‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 5 sur 62 · KI.OG · texte numérisé non relu

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pour leur donner plus de 'fécondité et d’étendue , car c’est la marche du génie comme'de la nature ; appliquer ensuite ces pjincipes à la théorie des planètes, aux inouTCments des deux, aux phénomènes de la terre, à la nature des éléments, aux* prodiges des météores, aux effets et à la marché 'de la lumière, à l’organisation des corps bruts, à * la vie active des êtres animés ; terminant enfin • cette grande course par l’homme, qui étoit l’objet et le but de ses travaux ; développant partout des ^ lois ^caniques qu’il a devinées le premier ; descendUn toujours des’causes aux effets; enchaînant tout par des conséquences nécessaires; joignant quelquefois l’expérience aux spéculations , mais alors même maîtrisant l’expérience par le génie ; éclairant la physiqué par la géométrie , la géométrie jiar l’algèbre, l’algèbre par la logique, la médecine paivl’anatomie, l’anatomie par les mécaniques; subUme même dans ses fautes, méthodique dans ses égarements , utile par ses erreurs , forçant l’admifation et le respect, lors même qu’il ne peut forcer à penser comme lui.

Si on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut le comparer , on en trouvera trois : Bacon , Leibnitz , et Newton. Bacon parcourut toute la surface des connoissances humaines; il jugea les siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir : mais il indiqua plus de grandes choses qu’il n’en

• exécuta; il construisit l’échafaud d’ùn édifice immense, et laissa.'à d’autres le soin de construire rédifice. læibnitz fut tout ce qu’il voulut être: il porta dans la philosophie une grande hauteur d’in- 1 telligence ; mais il ne traita la science de la nature que par iarfceaux , et ses systèmes métaphysiques seniblent plus faits pour étonner et accabler l’homme que pojir l’éclairer. Newton a créé unç optique nouvelle, et démontré les rapports de la gravitation dans les deux. Je ne prétends point ici diminuer la gloirç de ce grand homme, mais je rerhârque seulement tous les secours qu’il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Qalilée lui avoit donné la tiiéorie de la pesanteur; Kepler, les lois des astres dans leurs révolutions; Huygens, la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes; Des- cartes, sa méthode pour le raisonnement , son analyse pour la géométrie, une foule innombrable de connoissances pour la physique, et plus que tout cela peut-être , la destructipn de tous les préjugés.

La gloire de Newtonadonc été de profiter de tous ces avantages, de rassembler toutes ces forces étrangères, d’y joindre les siennes propres, qui étoient immenses , et de les enchaîner toutes par les calculs d’une géométrie aussi sublime que profonde. Si / maintenant jç rapproche Descartes de ces trois

Éloge

horhiTies célèbres, j,’oserai dire qu’il avoit des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon tju’il a eu l’éclat et l’immensité du génie de Leibnitz,, mais bien plus de Consistance et de réalité dans sa grandeur ; qu’enfin il a mérité d’être mis à côté de Newton , parcequ’il a créé une partie^leNêwton, et qu’il n’a été^Créé que par lui-même; parceque, ai l’un a découvert plus de vérités, l’autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime, quoiqu’il n’ait point fait un aiussi grand' usagi^e la géométrie ; plus original par son géïiie,* quoique ce génie l’ait souvent trompé ; plus universel dans ses conpoissances, comme dans ses talents, quoique moins sage et moins assuré dans sa marche; ayant i^t-élre en étepdue ce que Newton avoit en profondeur; fait->ppur concevoir en grand, mais pettfil^it pour suivre les détails,

' tandis que Newton donnoit aux plus petits détails l’empreinte du génie ; moins admirable sans doute ponr la connoissance des cieux, mais bien plus utile pour le genre humain , par sa grande influence sur les esprits et sur le^ siècles. ‘

C’est ici le vrai triomphe de Descartes; c’est là sa grandeur. Il n’est plus , :^ais son esprit vit encore : cet esprit est immortel; il se répand de nation en nation, et de siiècle en siècle; il respire à Paris, à Londres, à Berlin, à Leipsick, à Florence; il pénètre à Pétersbourg; il pénétrera’up jour jusque

I)E DE SCA R UES.

dans ces climats où le genre humain est encore ignorant.et avili; peut-être il fera le tour de l’univers.

On a vu dans quel état étoient les sciences au moment où Descartes parut; comment l’autorité enchaînoit la raison ; comment l’être qui pense avoit renoncé au droit de penser. Il en est des esprits comme de la nature physique : l’engourdissement en est la mort ; il faut de l’agitation et des secousses ; il vaut mieux que les vents ébranlent l’air par des orages, que^si tout demeuroit dans un éternel repos. Descartes donna l’impulsion à cette masse immobile. Quel fut l’étonnement de l’Europe, lorsqu’on vit paroître tout-à-coup cette philosophie si hardie et si nouvelle ! Peignez-vous des esclaves qui marchent courbés sous le poids de leurs fers : si tout-à-coup un d’entre eux brise sa chaîne, et fait retentir à leurs oreilles le nom de liberté, ils s’agitent J ils frémissent, et des débris de leurs chaînes rompues accablent leurs tyrans. Tel est le mouvement qui se fit dans les esprits d’un bout de l’Europe à l’autre. Cette masse nouvelle de connoissances que Descartes y avoit jetée se joignit à la fermentation de son esprit. Réveillé par de si grandes idées et par un si grand exemple, chacun s’interroge et juge ses pensées , chacun discute ses opinions. La raison de l’univers n’est plus celle d’un homme qui existoit il y a quinze siècles ; elle est dans l’âme de chacun elle est dans l’évi-

>ÉLUG E

(leiice et clans la clarté des idées. La pensée, esclave depuis deux luille ans , se relève avec la conscience de sa grandeur; de toutes parts ou créeules principes, et on les suit; on consulte la nature, et hou plus les hommes. La France, l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre travaillent sur le même plan. La méthode même de Descartes apprend à counoîtreet à combattre ses erreurs. Tout se perfectionne, ou du moins tout avance. Les mathématiques deviennent plus fécondes, les méthodes plus simples; l’algèbre, portée si loin par Descartes , est perfectionnée par llalley, et le grand Newton y ajoute encore. 1/analy.se est appliquée au calcul de l’infini, et prc»duit une nouvelle branche de géométrie sublime. Plusieurs hommes célèbres portent cet édifice à une hauteur immense : l’Allemagne et l’AngleteiTe se divisent sur cette découverte, comme l’Espagne et le Portugal sur la conquête <les Indes. L’application de la géométrie à la physique devient plus étendue et plus vaste: Newton fait sur les mouvements dès corps célestes ce que Descartes a voit fait sur la dioptrique, et .sur quelques par ties des météores ; les lois de Kepler sont démontrées par le calcul ; la marche elliptique des planètes est expliquée ; la gi;avitation universelle étonne l’univers par la fécondité et la simplicité de son principe. Cette application de la géométrie s’étend à toutes les branches de la physique, depuis l’équilibre des liqueurs

