LIVRE PREMIER
JLiA monarchie française n'a jamais été plus près de 6a ruine que sous le règne de Charles YIL Les malheurs qui accablaient la France , tiraient, leur source de plus loin. La funeste journée de Poitiers, oii la valeur française céda au désespoir des Anglais , fit naître les premiers troubles qui ébranlèrent l'Etat. La prison du roi Jean remplit le royaume de brigues , de factions et de tous les désordres qui suivent l'anarchie. Ceux qui se crurent asses puissans pour trahir impunément leur devoir , voulurent partager l'autorité , ou du moins s'en affranchir ; mais le dauphin , fidèle à son père , à son roi et à l'Etal , contint les mécontens , châtia les rebelles , fit tête à l'ennemi ; et la sagesse de son gouvernement, lorsqu'il fut monté sur le trône, aurait rendu à la France son ancien éclat , si son règne eût été plus long.
Les peuples commençaient \ peine à respirer , lorsqu'ils se virent exposés à de nouveaux malhenrs^ar la mort de Charles Y. La minorité de Charles YI , la démence oii il tomba dans la suite, et les divisions qu'elle fit naitre parmi ceux qui aspiraient au gouvernement , ne firent que trop connaître qu'un roi , incapable de gouverner, est encore plus pernicieux à un Etat, qu'un prince malheureux ou qui fait des fautes. Ce règne fut une guerre civile continuelle ; on y vit toutes les horreurs qui penvent naître de la faiblesse d'un roi , de l'ambition des grands , et de la licence des peuples. Chaque homme en particulier s'instruit par ses disgrâces ; mais il semble qu'un peuple entier ne puisse tirer aucun fruit de l'expérience.
LêCs malheurs où la France avait été plongée par ses divisions , n'j rétablirent pas l'union ; nos ennemis profitèrent encore de nos discordes. Le courage de la nation suppléa quelque temps à la prudence ; mais les fautes que nous fîmes à la bataille d'Azincourt , nous rendirent cette journée aussi fatale que celle de Poitiers. Les Anglais réduits à l'extrémité, nous demandaient la paix; nous les forçâmes de combattre , et nous profitâmes si mal de nos avantages , qu'ils ne durent la . victoire qu'à notre imprndence et à la nécessité de se défendre. L'élite de nos troupes resta sur la place , et quatre princes du «ang furent faili prisonniers*
lo HJSTOIRE ■
Au milieu de la consternation générale , les factions de Bourgogne et d'Orléans se signalaient par ravarice , le meurtre et le poison. Le peuple, qui n'avait point de roi, avait une infinité de tyrans. Les princes divisés par l'ambition , ne se réunissaijiiit que pour abuser de l'état malheureux de Charles VL On était persuadé qu'ils avaient fait périr par le poison les deux premiers dauphins, Louis et Jean , qui moururent à quelques mois l'un de l'autre. Charles , devenu dauphin par la mort de ses deux aînés , Youlut s'emparer du gouvernement ; mais le plus grand obstacle qu'il trouva , vint de la part de la reine sa mère , Isabeau de Bavière. Cette princesse entrait dans toutes les factions opposées au danphin , sans autre vue politique que d'usurper une autorité qu'elle aimait mieux partager avec les rebelles , que de la tenir de son fils. Injuste , dénaturée , avide du pouvoir , incapable d'en soutenir le poids, et, ce qu'il y a de plus dangereux pour un Etat , s'y regardant comme étrangère : ses vices même n'avaient rien d'héroïque , et son ambition marquait moins la grandeur de son âme que la faiblesse de son caractère. Le 21 mai 14^0, par un traité inoui , elle donna sa fille Catherine en ' mariage à Henri V, roi d'Angleterre , et déclara ce prince héritier de la couronne de France au^préjudice du dauphin , qu'elle n'avait jamais traité comme son fils , mais qui devait être son maître. En effet , Charles VI étant mort quelque temps après , le dauphin, le 22 octobre 14^2, sous le nom de Charles YII, se fit couronner à Poitiers , parce que les Anglais étaient maîtres de Beims , de Paris , et de la plus grande partie du royaume.
On aurait dû s'attendre que Charles , persécuté presque en naissant , toujours fugitif et les armes à la main , éprouvé par toutes sortes de malheurs , aurait été un prince uniquement fait pour la guerre. Il est vrai qu'il reconquit son royaume sur les Anglais ; mais ces succès , qui lui acquirent le titre de Victorieux , furent principalement l'ouvrage de ses généraux ; il leur dut presque toutes ses victoires , et fit rarement la guerre en personne. Charles était doux, facile, généreux, sincère, bon père, bon maître , digne d'être aimé , et capable d'amitié. Il avait toutes les qualités d'un particulier estimable , peut-être était-il trop faible pour un roi. Uniquement livré aux plaisirs , il était moins sensible à l'éclat du trône , qu'importuné des devoirs qu'il impose. Il redoutait les fatigues de la guerre , quoiqu'il fût intrépide dans le péril. Avec toute la valeur des héros, il manquait de ce courage d'esprit si nécessaire dans les grandes entreprises , et supérieur à tous les événemens , parce qu'il donne cette fermeté d'âme qui , faisant envisager les malheurs de sang«> froid , en fait apercevoir les ressources. Ce prince ne prenait
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presque jamais de parli de lui-même , et n'avait d'autres seuti-» 2neas que ceux que lui inspiraient ses favoris et ses maîtresses. La valeur et la conduite de ses généraux «upplëèrent à son indolence naturelle. Il fut assez heureux pour les trouver, et assez sage pour s'en servir. Le bâtard d'Orléans, autrement dit le comte de Dunois, fut celui qui lui rendit les plus grands services , et Agnès Sorel en partagea la gloire. Ce fut la maîtresse pour qui Charles eut la plus forte passion , et qui fut la plus digne de son attachement : sa beauté singulière la fît nommer la belle Agnès ; on la nomma ensuite Dame de Beauté, le roi lui ayant donné le château de Beauté qui était auprès de Yincennes , afin y disait-il , qu'elle eût un nom qui lui convînt. Rare exemple pour celles qui jouissent de la même faveur, elle aima Charles uniquement pour lui-même , et n'eut jamais d'autre objet dans sa conduite que la gloire de son amant et le bonheur de l'Etat. Agnès Sorel se distinguait par des vertus préférables à celles qu'on exige de son sexe. C'est ainsi que François I^'. en jugeait dans les vers qu'il écrivit au bas du portrait de cette femme célèbre (i). Elle concerta avec le bâtard d'Orléans les moyens de tirer le roi de la léthargie oii il était enseveli. Elle réveilla le courage de ce prince , en lui rappelant ses devoirs. Ce fut par un artifice politique , que Jeanne d'Arc , appelée communément la Pucelle d'Orléans, fut présentée au roi. Elle parut devant lui comme envoyée de Dieu , et suscitée par le ciel pour délivrer la France de l'oppression de ses enneiiiis. Le roi en fut touché ; Jes plus éclairés feignirent de le croire ; le soldat , persuadé que le ciel se déclarait pour lui , marcha avec confiance ; il se crut invincible , et c'est le premier pas vers la victoire. La valeur , la prudence et la vertu de cette généreuse fille répondirent à l'idée qu'on s'en était formée ; et le roi lui dut ses premiers succès.
Charles , qui triomphait de ses ennemis , ne pouvait dissiper les cabales qui divisaient sa cour; son goût pour les plaisirs loi rendait les favoris nécessaires , sa facilité les laissait abuser de leur faveur , et le plus souvent ils remployaient à se détruire les uns Jes autres. Le connétable Artus de Bretagne , comte de Ricbemont, Giac, Le Camus de Beaulieu , La Tremouille, le comte du Maine gouvernèrent successivement l'esprit du roi. Le comte du Maine (2) , outre sa qualité de prince du sang , et de
(i) Gentille Agnès y plas d'honneur ta mérite,
La canse étant de France recouvrer.
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer m Ctose nonniyny oif bien de'vot ermite.
(2) Charks d'Anjou , comte du Maine y était fiJs de Louis II , d'Anjou , roi de ri^aples et de Sicile , et frère puia^ de Lpais et de René' d'ADJoo , qui
la HISTOIRE
beau-frëre du roi , était im courtisan habite j qui sê ménagea toujours la bienveillance d'Agnès Sorel et de la demoiselle de Villequier y et s'empara des affaires , en feignant de ne prendre part qu'aux plaisirs de son maître. Il n'eut de rival dangereux qu'Antoine de Chabannes , comte do Dammartin , qui prétendait que tout était dû à sa valeur et à ses services. Ces deux concurrens remplirent tellement la cour de cabales , que Charles trouva moins d'obstacles à triompher de ses ennemis, qu'à rétablir la paix dans sa maison.
Les troubles qui régnaient à la cour , étaient l'image des désordres qui affligeaient les provinces. Tous les ordres de l'Etat étaient pervertis. Il n'y avait ni mœurs , ni discipline parmi les ecclésiastiques. L'étude et la règle étaient bannies des monastères , la débauche y régnait avec scandale ; ils méprisaient ou ignoraient leurs devoirs. Le peuple , malgré sa misère y fournissait à leurs excès , et conservait pour leur état un respect aveugle et stupide , qui l'empêchait d'être frappé de leur dérèglement. La noblesse ne se piquait que d'une galanterie romanesque , et d'une valeur féroce : le soldat mal payé ne vivait que de brigandage , et regardait comme un gain légitime tout ce qu'il emportait par violence. Des troupes de brigands connus sous les noms de Tondeurs, Retondeurs , et Ecorcheurs , couraient et ravageaient les provinces. Le paysan abandonnait le labourage ; on n'entendait parler que de vols et d'assassinats : on ne peut lire sans horreur les lettres de rémission qui se sont données dans ces temps-là ; à peine y avait-il un homme de guerre qni n'eût besoin d'une abolition ; et c'est par les rémissions que nous sommes instruits des crimes.
J'ai cru devoir donner une idée de l'état de la France et de la cour de Charles YII , pour faire mieux entendre ce qui regarde son successeur. On verra que Louis XI , né et élevé au milieu de ces désordres , en sentit les funestes effets. Indépendamment de son caractère propre ^ les réflexions qu'il fit sur les premiers objets dont il fut frappé , contribuèrent beaucoup ^ la conduite que nous lui verrons tenir. Apeinecommença-t-il à se connaître y qu'il osa condamner la conduite de son père ; en voulant remédier à tout , il pensa tout perdre. Il ne comprit pas assez que sa qualité de fils ne lui donnait que le droit de représenter , et non pas de se révolter ; mais si quelque chose pouvait diminuer le blâme de ses premières démarches , c'est qu'il sentit trop tôt que le ♦ royaume avait besoin d'un maître , et qu'il était né pour l'être.
ponèrent sQccessivement le tître de roi de Naples. Leurs sœurs étaient Ma^* d*Aji)on, femme de Charles VU, morte en 14(8 , et Yolande d'Anjoa , mg^ tUt à Frw&eoif, doc dt Bretagne , morte en i44o«
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La vie de Louis XI, qne j'entreprends d'écrire , commence presque avec le règne de Charles YII ; cependant je ne parlerai du père qu'autant que le fils aura eu part aux ëvénemens de soa règne.
Louis XI, fils de Charles YII et de Marie d'Anjou, naquit à Bourges dans le palais archiépiscopal , le samedi 3 de juillet 1423. 11 ^t baptisé le lendemain dans l'église de Saint-£tienne par Guillaume de Cbampeaux , évêque de Laon , et il eut pour parrain Jean , duc d'Alençon , prince du sang. Dès qu^il fut né, on fit son hor^cope , suivant la superstition de ces temps-là , et ''y Von prédit , suivant l'usage , beaucoup de choses vagues et flatteuses pour le prince régnant. Lç dauphin fut élevé sous'les yeux de la reino^sa mère, et n'avait point d'autres officiers que ceux de cette priiicesse. Les assignations qu'on donnait pour leur entretien, étaient même si mal payées à cause de la misera de l'Etat, que le roi fat obligé , en ï433 , de leur abandonner les revenus du Dauphiné , ^ue la reine recevait sur seê quittances. Lorsqu'on fit la maison du dauphin , on lui donna pour confesseur Jean Majoris, chanoine de Reims, qui était déjà son précepteur; pour gouverneurs , Amauri d'Estinac , et Bernard d'Armagnac , comte de La Marche ; et pour premier écuycrr, JoachimRouault^ qui fut depuis maréchal de France.
Le dauphin n'avait i|ue cinq ans lorsqu'on le maria avec Marguerite, fille de Jacques 1*^'. , roi d'Ecosse. Le contrat fut signé à Perth le 19 de juillet , et ratifié à Chinon le 3o d'octobre 1428. Le douaire de la dauphinc n'était que de douze mille livres par le contrat ; Charles YII l'augmenta de trois mille livres par la ratification. Pendant les huit années qui s'écoulèrent depuis la signature du contrat jusqu'au temps que la princesse d'Ecosse passa en France , les Anglais firent tous leurs efforts pour rompre ce mariage ; ils offrirent au roi d'Ecosse de jurer une paix éternelle liée lui, et de lui céder Rosbourg, Barvt^ic et plusieurs autres places. Jacques fit assembler à ce sujet les Etats de son royaume. Le clergé fut partagé ; mais la noblesse rejeta les propositions des Anglais ; le roi suivit ce sentiment , et fit embarquer Marguerite à Dunbarton avec les ambassadeurs de Charles YII. Les Anglais mirent plusieurs vaisseaux en mer pour enlever la princesse ; mais pendant qu'ils s'amusaient à poursuivre un vaisseau chargé de vin , qui revenait de Bordeaux , la princesse passa heureusement et aborda à la Rochelle. Elle fit M>n entrée à Tours le 24 juin i436 ; le lendemain le roi alla ' prendre la princesse chez elle , et la mena à l'église. Elle avait alon treize ans ; mais comme le dauphin n'en* avait pas encore SL^atorze, TarcheTéque de Tours lui donna une dispense ^ et
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Regnatilt de Chartres, archevêque de Reiins et chancelier de France , fit la cërëmonie du mariage.
Le dauphin , depuis son mariage , suivit le roi dans ses voyages et dans ses guerres , et commença dès lors la vie laborieuse qu'il a toujours menée depuis. Il assista cette même année aux états de Dauphiné , assemblé^ à Romans , qui lui accordèrent pour sa première entrée dans la province dix mille florinst A son retour , il se trouva au siège de Montereau , oii le roi , à sa prière , fit grâce aux Anglais qui furent forcés dans la place. Il assista ensuite à l'assemblée qui se tint à Bourges , oii fut dressée la pragmatique-sanction, dont je parlerai lorsqu'il s'agira de son abolition.
Le dauphin commença à se faire connaître dans le Poitou. Pons, La Tremouille, Amboise, Jean et Gui de La Rochefoucault, Jean de Sîguinville , lieutenant du maréchal de Retz, étaient autant de tyrans qui désolaient le Poitou , la Saintonge et FAngoumois. Le peu d'attention que la cour faisait aux plaintes des peuples , donnait lieu de croire que le roi permettait ces vexations. Le dauphin fit d'abord arrêter les plus mutins , punit les malversations qui s'étaient commises depuis vingt ans, et fit rentrer dans leur devoir tous ceux qui s'en étaient écartés. Il semblait que Louis , âgé de quatorze ans, fût l'unique ressource de la France. Le roi même , fatigué .des remontrances des états de Languedoc , répondit que le dauphin arriverait bientôt , et remédierait à tout. Il vint en effet à Toulouse , suivi de plusieurs prélats , du sire d'Ëstinac , et du vicomte de Carraain. La sénéchaussée de Toulouse lui fit présent de six mille livres qu'il distribua à cei^x de son conseil.
Louis parcourut tout le Languedoc ; on le vit presque dans le même temps à Albi , à Lavanr , à Toulouse , à Castres , à Beziers , et partout oii sa présence était nécessaire. La ^Eunine et ]d peste ravageaient le royaume ; le soldat effréné était plutôt le fléau que le soutien de l'Etat. Le dauphin voyant qu'il n'y avait de ressource que dans la bienveillance des peuples, s'appliquait à les gagner. Ayant appris que le comte d'Hudington , général anglais , se préparait à entrer en Languedoc, il manda la noblesse , et convoqua les états de la province , qui lai * donnèrent un subside de quarante-six mille livres.
Pendant ijue le dauphin était occupé en Languedoc , le roi veillait à ce qui se passait sur les rivières de Seine et de Loire. La garnison anglaise qui était à Meaux, interrompait absolument le commerce de la Marne , si nécessaire à la subsistance de Paris. Il était donc de la dernière importance de s'emparer de Meaux. Le connétable Artus de Bretagne en fit le siège : et quoiqu'il
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manquât de beaucoup de choses , la valeur et ractîvité suppléant à tout, il &e rendit maître de la ville. Cet heureux succès donna lieu à une assemblée de princes , de prélats et de gens notables , (|ttise tint y' en 14^99 à Orléans, afin d'examiner si Ton devait rechercher la paix, ou continuer la guerre. Après de longs débats, les voix se réunirent poiv la paix. Jacques JÛvénal des Unins soutint , dans une des confércrnces , que le roi , n'étant qu'usufruitier de la couronne, ne pouvait aliéner la moindre partie du domaine.
En conséquence de l'assemblée tenue à Orléans , les états-généraux furent convoqués à Bourges. Les députée des provinces y attendirent inutilement le roi pendant six miois , et la plupart furent pillés par ceux qui devaient les escorter. Tant de négligence de la part du roi redoubla les clameurs. Les ducs d'Alen* con et de Bourbon , le comte de Vendôme , le bâtard d'Orléans , Chanmont , La Tremouille , Pryé , Jean Le Sanglier et Boucicaut, les uns par un véritable zèle pour l'Etat, les autres faisant servir l'intérêt public de prétexte à leurs intérêts personnels , se liguèrent pour obliger le roi à se défaire des principaux de son conseil , et séduisirent le dauphin pour fortifier leur parti.
