A M. GISBERT VOET
Depuis long-temps on m’avoit annoncé que vous
prépariez un nouvel ouvrage contre moi : je viens enfin d’en recevoir les six premières feuilles, et l’on m’assure qu’il y en a un beaucoup plus grand nombre sous presse. Mais , d’après le peu de pages que j’ai parcourues aussitôt, il m’est facile dé voir que je n’aurai pas besoin de consacrer beaucoup de temps à l’examen de cet écrit, ni peut-être même d’attendre qu’il ait entièrement paru , pour ‘pouvoir en porter mon jugement et vous le faire «connoitre. Je lirai donc ces six feuilles à mes heures ordinaires de loisir; et tous les passages que j’y trouverai dignes de remarque, je les noterai ici dans l’ordre même où la lecture me les présentera.
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„ kV,: *V PREMIÈRE PARTIE.
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•• De i introduction du livre faussement intitulé : *
V ■■■. Philosophie cartésienne.
* Je n’ai point encore entre les mains la feuille qui doit contenir le titre tout entier; elle n’est point imprimée : peut-être, ainsi qu’il arrive ordinairement, ne le sera-t-elle que la dernière. Mais comme je vois en tete de chaque page que vous intitulez votre livre Philosophie cartésienne, je crains que l’on ne pense que vous avez voulu, en agissant de la sorte, tromper le lecteur, et lui vendre votre ouvrage à la place de celui qu’il attend de moi , sous un titre à peu près semblable , mais assurément sur un tout autre sujet. Vous ne devez donc pas trouver mauvais que je fasse promptement paroitre cette lettre, pour instruire le public de votre dessein.
Vos sept premières pages n’offrent que des lieux communs contre les novateurs, et un éloge d’Aristote. Je ne vois là rien de remarquable , si ce n’est peut-être qu’à la page z vous vous plaignez que certains théologiens , par un amour immodéré de la paix, détruisent toute orthodoxie et toute religion, comme si l’amour de la paix étoit un péché capital et habituel aux théologiens; l’amoui de la
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paix, que, pour moi, je regarde comme la plus grande, la plus véritablement chrétienne de toutes les vertus. Heureux ifs hommes pacifiques , monsieur Voet; mais, tant que vous chercherez ainsi des querelles, vous ne serez point heureux.
A la page S vous commencez à parler de moi , et c’est de la manière suivante : Telle est la présomption de ces nouveaux Titans, que tout récemment un d’eux , qui ne comprend même pas , et je puis le prouver, les termes de la philosophie péripatéticienne , a osé s’exprimer ainsi, dans une lettre pleine de bouffonneries et de mensonges , adressée à Dinel'. «Bien plus, dit-il, je pose en lait qu’il n’est pas une seule question résolue d’après les principes particuliers à la philosophie péripatéti- *.j • cienne dont je ne puisse démontrer que la solution est vicieuse et fausse. Que l’on en fasse l’essai , que l’on me propose , non pas toutes les questions ainsi résolues (je regarderons comme tout-à-fait inutile d’employer beaucoup de tem|)« à une pareille occupation), mais un petit nombre de questions choisies; et je tiendrai ma promesse.» — En entendant parler de la sorte cet ignorant ennemi des lumières , ne seroil-on pas tenté de le renvoyer * à A nlicyre t — D’après un tel début , tout le monde concevra facilement que votre intention n’est pas
' Voyez lara. XI, li-tlre 1 . *
* Le texte porte: Hunc-tenetfnoncm cum /lorculo Ahticjras ablcganditni.
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d’épargner ici les injures, que je suis loin d ètre de vos amis, et que par conséquent on ne doit ajouter aucune foi à tout ce que vous débiterez sur mon V compte, à moins de témoignages irrécusables ou é de raisons péremptoires. Qu’il fut vrai, comme . * vous vous engagez à le prouver, que je ne com- 4 .