DF. DESCARTES

jusqu’aux derniers balancements des comètes dans leurs routes les plus écartées. Ces astres etrantiTsont mieux connus : Descartes les avoit tirés pour jamais de la classe tles météores, en les fixant au nombre des planètes ; Newton rend compte de l’excentricité de leurs orbites; Halley, d’après quelques points donnés, détermine le cours et fixe la marche de vingt-quatre comètes. Les inégalités de la lune S’ont calculées ; on découvre l’anneau et les satellites de Saturne; on fait des satellites de Jupiter l’usage le plus important pour la navigation. Les cieux sont connus comme la terre. La terre change de forme; son équateur s’élève et ses pôles s’aplatissent, et la différence de ses deux diamètres est mesurée. Des observatoires s’élèvent auprès des digues de la Hollande, sous le ciel de Stockholm , et parmi les glaces de la Russie. Toutes les sciences suivent cette impulsion générale. La physique particulière , créée par le génie de Descartes , s’étend et affermit sa marche par les expériences : il est vrai qu’il avoit peu suivi cette route ; mais sa méthode , plus puissante que son exemple, devoit y ramener. Les prodiges de l’électricité se multiplient. Les déclinaisons dé l’aiguille aimantée s’observent selon la différence des lieux et des temps. Halley* trace tlans toute l’étendue du globe une ligne qui sert de point fixe, oèila déclinaison commence, eLqui,

bien constatée, peut-être pourroit tenir lieu des

longitudes., Jj’o|)li(|ue <levient une .Science, nouvelle, par les découvertes snhliines sur les couleurs. •T.a Dioptrique de Descartes n’est pins la borne de l’esprit linntain : l’art d’agrandir^ la vue s’étend ; on substitue, pour lire dans lescieux, les métaux aux verres, et la réflexion de la lumière à la réfraction. l.,a chimie, qui auparavant étoit presque isolée, s’unit aux autres sciences; on l’applique à la fois à la physique, à l’histoire naturelle et à la médecine. La circidationdu sang, découverte par Harvey, «*mhras.sée et défendue par Descartes, devient la source d’une foule de vérités. Le mécanisme du corps humain est étudié avec plus de zèle et de succès: on découvre des vaisseaux inconnn.s et de nouveaux réservoirs. IJorelli tente d’assujettir an calcul géométrique les mouvements des animaux. Jx:nwenhoeck, le micro.scopeà la main, surprend ces atomes vivants qui semblent être les éléments ,de la vie de l’homme; Ruisch perfectionne l’art do donner par des injections une nouvelle vie à ce qui est mort; Malpighi transporte l’anatomie aux plantes , et remplit un projet que Descartes n’avoit pas eu le temps d’exécuter. Son génie respire encore après lui dans la métaphysique: c’e.stlui qui, dans Malehranche, démêle les erreurs de l’imaginàtion et des sens; c’est lui qui, dans Locke, combat et détruit les idées innées, fait l’analy.se de l’esprit humain , et pose d’une main hardie les limites de

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1) E ü E SC‘A ÎR E E S. Üg

ia c^esVjui qui, de nus jours, a attaqué

et renw^ s^tèiues. Son, influence ne s’estpoint bornée, à la philosophie: semblable à cette âme universelle des stoïciens, l’esprit de Descartes est partout on l’a appliqué aux lettres et aux arts comme aux sciences. Si dans tous les genres on va saisir les premiers principes ; si la métaphysique des arts est créée; si on a cherché dans des idé('s invariables les règles du goût ppjhr^tous les pays et pour tous les siècles; si oriâ secotie 'cette superstition qui jugeoit mal parcequ’elle admiroit trop, et doimoit des entraves au génie en resserrant trop sa sphère ; si on examine et discute toutes nos connoissances ; si l’esprit s’agite pour reculer^toutes les bornes ; si on veut savoir sur tous les objets le degré de vérité qui appartient à l’homme : c’est là l’ouvrage de Descartes. L’astronome, le géomètre, le métaphysicien, le grammairien, le moraliste, I’ot rateur, le politique, le poète, tous ont une portion de cet esprit qui les anime. Il a guidé également Pascal et Corneille, Locke et Bourdaloue, New'ton et Montesquieu. Telle est la trace profonde et l’empreinte marquée de l’homme de génie sur l’univers. Il n’existe qu’un moment; mais cette existence est employée tout entière à quelque grande opératiorT, <jui change la direction des chose^i pour plusie.ju*s siècles.

Arrêtons - nous, maintenant sur celui à qui le

ÉLOGE

genre humain a eu tant d’obligations, et à' qui la dernière '!’j^^érité sera éncoré redej^le. Quels honneurs lui a-t-on rendus de son yi^ÿ^? quelles statues lui furent élevées dans sa patrie? quels hommages a-t-il reçus des nations?... Que parlonsnous d’hommages, et de statues, et d’honneurs? Oublions-nous qu’il s’agit d’un grand homme? oublions-nous qu’il a vécu parmi des hommes? Par* Ions plutôt et des persécutions, et de la haine, et des tourments de J’envie , et des noirceurs de la

calomnie , et de tout ce qui a été et sera éternellement le partage de l’homme qui aura le malheur de s’élever au-dessus de son siècle. .Descartes l’avoit prévu : il connoissoit trop les homnaes pour ne les pas craindre ; il avoit été averti par l’exemple de Galilée ; il avoit vu , dans la personne de ce vieillard, la vérité en cheveux blancs chargée de fers» et traînée indignement dans les prisons (^4). La coupe de Socrate , les chaînes d’Anaxagore , la fuite et l’empoisonnement d’Aristote, les malheurs d’Héraèifte, les calomnies insensées contre Gerbert, les gémissements plaintifs de Roger Bacon sous les voûtes d’un cachot, l’orage excité contre Ramus, et les poignards qui l’assassinèrent; les' bûchers allumés en cent lieux pour consumer des malheureux qui ne pensoient pas comme leurs concitoyens ; tant d’autres qui avoieht été errants et proscrits sur la terre , sans asile et sans

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protecteurs^ emportant avec eux de pays en pays la vérité fugkive et bannie du monde : tout l’avertissoit du danger qui le menacoit; tout lui crioit que le dernier des crimes que l’on pardonne est celui d’annoncer des vérités nouvelles. Mais la vérité n’est point à l’homme qui la conçoit ; elle appartient à l’univers, et cherche à s’y répandre. Descartes crut même qu’il en devoit compte au Dieu qui la lui donnoit. Il se dévoua donc (aô); et , grâces aux passions humaines, ^il ne tarda point à recueillir les fruits de sa résolution.

Il y avoit alors en Hollande un de ces hommes qui sont offusqués de tout ce qui est grand, qui aux vues étroites de la médiocrité joignent toutes les hauteurs du despotisme, insultent à ce qu’ils ne comprennent pas , couvrent leur foiblesse j)aileur audace, et leur bassesse par leur orgueil; intrigants fanatiques , pieux calomniateurs , qui prononcent sans cesse le mot de Dieu et l’oBtragent, n’affectent de la religion que pour nuire, ne font servir le glaive des lois qu’à assassiner, ont assez de crédit pour inspirer des fureurs subalternes;

■ espèces de monstres nés pour persécuter et pour haïr , comme le tigre est né pour dévorer. Ce fut un de ces hommes qui s’éleva contre Descartes (a6). Il ne seroit peut-éti’e pas inutile à l’histoire de l’esprit humain et des passions de peindre tontes les intrigties et la marche de ce persécuteur; de le

faire voir, du moment qu’il conçut le desseip de perdre Descartes, travaillant d’abord sourdement et en silence, semant dans les esprits des idées et des soupçons vagues d’athéisme, nourrissant ces soupçons par des libelles et des noirceurs anonymes, suivant de l’œil , et sans se découvrir, les progrès de la fermentation générale ; au moment d’éclater , briguant la première place de son corps , afin de pouvoir joindre l’autorité à la haine; alors, marchant à découvert , armant contre Descartes et le peupie^éj^l^ magistF^s, et les fureurs sacrées des ministi^; le peignant à tous les yeux comme un athée , qui commençoit par briser les autels , et finirpit par. bouleverser l’état; iixvoquant à grands cris laTel^ion et les lois. Jl faudroit raconter comment ce grand homme, fut cité au son de la cloche , et sur le point d’étre traîné comme un vil criminel ; comment ensuite , pour lui ôter même la ressoarce de se justifier, on travailla à le condamner en silence et sans qu’il en pût être averti ; comment son affreux persécuteur , s’il ne pouvoit le perdre tout-à-fait, vouloit du moins le faire proscrire de la Hollande, vouloit faire consumer dans les flammes ces livres d’un athée où l’athéisme est combattu ; comment il avoit déjà transigé avec le bourreau d’Utrecht pour qu’on allumât un feu' d’une hauteiu' extraordinaire , afin de mieux frapper les yeux du peuple. Le barbare eût voulu que

