LIVRE TROISIEME
( lijo^y Pâques, le i*'. avril.) J jES troubles de Catalogne recommencèrent cette année, avec autant de vivacité c[ue jamais. Les Catalans 9 étant résolus de se choisir un prince , plutôt que de «e soumettre au roi d'Aragon , leur tyran , appelèrent don Pèdre , connétable de Portugal. Ce prince était petit-fîls de Jean I''. , roi de Portugal. Il avait été dépouillé de ses biens par la branche régnante , et comme il n'avait pour lui que son nom , et rien à perdre , il était tel qu'il faut être pour tenter la fortune. Don Pëdre arriva à Barcelone , reçut le serment de jfidélité
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des Catalans , et prit le titre de roi d'Aragon et de Sicile (26 jan'* vier). Il voulut d'abord justifier, par quelque action d'éclat , le choix qu'on avait fait de lui , et donna ordre à don Juan de Sylva d'assiéger Gironne ; mais , avant d'avoir formé le siège , Sylva fut attaqué par Rocaberû , ses troupes furent défaites , et luimême resta sur la place.
Don Pèdre , cherchant à s'appuyer de la faveur de Louis XI, lui fit savoir son élection , lui marqua combien il serait flatté de l'honneur de son alliance , et tâcha de lui persuader qtie les Catalans , voulant se mettre en république , il était de l'intérêt de la France qu'ils eussent un prince qui lui serait plus attaché que des républicains désunis. ^
Louis , n'approuvant pas que don Pëdre se fût mis à la tête des Catalans , envoya un héraut en faire des plaintes au roi Alphonse de Portugal , qui répondit que don Pèdre avait pris ce parti sans son aveu, et même à son insu.
Don Pèdre , désespérant de gagner la protection du roi , entra dans le Lampourdan , et tâcha de faire soulever le Roussillon. L'entreprise eût été d'autant plus facile que les habitans se plaignaient des vexations qu'ils éprouvaient , et de la mauvaise foi qu'on employait en recherchant ceux qui avaient eu part aux troubles de la province ; mais Louis y envoya Jean du Verger ^ conseiller au parlement , qui , par sa prudence , calma toutes les plaintes ; ainsi les desseins de don Pèdre échouèrent du côté du Roussillon : un des agens qu'il avait envoyé à Colioure avec des lettres séditieuses , fut arrêté et pendu.
Le roi d'Aragon faisait presser le roi de l'aider , suivant leurs traités , à soumettre la Catalogne. Louis , craignant que le roi d'Aragon , tranquille du côté de la Catalogne , ne vint Tinquiéter au sujet du Roussillon , ne voulant pas aussi paraître manquer à sa parole et au traité , fit faire quelque légère diversion , mais si faible , qu'elle ne servait qu'à entretenir les choses dans l'égalité , et par conséquent à perpétuer la guerre , qui dura plusieurs années.
Comme le roi était depuis deux mois sur les frontières de Picardie et de Flandre, il reçut une députation de la ville de Tournai , qui le priait d'y venir faire son entrée. Cette ville , toujours fidèle à son roi , avait refusé une retraite à Louis XI , lorsque, n'étant que dauphin, il se retira de la cour malgré son père ; mais , pour prouver qu'elle n'avait alors écouté que son devoir , elle prêta vingt mille écus à Louis pour aider à retirer les villes sur la Somme.
Le roi , touché de cette générosité , alla à Tournai. Le premier consul vint lui présenter les clefs ; le roi les lui rendit ^ en disani
qu^il ne pouvait mieux confier la garde de la ville qu'à elle-même. Il en coûte peu aux princes pour exciter la reconnaissance des peuples y qui se manifeste toujours par de nouveaux services. Les habitans fiirent si sensibles à cette marque de confiance , qu'ils rendirent aussitôt au roi sa cédule de vingt mille écus ; et la magnificence de la réception qu'ils lui firent , fut encore au-des* sous du zèle et de la joie qu'ils lui marquèrent.
