RÈGLE DIXIÈME
Pour que l’esprit acquière <£e la facilité , il faut l’êxercer à trouver les choses que d'autres ont déjà découvertes, %t ù parcourir avec méthodè même les
arts les plus communs, surtout ceux qqi expliquent ■ V çf dre ou le supfbsent.
J’ayoqe que je suis né avec un esprit tel , que le pins grand bonheur, «de l’étude, consiste pour moi , non pas à entendre les raisons des autres , mjtis à les trouver moi-même.' Cette disposition seule m’excita jeune encore à l’étude des sciences ; aussi , toutes les fois qu’un livre quelconque me promettoit par son titre une découverte nouvelle , avant d’en pousser plus foin la lecture, j’essayois si rpa sagacité-naturelle pouvoit me conduire à quelque chose de semblable, et je prenois grand soin qu’tine ' lecture empressée ne m’enlevât pas cet innocent plaisir. Cela me Réussit tant de fois que
DE L ESPRIT
je m’aperçus! enfin que j’arrivois à la vérité , non plus comme les 'autres hommes après' des recherches Aveugles ‘tet incertaines, par un coup de fortune plutôt que par art., maj& qu’une longue expérience m’^voifc .appris des règles fixes , qui m«ido^nt upervêilleusement, et dont je me suis servi dans la suite, pour trouver plusieurs vérités. ;• Aussi ai-je prati'tpié avec soin cette méthode^ persuadé qiie dès le principe j’avois suivi, la direction la plus utile. !’■«,
Mais commè- tous les esprits ne sont pas égalemefi^ aptes à .découvrir tout seuls la vérité, cette règïS nous apprend qü'il ne faut pas tout-à-cqup s’occuper de choses •difficiles et ardues , mais commencer par lps arts les moins importants et lès , * plus simples, çeux surtout où l’ordre règne , comme sont les métiers du tisserand , dp tapissier , ’des femmes qui brodent ou font de la dentelle ; comme sont encore les combinaisons dés nombres, çt tout ce qui a rapport à l’arithmétique , tant d’autres arts semblables en içn mot, qui exeçcëpt merveilleusement l'esprit, «pourvu que nous n’en empruntions pas la commissaire aux autres, mais gue notfs les découvrions ncmsÿflèmes. £n effet,
comme ils n’ont: rien d’obscur; et qu’ils sont parfaitement à la portée de l'intelligence bumaine> # ' ils nous montrent distinctement des Systèmes in- - ' nombrables , divers entre eux , et néanmoins ré-
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guliers. Or c’est à en observer rigoureusement l’enchaînement que consiste presque toute la sagacité humaine. Aussi avoOs-nous averti qu’il faut examiner ces choses avec méthode ; or la méthode, dans ces arts subalternes , n’est autre que la Constante observation de l’ordre qui’se trouve dan? la chose même, ou qu’y a mis une heureuse invention. De même, quand nous voulons lire des caractères inconnus au milieu desquels nous rie découvrons aucun ordre, nous en imaginons d’ «abord un, soit pour vérifier les conjectures qui se présentent à nous sur chaque signe, chaque mot ou chaque phrase, soit pour les disposer de manière que nous puissions connqître par énürriération ce qu’on en • peut déduire. 11 fautsurtoüt prendre garde de perdre notre temps à deviner de pareilles choses par hasard ou sans méthode. En effet, quoiqu’il fût souvent possible de les découvrir sans le secours de l’art, et même avec du bonheur plus vite que par la méthode, elles émo.usseroient l’esprit, et l’accoutuinerojent tellement aux choses Vaines et puériles, . qu’il courroit risque H* s’arrêter à la -superficie sans jamais pénétrer plus avant. Gardons-nous cependant de tomber dans l’erreur de ceux qui n’pccupent leurs pénsées que de éhoses sérieuses et élevées, dont après beaucoup de peines ils n’acquièrent qiie des notions conîuses , tout en en voulant de profondes. 11 faut donc commencer
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par des choses faciles , mais avec méthode , pour uous accoutumer à pénétrer par les chemifls ouverts et connus, comme en nous jouant, jusqu’à la vérité intime des choses. Par ce moyen nous deviendrons insensiblement, et en moins de temps que nous ne pourrions l’espérer, capables de déduire avec une égale facilité de principes évidents un grand nombre de propositions qui nous paroissent très difficiles et très embarrassées.
Plusieurs personnes s’étonneront peut-être que, traitant ici des moyens de nous rendre plus propres à déduire des vérités les unes des autres, nous omettions de parler des préceptes des dialecticiens, ‘qui croient diriger la raison humaine en lui prescrivant certaines formules de raisonnement si concluantes, que *ta raison qui s’y confie, encore bien qu’elle se dispense de Sonner à ta déduction même une attention suivie, peut cependant par la vertu de 1a forme seule arriver à une conclusion certaine. Nous remarquons en effet que ta vérité échappe souvent à ces liens, et que ceux qui s’eu servent y restent enveloppés. C’est ce qui n’arrive pas si souvent à ceux qui n’en font pas usage, et notre expérience nous à démontré que les sophismes les plus subtils ne trompent que les sophistes, et -presque jamais ceux qui se servent de leur seule raison.
Aussi, dans la crainte que 1a raison ne nous aban-
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donne quand nous recherchons la vérité dans quelque chose % nous rejetons toutes ces formules comme contraires à notre but-, et nous rassemblons seu- J lement tous les secours qui peuvent retenir notre pensee attentive, ainsi que nous le montrerons par la suite. Or pour se convaincre plus complètement que cet art syllogistique ne sert en rien à la découverte de la vérité , il faut remarquer que les dialecticiens ne peuvent former aucun syllogisme qui conclue le vrai , sans en avoir eu avant* la matière , c’est-à-dire sans avoir connu d’avance la vérité que ce syllogisme développe. De là il suit que celte forme ne leur donne rien de nouveau ; qu’ainsi la dialectique vulgaire est complètement • inutile à celui qui veut découvrir la vérité, mais que seulement elle peut servir à exposer plus facilement auxautrfcs les vérités déjà connues , et qu’ainsi 'il faut la renvoyer de la philosophie à la . rhétorique.