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la flamme du bûcher pût être aperçue en même temps de tous les. lieux de la Hollande, de la France, de l’Italie et de l’Angleterre. Déjà même il se prêparoit à répandre dans toute l’Europe ce récit flétrissant, afin que, chassé des sept provinces , Descartes fût banni du monde entier , et que partout oii il arriveroit il se trouvât devàncé par sa honte. Mais c’est à l’histoire à entrer dans ces détails; c’est à elle à marquer d’une ignominie éternelle le front du calomniateur ; c’est à elle à flétrir ces magistrats qui , dupes d’un scélérat , servoient d’instrument à la haine , et combattoient pour l’envie. Et que prétendoient-ils avec leurs flammes et leurs bûchers ? Croyoient-ils dans cet* incendie étouffer la voix de la vérité? croyoient-ils faire disparoître la gloire d’un grand homme? Il dépend de l’envie et de l’autorité injuste de forger des chaînes et de dresser des échafauds, mais il ne dépend point d’elle d’anéantir la vérité et de tromper la justice des siècles.

Tel est le sort que Descartes éprouva en Hollande. Dans son pays, je le vois presque inconnu, regardé avec indifférence par les uns, attaqué et combattu par les autres, recherché de quelques grands comme unvaiij spectacle de curiosité, ignoré ou calomnié à la cour (27). Je vois sa famille le traiter avec mépris; je vois son frère, dont tout le mérite peut-être étoit de partager son nom , parler

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avec dédain d’un frère qui, né gentilhomme, s’étoit abaissé jusqu’à se faire philosophe ( 28 ) , et mettre au nombre des jours malheureux celui où Descartes naquit pour déshonorer sa race par un pareil métier. O préjugés! ô ridicule fierté des' places et du rang! Il importe de conserver ces traits à la postérité, pour apprendre, s’il se peut, aux hommes à rougir. Où sont aujourd’hui ceux qui, à la vue de Descartes, sourioient dédaigneusement, et disoient avec hauteur : C’est un homme qui écrit? Ils ne sont plus. Ont-ils jamais été? Mais l’homme de génie vivra éternellement : son nom . fait l’orgueil de ses compatriotes ; sa gloire est un dépôt que les siècles se transmettent, et qui est , sous la garde de la justice et de la vérité, il est vrai que le grand homme trouve quelquefois la considération de son vivant; mais il faut presque toujours qu’il la cherche à trois cents lieues de lui. Descartes, persécuté en Hollande et méconnu en France , comptoit parmi ses admirateurs et ses disciples la fameuse princesse palatine, princesse qui est du petit nombre de celles qui ont placé la philosophie à côté du trône (29). Elle étoit digne d’interroger Descartes, et Descartes étoit digne de l’instruire. Leur commerce n’étoit point, un trafic de flatteiies et de mensonges de la part de l^scartes , tle protection et de hauteurs de la part d’Élisabeth. Dieu , la nature, l’homme, ses malheurs et les moyens

^ DK DESCAHTES. '^5

qu’il a d’étre heureux, ses devoirs et ses foiblesses, la chaîne morale de tous ses rapports , voilà le sujet de leurs entretiens et de leurs lettres. C’est ainsi que les philosophes doivent s’entretenir avec les grands. Le nature avoit destiné -à . Descartes un autre disciple encore plus célèbre rc’étoifijjle fille de Gustave-Adolphe, c’étoit la faitie||se Christine (3o). Elle étoit née avec une de ces ânifô encore plus singulières que grandes , qui semblent jetées hors des routes ordinaires , et qui étonnent toujours, même lorsqu’on ne les admire pas. Enthousiaste du génie et des âmes fortes, le grand Coudé, Descartes et Sobieski avoient droit dans son cœur aux mêmes'i sentiments. Viens , dit-elle à Descartes : je suis reine , et tu es philosophe ; faisons un traité en- ' semble : tu annonceras la vérité , et je te défendrai contre tes ennemis. Les murs de mon palais seront tes remparts. C’est donc l’espérance de trouver un abri contre la persécution qui , seule , put attirer Descartes à Stockholm. Sans ce motif, auroit-il été se fixer auprès d’un trône? qu’est-ce qu’un homme tel que Descartes a de commun avec les rois? Leur âme , leur caractère , leurs passions , leur langage , rien ne se ressemble; ils ne sont pas même faits pour se rapprocher , leur grandeur se choque et se repousse. Mais s’il fut forcé par le malheur de se réfugier dans une cour , il eut du moins la gloire de n’y pas démentir sa conduite; il y vécut tel qii’il

avoit vécu dans le fond de la Nord-Hollandè; il osa y avoir des mœurs et de la vertu; il ne fut ni vil, ni bas, ni flatteur; il ne fut point le lâche complaisant des princes ni des grands; il ne crut point (ju’il devoit t)ublier la philosophie pou!‘ la fortune ; il ne brigua point ces places qui n’agrandissent jamais ceux qui sont petits , et rahaisseroient plutôt ceux qui sont grands. Et comment Descartes auroit-il pu avoir de telles pensées? C^elui (pii est sans cesse occupé à méditer sur l’éternité, sur le temps, sur l’espace, ne doit-il pas contracter une liahitude de grandeur, qui de son esprit passe à son âme? celui qui mesure la distance des astres, et Voit Dieu au-delà; celui qui se transporte dans le soleil ou dans Saturne pour y voir l’espace qu’occupe la terre, et qui cherche alors vainement ce point égaré comme un sable à travers les mondes, reviendra-t-il sur ce grain de poussière pour y flatter, pour y ramper, pour y disputer ou quelques honneurs ou quelques richesses? Non: il vit avec Dieu et avec la nature; il abandonne aux hommes les objets de leurs passions , et poursuit le cours de ses pensées , qui suivent le cours de l’univers ; il s’applique à mettre dans son âme l’ordre qu’il contemple, ou plutôt son âme se monte insensiblement au ton de cette grande harmonie. Je ne louerai donc- point Descartes de n’avoir été ni intrigant ni ambitieux. .îe ne le louerai point

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d’avoir été frugal , modéré , bienfaisant , pauvre à la fois et généreux, simple comme le sont tous les grands hommes; plein de respect , comme New^ton , pour la Divinité; comme lui, fidèle à la religion; aimant à s’occuper dans la retraite et avec ses amis de l’idée de Dieu. Malheur à celui qui ne . trouveroit pas dans cette idée, si grande et si consolante, les plus doux moments de sa vie! D’ailleurs , toutes ces vertus ne distinguoient point un homme aux siècles de nos pères. Mais je remarquerai que , quoique sa fortune ne pût pas suffire à ses projets , jamais il n’accepta les secours qu’on lui offrit. Ce n’étoit pas qu’il fût effrayé de la reconnoissance ; un pareil fardeau n’épouvante point une âme vertueuse; mais le droit d’étre le bienfaiteur d’un homme est un droit trop beau pour qu’il l’accorde avec indifférence. Peut-être faudroit-il choisir encore avec plus de soin ses bienfaiteurs que ses amis , si ces deux titres pouvoient se séparer: ainsi pensoit Descartes (3i ). Avec ses 'sentiments, son génie et sa gloire, il dut trouver l’envie à Stockholm , comme il l’avoit trouvée à ütrecht, à lia Haye et dans Amsterdam. L’envie le suivoit de ville en ville, et de climat en climat ; elle avoit franchi les mers avec lui , elle ne cessa de le poursuivre que lorsqu’elle vit entre elle et lui un tombeau (.5 2) : alors elle sourit un moment sur sa tombe , et courut dans Paris ,

7^ ÉLOGK

où la renommée lui dénonçoit Corneille et Turenne.

