RÈGLE HUITIÈME
Si dans la série des questions il s'en présente une que notre esprit ne peut comprendre parfaitement , il faut s’arrêter là , ne pas examiner ce qui suit , mais s’épargner un travail superflu.
Les trois règles précédentes tracent l’ordre et l’exphquent; celle-ci montre quand il est nécessaire,, quand seulement il est utile. Car ce qui constitue un degré entier dans l’échelle qui conduit du relatif à l’absolu, et réciproquement, doit ètreexaminé avant de passer outre; il y a là nécessité. Mais si , ce qui arrive souvent , beaucoup de choses
2^0 H KG LES PO l) R LA DIRECTION
se rapportent au même degré , il est toujours Utile de les parcourir par ordre. Cependant l’observation du principe n’est pas ici si rigoureuse, et souvent sans connoître à fond toutes ces choses, seulement un petit nombre , ou même une seule d’elles, on pourra passer outre.
Cette règle suit nécessairement des raisons qui appuient la seconde. Cependant il ne faut pas croire quelle ne contienne rien de nouveau pour faire avancer la science, quoiqu’elle paroisse seulement nous détourner de l’étude de certaines choses, ni qu’elle n’expose aucune vérité, parcequ’elle paroît n’apprendre aux étudiants qua ne pas perdre leur temps, par le même motif à peu près que la seconde. Mais ceux qui commissent parfaitement les sept règles précédentes, peuvent apprendre dans celle-ci comment en chaque science il leur est possible d’arriver au point de n’avoir plus rien à désirer. Celui, en effet, qui, dans la solution d’une difficulté , aura suivi exactement les premières règles , averti par celle-ci de s’arrêter quelque part, connoîtra qu’il n’est aucun moyen pour lui d’arriver à ce qu’il cherche, et cela non par la faute de son esprit, mais à cause de la nature de la difficulté ou de la condition humaine. Or, cette connoissancen’e^t pas une moindre science que celle qui nous éclaire sur la nature même des choses, et' certes ce ne seroit pas faire
d by Googjp
DE L’ESPRIT. 24 1
preuve d’un bon esprit que de pousser au-delà sa curiosité. * ’ * r t.
Eclaircissons tout ceci par un ou deux exemples. Si un homme qui ne connoit que les. mathématiques cherche la ligne appelée en dioptriqüe anar.lastique s dans laquelle les rayons parallèles se réfractent, de manière qu 'après la réfraction ils se coupent tous en un point, il s’apercevra facilement, d’après la cinquième et sixième règles, que la détermination de cette ligne dépend du rappot* des angles de réfraction aux angles d’incidence. Mais comme il ne pourra faire cette recherche, qui n’est pas du ressort dç$ mathématiques, mais * de la physique, il devra s’arrêter là où il ne lui serviroit de rien de demander la solution de cette difficulté aux philosophes et à l’expérience. Il pècheroit contre la règle troisième. En outre, la proposition est composée et relative; or, ce n’est que dans les choses simples et absolues qu’on peut s’en fier à l’ejpérience , cç que nous démontrerons en son lieu. En vain encore supposera-t-if entre ces divers angles un rapport qu’il soupçonnera être le véritable ; ce ne sera pas là chercher l’anaclastique, mais seulement une ligne qui puisse rendre compte de sa supposition. #
Mais si un homme sachant autre chose que des mathématiques, désireux de connoftre, d’après la règle première , la vérité sur tout ce qui se pré-
a4a règles pour la direction
sente à lui, vient à rencontrera même difficulté, il ira plus loin, et trouvera que le rapport entre les angles d’incidence et les angles de réfraction dépend de leur changement, à cause de la variété des milieux; que ce changement à son tour dépend du milieu, parceque le rayon pénètre dans la totalité du corps diaphane ; il verra que cette propriété de pénétrer ainsi un corps suppose connue la nature de la lumière; qu’enfin pour connoître lrf nature de fa lumière, il faut savoir ce qu’est en général une puissance naturelle, dernier terme et le plus absolu de toute cette série de questions. Après avoir vu toutes ce$,propositions clairement à l’aide de l’intuition, il repassera les mêmes degrés d’après 1$. règle cinquième ; et si au second degré il ne peut connoître du premier coup la nature de la lumière, il énumérera , par la règle septième, toutes lesautres puissances naturelles, afin que, de la connoissance d'une d’elles , il puisse au moins déduire par analogie la connoissjmce de ce qu’il ignore. Cela fait , il cherchera comment le rayon traverse un tout diaphane, et poursuivant ainsi la suite des propositions , il arrivera enfin à l’anaclastique même, que beaucoup de philosophes, il est vrai , ont jqpqu’ici cherchée en vain, mais qui, selon nous, ne doit offrir aucune difficulté à celui qui
saura se servir de notre méthode. 1 «
Mais donnons l’exemple le plus noble de tous.
