‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 5 sur 50 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Des actions de Voet qui m’ont appris à connoître quelles ’ . • • étoient scs vertus. ,

Mais comme il est rare que l’on se déchaîne ainsi contre quelqu’un sans motif, je vais , pour ne point paroître aux yeux du lecteur vous en avoir jamais donné le moindre sujet par ma faute , raconter brièvement tout ce qui s’est passé jusqii’à ce jour entre vous et moi. Jamais je ne. vous ai parlé , que je sache ; je ne vous connois même pas de vue, et je ne pensois pas plus <à vous què’je ne pense à ceux qui ne sont point encore, quand

pour la première fois on m’apprit que vous me traitiez habituellement d’athée, et que le professeur Regius, qui enseigne, comme on le sait, une doctrine assez conforme à la mienne, étoit en butte de votre part aux attaques les plus injustes. Ce rapport me fit prendre des renseignements sur la réalité du fait, ainsi que sur votre caractère et sur les motifs qui pouvoient vous déterminer. Quant au fait, il n’étoit point douteux : vos thèses contre M. Regius avoient déjà paru, et peu de temps après fut publiée votre fameuse sentence de condamnation contre la nouvelle philosophie. Quant à votre caractère , on me dit que vous montriez beaucoup d’exactitude et d’assiduité daus l’exercice de vos fonctions, comme ministre et comme professeur; que vous prêchiez, que vous enseigniez , que vous disputiez plus souvent qu’aucun de vos collègues; que votre air grave, votre voix, vos gestes, tout en vous annonçoit une piété singulière; que vous portiez enfin l’ardeur de votre zèle pour la vérité et la pureté de’votre religion jusqu a reprendre avec une extrême sévérité, surtout dans les riches et les puissants, non seulement les fautes les plus légères, mais encore ce que généralement on ne regarde pas comme des fautes; jusqu’à disputer et à déclamer avec une incroyable véhémence contre quiconque ne partageoit pas vos opinions. D’après de pareils témoignages, j’eusse

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été tenté d’admirer en vous un prophète ou un apôtre, si l'injustice avec laquelle vous me rangiez au nombre des athées n’avoit laissé quelque doute dans mon esprit. D’un autre côté, on voit chaque jour les plus honnêtes gens se tromper, en accordant trop de confiance aux rapports d’autrui , ou en jugeant par eux -mêmes avec trop de légèreté. Une triste alternative se présentoit donc à moi : ou vous étiez effectivement un saint homme, peut-être du reste peu éclairé; ou vous étiez ( pardonnez si je 11e trouve pas d’expression moins dure pour dire la vérité) un grand hypocrite. Car, avec tous les talents que l’on s’accordoit à vous reconnoître, il me sembloit que rien ne pouvoit être médiocre en vous, ni les vertus, ni les vices. Depuis , j’ai vu clairement ce que je devois penser à votre égard, et c’est votre conduite envers M. Fiegius qui a fait cesser mon incertitude. J’ai appris en effet comment, à peine nommé recteur de l’université, vous lui aviez tout-à-coup témoigné plus d’amitié que jamais, comment vous aviez fait en sorte qu’il pût, à peu près à volonté , soutenir des thèses publiques, ce qui n’avoit jamais lieu précédemment sans une permission spéciale du magistrat; car, suivant l’usage, deux de ses collègues, professeurs de physique et de médecine, voyoient avec peine qu’il enseignât une doctrine toute différente de la leur, et craignoient que ces

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discussions publiques ne vinssent accréditer de plus en plus la nouvelle philosophie. J’ai appris comment M. Regius, plein de reconnoissance pour tant de bonté , avoit pousse la defcrence envers vous au point de ne livrer à l’impression aucune des thèses qu’il publia à cette époque, c’est-à-dire de celles où il développoit son système entier de physiologie, sans vous les remettre les unes après les autres, en vous priant de les lire, de les examiner et de les corriger. Vous ne pouvez nier ce fait : vous avez marqué vous-même, de votre propre main , le petit nombre de passages que vous désapprouviez ; il a fait tous les changements qui vous sembloient convenables , et je ne doute pas que vos notes ne se trouvent encore dans ses papiers. Mais quelle a été dernièrement ma surprise, lorsque, m’adressant à lui pour avoir des renseignements plus précis sur cette circonstance, ainsi que sur quelques autres qu’il doit mieux connoîtire que personne, je n’ai reçu qu’une lettre tout-à-fait laconique, où il s’excuse de ne pouvoir répondre a mes questions. J ai demandé à un autre de mes amis l’explication de cette singulière conduite : j’ai su qu’on étoit allé dire à M. Regius qu’un des magistrats de la ville lui faisoit un crime de certaines anecdotes publiées sur votre compte dans ma lettre au père Dinet, et qui, suivant l’opinion générale, ne pouvaient venir que de lui seul. Pour