Hommes de génie, de quelque pays que vous soyez, voilà votre sort. Les malheurs, les persécutions, les injustices, le mépris des cours, l’indifférence du peuple, les calomnies de vos rivaux ou de ceux qui croiront l’étre, l’indigence, l’exil, et peut-être une mort obscure à cinq cents lieues de votre patrie, voilà ce que je vous annonce. Faut-il que pour cela vous renonciez à éclairer les hommes? Non, sans doute. Et quand vous le voudriez, en êtes-vous les maîtres? Êtes- vous les maîtres de dompter votre génie, et de résister à cette impulsion rapide et terrible qu’il vous donne ? N’êtesvous pas nés pour penser , comme le soleil pour répandre sa lumière ? N’avez-vous pas reçu comme lui votre mouvement? Obéissez donc à la loi qui vous domine, et gardez-vous de vous croire infortunés. Que sont tous vos ennemis auprès de la vérité? Elle est éternelle, et le reste passe. La vérité fait votre récompense; elle est l’aliment de votre génie, elle est le soutien de vos travaux. Des milliers d’hommes, ou insensés, ou indifférents , ou barbares , vous persécutent ou vous méprisent ; mais dans le même temps il y a des âmes avec qui les vôtres correspondent d’un bout de la terre à l’autre. Songez quelles souffrent et pensent avec ’ vous ; songez que les Socrate et les Platon , morts

DK D E S C A U T E S.

il y a deux mille ans , sont vos amis ; songez que, dans les siècles à venir , il y aura d’autres âmes qui vous entendront de même, et que leurs pensées seront les vôtres. Vous ne formez qu’un peuple et qu’une famille avec tous les grands hommes qui furent autrefois ou qui seront un jour. Votre sort n’est pas d’exister dans un point de l’espace ou de la durée. Vivez pour tous les pays et pour tous les siècles ; étendez votre vie sur celle du genre humain. Portez vos idées encore plüs haut ; ne voyez-vous point le rapport qui est entre Dieu et votre âme? Prenez devant lui cette assurance qui sied si bien à un ami de la vérité. Quoi ! Dieu vous voit , vous entend, vous approuve , et vous seriez malheureux ! Enfin , s’il vous faut le témoignage des hommes, j’ose encore vous le promettre, non point foible et incertain , comme il l’e.st pendant ce rapide instant de la vie , mais universel et durable pendant la vie des siècles. Voyez la postérité qui s’avance , et qui dit à chacun de vous : Essuie tes larmes; je viens te rendre justice et finir tes maux : c’est moi qui fais la vie des grands hommes ; c’est moi qui ai vengé Descartes de ceux" qui l’outrageoient; c’est moi qui, du milieu des rochers et des glaces , ai transporté ses cendres dans Paris ; c’est moi qui flétris les calomniateurs, et anéantis les hommes qui abusent de leur pouvoir; c’est moi qui regarde avec méprft ces mausolées élevés dans

LOGE DE DESCARTKS.

plusieurs temples à des hommes qui n’ont été. que puissants , et qui honore comme sacrée la pierre brute qui couvre la cendre de l’homme dé géni,e.. Souviens-toi que ton âme est immortelle , et que ton nom le sera. Ije temps fuit, les moments se succèdent , lé songe de la vie s’écoule. Attends, et tu vas vivre; et tu pardonneras à ton siècle ses in- .. justices, aux oppresseurs leur cruauté, à la nature de t’avoir choisi pour instruire et pour éclairer les hommes.

NOTES

• ^ î‘) page 11.

René Descaries , seigneur du Perron , dont on fait ici l’éloge, naquit à La Haye en Touraine le 5o mars iSgô, de Jeanne Brochard , fille d’un lieutenant-général de Poitiers , et de Joachim Descartes , conseiller au parlement de Bretagne , dont il fut le troisième fils, ^a maison étoit une des plus anciennes de la Touraine. 11 avoit eu dans sa famille un archevêque de 'Tours , et plusieurs braves gentilshommes qui avoient servi avec distinction... Son père, soit par goiU, soit par raison de fortune, entra dans la robe... Depuis que le père de Descartes se fut établi à Rennes , ses descendants y ont toujours demeuré. On en compte six qui ont occupé avec distinction des charges dans le parlement de Bretagne. Madame la présidente de Châteaugiron , dernière de la famille , vient de mourir. On dit qu’elle avoit dans son caractère plusieurs traits de ressemblance avec Descartes. Tl y a eu aussi une Catherine Descartes", nièce du philosophe , célèbre par sou esprit , et par son talent pour les vers agréables. Elle est morte en iyo6.

* Nous réimprimons ici les notes du l’Éloge de Oescartes, supprimant celles que remplit une philosophie commune et déclamatoire, et, dans presque toutes, les traits de mauvais goût qui s’y rencontrent fréquemment. Nous avons scrupuleusement conservé toute la partie bio- -graphique , propre à bien faire connoilre le caractère, les habitudes et toute la carrière de Descartes. i

NOTES

Descarles' ëtoit né avec une coinplcxion 'irès Ibiljlo , ''tt les médecins ne manquèrent. pas de diVc qu’il mourroit très ■ jeune ; cependant il les trompa au moins d’une cjuarantaine d’années. Ayant perdu sa mère presque en uais.sant, il fut très redevable aux soins d’une nourrice , qui suppléa à la nature par tous les soins de la tendresse. Descartes en fut très rcconnoi.ssant ; il lui fit une pension viagère qui lui fut payée exactement jusqu’à la mort; et, comme il n’étoit pas de ceux qui croient que l'argent acquitte tout , il joignoit encore à ces bienfaits les devoirs et ratlacliement d’un fils. Son pèr^ ne voulut point fatiguer des organes encore foibles par de.s éttides prématurées; il lui donna le temps de croître et de se fortifier. Mais l’esprit de Descartes alloit au-devant des instructions. Il n’avoit pas encore huit ans , et déjà on l’appeloit le philosophe. Il demanduit les causes et les effets de tdut., et savoit ne pas entendre ce qui ne signjfioit rien. En i6o4 , îl Alt mis au collège de La Flèche. Son imagination vive et ardente fut la première faculté de son àme qui se déploya. If cultiva la poésie avec transport... Ce goût de la poésie lui demeura toujours, et peu de temps avant sa mort il fit des • vers français à la cour de Suède. C’est une ressemblance qu’il eut avec Platon , et que Leibnitz eut avec lui. Il aimoit aussi beaucoup l’histoire , et passoit les jours et les nuits à lire; mais cette passion ne devoit pas durer long-temps,..''

