‹ Œuvres de DescartesChapitre 9 sur 106 · L K T TUI'S · texte numérisé non relu

L K T TUI'S

aussi dire qu’il les a faites, .à cause que cela ne sert point à leirf sujet, nous sommes foi^jl enclins à croiçe qu’il ne les a faites que pour nous.' Mais les prédicateurs passent plus outre^ car ils disent que chaque homme en particulier est redevable à Jésus- . Christ de tout le sang qu’il a répandu en la croix, tout de même qùe s’il n’étoit mort que pour un seul; en qüoi ils disent bien lai vérité; mais comme cela n’empêche pas qu’il n’ait racheté de ce même sang un très grand nombre d’autres hommes ; ainsi je nie vois point que le mystère de l’incarnation , et les autres avantage^ que Dieu a faits à l’homme, empêchent qu’il n’en puisse avoir fait une infinité d’autres très grands à une infinité d’autres créatures. Et bien que jê n’infère point pour cela qu’il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles, ou ailleurs, je ne vois pas aussi qp’il y ait aucune raison par laquelle on puisse prouver qu’il n’y en a * point; mais je laisse toujours indécises les ques-

tions qui sont de cette sorte, plutôt que d’en rien nier ou assurer. Il nie semble qu’il ne reste plus ici autre difficulté, sinon qu’après avoir cru longtemps que l’homme a de grands avantages par-dessus les autres créatures, il semble qu’on les perd * tous lorsqu’on vient à changer d opinion. Mais

• je distingue entre ceux de nos biens qui peuvent

fc • devenir moindres, de ce que d’autres en possèdent

de semblables, et ceux que cela ne peut rendre

moindres* Ainsi nn homme qui n’a que mille pistoles seroit fort riche s’il n y avoit point d’autres personnes au monde qui en èusspnt tant , et le mème>seroit fort pauvre s’il n’y avoit personne qui n’en eût beaucoup davantage ; et ainsi toutes les qualités louables donnent d’autant plus de gloire à ceux qui les ont-, qu’elles se rencontrent en moins de personnes; c’est pourquoi on a coutume de porter envie à la gloire et aux richesses d’autrui. Mais la vertu, la science, la santé, et généralement tous les autres biens étant considérés en eux-mêmes, sans être rapportés à la gloire, ne sont aucunement moindres en nous de ce qu’ils se trouvent aussi en beaucoup d’autres ; , c’est pourquoi nous n’avon's aucun sujet detre fâchés qu’ils soient en plusieurs. Or les biens qui peuvent être en toutes les créatures intelligentes d’un monde indéfini sont de ce nombre, ils ne rendent point moindres ceux que nous possédons : au contraire lorsque nous aimons Dieu, et que par lui nous nous joignons de volonté avec toutes les choses qu’il a créées, d’autant que nous les concevons plus grandes, plus nobles, plus parfaites, d’autaulnous estimons-nous aussi davantage, à cause que nous sommes des parties d’un tout plus accompli; et d’autant ayons-nous plus de sujet de louer Dieu, à cause de l’immensité de ses œuvres. Lorsque l’Écriture sainte parle en divers endroits de la multitude irffiombtable des’ anges *

ejl« confirme entièrejnent cette opinion : car nous jugeons que les moindres anges sont incômpara- . bleinont plus parfaits que les hommes. Et les astronomes^ qui en mesurant la grandeur desiétoileis ’• les trouvent beaucoup plus grandes que la terre, . la confirment aussi : car *si de l’étendue indéfinie du monde on infère qu’il doit y avoir des habitants ailleurs qu'en la terre , on le peut inférer aussi de l'étendue que tous les astronomes lui attribuant, à cause qu'il n’y en a aucun qui ne juge que la terré est plus petite au regard dé tout le ciel, que n’est un grain de sable au regard d’une montagne. . "c *

• Je paâse maintenant à votre question, touchant leâ causes qui nous incitent souvent à aimer une ’ personne plutôt qu’une autre, avant que nous en commissions le mérite; et j’en remarque deux , qui sont, l’une dans l’esprit, et l’autre dans le corps. Mais pour celle qui n’est que dans l’esprit, elle pré- suppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n’oserois entreprendre de les déduire dans une lettre; je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans ta disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelquq, autre cause : car lesobjetsqui touchent nos sens meuvfent par l’entremise dès nerfs quelques parties de notre cerveau , et y font comme certains plis,

