n’en connoissent point la vérité ni clairement ni distinctement. Bien plus , si cette règle que vous établissez ' est vraie, il ne sera permis à la volonté d’embrasser que fort peu de choses , vu que nous ne connqissons quasi rien avec cette clarté et distinction que vous requérez pour former une certitude qui ne puisse être sujette à aucun doute. Prenez donc garde, .s’il vous plaît, que, voulant affermir le parti 3e la vérité, vous ne prouviez pljis qu’il ne faut, et qu’au lieu de l’appuyer vous ne la renversiez. •

' Voyez Méditalion iv, pages 394 et 3u3.

En sixième lieu , dans vos réponses ' aux précédentes objections , il semble que vous ayez manqué de bien tirer la conclusion dont voici l’argument : « Ce que clairement et distinctement nous «entendons appartenir à la nature, ou à l’essence, »ou,à la forme immuable et vraie de quelque » chose, cela peut être dit ou affirmé avec vérité "de » cette chose ; mais y après que nous avons soigneu- » sement observé ce que c’est que Dieu, nous en- » tendons clairement et distinctement qu’il appatf tient à sa vraie et immuable nature qu’il existe. > Il faudroit conclure : Donc, après que nous avons assez soigneusement observé ce que c’est que Dieu, nous pouvons dire ou affirmer cette vérité , qu’il appartient à la, nature de Dieu qu’il existe. D’où il ne s’ensuit pas que Dieu existe eq effet, mais seulement qu’il 'doit exister si sa nature est possible ou ne répugne point, c’est-à-dire que la nature ou l’essence de Dieu ne peut être conçue sans existence, en telle sorte que, si cette essence est, .il existe réellenient; ce qni se rapporte à cet argument, que d’autres proposent de la sorte : S’il n’implique point que Dieu soit , il est œrtaij^ qu’il existe ; or il n’implique point qu’il existe , donc, etc. Mais on est en question de la mineure , à savoir, qu’il n’implique point qu’il existe, la vérité de laquelle quelques uns de nos adversaires révoquent

' Voyez Réponses aux premières objections, page 388.

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en doute, et d’autres la nient. De plus , cette clause de votre raisonnement, «après que nous avons as- » sez clairementreconnu ou observé ce que c’est que » Dieu , » est supposée comme vraie , dont tout le monde ne tombe pas encore d’accord , vu que vous avouez vous-même que vous ne comprenez l’infini qu’imparfaitëment ; le même faut-il dire de tous ses autres attributs : car tout ce qui est en Dieu étant entièrement infini , cpiel est l’esprit qui puisse comprendre la moindre chose qui soit en Dieu que très imparfaitement ? Comment donc pouvez-vous avoir assez clairement et distinctement observé ce que c’est que Dieu?

En septième lieu, nous ne trouvons pas un seul mot dans vos Méditations touchant l’immortalité de râme de l’homme, laquelle néanmoins vous deviez principalement prouver, et en faire une très exacte démonstration pour confondre ces personnes indignes de l’immortalité, puisqu’ils la nient, et que peut-être ils la déte.stent. Mais, outre cela, nous craignons que vous n’ayez pas encore assez prouvé la distinction qui est entre l’âme et le corps de rhomjie’, comme nous avons déjà remarqué en la première de nos observations, à laquelle nous ajoutons qu’il ne semble pas qne, de cette distinction' de l’âme d’avec le corps, il s’ensuive qu’elle soit incorruptible ou immortelle : car qui sait si sa na-

■ Voyez Méditation VI , page 33 1.

tiire n’est point limitée selon la durée de la vie corporelle, et si Dieu n’a point tellement mesuré ses forces et son existence qu’elle finisse avec le corps ?

Voilà, Monsieur, les choses auxquelles nous désirons que vous apporti^ÿ une plus grande lumière, afin que 'la lecture de vos très subtiles et, comme nous estimons, très véritables Méditations soit profitable à tout le monde. C’est pourquoi ce seroit une chose fort utile si , à la fin de vos solutions , après avoir premièrement avancé quelques définitions, demandes et axiomes , vous concluiez le tout selon la méthode des géomètres , en laquelle vous êtes si bien versé, afin que tout d’un coup, et comme d’une seule œillade, vos lecteurs y puissent voir de quoi se satisfaire , et que vous remplissiez leur esprit de la connoissance de la Divinité. - -

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