‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 7 sur 62 · SUR L ELOGE DE DESCARTES · texte numérisé non relu

SUR L ELOGE DE DESCARTES

posa son Traité às Vhomme. Dès qu’il parut , on le mil au nonibre de ses plus beaux ouvrages. Il n’y en a peut-être même aucun dont la marche soit aussi hardie et aussi neuve. •

La manière dont il y explique tout le mécanisme et tout le jeu des ressorts dut étonner le siècle des qualités occultes, et des formes substantielles. Avant lui on n’avoit point osé assigner les actions qui dépendent de l’âme , et celles qui ne sont que le résultat des nqouvements de la machine. Il semble qu’il ait voulu poser les bornes entre les deux empires* Cet ouvrage n’étoit point achevé quand Descartes mourut ; il ne fut imprimé que dix ans après sa mort. ' ,

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Descartes comjiâsa son Traité des passions en 1 646, pour l’usage particulier de la princesse Elisabeth. Il l’avoit envoyé manuscrit à la reine de Suède sur la fin de 1647 ; il le fit imprimer , à la sollicitation de ses amis , en *1649'. Son dessein, dit-il, dans la composition de cet ouvrage, étoit d’essayer si la physique pourroit lui servir à établir des fondejnents certains dans la morale. Aussi n’y traite-t-il guère les passions qu’en physicien. C’étoit encore un ouvrage nouveau et tout-à-fait original. On y voit, presque à chaque * pas, l’âme et le corps agir et réagir l’un sur l’autre; et on

croit , pour ainsi dire, toucher les liens qui les unissent.

C’est en i633 que Galilée fut condamné par l’inquisition , pour avoir enseigné le mouvement de la terre. Il y avoit déjà quatre ans que Descartes travailloit en Hollande. L’emprisonnement de Galilée fit une si forte impression sur lui , qu’il fut sur le point de brûler tous ses papiers...

‘Il est très sûr que Descartes prévit toutes les persécutions

qui l’altcndoieut. Il avoit souvent résolq. de ne rien faire imprimer, et il ne céda jamais qu’aux plus pressantes sollicitations de sej amis. Souvent il regretta son loisir, qui lui échappoit pour un vain fantôme de gloire. Newton , aprôs lui, eut le môme sentiment ; et au milieu des querelles pliilosophiqucs, il se reprocha plus d’une fois d’avoir perdu son repos. Ainsi les hommes qui ont le plus ôclairë le genre humain ont été forcés à s’en repentir. Au reste , Descartes UC fu( jamais plus philosophe que forsque ses ennemis l’étoient le moins... Descartes crut qu’il valoit mieux miner insensiblement les barrières, que de les renverser avec éclat. Il voulut cacher la vérité comme on cache l’erreur. Il tâcha de persuader que scs principes étoient les mômes que ceux d’Aristote. Sans cesse il reco'nmandoit la modération à ses disciples. Mais il s’en falloit bien que scs disciples fussent aussi philosophes que lui. Ils étoient trop sensibles à la gloire de ne pas penser comme le reste des hommes. La persécution les animoit encore, et ajoutoit à 1 enthousiasme. Dcscarles eût consenti à ôtre ignoré pour être utile : mais ses diseijdcs jouissoieut avec orgueil des lumières de leur maître , et insultoient à l’ignorance qu’ils avoient à combattre. Ce n’étoitf>as le moyen d’avoir raison.

Gisbert Voétius, fameux théologien protestant, et ministre d’ütrecht , né en iSSg, et mort en 1676: il vécut 87 ans, tandis que Descartes mourut à 54- Il étoit tel qu’on l’a peint dans ce discours... Tout ce qu’on raconte de ses persécutions contre Descartes est exactement tiré de l’histoire. 11 commença ses hostilités en >639, par des thèses sur l’athéisme. Descartes n’y étoit point nommé ; mais on avoit eu soin d’y insérer toutes ses opinions comme celles d’un athée. En i64o, secondes et troisièmes thèses, où étoit renouvelée la môme calomnie. Régius, disciple de Descartes, et professeur de médecine, soutenoit la circulation du sang.