prends même pas les termes de la philosophie péripatéticienne , peu m’importeroit assurément : car ce seroit plutôt une honte à mes yeux d’avoir donné à celte étude trop de soin et d’attention’**' Cependant, comme vous ne citez aucun de ces termes dont je me sois servi à contre-sens, on ne vous croira pas; surtout quand on vous verra, à la page suivante, sortir de .votre sujet pour aller reprocher à M. Regius, professeur distingué de la faculté de médecine, et votre collègue, d’avoir donné à une plante un nom qui 11 e lui appartenoit pas. Cette remarque, vous l’avez déjà faite mille fois, et vous la faites encore plus. bas, pages 3 ^,
58 et 43, et toujours à tort, d’après l’opinion de quelques personnes : suivant elles , ce qui a donné . lieu à ce conte de votre part , c’est que M. Le Roy, en assignant le nom dont il s’agit à une espèce d ellébore, a suivi l’autorité de Dodonoms, et que je ne sais quel demi-savant, rencontrant dans un autre ouvrage un autre nom pour la mèftie plante', s’est imaginé, d’après cela, que M. Regius s’étoil trompé. Grand crime yraiment, que de différer
de quelqu’un sur le nom d’une plante! Qui ne sait qu’il n’est peut-être pas une seule herbe qui n’ait plusieurs noms, et qu’à cet égard les plus célèbres botanistes sont rarement d’accord entre eux ? A vous voir soutenir avec tant de chaleur une pareille accusation , chacun pensera , du moins * je le crains, qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que l’on a dit de vous, que vous parliez de toutes choses avec une grande assurance, mais aussi avec une grande ignorance. Lorsque ensuite on viendra à savoir tout le bruit que vous avez fait pour cette seule expression être par accident , ii laquelle le « même professeur avoit donné dans une thèse un sens un peu différent de celui qui est adopté dans les écoles ; lorsqu’on saura l’empressement avec lequel vous avez saisi cette occasion d’écrire contre lui les thèses les plus virulentes, et de les débattre publiquement pendant trois jours consécutifs ; lorsqu’enfin on connoîtra le soin que vous avez eu de placer ce mot dans le titre même de ces thèses, et votre ardeur à le faire condamner ’* comme hérétique par la faculté de théologie, . quoiqu’il ne fût. nullement répréhensible, et qu’au contraire, ainsi que M. Regius l'a très bien démontré dans sa réponse, il ne s’en fut servi que pour plaire aux théologiens; alors, dis-je, on ne doutera plus que, si vous aviez trouvé dans mes ouvragés la plus petite expression à reprendre,
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vous n’eussiez pas manqué de la signaler dès le commencement de votre livre, pour inspirer au lecteur quelque confiance en vos autres assertions ou du moins vous en auriez fait mention plus bas, au chapitre v de la II” partie, où vous revenez sur ce sujet, mais toujours sans rien citer. Si j’insiste tant sur ce point, c'est afin que vous sachiez bien qu’aucun homme de sens ne tiendra compte des injures que vous me prodiguez, s’il ne les voit appuyées , soit à la page même qui les contient, soit dans les passages précédents, de quelque preuve au moins vraisemblable ; car on sait que vous ne négligez pas les plus foibles raisons , lorsque vous pouvez en apporter quelques unes. "y ’ "V
Ainsi, quand vous prétendez que ma lettre au révérend père Dinet est un tissu de bouffonneries et de mensonges , le lecteur ne voit là qu’une injure, parceque vous ne lui montrez nulle part quels sont ces mensonges et ces bouffonneries; et de tous mes ouvrages , effectivement , celui où je me suis le plus efforcé de me montrer grave et vrai, est, sans contredit, cette lettre que j’adressois à un homme de la plus haute considération, et pour qui je professe un respect tout particulier.
