‹ Œuvres de DescartesChapitre 2 sur 106 · L KT T RES · texte numérisé non relu

L KT T RES

Je n’ai pas peur que ces pensées métaphysiques donnent trop de peine à votre esprit , car je sais qu’il est très capable de tout; mais j’avoue qu’elles lassent le mien , et que la présence des objets sensibles ne permet pas que je m’y arrête long-temps. C’est pourquoi je passe à la troisième question , savoir , lequel des deux dérèglements est le pire , celui de l’amour ou celui de la haine. Mais je me trouve plus empêché a y répondre qu’aux deux autres , à cause que vous y avez moins expliqué votre intention , et que cette difficulté se peut entendre en divers sens, qui me semblent devoir être examinés séparément. On peut dire qu’une passiôn est pire qu’une autre, à cause qu’elle nous rend moins vertueux, ou à cause qu’elle répugne davantage à notre contentement , ou enfin à cause qu’elle nous emporte à de plus grands excès, et nous dispose à faire plus de mal aux autres hommes.

Pour le premier point , je le trouve douteux ; car, en considérant les définitions de ces deux passions, je juge que 1 amour que nous avons pour un objet qui ne le mérite pas nous peut rendre pires que ne fait la haine que nous avons pour un autre que nous devrions aimer; à cause qu’il y a plus de danger d’être joint à une chose qui est mauvaise et d’être comme* transformé 'en elle, qu’il n’y en a d être séparé de volonté d’une qui est bonne. Mais quand je prends garde aux iucîî-

nations ou habitudes qui naissent de ces passions, je change d’avis; car voyant que l’amour, quelque déréglée qu’elle soit , a toujours le bien pour objet, il ne, me semble pas qu’elle puisse tant corrompre nos mœurs que fait la haine, qui ne se propose que le mal. Et on voit par expérience que les plus gens de bien deviennent peu à peu malicieux, lorsqu’ils sont obligés de haïr quelqu’un ; car, encore même que leur haine soit juste, ils se représentent si souvent les maux qu’ils reçoivent de leur ennemi, et aussi ceux qu’ils lui souhaitent , que cela les accoutume peu à peu à la malice. Au contraire, ceux qui s’adonnent à aimer, encore même que leur amour soit déréglée et frivole, ne laissent pas de se rendre souvent plus honnêtes gens et plus vertueux que s’ils occupoient leur esprit à d’autres pensées. Pour le second point, je n’y trouve aucune difficulté; car la haine est toujours accompagnée de tristesse et de chagrin , et quelque plaisir que certaines gens prennent à faire du mal aux autres , je crois que leur volupté est semblable à celle des démons , qui , selon notre religion , ne laissent pas d’être damnés, encore qu’ils s’imaginent continuellement se venger de Dieu en tourmentant les hommes dans les enfers. Au contraire, l’amour, tant déréglée qu’elle soit, donne du plaisir, et bien que les poètes s’en plaignent souvent dans leurs vers , je crois

néanmoins que les hommes s’abstiendroient naturellement d’aimer, s’ils n’y trouvoient plus de douceur que d’amertume; et que toutes les afflictions dont On attribue la cause à l’amour ne viennent que des autres passions qui l’accompagnent, à savoir, des désirs téméraires et des espérances mal fondées. Mais si l’on demande laquelle de ces deux passions nous emporte à de plus grands excès , et nous rend capables de faire plus de mal au reste des hommes, il me semble que je dois dire que c’est l’amour , d’autant qu’elle a naturellement beaucoup plus de force et plus de vigueur que la haine, et que souvent l’affection qu’on a pour un objet de peu d’importance cause incomparablement plus de maux que ne pourroit faire la haine d’un autre de plus de valeur. Je prouve que la haine a moins de vigueur que l’amour, par l’origine de l’une et de l’autre : car s’il est vrai que nos premiers sentiments d’amour soient venus de ce que notre cœur recevoit abondance de nourriture qui lui étoit convenable, et au contrairequenospremiers sentiments de haine aient été causés par un aliment nuisible qui venoit au cœur , et que maintenant les mêmes mouvements accompagnent encore les mêmes passions , ainsi qu’il a tantôt été dit , il est évident que lorsque nous aimons , tout le plus pur sang de nos veines coule abondamment vers le cœur , ce qui envoie quantité d’esprits ani-

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maux au cerveau, et ainsi nous donne plus de force, plus de vigueur et plus de courage; au lieu que si nous avons de la haine, l’amertume du fiel et l’aigreur de la rate se mêlant avec notre sang,' est cause qu’il ne vient pas tant ni de tels esprits au cerveau ï et ainsi qu’on demeure plus foible , plus froid et plus timide. Et l’expérience confirme mon dire; car les Hercules /-les Rolands , et généralement ceux qui ont le plus de courage, aiment plus ardemment que les autres; et au contraire, ceux qui sont foibles et lâches sont les plus enclins à la haine. La colère peut bien rendre les hommes hardis , mais elle emprunte sa vigueur de l’amour qu’on a pour soi-même, laquelle lui sert toujours de fondement, et non pas de la haine, qui ne fait que l’accompagner. Le désespoir fait faire aussi de grands efforts de courage , et la peur fait exercer de grandes cruautés, mais il y a de la différence entre ces passions et la haine. Il me reste encore à prouver que l’amour qu’on a pour un objet de peu d’importance peut causer plus de mal étant déréglée que ne fait la haine d’un autre déplus de valeur. Et la raison que j’en donne est que le mal qui vient de la haine s’étend seulement sur l’objet haï, au lieu que l’amour déréglée n’épargne rien, sinon son objet, lequel n’a pour l’ordinaire que si peu d’étendue, à comparaison de toutes les autres choses dont elle est

prête de procurer la perte et la ruine, ahp que cela serve de ragoût à l’extravagance de sa fureur. On dira peut-être que la haine est la plus prochaine cause des maux qu’on attribue à l’amour , pourceque si nous aimons quelque chose, nous haïssons par même moyen tout ce qui lui est contraire : mais l’amour est toujours plus coupable que la haine des maux qui se font en cette façon , d’autant qu’elle en est la première cause , et que l’amour d’un seul objet peut ainsi faire naître la haine de beaucoup d’autres. Puis, outre cela, les plus grands maux de l’amour ne sont pas ceux quelle commet en cette façon par l’entremise de la haine ; les principaux et les plus dangereux sont ceux quelle fait, ou laisse faire, pour le seul plaisir de l’objet aimé j ou pour le sien propre. Je me souviens d’une saillie de Théophile, qui peut être mise ici pour exemple ; il fait dire à une personne éperdue d’amour :

Jkif'

Dieux ! que le beau Paris eut uuc belle proie !

Que cet amant fit bien Alors qu'il alluma l'embrasement de Troie , Pour amortir le sien'!

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