I»E t’ESPRIŸ.
Qu un homme se propose pour question d’examiérjtéÿ à la connoissance desquelles l’esprit humain peut suffire, question que, selon moi, doivent se faire, une fois au moins en leur vie, ceux qui veulent sérieusement arriver à la sagesse J il trouvera, à l’aidé des règles que j’ai données, que la première chose à connoître, c’est l’intelligence, puisque cest cl elle que dépend la connoissance de toutes les autres choses, et non réciproquement. Puis, examinant ce qui suit immédiatement la connoissance de l’intelligence pure, il passera en revue tous les autres moyens de connoître que nous possédons, non compris l’intelligence; il trouvera qu’il n’y en a que deux , l’imagination et les sens. II donnera donc tous ses soins à examiner et à distinguer ces trois moyens de connoître, et voyant qu’à proprement parler, la vérité et l’erreur ne peuvent être que dans l’intelligence toute seule, et que les deux autres modes de connoître n’en sont que les occasions, il évitera avec soin tout ce qui peut l’égarer, et comptera toutes les voies qui sont ouvertes à l’homme pour arriver à la vérité, afin de suivre la bonne- Or, elles ne sont pas tellement nombreuses' qu’il ne les trouve facilement toutes après une énumération suffisante. Et ce qui paroîtra étonnant et incroyable à ceux qui n’eri ont pas fait l’expérience, sitôt qu’il aura distingué les connoissances qui remplissent ou or-
*l44 RÈGLES POUR LA DIRECTION
lient la mémoire d’avec celles qui font le vrai savant , distinction qu’il fera aisément ' ; il verra que s’il ignore quelque chose, ce n’est ni faute d’es- * prit ni de capacité , et qu’il n’est pas une chose dont un autre possède la connoissance qu’il ne soit capable de connoître comme lui, pourvu qu’il y applique convenablement son attention. Et quoiqu’on puisse souvent lui présenter des questions dont notre règle lui interdise la recherche*, comme il verra qu’elles dépassent la portée de l’esprit humain, il ne s’en croira pas pour cela plus ignorant qu’un autre; mais ce peu qu’il saura, c’est-à-dire que personne ne peut rien savoir sur la question, devra, s’il est sage, satisfaire pleinement sa curiosité.
Or pour ne pas rester dans une incertitude continuelle sur ce que peut notre esprit, et ne pas nous consumer en efforts stériles et malheureux , avant d’aborder la connoissance de chaque chose en particulier, il faut une fois en sa vie setre demandé quelles sont les connoissances que peut atteindre la raison humaine. Pour j îeussir, entie deux moyens egalement faciles, il faut toujours commencer par celui qui est le plus utile.
1 Cette méthode imite celles des professions mécaniques, qui n’ont pas besoin du secours des. autres, mais qui donnent elles-mêmes les moyens de construire les instruments qui leur sont nécessai-
■ Il y » ici nne lacune. ,
Dfe D’ESPRIT. 245
' . ' It 1 • «
res. Qu’un .homme , par exemple , veuille exercer le
métier de forgeron ;’s’ilétoit privé de tous les outils nécessaires , il sera forcé de se servir d’une pierre dure ou d’une masse grossière de fer; au lieu d’enclume, de prendre un caillou pour marteau, de disposer deux morceaux de bois en forme de pinces , et de se faire ainsi les instruments qui lui sont indispensables. Cela fait, il ne commencera pas par forger, pour l’usage des autres, des épées et des casques, ni rien de ce qu’on fait avec le fer; avant tout il se forgera des marteaux, une enclume, des pinces, et tout ce dont il a besoin. De même, ce n’est pas à notre début, avec quelques règles peu éclaircies, qui nous sont données par la constitution même de notre esprit plus tôt qu’elles ne nous sont enseignées par l’art, qu’il faudra de prime abord tenter de concilier les querelles des philosophes, et résoudre les problèmes des mathématiciens. Il faudra d’abord nous servir de ces règles pour trouver ce qui nous ést le plus nécessaire à l’examen de la vérité , puisqu’il n’y a pas de raison pour que cela soit plus difficile à découvrir qu’aucune des questions qu’on agite en géométrie , en physique , ou dans les autres sciences.