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Autre crime contre Descartes :^oi^.nignit cette accusation à celle d’athéisme ; ordonnance d«2magistrats qui défendent d’introduire des nouveautés dan^reuses. En i64i> Voétius se fait élire recteur de l’université d’Utrecht. N’osant point encore attaquer le maître , il veut d’abord faire condamner le disciple comme hérétique. Quatrièmes thèses publiques contre Descartes. En 1643, décret des magistrats pour ch^lendre d’enseigner la philosophie nouvelle. Cependant les libelles pleuvoient de toute part; et le philosophe étoit tranquille au milieu des orages , s’occupant en paix de ses méditations. En 1643 , Voétius eut recours à ^es troupes auxiliaires. 11 alla les chercher dans l’université de Groninguc, où lin nommé Schoockius s’associa à ses fureurs. C’étoit un de ces méchants subalternes qui n’ont pas même l'audace du crime et qui , trop lâches pour attaquer par eux-mêmes , sont assez vil:; pour nuire sous les ordres d’un autre. Il débuta par un gros livre contre 'Descartes, dont le but étoit de prouver que la nouvelle philosophie menoit droit au scepticisme , a Y athéisme et à la frénésie. Descartes crut’ enfin qu’il étoit temps de répondre. II avoit déjà écrit uUe petite lettre sur Voétius ; et celui-ci n’avoit pas manqué de la faire condamner , comme injurieuse et attentatoire à la religion réformée, dans la personne d’un (le ses principaux pasteurs. Dans sa réponse contre le nouveau livre, Descartes se proposoit trois choses: d’abord de se justifier lui-raéme , car jusqu’alors il n’avoit rien répondu à plus de douze libelles ; ensuite de justifier ses amis et ses disciples; enfin, dedémasquer un homme aussi odieux que Voétius, qui , par une ignorance hardie , et sous le masque de la religion , séduisoit la populace et aveugloit les magistrats. Mais les esprits étoient trop échauffés; il ne réussit point. Sentence contre Descartes , où ses lettres sur Voétius- sont déclarées libelles diffamatoires. Ce fut alors que les magistrats travaillèrent à lui faire son procès secrètement , et sans qu’il en fût averti. Leur intention étoit de le condamner comme athée et comme cajhlhniatcur : comme athée , pareequ'il avoit donné

de nouvelles preuves de Ij^istence de Dieu -, comme caloinnialeur, pareequ’il avoit Glousse' les calomnies de scs ennemis... Descartes apprit par une espèce de hasard qu'on lui faisbit son procès. 11 s’adressa à l’ambassadeur de France , qui heureusement, par l’autorité du prince d’Orange, fit arrêter les procédures, déjà très avancées. Il sut alors toutes les noirceurs de scs ennemis; il sut toutes les intrigues de Yoétiiis'. ce scéle'rat, pour faire circuler le poison , avoit répandu dans toutes les compagnies d’Dtrccht des hommes chargés de le décrier. Il vouloit qu’on ne prononçât son nom qu’avec horreur. On le peignoit aux catholiques comme athée , aux protestants comme .'irai des jésuites. II y avoit dans tous les esprits une si grande fermentation , que personne n’osoit plus sc déclarer son ami...

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Depuis que Descartes se fut établi en Hollande, il fit trois voyages 'en France, en i644» i647 i64®- Dans le premier,

il vit très peu de monde, et n’apprit qu’à se dégoûter de Paris. Ce qu’il y fit' de mieux fut la connoissance de M. de Chanut , depuis ambassadeur en Suède. Comme leurs âmes se convenoient, leur amitié fut bientôt très vive. M. de Chanut mcloil à l’admiration pour un grand homme un sentiment plus tendre et plus fait pour rendre heureux. Il sollicita auprès du cardinal Mazarin, alors ministre, une pension pour Descartes. On ne sait pourquoi la pension lui fut refusée. En 1641I1 *** historiens prétendent qu’il fut appelé en France par les ordres du roi. L’intention de la cour, disoit-on, étoitde lui faire un etablissement honorable et digne de son mérite. On lui fit même expédier d’avance le bievet d’une pension, et il en reçut les lettres en parchemin. Sur cette espérance il arrive à Paris; il se présente à la cour. Tout étoit en feu : c’étoit le commencement de la guerre de la Fronde. Il trouva qu’on avoit fait payer à un de ses parents l’expédition du brevet, et qu’il en devoit l’argent. H I® paya en efi’et; ce qui lui fit dire piaisa;nincnt que jamais ü n’avoit acheté parchemin plus cher. Voilà touf ce qu’il retira

