‹ Œuvres de DescartesChapitre 43 sur 106 · PREMIÈRE INSTANCE SUR LA RÉPONSE A LA QUATRIÈME DIFFICULTÉ · texte numérisé non relu

PREMIÈRE INSTANCE SUR LA RÉPONSE A LA QUATRIÈME DIFFICULTÉ

i. « J’avoue que je ne sais point si elles sont • absolument infinies ou non. »

Vous, ne pouvez pourtant pas ignorer qu elles sont absolument ou infinies ou véritablement fi- /hie§, quoiqu’il ne vous soit pas si facile de déterminer si c’est l’un ou l’autre : toutefois ce pour- . , , ...

roit etre pour vous un signe assez certain de 1 infinité du monde, que vos tourbillons qui ne se‘ rompent point , et auxquels il ne se fait pas la moindre fente. Pour moi en mon particulier, je déclare librement que, bien que je* puisse souscrire hardiment à cet axiome , le inonde est fini , ou non fini , ou , ce qui est ici la même chose, le monde est infini, mon esprit ne sauroit pourtant comprendre comme il faut l'infinité de quelque chose que ce soit ; mais il arrive ici à mon imagination ce que Jules Scaliger dit quelque part de la dilatation et de la contraction des anges, qu’ils ne peuvent s’étendre à l’infini ,• ni se. réduire à un point imperceptible; cependant quand on recon-

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noît Dieu positivement' infini , c’est-à-dire existant partout, comme vous faites avec raison, je 11e vois pas qu’on puisse hésiter raisonnablement d’admettre sur-le-champ qu’il n’est oisif nulle part, mais qu’il a produit partout de la matière avec la même puissance et la même facilité qu’il a créé celle dans laquelle nous vivons , ou bien celle jusqu’où nos yeux et notre esprit peuvent s’étendre; mais je m’aperçois que je m’étends plus loin que je ne m’étois proposç : j’arrête cette ardeur de mon esprit , de peur de vous déplaire.

2. Lorsque vous dites , « si elle est seulement in- » finie par rapport à nous , elle sera réellement

» finie, »

Cela est vrai, et j’ajoute de plus que c’est une conséquence très claire et très certaine , parceqne la particule seulement exclut entièrement toute infinité de la chose, qui est dite infinie seulement par rapport à nous, et par conséquent ce sera une extension réellement finie , et que mon esprit comprend parfaitement, puisque je suis évidemment certain que le monde est ou fini ou infini, comme je l’ai dit ci-dessus.

3. « Car c’est supposer que Dieu a des parties , » séparées les unes des autres, qu’il est divisible; » et c’est lui attribuer l’essence des corps. »

Non , ce n’est pas lui en attribuer; car je nie que

t’étendue convienne au corps en tant que corps, niais seulement en tant qu’être, ou du moins en tant que substance ; outre cela , puisque Dieu, autant que notre esprit peut le comprendre , est tout entier partout , et que son essence entière se trouve présente dans tous les lieux ou dans tous les espaces , et dans chaque point de ces espaces , il ne s’ensuit point qu’il aurait des parties séparées les unes des autres , ou , ce qui en est une conséquence, qu’il serait divisible, quoiqu’il occupe feu fièrement et précisément tous les lieux, sans laisser aucun intervalle, ville, ce qui fait que je reconnoisla présence de Dieu , ou la grandeur divine, comme vous l’appelez, capables d’être nie- . suréès, sans que Dieu sojt pour cela en aucune fa^on divisible. Que Dieu occupe et remplisse chaque point du monde, c’est ce que tous les philosophes et les ignorants avouent également et dont j’ai une idée claire et distincte , et que mon esprit embrasse sans peine : son essence divine est la même au dedans et au dehors du monde; en sorte que si nous supposons le monde enfermé ou terminé par le ciel visible des étoiles , le centre de l’essence divine et sa présence totale se réitérera hors du ciel étoilé, de la même manière que nous la concevons clairement au dedans. Or cette, réitération du centre divin qui occupe le monde , continuée plus loin , doit développer avec soi hors

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du ciel visible des espaces infinis, et si elle n’est accorapagnéè de votre matière indéfinie, adieu vos tourbillons; mais afin que ceci se fasse mieux admettre à l’esprit, essayons ce raisonnement sur la durée successive de Dieu.

Dieu est éternel, c'est-à-dire la^vie divine em-' brasse les révolutions de tous les siècles, et l’ordre des choses passées , futures et présentes ; cependant cette vie éternelle est présente à tous les instants du temps et les 'suit pas a pas, en sorte qu’on peut dire avec justice et vérité que Dieu jouit de son, éternité depuis tant de jours, de mois et d heures.

Par exemple, si nous supposons que le monde a> été créé depuis cent ans, cette éternité de Dieu ^ entière, et qui embrasse tout, n’aura-t-elle pas duré jusqu’à ce jour par des heures, des jours, des mois et des années , c’est-à-dire cent ans qui se seront succédé jusqu’à ce jour : or Dieu n’est point autre depuis la création du monde qu’il a été auparavant. *ii, * : •

Il est donc manifeste qu’outre l’éternité infinie, la succession de durée convient encore à Dieu.* Cela supposé , pourquoi ferons-nous difficulté de lui attribuer une extension qui remplisse, des es-<* paces infinis, aussi bien qu’une succession infinie' de durée.