Louis, naturellement présomptueux, et enivré par des éloges d'autant plus dangereux qu'il les méritait en partie v se crut en droit et capable de s'opposer à son père , et se retira à Niort.
£n i44^ 9 ^^ retraite du dauphin remplit la cour de divisions ; chacuA se détermina suivant ses espérances ou ses craintes ; la bonté naturelle du roi ne suffisait pas pour retenir ses sujets dans le devoir. Le caractère jiltier du dauphin, et la crainte de lui déplaire , lui faisaient , sinon des amis , du moins des partisans. Le bâtard de Bourbon et Antoine de Chabannes se joignirent aux rebelles. Les horreurs qui s'étaient commises à Prague par les Hussites , firent craindre de pareilles suites de la guerre civile qu'on voyait s'allumer en France , et la firent nommer la Pre^ guérie»
Charles ressentit plus en père qu'en roi la désobéissance du dsiupbin; il envoya le connétable et Raoul de Gaucour, gouverneur du dauphiné, sonuner les princes de lui rendre son fils. Le rebelles , devenus plus insolens par la bonté du roi, qu'ils regardèrent comme une faiblesse, auraient violé le droit des gens en la personne de ces députés , si le comte de Dunois ne les en eût détournés. Le roi, jugeant qu'il ne pouvait les ramener par la douceur, résolut de les châtier, et s'avança jusqu'à Poitiers, n apprît qu'un nommé Jaquet les avait introduits dans le château de St.-Maixant ; .que l'abbé et les religieux s'étaient retranchés dans Fabbaye , et qu'avec le secours de quelques habitans , ils
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défendaient encore la porte de la Croix. H marcha aussit&t ji leur secours. A son approche , le duc d'Alençon s^enfuit à Niort , et le roi entra dans St.*Maixant , sans trouver de résistance. Il récompensa les religieux en accordant k l'abhaye les plus grands privilèges. Les habitans qui lui étaient restés fidèles , éprouvèrent aussi ses bontés; mais il fit pendre ou noyer les rebelles qui tombèrent entre ses mains (i). Jaquet ayant été pris quelque temps après à Niort, y fut écartelé.
Le comteMe Danois fut le premier À rentrer dans son devoir, et son exemple ramena plusieurs rebelles à l'obéissance y de sorte qne le dauphin , voyant son parti s'affaiblir , fut obligé ^e s'enfuir en Bourbonnais avec le duc d'Alençon et Chabannes. Le roi poursuivant les rebelles avec huit cents lances (?.) et deux mille hommes de trait , fit savoir au conseil delphinal la rébellion de son fils , avec défense de le recevoir. Cette déclaration fit que le dauphiné ne prit aucune part à la révolte.
Le roi fit assiéger Chambon et Crevan. L'exemple de ces deux places qui furent prises d'assaut , intimida Aigueperse , Escurolle et plusieurs autres villes qui ouvrirent leurs portes. Les rebelles fuyaient toujours devant l'armée royale , et voulurent .passer en Bourgogne; mais le duc Philippe leur en défendit l'entrée. Les états d'Auvergne , assemblés à Germont, achevèrent de ruiner les espérances du dauphin , en se déclarant contre lui. Les ducs d'Alençon et de Bourbon commencèrent à parler d'accommodement; mais, après quelques conférences avec le comte d'Eu et les autres députés du roi, ils manquèrent à la parole qu'ils avaient donnée d'amener le dauphin. Le roi , n'écoutant plus que son indignation , passa l'Allier et parut devant Viçhi , qui se rendit d'abord ; Varenne et Saint-Art furent forcés ; Charlieu , Ferreux et Bouanne se soumirent.
La terreur et la défiance s'emparèrent alors des rebelles. Ije duc d'Alençon fit son accord , et se retira chez lui. Chacun craignit que les derniers qui resteraient dans le parti du dauphin ne servissent d'exemple , et ne fussent les victimes du ressentiment
(i) SuivaDt Piisage de ces temps-U, les peines capiules fuient ai4>itnîres« (a) Nos historiens, en parlant des compagnies d^ordonnance , qui devaient lenr ifublissement à Charles VII , se serrent indifieremment des termes de lances on d^hommes d^armes. Lance ëtait nn terme collectif qui comprenaii également Thomme dVmes combattant avec la lance, le contillier , le page , le Talet et les archers , tant à pied qu^à cheral. Une lance e'taiC souvent composée de dix caraliers , sans compter les gens de pied , de sorte qn^une compagnie de cent lances éuit alors un corps de plus de mille hommes. Louis XI réduisit , par une ordonnance de 1474 » chaque lance à sii^dievaux^ IHiomiiie dVmes, le page, le coutiUier, le valet et deax archeri niontét » qui tou» t'taicnt gealilshommes, ou censés tels.
du vÀ. Tous s'empressèrent d'implorer sa clémence. Le roi Tojant avec douleur que les Anglais profitaient de la guerre ci- TÎle pour assiéger Harfleur en Normandie , et Tartas en Gascogne , fît grâce aux rebelles , et s'avança à Cusset , oii le dauphin et le duc de Bourbon vinrent le trouver. Lorsqu'ils eurent passé les premières gardes , on leur dit que le roi les attendait; nais qu'il défendait à La Tremouille , à Chaumont et k Pryé , qui étaient avec eux , et qu'il regardait comme les premiers au- ' teurs de la rébellion , de paraître devant lui. Le dauphin étonné dit alors au duc de Bourbon : Beau compère , vous n'aviez le talent de dire comme la chose était faite , et que le roi neût point pardonné à ceux de mon hôtel. Il voulait même s'en re-> loamer ; mais le duc lui fit sentir qu'il n'était plus temps y et les trois autres se retirèrent.
Le dauphin et le duc, en approchant du roi, mirent trois fois le genou en terre , et lui demandèrent pardon. Le roi dit à soo £Js : Louis ^ vous êtes le bienvenu; vous avez beaucoup de^ meure, allez vous reposer y on parlera demain à vous ; puis , s'adressant au duc de Bourbon , il lui reprocfta d'avoir trahi son devoir en cinq occasions différentes qu'il lui spécifia , et finit par l'assurer qu'il ne devait plus attendre de grâce , s'il manquait jamais à la fidélité qu'il lui devait.
La facilité avec laquelle le dauphin obtint son pardon , lui inspira plus de présomption* que de reconnaissance : il prit la bonté de son père pour une faiblesse. Il s'était d'abord trouvé trop heureux de rentrer en grâce ; il s'imagina qu'il était de son honneur d'obtenir celle de ses complices , qu'il appelait ses partisans; il la demanda avec confiance, et, sur le refus que le roi fit de la lui accorder, il crut l'intimider, en lui disant : Il faudra donc ^ monseigneur, que je m'en retourne; car je leur ai promis. Le roi , lui marquant plus de mé|^ris que de colère, répliqua froidement : Allez'^ous^en , Louis, si vousvoulez; les portes vous sont ouvertes, et , si elles ne sont as^ sez larges, je ferai abattre vingt toises de la muraille pour vous laisser passer- Je trouve fort étrange que vous ayez e/igagé votre parole sans avoir la mienne ; mais il n'importe : la maison de France n'est pas si dépourvue de princes , quelle n'en ait qui auront plus d^aff'ection que vous à maintenir sa granrdeuret son honneur.
Le dauphin, humilié de cette réponse, eut' recours à la soumission; et le roi en fut si touché, qu'il fit publier à son de trompe (24 juillet ), que le dauphin et le duc de Bourbon, ayant obtenu leur pardon par leur humilité et obéissance , il accordait une amnistie générale.
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Cependant le roi , pour ne pas laisser le dauphin exposé aux mauvais conseils qu'on pouvait lui donner , changea tous les officiers de sa maison , excepté son confesseur et son cuisinier; et pour faire voir que ces précautions mêmes étaient un effet de sa tendresse pour son fils , il lui céda le dauphiné , par un acte donné à Charlieu (28 juillet) , à condition que le sceau de cette pr«\'ince demeurerait entre les mains du chancelier de France , et que les anciens officiers seraient conservés. Le dauphin envoya aussitôt Rouault etGahriel de Bernes présenter les lettres de cession au conseil delphinal. Jean de Xaincoins reçut ordre de payer huit cents livres par mois an maître de la chambre aux deniers du dauphin, qui , en 1437 , après son mariage, n*avait que dix écus d'or par mois pour ses menus plaisirs. Il en avait eu viqgt Tannée suivante ; mais aussitôt que les lettres de cession furent enregistrées (i3 août), les états de la province lui accordèrent un don gratuit de huit mille florins.
Le dauphin ne songea plus qu'à remédier aux abus qui régnaient dans le Ds^uphiné , particulièrement au sujet des monnaies. Il fit frapper au coin delphinal des écus d'or au titre et du poids des monnaies de France , et ordonna que les espèces de la marque royale ou delphinale seraient reçues indifféremment en Dauphiné.
(144 '•) L'année suivante, il suivit le roi aux sièges de Greil et de Pon toise. Ce^te dernière place fut prise d'assant , et le dauphin y entra des premiers l'épée à la main. Chaque jour le roi remportait de nouveaux avantages ; mais les Anglais n'étaient pas les seuls ennemis de FËtat. L'impossibilité de maintenir la discipline parmi des soldats mal payés , faisait qu'on n'entendait parler que de vols et d'assassinats. Tous les jours on voyait paraître de nouveaux réglemens qui , restant toujours sans exécution y ne ^servaient qu'à prouver l'impunité , et enhardir au crime.
L'épuisement des finances fit que le dauphin , pour suivre le roi , emprunta de l'abbaye de Saint-Antoine de Vienne une croix d'or de deux marcs , ornée de quelques pierreries , qu'il mit en gage pour douEe cents écus. La ville de Tartas , qui ,
Sar un accord , devait se rendre à celui des rob de France ou 'Apgleterre, qui, à jour marqué, paraîtrait avec le plus de forces , reçut l'armée française , sans que les Anglais parussent pour s'y opposer.
(1442) De Tartas on marcha à Saint-Sever. Le dauphin , à la tête de la noblesse du Dauphiné , força les deux premières barrières , et fut secondé si vaillamment par une compagnie de Bretons , qu'il emporta la place. Le siège d^Acqs fut encore plus
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glorieux pour ce prince , qui entra dans le boulevart l'épée à la main. Mànnande se rendit a la première sommation , et la Réole fut prise d'âssaut. Ces succès , qui faisaient honneur au dauphin , furent peu utiles à la France ; à peine le roi était-il éloigné , que ces mêmes places furent reprises par les Anglais.
Pendant que le roi faisait la guerre en Languedoc et en Guyenne, Talbot se présenta avec quinze cents hommes aux portes de Dieppe ; mais n'ayant pas assez de troupes pour en. faire le siège , il fit élever un fort qu'il munit de vivres , d'artillene et de douze cents hommes de garnison. Le comte de Duinoîs se jeta dans la ville. Talbot jugeant qu'il serait difficile de l'emporter, tant qu'elle serait défendue par Dunois, se retira et laissa dans sa nouvelle forteresse Guillaume Poitou , Ripeley et le bâtard de Talbot avec cinq ou six cents Anglais. Le comte de I>unois partit aussi de Dieppe , y laissant environ cinq cents hommes. Charles, qui n'ignorait pas de quelle importance était cette place , et qui craignait que les Anglais ne fissent un effort pour s'en rendre maîtres, la fit pourvoir de toutes les munitions , et chargea le dauphin de la défendre.
(i443-) Le gouverneur Charles èen Marais et les officiers de la garnison , tels que Jaucourt , Briquetot , Longueval , Drouin , d'Ussel , étaient tons braves et expérimentés , et furent renforcés par Guillaume Coitivi , frère de l'amiral , et par Théodwal de Kermoisan , qui s'y jetèrent avec cent Bretons déterminés.
Le dauphin , après avoir assuré les frontières de Picardie et de PIsle-de-France , s'avança vers Dieppe à la télé de trois mille hommes, ayant avec lui le comte de Dunois, Louis de Luxembourg, le comte Saint-Pol , qui fut depuis connétable , les sires deGai|pourt, de Laval , de Châtillon et de Commerci. Théodwal ent ordre de marcher en avant avec trois cents hommes, et d'investir le fort des ennemis. Le dauphin le suivit de près , et com^ manda six cents hommes pour soutenir le premier détachement. JL.0S Anglais firent plusieurs sorties, et furent toujours repoussés. JLonîs, marchant à "pied à la tête des troupes jusqu'à la portée du trait , demenra campé deux fours pour faire faire trois ponts qa^il fit jeter sur le fossé , et attaqua le fort de tous côtés. Les Anglais firent la plus vigoureuse défense ; quatre cents Français restèrent sur la place , et les autres commençaient à perdre courage , lorsque le dauphin , irrité par la résistance, et les animant par son exemple , lés ramena à la charge. Le combat fut san* glant; mais la victoire ne fut pas long-temps douteuse. Les Français entrèrent de toutes parts dans le fort , et firent main basse sur tont ce qui se présenta. Poitou , Ripeley, le bâtard de Talbot et les principaux officiers*périrent les armes à la main ; le reste
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fuf fait prisonnier. Les Français qui s'y trouvèrent furent )>endu8, et le fort fut rasé. Le dauphin fit chevaliers le comte de Saint-Pol , Hector d'Estouteville , Charles et Regnault Flavy, frères y et Jean de Consegues ; et pour récompenser à proportion des services et des besoins , il fit distribuer de Vargent à de pauvres gentilshommes qui avaient été blessés y et à des paysans qui avaient servi aux travaux.
Louis, après avoir pourvu à la sdreté de Dieppe, visita les frontières de Picardie , et doniia tous ses soins pour faire payer les troupes. Il sentait qu'il était également injuste et impossible d'y maintenir. la discipline, si l'on ne les faisait subsister. A peine eut-il rétabli quelque tranquillité dans la Champagne , la Brie et TIsle-de-France , qp'il s'avança A'ers le Rouergue, pour réprimer les violences du comte .d'Armagnac.
Philippe Raimond II, comte de Comminges, n'avait laissé qu'une filte, nommée Marguerite, pour héritière de tous ses biens. Elle fut mariée trois fois. Les enfans qu'elle eut de ses deux premiers maris moururent en bas âge; elle épousa ensuite Mathieu de Foix, oncle et tuteur de Gaston. La division s'étant mise entre elle et son troisième mari, il Tenferma et la tint quinze ou seize ans prisonnière. Jean lY , comte d'Armagnac ^ qui était neveu de Marguerite , déclara la guerre à Mathieu de Foix. Comme le comté de Comminges , par la substitution qui en avait été faite, était réversible à la couronne, au cas que Marguerite décédât sans enfans, qu'elle n'en avait point, et qu'elle était âgée de quatre-vingts ans , le roi voulut prendre connaissance des contestations qui s'étaient élevées entre Mathieu de Foix et le comte d'Armagnac. Après avoir entendu les parties , il mit en liberté Marguerite , qui mourut la même année. Le comte d'Armagnac', comme héritier et donataire, s'empara du comté de Comminges, malgré l'opposition du parlement de Toulouse , et contre les ordres du roi.
La témérité du comte d'Armagnac venait de l'espérance qu'il avait de tirer des secours de Henri YI, roi d'Angleterre , à qui il offrait une de ses fijles en mariage , avec une dot considérable. Le roi , qui n'avait déjà que trop d'ennemis , sans compromettre encore son autorité contre un de ses sujets , chercha à le ramener à son devoir par la douceur. Le comte d* Armagnac n'en devint que plus insolent. Il avait environ six cents lances ; il en mit une partie dans le Rouergiie , sous le commandement de Salazar, capitaine espagnol , qui avait quitté le service du roi , et partagea le reste entre le bâtard de Lescun et lui.
Le dauphin , ayant reçu ordre de châtier le comte d'Armagnac, arriva aux portes de Rodés, avant qu'on sût qu'il était parti.
Armagnac , trop insolent pour être vraiment brave , voulut prendre la fuite. La plupart de ceux qui l'entouraient , n'étaient que des hommes comme lui , sans foi et sans courage. Maurigon de Valieck et Jean Boisset le trahirent , et livrèrent Entraigues et Rodes. Le dauphin marcha tout de suite contre le comte d'Armagnac, le surprit dans l'île Jourdain, l'arrêta avec son second Hh et ses deux filles , et les fit passer publiquement au travers de Toulouse , pour être conduits à La van r , d'où ils furent transférés à Carcassonne. Le comte de Lomagne , fils aîné du comte, se sauva en Navarre. Tout fléchit devant le dauphin ; Saïasar implora sa clémence, les autres prirent la fuite. Lescun fiit le seul qui , ayant pris un mauvais parti, s'y comporta en brave homme , et ne fit son accord, que parce qu'il comprit que son attachement était désormais inutile au comte d'Armagnac , qui même n'en était pas digne. Le bâtard de Lescun portait indifféremment ce nom ou celui d'Armagnac : son përe se nommait Amonlt de Lescun , et sa mëre Anne d'Armagnac. Il fut légitimé en i463 , prit le nom de comte de Comminges , et eut beaucoup de part à la faveur de Louis XL
Le dauphin revint à la cour , laissant à Yalpergue , sénéchal de Toulouse , le commandement des troupes ; mais celui-ci n'ayant ni le crédit, ni la fermeté du dauphin , elles se débandèrent , pillèrent les provinces , et passèrent jusqu'en Bourgogne. Beaumont, maréchal de Bourgogne, à la tête de la noblesse et des milices du pays , tomba sur ces brigands , et les défît. Le comte de Dammartin rassembla quelques troupes , fentra en Bourgogne , ravagea nne grande étendue de pays , et tira ponr sa part dix mille écus des terres du maréchal.