Il étoit encore à La Flèche en ifiio, lorsque le cœur du plus grand et du meilleur des rois, assassiné dans Paris, y fut' porté pour être déposé dans la chapelle des jésuites. Il /ut témoin de cette pompe cruelle , et nommé parmi les vingtquatre gentilshommes qui allèrent au-devant de ce 'triste dépôt. Il étudioit alors en philosophie. Il y fit des progrca (jui annoncèrent son génie; car, au lieu d’apprendre, il doutoit. La logique de ses maîtres lui parut chargée d’une . foule de préceptes ou inutiles -ou dangereux; il s’occupoit à

SUR l’éloge 1)E ÜESCARTES. 8Ô

l’etT s^^arcr, c'oikme, le statuaire , dit-il lui-méinne , Iravaiüt d tirer.a/U> itiaerve d'un bloc de marbre qui est informe. Leur tnétafâ^jl^uie Te révoltoit par la barbarie des mots et le vide des îddes'r^leur physiquç par l’obscurité du jargon eL|»ar la fureur d^eCspliquer tout ce qu’elle, n’expliquoit pas.J>&s ” inathéiuÿtîqües seules le satisfirent ; il y trouva'' l’évidence qu’il chcrchoit'paftout.i 11 s’y livra en homme qui àvoit besoin connoître. Quelques auteurs ^retendent qu’il inventa, étant encore au college,, sa fameuse* ci/to/^'se. Ce seroit un prodige bien plus étouuant que celui de Newton , qui à vingtcinq ans avoit trouve' le calcul de l’infini. Quoi qu’il en soit de cette particularité, Dcscarlcs finit ses études en 1613. Le fruit ordinaire de ces plénières études est de s’imaginer savoir beaucoup. Descartes étoit déjà assez avancé pour voir qu’il ne savoit rien. En se comparant avec tous ceux qu’un nommoit savants , il apprit à mépriser ce nom. De là au mépris des sciences il n’y a qu’un pas. Il oublia donc et les lettres, et les livres, et l’étude; et celui qui devoit créer la philosophie en Europe renonça pendant quelque'* temps à toute espèce de connoissance. Voilà à peu près tout ce que nou^avons des premières années de Descartes... ^

11 étoit impossible que Dcscartcs demeurât dans l’inaction. 11 faut un aliment pour les âmes ardentes. Dès qu’il 'eut renoncé aux livres, il s’abandonna aux plaisirs. En 1614 il lit à Paris l’essai d’une liberté dangereuse ; mais son génie le ramena bientôt. Tout-à-coup il rompt avec scs amis et ses connoissances ; il loue une petite maison dans un quartier désert du faubourg Saint-Germain, s’y enferme avep un ou deux domestiques , n’avertit personne de sa retraite., et y 'passe les années i6i5 et 1616 appliqué à l’étude, et inconnu ■presque à toute la terre. Ce ne fut qu'au bout de plus de deux ans qu’un ami le rencontra par hasard dans une rue écartée , s'obstina à le poursuivre jusque chez lui , et le t'entraîna

NOT.ÜS

enfin <ians le monde. On peut juger par ce setil trait du caractère de Descartc.s , et de la passion que lui inspiroit l’ctude...

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' *Dcscartcs avoit viiigt-un ans lorsqn^i sortit de France pour In première fois : c’éloit en i6t^., Il alla d’abord en Hollande, oti il demeura deux ans; ce dut être, pour lui un spectacle curieux , qu’un pays où tout cominençoit âtiaître, et où tout ètoit l’ouvrage de la liberté. Mais s’il y vit un terrain nouve.'Hi-crcé pour ainsi dire , et arraché à la mer, s’il vit le spectacle magnifique des canaux , des digues , dit commerce et des villes de la Hollande, il fut aussi témoin des querelles sanglantes des gomaristes et des arminiens. On sait comment l'ambition du prince d’Orange voulut faire servir ces guerres de religion à sa grandeur. Barnevelt , ügé de •soixante-seixe ans , fut condamné , et mourut sur l’échafaud , pour avoir voulu garantir son pays du despotisme. Ce Ibrent là les premiers mémoires que l’Europe fournit à Descartes polir la connoissance de l’esprit humain. Eu 1619 il passa en Allemagne. Quelques années plus t<3t, il y auroit vu ce Rodolphe qui conversoit avec Tyclio-Brahé au lieu de travailleqinvec ^ses ministres, et faisoit avec Kepler des tables astronomiques tandis que les Turcs ravageoient ses états. Il vit couronner à Francfort Ferdinand II; et il paroît qu’il observa avec curiosité toutes ces cérémonies, ou politiques, ou sacrées, qui rendent plus imposant aux yeux des peuples le maître qui doit les gouverner. Ce couronnement fut le signal de la fameuse guerre de trente ans. Descartes passa les années ifiiget 1620 en Bavière , dans la Souabe , dans l’Autriche et dans la Bohème. En i6ai il fut en Hongrie ; il parcourut la Moravie , la Silésie , pénétra dans le nord de l’Allemagne., alla en Poméranie paroles extrémités de la Pologne , visita toutes les côtes de lii. mer Baltique , remonta de Stettin dans la Marche <le Brandebourg, passa au duché de Meckelbourg, et de là dans le Holstein , et enfin s’embarqua sur l’Elbe, d’où il retoiirn.i

; SUR l’éloge UE^)ESC\ rtes. ' .85

eu lioiktiulc. Il fui sur le poinL de pc'rir dans ce trajet. Pour être plus libre , il avoil priÿ à Ëinbdeu uu bateau pour lui seul et son valet. Les mariniers , à qui son air doint et tranquille et sa petite taille n’en iinposuieiit pas apparemment beaucoup , Ibrinérent le complot de le tuer, afin de profiter de ses dépouillés. Comme ils ne se duutoieut pas qu’il entendît leur langue, ils eurent riieureusc imprudence de tenir conseil devant lui; par bonheur Descartes savoit le hollandais: Il se lève lout-à-coup, change de contenance, tire l’e'pèeavec fierté', et menace de percer le premier qui oscroit approcher. Cette heureuse audace les intimida , et Descaries fut sauve'... Quatre ou cinq mariniers de la West-Frise pensèrent disposer’de celui qui devoit faire la révolution de l’esprit humain... Descaries passa la fin de iGii et les premiers mois de 162a à La Haye. C’est là qu’il vit cet électeur palatin qui, pour avoir été couronné roi , étoit devenu le plus malheureux des hommes. Il passoil sa vie à solliciter des secours et à perdre des batailles.

La princesse Elisabeth sa fille, que sa liaison avec Descartes rendit depuis si fameuse, avoit alors tout au plus trois ou quatre ans. Elle étoit errante avec sa mère , et partageoit des maux qu’elle ne sentoit pas encore. La même année Descaries traversa les Pays-Bas espagnols, et s’arrêta a la cour du Bruxelles. La trêve entre l’Espagne et la Hollande étoit rom- ' pue. Il y vit l’infante Isabelle, qui, sous un habit de religieuse, gouvernoit dix provinces, et siguoit des ordres pour livrer des batailles, à peu près comme on vit Ximenès gouverner l’Espagne, l’Amérique et les Indes, sous un habit de cordelicr... En 1623 il fit le voyage d’Italie; il traversa la Suisse , où il observa plus la nature que les hommes; s'arrêta quelque temps dans la Yalleline ; vit à Venise le mariage du doge avec la mer Adriatique... et arriva enfin à Rome sur la fin de 1624- Il y fut témoin d’un jubilé qui attiroit une quantité prodigieuse de peuple de tous les bouts de l’Europe. Ce mélange de tant de nations différentes étoit un spectacle intéressant pour un philosophe. Descartes y donna

8(). ‘ • NOTES

toute son nlicntion. Il comparoit les cm-actèrcs de tNus ces peuples réunis , comi)ie^u nmatcur habile coni|>arc , dans une belle galerie de tableaux , les manières des djficrentes écoles d» peinture. En i6l5 il passa par la Toscane; Galilée e'toit "^alprs âgé de soixante ans, et l’inquisition ne s’étoit pas encore flétrie par la condamnation de ce grand homme. En i63i il fit le voyage d’Angleterre, et en i634 celui’de Danemarck. L’Espagne et le Portugal sont les seuls pays de l’Europe où Descartes n’ait pas voyagé.