Vous croyez , d’un autre côté , me faire beaucoup de tort, en rappelant que j’ai dit dans cette lettre que lés principes de la philosophie péripatéticienne
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ue donnent aucune .solution dont le vice et la fausseté ne puissent être démontrés. Mais vous manquez ici de votre habileté ordinaire, vous trahissez . la cause que vous voulez défendre, vous confirmez mes propres paroles, puisque vous ne mettez sous les yeux du public aucune solution de ce genre dont je n’aie pu prouver la fausseté, et que pour • toute réfutation -vous ine traitez d’ignorant et de sot; et cependant'on sait assez que provoquer vos adversaires et’ leur poser îles questions est pour vous un plaisir que vous ne vous refusez guère. C'est encore ainsi que plus bas, page 8S , vous citez une seconde fois mes paroles, et que vous les réfutez uniquement par des injures. Que résultera-t-il de là P Que les personnes les moins instruites finiront par découvrir toute la pauvreté de la philosophie vulgaire : peut-être ont-elles déjà ouï dire souvent quelle étoit pour beaucoup de personnes un objet de mépris; mais, vous entendant sans cesse, vous et les vôtres, la vanter comme la connoissance des choses divines et humaines-, comme le fondement de toutes les autres sciences, elles n’avoieut jamais soupçonné sans doute quelle 1 fût assez misérable pour ne pouvoir nous’ conduire à la connoissance d’une seule vérité. Aujourd’hui , qui doutera que, si elle en renfermpit une seule, cette vérité n’eût été mise en avant , ou par vous dans ce passage de votre livre, ou par
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quelqu’un des pères de la société de Jésus? C’est à leur supérieur qu’a été adressée la lettre d’où vous avez tiré les paroles rapportées plus haut ; ces pères ne manquent assurément pas d’instruction , vous le savez; et jusqu’ici pourtant ils ont gardé le silence. Quant aux savants, depuis long-temps ils ont tous reconnu qu’aucune démonstration rigoureuse ne peut être basée sur les principes de la philosophie péripatéticienne; et, comme ils verront que mon assertion se réduit à ce que je m’engage de prouver le vice de tout raisonnement construit d’après la méthode d’Aristote, loin de m’accuser d’une présomption trop grande, ils ne douteront pas un instant que je ne puisse facilement tenir ma promesse. En effet, la solution d’une question ne consiste pas dans la conclusion seulement , mais encore et surtout dans les prémisses; or, si la conclusion n est pas bien déduite de ces dernières, quoique par hasard elle puisse être vraie, la solution n'en sera pas moins vicieuse et fausse.
Vous dites ensuite, à la même page S, en pariant de ma philosophie , que J’ose la jeter à la tête de quelques oisifs , qui n’ont jamais rien étudié, qui ne savent rien , et de quelques hommes qui se sont toujours occupés d'affaires publiques ; et à la page 9, vous ajoutez que, plus timide qu’un daim, et ne -me sentant de courage que dans (es ténèbres
)6 * OESCABTES A VOET.
de ma retraite . je me suis servi d’un certain méde- •cin pour essayer sérieusement d’introduire dans une université récemment établie , mais déjà célèbre , mes niaiseries jusqu’ alors stériles , et, en quelque sorte , avortées, et pour les présenter , au mépris de toute la philosophie ancienne , comme la véritable et pure pkibsophie. Pais de là vous vous jetez sur ce médecin, pour lui reprocher, ainsi que je viens de le dire, le nom qu’il a donné à une plante. Enfin, vous terminez ainsi sur mon compte : En faveur de la jeunesse , qui ne doit point ignorer les attaques auxquelles est en butte son maître Aristote, et dans l’intérêt des outres personnes, que ce fourbe cherche à abuser et à induire en erreur, on a jugé à propos de mettre au grand jour la philosophie de ce plaisant réformateur , dont les ouvrages ne sont bons qu’à faire rire de pitié. A cela, je ne réponds qu’un mot, c’est que vous vous trompez grossièrement, si vous croyez que j’aie jamais jeté ma philosophie à la tète de qui que ce soit. Nous savons , dites vous, page 12, toute la puissance qu’exercent des gestes habiles et une langue flatteuse. Vous pouvez le savoir, vous qui prêchez et qui enseignez. Mais moi, j’habite la campagne; je m’éloigne, autant qu’il m’est possible , de la société des hommes; je ne tends des pièges à la crédulité de personne; jamais je n’ai eu de disciples, jamais je n’ai cherché à en avoir, je l’ai plutôt évité. Je dirai «plus :
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M. Regius étoit depuis long-temps professeur, et il enseignoit la doctrine que vous m’accusez d’avoir voulu introduire dans votre université par son moyen, que je ne lui avois pas encore parlé. Si donc je lui avois appris quelque chose, ce ne pouvoit être que par les ouvrages que j’avois déjà publics . et, en cela, il a montre une grande force d’intelligence, puisque dans ces écrits je n’ai point développé mon système de philosophie; j’en ai seulement donne, si je puis dire, quelques échantillons, afin que chacun put juger s’il lui conve— noit d’en connoître le reste : de cette manière, au moins, si je ne pouvois être utile, je ne faisois de tort à personne; et tout le monde devoit me savoir quelque gré dé ma façon d’agir. (Voy. - les premières pages de mon Discours de la méthode et la fin de la lettre au père Dinet.) Et certes, jusqu’ici , ces premiers essais m’ont attiré la bienveillance de trop de personnages distingués , pour que je puisse me repentir de les avoir fait paroître. En entrant avec vous dans ces détails, mon intention est que vous sachiez bien qu’il n’y a qu’un moyen d’attaquer 'mes opinions, c’est de les examiner dans les ouvrages que j’ai publiés, et de montrer ce que vous y trouvez de condamnable ou de faux. Les sophismes , les mensonges ne peuvent trouver place ici : les livres dont je parle sont entre les mains du public ; quiconque le veut peut les examiner
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à loisir et les critiquer. Mais supposer qu’ils contiennent tout autre chose que ce qu’ils contiennent en réalité, ou m’attribuer, sans vouloir consulter les écrits dont je me reconnois auteur, d’impertinentes opinions qui ne sont nulle part énoncées dans ces écrits, c’est ce que tout le monde appellera une calomnie.