(i444*) ^ ^^^ ^^ Castille, les ducs d'Orléans , d'Aletiçon, de Bourbon et de Savoie demandèrent la grâce du comte d'Armagnac. Le roi la refusa long-temps ; mais enfin , vaincu par les sollicitations , il mit le comte en liberté , à des conditions dont les principales étaient , que le roi retiendrait le comté de Comminges, la ville de Leictoure, les quatre châtellenies de Rouergue avec tous les droits royaux , et que le comte t'énoncerait à l'alliance qu'il projetait de faire avec Henri YI , roi d'Angleterre. Henri avait lui-même cessé d'y penser , dès qu'il avait vu les mauvais snccès du comte d'Armagnac. Il envoya le comte de Saffoick demander de sa part Marguente d'Anjou, fille de René, roi de Naples et de Sicile. La proposition que faisait le roi d'Angleterre d'épouser une princesse du sang de Prance , fut reçue avec d'autant plus de joie , qu'elle donna lieu à une trêve entre les deux couronnes.
Charles VU résolut d'en profier pour soulager les peuples dé
l'entretien de ses troupes , en les employant hors du royaome. Il en destina une partie à son beau-frëre Rêne d'Anjou , roi de Naples et de Sicile , comte de Provence et duc de Lorraine, qui était en guerre avec les habitans de Metz ; et Tautre à l'em- ' pereur Frédéric, et à Sigismond» duc d'Autriche, contre les Suisses.
René d'Anjou , second fits de Louis II , roi de Naples , et d'Yolande d'Aragon , naquit à Angers , en i4o8. Il épousa, en 1420 , Isabelle , fille et héritière de Charles I***. , duc de Lorraine. Après la mort de son beau-père , en i43o , il vqulut se mettre en possession de ses États. Antoine de Yaudemont, neveu de Charles , prétendit que la Lorraine , étant un fief masculin , lui appartenait. Le concile de Baie et l'empereur Sigismond y ayant été choisis pour arbitres , décidèrent en faveur de René ; mais le comte de Yaudemont refusa d'acquiescer à ce jugement, soutint ses prétentions par les armes , avec le secours de Philippele-Bon , duc de Bourgogne , et gagna la bataille de Bullegneville, en i43i . René y fut défait , pris , et conduit à Dijon , oii il demeura près de cinq ans prisonnier. Malgré la défaite de René , Isabelle , sa femme , ne laissa pas de se maintenir en possession de la plus grande partie de la Lorraine. Louis III, que Jeanne II, reine de Naples , avait adopté et fait couronner , étant mort en 1434 9 Jeanne institua son héritier René , frère de Louis, et mourut peu de temps après , en i435. René, devenu par ce testament roi de Naples et comte de Provence , indépendamment des autres droits de la maison d'Anjou sur ces mêmes Etats, sortit de prison moyennant une rançon considérable , et passa en Italie ; mais Alphonse Y , roi d'Aragon , lui disputa le royaume de Naples. René ne fut pas plus heureux contre Alphonse, qu'il ne l'avait été contre le comte de Yaudemont, et fut obligé d'abandonner Naples. Il soutint ses disgrâces avec fenneté , et trouva sa consolation dans les lettres et dans les arts. On vit un prince malheureux devenir un particulier estimable. Ayant eu clans la suite quelques difierens avec les habitans de Metz , au sujet des salines de Lorraine, il engagea Charles YII à prendre son parti. Ces deux princes s'avancèrent devant Mets, et le pressèrent si vivement , que les habitans furent contraints d'en venir à un accord par lequel ils remirent à René cent mille florins qu'il leur devait, et en payèrent au roî quatre-vingt mille pour les frais de la guerre. Epinal et Rualmenil se donnèrent à la France. Toul et Yerdun convinrent de lui payer un tribut pour reconnaître le droit de protection.
Dans le temps que le roi était devant Metz , le dauphin marchait contre les Suisses , qui , non contens d'avoir secoué Je Joug
delà maison d'Autnche, voulaient envahir les terres de cette maison , et détruire totalement la noblesse.
Les Suisses , appelés autrefois Helvétiens , étaient originaire» ment partagés en quatre cantons , connus sous les noms de 7Vgurini, Tugeni^ Ambrones et Urbigem, Ils tirent le nom qu'ils portent aujourd'hui du bourg de Schwitz , un des treize cantons. Leur pays est enfermé entre le Rhin , le lâc de Constance, la Francbe-Comté y le lac Léman ou de Genève , et le Valais.
Ces peuples furent assujétis par les Romains , du temps- de Jules-César, et unis à la Germanie sous l'empire d'Honorius. Ce pajs , après avoir essuyé plusieurs révolutions , fut divisé en différentes seigneuries dont la maison de Hapsbourg ou d'Autriche s'empara.
Si les Suisses eussent été traités avec modération par leurs souverains , ils n'auraient peut-être jamais songé à secouer le )oog; mais les princes de la maison d'Autriche, au lieu de ménager leurs nouveaux sujets , les traitèrent en esclaves. La liberté , qui se perd par l'anarchie, renaît ordinairement du sein de la servitude ; et les excès de la tyrannie sont les présages de sa destruction.
Les gouverneurs qu'on envoyait en Suisse y commettaient tontes sortes de vexations. La patience des peuples fut épuisée. Trois paysans des cantons d'Uri , de Schwitz et d'Underwald , conçurent le projet de rendre la liberté à leur patrie. Ils commencèrent par émouvoir les esprits , et une aventure qui arriva dans le même temps acheva de déterminer la révolution.
Gisler, gouverneur de ce pays pour l'empereur Albert, ayant voulu , par un caprice ridicule , éprouver jusqu'où l'on pouvait porter l'abus du pouvoir , fit mettre un bonnet au haut d'une pique dans la place publique d'Altorf , et ordonna que ceux qui passeraient devant , fissent une profonde révérence. Un nommé Guillaume Tell , ayant refusé de se soumettre à cette bassesse , Gisler le fit arrêter , et lui donna le choix de mourir ou d'abattre d'un coup de flèche une pomme de dessus la tête de son fils à une assez grande distance. Tell , comptant sur son adresse , cfioisit ce dernier parti, et enleva la pompie sans blesser son fils. Gisler remarquant que Tell avait encore une flèche , lui en demanda la raison. Si fanais eu le malheur, répondit Tell , de blesser mon fils de la première , je f^ aurais percé de la seconde, Gisler , plus irrité que touché de la vertu de ce généreux père , et n'osant, sans rougir, le faire mourir publiquement, le fit lier et embarquer avec lui sur le lac d'Uri , sans doute pour le ùiire périr secrètement. Lorsque la barque fut au milieu du lac, il s'éleva un si furieux orage , que les gens de Gisler lui direqt
qu^il était penla sans ressource , s'il ne faisait pas délier le prî* sonnier , qui était excellent matelot , et pouvait seul les sauver.
Les plus cruels sont les plus timides. Gisler fit délier Tell , et lui confia le gouvernail. Celui-ci tourna la proue vers une roche, sur laquelle il s'élança en se saisissant de son arc, et repoussa d*un coup de pied la barque assez avant dans le lac, pour avoir le temps de gagner les montagnes. Il s'y cacha dans un défilé par oii Gisler devait passer, et lorsqu'il fut à portée , il le perça d'un coup de fiëche. Il courut tout de suite à Schwitz , et donna l'alarme. Chacun courut aux armes. Les trois cantons de Schwitz , d'Cri et d'Underwald donnèrent le signal de la liberté , et jetèrent les fondemens de la république des Suisses. L'empereur Albert marcha contre eux ; mais il fut tué par son neveu dans une embuscade.
Les princes de la maison d'Autriche entreprirent vainement de remettre les Suisses sous leur obéissance. Les empereurs , qui n'étaient pas de cette maison , protégèrent ces peuples. Les ducs d'Autriche , croyant n'avoir que des rebelles à punir, trouvèrent des ennemis h combattre , des hommes vaillans, lassés et instruits par le malheur, pauvres, et qui, n'ayant rien à perdre, n'en étaient que plus redoutables.
L'exemple des trois cantons fut bientôt suivi par d'autres. Ce* pendant cette république a été deux siècles k se former telle que nous la voyons aujourd'hui. Dans le temps de Charles YII , les Suisses combattaient encore pour la liberté , et par là s'en rendaient dignes.
L'armée du dauphin , qui marchait contre eux , était composée de quatorze mille hommes Français et de huit mille Anglais, qui profitèrent de la trêve pour combattre sous les mêmes enseignes. Les Anglais avaient pour chef Mathieu God , du pays de Galles , appelé communément Matago.
Le marquis de Rothelin Hocheberg, gouverneur de la partie de la Suisse qui obéissait encore à la maison d'Autriche , envoya des ambassadeurs au-devant du dauphin , pour presser sa marche , et lui représenter que toute la noblesse était enfermée dans Zurich , et que cette ville était réduite à la dernière extrémité. JLie dauphin leur demanda , à diverses reprises , si l'on avait eu soin de pourvoir à la subsistance des troupes , sans quoi elles se débanderaient , et feraient de très-grands ravages : on lui promit tout ce qu'il demandait , et, sur celte parole , il marcha en avant. Il apprit , en arrivant auprès de Bâle , que les Suisses venaient à sa rencontre ; il détacha Jeaji de Beuil , comte de Sancerre , avec un corps de cavalerie pour aller les reconnaître et les combattre, s'il le jugeait à propos. De Beuil les trouva dans
la plaine ie Bottelen , marchant en bon ordre. Il les attaqua avec beaucoup de vigueur ; mais il fut reçu de même , et, quoiqu'il eût l'avantage du nombre et du lieu y il ne put jamais les rompre.
Les Suisses se retirèrent toujours en combattant jusqu'à un cimetière où ils se retranchèrent derrière des haies et de vieux murs , et commencèrent à faire un feu terrible. La cavalerie française mit pied à terre ; et , pendant qu'elle travaillait à se faire un passage, elle était exposée au feu continuel d'un ennemi qui tirait à coup sûr. La victoire fut long-temps incei^ taine , l'ardeur était égale de part et d'autre ; mais aussitôt que le mur fut renversé, les Français firent main-basse sur les Suisses , qui ne songèrent plus qu'à vendre chèrement leurs vies. On ne faisait point de quartier , et l'on n'en demandait point ; tous périrent sar la place , en donnant jusqu'au dernier soupir des marques de valeur. On rapporte qu'il s'en sauva quelques uns ; mais qu'en arrivant chez eux ils furent mis à mort par leurs compatriotes, qnî les jugèrent indignes de vivre, puisqu'ils S*,'^' n'avaient pas eu le courage de mourir les armes à la main. Ces ^peuples , que l'on regardait comme rebelles , parce qu'ils n'é- ^ tàient pas encore les plus forts , avaient pour principe de leur union , c^ue des hommes qui aspirent à la liberté n'ont à choisir que la victoire ou la mort. Avec de tels sentimens , il était aisé de jug€r qu'un jour cette généreuse nation serait libre. Les auteurs van'ent sur le nombre des morts, ils les font monter depuis quinze cents jusqu'à quatre mille. Les lettres du roi et du dauphin , aux princes de l'empire , marquent que trois mille Suisses ont été défaits* ^neas Sylvius Piccolomini , qui fut depuis pape sous le nom de Pie II , rapporte un peu différemment cette action ; mais il était alors à Nuremberg auprès de l'empereur , et n'a apparemment écrit que sur des relations vagues , puisqu'il n'est pas toujours d'accord avec lui-même.
Les Suisses , consternés de cette perte , levèrent le siège de Zurich et de Yoesperg ; ils demandèrent la paix au dauphin , et lui offrirent pour médiateurs le concile de Bâte et le duc de Savoie. Le dauphin accepta la médiation , et nomma Gabriel de Bernes, son maître d'hôtel, pour traiter avec les Suisses, qui , de leur coté , nommèrent des députés de chaque canton.
Comme le dauphin ni cette république n'avaient point d'intérêts directs à discuter , le traité fut bientôt conclu (21 octobre). Le principal article fut la neutralité de. la France entre les Suisses et la maison d'Autriche. Ce qui détermina le dauphin à (aire la paix , fut la mauvaise foi de Frédéric , qui devint ingrat aussitôt qu'il cessa de craindre. Bien loin qu'on fournit à la sub-
sistance de l'armëe , on lui refusa vivres , fourrages et logemens. Les troupes , pressées par la nécetsité , se débandèrent et pillèrent partout. Les Français devinrent par là odieux à ceux même dont ils venaient d'être les libérateurs. Ils désolaient en troupe le pays ; mais y sitôt qu'ils s'écartaient , ils étaient massacrés par les paysans , qui en tuèrent un nombre prodigieux.
(1445* ) Cependant, le roi et le dauphin se rendirent à Nancy après leur expédition , pour être présens au mariage de Mar* guérite d'Anjou , que SuSolck vint épouser ai| nom de Henri VI, ' roi d'Angleterre. Ce prince se détermina , comme aurait pn faire un particulier , c'est«-à-dire qu'il préféra Marguerite à tous les autres partis qu'on lui proposait , à cause de sa beauté , de son esprit et de son caractère. Après les fêtes qui accompagnèrent ce mariage , on reprit les affaires.
Charles VII demandait à l'empereur Frédéric qu'il remplit ses engagemens et le dédommageât des frais de la guerre contre les Suisses. Frédéric usait de tant de remises et d'artifices pour éluder les demandes du roi, que ce prince fut obligé de s'adresser à la diète qui se tenait à Bopart. Fenestrange et Bayers s'y rendirent en qualité d'ambassadeurs , y exposèrent les sujets de mécontentement du roi contre l'empereur , et se plaignirent aussi de la perfidie du marquis de Bade , qui , ayant demandé au dauphin de lui confier son artillerie , l'avait laissé enlever par des partis de Schelestat unis à des sujets même du marquis. Le roi ne put jamais obtenir de sati:>faclion. Frédéric allégua de mauvaises raisons de son manque de parole , et le marquis de Bade prétendit que ni lui , ni ses sujets n'avaient eu la moindre connaissance du tort qu'on avait fait aux Français.
Pendant que ces affaires se traitaient à la diète de Bopart, il se tenait h Reims une assemblée sur des matières qui intéressaient à la fois le roi , le duc de Bourgogne et la maison d'Anjon. Pour connaître quels étaient les intérêts respectifs de la France et de la maison de Bourgogne, il est nécessaire d'en rappeler l'origine.
Après le démembrement de l'ancien royaume de Bourgogne, le duché de ce nom^ ayant été réuni à la couronne , fut donné en apanage à Robert de France, troisième fils du roi Robert et de Constance de Provence. La première branche des ducs de Bourgogne de la maison de France s'étant éteinte par la mort de Philippe I**". dit de Rouvre , la Bourgogne fut encore réunie à la couronne en i36i , sous le roi Jean , qui en investit , en 1 363 ^ Philippe, son quatrième fils , surnommé le Hardi, en considération de ce qu'il avait toujours combattu à ses côtés à la bataille de Poitiers , qu'il y avait été blessé et fait prisonnier avec lui
Ce prince époasa, en 1369, Marguerite , comtesse de Flandre et d'Artois , Yeuve de Philippe I''. , son prédécesseur.
La puissance des premiers ducs , ni même des anciens rois de Bourgogne, n'avait jamais été au point où elle fut portée par Philippe-le-Hardi et par ses descendans. Les conquêtes et les alliances de ce^ princes rendirent leur maison une des plus puissantes de TËurope. Il j avait peu de souverains qui les égalassent en pouvoir , et tous leur étaient inférieurs en magnificence. On voit, par les Etats de la seconde maison de Bourgogne, qu'elle était digne des plus grands rois. Le nombre des officiers en était prodigieux , et toutes leurs fonctions étaient marquées et distin* guées par une étiquette régulière, dont les ducs furent apparem- y ment les inventeurs t du moins on ignore de qui ils l'avaient empruntée. Elle fut portée dans la maison d'Autriche par Marie, fille et héritière du dernier duc de Bourgogne , et passa ensuite , à la cour d'Espagne ; mais les princes qui l'adoptèrent , n'ayant pas la magnificence de la maison de Bourgogne , ne conservèrent que la sévérité de l'étiquette.
Les vassaux trop puissans ont toujours ét4 les plus dangereux ennemis de la monarchie : il faut qu'ils aient intérêt de la défendre , et qu'ils ne soient pas en état de la diviser. Les ducs de Bourgogne, non contens de posséder des Etats considérables , voulaient avoir part au gouvernement du royaume. Philippele-Hardi prétendit à la régence .pendant la minorité du roi Charles VI , son neveu. Il voulut ensuite se saisir du gouver*-' nement, lorsque Charles fut tombé en démence ; mais Louis , duc d'Orléans, frère du roi , s'opposa aux prétentions de Philippe. De Ik naquit la haine qui subsista si long-temps entre les maisons d'Orléans et de Bourgogne , et dont les peuples furent les malheureuses victimes.
Jean-sans-Peur, fils de Philippe-le-Hardi , ayant succédé, en i4o4f uux Etats et à l'ambition de son père, deyint l'ennemi déclaré du duc d'Orléans, et finit par le faire assassiner; il osa même avouer publiquement ce crime , et trouva un prêtre mercenaire qui ne rougit point d'en faire l'apologie.