Le roi partit de Tournai pour aller à Lille , oii il passa quelques )ours avec le duc de Bourgogne, afin de le gagner et de pouvoir ensuite agir sans crainte contre le duc de Bretagne , dont les commissaires s'étaient rendus k Tours sur la fin de l'année précédente, pour y soutenir les droits de leur maître devant le comte du Maini?. Apres de longues disputes dé part et d'autre > on convint préliminairement que les assemblées seraient renvoyées au mois de septembre , et se tiendraient à Chinon ; que ce délai serait employé par les parties à recouvrer les titres qui levLT manquaient , et que le duc de Bretagne déclarerait qu'il n'avait entendu rien traiter , avec la cour de Rome , qui pût préjudicier à la souveraineté du roi» Les antres articles , devant être discutés de nouveau , ne furent pas décidés. . D est d'autant plus important de faire cotinaître les instruc-* lions du comte du Maine , qu'elles fuk-ent dans la suite un des sujets de la guerre du bien public. Il y était question, i°. des déso^ béissances du côté du duc ae Bretagne aux arrêts et mandemens du roi et du parlement ; 2*. des sentences données en cour de Ronoe , dont le duc avait souffert l'exécution en Bretagne ; de ses entrepriises sur ia régale , et notamment au sujet de l'évêché de Nantes ; de ce qu'il affectait d'aller contre la détermination de l'église gallicane au sujet de la pragmatique ; de ce que le duc s'intitulait : Par la grâce de Dieu ^ et se servait, dans ses lettres ^ des termes de puissance royale et ducale; de ce qu'à Rome on distinguait France et Bretagne; enfiii du refus que faisait le duc de rendre un hommage lige , et des procès que ses sujets portaient à Rome.
Les conférences ayant été indiquées à Chinon , le duc de Bretagne y envoya , pour commissaires, Loysel , Partenay et Ferré ; mais , comme ils n'avaient d^autres instructions que de tirer les choses en longueur , après tous les délais , ils refusèrent de répondre , disant qu'ils avaient été révoqués. Le comte du Maine donna une sentence (3i octobre) qui ordonnait, par provision , que le temporel de l'évêché de Nantes serait mis entre les mains du roi , avec défenses au duc de Bretagne de prétendre aucun droit de régale.
Ce îugement n'étant que par défaut , le roi ordonna que l'af-
faire fût portée au parlement; mais révocation n'eut pas lieu. Le duc envoya demander au roi un passe-port pour aller le trouver en personne , et terminer avec lui tous leurs difierens. Le roi fit expédier aussitôt des lettres par lesquelles il donnait au duc toutes les sûretés possibles ; mais celui-ci n'avait aucun dessein de faire usage du passe-port ; il était sur le point de voir l'effet des pratiques qu'il avait faites , tant au dedans qu'au dehors du royaume , et ne cherchait qu'à tromper le roi , qui ne pouvait pas porter toute son attention sur la Bretagne. Il entretenait une correspondance étroite avec le comte de Warwick , dans le dessein de faire la paix, ou du moins de prolonger la trêve. Pour faire connaître qu'il voulait conserver l'alliance d'Angleterre , il fît arrêter les vaisseaux espagnols et malouins qui étaient dans les ports de France , obligea leurs armateurs de réparer le dommage qu'ils avaient fait aux Anglais , et la trêve fut prolongée.
Sur ces entrefaites , le roi reçut des ambassadeurs de Georges Pogiebrac , roi de Bohême. Ils venaient pour renouveler l'alliance qui avait été de tout temps entre les deux couronnes. Le roi la souhaitait pareillement ; mais il était retenu par la crainte des scrupules que les esprits faibles pouvaient avoir , et que les malintentionnés pouvaient affecter sur ce que Pogiebrac avait été excommunié par Pie II.
Nous avons vu que Pogiebrac s'était fait élire roi de Bohême après la mort de Ladislas. Quoique les catholiques n'approuvassent pas son élection , ils ne s'y étaient pas opposés ouvertement ; il avait été couronné par les évêques, le 6 de mai i458, et avait juré , avant son couronnement , d'employer toutes ses forces pour la défense de l'église catholique et l'extii^pation de l'hérésie. Le pape supposa que , par ce serment , Pogiebrac s'était engagé d'abolir l'usage du calice dans la communion ; mais ce prince ayant déclaré que c'était une coutume autorisée par le concile de Bâie , dans laquelle il prétendait vivre et mourir , le pape l'excouimunia comme hérétique relaps.