Toutefois, ainsi que vous le dites page 10, avant c l’exposer successivement et par ordre les mystères de cette nouvelle et orgueilleuse philosophie , vous devez tracer le portrait de celui qui en est le fondateur. Je ne peux que vous approuver : car , dans ma lettre au père Dinet, j’ai rapidement énuméré toutes les qualités qui vous distinguent; et vous ne faites qu’user de votre droit en me rendant aujourd’hui la pareille. Je vous verrai avec plaisir passer en revue mes défauts; et s'il en est quelques uns que mes amis me dissimulent, ou qu’ils n’aperçoivent . pas, aveuglés qu’ils sont par leur attachement pour moi , c’est de vous que je les apprendrai , pour mon plus grand bien : les injures par lesquelles vous avez débuté dans cet ouvrage ne me donnent pas lieu de craindre que la bienveillance vous fasse omettre une seule des découvertes que yous aurez faites en ce genre.
Vous commencez donc en ces termes : Son nom , quelque temps tenu secret , et qu'il a révélé lui-r même , est René Deseartes; son pays est la France ,
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le flambeau de l'Europe savante. Au dire de quelques autres personnes , il est d’une naissance illustre, ou du moins il est noble. Quant à cet avantage , que le hasard peut accorder aux méchants et aux sots, je ne le lui envie pas. Jusque là, vous n’avancez rien qui puisse me faire déshonneur. Car si d’une famille distinguée on voit sortir quelquefois des méchants et des sots, vous ne voulez pas en conclure , je pense, que l’on doit moins estimer celui qui a reçu le jour de parents honnêtes que le malheureux qui, fds d’un goujat, et né dans une taverne, n’a fait son apprentissage de vertu et de piété qu’au milieu des filles de joie et des valets d’une armée.
Vous continuez ainsi : Nous verrons les avantages de cette noblesse , lorsqu’il aura un fils légitime ; car pour ceux qu’il a eus, dit-on , jusqu’à présent , ils ne seront plus tard que les témoins malheureux de la noblesse de leur père. Ces paroles n’ont aucun sens, puisque la noblesse du père ne peut aggraver en rien la condition des fils naturels. Quant à moi, si j’en avoi> , je ne le nierois pas : il y a peu de temps encore que j’étois jeune; je suis homme, je n ai point fait vœu de chasteté, et n’ai jamais prétendit passer pour plus sage que les autres. Mais comme je n’en ai pas , votre phrase signifie tout simplement que je suis célibataire; et je ne dois pas m’étonner que, répétant sans cesse, comme
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vous faites , que le plus grand des miracles est
un ecclésiastique conservant sa chasteté dans le célibat, vous n’ayez pas voulu me croire supérieur en sagesse à un ecclesiastique.
Mais voyons la suite : Nous serions les premiers , dites-vous, à louer les qualités de son esprit , s il ne travaillait lui-même à les obscurcir. On ne peut nier en effet qu’il n’ait assez d’esprit naturel. Il ne faut pas toutefois le regarder comme un dieu, ainsi que voudraient le persuader aux ignorants ses aveugles sectateurs, à moins que ce ne soit quelque Jupiter artisan de honteuses débauches. Qui ne sait que c’ étoient aussi des gens d’esprit ou des fourbes, et cependant des insensés et des furieux , ces hommes que l'histoire a flétris, Épicure , Marcion, Aphon , Tayanobus , Mânes , Lucien , Mahomet , David Georgius , Machiavel, Jules-César V anini , Campanetla, Godefroy de la F allée , François Davidson , Socin , Anselme de Parme, D. Faust, Henr.