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Descartes porta les armes dans sa jeunesse : d’abord en Hollande , sous le célèbre Maurice de Nassau , qui aflermit la liberté fondée par son père , et mérita de l>alancer la réputation de Farnése; de là en Allemagne, sous Maximilien de Bavière , au commencement de la guerre de trente ans. Il vit dans cette guerre le choc de deux religions opposées , l’ambition des chefs, le fanatisme des peuples, la fureur des partis, l’abus des succès, l’orgueil du pouvoir, et trente provinces dévastées , pareequ’on sç disputoit à qui gouvemeroit la Bohème. Il passa ensuite au service de l’empereur Ferdinand II, pour voir de plus prèsles troubles delà Hongrie. La ‘ mort du comte de Bucquoy , général de l’armée impériale , qui fut tué, dans une déroute , de trois coups de lance et de plus de trente coups de pistolet, le dégoûta du métier des armes. Il avoit servi environ quatre ans, et en avoit alors vingtcinq. On croit pourtant qu’au siège de La Rochelle il combattit, comme volontaire , dans une bataille contre la flotte anglaise. On se doute bien que l’ambition de Descartes n’étoit point de devenir un grand capitaine. Avide de connoître , U vouloit étudier les hommes dans tous les états ; et malbeui'eusement la guerre est devenue un des grands spectacles de l’huluanité. Il avoit d’abord aimé cette profession , comme il l’avouoit lui-mème , sans douté parcequ’elic convenoit à^l’activité inquiète de son âme ; mais dans la suite , un coup

SUR l’éiTope de descautes. 87

d’œil plus piiilosophique ne lui laissa voir que le malheur des honiincs... * t

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Ce fut en lôaS , au retour' de son voyage d’Italie , que Descartes fit ses observatioRS sur la cime des Alpes. Il est peu d’àmes sensibles ou fortes à qui la vue de ces montagnes n’inspire de grandes idées. L’homme mélancolique y voit une retraite délicieuse et sauvage , le guerrier s’y rappelle les armées qui les ont traversées, et le philosophe s’y occupe des phénomènes de la nature. Descartes y composa une partie de sou système sur les grêles, les neiges , les tonnerres et les tourbillons de vents. ^ *

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Dès son enfance, Descartes avoit d’habitude dej^édiier. Lorsqu’il étoit i La Flèche, on lui permetloit, à cause delà foiblesse de sa santé , de passer une partie des matinées au lit. Il employoit ce lent[)S à réflécliir profoudéinent sur les objets de ses études; cl il en contracta rbabitude pour le reste de sa vie. Ce temps , où le sommeil a réparé les forces, où les •

sens sont calmes , où l’ombre et le demi-jour favorisent la rêverie , et où l’âme ne s’est point encore répandue sur les objets qui sont hors d’elle , lui paroissoit le plus propre à la pensée.

C’est dans ces matinées qu’il a fait la plupart de ses découvertes , et arrangé ses mondes. Il porta à la guerre ce même esprit de méditation. En 1619, étant en quartier d’hiver sur les frontières de Bavière , dans un lieu très écarté, il y passa plusieurs mois dans une solitude profonde, uniquement occupé à méditer. Il cherchoit alors les moyens de créer une science nouvelle. Sa tête, fatiguée sans doute par la solitude ou par le travail, s’échauffa tellement, qu’il crut avoir des songes mystérieux. Il crut voir des fantêmes; il entendit une voix qui l'appcloit à la recherche de la vérité. Il ne douta point, dit

l’historien de sa vie , que ces songes ne vinssent du ciel , et il y mêla un sentiment de rcli^on... ^

La première étude qui attacha veVitablenient Descartes lut celle des mathématiques. Dans son enfance , il les étudia avec transport, et en particulier l’algèbre et l’analyse des anciens. A l’ègc de dix-neuf ans , lorsqu’il renonça brusquement à tous les plaisirs, et qu’il passa deux ans dans la retraite, il employa tout ce temps à l’étude de la géométrie. En 1617 , étant au service de la Hollande , un inconnu fit aflichcr dans les mes de Bréda un problème à résoudre. Descartes vit un grand concours de passants qui s’arrêtoieut pour lire. Il s'approcha ; mais l’affiche étoit en flamand , qu’il n’entendo;t pas. Il pria un homme qui étoit à côté de lui de la lui expliquer. C’étpit un mathématicien nommé Beckman , principal du collège de Dordrecht. I^e principal , homme grave , voyant un petit officier français en habit uniforme, crut qu’nn problème de géométrie n’ étoit pas fort intéressant pour lui; et, apparemment pour le plaisanter, il lui offrit de lui expliquer l’affiche, à condition qu’il résoudroit le problème. C’étoit une espèce de défi. Descfirtes l’accepta; le lendemain matin le pioblême étoit résolu. Beckman fut fort étonné; il entra en conversation avec le jeune homme; et il se trouva que Je militaire de vingt ans en savoit beaucoup plus sur la géométrie que le vieux professeur de mathématiques. Deux ou trois ans après , étant à TJhn, en Souabc, il eut une aventure à peu près pareille avec Faulhaber, mathématicien allemand. Celui-ci venoit de donner un gros livre sur l’algèbre , et il traitoit Descartes assex lestement, comme un jeune officier aimable , et qui ne paroissoit pas tout-à-fait ignorant. Cependant un jour, à quelques questions qu’il lui fit, il se douta que Descartes pouvoit bicu avoir quelque mérite. Bientôt, à la clarté et à la rapidité doses réponses sur les questions les plus abstraites, il reconnut dans ce jeune homme le plus puissant génie , et ne regarda plus

SUR l’iÎLOGE U£ i>|||^AKTKS. ^

celRi qu'il croyoit lionorer en le recevant chez ''^E^lji^gcartcs fut lié ou du moins fut en commerce avec tous 1^ plus savants géomètres de son siècle. Il ne se passoit pas d’année qu’il ne donDÎUtla solution d’un très grand nombre de problèmes qu’otilui adressoit dans sa retraite : car c’étpit alors la méthode entre les géométrea, à peu près comme les ancic;^ sages et même les rois dans l’Orient s’envoyoient des énigmes à deviner. Descartes eut beaucoup de part à la fameuse question de la roulette ou de la cycloïde. La cycloïde est une ligne décrite par le mouvement d’un point de la circonférence d’un cercle, tandis que le cercle fait une révolution sur une ligne droite. Ainsi, quand une roue de carrosse tourne dés clous vde la circonférence décrit dans l’air une cycloïde. Gelte ligne ^ fut découverte par le P. Mersenne , expliquée par Roberval, examinée par.Oescartes, qui en découvrit la tangente; usurpée par Toricelli , qui s’en donna pour l’inventeur; approfondie par Pascal , qui contribua beaucoup à en démontrer la nature et les rapports. Depuis , les géomètres les plus célèbres , tels que Huygens, Wallis, Wren, Leibnitz, et les Bernoulli, y travaillèrent encore. Avant de finir cet article , il ne sera peutélre pas inutile de remarquer que Descartes, qui fut le plus grand géomètre de son siècle , parut toujours faire assez peu de cas delà géométrie. Il tenta au moins cinq ou sixfois d’y reuon; cer , et il y revenoit sans cesse...