La plupart des princes se rangèrent du parti de la maison d'Orléans. Ceux de cette ligue se nommaient les Armagnacs, du nom du comte d'Armagnac , un de leurs chefs , et depuis connétable. Rien n'égalé les horreurs par lesquelles se signalèrent les Arm^gn^cs et les Bourguignons. Le détail n'en paraîtrait pas vraisemblable aujourd'hui , tant il est opposé au génie français , et révolte l'humanité. Ce n'étaient que meurtres , vols et incendies. Le bourreaa même était chef d'une troupe de brigands;
a8 HISTOIRE
et, comme le crime rend presque égaux ceux qu'il associe , il eul l'insolence de toucher la main du duc de Bourgogne.
Le dauphin Charles se mit à la tête des Armagnacs, uniquement parce qu'ils étaient ennemis des Bourguignons. Les gens de bien , qui gémissaient des malheurs de l'Etat , cherchèrent à réunir les denz partis. Le dauphin et le duc Jean-sans-Peur consentirent , en i4i9> àuneentrevue sur le pont de Monterean, et s*y rendirent suivis chacun de dix chevaliers ; mais le duc de Bourgogne ayant passé la barrière et mis un genou en terre pour saluer le dauphin , Tannegui du Châtel lui fendit la tête d'nn coup de hache , pour venger la mort du duc d'Orléans.
Cette action , qui paraissait devoir détruire le parti bourguignon y ne servit qu'à lui donner une nouvelle force avec plus de fureur, et une apparence de justice. Philippe-le-Bon , fîls de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière , fille d'Albert , comte de Hainaut , Hollande et Zélande, couvrant son ambition du ma.<qùe d'une piété filiale, signala sa haine contre la France, sous prétexte de venger la mort de son père. Tout se rangea dti parti bourguignon. On oublia les principes et les motifs de la guerre, on n'envisagea qu'un assassinat odieux. La modération apparente de Philippe fit illusion aux peuples , et ne le rendit que plus dangereux. Il se ligua avec les Anglais , et fut le principal auteur de leurs succès , et de nos malheurs. La situation de ia France fut si désespérée, que la gloire de la nation ne fut plus comptée pour rien ; on ne songea qu'aux moyens d'éviter une ruine totale : le duc Philippe , en se prêtant à un accord , acheva de prouver l'humiliation de Charles VU , par le traité honteux que ce prince fut obligé de signer. Ce fut celui d'Arras , conclu en 1435, à la sollicitation du concile et du pape.
Le duc de Bourgogne dit dans des lettres patentes qui précèdent les articles : «< Les ambassadeurs du roi nous ayant présenté M un écrit qui contenait : Ce sont lès offres que nous Charles de » Bourbon , et ambassadeurs du roi , faisons , pour et au nom » du roi, à monseigneur le duc de Bourgogne: i®. Que le roi » dira , ou , par ses gens notables suffisamment fondés , fera » dire àmondit seigneur le duc de Bourgogne, que la mort de w feu monseigneur le duc Jean , son père , fut uniquement et » mauvaisement faite par ceux qui perpétrèrent ledit cas , et par » mauvais conseil , et lui en a toujours déplu , et à présent déplaît » de tout son cœur; et que , s'il eût su ledit cas , et eût eu tel » âge et entendement qu'il a de présent, il y eût obvié à son » pouvoir ; mais il était bien jeune , et avait poui* lors petite » connaissance, et ne fut point si avisé que d'y pourvoir; et
» priera à mondit seigneur de Bourgogne que toute haine et » rancune qu'il peut avoir à Tenconlre de lui et à cause de ce , » il 6te de son cœtir 9 et qu'entre eux ait bonne paix et amour , » et se fera de ce expresse mention es lettres qui seront faites de » l'accord et traité d'eux. »
Ensuite sont les articles du traité. « Premièrement le roi » demandera pardon audit duc , en affirmant par lui être inno- » cent du meurtre commis en la personne du duc deBourgogne, » son përe ; et que , s'il eût su tel cas être avenu , il l'eût em- » péché envers et contre tous.
» Item, Le roi fera chercher par tout son royaume les com- » plices de ce meurtre , et les fera prendre et punir corporellement » comme au cas appartient.
» Item, Le roi fera fondation à Montereau , 011 le délit a été » fait , d'une chapelle , en laquelle sera célébrée , tous les jours » à perpétuité , une basse messe de Requiem pour le repos de » l'âme dudit duc.
»' Item. Le roi édifiera auprès de ladite ville un prieuré de
» douze religieux chartreux pour prier Dieu pour l'âme du duc.
» Item. Le roi sera tenu d'édifier sur le pont de ladite ville de
» Montereau une croix somptueusement faite , pour mémoire
» du déplaisir qu'il a dudit meurtre. »
Par les autres articles , le roi était obligé de céder au duc de Bourgogne toutes les villes sur la rivière de Somme , comme Amiens 9 Abbeville, Saint-Quentin, Péronne et autres; ce qui emportait toute la Picardie.
Le duc de Bourgogne conclut en ces termes : « Nous , par la » révérence de Dieu , mus par la pitié que nous avons pour le » pauvre penple de ce royaume , et par les prières , regrets et » soumissions à nous faites par lesdits cardinaux et ambassadeurs » de notre saint père le pape et du saint concile de Bàle, qui » nous ont remontré qu'ainsi le devions faire selon Dieu , avqns » fait bonne et loyale paix et réunion avec mondit seigneur le M roi, moyennant les offres dessus écrites, qui de la part de K mondit seigneur et ses successeurs , nous doivent être faites et » acomplies. » /
Quelque dures que fussent les conditions du traité , le roi s'y soumit , pour procurer la paix à ses sujets : sacrifice d'autant
S lus grand, que le traité n'était injurieux qu'à lui seul, que ans une monarchie , la gloire et la honte des événemens regardent particulièrement le prince , et que les sujets sont presque bornés au bonheur ou au malheur qui en résultent. Malgré toutes les précautions qu'on avait prises pour assurer la paix, elle était souvent sur le point d'être violée , soit par la jalousie qui était
3o HISTOIRE
entre les princes , soit par des hostilités. Le maréchal de Calant, Saint-Simon y et les autres officiers à qui le dauphin avait laissa le commandement de ses troupes , traversèrent la Bourgogne et la Franche-Comté , et j firent beaucoup de dégât. C'était un des griefs sur lesquels l'assemblée qui se tenait à Reims entre les plénipotentiaires du roi et ceux du duc de Bourgogne , devait prononcer. Il s'agissait encore de ce qui restait de la rançon du roi René , et de terminer les anciennes querelles qui étaient entre la maison d'Anjou et celle de Bourgogne.
Quoique les plaintes du duc fussent raisonnables , on ne paraissait pas fort disposé à lui rendre justice. René conservait un vif ressentiment de la prison ou il avait été retenu par le duc de Bourgogne. Le dauphin désirait ardemment de se venger de la défaite de ses troupes , qui avaient été battues par le maréchal de Bourgogne. Ces deux princes animaient le roi , qui ne cherchait que l'occasion d'humilier un vassal trop puissant; la guerre allait infailliblement se rallumer ; mais la duchesse de Bour* gogne , qui avait eu beaucoup de part à la paix d'Arras, se fit un point d'honneur de la maintenir. Elle se rendit à Châlonssur-Marne avec une suite brillante. Le roi et le dauphin s'y trouvèrent. Jamais la cour n'avait été si magnifique et si galante. L'habileté de la duchesse, et peut-être les plaisirs , qui influent souvent dans les plus grandes affaires , rapprochèrent les esprits. On convint que René céderait , pour le reste de sa rançon , an duc de Bourgogne le Val de Cassel , et que le duc donnerait en échange à Réné,^ Neuchâtel , Gondrecourt et Clermonten Argonne. On termina tous les autres difierens qui étaient entre la France et la Bourgogne , et la paix fut confirmée. Les fêtes qui la préparèrent et qui la suivirent , furent terminées par le plus triste événement. Ce fut la mort de la dauphine Marguerite d'Ecosse.
Cette princesse réunissait en sa personne la délicatesse et la justesse de l'esprit, la noblesse des sentimens, la douceur du caractère; et ces, rares qualités , qui la faisaient admirer, étaient encore relevées par les grâces de la figure qui les rendent aimables. C'était lui faire sa cour que de pratiquer la vertu : on était sûr de s'attirer ses bontés en les méritant : souvent il suffisait d'en avoir besoin. Ayant appris qu'un chevalier, qui s'était distingué dan^ un tournoi, manquait des secours de la fortune , toujours nécessaires au mérite, elle lui envoya trois cents écus , somme considérable dans ces temps-là , et pour une princesse qui manquait souvent du nécessaire. Elle aimait passionnément les lettres. Ayant trouvé un jour Alain Chartier endormi , elle lui donna un baiser ; et , sur Tétonnement qu'elle remarqua'dans
DE LOUIS XL 3i
ceux qui la suivaient , elle dit quV//e ne baisaît pas la personne, mais la bouche dont étaient sortis tant de beaux discours. Les ?ertus et le rang de cette princesse ne la sauvèrent pas de la calomnie.
La cour étant à Nancy, Jametz du Tîllay, bailli de Ver* mandois , alla un soir chez la daupliine. Elle avait avec elle le sire de Mainville et une autre. personne qui était un peu éloignée. La chambre n'était éclairée que par un grand feu. Du Tillay dit qu'il était honteux qu'on laissât ainsi madame la dauphine : ce discours fut relevé , et malignement interprété , quoique du Tillay s'excusât dans la suite , en disant qu'il n'avait voulu blâmer que la négligence des officiers de la princesse , qui n'éclairaient pas son appartement. Cependant, comme il avait fort peu d'esprit, qu'il était grand parleur et indiscret, genre d'hommes à craindre, même pour leurs amis, il tint plusieurs propos offensans pour les femmes qui étaient auprès de la dauphine , et particu fièrement sur les demoiselles de Salignac, Pregente et Fillotte. Il avait commencé par l'indiscrétion , il continua par la perfidie : on prétend qu'il fit écrire au roi des lettres anonymes, pleines de caloipnies. Le roi fit voir par son silence qu'il les méprisait, et voulut en dérober la connaissance à la dauphine. Elle fut long*temps la matière des discours sans Je savoir ; mais enfin ils parvinrent jusqu'à elle , elle en ressentit la douleur la plus amère; cependant, au lieu de chercher à se venger, elle gémissait en secret , et cherchait sa consolation dans la religion. Un jour qu'il faisait fort chaud , étant partie à pied du château de Sarry , près Châlons , pour aller à Notre-Dame de l'Epine, elle fut attaquée d'une pleurésie ; et le chagrin qui la dévorait , se joignant à la maladie , elle mourut en peu de jours (16 août). Elle protesta toujours de son innocence contre les calomnies de cet honnête homme. C'est ainsi qu'elle appelait du Tillay.
Le confesseur de cette malheureuse princesse eut beaucoup de peine à obtenir qu'elle pardonnât à son calomniateur , et ses dernières paroles furent : Fy de la vie ! qu'on ne m'en parle plus. Elle fut enterrée dans l'église cathédrale de Châlons, et trentequatre ans après , Louis XI la fit transférer à Tours , oii elle fut inhumée dans une chapelle qu'elle avait fondée.
Cette princesse fut généralement regrettée. Les clameurs étaient si grandes contre du Tillay, que le roi fut obligé de commettre par lettres patentes (1) Tudert, maître des requêtes , et Thiboust, conseiller au parlement, afin d'informer contre lui. La reine même souffrit qu'on l'interrogeât. La différence de fon interrogatoire d'avec celui des autres témoins , consiste en (i) Du 37 mai i44^.
3a HISTOIRE
ce qu'elle ne prêta point de serment , et fut interrogée par le chancelier Ju vénal des Ursins, assisté de Guillaume G>usiQot , maître des requêtes. Nous avons encore sa déposition , et les autres informations qui chargent du Tillay , sinon de calomnie^ du moins de beaucoup d'indiscrétion. Regnault du Dresnay , Louis de Laval et plusieurs autres , trouvant ces procédures injurieuses à la mémoire de la dauphine, voulaient la venger par un duel. Charles VII ne voulut pas le permettre , et éloigna de la cour tous ceux dont il connaissait la trop grande vivacité sur cette affaire, qui fut étouffée.
A peine avait-on rendu les derniers devoirs à la danphine , que ses sœurs arrivèrent en France. Ces princesses apprirent en même temps la mort de leur mère , qu'elles venaient de quitter en Ecosse ; elles passèrent , suivant l'usage de ces temps-là , les trois premiers mois de leur deuil sans sortir de leur chambre; le roi n'oublia rien pour les consoler ; il eut dessein d'en faire épouser une au dauphin, et iît solliciter les dispenses. Le cardinal Torquemada , ou de Turre-Cremata , dit qu'elles furent refusées ; le bref que le pape Eugène IV écrivit (26 novembre), au dauphin , n'explique point de quoi il s'agissait.
(i446*) Léonor, l'aînée des priucesses d^Ecosse, épousa quelque temps après Sigismond , duc d'Autriche ; l'autre repassa en Ecosse , et fut mariée à un seigneur du pays.
Louis , toujours occupé d'affaires , songea à terminer celles qui subsistaient depuis long -temps entre les dauphins et les princes de Savoie. Lorsque le Dauphine fut uni à la France , en 1849 (')>
(i) Humbert II , dauphin de Viennois , jouant avec son fils unique , encore enfant, à une fenêtre de bon palais de Grenoble , qui donnait sur Pl&ère , eut le malheur de le laisser tomber dans ce fleuve. Se voyant alors sans enfans , il résolut d^adopter un successeur , et choisit , par acte passe' à Vincennes, en i343, Philippe, duc d^Orléans , fils puînë du roi Philippe de Valois. L'anncfe suivante, il changea le principal article du traite, c*est-àdire, qu^au lieu de Philippe, duc d'Orlcans, qui, par le traite de iS43, euit appelé' à la succession du Dauphiqé , et à son défaut, Jean, duc de Normandie, son frère alnë , on mit, dans celui de i344 » le duc Jean, k la place et aux droits de Philippe, qui en fut totalement eiclu. On lui donna, en re'compense de la renonciation qu^il fit à la succession du Dauphine , le ccmiie' de Beaumont-le-Roger , les terres que Robert d^ Artois tenait ei^ Normandie, et le vicomte de Breteuil. L^exc'cution de ce traite restait incertaine, par cette clause que le dauphin y avait mise : Supposé que le comte dauphin mourût sans hoirs mdles ou femelles nés en légitime mariage. Or le dauphin avait alors environ trente ans, et Marie des Baux, sa femme, était jeune. Ceue princesse étant morte en 1347» son mari, qui avait toujours conservé ses Etats, pensa à se remarier, et rechercha Jeanne de Bourbon, fille du duc Pierre de ce nom. Ce mariage n'ayant pas été conclu par les obstacles qui survinrent, Hombert voulut que son successeur, non-seulement portât la qualité de dau' phin , mais encore épousÂt Jeanne de Bourbon* Le duc de Normandie ^ alors
Amédee VI y comte de Savoie , surnomme le 0)mt€-Vert , dont les prédécesseurs avaient souvent inquiété los dauphins sur les limites de leurs terres , craignit d'avoir de pareilles contestations avec la France , et, dès l'année 1354) ^^ proposa au roi Jean de régler les limites du Dauphiné et de la Savoie. L'échange qui se fit alors , fut trë»-avantageuz pour le comte de Savoie , par Tin* fidélité d'Aimar de Poitiers , gouverneur du Dauphiné , qui fut chargé de cette affaire, et qui se laissa corrompre. Le comte de Savoie n'en fut pas plus exact à exécuter le traité ; il crut pouvoir abuser de l'état malheureux oii la France fut réduite après la bataille de Poitiers. Il y eut, en 1377, une autre transaction qui ne fut pas mieux exécutée. Le dauphin voulut enfin terminer toutes les contestations , et chargea Pierre de Brézé de traiter
marie à Bonne de Luxembourg , ne pouvait donc être dauphin : cVst pourquoi il oflrit de céder ses droits k Charles , son fils aïoé, depuis appelé Charles V, dit le Sage. { ^-^
Le dauphin était devenu dévot, et laissait diriger sa conscience par Jean .^ Bufl, général des chartreux, et ses ailaires temporelles par Henri de ViUars , archevêque de Lyon , qui était chef de &on conseil, et dans les intérêts du roi.
Le général des chartreux Tentretint dans la disposition où il était de renoncer an inonde, et l'afchevéque de Lyon le détermina h choisir pour son successeur Charles, petit-fils de Philippe de Valois, et fils aîné de Jean, duc de Normandie.
Le contrat de la donation que le dauphin Humbcrt II lui fit du Dauphiné, fut passé à Romans le 3o mars i34g. L^on n^y changea rien d^csseniiei de ce qui était dans le premier contrat de Tan i343, que la personne du donataire.
L'investiture des états du Dauphiné fut donnée au nouveau dauphin dans la ville de Lyon, le 16 juillet i349, en présence de Jean, son père , duc de Normandie. Humbcrt lui ceignit iVpée delphinale , et lui mit dans les mains le sceptre et la bannière de saint Georges : après quoi , il se dévêtit lui-même des marques de son ancienne dignité, pour prendre Thabit de jacobin.
Le pape Clément VI avait parfaitement secondé les intérêts de Philippe de Valois , qui, malgré les traités faits avecHumbert, avait sujet d^appPéhender l'incodslance naturelle de ce prince. Cest pourquoi , afin de ^e mettre pour tonîours bors dVtat de changer ce qu'il avait fait, le roi Jean , qui venait de succéder k Philipi>e de Valois, engagea le pape à Ini conférer les dignités ecclésiastiques. Clément, sous prétexte : d^honorer davantage le daaphin Humbcrt, en faisant pour lui une chose extraordinaire , lui doima en un seu| iour te soadiaoonat, le diaconat et la prêtrise : c'était le jour de Noël de Tan i35o et dans le même temps il le fit patriarche d'Alexandrie, et lui accorda l'administration de l'archevêché de Keinis. C'est ce que nous apprend un autenr contemporain. Dictus vero papa ipsum {Imbertum) flemiim instante et procurante Johanne^ ^^S^ Franciœ,, . . Jecit patriarcham Alexanârlntim et eccfesiam Remensem sibi perpétua commendauit , et causa ipsum maeis honnrandi , ne forte a prœmissis in posterum posset resifire, in proprid nocte Natalis Domini ipsum ad omnes sacros or^ines uno contextu
ordinauit.