Cornélius Agrippa, R. Lipman de Mulhausen , Jean Torrentius , quoique ce dernier fût d’ailleurs un peintre médiocre et illettré , et une foule d’autres , tous hommes de peu de valeur et de mauvais uloi (avtîpEç ôuTié'avoi et rovrpo'j y.ô[i[Aayoç). L’esprit seul ne rend pas parfait, et souvent il est en mauvaise compagnie. Que résulte-t-il de tout ce bavardage? Une seule chose : vous avouez que je ne manque pas absolument d’esprit, et que plusieurs
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pei sonnes veulent bien faire quelque cas de moi : ce que du reste vous exprimez avec votre malignité ordinaire, en supposant quelles me représentent partout comme un dieu. Je n’examine pas si fourbe et homme d esprit sont bien des mots synonymes, si l’esprit peut seul rendre parfait : il me suffit qu’il 11e rende pas plus imparfait; et c’est ce que vous accorderez, je pense.
Vous ajoutez encore, page u : Au reste , je ne saurois apprendre au public à quelle occasion notre homme d’esprit a commencé à philosopher. Si toutefois il étoit permis de se livrer à une conjecture assez vraisemblable, je dirois qu’il est né sous l’étoile d’Ignace de Loyola. Celui-ci en effet jeta les premiers fondements de l'ordre superstitieux des jésuites lorsqu’ après avoir reçu mainte blessure à la guerre il désespéra d’y obtenir quelque couronne murale ou navale ; l’autre, désespérant de même, après un court apprentissage du métier des armes, d’atteindre au grade de maréchal de France ou de lieutenant général , et soutenu de quelque connaissance , assez mince sans doute, des sciences mathématiques, s’est mis à faire une nouvelle philosophie , ce qu’il a regardé probablement comme un nouveau moyen de parvenir d la gloire. Peut-être eût-il essayé de détrôner la superstition , si, trop convaincu de sa faiblesse, cet homme , d’un tempérament indomptable',
' Le texte : Fir fihultr aut citcnlli impatiens.
22 UtSCAItïïS A V O ti T .
neùt pas craint que ta violence de ses honteuses passions ne vint trahir son hypocrisie. Lout ceci, d’après votre propre aveu, n’est qu’une suite de vos conjectures, c’est-à-dire un recueil de toutes les méchancetés que vous avez pu inventer sur mon compte. Il nous est donc impossible d’en rien conclure, si ce n’est que vous êtes un peintre, ou, si vous voulez, un poète bien malheureux dans ses conceptions : car , en donnant ainsi à votre imagination la liberté de tout oser, vous eussiez dù eu vérité trouver des calomnies plus ingénieuses, et qui servissent mieux vos desseins contre moi.
Vous passez enfin, page 12, à ceux que vous appelez les sectateurs de ma philosophie; et pour dire que je veux paroître en avoir quelques uns, vous vous exprimez avec cette rare élégance : Le fondateur de la nouvelle philosophie veut nous faire croire qu’il a trompé quelques personnes , et qu’il les a entraînées à l ’ dcropofit ^ ) de la folie; Ce ne
seroit donc pas assez pour vous de traiter de dupes et d’insensés ceux qui approuvent une partie de mes opinions: vous supposez encore, pour donner plus de vraisemblance à vos discours , que je tiens moi-même ce langage; puis vous vous livrez à de grossières invectives contre ces prétendus disciples. Mais, je le répète * je n’ai point encore publié de système de philosophie qui puisse avoir
DESCARTE!) A VOET. a 3 *
des sectateurs; et quant à ceux qui, d’après mes premiers essais, ont préjugé favorablement de l’ouvrage entier, ils sont trop au-dessus de vos attaques pour que j’aie besoin de les défendre.
(Je prie le lecteur d’observer que, lorsque ces premières pages ont été écrites, je ne me doutois nullement que la Philosophie cartésienne dût paraître sous un autre nom que celui de Voet.