Pour entendre mieux la question, il faut 'se rappeler que, pendant que le concile de Constance travaillait au procès de Jean IIus et de Jérôme de Prague , Jacobel , un de leursdisciples , soutint à Prague qu'on devait communier sous les deux espèces. Tous les hussites embrassèrent cette opinion , qui devint un des principaux articles de leur schisme. Le concile de Constance les condamna comme hérétiques ; mais celui de Bâle, voulant ramener les Bohémiens, déclara que l'hérésie n'était pas de communier sous les deux espèces , mais de croire que , si on ne les recevait pas toutes deux , la communion n'était pas bonne ; de sorte
que la question ne roulait plus que sur le pouvoir que Tëglise avait de retrancher la coupe.
Le concile de Bâie , qui avait un désir sincère de rétablir la paix dans l'église , croyait devoir user de plus d'indulgence que des pontifes qui, n'écoutant que leur orgueil, prétendaient dé* fendre l'église en massacrant ses membres. Le cohcile envoya Philbert , évêque de Coutance , pour réconcilier la Bohême avec l'église catholique, et apaiser les troubles qui avaient fait verser tant de sang. Philbert oublia donc , au nom du conciU , que ceux qui étaient dans l'usage de communier sous les deux espèces pouvaient continuer , pourvu qu'ils ne regardassent pas cette cérémonie comme nécessaire au sacrement.
La plupart des Bohémiens continuèrent de communier sous^ les deux espèces , et furent nonunés utraquistes ou calixtius. Ils furent distingués dans la suite en calixtius rigides, qui regardaient l'usage du calice comme nécessaire à salut, et encalixtins mitigés , qui , en conservant le calice , laissaient la liberté d'en user autrement.
Pogiebrac était du nombre des mitigés , et s'appuyait de la décision du concile de Bàle , pour soutenir qu'il n'avait pas encouru l'excommunication , et qu'il en appelait au futur concile.
Pie II était encore moins offensé de ce qu'il qualifiait d'hérésie dans Pogiebrac , que de son appel , et de le voir s'appuyer de Fautorilé du concile de BâIe. D'ailleurs dans le concile de Man« toue , que Pie II avait tenu à son avènement au pontificat , il avait , par un canon exprès, prononcé anathème contre ceux qui oseraient appeler de ses décisions au futur concile ; ainsi il regardait l'appel de Pogiebrac comme une seconde hérésie , et fulmina encore un nouvel anathème.
C'était dans ces circonstances que les ambassadeurs du roi de Bohême vinrent en France. Louis XI renouvela les anciennes alliances avec ce prince , qu'il qualifia de très-illustre et catholique ; mais il déclara devant notaire , en présence de plusieurs é^iêques et de l'amiral Montauban , quil n'entendait , par le traité fait a\ec Georges , roi de Bohême , adhérer aux hérésies dont on disait que la Bohême était infectée.
On voit par là que Louis avait toutes les attentions possibles pour ne pas choquer le pape ; cependant ils ne furent jamais bien nni». JLouis était trop jaloux des droits de sa couronne pour ne pas s'opposer aux entreprises de Pie II ; et ce pontife altier , moins sensible aux ^âces du roi qu'offensé du moindre refus , ne pouvait souffrir de contradiction. Pie n'avait jamais rien désiré avec plus d'ardeur que d'engager les princes chrétiens dans une croisade , et de renouveler une folie inutile à la religion , scan-
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daleuse pour les mœurs , et funeste aux chrétiens. Personne n'ignorait les suites malheureuses des croisades de Louis-le-Jeune, de S. Louis et de Philippe- Auguste , qui auraient dû réussir si la valeur et la vertu eussent suffi pour ces entreprises ; cependant le pape n'en était pas moins ardent à solliciter tous les princes chrétiens de se croiser. Il écrivit aussi y dit*on , à Mahomet II pour l'exhorter à se faire chrétien. On peut juger conunent la proposition du pape fut reçue par un prince qui était , à la vérité , fort indifférent sur les religions , mais qui savait de quelle importance il était pour lui de paraître zélé musulman , afin d« s'attacher le cœur de ses troupes et d'enflammer leur courage.
Le pape ne fût pas plus heureux dans ses sollicitations auprès de l'empereur et du roi, qui refusèrent de se croiser. Il pressa plus vivement le duc de'Bourgogne , et voulut lui persuader qu'il n'avait été guéri d'une maladie dangereuse qu'en vertu du vœu qu'il avait fait de se croiser : le duc pouvait se croire libre d'un vœu si imprudent , si la force de s'en affranchir s'eccordait avec la faiblesse qui les fait faire. Le roi alla exprès le trouver à Hesdin pour lui faire sentir combien son absence pouvait causer detroubles dans ses États. Il lui représenta que de telles entreprises convenaient mieux à un aventurier qu'à un prince , et que sa présence en Bourgogne était nécessaire pour contenir le caractère ambitieux du comte de Charolais.