Charles V est donc le premier de nos rois qni ait porté le titre de dauphin , et ce titre a toojours été celui de leurs fils aines , quoique cela ne fût point
avec Loaîs I*'. alors duc de Savoie (i). Ce prince ofiFrit de se désister de toutes* prétentions sur les comtés de Valentinois et de Diois , et de payer quarante mille écus , à condition que le dauphin lui remettrait l'hommage de Fonctgni et de quelques autres places cédées par les échanges de i354 et 1377. Brézé , que le duc de Savoie avait gagné en lui donnant le comté de Ma^ulevrier, persuada au daniphin, dont il avait la confiance , d'accepter les propositions du duc ; ainsi le traité fut ratifié à Chinon par le roi et par le dauphin. Raoul de Gaucourt fut nomn^é pour prendre possession des places que le duc devait remettre , et Dammartîn fut chargé d'aller en Savoie recevoir le paiement des quarante mille écus.
Tandis que le dauphin employait tous ses soins pour prévenir
stipule par les Sittérens traitas de la cession du Dauphinë , et que même ce titre diit d'abord être pour le second fils de Valois. Cependant Marcel dit qiiHl fut arrête', du propre mouvement du roi, que le Daophiné serait réuni à la couronne , et que le fils aîné de France porterait aeul le titre de dauphin. L'expression réuni k la couronne , n'est pas tout-à-fait exacte ^ car le Daupliiné n'est pas incorpore au royaume , dont il forme en quelque manière un Etat séparé; c'est pour cela que le roi , dans toutes les lettres qni regaitlent cette province , prend le titre de daupbin de Viennois; aussi Humbcrt, dans le contrat passé arec Philippe de Valois on i343, avait mis cette condition , que les États qu''il donnait ne pourraient être réunis au royaume, ybrs tant comme V Empire y serait uni, parce que le Dauphiné avait toujours été de TEmpire ; que le roi n'en jouirait que lorsqu'il n'aurait point d'enfant mâle , et qu'aussitôt qu'il lui naîtrait un fils, ce fils en naissant deviendrait souvetain du Dauphiné, sans autre titre que celui de sa naissance.
Le nom de dauphin ne fut pas néanmoins tellement le titre des fils aînés du roi , qu'on ne }ui préférât quelquefois celui des autres provinces de France , t^l arrivait que ces princes en fussent revêtus. Charles V, qui avait toujours porté le nom de dauphin depuis iS^Q 1 ayant été créé duc de Normandie en i355, s'intitula toujours de ce dernier nom jusqu'à la mort de son père le roi Jean, en i^S^y et ne mettait le titre de dauphin qu'après celui de duc de Normandie. Froissard l'appelle toujours duc de Normandie , et le P. Matiène nous a donne une lettre du pape innocent VI , adressée ad Carolum, duecm JYormanniœ,
Charles VI étapt né , son père Charles V, disent les grandes chroniques de France , lui donna le Dauphiné pour être appelé monseigneur le dauphin.
Le dauphin Louis , fils de Cliarles VI , ayant été fait duc de Guyenne , i| fut toujours appelé de ce dernier nom. Juvénal des Ursins l'appelle monseigneur de Guyenne , et sa femme madame de Guyenne. Mais depuis Charles VU, qui, du vivant de son père, et, après la mort de ses frères aînés , avait toujours porté le titre de dauphin , tons les fils aînés de nos rois n'ont pas eu d'autre nom, et lorsqu'on leur donna celui de quelques autres provinces, ce nom alors ne fut mis qu'après celui de Dauphin. Ainsi Henri II , n'étant encore que dauphin, s'intitulait : Henri , JiU aîné du roi, das^^ phin de f^iennois , et duc de Bretagne.
(i) Louis 1*''. était fils d'Amédée VIII , qui porta le premier le titre de duc de Savoie.
les troubles dans le Dauphiné, il voyait impatiemment la cour divisëe par des cabales, et son père gouverné par ses ministres. Il faut plus d'habileté pour se conduire au milieu des tracasseries de la cour , que pour servir utilement TEtat ; mais le dauphin ne croyait pas devoir descendre à i|n manège de courtisan trop audessous de lui, et ne dissimulait pas son mécontentement. C'était un titre pour lui déplaire que d'avoir quelque part dans la faveur du roi. n traita les ministres avec mépris, et n'eut pas plus d'égards pour Agnes Sorel : Gaguin prétend même qu'il osa lui donner un soufHet, et que ce fut pour cette témérité qu'il fui obligé de quitter la cour , et de se retirer en Dauphiiié ; mais , sans ajouter foi trop légèrement à ce fait, il arriva une affaire d'un assez grand éclat pour avoir été l'unique cause de la retraite du dauphin. Ce prince, voulant s'opposer au minii^ère, forma un parti, dans lequel entrèrent principalement Jean de Daillon, Louis de Beuit et Louis de Laval , sire de Chatillon. Lorsque le comte de Dammartin fut de retour de Savoie, le dauphin lui Çt confidence de son projet; mais Dammartin , soit qu'il fût jaloux de ceux qui partageaient avec lui la faveur de ce prince, soit qu'il désapprouvât l'entreprise , découvrit tout au roi , et déclara que la cour étant à Razilli, le dauphin lui avait demandé plusieurs archers de la garde écossaise , et qu'avec les gentilsrhommes de sa maison et ceux qui lui étaient dévoués , il devait s'emparer du château et s'assurer de la personne du roi. La déposition de Dammartin jeta le roi dans de terribles alarmes. On arrêta Conighan, commandant delà garde écossaise et plusieurs archers de cette troupe. Les partisans du dauphin prirent la fuite^ on vinrent faire leur déposition pour obtenir leur grâce.
Le roi fit venir son fils et lui reprocha son ingratitude. Le dauphin nia les faits,. et donna un démenti à Dammartin. Celui* ci , outré de fureur , répondit qu'il savait le respect qu'il devait au fils de son' maître , mais qu'il était prêt de prouver ce qu'il avançait contre tel de la maison du dauphin qui oserait se présenter. Le roi , persuadé du crime de son fils , lui ordonna de se retirer en Dauphiné. On fit mourir plusieurs gardes écossais , et Conighan, leur capitaine , ne dut sa grâce qu'à la sollicitation du roi d'Ecosse. Quelques jours avant le départ du dauphin, la reine était accouchée ( ^8 décembre ) d'un fils qui fut Charles , duc de Berri , dont il sera souvent parlé dans la suite.
( i447* ) Aussitôt que Louis fut arrivé dans le Dauphiné , il convoqua les états à Bomans (4 février). Yves de Sepeaux^ chancelier du dauphin , demanda le don gratuit qui fut de quarante mille florins , et les états l'accordèrent avec cette clause , que c'était par pur et libéral don, et sans préjudice de leurs pri-
viléges et libertés. Le don gratuit fut bien augmenté dans la suite , et toujours avec la même clause qui , portant une image de liberté , console encore ceux qui l'ont perdue. Il y eut souvent des contestations à ce sujet. Le dauphin demandait d'abord plus qu'il n'avait dessein d'obtenir, afin qu'il parût se relâcher, lorsqu'on lui accordait ce qu'il prétendait réellement. Outre les revenus du Dauphiné, il jouissait encore de Château-Thierrj , du comté de Comminges , et des châtellenies de Rouergue , qui avaient été confisquées s ur le comte d'Armagnac.
Louis s'appliqua tout entier ^ régler ses Etats , il réduisit les bailliages, qui étaient en grand nombre, à deux , et à une sénéchaussée. Comme il aimait passionnément la chasse, il la défendit, aussi-bien que de couper aucun arbre dans les forets delphinales. Il se fit rendre compte de l'administrai ion des finances f et son gouvernement fut si sage, que, malgré la modicité de ses revenus et le peu de troupes qu'il avait , sa réputation le fit respecter de toute l'Europe. Les Suisses, le duc de Savoie , les princes d'Italie, les rois de Navarre , d'Aragon et d'Angleterre recherchèrent son alliance , et la république de Gènes voulut le choisir pour maître.
Il y a peu d'Etats qui aient éprouvé plus de révolutions que celui de Gênes. Celte ville était originairement une des principales de la Ligurie , et devint municipale des Romains. Après avoir été détruite par Magon, frère d'Annibal , et rebâtie, par Spurius Lucretius , elle resta sous la domination romaine jusqu'à l'invasion des Gotfas. Dans la suite , elle fut snccagée par Rotharis , roi des Lombards. Charlemagne l'ayant rebâtie , l'annexa à l'empire français, sous le gouvernement d'un comte particulier. Le premier, nommé Audemar, défit les Sarrasins et conquit l'île de Corse. Quelque temps après les Sarrasins prirent Gênes, passèrent la plus grande partie des habitans au fil de l'épée , ou les emmenèrent esclaves en Afrique. Ceux qui restèrent, se livrèrent au commerce , rétablirent la ville, et formèrent , vers l'an i loo , une république dont le gouvernement était entre les mains de quatre familles principales, qui faisaient deux factions. Les Spinola et les Doria d'une part , et de l'autre , les Fiesque et les Grimaldi déchiraient le sein de leur patrie, sous prétexte d'en défendre la liberté contre leurs concurrens. Cette malheureuse république , tour à tour soumise à des consuls ou à un podestà , éprouva pendant près de trois siècles tous les malheurs de l'anarchie et de la tyrannie, sous une forme de gouvernement libi*e. Le peuple, fatigué des dissensions et de l'avarice des nobles, choisit , en isSy , Guillaume Boccanegra pour gouverner l'Etat, sous le titre de capitan.
La noblesse se ressaisit bientôt du gouvernement , et comme ce fut vers ce temps-là que les factions des Guelfes et des Gibelins ' prirent naissance , elle «e partagea encore en deux partis. Les Orimaldi et les Fiesquese rangèrent du coté des Guelfes ; lesDoria et les Spinola devinrent aussitôt Gibelins, et l'ayant emporté sur leurs rivaux, ceux-ci les chassèrent et les obligèrent de se retirer à Naples. Les Guelfes ayant repris le dessus , transportèrent la souveraineté de Gènes à Robert , roi de Naples.
Tandis que les Génois se rendaient malheureux par des guerres civiles, ils se signalaient au dehors par des conquêtes. Ils eurent de longues et sanglantes guerres contre les Pisans et les Vénitiens. Les Pisans furent soumis , et la puissance de Venise aurait peut-être succombé sous celle de Gènes , si les divisions de celle-ci ne lui eussent fait perdre ses avantages.
Les Génois, las de changer de gouvernement, sans être ni plus libres ni plus heureux , cherchèrent des maUres étrangers. Après avoir passé sous la domination de Tempereur Henri VII , et de Kobert d'Anjou, roi de Naples, ils revinrent à leurs compatriotes. Simon Boccanegra , dont le nom était cher au peuple , fut élu duc ou doge de Gênes en iSSg. Il abattit le parti des Guelfes , et fit un règlement par lequel toutes les familles qui avaient exercé les charges de FEtat depuis l'origine de la république, étaient déclarées nobles. Par là le nouveau duc, en augmentant le nombre des nobles , en affaiblissait réellement le pouvoir , du moins celui des premières familles. Il fit plus ; par le même règlement , ceux qui n'avaient jamais exercé de charge , furent déclarés bourgeois , et ce fut à eux seuls que le gouvernement de la république fut dévolu , sous l'autorité du doge. Les familles qui entrèrent alors dans les charges devinrent considérables , et furent l'origine de la distinction d'anciens et de nouveaux nobles. Les Grimaldi, les Fiesque , les Doria et les Spinola , qui étaient tour à tour les tyrans de la république , se virent contraints d'obéir ; mais ce qu'ils n'osaient entreprendre ouvertement, ils l'exécutèrent par adresse : ils semèrent la jalousie entre les Fregose et les Adome qui partageaient alors l'autorité, et firent déposer Boccanegra , cinq ans après son élection.
On ne vit plus qu'une fune^île alternative de l'aristocratie et de la démocratie. Les Génois , toujours divisés et toujours malheureux , ne savaient ni obéir, ni soutenir la liberté. Quand ils ne pouvaient s'accorder entre eux , ils déféraient la souveraineté • à diiFérens princes. Ils se donnèrent au duc de Milan , ensuite à Charles VI, en 1 89$. Après avoir massacré les Français, en 1409» ils choisirent pour maître le marquisdeMontferrat. Quatre ans après, il lepassèreiït aux Visconti , pour revenir encore aux Français ,
en 1458. A peine la république reprenait-elle sa liberté, que Tambition dés nobles et Tînconstance du peuple la replongeaient dans de nouveaux troubles , dont elle ne sortait que pour subir une domination étrangère. Le gouvernement n'a pas été plus tranquille dans la suite. On remarque que, depuis i494în^u'en i528, la ville de Gènes a été gouvernée de plus de douze manières différentes : par des comtes, des consuls , des podestà , des capitaines, des recteurs, des abbés du peuple , des réformateurs , des ducs nobles et populaires. En 152^ , sous le règne de François I*'. , André Doria fut assez heureux pour rendre la liberté à sa patrie, et se rendit encore plus illustre en refusant la souveraineté. Il fit ùnî nouveau règlement qui fixa les anciennes familles nobles à vingt-huit , auxquelles on en a ajouté dans la suite vingt-quatre autres, qui font (a seconde classe de la noblesse. Aujourd'hui le gouvernement de fcênes est entièrement aristocratique ; le doge, en qui la souveraineté paraît résider , change tous les deux ans ,et ne fait que prêter son nom aux décrets du grand conseil.
C'était dans le plus fort des cabales des Frégose et dés Adorne , que les Génois jetèrent les yeux sur lé dauphin. Mais^ dans le temps que Charles YII prenait lès mesures nécessaires pour profiter de leurs offres , Jean Frégose trouva le moyen de se faire élire doge , et fit dire alors aux Français , que , s'étant rendu seul miaître de Gênes, il était résolu de conserver sa conquête. Le toi ne suivit pas fort vivement cette affaire , parce que c'était le daupliin que les Génois demand^aient pour maître , et que le conseil représenta qu'il était moins dangereux de perdre Gênes et toute l'Italie , que de rendre ce prince trop puissant. Onze ans après , en i458 , Gênes se donna à Ch'arles YII , qui en confia le gouvernement à Jean , duc de Calabre.
Le pape Eugène IV mourut sur ces entrefaites. Nicolas V , qui lui succéda , pria le roi et le dauphin d'employer leurs soins pour étouffer le schisme qui déchirait l'église. Le concile de Bâle, ayant déposé Eugène en 1439, avait élu Amédée YIII , duc de Savoie. Ce prince , après avoir cédé ses Etats à son fils , s'était retiré auprès de Genève , dans le château de Ripaille , oii il menait avec quelques courtisans la vie la plus voluptueuse ; cependant comme sa retraite avait fait beaucoup d'éclat, et que ses plaisirs étaient ignorés , le concile l'éleva au pontificat , sous le nom de Félix V. Après la mort d'Eugène , le parti opposé à Félix V ayant élu Nicolas V » le roi , qui désirait donner la paix à l'église , envoya Jean Juvénal des Ursins , archevêque de Keims, et le maréchal de La Fayette, en qualité d'ambassadeurs, pour travailler à un accommodement entre Félix et Nicolas. Lé dauphin donna la même commission , avec le même titre > à
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rarchevéque d'Embrun, et au seigneur de Malicorne. ^1^^ bien des négociations Je la part des deux partis , Félix se démit du pontificat j et reconnut pour pape Nicolas , qui nomma Félix doyen du sacré collège, et légat perpétuel en Savoie , eu Piémont, et dans une partie de TAllediagne. Les pères du concile de Bâle acquiescèrent à l'accommodement, rendirent obéissance à Nicolas^ et déclarèrent que le concile était fini ; ainsi le roi et le dai^hia terminèrent un schisme qui durait depuis près de dix ans.
(14480 n arriva une affaire qui chagrina extrêmement le dauphin. Un nommé Mariette partit du Daupfainé , et vint tr<^u« j, ver Brésé pour l'avertir que le dauphin se préparait à revenir à ^ * . la cour ; qu'il était résolu de chasser tous les ministres du roi ; et que s^ haine devait tomber particulièrement sur Brézé. Celui<r dit à Mariette de s'adresser directement au roi , et lui défendit de le citer. Mariette , ayattt fait sa dénonciation , fut renvoyé en Dauphiné pour tirer déplus grands éclaircissem^s. Le dauphin^ étant averti de ce qui se passait , fit arrêter Mariette. Ce mal** heureux tomba malade en prison ; le dauphin en fît prendre tous les soins possibles , de peur qu'on ne le soupçonnât d'avoir con-^ tribué à sa mort pour cacher la vérité. Mariette fut amené à Paris , convaincu d'être un calomniateur , et condamné à mort.
( i449* ) ^ dauphin termina, l^année suivante , la donation qui lui fut faite des comtés de Clermont, d'Auvergne et de Sancerre par Kobert , évéque id'Albi , moyennant une pension annaelle de six mille écus dor (i). Il abolit tous les prétendus droits de souveraineté que l'archevêque de Vienne et les évêques de Gap, de Valence et de Die avaient usurpés pendant les guerres des dauphins et des comtes de Provence ; et , pour affermir de plus en plus son autorité , il fît une alliance perpétuelle avec le duc de Savoie.