Or, ici il n’est aucune question plus importante à résoudre que celle de savoir ce que c’est que la connoissance humaine , et jusqu’où elle s’étend , deux choses que nous réunissons dans une seule
i4Q RÈGLES POUR LA DIRECTION
et même question qu’il faut traiter avant tout d’après les règles données plus haut- C’est là uné question qu’il faut examiner une fois ep sa vie , quand on aime tant soit peu la vérité, parcequo çette recherche contient toute la méthode, et comme ^ les vrais instrumenta de la science. Rien ne me semble plus absurde que de discuter audacieuse-ment sur les mystères de la nature, sur l’influence des astres , sur les georets de l’avenir , sans avoir „ une seule' fois cherché si l’esprit humain peut atteindre jusque là. Et il ne doit pas nous sembler difficile et pénible de fixer ainsi les limites de notre esprit dont nous avons conscience, quand nous de balançons pas de porter un jugement sur des choses qui sont hors de nous , et qui nous sont complètement étrangères. Ce n’est pas non plus un travail immense que de chercher à embrasser par la pensée les objets que renferme ce monde , pour reconnoître comment * chacun d’eux peut être saisi par notre esprit. En effet il n’y a rien de si multiple et de si épars qui . ne puisse être renfermé dans de certaines bornes, et ramené sous un certain nombre de chefs , au moyen de l’énumération dont nous avons parlé.
Pour en faire l'expérience ,*dans la question posée plus haut, nous diviserons en deux parties tout ce qui s’y rapporte : elle est relative , en effet , ou à nous, qui sommes capables de connpître ; ou aux
•ITB •*.’!!$ PRIT. ^ ■
choses, qui peuvent être connues : ces deux points seront traités séparément.
Et d’abord nous remarquerons qu’en nous l’in- • telligence seule est capable de connoître , mais quelle peut être ou empêchée oïl aidée par trois * y autres facultés , c’est à savoir, l’imagination , les , ' sens, et la mémoire. Il faut donc voir successivement en quoi ces facultés peuvent nous nuire pour 1 éviter, ou nous servir pour en profiter. Ce premier
point sera complètement traité par uneénumération
suffisante , ainsi que la règle suivante le fera, voir.
Il faut ensuite passer aux objets eux-mêmes, et- ne les considérer qu’en tant que notre intelligence peut les atteindre. Sous ce rapport , nous les divisons en choses simples, et complexes ou composées. Les simples ne peuvent être que spirituelles ou corporelles, ou spirituelles et corporelles tout à la fois. Les composées sont de deux sortes : l’esprit trouve Les unes avant qu’ij puisse en rien dire de positif; il fait les autres lui-même, opératiçn qui sera exposée plus au long dans la règle douxième , où l’on montrera que l’erreur ne peut se trouver que dans les choses que l’intelligence a composées. Aussi distinguons-nous même ces dernières en deux espèces, celles qui se déduisent des choses les plus simples, qui sont connues par elles-mêmes ; nous leur consacrerons le livre suivant : et celles qui en présupposent d’autres ,
2?|8 règles pourra DIRECTION
que l’expérience nous apprend être essentiellement composées ; le livre troisième leur sera entièrement consacré.
Or dans tout ce traité nous tâcherons de suivre avec exactitude' et d'aplanir les voies qui peuvent conduire l'homme à la découverte de la vérité, en sorte que l’esprit le plus médiocre, pourvu qu’il soit pénétré profondément de cette méthode, verra que la /vérité ne lui est pas plus interdite qu’à tout autre, et que, s’il ignore quelque chose, ce n’est faute ni d’esprit ni de capacité. Mais toutes les fois qu’il voudra connoître une chose quelconque , ou il la trouvera tout d’un coup , ou bien il verra que sa connoissance dépend d’une expérience qu’il n’est pas en son pouvoir de faire ; et alors il n’accusera pas son esprit de ce qu’il est forcé de s’arrêter sitôt, du enfin il reconnoîtra que la chose cherchée surpasse les efforts de l’esprit humain ; ainsi il ne s’en croira pas plus ignorant , parcequ’être arrivé à ce résultat est déjà une science qui en vaut une autre.
règle neuvième.
Il faut diriger toutes les forces de son esprit sur les - choses tes plus faciles et de la moindre importance, et s’y arrêterlong-temps, jusqu’à ce qu’on ait pris l’Habitude de' voir la vérité clairement et distinctement. . ’ ’ ’
DE L’ESPRÏT.