su K L ÉLOGE DE DESCAKTKS. 1 OJ

de son voyage. Ceux qui J’avoient appeld furent curieux de le voir, non pour l’entendre et profiter de ses lumières, mais ppur connoître sa figure, « Je m’aperçus ,, dit-il dans une de ses » lettres, qu’on vouloit m’avoir en France, à peu près coipnic » les grands seigneurs veulent avoir dans leur ménagerie un » éléphant, ou un lion, ou quelques animaux rares. Ce que » je pus penser,de mieux sur leur compté , ce* fut^e Jt^^egar- >1 der comme des gens qui auroient été bien aises dç^m’avoir à U dîner chez eux ; mais en arrivant, je trouvai leu^^<ÿMaine eu » désordre et leur marmite renveé^ç.'» Au reste ,,^il^ne faut point omettre ici le juste éloge dû au chancelier Seguier , qui ■ distingua Descartes comme il le devoit , %t le traita avec le respect dû à un homme qui honoroit son siècle et sa nation.

Il s’en falloit de beaucoup que toute la famille >de Descartes lui rendît justice , et sentît l’honneur que Desçartes lui faisoit. Il est vrai que son père l’aimoit tendrement, et l’appeloit toujours son cher philosophe ; mais le’frère aîné de Descartes avoit pour lui très peu de considération. Ses parents, dit l’historien de sa vie , semblaient le compter pour peu de chose dans sa famille, et, ne le regardant plus que sous le titre odieux de philosophe , tâchaient de l’effacer de leur mémoire, comme s’ il eût été la honte de sa race. On lui donna une marque bien cruelle de cette indifférence , à la mort de son père. Ce vieillard respectable , doyen du parlement de Bretagne , mouruten 1640, âgé de soixante et dix-huit ans; on n’instruisit Descartes ni de sa maladie ni de sa mort. Il y avoit déjà près de quinze jours que ce bon vieillard étoit enterré, quand Descartes lui écrivit la lettre du monde la plus tendre. Il se justifioit d’habiter dans un pays étranger ,, loin d’un père qu’il aimoit. 11 lui marquoit le désir qu’il avoit de faire un voyage en France pour le revoir , pour l’embrasser , pour recevoir encore une fois sa bénédiction... Quand la lettre de Descartes arriva , il y avoit déjà un mois que son père éfoit mort. On se souvint alors

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NOTES

qu’il y avoit dans les pays etrangers une autre personne delà famille, et on lui écrivit par bienséance. Descaries ne se consola point de n’avoir pas reçu les dernières paroles et les deruiers embrassements de son “lière. Il n’eut pas plus à se louer de son frère dans les arrangements qii’il fît avec lui pour scs aflaires de famille et les règlements- de succession. Ce frère étoit uii homme intéressé et avide , et qui savoit bien que les philosophes n’aiment point à plaider; en conséquence , il tira tout le parti qu’il put de cette douceur philosophique. Il faut convenir que les neveux de Descartes rendirent à la mémoire de leur oncle tout l’honneur qu’il méritoit; mais le nom de Descartes étoit alors le premier nom de la France.

Elisabeth de Bohème, princesse palatine , fille de ce fameux électeur palatin qui disputa à Ferdinand II les royaumes de Hongrie et de Bohème, née en 1618. On sait qu’elle fut la première disciple de Descartes. Elle eut encore un titre plus cher : elle fut son amie; car l'amitié fait quelquefois ce que la philosophie même ne fait pas, elle comble l’intervalle qui est entre les rangs. Elisabeth avoit été recherchée par Ladislas IV, roi de Pologne; mais elle préféra le plaisir de cultiver son âme dans la retraite à l’honneur d’occuper un trêne. Sa mère > dans son enfance , Ini avoit appris six langues ; elle possédoit parfaitement les belles-lettres. Son génie la porta aux sciences profondes. Elle étudia la philosophie et les mathématiques; mais dés que les premiers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les mains , elle crut n’avoir rien appris jusqn'’alors. Elle le fît prier de la venir voir, pour qu’elle pût l’entendre lui-méine. Descartes lui trouva un esprit aussi facile que profond; en peu de temps , elle fut au niveau de sa géométrie et de sa métaphysique. Bientôt après Descartes lui dédia ses Principes ; il la félicite d’avoir su réunir tant de connoissanccs dans un âge où la plupart des femmes ne savent que plaire. Cette dédicace n’est point un monument de Batterie : l’homme qui loue y pa-