(i) Robert , évoque d^Albi , fils de Bcraud II , dauphin d'Auvergne, comte de Clermont, et de Marguerite de Sancerrc , prétendait les comtes d*Au- ▼ergne et de Qermont , comme étant resté le seul mftle des dauphins d'Au~ ▼ej^gne. Le comte de Sancerre lui appartenait du chef de sa mère. Malgré les prétentions de Tévéquè d'Albi , Anne, sa sœur d'un premier lit, poru les comtés d'Auvergne et de Clermont dans la maison de Bourbon-Montpensier, par son mariage avec Louis II , duc de Bourbon; ils passèrent ensuite dans la maison d'Orléans, par le mariage de Gaston de France avec rhéritière de Montpeosier. Lonise d'Orléans , fille unique de Gaston , dite Mademoiselle , les donna par testament à Philippe de France , duc dH!)rléans, frère de Louis XIV.
A l'égard du comté de S^ncerre , Marguerite , sœur de l'évéque , du même lit , le porta dans la maison de Beuil , par son mariage avec Jean IV, sire de Bcuil. La possession en fut confirmée à cette maison par le mariage d'Anloîne de Beuil^ petit-fils de Jean , avec Jeanne^ sœur naturelle de Louis XI , ^û avait acheté les droits de VMqae d'Albi.
4o HISTOIRE
(i45o.) Le peu d'union qu'il y. avait entre Charles VU et le dauphin , fut cause que celui-ci fut soupçonné d'avoir fait empoisonner Agnès Sorel , qui mourut cette année , regrettée du roi , de la cour , et des peuples. Elle n'abusa jamais de la faveur, et réunit les rares qualités d'amante tendre, d'amie sûre, et de bon citoyen. Je ne sais pourquoi Alain Chartier s'efforce tant de défendre la chasteté d'Agnes. Charles VU en eut trois filles. Marguerite épousa Olivier de Coitivi , sénéchal de Guyenne ; Charlotte fut mariée avec Jacques de Brézé , sénéchal de Normandie , et Jeanne avec Antoine de Beuil, comte.de Sancerre.
Le dauphin , ayant rétabli l'ordre dans ses Etats , fit part au roi du dessein ou il était d'épouser Charlotte de Savoie. Le roi lui fit réponse , qu'il n*approuvait pas qu'il contractât aucune alliance , avant que la guerre avec l'Angleterre fût terminée ; et , que si la paix se faisait entre les deux couronnes , il lui destinait une fille du duc de Buckingham, de la maison royale d'Angleterre. Le dauphin , qui cherchait moins à consulter son père , qu'à obtenir son consentement sur un parti pris , envoya Chausson et Blosset, pour instruire le roi des avantages que le duc de Savoie offrait ; savoir : deux cent soixante mille écus de dot, et les troupes nécessaires pour faire la conquête du Milanais. Les mêmes députés étaient encore chargés de proposer au roi de donner la Guyenne au dauphin , qui offrait d'en faire la conquête à ses frais.
Comme ce prince avait commencé à manifester son caractère , plus ses propositions paraissaient avantageuses, plus elles étaient discutées avec soin. Le conseil fut d'avis qu'il était moins dangereux pour l'Etat , de laisser la Guyenne au pouvoir des Anglais , que de contribuer à augmenter la puissance du dauphin. Louis , san^t s'embarrasser de Fagrément du roi , ne songea plus qu'à conclure son mariage , et donna ses pouvoirs à Yves de Sepeaux , et à Aimar de Poisieu , dit Capdorat , pour aller en Savoie convenir des articles.
(i45i.) Le bâtard d'Armagnac, sénéchal de Dauphiné, et Antoine Colomier, général des finances, se rendirent ensuite à Genève, oii ils signèrent le contrat (i) , qui fut ratifié à Chalaut.
Par le contrat, le duc donne à sa fille deux cent mille écus d'or , de soixante-dix au marc , dont on paiera quinze mille en signant , quinze mille en menant la princesse , et vingt mille après la célébration des noces. Les cent cinquante mille écus restant , furent assignés sur les gabelles de Nice, et sur les entrées de Verceil , dont on devait payer quinze mille chaque année jusqu'à parfait paiement. Le dauphin donne à la dauphiné dix
(i) Sigoc le i4y ratifi<^ le a3 fcvrier^
DE LOUIS XI. 4i
mille écus de douaire, qui ne seront assures qu'après la consommation du mariage ; et il fut stipulé que lorsqu'elle aurait douze ans , elle renoncerait à toutes prétentions sur la sucression du duc et de la duchesse de Savoie.
Le dauphin se rendit , au commencement de mars , à Chamhérî. La veille de la célébration du mariage , il arriva un héraut pour s^y opposer de la part du roi , et menacer le duc de Savoie de son ressentiment, si l'on passait outre. Il déclara que Charles ne méprisait pas l'alliance de la maison de Savoie ; mais qu'il était extrêmement surpris que ce mariage se fit sans sa permission. Chausson alla trouver le héraut , et lui demanda ses lettres de créance. Le héraut , qui avait feint d'abord de venir de la part du comte de Dunois pour donner cet avis au duc, étant pressé par Chausson , répondit qu'il ne remettrait ses lettres qu'au duc même ; mais , sur ce qu'on lui dit qu'il ne pouvait avoir audience ce jour-là , et que le dauphin se mariait le jour suivant, il donna ses lettres ; elles n'empêchèrent pas qu'on ne fit la célébration ; après quoi,, le dauphin et le duc renvoyèrent le héraut avec des lettres pour le roi et pour la reine. Le duc marquait dans la sienne, qu'il n'avait jamais douté que le dauphin n'eût le consentement de sa majesté , et que la cérémonie du mariage était faite , lorsque le héraut avait remis ses lettres.
Le roi ne fut pas fort satisfait de «cet te réponse ; mais il prit le parti de ne marquer son mécontentement que par beaucoup d'indifierence pour son fils.
Outre le don gratuit ordinaire , les états de Dauphiné con«sentirent , sur les remontrances du dauphin , à lui accorder un présent pour le joyeux avènement de la dauphiné , à condition que chaque ville se taxerait volontairement. On ne lui offrit d'abord que six à sept mille florins ; mais il employa tant de sollicitations , que ce présent fut porté à vingt-un mille florins.
Le dauphin , qui avait fait fabriquer de nouvelles monnaies , sans proscrire les anciennes , donna cours à toutes sortes de monnaies étrangères , pour rendre l'argent plus commun (i).
Ce prince, en favorisant le commerce dans ses Etats, voulait surtout y faire régner la paix , et donna ( lo décembre) une dé-
(t) Comme j^aorai sonrent occasion de parler des monnaies, il est à propos de mar<pier ici le rapport de la mounaie de compte à l'espèce réelle. Depuis i456 }iisqn'en 1461^ année de la mort de Charles VII , le marc d'or valut cent livres, et le marc d'argent huit livres quinze sous. Depuis i^6i y première année da règne de Louis XI , jnsqn'h sa mort, en 1483, le marc d'or monta à cent dix-huit livres dix sous, et le marc d'argent à dix livres; il y avait toixante-doazc ccus d'or au marc , et ils avaient cours pour trente sous trois deniers. Le titre des espèces d'or était à vingt-trois karats 1 de fin. L'espèce d'vgoii était à OHM deniers douse grains. {F'oytz^ Le Blanc. ;
claration portant défense a tous gentilshommes de se faire la guerre. Ces guerres particulières , qui étaient en usage de temps immémorial dans plusieurs provinces, cessaient aussitôt que le roi armait; mais elles n'étaient que suspendues ; bientdt elles se rallumaient avec plus de vivacité, et remplissaient le royaume de meurtres et de violences. La noblesse regardait cet usage barbare comme le plus noble de ses privilèges; Humbert en avait expressément stipulé la conservation, en donnant le Daupbiné. La déclaration qui l'abolissait fut exécutée, tant que le dauphin la maintint par sa présence ; mais lorsqu'il fut en Bourgogne , les combats recommencèrent; et l'on vit, en i46o, Raoul de G>mb défier Jacques de Lompar. Ils parurent devant Grenoble avec plus de soixante gentilshommes , sans que le parlement put leur faire quitter les armes.
(1452.) Louis aurait vécu assez tranquillement dans le Dau-* phiné , si les favoris du roi n'eussent animé le père contre le iils. Charles commença par lui retrancher ses pensions, et lui ota Beaucaire, Château-Thierry et les châtellenies de Rouergue. Louis envoya aussitôt Estissac faire des remontrances au roi; mais, comme elles furent rejetées, le dauphin fit un accord avec le comte d'Armagnac , et lui céda les châtellenies et Beaucaire , moyennant vingt-deux mille écus d'or. Le roi , plus irrité contre son fils, s'avança avec des troupes vers le Lyonnais. Le dauphin lui fît représenter qu'il était instruit de tous les maa* vais offices qu'on lui rendait à la cour ; qu'on avait dessein de le chasser du Dauphiné,.et même de le dépouiller de ses droits k la couronne. Le roi répondit que le dauphin était mal informé du sujet de son voyage; qu'à la vérité il recevait de toutes parts des plaintes de son mauvais gouvernement, et qu'il désirait qu'il changeât de conduite , sans quoi il serait obligé d'y pourvoir ^ comme son përe et comme son roi.
Sur cette réponse , le dauphin fit supplier le roi de vouloir bien envoyer un prince du sang, ou quelque personne de marque, qui pût lui rendre compte du gouvernement duDauphiné, et de ne pas exiger qu'il allât trouver sa majesté , parce qu'il n'ignorait pas que tous les ministres et les favoris étant ses ennemis, il ne serait pas en sûreté à la cour. Le dauphin fit insinuer , en même temps , que , si on le réduisait au désespoir , il prendrait le parti de sortir du royaume. Charles , qui craignait que son fils ne se portât à cette extrémité , envoya Jean de Jambes, seigneur de Montsoreau , et Jean d'Estouieville , seigneur de Torci , maître des arbalétriers , pour lui dire que sa nLajesté demandait simplement qu'il maintînt les droits des églises de Dauphiné ; qu'il laissât tranquille Jean du Châtel,
nomme par le p^p^ ^ rarcheyéché de Vienne ; qu'il rendit à rëgltsé de Lyon les places qu'il avait usurpées sur elle , et qu'il renvoyât au roi tous ceux qui avaient quitte son service pour passer en Daùphiné.
Tord et Montsoreau , étant de retour , n'oublièrent rien pour disposer le roi à recevoir favorablement la réponse que le dauphin lui fit porter bientôt après par Tarcbevéque d'Embrun , Courcillon , Bernes et Fautrier.
Après les protestations d'une fidélité inviolable , ce prince promettait au roi de ne recevoir désormais à sa cour personne qui ne lui fût agréable, et consentait, sur toutes }es matières ecclésiastiques) à se soumettre au jugement du cardinal d'Estoutevîlie. Ce prélat , aussi distingué par son mérite que par sa naissance, avait été envoyé en France par le pape Nicolas V, pour travailler à la paix entre la France et l'Angleterre , pour trouver quelque tempérament sur la pragmatique-sanction , et pour solliciter en faveur de Jacques Cœur, dont on instruisait le procès.
Jacques Cœur, (ils d'un marchand de Bourges, s'était livré au commercé dès. son enfance; il acquit dès richesses si prodigieuses , qu'elles le firent soupçonner ^ par ceux qui avaient moins de lumières que de goût pour lé merveilleux , d'avoir trouvé le grand œuvre. Son secret consistait dans un génie vaste et entrepreiiant , une applicatioil continuelle , et une probité qui lui avait acquis la coilfîance de tous les commerçans de l'Europe et de l'Asie. Il (ut fait argentier du roi et maître de la monnaie de Bourges. H obtint l'archevêché de cette ville pour son frère , et l'évéché de Luçon pour son fils. Son crédit fut souvent utile à l'Etat, et influait beaucoup dans le gouvernement. Ce ^t lui qui fournit lés sommes nécessaires pour la coïkquéte de la Normandie. Les services qu'il. avait rendus n'empêchèrent pas qu'on ne l'accusât d'exaction i de concussion et dé plusieurs autres crimes ; savoir : d'avoir renvoyé aux Sarrasins un esclave chrétien qui s'était sauvé y de leur avoir prêté des sommes considé^ Tables y et de leur avoir fourni des armes et des hamois. Il répondit, sur lé premier article, qu'il n'en avait point de connais^ sance ; et, sur le second, que le roi le lui avait permis verbalement i ce prince dit qu'il ne s'en souvenait pas. On trouve encore dans le vu de l'arrêt^ que Jacques Cœur était soupçonné d'avoir empoisonné Agnès Sorel ;'mais il n'en est rien dit dans le prononcé. £n effet , Jeanne de Vendôme , dame de Mortagne, qui était son. accusatrice sur ce chef, fut convaincue de calomnie , et bannie du royaume. A l'égard des concussions dont on accusait Jacques Cœur^ elles se réduisaient peut-être a quelques irrégularités prestpie inévitables , et même inconnues à ceux qui sont chargés
d'une administration considérable ; irrégularités dont on ne peut faire des crimes, que lorsque la passion, plus <{ue la justice, veut interpréter une loi à la rigueur. On prétend que le procès de Jacques Cœur lui fut fait à l'instigation de Dammartin, son ennemi; du moins celui-ci profita de la plus grande partie de la confiscation des biens de Taccusé, qui fut condamné, par arrêt des commissaires du 19 mai i453, à faire amende honorable, à payer cent mille écus ; et ses biens furent confisqués. Le roi lui remit la peine de mort, à la sollicitation du pape, à qui il avait rendu de grands services, et en considération de ceux que l'Etat en avait reçus. Ses richesses firent peut-être tout son crime, puisque dans la suite le parlement le déclara innocent, et le rétablit dans ses biens.
Jacques Cœur, après sa condamnation, passa dans l'île de Chypre. Son crédit, son habileté et sa réputation, que ses malheurs n'avaient point ternie , lui firent faire une fortune plus considérable que celle qu'il venait de perdre.
Le cardinal d'Eslouteville , n'ayant pas réussi dans sa légation au sujet de la paix , ni de la pragmatique, s'en retournait peu satisfait , et sans, attendre la décision du procès de Jacques Cœur, qui ne fui jugé que l'année suivante. Il avait déjà repassé les monts, lorsqu'il apprit que la guerre s'allumait entre le roi et le duc de Savoie. Il revint sur ses pas, et mania si habilement l'esprit de ces deux princes , qu'il rétablit entre eux la paix , qui fut scellée à Clepié , près de Feurs , par le mariage d'Yolande de France , avec Amédée, prince de Piémont (27 octobre).
On apprit en même temps que Ta 1 bot était descendu dans le Medoc , à la tête de quatre à cinq mille Anglais , et que la ville de Bordeaux lui avait ouvert ses portes. Le dauphin crut devoir saisir crtte occasion pour regagner les bonnes grâces du roi. Quoiqu'il n'y eût pas encore une rupture ouverte entre le père et le fils, ils étaient dans une défiance réciproque. Le roi prétendait que, dans toutes les députalions que son fils lui avait faites, il n'y avait jamais eu que des protestations values de fidélité et d'obéissance, et tous ces termes généraux dont on ne se sert que pour éviter de prendre des engagemens formels. Il se plaignait de ce que son fils refusait de se fier à sa parole, que ses plus grands ennemis avaient toujours respectée.
Le dauphin , qui , à tout événement , avait amassé des armes , et gagné un grand nombre de gentilshommes , qu'il avait distribués par compagnies, voulut s'en faire un mérite auprès du roi , et détourner les soupçons qu'il pouvait avoir. Il lui fit offrir ' ses servi V es contre les Anglais , protestant qu'il ne désirait que de sacrifier sa vie pour lui.
Charles, peu sensible à cette démarche c!e son fils, répondit que la Normandie et la Guyenne avaient été conquises sans son secours, et que les troupes qu'il avait levées n'avaient pas été destinées au service de son père , ni de l'Etat ; ainsi les esprits
s'aigrissaient ^^filus en plus, ^svlfui
(1453.) Les^^uiétudes de Louis ne Ferapechaient pas d'élre attentif à tout ce qui pouvait être avantageux au Dauphiné. Malgré les oppositions des juges ordinaires de Grenoble, et de l'officîal de l'évêque , il convertit le conseil delphinal en un parlement, dont François Portier, procureur général des états, et président de la chambre des comptes , fut fait.premier et unique président.
(1454.) L'année suivante, il fonda l'université de Valence. Quelque temps après, il donna sur les donations entre vifs, un édit célèbre, qui est encore en.vigueur.
Quoique le dauphin se trouvât dans des circonstances qui devaient l'obliger à ménager ses alliés, il n'en était pas moins jaloux de ses droits. Il déclara la guerre au duc de Savoie, au sujet de l'hommage du marquisat deSaluces, qu'ils prétendaient tous deux ; cependant il consentit à un accord , parce qu'il ne crut pas devoir se faire de nouveaux ennemis , pendant qu'il était occupé à détourner l'orage qui se formait contre lui à la cour.
(1455.) Le retranchement des pensions du dauphin, la diminution Je ses domaines par la cession des châtellenies de Rouergue, mirent ce prince dans la nécessité d'augmenter les impots, et la misère nsettait ses sujets hors d'état de les payer. Les plaintes devinrent générales ; les ennemis du dauphin s'en servirent contre lui. Soit que les favoris de Charles l'eussent déjà indisposé contre sou fils , soit qu'ils jugeassent qu'il n'était pas plus dangereux pour eux de l'indisposer en eifet, que d'en être soupçonnés par le dauphin, ils ne songèrent plus qu'à nourrir Fanimosité du roi. Ils savaient qu'8n ne doit offenser à la cour que ceux qu'on est résolu de perdre, et ils se conduisaient sur ce principe. Charles ne voulut plus rien écouter de la part de son fils , et passa en Auvergne.