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qui se défont lorsque l’objet cesse d’agir; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble çn quelque chose au précédent, encoçe qu’il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple , Iprsque jetois enfant, j’ai moi s une fille de mon âge , qufi çtoit un peu louche; au moyen de quoi , l’impression qui se faisoit par la vue en mon cerveau, quand je ;regardois ses yeux égarés, $e, joignoit tellement à celle qui s’y faisoit aussi pour émouvoir en moi la passion de l’amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentois plus erlclin à les aimer qu a en aimer d’autres , pour cela seul qu’elles avoient ce défaut; et je uc sa vous pas néanmoins que ce fut pour cela; au contraire, depuis que j’y ai fait réflexion, et que j’ai reconnh que c’étoit un défaut, je4 n’en ai plus été ému. Ainsi lorsque nous sommes portés à aimer quelqu’un sans que nous en saçbrpns la cause, nous pouvons croire que ceîa vient de ce qu’ri y a quelque, chose èn lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons.,aimé auparavant, hncore que nouà ne sachions pas ce que c’est ; et, bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu’un défaut qui nous attire ainsi à l’amour » toutefois à cause; que ce peut être quelquefois un défaut, -comme eu l’exemple que j’ai ‘apporté-, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement al-

LfeTT-R.ES.

1er à cette passion avant que d'avoir considéré lu . mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites 'égaux , je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que le principal bien de la vie étant d avoir de 1 amitié pour quelques uns, nous avôns raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent , pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l’esprit, et non dans le corps, je crois qu’elles doivent toujours’ être suivies; et la marque principale qui les fait connoître est que celles qui viennent de l’esprit sont réciproques , ce qui n’arrive pas souvent aux autres. Mais les jn cuves que j’ai de votre affection m’assurent si fort que l’inclination que j’ai pour vous est réciproque , qu’il faudroit que je fusse entièrement ingrat, et que je manquasse à toutes les règles que je crois devoir être observées eu l’amitié, si je n’étois pas avec beaucoup de zèle , etc.

A La Haye, leO juin 1O47.

A MADAME ELIZABETH

PRINCESSE PALATINE, CtC. *.

.. v - (Lettre fto «lu tome I. )

M AtlAME,

Passant par La Haye pour aller en France, puisque je ne puis y avoir l’honneur de recevoir vos commandements , et vous faire la révérence, il me semble que je suis obligé de tracer ces lignes, afin d’assurer votre altesse que mon zèle et ma dévotion ne changeront point , encore que je change de terre. J’ai reçu depuis deux jours une lettre de Suède , de monsieur le résident de France qui est là , où il me propose uue question de la part de la reine, à laquelle il m’a fait connoître en lui montrant ma réponse à une autre lettre qu’il m’avoit ci-devant envoyée; et la façon dpnt il décrit cette reine, avec les discours qu’il rapporte d’elle, me la font tellement estimer, qu il me semble que vous seriez dignes de la conversation l’une de l’autre ; et qu’il y

• .< Cette leltie est ilii - juin i(>\- , car clic est écrite le lriKÎeinairç tic la 30e du toute I , adressée A M. .Cita mit, et iiitmeul datée du 0 juiu 164:7. » >*.

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I by Go«gI^

LETTH ES.

en a si peu au reste du inonde qui en soient dignes, .•qu’il ne seroit pas malaisé à votre altesse de lier une fort étroite amitié avec elle ;' et qu’outre le contentement d’esprit que vous en auriez, cela pourrpit être à désirer pour diverses considérations. J’avois écrit ci-devant à ce mien ami, résident en Suède, en répondant à une lettre où il par loit d’elle, que je ne trouvois pas incroyable cequ’ilm’en disoit, à cause que l’honneur que j’avois de connaître votre altesse , m’aVoit appris combien les personnes de grande naissance pouvoient surpasser les autres, etc. Mais je ne me souviens pas si c’est en la lettre qu’il lui a fait voir, ou bien en une autre précédente; et poureequ’il est vraisemblable qu’il lui fera voir dorénavant les lettres qu’il recevra de moi, je tâcherai toujours d’y mettre quelque chose qui lui donne, sujet de souhaiter 1 amitié de votre altesse , si ce n’est que vous me le défendiez. On a fait taire les théologiens qui me vouloient nuire , mais en les flattant, et en se gardant de les offenser le plus qu’on a pu , ce qu’on attribue maintenant au temps; mais j’ai peur que ce temps durera toujours, et qu’on leur lairra prendre tant de pouvoir, qu’ils seront insupportables. On achève l’impression de mes Principes en françois , et pourceque c’est l’Épître qu’on imprimera la dernière , j’en envoie ici la copie à votre altesse , afin que s’il y a quelque chose qui ne lui agrée pas, et quelle