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roît toujours un philosophe qui pense. Comment, dit-il, à la télé d’un çuvrage où je jette les fondements de la vérité , oseloîs-je la trahir? II continua jusqu’à la fin de sa vie un coniiperce de lettres avec elle. Souvent cette princesse fut malheureuse; Descartes la’ consoloit alors. Malheureux et tourmenté lul-méme , il Irouvoit dans son propre cœur cette éloquence douce qui va chercher l’ame des autres , et adoucit le sentiment fie leurs peines. Après avoir été long-temps errante et presque sans asile, Elisabeth se retira enfin dans une abbaye de la Westphalie , où elle fonda une espèce d’académie de philosophes à laquelle elle présidoit. Le nom de Descartes n’y éloit jamais prononcé qu’avec respect; sa mémoire lui étoit trop chère pour l’oublier. Elle lui survécut près de tiente 'ans , et mourut CD 1680.

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C’est une chose remarquable que Descartes ait eu po^r disciples les deux femmes les plus célèbres de son temps... Je ne m’étendrai point sur l’histoire de Christine , tout le monde la connoît. Ce fut M. de Chanul qui le premier engagea cette reine à lire les ouvrages de Descartes. En 1647 > fit écrire , pour

savoir de lu! en quoi consistât le souverain bien. La plupart des princes , ou ne font pas ces questions-là , ou les font à des courtisans plutôt qu’à des philosophes ; et alors la réponse est facile à deviner. Celle de Descartes fut un peu dilFérente : il faisoit consister le souverain bien dans la volonté toujours ferme d’étre vertueux , et dans le charme de la conscience qui jouit de sa vertu. C’étoit une belle leçon de morale pour une reine ; Christine en fut si contente, qu’elle lui écrivit de sa main pour le remercier. Peu de temps après , Descartes lui envoya son Traité des passions. En i649> la reine lui fit faire les plus vives instances pour l’engager à venir à Stockhf^n , et déjà elle avoit donné ordre à un de ses amiraux pour T’aller prendre et le conduire en Suèdè. Le philosophe , avant de quitter sa retraitei, hésita long-temps : il est probable qu’il fut décidé par toutes

NOTES

les persécution^ qu’il cssuyoil en Hollande. 11 partit enfin, et .-«rriva au commencement d’octobre à Stockholm.. ia reine le reçut avec une distinction qu’on dut remarquer dans une cqiir. Elle commença par l’exempter de tous les assujettissements des .. courtisans; elle sentoit bien qu’ils n’étoiïent pas faits pour Descartes. Elle convint ensuite avec lui d’une heure çù elle pourroit l’entretenir tous les jours et recevoir ses leçons. On sera assez étonné quand on saura que ce rendez-vous d’un philosophe et d’une reine étoit à cinq heures du matin, dans un hiver très cruel. Christine , passionnée f>our les sciences , s’ëtoit fait un plan de commencer la journée par ses études, afin de pouvoir donner le reste au gouvernement de ses états. Elle ^ ‘ • ji’accordoit au repos que le temps qu’elle ne pouvoit lui refuser , et n’avoit d’autre délassement que la conversation de ceux qui pouvoient l’instruire. Elle fut si satisfaite de la philosophie de Descartes , qu’elle résolut de le fixer (jlans ses états par «toutes soj'tesde moyens. Son projet étoit de lui donner, à titre de seigneurie , des terres considérables dans les provinces les plus méridionales de la Suède , pour lui et pour ses héritiers à perpétuité. Elle espéroit ainsi l’enchaîner par ses bienfaits. Malgré les bontés de la reine, il paroît que Descartes eut toujours un sentiment de prcTérci|pe pour la princesse palatine , soit que, celle-ci ayant été sa première disciple , il dût être plus flatté de cet hommage; soit que les malheurs d’une jeune princesse la rendissent plus intéressante aux yeux d’un philosophe sensible. Ce qu’il y a de sûr , c’est qu’il employa tout son crédit auprès de Christine pour servir Elisabeth : mais l’intérêt même qu’il parut y prendre l’empêcha probablement de réussir ; car la reine de Suède , assez grande pour aspirer à l’amitié de Descartes , ne l’étoit pas assez pour consentir à partager ce sentiment avec une autre. '

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* Les qualités particulières de Descartes étoient telles qu’on les indique ici. On doit lui en savoir gré; la vertu est peut-être

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