(1456.) Louis alarmé envoya aussitôt Courcillon , son grand fauconnier, pour faire au roi les plus humbles remontrances; Charles ne voulut pas même lui donner audience, et le fit congédier par le chancelier.
Le dauphin fit solliciter le prince d'Orange, et ceuxde Bernes d'entrer dans son parti ; il rechercha aussi le secours du pape, et renvoya vers le roi, Courcillon, avec Gaston du Lyon , son écuyer tranchant, et Sîmon-le-Couvreur, prieur des Célestins
d'Avignon. Leurs instructions étaient à peu près les mêmes qae celles des députations précédentes ; elles se réduisaient à des protestations de fidélité, et à demander de ne pas revenir à la cour.
Le roi répondit que ce dernier article ne s^aqfiprdait pas avec . l'obéissance que son fils affectait; qu'il dev^HPommencer par chasser ceux qui lui donnaient de niauvais conseils ; sans quoi on saurait bien les punir, et le faire rentrer lui-même dans son devoir. Le pape, le roi de Castille, le duc de Bourgogne s'employèrent inutilement pour réconcilier le fils avec le père. La sévérité de Charles n'était qu'un effet de la faiblesse , qui le faisait obéir aveuglément aux impressions que lui donnaient ses ministres.
Dammartin lui écrivit que le dauphin faisait armer tous ses sujets ; que le bâtard d'Armagnac commandait ses troupes , et que son conseil était composé de Pierre Meulhon , d' Aymard de Clermont, du bâtard de Poitiers, de Jean de Vilaines, de Neveu , Malortie et Bournazel , qui avaient chacun une compagnie de cent lances ; mais que la plus grande partie de la noblesse se déclarerait pour le roi , aussitôt qu'il entrerait en Dauphiné. Cette lettre acheva d'irriter ce prince, qui donna ordre à 'Dammartin de marcher contre le dauphin et de Tarréter.
Dammartin s'empressa d'exécuter un ordre qui flattait son ressentiment particulier ; mais le dauphin ne se fiant pas à ses troupes, ne comptant pas davantage sur sa maison, feignit une partie de chasse, et se rendit à Saint-Claude, suivi de quelques officiers particuliers. De \k il écrivit au roi , qu'il le suppliait de lui permettre de s'unir au duc de Bourgogne , pour aller faire la guerre aux Turcs. Il envoya aussi une lettre circulaire à tout le clergé du royaume , pour demander des prières ; il faisait ordinairement des vœux, lorsqu'il se croyait sans ressource du coté des hommes. Il avait eu raison de se défier de ses partisans. Bernes, Malortie et Chatill^n prêtèrent serment au roi. Le dauphin .préféra des ennemis généreux à des amis suspects ; il alla trouver le prince d'Orange , et se fit conduire à Bruxelles par le raaréchad de Bourgogne.
Le duc Philippe qui était à Utrecht, ayant appris l'arrivée du dauphin , se comporta avec autant de prudence que de générosité. Il écrivit au roi que ce prince était entré dans ses Etats, sans l'avoir prévenu, et qu'il lui rendrait tous les honneurs dus à l'héritier de la couronne, jusqu'à ce qu'il eût rétabli l'union dans la maison royale. Il manda en même temps à la duchesse de Bourgogne et au comte de Charolais de traiter le dauphin comme le fils aîné de leur souverain. Lorsque le duc revint à Bruxelles,
le dauphin alla an-devant de lui. Dès qu'ils se virent , ils coururent à la rencontre l'un de l'autre et s'embrassèrent. Le dauphin lui raconta tous ses malheurs ; le duc , sans approuver ni Uàmer sa conduite , lui répondit qu'il pouyait disposer de sa personne et de ses biens envers et contre tous , excepté contre le roi , son seigneur. L'histoire de Louis XI se trouvera si souvent liée à celle du duc de Bourgogne et du comte de Charolais, qu'il est à propos de faire connaître le caractère de ces deux princes.
La crainte que les princes inspirent ne marque que leur puissance, les respects s'adressent à leur dignité; leur gloire véritable naît de l'estime et de la considération personnelle que l'on a pour eux. Philippe jouissait de ces précieux avantages ; il fut sumoomié le Bon , ti^e plus glorieux que tous ceux qui ne sont • fondés que sur l'orgueil des princes et le malheur des hommes. Il ' aimait se$ peuples autant qu'il en était aimé , et satisfaisait également son inclination et son devoir, en faisant leur bonheur; on rendait à ses vertus les respects dus à son rang. Son commerce était aimable, il était sensible au plaisir, aimait extrêmement les femmes, et sa cour était la plus galante de l'Europe. £n rendant justice a la vertu de ce prince, on ne doit pas dissimuler qu'il s'en écarta quelquefois. Il porta sa vengeance trop loin contre ceux de Dinan; et son ambition, soutenue d'une conduite prudente , lui fit faire plusieurs usurpations.
Philippe -le -Bon fut marié trois fois. Ses deux premières fenmies, Michelle de France, fille de Charles YI, et Bonne d'Artois, fille de Philippe, comte d'Eu, et veuve de Philippe, comte de Nevers , n'ayant point laissé d'enfans , il épousa en tnMsième noces, Isabelle, fille de Jean I*^ du nom, roi de Portugal , dont il eut Charles , comte de Charolais, qui fut le dernier duc de la seconde maison de Bourgogne. Philippe eut de plus huit bâtards et sept bâtardes.
Le comte de Charolais était généreux, sincère, mais ardent, impétueux, absolu. Il s'offensait d'une remontrance comme d'une contradiction ; il voulait de l'obéissance et non pas des conseils , et n'aimait de la justice que la sévérité. Peu sensible aux plaisin , qui ont du moins l'avantage d'adoucir le caractère , il n'avait aucune inclination pour les femmes. La guerre était son unique passion , il en fiatisait son étude continueUe , et renouvela l'usage des camps retranchés des Romains. Il était intrépide , et cherchait les dangers par goût. Il aurait égalé les Cyrus et les Alexandre , s'il eût eu plus de prudence ou de bonheur. La prospérité lui inspirait la présomption ; et les revers , en aigrissant son esprit , augmentaient sa témérité. Le courage de ce prince dégénéra ea
une manie furieuse, qui lui fît prodiguer le sang de ses sujets, et lui coûta la vie. Il périt les armes-à la main, ne laissant après lui que les fastueux titres de Hardi , de Terrible, de Téméraire j et des peuples malheureux.
Le roi , ayant fait publier un manifeste contre le dauphin , convoqua les éCats de Dauphiné ( 18 octobre). Sur la nouvelle qu'il eut , que Capdorat ^ Bournazel et Tierçant s'avançaient avec des troupes vers le Dauphiné , dont les places avaient été pourvues de munitions de guerre et de bouche, il marcha pour s'opposer à leurs entreprises. La province lui députa aussitôt Févéque de Valence , pour lui représenter que tout était soumis, et le conjurer de ne point entrer dans le pays avec des troupes qui alarmernient tous ses sujets , dont la fidélité n'était pas suspecte; le roi se laissa fléchir , et fit retirer ses troupes.
Cependant le duc de Bourgogne envoya vers le roi Jean de Croy , bailii de Hainaut , Simon de Lalain , Jean de Chimay , et le héraut d'armes Toison-d'or, pour travailler à la réconciliation du père et du fils. Le dauphin les chargea d'une lettre, par laquelle il faisait au roi ses soumissions ordinaires, et lui rendait compte de la générosité avec laquelle il avait été reçu du duc de Bourgogne. Les ambassadeurs , en travaillant à fléchir Charles VII en faveur de son fils , insistèrent particulièrement sur la nécessité ou le duc de Bourgogne avait été de recevoir le dauphin , dont le roi devait être plus sûr que s'il se fût jeté entre les bras des Anglais, ennemis de la France. Le roi parut satisfait de ce qui regardait personnellement le duc , et fit à l'égard du dauphin les mêmes réponses qu'il lui avait toujours faites.
Lorsque les ambassadeurs furent de retour , le dauphin renvoya encore Jean de Croy et Lannoi , bailli de Hollande , avec la lettre la plus soumise; mais, comme ils firent entendre que ce prince se plaignait des ministres et des favoris de son père, ceuxci firent rejeter toutes propositions d'accommodement. Quoiqu'il soit difficile de justifier le dauphin , il est constant qu'il essuya beaucoup de persécutions de la part des ministres. Ce prince vit bien qu'il n'avait d'autre parti à prendre que de demeurer à Genep , petite ville de Brabant, que le duc lui avait donnée pour son habitation , avec une pension de six mille livres par mois , pour loi , et de trois mille livres pour la dauphiné , qui vint l'été suivant le trouver. Le bâtard d'Armagnac et Montauban recevaient encore chacun deux mille quatre cents livres par an. Toutes ces pensions étaient payées d'avance ; mais elles ne suffisaient pas : le dauphin fut souvent obligé d'emprunter a de gros intérêts. On voit, par les comptes de sa maison, qu'il engagea pour huit cents écus unç pièce de drap d'or. On prétend qu'i4
DE LOUIS XI. 4g
pria François II , duc de Bretagne , de lui prêter une somme d'argent , que le duc lui refusa , dans la crainte de déplaire au roi ; et que c'est à ce refus qu'il faut attribuer la mésintelligence qu'il y eut toujours entre ces deux princes.
( 1457- ) La comtesse de Charolaîs étant accouchée d'une fille (12 février) , le duc pria le dauphin d'en être le parrain. Elle fut nommée Marie ; c'est elle qiii fut l'unique héritière de la maison de Bourgogne , et la source de tant de guerres , dont le germe n'est pas encore détruit.
Il arriva alors à la cour de Bourgogne une affaire qui donna beaucoup de chagrin au dauphin. Les deux premiers chambellans du comte de Charolais étant absens , Antoine Rolin , troisième chambellan , prétendit que le service lui appartenait ; Philippe de Croy , seigneur de Querrain , fils du seigneur de Chimay , lui disputa cet honneur; le duc, qui aimait la maison de Croy , appuyait la prétention de Querrain , et le comte de Charolais , qui haïssait les Croy y soutenait les droits de Rolin , et alléguait les états de sa maison.
Le duc , irrité de la résistance de son fils ^ se fit apporter ces états, et les jeta au feu devant lui. Le comte serait peut-être sorti du respect qu'il devait à son père, si la duchesse ne lui eût fait signe de se retirer. Le duc , se livrant à son chagrin , monta à cheval , et prit une route au hasard. Ayant été surpris par la nuit, il fut obligé de se retirer dans la chaumière d'un charbonnier. Ses officiers, ne le voyant point revenir, prirent différentes routes pour le chercher, et furent dans les pins grandes alarmes, jusqu'à ce qu'ils l'eussent trouvé. Le dauphin craignit que les démêlés qu'il avait avec son père , ne le fissent soupçonner de porter la discorde partout ; il fit revenir le ccxnte de Charolais , qui s'était retiré à Dendermonde , et ne quitta point le duc qu'il n'eàt réconcilié son fils avec lui»
Louis eut encore le chagrin d'être la cause innocente de quelques reproches très-durs, que le duc de Bourgogne fit au comte de Charolais , à l'occasion d'une partie de chasse. Louis s'étant ^aré, le comte revint seul ; le duc entra dans la plus terrible colère , et commanda à son fils d'aller chercher le dauphin , a^c défense de reparaître sans lui. Quoique le duc ne fût pas fort content que le dauphin eût cherché un asile dans ses Etats , il le regardait comme un dépôt dont il devait compte à la France; il envoya Montigny , Jean de Cluny et Toison d'Or, pour travailler encore à rétablir Tunion dans la maison royale.
Le roi reçut ces ambassadeurs en Dauphiné , en présence du roi de Sicile , des ducs de Calabre et de Bourbon ; des comtes du
So HISTOIRE
Maine, de Foix ^ de La Marche, de Danois , et des principaut officiers.
Jean de Cluny représenta que le duc de Bourgogne suppliait sa majesté de vouloir bien accorder au dauphin les deux seules grâces qu'il lui demandait. La première, qu'il lui fût permis de demeurer en Bourgogne ; l'autre , qu'où lui laissât le Dauphiné dans l'état oii il était. Les ambassadeurs ajoutèrent , que si sa majesté voulait absolument avoir cette province, ils avaient ordre de la lui remettre.
Le chancelier Juvénal des Ursins répondit, pour le roi qui était présent , que sa majesté ne doutait point des bonnes intentions du duc de Bourgogne , mais qu'elle n'était pas aussi sûre de celles du dauphin ; que , loin d'avoir cherché â apaiser le roi , il avait ordonné que le Dauphiné se mit en défense , et qu'il y avait eu des partisans du dauphin qui avaient tâché de faire soulever la ville de Grenoble ; que ce prince avait aliéné une grande partie du domaine , et avait si mal gouverné le Dauphiné , que les plaintes en avaient été souvent portées au roi , qui avait enfin été obligé de mettre cette province sous sa main.
Le mécontentement du roi venait de ce que les Etats avaient délibéré sur la difficulté qu'ils trouvaient k lui prêter serment, ne se croyant pas dégagés de celui qu'ils avaient fait an dauphin. Le roi avait été extrêmement choqué de cette délibération , et avait donné , le 2^ de mars , une déclaration contre ceux qui avaient suiviouqui suivraient le dauphin. Il en avait encore donné une autre, le 8 d'avril , qui contenait à peu près les mêmes motifs que ceux que l'on vient de voir dans la réponse du chancelier.
Les états de Dauphiné , assemblés à Grenoble (juillet) , accordèrent fiu roi un don gratuit de quarante mille florins, et quatre cent seise florins pour augmenter les gages des gens d'armes qui étaient dispersés dans la province.
Le dauphin, ayant appris que le roi avait donné de nouvelle» provisions en son nom à Chatiilon , gouverneur du Dauphiné , à Nicolas^£rland , trésorier général, et aux autres officiers ^ en conçut le plus violent déj)it. Il était aussi jaloux de son autorité que s'il ne fût jamais sorti de son devoir ; il fit reprocher à Cha-^ tillon sa perfidie , et donna d'autres provisions pour ce gouvemement au bâtard d'Armagnac , qui a quitté, dit le dauphin dans ces lettres, biens, parens et amis, et m'a toujours ^dèiement servi.
Le roi , ne cherchant que l'occasion de se venger du duc de Bourgogne , parce qu'il avait donné asile au dauphin , saisit 1» première qui se présenta. Il avait promis Magdeleine de France » sa fille , à Ladislas, roi de Hongrie, fils de Tirnipereur Albert
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d'Autriche. Les ambassadeurs qui vinrent pour conclure ce ma* riage, ayaut prié le roi, de la part de leur maître, de lui faire rendre justice sur le duché de Luxembourg, que Ladislas prétendait avoir été usurpé par le duc de Bourgogue , le roi , sans examiner les droits des parties , déclara qu'il prenait sous sa pro» tection, au nom du rot de Hongrie, le duché de Luxembourg. Cette contestation allait , sans doute , devenir fort vive lorsqu'on apprit la mort de Ladislas.
( i458. ) Ce prince fut empoisonné par une maîtresse qu'il avait séduite , en lui promettant de l'épouser, et qui u'écouta plus que son désespoir , lorsqu'elle vit que Ladislas l'avait trompée.
On accusa aussi de ce crime Georges Pogiebrac , qui , s'étant emparé du gouvemenient de la Bohême, malgré Ladislas, crut ne pouvoir assurer son usurpation que par la mort du souverain. Pogiebrac se fit aussitôt couronner roi de Bohême , et fut reconnu par les Moraves. Pour affermir sa puissance , il entreprit de donner un roi k la Hongrie.
Le brave HuQniade Corvin , surnommé la Terreur des Turcs, avait été le vengeur de la chrétienté et le défenseur de la Uour grie , dont Ladislas n'était que le roi. Ce grand capitaine mourut avant Ladislas , et laissa deux fils , que ce prince fit arrêter sur le soupçon d^une conspiration. Il fit mourir l'aîné pour avoir tué le comte de Till j , ennemi de Corvin , et fit enfermer Mathias*, ie plus jeune, dans Ime prison, sous la garde de Pogiebrac. Apres la mort de Ladislas , Pogiebrac rendit la liberté à Mathias Corvin , le fit élire roi de Hongrie , et lui donna sa fille en mariage.
L'empereur Frédéric Albert et Sigismond d'Autriche avaient; sur ces royaumes des droits dont ils tiraient peu d'avantage par la divinon qui régnait entre eux. Charles VII , voulant être leur médiateur , envoya Fenestrange et le commandeur de Chandenier pour travailler à les réunir. Leurs soins furent inutiles , et ne servirent qu'à faire voir que la maison d'Autriche n'était alors qu'un fantôme de puissance , qui se soutenait plutôt p»r un nom célèbre que par la force dexeux qui le portaient. Chanel e nier en écrivit son sentiment au dauphin. « L'empereur est , dit-il, un » homme faible et irrésolu , incapable de penser et d'agir, dissi- » mule saps être prudent, et odieux par son avarice. Les autres » princes de sa maison le méprisent sans être plus estimables que » lui : tonte F Allemagne en porte le même jugement , et si Dieu > rétablissait la paix dans l'auguste maison de France , ellr serait » bientôt maîtresse de l'empire, qui a besoin d'une- puissance » capable de défendre la religion^ çt de s'opposer aux Ottomans* >r
5a HISTOIRE
Malheureusement on n'était guère en état de profiter des cir* constances : la désunion faisait en Fraface ce que la faiblesse faisait en Allemagne.