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moi , il m’est impossible d’ajouter foi à un pareil bruit. Qui croira jamais que vous ayez assez de pouvoir dans une ville où vous êtes étranger, pour y diffamer publiquement qui bon vous semblera des citoyens les plus anciens et les plus honorables, pour y prononcer contre eux de fausses sentences de condamnation, sans qu’il leur soit permis, je ne dis pas de se plaindre hautement de tant d’outrages, mais même d’en déposer secrètement le récit dans le sein de l’amitié? Certes, une telle pensée n’a jamais pu se présenter à l’esprit de vos magistrats; je les commis tous, ou pour m’être entretenu quelquefois avec eux , ou du moins de réputation : leur prudence et leur équité les défendent de ce soupçon injurieux. D’ailleurs, les faits mêmes prouvent le contraire : depuis cette époque vos magistrats ont augmenté pour la seconde fois les honoraires de ce professeur. Je croirois donc assez volontiers que c’est vous qui avez eu le soin de faire parvenir jusqu’à Mi Regius ce rapport mensonger, dans l’espérance que ce savant, peu timide assurément, mais plein de déférence et de respect pour les magistrats de sa ville natale, refuseroit désormais de me raconter toutes les honteuses intrigues dont vous vous sentez coupable envers lui.

Je continue. Vous aviez examiné les' thèses où M. Regius exposoit tout 'son système de phvsio-

logie, et vous n’aviez exprimé aucune désapprobation. Peu de temps après, il en composa quelques autres : comme elles ne contenoient rien d’important qu’il n’eût avancé déjà dans celles que vous aviez vues, il ne jugea pas quelles méritassent de vous être présentées avant leur publication. Mais, saisissant avec une sorte d’empressement un mot, un simple mot, qui s y trouvoit dans un sens un peu différent de celui des écoles , vous prîtes de là occasion de l’attaquer ouvertement. Peu de jours avant la discussion de ses dernières thèses, quelques uns de ses auditeurs vinrent l’avertir que les vôtres se préparoient à troubler la séance. Il alla vous trouver, vous fit part de l’avis qu’on lui avoit donné, et vous pria d’employer tous les moyens qui étoient en votre pouvoir, comme recteur de l’université, pour prévenir tout désordre. Quoique alors vous eussiez vu les thèses dont il s’agit, rien de votre part ne lui laissa soupçonner , durant cètte entrevue , qu’elles continssent des passages, suivant vous, répréhensibles. Cependant le jour de la séance étoit arrivé : lorsqu’on en fut venu à la thèse sur 1 être par accident , il y eut d’abord quelques instants de silence, sans doute pour donner au proposant le temps d’énoncer ses preuves; puis, toutà-coup , et sans que rien y donnât le moindre prétexte, la salle retentit de clameurs et d’appiau-

7)2 OKSC A RT F S i'v/ft. *

dissements dérisoires. Et vous qui présidiez l’assemblée en qualité de recteur, immobile, et tel qu’un roc au milieu des tempêtes et pas autrement

Quùm si dura silex aut stct marpesia cautes.

vous ne fîtes pas la moindre tentative de la voix , ••

du geste, ou du regard, pour apaiser le tumulte.

Je m’en étonne pourtant : car, quelque agréable que fût pour vous ce désordre, il étoit de votre devoir de feindre le contraire; et je ne vois pas ce qui a pu vous faire ainsi rester immobile , si ce n’est la . certitude que les turbulents obéiroient au plus léger signe de votre volonté. Apprenant alors que vous l’accusiez d’avoir offensé la théologie par cette expression A'ctre par accident , M. Regius se rendit chez vous; il vous assura qu’il étoit prêt à faire telle correction que vous jugeriez à propos, et à déclarer publiquement qu’il n’avoit jamais eu u - . l’intention, cpmme c’étoit effectivement la vérité, et comme il l’a démontré depuis dans sa réponse à vos thèses, de blesser en rien votre religion; et cette même déclaration, il l’a répétée en présence de plusieurs autres théologiens, vos collègues : mais vous n’en avez pas moins, aussitôt après, publié contre lui des thèses qui dévoient être soutenues pendant trois jours, et vous avez eu le soin de placer dans le titre même cette expression d'être par accident, cherchant à faire croire ainsi

UESCAKTES A VOFT.

quelle étoit condamnée comme hérétique par la faculté de théologie; et pourtant dans lesdites thèses vous n’avez attaqué les opinions de M. Regius que relativement aux formes substantielles, au mouvement de la terre, à la circulation du sang, et à d’autres questions semblables qui concernent la physique et la médecine, mais nullement la théologie; et dans ces différentes opinions, cependant, vous n’y aviez rien trouvé à reprendre, lorsque les thèses où elles étoient développées avoient été soumises à votre examen et à vos corrections. Ce n’est pas tout : j’ai appris encore que vous aviez fait composer, par je ne sais qui de vos disciples, un poème eu l’honneur de vos thèses, ou que du moins vous en aviez permis l’impression; que cet ouvrage avoit été distribué sous vos yeux dans toute l’université; que l’on y désignoit clairement M. Regius par ces mots, O regiutn factum, etc. ; et qu’il y étoit accablé des plus odieuses injures. J’ai appris enfin tous les autres détails que renferme ma lettre au P. Dinet. Dans toute cette conduite, je l’avoue, je n’ai pu trouver la moindre preuve de cette rare piété que l’on vantoit en vous ; car il n’est pas possible d’en douter, ou vous avez d’abord témoigné à M. Regius une fausse amitié pour le surprendre plus facilement lorsqu’il ne seroit plus sur ses gardes, et qu’il crdtroit n’avoir rien à craindre