Bien plus, toutes les fois que je reprends de plus haut et plus originairement ces choses', je suis

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flans ce sentiment, que l’une et l’autre extension , de l’espace que du temps ^conviennent également aux non-cires et aux êtres ; et je me doute qüon peut également se for^ner un préjugé, que > toutes les choses étendues sont corporelles,, sur , ce que tout ce que nous manions et ce que nous * tentons, qui est solide et corporel, est étendu, r 4ue ce* antre préjugé, qu’il y a des choses non corporelles étendues. ■

^|Et ce qui me fait conjecturer que l'étendue .tombe aussi sur le non-ètre , c’est qu’être étendu ne dénote autre chose que des parties qui existent * hors d autres parties; or la partie et le tout, le j sujet et l'adjoint , la cause et l’effet, les contraires et les relatifs , les contradictoires et les privatifs, et autres semblables , ne sont que termék' de logique, et nous les appliquons également aux noh-êtres confme aux autres; d’où il ne suit pas que tout ce que nous concevons avoir des parties existantes les unes hors des autres doive être conçu comme un être réel.

Mais combien de fois fesprit humain lutte Vci ' | avec son ombre . semblable à ces petits chiens qui «cousent après leur queue: car notre esprit se forge de tels combats ou de tels jeux , lorsque considérant les raisons et les modes de logique s\ir le pied des choses extérieures;, il ne fait* pas réflexion que ce sont seulement des manières de penser; mais

croyant que c’est quelque chose de distinct dans les choses mêmes , il se joue jusqu a se fatiguer en tuéhant d’attraper , pour ainsi dire , sa propre queue, et se trouve/ comme pris dans des filets. Mais j'ai discouru ici imprudemment plus que je’ ne voulois; je passe à ce qui reste, *'** • I

* 4- « Car quelque part où l’on conçoive ce lieu- , » là , il y a, selon moi quelque matière. »

Vous êtes ici Tin homme de grande prêcautiou ,

• et d’une retenue bien fine;, mais avec tous ces raisonnements vous admettez le inonde infini .avec Aristote. Si ce philosophe a donné urtie bonne définition de l’infini', qu’il appelle dans son troisième livre de physique ce dont <iuet^ue partie est toujours par-delà , nous voilà parfaitement d’accqrd.

5. J Cependant je crois qu’il y a une grande » différence entre l’immensité ou Lr grandeur de • cette/étendue éorporêlle, etc. »

J’admets aussi une différence .infinie entrera

grandeur ou l’immensité diyineet la corporelle : 1° en ce que celle-là ne peut tomber sous les sens, à la différence de-celle-ci‘; 2° en ce que celle-là est incréée fet indépendante, et celle-ci dépendante et créée; la première, pén* trahie et pénétrant tout; la seconde, solide et impénétrable; enfin , en ce que céio-là liait de la reproduction continuelle de l’essence1 divine en tous lieux x et celle-ci, de l’ap-

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Pll‘ cation extérieure et immédiate des parties les unes aux autres; de sorte qu’à moins d 'être stupide et souverainement béte1, on ne sauroil seulement soupçonner :

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^ ^ Que ces raisonnements nous conduisent au crime t

En noua insinuant quelque horrible maxime. „

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Comme dit Lucrèce, surtout puisqu’il y a des . * théologiens;' et des plus scrupuleux , qui reconnoissent que si Dieu eût voulu, il auroit pu créer le monde dès l'éternité; et Cependant il paroit aussi absurde de donner au monde une durée infinie qu’une étendue infinie.

6. « Car, selon moi,, c’est là un des principaux «fondements de ma physique. « 4

Je n’ai pas de peine à comprendre que ce’ ne soit le fondement de votre" physique, de dire que la matière est au moins 'indéfiniment étendue , qu’il n’y a point de vide dans là nature. Je ne doute point même que^ce principe ne soit vrai; mais je ne sais pas trop bien si vous avez trouvé la vraie manière de le montrer, puisque le principe de votre démonstration est que tout ce qui est étendu est réel et corporel : ce dont je ne suis pas encore pleinement convaincu , pour les raisons que j’ai dites cidessus ; au contraire, pour vous avouer ingénument cefjui me vient présentement dans la pen-

sée, si ni l’espace privé de tout corps, tel qu’est celui de votre démonstration , ni Dieu ne sout poi ut du tout étendus, votre philosophie n’aura pas besoin de cette matière indéfinie, il vous suffira-d avoir un nombre certain et défini de stades, * car lés cotés de ce monde fini ne trouveront point de lieu où se retirer, et les tourbillons qui seront au milieu ne pourront s’enfr’ouvrir , pour donner une étendue à l’espace du milieu , et afin que le non-être ait de ^nouvelles dimensions. Mais mon ardeur naturelle .me jette d’un autre côté, c’est-àdire dans la croyance que cette fécondité divine , qui n’est jamais oisive, en quelque endroit que ce soit a créé de la matière en tous lieux sans laisser le moindre petit espace vide en admettant ce système ; je ne-trouve point que votre philosophie se soutienne moins bien faute d’admettre ce* que vous lui donnez pour fondement, et je vois clairement que la vérité de votre physique ne sedécouvrl pa$« si ouvertement et si manifestement par tel et tel article, quelle brille par cette tissure universelle, et ce fil Continu qui lie toutes ses parties , comme vous faites très bien remarquer à l’article ià5 de la quatrième partie , p. 4a5. De sorte que si quelqu’un envisageait la face entière de votre philosophie, il vérroit quelle é&t si régulière et si proportionnée en elle-même èt aux phénomènes de la nature, qu’il pourroit s’imaginer’ voir comme dans

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une glace polie, 'la natilre; cette habile ouvrière, parée de tous ses ornements.

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