Depuis, je n’y ai rien changé, parceque ce livre, comme je le prouverai évidemment plus bas, n’en est pas moins son ouvrage. ) ^
Examinons un peu, s’il vous plaît, ce que contient cette première partie de votre livre, ou vous f aviez dessein de tracer mon portrait , et de passer en revue, sinon tous mes défauts, du moins les plus remarquables. Je l’ai rapporté ici tout entière; et le lecteur peut juger maintenant si je mérite les épithètes dont il vous a vu précédemment me gratifier avec tant de libéralité. Voici en *■' effet le résultat de toutes vqs recherches sur mes défauts : je suis François de nation, je sors d’une famille honorable , je ne manque pas absolument d’esprit, je vis dans le célibat, et, soutenu par quelque connoissance des mathématiques , je travaille à un nouveau système de philosophie , dont plusieurs personnes ont déjà conçu d’assez heureuses espérances. Et du’u autre côté cependant vous me traitez tour à tour de bouffon , d’ignorant
ennemi des lumières, de sot, d’homme plus timide qu’un daim, de philosophe absurde, dont les ouvrages ne sont bons qu’à taire rire de pitié , de menteur, d’imposteur, et tout cela dans les deux premières pages de votre livre : n'est-ii pas probable que nous trouverons dauS les pages suivantes des injures plus nombreuses encore, et peut-être plus indignes? Si de tels discours s’échappoient de la bouche d’une femme ivre ou d’un cabaretier en colère, on en riroit: mais quand on les voit écrits et imprimés par un théologien, premier pasteur de son église , qui affecte la réputation d’homme pieux et dévot, qui devroit être pour ses frères un modèle, je ne dirai pas de douceur, d’humilité, de patience, de charité (vous dédaigneriez peutêtre ces vertus de la vieille église), mais au moins de modération , de calme, de gravité; certes, je ne vois pas comment on pourroit les excuser. • Quand bien même, effectivement, la philosophie contre laquelle vous déclamez avec tant de violence seroit mauvaise, ce que vous n’avez encore démontré nulle part , ce que vous ne démontrerez jamais, peut-on supposer qu’elle soit assez perverse et assez dangereuse pour mériter à son auteur les plus atroces injures ? La philosophie que je recherche, ainsi que tous ceux qui ont conçu pour elle une noble passion , est la connoissance des vérités qu’il nous est permis d’ac-
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quérir par les lumières naturelles , et qui peuvent être utiles au genre humain : il n’est pas d’étude plus belle, ^plus digne de l’homme; il n’en est point qui puisse mieux servir notre bien-être ici-bas. Lia philosophie dominante , au contraire , celle que l’on enseigne dans les écoles et les universités, n’est qu’un amas confus d’opinions, pour la plupart douteuses, comme le prouvent les discussions auxquelles elles donnent lieu chaque jour, et entièrement inutiles, comme une longue expérience ne l’a que trop appris. Qui a jamais pu, en effet, tirer quelque utilité de la matière première , des formes substantielles , des qualités occupes , et autres choses de ce genre? Il est donc peu raisonnable , de la part des personnes qui ont étudié ces opinions , incertaines de leur aveu même , de concevoir tant de haine et d’envie contre ceux qui s’efforcent de trouver quelque chose de plus certain. Sans doute, en fait de religion , toute tentative d’innovation est odieuse : chacun croit sa religion instituée par Dieu même, qui ne sauroit se tromper; et dès lors on croit qu’il ne peut y être fait aucun changement , si ce n est en mal. Pour la philosophie, c’est tout autre chose : on avoue que l’homme n’en a encore qu’une connoissance très imparfaite, qu’elle est susceptible de nombreux perfectionnements : il est donc glorieux ici de se placer au rang des novateurs. Peut-
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être allez-vous dire que vous êtes loin de blâmer les savants qui ont fait quelque découverte en philosophie, mais que moi je n’ai rien découvert» ce que pourtant j’espère bien que vous ne prouverez jamais. Eh bien! soit , que je n’aie rien découvert : falloit-il pour cela m’accabler d’injures, et ne méritois-je pas plutôt de l’indulgence et quelque avis amical ? Croyez-moi, monsieur Yoet, tout lecteur éclairé reconnoîtra qu’en écrivant cet ouvrage , vous étiez tellement possédé de la rage de nuire, que vous n’avez plus aperçu , ni ce qui convenoit à votre position et à votre caractère , ni ce qui étoit vrai , ni même vraisemblable.