‹ Œuvres de DescartesChapitre 7 sur 106 · I.KTT.RES. jj · texte numérisé non relu

I.KTT.RES. jj

tent au nombre des Érostrates et des plus infâmes qui aient jamais été au monde, en défendant qu’on 11e parle de moi ni en bien ni en mal. Je n’avois pas attendu d’eux une telle réponse, et l’affaire est maintenant en tel point qu’il est nécessaire qu’on me fasse raison, ou bien qu’on déclare publiquement que messieurs vos théologiens ont droit de mentir et de calomnier, sans que les personnes de ma sorte en puissent aucunement avoir justice en ce pays. Et je vous prie de remarquer ces mots en la lettre de MM. les curateurs, ab opinione , quant a professoribus acadcmitz, et regente collegii theologts impugnalain relulisti; car le mot opinio, mis en telle sorte, semble signifier quelque hérésie; et en parlant en pluriel, de professoribus theologis , bien que je ne me fusse plaint que d’un seul qui soit pi ofesseur , ils semblent insinuer que toute la faculté théologique de Leyde a souscrit aux calomnies dont je me suis plaint. Si cela est, et que la chose demeure en ce point, c’est principalement m avertir que j ai vos théologiens en corps pour ennemis , et ainsi que je dois dorénavant étudier les controverses et faire trois pas en arrière, afin de me mettre en mesure pour me défendre. C’est à quoi je serois très marri d’être contraint , bien qu’il me seroit peut-être plus avantageux que la complaisance dont j’ai usé jusqu’à présent. Au reste, ce n’est point que je désire qu’on parle de

moi en leur académie; je voudrois qu’il n’y eut aucun pédant en toute la terre qui sût mon nom; et si entre leurs professeurs il se trouve des chatshuants qui n’en puissent supporter la lumière, je veux bien que, pour favoriser leur foihlesse, ils mettent ordre en particulier que ceux qui jugent bien de moi ne le témoignent point en public par des louangesexcessives,: je n’en ai jamais recherché ni désiré de telles; au contraire, je les ai toujours évitées ou empêchées autant qu’il a été en mon pouvoir; mais de défendre publiquement qu’on ne parle de moi ni en bien ni en mal, et, qui plus est, de m’écrire qu’on a fait cette défense, et vouloir que je cesse de maintenir les opinions que j’ai, comme si elles avoient été bien et légitimement impugnées par leurs professeurs, c’est vouloir que je me rétracte après avoir écrit la vérité, au lieu que j 'attend ois qu’on fît rétracter ceux qui ont menti en me calomniant; et, au lieu de me rendre la justice que j’ai demandée, ordonner contre moi tout le pis qui puisse être imaginé. Voilà, monsieur, les sentiments que j’ai touchant la lettre qu’on m’a envoyéejet je les déclare ici en confidence, à cause que je sais que vous m’aimez, et que vous aimez aussi la raison et la justice. J’ajoute que je vous demande conseil et assistance, comme ayant toujours éprouvé votre secours très prompt, tirs utile et très efficace. Le chemin que j’estime le

LETTRES. 3g

plus court pour sortir que bien que mal de cette affaire , si tant est que MM. les curateurs aient tant soit peu d’envie de ne me pasentièrement désobliger, c’est que, sur ce que je leur mandai que je n’entends pas le sens de leur lettre, ils pourroient répondre que leur intention n’est point de condamner mes opinions, ni de bannir mon nom de leur académie, mais que, pour maintenir la paix et l’amitié entre leurs professeurs, ils ont trouvé bon de leur défendre de disputer dorénavant dans leurs thèses, ou autres exercices, touchant ce qui est ou ce qui n’est pas en mes écrits, afin qu’ils s’occupent seulement à examiner ce qui est ou ce qui n’est pas vrai, plutôt que ce qu’un tel a dit ou n’a pas dit;'etque, pour les deux théologiens dont je me suis plaint, ils ont eu tort de m’attribuer des opinions directement contraires à celles que j’ai écrites, v et qu’ils leur en ont fait une telle réprimande qu’ils jugent que j’en dois être content. C’est, selon mon avis, toute la moindre satisfaction que je doive avoir d’eux po.ur y pouvoir acquiescer ; et s’ils m’en veulent donner un grain de moins , j’aime mieux n’en recevoir point du tout; car ma cause sera d’autant meilleure que le tort qu’on m’aura fait sera plus grand. Si donc vous approuvez en cela mou opinion, je vous prie de vouloir prendre la peine de communiquer le tout à M. Brasset, auquel je n’aurai loisir d’écrife que trois lignes, et d’agir

avec lui envers MAI. les curateurs , ou autres, afin que les choses aillent comme elles doivent. Je n’ajoute point ici de compliments, car je n’en sais point qui ne soient fort au-dessous de ce que je vous dois , et je suis déjà plus que je ne dois exprimer, etc.

