‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 56 sur 62 · SUR LA TROISIRME MEDITATION · texte numérisé non relu

SUR LA TROISIRME MEDITATION

* « Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu , «dans laquelle il faut considérer s’il y a quelque » chose qui n’ait pu venir de moi-même. Par le » nom de Dieu, j’entends une substance -irifinie, in- » dépendante, souverainement ij|fl:elligente , souve- » rainement puissante,et par laquelle non seulement «moi, mais toutes les autres choses qui sont (s’il y «en a d’autres qui existent) ont été créées: toutes

' Voyez Méditation iii , page î8o.

• lesquelles choses, à dire le vrai, sont telles, «que plus j’y pense, et moins me semblent-elles » pouvoir venir de moi seul. Et par conséquent il » faut conclure de tout ce qui a été dit ci-devant , » que Dieu existe nécessairement. »

Considérant les attributs de Dieu, afin que de là nous en ayons l’idée , et cpie nous voyions s’il y a quelque chose en elle qui n’ait pu venir de nousmêmes, je trouve, si je ne me trompe, que ni les choses que nous concevons par le nom de Dieu ne viennent point de nous , ni qu’il n’est pas nécessaire qu’elles viennent d’ailleurs que des objets extérieurs. Car , par le nom de Dieu , j’entends une suhstanc^, c’est-à-dire j’entends que Dieu existe ( non point par une idée , mais par raisonnement ): infinie^ c’est-à-dire que je ne puis concevoir ni imaginer ses termes ou ses dernières parties, que je n’en puisse encore imaginer d’autres au-delà; d’où il suit que le nom d’infini ne nous fournit pas l’idée de l’infinité divine , mais bien celle de mes propres termes et limites indépendante , c’est-àdire je netconçois point de cause de laquelle Dieu puisse venir; d’où^il paroît que je n’ai point d’autre idée qui réponde à ce nom dï indépendant , sinon la mémoire de mes propres idées , qui ont toutes leur commencement en divers temps, et qui par conséquent sont dépendantes.

C’est pourquoi, dire que Dieu est indépendant ^

/|90 OnjÊcTIONS ET RE'PÜJV’SF. S. ‘

ce il’est rien dire autre chose, sinon que Dieu est du nombre des choses dont je ne puis imagineil’origine; tout ainsi que dire que Dieu est infini , c’est de même que si nous ‘ disions qu’il est du nombre des choses dont nous ne concevons point les limites. Et ainsi toute cette idée de Dieu est réfutée; car quelle est cette idée qui est sans fin et sans origine ?

Souverainement intelligente. Je demande aussi par quelle idée M. Descartes conçoit l’intellection de Dieu.

Souverainement puissante. Je demande aussi par quelle idée sa puissance, qui regarde les choses futures, c’est-à-dire non existantes, est entendue. Certes, pour moi, je conçois la puissance par l’image ou la mémoire des choses passées , en raisonnant de cette sorte : Il a fait ainsi , donc il a pu faire ainsi; donc, tant qu’il sera, il pourra encore faire ainsi , c’est-à-dire il en a la puissance. Or toutes ces choses sont des idées qui, peuvent venir des objets extérieurs.

Créateur de toutes les choses qui sont au monde. Je puis former quelque image de la création par le moyen des choses que j’ai vues, par exemple de ce que j’ai vu un homme naissant, et qui est parvenu, d’une petitesse presque inconcevable , à la forme et à la grandeur qu’il a maintenant-; et personne à mon avis n’a d’autre idée à ce nom de créa-

OBJECTIONS E;T KÉPONSES. I^I

tour: mais il ne suffit pas, pour prouver la création du inonde, que nous puissions imaginer le monde créé. C’est pourquoi , encore qu’on eut démontré qu'un être infini , indépendant ^ tout-puissant , etc., existe, il ne s’ensuit pas néanmoins qu’un créateur existe, si ce n’est que quelqu’un pense qu’on infère fort bien de ce qu’un certain être existe, lequel nous croyons avoir créé toutes les autres choses, que pour cela le monde a autrefois été créé par lui.

De plus, où M. Descartes dit que l’idée de Dieu et de notre âme est née et résidante en nous, , je voudrois bien savoir si les âmes de ceux-là pensent qui dorment profondément et sans aucune rêverie : si elles ne pensent point, elle.s n’ont alors aucunes idées; et partant il n’y a point d’idée qui soit née et résidante en nous, car ce qui est né et résidant en nous est toujours présent à notre pensée.

RÉPONSE

Aucune chose de celles que nous attribuons à Dieu ne peut venir des objets extérieurs comme d’une cause exemplaire : car il n’y a rien en Dieu de semblable aux choses extérieures , c’est-à-dire aux choses corporelles. Or il est manifeste que tout ce que nous concevons être en Dieu de dissemblable aux choses extérieures ne peut venir en ' »

4ga OBJECTIONS tT KÉPONSES.

notre pensée par l’entremise de ces mêmes choses , mais seulement par celle de la cause de cette diversité, c’est-à-dire de Dieu.

• Et je demande ici de quelle façon ce philosophe tire l’intellection de Dieu des choses extérieures : car pour moi j’explique aisément quelle est l’idée que j’en ai, en disant que par le mot d’idée j’entends la forme de toute perception ; car qui est celui qui conçoit quelque chose qui ne s’en aperçoive , et partant qui n’ait cette forme ou cette idée de l’intellection , laquelle venant à étendre à l’infini il forme l’idée de l’intellection divine ? Et ce que je dis de cette perfection se doit entendre de même de toutes les autres.

Mais , d’autant que je me suis servi de l’idée de Dieu qui est en nous pour démontrer son existtence, et que dans cette idée une puissance si immense est contenue que nous concevons qu’il répugne, s’il est vrai que Dieu existe, que quelque autre chose que lui existe si elle n’a été créée par Ini , il suit clairement de ce que son existence a 'été démontrée qu’il a été aussi démontré que tout ce monde , c’est-à-dire toutes les autres choses différentes de Dieu qui existent, ont été créées par lui.

Enfin , lorsque je dis que quelque idée est née avec nous , ou qu’elle est naturellement empreinte en nos Ames , je n’entends pas quelle se présente

Digilizeî>«I^CüOgle

OBJECTIONS ET UÉPONSKS.

toujours à uolre pensée, car ainsi il n’y en auroit aucune ; mais j’entends seulement que nous avons en nous-mêmes la faculté de la produire.

OBJECTION Xl«.

Page 1