Le duc était persuadé de toutes ces raisons ; mais enfin , importuné et fatigué par le pape , il s'engagea à le suivre , pourvu qu'il se mit à la tête des croisés. Le pape j consentit, et publia, par des bulles qu'il fit répandre partout , qu'il allait coznbattre en personne contre le Turc , et qu'il devait s'embarquer à Ancône. On J vit aussitôt accourir une quantité prodigieuse de croisés de toutes nations , de ces esprits inquiets qui s'engagent partout , parce qu'ils ne sont bien nulle part : i\% s'imaginaient que , sans qu'on prît les moindres précautions, l'abondance serait un miracle facile au souverain pontife ; mais s'étant bientôt trou'^ vés dans une disette absolue de vivres , ils se répandirent dans la campagne et la désolèrent. On ne trouvait sur les chemins que des brigands qui s'étaient armés pour la foi.
Les plaintes en furent portées à Rome ; le pape , pénétré de douleur-, fit assembler les cardinaux ; il leur reprocha que le luxe et les mœurs de Rome rendaient suspect tout ce qui en émanait ^ et écartaient les bénédictions du ciel. Il les exhorta à fléchir Dieu par leurs prières et à édifier les fidèles par leur conduite i il partit ensuite pour se rendre à Ancône ; mais , lorsqu'il vit par lui-même que les désordres et les maux étaient encore plus
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gralicis qu\>n ne le lui avait mandé , le chagrin , la fatigue et le dépit firent une telle impression sur lui qu'il en mourut (i4août). Pierre Barbe , Vénitien et neveu d'Ëugëne lY ^ fut élevé au pontificat, et prit le nom de Paul II.
Le roi se voyait un peu plus tranquille du cÀté de la cour de Rome , lorsqu'il apprit qu'on l'attaquait dans son honneur, en l'accusant d'avoir voulu surprendre le duc de Bourgogne et le comte de Charolais , dans le dessein d'attenter sur leur personne : il n'eut pas de peine à reconnaître que le ducjde Bretagne était Fauteur de ces calomnies. Ce prince, pour rendre le roi odieux aux Français, avait d'abord osé lui imputer de vouloir livrer la Guyenne et la Normandie aux Anglais. Pour détruire ces bruits y le roi se contenta d'envoyer, dans toutes les provinces, des.Gopie« des lettres mêmes du duc.
Quelque temps après , le roi apprit que ce prince , pour en« tretenir ane correspondance plus sûre et plus secrète avec l'Anglais et le comte de Charolais, avait fait passer en Angleterre et en Hollande Jean de Romillé , vice chancelier de Bretagne , déguisé en dominicain , et qu'il était actuellement auprès du comte de Charolais.
Le roi prit le parti d'aller trouver le duc de Bourgogne à Hes-^ din pour se plaindre du comte de Charolais. Le duc voulut excuser son fils et dissuader le roi des soupçons qu'il avait ; mais Louis lui fit voir que Jacques de Luxembourg, gouverneur de Rennes , résidait actuellement auprès du comte de Charolais de la part du duc François , et qu'Antoine de Lamet , lieutenant de Jacques de Luxembourg , passait sans cesse de Bretagne en HoU lande , et de Hollande en Bretagne.
Le roi , voulant prouver au duc et à toute l'Europe les intri-» gués du comte de Charolais avec le duc de Bretagne , résolut de faire enlever Romillé , et en donna la commission au bâtard de Rubempré ,. homme hardi , entreprenant et très-propre à un coup de main.
Rubempré s'embarqua sur un bâtiment léger avec vingt-cinq hommes d'équipage , passa en Hollande , et , laissant ses gens à la côte , vint à Gorkum avec deux hommes. Le soin qu'il apportait à se cacher le rendant suspect, il fut arrêté, Olivier de La Marche , anteur des Mémoires , vint trouver le duc de Bonr-f gogne , et lui fit entendre que Rubempré était venu pour enlever ou tuer le comte de Charolais ; il ajouta , pour intimider le duc et l'indisposer contre le roi , que ce prince avait connu par les astres que le duc devait mourir bientôt à Hesdin , et qu'il na s'en était approché qoe pour se saisir de la place et des tirésorji qu'on y gardait.