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C’est un spectacle aussi curieux que philosophique de suivre toute la marche de l’esprit de Descartes, et de voir tous les dngr'és ^ar où il passa pour parvenir à changer la face des sciences. Heureusement, en nous donnant ses découvertes, il nous a indiqué la route qui l’y avoit mené. Il seroit à souhaiter que tous les inventeurs eussent fait de même; mais la plupart nous ont caché leur marche, et nous n’avons que le résultat de leurs travaux. 11 semble qu’ils aient craint, ou de trop instruire les hommes, ou de s’humih'er à' leurs yeux

en SC montrant ciix-mémcs luttnut contre fes difliculles. Qiior qu’il en soit, voici la marche de Descarles. Di's l’âge de quinze ans , il commença à douter. Il ne trouvoit dans les leçons de ses maîtres que des opinions; et il clierchoit des vérités. Ce qui le frappoil le plus, c’est qu’il voyoit qu’on disputoit sur tout. A dix-sept ans, ayant fini ses études , il s’examina sur ce qu’il avoit appris : il rougit de lui-méme ; et , puisqu’il avoit eu les plus habites maîtres, il conclut que les hommes ne savoient rien , et qu’npparcmmcnt ils ne pouvoient rien savoir. 11 renonça pour jamais aux sciences. A dix-neuf, il se remit à l’étude des mathématiques, qu’il avoit toujours aimées. A vingt-un, il sc mit à voy^^r j)Our étudier les hommes. En voyant chez tous les peuples mille choses extravagantes et fort approuvées-,’ il apprenoit , dit-il , à se défier de l’esprit humain , et à ne point' regarder l’exemple , la coutume et l’opinion comme des autorités. A vingt-trois, se trouvant dans une solitude profonde , il emj)loya trois ou quatre mois de suite à penser. Le premier pas qu’il fit fut d’observer que tous les ouvrages composés par plusieurs mains sont beaucoup moins parfaits que ceux qui ont été conçus, entrepris et achevés par un seul homme : c’est ce qu’il est aisé de voir dans les ouvrages d’architecture, dans les statues, dans les tableaux, et même dans les plans de législation et de gouvernement. Son second pas fut d’appliquer* cette idée aux sciences. 11 les vit comme formées d’une infinité de pièces de rapport, grossies des opinions de chaque philosophe, tous d’un esprit et d’un caractère différent. Cet assemblage, cette combinaison d’idées souvent mal liées cl mal assorties peut-elle autant approcher de la vérité que le feroieut les raisonnements justes et simples d’un seul iioinine ? Sou troisième pas fut d’appliquer cette même idée à la raison humaine. Comme nous sommes enfants avant que d’êti'c hommes, uoti'c raison n’est que le composé d’une foule de jugements souvent contraires, qui nous ont été dictés pur nus sens, par notre nourrice cl par nos maîtres. Ces jugements u’auruienl - ils pas plus de vérité et plus d’unité , si l’huminr, sans passer par la

SDK l’éloge de descartes. 9 (

foiblcsse de l’enfance, pouvoit juger en naissant, cl composer lui seul toutes scs idées? Parvenu jusque là, Descarlcs résolut d’ôter de sou esprit toutes les opinions qui y étoient, jxtur y en substituer de nouvelles, ou y roinettre les mêmes après qu’il les auroit vérifiées; et ce fut son quatrième pas. Il vou- . loit, pour afl^idirc, recomposer sa raison, afin qu’elle fût à lui, et qu’il pftt s^gssurcr pour la suite des fondements de ses conuoissauccs. 11 ne pensoitpuintencorcà réformer les sciences pour le public; il regardoit tout changement comme dangereux. Les etablissements une fois faits, disoit-il , ^it comme ces grands corps dont la chute ne peut être que très rude , et qui sont encore plus difficiles à relever quand ils sont abattus, qu’à retenir quand ils sont ébranlés. Mais comme il seruit juste de blâmer un homme qui entreprendroil de renverser toutes «

les mitisons d’une ville , dans le seul dessein de les rebâtir sur un nouveau plan, il doit être permis à un particulier d’abattre' ' la sienne , pour la reconstruire sur des fondements plus solides. Il entreprit donc d’exécuter la première partie de ses desseins , qui consisloit à détruire ; et ce fut son cinquième pas. Mais il éprouva bientôt les plus grandes difficultés. Je m'aperçus , dit-il , qu'il n'esl pas aussi aisé à un homme de se déjaire de ses préjugés , que de briller sa maison. 11 y travailla constamment plusieurs années de suite, et il crut à la fin en être venu à bout. Je ne sais si je me trompe , mais cette* marche de l’esprit de Descartes me paraît admirable. Continuons de le suivre. A l’âge de vingt-quatre ans , il entendit parler en Allemagne d’une société d’hommes qui n’avoit pour but que la recherche de la vérité : on l’appcloit la confrérie des Rose-Croix. Un de scs principaux statuts étoit de demeurer cachée. Elle avoit , à ce qu’on dit, pour fondateur, un Allemand ne dans le quatorzième siècle. On raconte de cet homme des choses merveilleuses. 11 avoit profondément étudié la magie , qui étoit alors une science fort.importantc. Il avoit voyagé en Arabie , en Turquie, en Afrique, eu Espagne , avoit vu sur la terre des sages et des cababstes, avoit appris plu-

sieurs secrets de 1» nature , ets’ctuit retire entin en Allciiingiie, où il vécut solitaire dans une grotte jusqp’ù l’âge de cent six ans. On se doute bien qu’il lit des prodiges pendant sa vie et' après sa mort. Son histoire ne ressemble pas mal à celle d’Apollonius de Tjauc. Ou ijiiagiua un soleil dans la grotte où il éloit enterré; et ce soleil n’avoit d’autre fonction que celle d’éclairer son tombeau. La confrérie fondée par cet- homme extraordinaire étoit , dit-on , chargée de réformer les sciences dans tout l’univers. En attendant, elle ne paroissoit pas; et Descartes ^lalgré toutes ses recherches, ne put trouver un seul homme qui en fût. Il y a cependant apparence qu’elle existoit, car on en parloit beaucoup dans toute l’Allemagne; ou écrivoit pour et contre; et même en i6a5 on fit l’honneur à ces philosoj)hcs de les jouera Paris, sur le théâtre de l’holcl de Bourgogne. Descartes, déchu de l’espérance de trouver dans cette société quelques secours pour ses desseins, résolut désormais de se passer des livres et des savants. Il ne vouloit plus lire que dans ce qu’il appeloit le grand livre du monde , et s’occupoit à ramasser des expériences. A vingt-sept ans , il éprouva une secousse qui lui fit abandonner les mathématiques et la physique; les unes lui paroissoient trop vides, l’autre trop incertaine. Il voulut ne plus s’occuper que de la morale ; mais à la première occasion il retouruoità l’étude de la nature. Emporté comme malgré lui , il s’enfonça de nouveau dans les sciences abstraites. 11 les quitta encore pour revenir à l’homme ; il espéroit trouver plus de secours pour cctle science, mais il reconnut bientôt qu’il s’étoit trompé. Il vit que dans Paris , comme à Rome ctdans Venise, il y avoit encore moins de gens qui étudioient l’homme que la géométrie. 11 passa trois ans dans ces alternatives, dans ce flux et reflux d’idées contraires, entraîné par son génie tantôt vers un objet, tantôt vers un autre, inquiet et tourmenté, et combattant sans cesse avec lui-mème. Ce ne i'ut. qu’à trente-deux ans que tous ces orages cessèrent. Alors il pensa sérieusement à refaire une philosophie nouvelle; mais il résolut de ne point embrasser de secte , et de travailler

SUE l’éloge de descartes. * • g.5

suris nature même. Voilà par quels degrés Desçartes parvint à cette grande re'volution : il y lut conduit -par le doute et |l’exanieu... .

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Descartes fut très long-temps incertain sur le genre de vie qu’il devoit embrasser. D’abord il prit le parti des armes, comme on l’a vu , mais il s’en dégoilta au bout de quatre ans. En lôaô, dans le temps dcs.|rotf)les de la Valteline, il eut quelque envie d’être intendant de l’armée ; mais scs sollicitations ne purent être assez vives pour qu’il réussît : il mettoit trop peu de chaleur à tout ce qui u’intéressoit que sa t fortune. En i6a5 , il fut sur le point d’acheter la charge de lieutenant-général de Châtcllerault ; et comme il étoit persuadé que pour exercer une charge il fnlloit être instruit , il manda à son père qu’il iroit se mettre à Paris chez un procureur au Châtelet , pour y apprendre la pratique. Il faut avouer que c’étoil là un singulier apprentissage pour un homme tel que Descaries : il avoit alors vingt-neuf ans. Mais ce projet manqua comme l’autre. S’il avoit réussi , il est à croire que Descartes auroit fait comme le président de Montesquieu, et qu’il ne fût pas long-temps resté juge. Enfin , après avoir passé dix ou douze ans à observer tous les états, il finit par n’en choisir aucun. Il résolut de garder son indépendance , et de s’occuper ' tout entier à la recherche de la vérité. Il pensoit sans doute que c’jétoit assez remplir son devoir d’homme et de citoyen, de travailler à éclairer les hommes.