Quoique le dauphin n'espérât plus se réconcilier avec son père, il croyait qu'il était de son devoir de paraître affligé de sa disgrâce , et de saisir toutes les occasions de le fléchir. Le duc de Bourgogne ayant été son^mé , comme premier et doyen du collège des pairs , d'assister au procès qui s'instruisait contre le duc d'Alençon , envoya des ambassadeurs pour intercéder «n faveur de l'accusé , et pour s'excuser lui-même de venir, alléguant que, par le traité d'Arras j il lui était libre d'assister ou de ne pas assister aux assemblées des pairs. Le dauphin chargea les mêmes ambassadeurs de prier le chancelier et les comtes du Maine , d'£u et de La Marche , de parler en sa faveur. Charles fit dire à son fils que , lorsqu'il aurait quelque chose à demander , il devait s'adresser directement à lui. Ledauphin lui en écrivit aus.$it6t une lettre de remercîmeds.
Le duc d'Alençon était accusé d'avoir traité avec les Anglais , pour leur faciliter une descente en France. On soupçonna le dauphin et le bâtard d'Armagnac d'être complices de cette conspiration ; les premiers interrogatoires de l'accusé semblaient fa«voriser les soupçons ; mais , après l'examen le plus exact , le parlement déclara , par l'arrêt qui condamnait le duc , que le dauphin et le bâtard d'Armagnac n'étaient nullement chargés.
Le duc d'Alençon n'avait rien de reconfmandable que sa qualité de prince du sang y qu'il regardait comme un titre d'impunité ; c'était un esprit inquiet et borné , qui ignorait également les devoirs et les avantages de son rang. Il n'avait jamais compris que les princes n'ont d'autre parti à prendre que de s'atta<^er au roi , et qu'ils sont indécemment partout ailleurs qu'à la cour. Il courait au premier bruit de révolte , et cherchait à former un parti oii son nom pouvait être utile , mais dont il ne devait jamais rien attendre. Le roi commua la peine de mort prononcée contre lui y en une prison perpétuelle , et le fit enfermer à Loche.
( 1459. ) Cependant il s'élevait tous les jours de nouveaux sa* jets de disputes entre le roi et le duc de Bourgogne. Le parlement ayant donné plusieurs arrêts contre Jean Dubois , bailli de Cassel , sans pouvoir le faire obéir, le roi envoya Guillaume Bouchet, conseiller au parlement , pour en faire des plaintes aix duc de Bourgogne. Le duc répondit que cette affaire ne le regardait pas , que la terre de Casserappartenait à la duchesse , et qu'il en parlerait à son conseil. Bouchet s'aperçut bientôt qu'il n'avait pas grande satisfaction à espérer. Sur lés plaintes qu'il en fit , on lui déclara que le duc n'avait pas sujet d'être conteot
da roi , ni àa parlemçtit , qui abusait de son autorité y en rete* naat toutes les causes de Flandre. Bouchet réponAit avec fermeté, que ce (pii pouvait arriver de plus avantageux aux Flan^ands , était d'être jugés par le parlement, qui leur rendrait justice , au lieu que tout se décidait en Flandre par le caprice ou la violence. Tout ce que Bouchet put obtenir , fut que le bailli de Gassel ne demeurerait plus sur les terres du duc qui relevaient du roi.
Le duc de Bourgogne s'étant plaint , de son coté , de plusieurs infractions au traité d'Arras , on lui fit dire qu'il n'était guère fondé à se prévaloir d'un traité qu'il violait tous les jours ; que d'ailleurs il y avait plusieurs articles auxquels on avait dérogé par Je traité qui avait été fait à Paris , lors du mariage de Catherine de France avec le comte de Charolais , et que le duc de Bourgogne venait encore de conclure une trêve avec les Anglais, anciens ennemis de la France. Sur cette réponse , le duc ordonna à Nicolas Rolin, son chancelier, de lui représenter le traité d'Arras , le contrat de mariage du comte de Charolais , et généralement toutes les pièces qui y avaient rapport , avec des réflexions sur ces différens mémoires , pour remettre le tout entre les mains des ambassadeurs qu'il envoyait au concile de Mantoue, que Pie II avait assemblé, et dont l'objet principal était d'engager les princes chrétiens dans une croisade. Le duc de Bourgogne voulait que ce concile fût arbitre des difierens qu'il avait avec le, roi.
Pendant ces contestations, la dauphîne accoucha d'un prince. (27 juillet). Le dauphin envoya aussitôt des courriers pour en faire part au roi , au duc de fierry , son frère , aux cours supérieures et à plusieurs prélats. Tous ceux qui reçurent ces lettres les renvoyèrent au roi, ppur savoir ses intentions. Le roi ordonna des prières publiques en actions de grâces , et écrivit au dauphin (7 août) , pour lui marquer sa joie.
Tout le monde parut sensible à cet événement; mais personne n'en fit paraître nne joie plus vive que le duc de Bourgogne : il donna mille écus à celui qui lui en apporta la nouvelle , et ordonna que lV>n fît des feux de joie dans tous ses Etats. L'enfant fat nommé Joacbim (5 août) ; le duc en fut le parrain , et la niarraine fut la dame de Ravestin, femme d'Adolphe de Clèves , neveu du dnc.
Après le baptême , le dauphin remercia le duc de Bourgogne , el s'étant découvert en parlant , le dnc mit un genou en terre , et ne voulut jamais se relever, que le dauphin ne se fût couvert. J'ai cru devoir rapporter cette circonstance , pour f^ire voir quel respect des souverains, même du sang de France, portaient à Vbériûer de la couronne.
Le deuîl succéda bientôt aux fêtes t le jeune prince ne veciif que quatre mois. Le dauphin en conçut une si vive douleur, qu'il fil vœu de ne voir jamais d'autre femme que la sienne. Comniines prétend qu'il a gardé ce vœu : ainsi il faut placer avant celte époque la naissance des quatre filles naturelles de Louis XI. L'aînée, nommée Guîette , qu'il n'a pas reconnue , se mafia sans sa permission à Charles de Sillons, secrétaire de ce prince; Isabeau fut mariée à Louis de Saint-Priest ; Marie épousa Aimar de Poitiers , seigneur de Saint* Vallier. Louis XI eut ces trois filles de Marguerite de Sassenage, veuve d'Amblar de&aumont. Jeanne, la plus jeune des quatre, fut reconnue et légitimée le 25 février i\G6. Les lettres de légitimation portent que sa mcre était une veuve, nommée Phelise Renard. Jeanne fut mariée h Louis, bâtard de Bourbon, à qui Louis XI donna la terre de Roussillon en Dauphiné , et qui fut ensuite amiral de France.
Le ressentiment que Charles YII nourrissait contre le duc de Bourgogne^ et qui paraissait assoupi , se réveilla bientôt. Charles , qui avait réclamé le duché de Luxembourg au nom de Ladislfts , roi de Hongrie, prétendit alors en prendre possession de son chef. L'évoque de Coutance et Estemay allèrent, en qualité d'ambassadeurs, notifier au duc de Bourgogne que le roi avait traité avec Guillaume , duc de Saxe, des droits qu'il avait sur le Luxembourg, par Elisabeth , sœur et héritière de Ladislas. Ils pressèrent en même temps le dauphin de retourner auprès du roi son père, et firent entendre que ce prince était convaincu que le duc entretenait la rébellion du dauphin.
Le duc, qui avait voulu que son fils, tous les seigneurs de sa cour et les prélats fussent présens à cette audience, répondit qu'il avait reçu le dauphin et lui avait rendu tous les honneurs qu'il lui devait ; mais que ce prince , loin d'avoir été séduit ou d'être relenli , était le maître de retourner en France ; et que , s'il le voulait, il y serait reconduit par le comte de Charolais , et eu si bonne compagnie qu'il n'aurait rien à craindre. Il dit , à regard du duché de Luxembourg, qu'il l'avait acheté et payé, et cju'il en ferait voir les titres. L'éveque d'Arras , prenant la parole pour le dauphin, récapitula toutes les plaintes que ce prince avait souvent faites contre les ministres, et insista sur l'abus qu'ils faisaient de leur autorité.
(1460.) Cependant, Thierry de Lenonconr, bailli de Vitri, et Jean de Yeroil, son lieutenant, allèrent en Allemagne chercher les titres concernant le Luxembourg. Le duc de Saxe leur fit remettre tous les éclaircissemens nécessaires, les assura qu'il tiendrait la garantie stipulée par le contrat de vente, et leur
feconudanâa surtout que le roi ne m!t point ses droite en com-» promis , parce que le succès en était s&r par leS voies ordinaires de la justice.
Le duc de Bourgogne, ne doutant plus que le roi ne recherchât Talliance des pnnces de l'empire , dans le dessein de déclarer la guerre , lui envoya des ambassadeurs pour en être absolument éclairci , et ne dissimula aucun sujet de plaintes. Il reprenait tout ce qui s'était fait depuis le traité. d'Arras , et re-
{>rochait au roi de vouloir rompre la paix , d'avoir recherché 'alliance des Liégeois , des Bernois et dés princes d'Allemagne , de s'être ligué avec le feu roi de Hongrie ; que le duché de Luxembourg n'était que le prétexte de la rupture, et que l'asile donné au dauphin en était le véritable motif, quoiqu'on eût d& (ni en savoir gré.
Malgré la fermentation qu'il j avait dans les esprits, il n'y eut point de rupture ouverte ; la faiblesse du roi , qui le faisait déférer à tons les conseils de ses ministres , l'empêchait aussi de te déterminer. Ce prince , si digne de goûter la paix dont il voulait que tout le monde pût jouir, passait sa vie dans les plus cruelles irrésolutions.
Le dauphin était toujours à Genep , oii il menait une vie oisive dans un temps oii il aurait pu servir l'Etat. Il vivait avec quelques familiers qui formaient sa cour, et partageait son temps entre la chasse , la promenade et la lecture (i) , sans se jnè\er d'ancune affaire, de peur de se rendre suspect au duc de Bourgogne.
Cependant tous les étrangers recherchaient son alliance. Les Catalans et le prince de Navarre lui envoyèrent des députés. François Sforce , duc de Milan , fit avec lui un traité d'alliance ( 6 octobre) , par lequel il promettait d'assister de toutes ^e% forces le dauphin , qui , de son côté , s'obligeait d'envoyer au duc de Milan quatre mille chevaux et deux mille archers, trois mois après en avoir été requis. On ne voit pas trop comment ce pnnce aurait pu tenir un tel engagement , puisqu'il ne subsistait alors que par les bienfaits du duc de Bourgogne.
Les Dauphinois, qui s'étaient plaints de la domination de Louis , le regrettèrent bientôt. Le roi en exigeait moins d'impôts ; mais tout ce qui sortait de leur province n'y rentrait plus ; an lien que le dauphin y dépensait, non-seulement ce qu'il en retirait , mais encore les pensions qu'il recevait d'ailleurs. Ils éprouvèrent que la misère d'un Etat vient moins des impositions que du défaut de circulation.
(i) Oest à Genep , pendant le sëjoar du dauphin , que les cent Nouvelles nouvelUs oai été faites pour amuser ce prince.
^ (146^*) Cependant le dauphin , qui ne songeait qu'à se récon* cilier avec son père , lui envoya Houarte , son premier valet de chambre , pour faire encore une tentative. La réponse que le roi fit donner par écrit, prouve que ce qui le touchait le plus vive^ ment, était le refus que son fils faisait de le venir trouver ; il s'en plaignait amèrement dans sa lettre, protestant qu'il ne donnerait jamais son consentement à la prière que lui faisait le dauphin, de demeurer hors du royaume. 11 lui reproche de n'être pas venu partager les périls et la gloire de Teipulsion des Anglais. Il Tenj^ge à le venir trouver , lui promet toute sûreté , et lui dit qu'il y a plusieurs choses importantes qu'il ne peut conununiquer qu'à lui seul.. Il parait, par la tendresse et même par la douleur qui régnent dans cette réponse , qu,e le roi aurait reçu son fils avec bonté, et que toutes les manœuvres des ministres n'auraient pas balancé la tendresse paternelle. Il est difficile de ne pas accuser le dauphin de dureté ; sa défiance l'emportait trop sur ce qu'il devait à son père. Il semble même qu'il ne se croyait pas sans reproches à cet égard ; car il fit repartir Houarte , et, au Heu de répondre à la lettre de son père, qui efiectivement n'admettait point d^autre réponse que l'obéissance, il le priait, simplement, de lui envoyer des femmes pour &er\'ir la dauphine , qui était près d'accoucher. Elle accoucha d'une fille (avril) : ce fut la célèbre Anne de Beaujeu que Louis XI déclara , en mourant , régente du royaume k l'âge de vingt-* trois ans.
Il y eut alors une négociation importante entre le roi et le comte de Charolais. Ce prince , qui haïssait les Croy , était résolu de les perdre; mais, craignant le ressentiment de son père, il envoya le comte de Saint-Pol demander une retraite au roi, et la permission 4e combattre , sous ses ordres , à la tête des troupes que l'on destinait à la maison de Lancastre, contre celle d'Yorck, deux partis qui déchiraient l'Angleterre.
Le roi , après avoir fait examiner dans le conseil les propositions du comte de Charolais, lui fit dire qu'il le recevrait avec plaisir ; mais qu'il n'était pas encore déterminé à envoyer des troupes en Angleterre. Le roi n'aurait pas été fâché que le comte de Charolais , en faisant la même faute que le dauphin, eût fourni une occasion de mortifier le duc de Bourgogne, d'une façon pareille à celle qui causait son ressentiment.
Le comte de Charolais, ne trouvant pas la réponse du roi
.assez précise, le fit presser de s'expliquer davantage; mais,
comme on ne voulait rien répondre par écrit, on fit partir
Genlis. Il y avait déjà eu plusieurs messages à ce sujet, lorsque
le roi soupçonna quelque concert entre le duc de Bourgogne et
le comte de Charolais ; mais ce qui le détermina à rompre cette nëgocîation , fut qu*oa lui fît entendre que le comte de Charolais voulait user de violences contre les Croy. Le roi, qui était malade , fit écrire devant lui cette réponse : Pour deux royaumes comme le mien , je ne consentirais un vilain fait.
La maladie du roi faisant tout appréhender , chacun pensa à 8es intérêts. On prétend que la cour fut divisée en deux partis , dont Fun, qui avait pour chef le comte du Maine, était pour le dauphin, et oue Dammartin était à la tête du parti opposé. Il est bien plus simple de penser que tous se tournèrent du côté du dauphin , et que Dammartin même songea plutôt aux moyens de gagner les bonnes grâces d'un prince qui allait devenir son maître , qu'à former une brigue aussi folle qu'inutile. Il est vrai qu'il se répandit un bruit populaire , ridicule , et contraire à la constitution fondamentale du royaume ; savoir , que le roi avait voulu déshériter le dauphin pour laisser la couronne à Charles son cadet : c'est peut-être ce qui a fait supposer qu'il y eut deux factions opposées. Il suffit, pour détruire ce fait et les conséquences qu'on en a tirées, de lire le mémoire que le comte de Foix , qui était uni au comte du Maine, donna pour se justifier de l'accusa tien qu'on lui intentait d'avoir été opposé au dauphin. Si quelqu'un eût été capable^ de ce dessein , le comte de Foix n'eût pas manqué de l'en accuser , pour s'en disculper lui-même.
n dit que, l'an i^%Oy le roi de Castille avait envoyé proposer à Charles VU le mariage d'Isabelle sa sœur , avec Charles , s^ Gond fils du roi ; et qu'il demandait la Guyenne. Le roi répondit : « que Louis étant l'aîné , on ne pouvait décider cette affaire » sans lui, et qu'il n'en tiendrait rien; qu'il espérait que son » fils reviendrait à lui ; mais que , quand il ne le ferait pas, c'était » à lui à aviser ce qu'il aurait à faire. »
Le comte de Foix parle ensuite de ce qui se passa pendant la maladie du roi ; il dit que le jour qu'on délibéra d'envoyer un héraut pour donner avis au dauphin de l'état du roi , tous ceux qui étaient présens au conseil jurèrent de tout sacrifier pour réconcilier le dauphin avec le roi , si ce prince revenait de sa maladie ; et dit alors M. du Maine que de sa part il en était , et promettait à Dieu de ainsi faire} et sifis^je moi de la mienne , M. de Dunois de la sienne, et tous les autres pareillement, £a effet la lettre qui fut écrite au dauphin (17 juillet) , en consé«> qnence de cette délibération , est signée par le comte du Maine , le comte de Foix, le chancelier Juvénal des Ursins, l'évêque de Coutance , le maréchal de Loheac et le comte de Dammartin. Il est vrai que le dauphin , envoyant d'abord les signatures du comte da Maine et de Dammartin , s'imagina que son oncle l'avait aban-
donné ; mais il n'était pas bien instruit lui-même de ce qui se passait à la cour. Ses ennemis firent donner avis av roi qu'il voulait l'empoisonner. Ce coup fut le dernier pour ce malheureux përe. Affaibli par la maladie, consumé par le chagrin , il avait la mort toujours présente à ses yeux; cette image fit une telle im* pression sur son esprit , qu'il fut plusieurs jours sans vouloir ni boire ni manger. Ceux en qui il avait le plus de confiance le supplièrent de prendre quelques alimens. Il voulut enfin céder à leurs instances ; mais les intestins s'étant resserrés far une trop longue abstinence , les alimens ne purent passer. Il mourut à Meun-sur-Yevre le 22 juillet 1461 > dans la soixantième année de son âge , et dans la trente-neuvième de son règne. Ainsi finit Charles YII , après un règne glorieux , regretté de ses sujets , et respecté de ses ennemis.