Le roi , qui était retourne à Abbeville , fut aussitôt instruit des alarmes qu'on venait de donner au duc de Bourgogne , et lui écrivii, snr-^e-champ, pour le prier de l'attendre le lendemain à dîner; mais le duc , dans un siècle de superstition et à l'âge oit l'on y eut le plus porté , fut intimidé par le prétendu horoscope qu'on lui annonçait , partit de Hesdin , et se contenta de répondre au' roi, qu'il n'oublierait rien pour découvrir les auteurs des bruits qui venaient de se répandre. Le roi , a jant appris qu'ils étaient parvenus jusqu'en Angleterre , fut indigné de ces ca* lomnies , et voulut en avoir raison. Il envoya à Lille vers le duc de Bourgogne le comte d'Eu , prince du sang , l'archevêque de Narbonne et le chancelier de Morvilliers , en qualité d'ambassadeurs.
Dès le lendemain de leur arrivée ils eurent audience (6 novembre). Morvilliers , portant la parole avec la fermeté et la hauteur qui convenaient à son caractère , et à la majesté du premier prince de l'Europe , dit , que le duc de Bretagne était coupable de félonie , comme vassal de la couronne , pour avoir traité avec l'Angleterre à l'insu du roi , son souverain seigneur ; que par ce traité , qui tendait à la ruine du royaume , il s'était rendu criminel de lèse-majesté, et que le comte de Charolais , étant entré dans les pratiques du duc de Bretagne , était devenu son complice ; que le roi , pour avoir des preuves convaincantes de leurs intrigues , avait voulu faire enlever Romillé qui en était l'agent ; qu'il avait chargé le bâtard de Rubempré de cette commission ; que le comte de Charolais l'avait fait arrêter ; qu'il voulait aujourd'hui faire croire que Rubempré était chargé d'attenter sur sa personne , et qu'on employait la calomnie pour couvrir tous les complots que le duc de Bretagne et le comte de Charolais avaient fait$ contre le roi.
Il suHlt , ajouta Morvilliers , en présentant la minute des instructions de Rubempré , de lire cette commission pour être convaincu de la calomnie ; mais peut-on , d'ailleurs , supposer que Rubempré ait voulu tenter une entreprise aussi extravagante que celle d'enlever le comte de Charolais au milieu de sa cour ? Rubempré n'a jamais eu à son bord que vingt-cinq hommes d'équipage , qu'il a laissés à vingt lieues de Gorkum , oii il est venu avec deux hommes seulement. On ne peut j sans absurdité , donner croyance à de telles visions , ni les répandre sans une malignité aveugle. Cependant on n'a pas rougi de les publier dans la chaire de vérité; Olivier de La Marche a osé tenir le même langage en public ; et ceux qui l'ont entendu , séduits par son audace , ont eu la témérité d'attaquer la gloire du roi et de noircir sa réputation.
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Morvilliers finît en demandant que l'on commençât la réparation qui était due au roi , par lui livrer Olivier de La Marche , et l'audacieux moine qui avait eu l'insolence d'appuyer ces impostures. Il se plaignit aussi de la défiance que le duc avait fait paraître , en sortant d'Hesdin avec précipitation.
Le comte de Charolais , qui écoutait le chancelier avec impatience , voulût plusieurs fois prendre la parole ; mais Morvilliers, sans s'iuterroinpre , se contenta de lui dire que ce n'était pas vers lui que le roi l'avait envoyé ; et le duc imposa silence à son fils.
Lorsque le chancelier eut fini , le comte de Charolais se mft k genoux devant son père, et lui demanda la permission de se justifier. Le duc , qui connaissait le caractère emporté de son fils , craignit que , dans son premier mouvement, il ne lui échappât quelqnes termes injurieux pour le roi ; c'est pourquoi il lui dit qu'il serait entendu le lendemain ; qu'il réfléchit à ce qu'il avait à répondre , et qu'il prit garde surtout de ne rien dire qui ne convint à sa naissance et à la majesté du roi.