A MADAME ÉLIZABETH

PRINCESSE PALATINE, CtC. '• J £

'K ^ V (Lettre 19 du tome I.) >»

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Madame,

Encore que je pourrai trouver des occasions qui me convieront à demeurer en France, lorsque j’y serai, il n’y en aura toutefois aucune qui ait la force de m’empêcher que je ne revienne avant l’hiver, pourvu que la vie et la santé me demeurent, puisque la lettre que j’ai eu l’honneur de recevoir de votre altesse me fait espérer que vous retournerez à La Haye vers la fin de l’été. Mais je puis dire que

> <■ Cette lettre n’est pas datée, mais comme elle est écrite huit [jours après la lettre aux curateurs de Lryde , datée du 4 mai 1647 , cette lettre est datée du ta mai [647.» , *

c’est la principale raison qui me fait préférer la demeure de ce pays à celle des antres; car, pour le repos que j’y étois ci-devant venu chercher, je prévois que dorénavant je ne l’y pourrai avoir si entier que je désirerois, à cause que, n’ayant pas encore tiré toute la satisfaction que je devois avoir des injures que j’ai reçues àUtrecht, je vois quelles en attirent d’autres, et qu’il y a une troupe de théologiens, gens d’école, qui semblent avoir fait une ligue ensemble pour tâcher à m’opprimer par calomnies; en sorte que, pendant qu’ils machinent tout ce qu’ils peuvent pour tâcher de me nuire, si je ne veillois aussi pour me défendre, il leur seroit aisé de me faire quelques affronts. La preuve de ceci est que, depuis trois ou quatre mois, un certain régent du collège des théologiens de Leyde , nommé Révius, a fait disputer quatre diverses thèses contre moi , pour pervertir le sens de mes Méditations, et faire croire que j’y ai mis des choses fort absurdes et contraires à la gloire de Dieu , comme, qu’il faut douter qu’il y ait un Dieu, et même que je veux qu’on nie absolument pour quelque temps qu’il y en ait un, et choses semblables. Mais pourceque cet homme n’est pas habile, et que même la plupart de ses écoliers se moquoient de ses médisances,' les amis que j’ai à Leyde ne daignoient pas seulement m’avertir de ce qu’il faisoit,

jusques à ce que d’autres thèses ont aussi été faites

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par Trigl. \leur premier professeur en théologie, où il a mis ces mots -J--]"]-. Sur quoi mes amis ont jugé, même ceux qui sont aussi théologiens, que l’intention de ces gens-là, en m’accusant d’un si grand crime comme est le blasphème, n’étoit pas moindre que de tâcher à faire condamner mes opiuions comme très pernicieuses, premièrement par quelque synode où ils seroient les plus forts, et ensuite de tâcher aussi à me faire faire des affronts par les magistrats, qui croient en eux; et que, pour obvier à cela, il étoit besoin que je m’opposasse à leurs desseins : cequi estcauseque depuis huit jours j’ai écrit une longue lettre aux curateurs de l’académie de^Leyde, pour demander justice contre les caloranies/de ces deux théologiens. Je ne sais point encore la réponse que j’en aurai; mais, feelon que je commis l’humeur des personnes de ce pays, et combien ils révèrent, non pas la probité et la vertu, mais la barbe, la voix et le sourcil des théologiens, en sorte que ceux qui sont les plus effrontés et qui savent crier le plus haut ont ici le plus de pouvoir • (comme ordinairement en tous les états populaires), encore qu’ils aient le moins de raison, je n’en attends que quelques emplâtres, qui, n’ôtant point la cause du mal, ne serviront qu’à le rendre plus iong et plus importun ; au lieu que de mon côté je pense être obligé de faire mon mieux pour tirer

Triglandius. »

