‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 18 sur 50 · RÈGLE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

RÈGLE PREMIÈRE

Le bat des études doit être de diriger l’esprit de manière à ce qu’il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui.

Toutes les fois que les hommes aperçoivent une ressemblance entre deux choses , ils sont dans l’habitude d’appliquer à l’une et à l’autre , même en ce quelles offrent de différent, ce qu’ils ont reconnu vrai de l’une des deux. C’est ainsi qu’ils comparent, mal à propos, les sciences qui consistent uniquement dans le travail de l’esprit, avec les arts qui ont besoin d’un certain usage et d’une certaine disposition corporelle. Et comme ils voient qu’un seul homme ne peut suffire à apprendre tous les arts à la fois, mais que celui-là seul y devient habile qui n’en cultive qu’un seul , parceque les mêmes mains peuvent difficilement labourer la terre et toucher de la lyre, et se prêter en même temps à des offices aussi divers, ils pensent qu’il en est ainsi des sciences; et les distinguant entre

elles par les objets dont elles s’occupent', ils croient qu’il faut les étudier à part et indépendamment l’une de l’autre. Or c’est là une grande erreur; car comme les sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même quelle que soit la variété des objets auxquels elle s’applique , sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire, il n’est pas besoin de circonscrire l’esprit humain dans aucune limite ; en effet, il n’en est pas de la connoissance d’une vérité comme de la pratique d’un art ; une vérité découverte nous aide à en découvrir une autre, j

bien loin de nous faire obstacle. Et certes il me semble étonnant que la plupart des hommes étudient avec soin les plantes et leurs vertus , le cours des astres, les transformations des mé-

taux, et mille objets semblables, et qu’à peine un petit nombre s’occupe de l’intelligence ou de cette science universelle dont nous parlons; et cependant si les autres études ont quelque chose d’estimable, c’est moins pour elles-mêmes que pour les secours quelles apportent à celle-ci. Aussi n’estce pas sans motif que nous posons cette règle à la tète de toutes les autres ; car rien ne nous détourne davantage de la recherche de la vérité que de diriger nos efforts vers des buts particuliers, au lieu

DF. L ESPRIT

de les tourner vers cette fin unique et générale. Je 11e parle pas ici des buts mauvais et condamnables, tels que la vaine gloire et la recherche d’un gain honteux ; il est clair que le mensonge et les petites ruses des esprits vulgaires y mèneront par un chemin plus court que ne le pourroit faire une connoissance solide du vrai. J’entends ici parler des buts honnêtes et louables ; car ils sont pour nous un sujet d’illusions dont nous avons peine à nous défendre. En effet, nous étudions les sciences utiles ou pour les avantages qu’on en retire dans la vie, et pour ce plaisir qu’on trouve dans la contemplation du vrai, et qui , dans ce monde , est presque le seul bonheur pur et sans mélange. Voilà deux objets légitimes que nous pouvons nous proposer dans l’étude des sciences; mais si au milieu de nos travaux nous venons à y penser, il se peut faire qu’un peu de précipitation nous fasse négliger beaucoup de choses qui seroient nécessaires à la connoissance des autres, parcequ’au premier abord elles nous paroîtront ou peu utiles ou peu digues de notre curiosité. Ce qu’il faut d’abord reconnoître, c’çst que les sciences sont tellement liées ensemble qu’il est plus facile de les apprendre toutes à la fois que d’en détacher une seule des autres. Si donc on veut sérieusement chercher la vérité, il ne faut pas s’appliquer à une seule science ; elles se tiennent toutes entre elles et dépendent mutuellement l'une de

ao4 règles pour la direction l’autre.* Il faut songer à augmenter ses lumières naturelles, non pour pouvoir résoudre telle ou telle difficulté de l’école, mais pour que 'l’intelligence puisse montrer à la volonté le parti qu’elle doit prendre dans chaque situation de la vie. Celui qui suivra cette méthode verra qu’en peu de teinps il aura fait des progrès merveilleux, et bien supérieurs à ceux des hommes qui se livrent aux études spèciales, et que s’il n’a pas obtenu les résultats que ceux-ci veulent atteindre , il est parvenu à un but plus élevé, et auquel leurs vœux n’eussent jamais osé prétendre.

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