Le duc répondit ensuite aux ambassadeurs que le bâtard de Rubempré s'était rendu assez suspect pour qu'on s'assurât de sa personne ; qu'on n'avait tenu aucun discours injurieux contre le roi , et que si La Marche avait eu l'imprudence de le faire, il en serait informé ; que c'était aux ofllciers de Bourgogne à connaître de cette affaire , parce que La Marche , étant né dans le comté de Bourgogne , n'était ni sujet , ni justiciable du roi ; que sile comte de Charolais avait marqué trop de défiance , il pouvait être excusable dans cette occasion. « Pour moi , ajouta-t-il , je » n'ai jamais donné de soupçons , je n'en conçois pas légère- » ment ; j'ai bien pu manquer de parole aux femmes , mais ja- » mais aux hommes. »
Le lendemain , les ambassadeurs eurent une seconde audience. Le comte de Cfa-irolais , ayant le genou sur un -carreau, parla avec assez de modération. Il dit que le duc de Bretagne et lui étaient liés d'amitié; mais qu'il n'y avait jamais eu entre eux de traité contraire aux intérêts du roi; que Rubempré était un hoomie entreprenant et capable de tout oser ; que , sur sa réput4|tion et le soin qu'il prenait de se cacher , on n'avait pu se dispenser de l'arrêter ; que si Olivier de La Marche avait parlé avec un peu trop de chaleur , son zèle pour son maître le rendait excusable ; qu'on aurait bien d'autres plaintes à faire contre le roi, qui venait de donner le gouvernement de Picardie au comte d'Ëtampes, avec promesse de l'assister de quatre cents lances pour conquérir le duché de Brabant ; qu'à l'égard de la pension et du gouvemement de Normandie que le roi lui avait 6lés , il ne les
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regrettait nullement , parce qu'il serait toujours assez puissant, tant qu'il aurait Tamitié àe son père.
Le Goux parla après le comte de Charolais , reprit tout ce qu'il avait dit , insista sur chaque article , et s'étendit particulièrement sur les obligations que le roi avait à la maison de Bourgogne.
Morvilliers repartit à l'instant , que le roi n'avait pas oublié les. services qu'il avait reçus du duc , qu'il ne cessait de les publier , et qu'il lui en avait marqnë la reconnaissance , non-seulement par les honneurs qu'il lui avait rendus , mais encore en lui donnant le duché de Luxembourg.
Les ambassadeurs insistèrent sur la délivrance de Rubempré ; mais le duc demanda du temps. Il n'en fut pas question depuis ; le roi parut l'oublier totalement ; et ce ne fut que cinq ans après que le comte de Charolais le mit en liberté , sans faire de plus amples informations que celles qui avaient été faites, ce qui peut faire juger qu'il avait été arrêté assez légèrement.
Lorsque les ambassadeurs prirent congé du duc de Bourgogne, le comte de Charolais, s'approchant de l'archevêque de Narbonne, lui dit tout bas : « Recommandez-moi très-humblement à la « bonne grâce du roi , et lui dites qu'il m'a bien fait laver la tête » par son chancelier ; mais qu'il s'en repentira avant qu'il soit M un an. »
Les affaires étrangères n'empêchaient pas le roi de veiller avec attention au gouvemehient intérieur et à la police du royaume. Il rétablit cette année la cour ties aides de Pans , qu'il avait supprimée à son avènement au trône. Il fit une ordonnance si sa^e pour la discipline militaire , que la plupart de ses réglemens subsistent encore aujourd'hui. Nous voyons qu'on entretenait alors dix-sept cents lances ; chaque lance ou homme d'armes , à la grande paie , avait quinze livres par mois , et chaque archer sept livres dix sols : la petite paie était d'un tiers moins.
Le roi , voulant absolument terminer les différens qui étaient entre lui et le duc de Bretagne , assembla à Tours (décembre) le roi de Sicile , les ducs de Berry , d'Orléans , de Bourbon , de I^emours , les comtes d'Angoulême, de Nevers , et les principaux seigneurs du royaume , qu'il prit pour arbitres. Pour leur laisser la liberté de dire leurs sentimens , il ne se trouva pas à la première séance ; mais le chancelier exposa le point de la question avec les moyens des deux partis ; et Jean Dauvet, qui avait déjà été commissaire dans cette affaire , la discuta avec tant de clarté que les princes avouèrent, qu'après avoir été très-prévenus contre le roi , ils étaient obligés de convenir que le duc de Bretagne fivait tort»
Le roi se trouva à la seconde séance ; le chancelier en fit l'ou--.