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une entière satisfaction de ces injures, et aussi par même occasion de celles d’Utrecht; et, en cas que je ne puisse obtenir justice (comme je prévois qu’il sera très malaisé que je l’obtienne ) , de me retirer tout-à-fait de ces provinces. Mais, poureeque toutes choses se font ici fort lentement, je m’assure qu’il se passera plus d’un an avant que cela arrive. Je ne prendrois pas la liberté d’entretenir votre altesse de ces petites choses, si la faveur qu’elle me fait de vouloir üre les livres de M. Hoguelande, et de Régius, à cause de ce qu’ils ont mis qui me regarde, ne me faisoit croire que vous n’aurez pas désagréable de savoir de moi-même ce qui me touche, outre que l’obéissance et le respect que je vous dois m’obligent à vous rendre compte de mes actions. Je loue Dieu de ce que ce docteur, à qui votre altesse a prêté le livre de mes Principes, a été longtemps sans vous retourner voir, puisque c’est une marque qu’il n’y a point du tout de malades à la cour de madame lelectrice; et il semble qu’on a un degré de santé plus parfait quand elle est générale au lieu ou l’on demeure, que lorsqu’on est environné de malades. Ce médecin aura eu d’autant plus de loisir de lire le livre qu’il a plu à votre altesse de lui prêter, et vous en aura pu mieux dire depuis son jugement. Pendant que j’écris ceci, je reçois des lettres de La Haye et de Leyde, qui m’ap prennent que l’assemblée des çurateurs'a été dif-

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férée, en sorte qu’on ne leur a point encore donné mes lettres; et je vois qu’on fait d’une brouillerie une grande affaire. On dit que les théologiens en yeulent être juges, c’est-à-dire me mettre ici en une inquisition plus sévère que ne fut jamais celle d’Espagne, et me rendre l’adversaire de leur religion ; sur quoi on voudrait que j’employasse le crédit de M. l’ambassadeur de France , et l’autorité de M. le prince d’Orange , non pas pour obtenir justice, mais pour intercéder et empêcher qtie mes ennemis ne passent outre. Je crois pourtant que je ne suivrai point cet avis, je demanderai seulement justice, et si je ne la puis obtenir , il me semble que le meilleur sera que je me prépare tout doucement à la retraite ; mais, quoi que je pense ou que je fasse, et en quelque lieu du monde que j’aille , il n’y aura jamais rien qui me soit plus cher que d’obéir à vos commandements, et de témoigner avec combien de

zèle je suis , etc.

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Comme je passois par ici pour aller en France , j’ai appris de M. Brasset qu’il m’avoit envoyé de vos lettres à Egmond , et bien que mon voyage soit assez pressé, je me proposois de les attendre; mais ayant été reçues en mon logis trois heures après que j’en étois parti , on me les a incontinent renvoyées. Je les ai lues avec avidité. J’y ai trouvé de grandes preuves de votre amitié et de votre adresse. J’ai eu peur en lisant les premières pages, où vous m’apprenez que M. Durier avoit parlé à la reine d’une de mes lettres, et quelle demandoit de la voir. Par après je me suis rassuré étant à l’endroit où vous écrivez qu’elle en a ouï la lecture avec quelque satisfaction; et je doute si j’ai été touché de plus d’admiration de ce quelle a si facilement entendu des choses que les plus doctes estiment très obscures , ou de joie, de ce qu’elles ne lui ont pas déplu. Mais mon admiration s’est redoublée , lorsque j’ai vu la force et le poids des objections que sa majesté a remarquées touchant la

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■ grande (lr que j’ai attribuée à l’uni vers. 'Et je ,sou-

haiterois que votre lettre m’eût trouvé en mon sejour ordinaire, pourceque, y pouvant%ip»eîec re- . cueillir mon esprit que dans la chambre duner hôtellerie, j’aurois peut-être pu mé démêler un peu mieux d’une question si difficile, et si judicieusement proposée. Je ne prétends pas toutefois que cela me serve d’excuse; et pourvu qu’il me soit permis de penser que c’est à vous seul que j’écris , afin que la vénération et le respect ne rendent point mon imagination trop confuse, je m’efforcerai ici de mettre tout ce que je puis dire touchant cette matière. ' -, -r . ' .«V

En premier lieu , je, me souviens que le cardinal ^Çusà et plusieurs autres docteurs ont supposé 1)0 inonde infini, sans qu’ils aient jamais été repris d^'féghse pour ce sujet; au contraire, on croit que VeSt hou wer Dieu que de faire concevoir ses œuvrès fort grands; et mon opinion est moins difficile à recevoirquela leur , pourceque je ne dis pas que lte monde soit infini , mais indéfini seulement. En quoi iVy a une différence assez remarquable : car ponr dire .qu’une chose est infinie, on doit avoir quelque raison qui la fasse connoître telle , ce qu’on ,he peut avoir que de Dieu seul; mais pour dire qu’elle est indéfinie, il suffit de n’avôir point de raison par laquelle on puisse prouver qu’elle ait dés bornes. Ainsi il me semble qu’on ne peut prou-

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