i£ÏI RES.

juge devoir être rais autrement, il lui plaise me faire la faveur d’en avertir celui qui sera t,oute sa

vie, etc.

A MADAME ELIZABETH, *

PRIN CESSE PAL^TIME, CtC.

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»- ■ (Lettre ai du tome I.)

V*# *»** S , * > vif

'Madame, „

Mon voyage ne pouvoit être accompagné d'aucun malheur, puisque j’ai été si heureux en le faisant qüe detre.en la souvenance de votre altesse là très favorable lettre qui m’en donne dés marques est la chose la plus précieuse que je pusse recevoir en ce pays. Elle m’auroitèntièreraent rendu heureux, si elle ne m’avoit appris que la maladie quavoit votre altesse auparavant qrn^je partisse de La Haye lui a encore laissé quelques restes d’indisposition en l’estomac. Les remèdes qu’elle a choisis, ,à savoir la diète et l’exercice, sont à mon avis

‘tv '■

* - Il est constant, par la fin de cette lettre, qu’elle est datée de Paris; et comme il partit de Paris vers le i5 juillet pour la lirctaguc’ ét**le Poitou , il est clair que cette lettre a été écrite de Paris vers le y> juillet 1647. »

58 ’ • Lfc*TT»KS.

les meilleurs de tous, après toutefois ceux de l’âme,

qui a sans doute beaucoup de force sur le corps, ainsj que montrent les grands changements que la colère, la crainte et les autres passions excitent en lui. Mais.ce n’est pas directement par sa volonté qu’elle conduit les esprits dans les lieux où ils peuvent être utiles ou nuisibles , c’est seulement en v oui a n t ou pensant i quelque autre chose : car la construction de notre corps est telle, que certains" mpuvcments suivent en lui naturellement de certaines pensées; comme on voit que la rougeur du visage suit de la honte, les larmes de la compassion , et les ris de la joie. Et je ne sache point de pensée plus propre pour la conservation de la sauté, que celle qui consiste en une forte' persuasion et ferme créance que l’architecture de nos coips est si bonne , que. lorsqu’on est une fois sain, on ne peut pas aisément tomber malade , si ce n’est qu’on fasse quelque excès notable , ou bien que l’air ou les autres causes extérieures nous nuisent; et qu’ayant une maladie, on peut aisément se remettre par la seule force de la nature, principalement lorsqu’on est encore jeune. Cette persuasion est sans doute beaucoup plus vraie et plus raisonnable que celle de certaines gens qui , sur le rapport d’un astrologue ou d’un médecin, se font accroire qu’ils doivent mourir en certain temps , èljpar cela seul déviennent malades, et même ^en

I/KÎTltES. jfP)

meurent assez! souvent, ainsi que j’ai vu arriver à' diverses personnes. Mais je ne pourrais manquer d’être extrêmement triste, si je pensois que l’indisposition de votre altesse durât encore; j’aime mieux , espérer qu’elle est toute passée; et toutefois le désir d’en être certain me fait a^oir des passions extrêmes de retourner en Hollande. Je me propose de partir d’ici dans quatre ou cinq jours pour passer en Poitou et en Bretagne, où sont les affaires qui m’ont amené; mais sitôt que je les aurai pu mettre un peu en ordre, je n.e souliaite rien tant que de retourner vers les lieux où j’ahété si Heureux que d’avoir l’honneur de parler quelquefois à votre altesse : car Lieu qu’il y ait ici beaucoup de personnes que j’honore et estime, je n’y ai toutefois encpre rien vu qui me puisse arrêter. Et je suis au-delà de tout ce que je puis dire , etc.

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