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verture , en rép^nt devant lui ce qui avait été dit dans la première , et surtout ce qui concernait la régale et les traités que le duc avait faits avec l'Angleterre. Le roi prit ensuite la parole , et rappela les persécutions qu'il avait essuyées sous le règne précédeot , Pétat malheureux où il avait trouvé le royaume à son avènement à la couronne , et tout ce qu'il avait fait pour lui rendre son ancien éclat. Il avoua qu'il ne devait d'aussi heureux commencemens qn'aux princes , à la noblesse et aux secoursde ses peuples ; qu'il sentait tout le poids d'une couronne ; qu'un homme était incapable de porter seul un si pesant fardeau ; mais qu'il espérait trouver toujours la même affection , et par conséquent les mêmes ressources dans ses sujets ; qu'il savait que les rois et les peuples sont liés entre eux par des devoirs réciproques; que la force et l'harmonie d'un État dépendent de l'union du chef et des membres. Louis exposa toutes ces maximes incontestables » qui ne sont guère violées que par les princes qui connaissent mal leurs vrais intérêts , leur autorité et leur gloire. Il passa ensuite aux snjets de phithtes qu'il avait contre le duc de Bretagne , et dont nous avons parlé. Il ajouta que le duc ne s'était écarté de ses devoirs que par de mauvais conseils , et que c'était à regret qu'il se voyait obligé de recourir à l'autorité pour réduire un prince faible dans ses desseins et téméraire dans ses entreprises.
Toute l'assemblée fut extrêmement touchée du discours du roi , et lui marqua sa reconnaissance par une acclamation gêné* raie. Le roi de Sicile prit la parole , -et témoigna au roi , au fiom de tons c^ux qui étaient présens , combien ils étaient sensibles aux marques de confiance que sa majesté venait de leur donner y et qu'ils étaient tous prêts à sacrifier leur vie et leurs biens pour son service , et pour faire rentrer le duc de Bretagne dans son devoir.
Le roi les remercia de la bonne volonté qu'ils lui témoignaient, et leur dit qu'ils lui feraient plaisir de, marquer chacun en particulier au duc qu'ils blâmaient sa conduite.
Charles , dnc d'Orléans , ne s'apercevant pas que le roi , en feignant de demander des conseils , ne cherchait qu'une appro» bation de ses sentimens, entreprit de justifier en partie le duc de Bretagne , sur les abus qui régnaient dans le gouvernement. Le roi fut extrémem.ent offensé des remontrances du duc d'Orléans ; mais , dissimulant les vrais motifs de son dépit, il s'emporta contre loi , sous prétexte qu'il prenait le parti d'un rebelle. Les rois ont le privilège que leurs paroles seules tiennent lieu de récomipense ou de châtiment. Le duc d'Orléans conçut un chagrin si viî de la dureté avec laquelle le roi le traita , qu'il en mourut en peu de jours. Il avait été fait prisonnier à la bataille
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d'Azincourt, et sa prison avait duré vingt-cinq ans ; le duc de Bourgogne aida à l'en retirer , et lui fit épouser Marie , sa nièce , fille d'Adolphe , duc de Clèves. Charles s'étant livré pendant sa captivité à la lecture et à la réflexion , instruit par le malheur et par l'étude (i) , était devenu un des plus vertueux princes que la France ait eus , et fut généralement regretté. Il laissa trois enfnns , un fils qui fut Louis XII, et deux filles, dont l'une fut abbesse de Foutevrault , et l'autre épousa Jean de Foix , vicomte de Narbonne.
Cependant le roi fit partir Founiier et Paris , conseillers au parlement , pour aller en Bretagne signifier au duc et faire exécuter la sentence rendue à Chinon par le comte du Maine ; mais, sur le refus qu'on fit de les laisser entrer dans Nantes , ils revinrent après en avoir fait leur procès-verbal.