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Ce fut en 1629, sur la fin de mars, que Descartes partit pour aller s’établir en Hollande ; il avoit alors trente-trois ans. Comme sa résolution auroit paru extraordinaire, il n’en avertit, ni ses parents ni scs amis^; il se contenta de leur écrire avant son départ. On ne manqua point de murmurer. Il n’y a que celui qui a pu concevoir un tel projet qui

soit capable de l’approuver. Mais son parti e’toil pris. 11 nous rend compte lui-même des motifs qui l’engagèrent à quitter Jn France. Le premier fut la raison du climat. Il craignoit que , la| çhaleur, en exaltant un peu trop son imagination , ne lui ôtât une ]>artie du sang-froid et du calme nécessaires pour les de-, couvertes philosophiques; le climat de la Hollande lui parut plus favorable à scs desseins. Mais son principal motif fut la passion qu’il avoitpour la retraite, et le désir de vivi'C dans une solitude profondg. Çii France, il eût été sans cesse détourné de l’étude par .scs parents ou scs amis... au lieu qu’en Hollande il étoit sûr qu'ou n’exigeroit rien de lui, 11 espéroit vivre parfaitement inconnu, solitaire au milieu d’un peuple actif qui s’ occuperoit de son commerce, tandis que lui s’occuperoitâ penser. Comme son grand but étoit la retraite, il prit toutes sortes de moyens pour n’êtrc pas découvert. Il ne confia sa demeure qu’à un seul ami chargé de sa correspondance. Jamais d ne datoit scs lettres du lieu où il demeuroit , mais de quelque grande ville où il étoit sûr qu’on ne le trouveroit pas. Pendant plus de vingt ans qu’il demeura en Hollande , il changea très souvent de séjour, fuyant sa réputation partout où elle le poursuivoit, et se dérobant aux importuns qui vouloient seulement l’avoir vu. Il habitoit quch|Ucfois dans les grandes villes; mais il préféroit ordinairement les villages ou les bourgs , et le plus souvent les maisons solitaires tout-à-fait isolées dans la campagne. Quelquefois il alloit s’établir dans une petite maison aux bords de la mer : on montre encore en plusieurs endroits les maisons qu’il a habitées... Le goût que Descartes avoit pour la Hollande étoit si vif, qu’il cherchoit à y attirer ceux de scs amis qui vouloiont seVetirer du monde. Je vais traduire une lettre qu’il écrivoit à Balzac sur ce sujet; ou la verra peut-être avec plaisir. « Je ne suis point étonné, lui » dit-il, qu’une âme grande et forte, telle que la vôtre, ne » puisse se plier aux usages serviles de la cour. J’ose donc vous » conseiller de venir à Amsterdam , et de vous y retirer, pluk tôt que dans des chartreuses , ou même dans les lieux les

SUR l’éloge, J3K ÜESCARTES.

» plus agréables dé'Fraucc ou d’Italie. Je préfère même son U séjour à celle .'solitude charmante où vous étiez l’année der- » ;pîèrc. ' ÇUiclque agréable que soit une maison de campagne , »/oi^y iffiÂlque de mille choses qu’on ne trouve que dans les U villes; ou n’y est pas mêine aussi seul qu’on le voudrait. » Peut-être y trouverez-vous un ruisseau dont le murmure i> vous fera rêver délicieusement, ou un vallon solitaire qui , » vous jettera dans l’enchantement; mais aussi vous aurez à ' U vous défendre d’une quantité de petits voisins qui vous asu siégeront sans cesse. Ici, comme tout le monde, excepté » moi, est occupé ancoiumcrce, il ne tient qu’à moi de vivre U inconnu à tout le monde. Je me promène tous, les jours à » travers un peuple immense, presque aussi tranquillement U que vous pouvez le faire dans vos allées^ Les hommes que je J» rencontre me font la même impression que si je voyois les » arbres de vos forêts ou les troupeaux de vo$ campagnes. Le > » bruit même de tous cgs commerçants Up mèMistrait pas plus » que si j’eutendois le bruit d’un ruisseau,. S^é n^’amusc quel- » quefois à cousfdércr leurs mouvemént•7^^q^uve le même » plaisir que vous à considérer ceux qui cultivent vos terres : » car je vois que le but de tous ces travaux est d’embellir le » lieu que j’habite, et de prévenir tous mes besoins. Si vous » avez du plaisir à voir les fruits croître dans vos vergers, et »» vous promettre l’abondance, pensez-vous que j’en aie moins U à voir tous les vaisseaux qui abordent sur mes côtes in’ap- « porter les productions de l’Europe et des Indes? Dans quel » lieu de l’univers trouverez-vous plus aise'mcnt qu’ici tout » ce qui -peut intéresser la vanité ou flatter le goût? Y a-t-il U un pays dans le mdnde pù l’on soit plus libre, où le somhieil » plus tranquille , où il y ait moins de dangers à craindre, U O^les lois veillent mieux sur le crime , où les empoisonne- » ments, les trahisons, les calomnies soient moins connus, où » il reste enfin plus de traces de l’heureuse et p'anquille inno- » cence de nos pères? Je ne sais pourquoi vous êtes siamou- » reux de votre ciel d’Italie. La peste se mêle avec l’^ir qu’on

KOTÜS

« y respire; la chaleur du jour y est insupportable; les fraî- » cheurs du soir y sont malsaines; l'ombre des nuits y couvre » des larcins et des meurtres. Que si vous craignez les hivers » du Nord, commenta Rome, même avec des bosquets, des >1 Ibnlaines et des grottes , vous garantirez-vous aussi bien de i> la ehaleur, que vous pourrez ici, avec un bon poêle ou une )> chemiude , vous garantir du froid ? Je vous attends avec une » petite provision d’idées philosophiques qui vous feront peut- » être quelque plaisir; et, soit que vous veniez ou que vous ne n veniez pas, je n’en serai pas moins votre tendre et fidèle U ami. U Cette lettre est très intéressante. D’abord elle nous fait voir le goût de Descartes pour la Hollande , et la manière dont il y vivoit. Elle nous montre ensuite son imagination cl le tour agréable qu’il savoil donner à ses idées. On a accusé la géométrie de dessécher l’esprit ; je ne sais s’il y a rien dans tout Balzac où il y ait autant d’esprit et d’agrément. L’imagination brillante de Dcscartcs se décèle partout dans scs ouvrages; et s’il n'ayoit voulu être ni géomètre , ni philosophe , il n’auroit cnco'èe tenu qu’à lui d’être le plus bel-esprit de son temps.

Le Discours sur la méUiode parut le 8 juiu lôSy. Il éloit à la tête de ses Essais de philosophie. Descartes y indiqti'c, les moyens qu’il a suivis pour tâcher de parvenir à la vérité, et ce qu’il faut faire encore pour aller plus avaht. On y trouva une profondeur de méditation inconnue jusqu’alors. C’est là qu’est l’histoire de son fameux doute. Il a depuis répété cette histoire dans deux autres ’ouvrages , dans le premier livre de ses Principes , et dans la première de scs Méditations métaphysiques. Il Iblloit qu’il sentît bien vivement l’importance et la nécessité du doute , pour y revenir jusqu’à trois fois, lui qui étoit si avare de paroles. Mais il regardoit le doute coiuinc la base de la philosophie , et le garant sûr des progrès qu’on pourroit y faire d.itis tous les siècles...

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