Après avoir exposé les deux opérations de l’intelligence, l’intuition et la déduction, les seules qui puissent nous conduire à la connoissance, nous continuons d’expliquer, dans cette règle et dans la suivante , par quels moyens nous pouvons devenir plus habiles à produire ces actes, et en même temps à cultiver les deux principales facultés de notre esprit, savoir la perspicacité, en envisageant distinctement chaque chose , et la sagacité , en déduisant habilement les choses l’une de l’autre.
La manière dont nous nous servons de nos
yeux suffit pour nous apprendre l’usage de l’intuition. Celui qui veut embrasser beaucoup de choses d’un seul et même regard ne voit rien distinctement; de même celui qui, par un seul acte de la pensée, veut atteindre plusieurs- objets à la fois a l’esprit confus. Au contraire', les ouvriers qui s’occupent d’ouvrages délicats, et qui ont coutume de diriger attentivement leur regard sur chaque point en particulier , acquièrent, pat l’usage, la facilité de voir les choses les plus petites -et le£ plus fines. De même ceux qui ne partagent pas leur pensée entre mille objets divers , mais qui l’occupçnt tout entière à considérer Ifes choses les plus simples et les. plus faciles , acquièrent une grande perspicacité.
C’est un* vice commun parmi les hommes que
Jt5o RÈGLES PQUR tA DIRECTÏOît
les choses les plus difficiles leur paroissent les plus belles. La plupart ne croient rien savoir , quand ils trouvent aux choses une cause claire et simple; aussi a< 1 mirent-ils certaines raisons subtiles et profondes des philosophes, quoiqu’elles reposent souvent sur des fondements que personne n’a rigoureusement vérifiés. C’est préférer les ténèbres à la lumière. Or il faut remarquer que ceux qui savent véritablement reconnoissent avec une égale facilité la vérité, soit qu’ils l’aient trouvée dans un sujet simple ou obscur. En effet, c’est par un acte toujours distinct et toujours semblable qu’ils comprennent chaque vérité une fois qu’ils y sont parvenus ; toute la différence est dans la route, qui certes doit être plus longue, si elle conduit à une vérité plus éloignée des princrpes primitifs et absolus.
Il faut donc s’accoutumer à embrasser par la pensée si peu d’objets à la fois, et des objets si simples , qu’on ne croie savoir que ce dont on a une intuition aussi claire que de la chose la plus flaire du monde. C’est un talent quia été donné par la nature aux uns beaucoup plus qu’aux autres; mais l’art et l’exercice peuvent encore augmenter considérablement les dispositions naturelle^. Il n’y a qu’un point sur lequel je ne puis trop insister, c’est que chacun se persuade bien fermement que ce n’est pas des choses grandes et difficiles , mais
DE l’esprit. a5l
seulement des choses les plus simples et les plus faciles qu’it faut déduire les scieifces même les plus cachées. 'I
Par exemple, voulant reconnoître si une puissance naturelle quelconque peut dans le même instant arriver à un lieu éloigné ef* traverser le* milieu qui len sépare, je n’irai pas penser à la force magnétique, ou à l’influence des astres, ni\ meme a la rapidité de la lumière pour chencher si ces mouvements sont instantanés. Cela seroit plus difficile à prouver que ce que je cherche. Je réfléchirai plutôt au mouvement local des corps , car il n’est dans ce genre rien de plus sensible, et je remarquerai qu’une pierre ne peuUdansun instant passer d’un lieu dans un autre, parcequ’elle est un corps , tandis qu’une puilfcance semblable à celle qui meut cette pierre ne peut se çommu-; njquer qu’instaptanément , si elle passe toute seule d’un sujet à un autre. Ainsi; quand je remue l’extrémité d’un bâton, quelque long qu’il soit, je conçois facilement que la puissance qui le meut met aussi en mouvement dans un seul et même instant ses autres parties , parcequ’elle se communique seule, et qu’elle n’entre pas dans un corps, dans une pierre, par exemple, qui la transporte avec elle. • 4 ■ , '
De la» même façon, si je veux reconnoître comment une seule et même cause peut produire ed
même temps des effets contraires, je n’èmpruntefai pas. aux fh'ëdêéins des-remèdes qui chassent certaines hdmeurs et en retiennent d’antres ; je n’irai pas dire follement de la lune quelle échauffe par sa chaleur, et refroidit par sa qualité çcculte. •Je regarderai’une balance, où le même poids dans un seul et même ihstant élève un des bassins et abaisse l’autre.