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DESCA.RTES.À VOET.

de vous; ou, si votre amitié pour lui étoit sincère, vous l’avez indignement trahie dès que vous avez aperçu l’occasion favorable de lui nuire. L’une ou l’autre conduite est également odieuse ; et vous ne pouvez apporter ici pour excuse un prétendu zèle religieux. Quelque grandes en effet que pussent être ses erreurs (et il n’en avoit commis aucune), quelle étoit cette piété, cette charité chrétienne, ce zèle ardent qui vous portoit à ne pas vouloir l’écouter, lorsqu’il venoit de lui-même vous promettre de faire toutes les corrections que vous désireriez, et à le livrer pendant trois jours, contre tout droit, toute justice et toute bienséance, à la dérision du public: de sorte que, si tout eût réussi * comme vous l’espériez, il eût été privé de sa place et déshonoré sans avoir aucune faute à se reprocher, et par le seul effet de vos calomnies? Le recteur peut-il donc dans votre université soutenir, sans la permission du magistrat, des thèses publiques dans une faculté qu’il ne professe pas? Peutil y diffamer celui de ses collègues qu’il lui plaira de choisir, et, qui plus est, prononcer, au nom de l’université entière, une sentence de condamnation contre les principes enseignés par ce professeur? Je m’attends que vous allez dire que le magistrat vous avoit ordonné de déclarer votre avis sur la doctrine de M. Regius. Mais il n’avoit point ordonné, il n’avoit point voulu que vous le Bssiez *

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paraître comme une sentence régulière et défini- • tive. Ce qu’il vouloit étoit très sage: cetoit que, puisque vous portiez plainte contre la doctrine de 3 otre collègue, vous missiez d’abord en avant toutes vos raisons, que celui-ci y répondît ensuite, et qu enfin, les deux parties entendues, comme le veut la justice, le magistrat prononçât entre elles. Votre conduite au contraire est inexcusable : de toutes vos accusations vous n’avez apporté aucune preuve de quelque valeur, vous n’en ' aviez aucune; et neanmoins vous n’avez pas hésité

à condamner, et sans l’entendre, un de vos collé- . i

gués, sur qui vous n’aviez nullement ce droit : car, sacbez-le bien , dans cette cause où il s’agit de la nouvelle philosophie, ni vous, ni aucun autre de ceux qui enseignent l’ancienne philosophie ou les sciences qui en dépendent, comme la théologie scolastique et la medecine, vous ne sauriez être des juges compétents : vous ne pouvez être qu’accusateurs ou accusés. M. Regius croit ses opinions plus conformes à la vérité que les opinions aujourd hui dominantes; vous qui ne voulez pas, qui ne pouvez pas peut-être apprendre cette doctrine nouvelle, vous niez son assertion. A qui s en rapporter ici? ce ne sera ni à vous ni à lui, mais à ceux qui, neutres dans cette querelle, auront écouté et examiné les raisons des deux parties.

Ce qu'il y a de plus singulier, sans contredit, c’est

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de vous entendre dire dans cet arrêt dont nous venons de parler, que vous rejetez cette nouvelle philosophie (c’est la mienne et celle de M. Regius), à cause de ses conséquences fausses , absurdes et contraires à la théologie orthodoxe; et cependant vous n’avez pu citer une seule de ces conséquence* , quoique, dans le conseil de Tuniversité, un des professeurs de droit, qui désapprouvoit cet arrêt, vous ait expressément demandé des preuves de ce que vous avanciez. M. Regius avoit, au contraire, dans sa réponse à vos thèses, démontré de la manière la plus évidente que ses principes philosophiques s’accordoient beaucoup mieux avec la théologie que les principes reçus dans les écoles. Comme tous ces faits metoient connus, ainsi que beaucoup d’autres (il m’est impossible de tout dire), vous ne devez pas vous étonner que j’en aie parlé, par occasion, dans une lettre qui étoit alors sous presse : je n’avois pas de moyen plus simple et plus doux de repousser tout le mal que vous aviez voulu me faire. Et d’ailleurs , dans cette lettre que j’adressois à un des Pères de la société ^ de Jésus, que vous ne pouvez nommer sans ajouter aussitôt une injure, eût-il été bien convenable de vous faire des compliments? A part cela, je n’ai jamais rien fait, jamais rien tenté contre vous, qui ait pu m’attirer votre ressentiment; et la virulence avec laquelle vous vous exprimez ici

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sur moi n’est vraiment pas méritée de ma part. Mais peut-être votre inimitié a-t-elle quelque autre motif que nous fera connoître la suite de votre ouvrage. yj

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