Le roi , qui croyait être sur de réduire par la force le duc de Bretagne, voulut employer toutes les voies qui pouvaient ser\'ir à le rendre moins excusable. Il envoya Pont-Labbé en Bretagne, avec ordre de dire au duc que le roi était trèsnaiécontent des calomnies qu'il avait osé répandre contre lui ; de ses intrigues arec les Anglais ; de ce qu'en parlant de lui , il l'appelait le roi Louis ; et de ce qu'il y avait actuellement un bâtard de Bretagne au service d'Angleterre. « Si\ousave2 agi de votre chef, lai dit » Pont-Labbé , vous devez apaiser le roi par votre soumission ; >» si vous avez suivi quelques conseils , vous devez sacrifier ceux » qui vous les ont donnés ; si vous avez dessein d'appeler les An« » glais en Bretagne , pour résister au roi , songez que vos Etats » vont devenir le théâtre d'une guerre sanglante que vous pou- » vez éviter , en rendant ce que vous devez à votre souverain. »
Le duc fit représenter au roi qu'il n'avait jamais eu de mauvaises intentions dans tout ce qu'il avait fait ; qu'il avait été obligé de négocier avec Edouard , parce qu'il avait appris que le roi avait traité lui-même avec ce prince, au préjudice de la Bretagne et de tous les princes du sang ; qu'il n'avait pris ces précautions que parce qu'il n'avait point été compris par le roi dans la trêve conclue avec l'Angleterre ; que la commission donnée à Bomillé pour passer en Angleterre sous un déguisement , loin de prouver ses liaisons avec Edouard , servait au contraire à sa justification , puisqu'il n'avait eu recours à ce mystère , que parce qu!il ignorait les dispositions des Anglais, et qu'il voulait que Romillé pût s'en assurer avant de se découvrir ; que Bomillë
(]) Charles , duc d^Orleans, a laisse quelques poésies , telles que ballades , chansons et rondels , et un discours dVIoqiicnce prononce, en i^SÔ, en présence de Charles VII , an sajct do Jean , duc d^Alencon. Ces ouvrages sont manuscrits à la biblioibèquc du roi.
avait rendu compte de sa négociation en pleins états , et qu'il était impossible de trouver rien dans son rapport qui fût contraire aax intérêts du roi ; qu'on avait tout lieu de juger que ce prince était lui-même ligué avec Edouard contre la Bretagne , puisque les Anglais avaient fait sur les Bretons plusieurs prises qui avaient été vendues dans les ports de France , et que l'on avait obligé les Bretons de rendre celles qu'ils avaient faites sur les Anglais.
Qu'il était vrai qu'en écrivant au roi d'Angleterre, le duc de Bretagne l'avait traité de son souverain seigneur , et avait nommé le roi , le roi Lfuis ; mais qu'on ne pouvait pas ignorer que ce n'était qu'une vaine formalité pour se conformer à l'étiquette d'Angleterre ; et qu'au fond an n'avait rien conclu qui fût contraire au bien de l'Etat ni à la gloire du roi.
Comme la réponse du duc de Bretagne était autant un manifeste qu'une justification, le roi ne songea plus qu'à lui déclarer la guerre. Le duc prenait , de son côté , toutes les mesures qui pouvaient le mettre k couvert des effets du ressentiment du roi. Il fît un traité ( 1 1 décembre ) avec le duc de Calabre , par lequel ils reconnaissaient qu'ils s'étaient donné réciproquement leurs scellés pour se réunir et s'opposer au conseil du roi, qui l'engageait cbaque jour à maltraiter les princes du sang ; ils admirent le comte de Charolais dans leur alliance , et jurèrent de se servir jnutuellenient envers et contre tous , excepté contre le roi de Sicile.
Le duc de Calabre ne pouvait pas, à la vérité , entrer ouvertement et avec bouneur dans un parti avec Edouard , qui avait détrôné Henri VI , son beau-frère : il paraissait ne contracter qu'avec le comte dé Charolais ; mais c'était la même chose au fond , puisqu'Édouard devait fournir au comte tous les secours nécessaires, en considération de la conduite que celui-ci venait de tenir tout récemment au sujet du mariage d'Elisabeth Kiviers.
Dans le temps que l'on travaillait à convertir la trêve conclue entre la France et l'Angleterre, en une paix solide , dont le mariage d'Edouard avec Bonne de Savoie devait être le fondement , ce prince devint amoureux d'Elisabeth Riviers , fille de Richard Doadeville et de Jacqueline de Luxembourg , et veuve du chevalier Jean Gray. Edouard , ayant préféré cette veuve à la princesse de Savoie au grand mécontentement de la nation , avait prié le comte de Charolais d'envoyer à la cérémonie du mariage quelques personnes de sa part ; le comte y envoya Jacques de Luxembourg , oncle d'Elisabeth , avec trois cents gentilshommes des plus distingués et des plus magnifiques qui fussent en Bour-
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gogne. Une si superbe ambassade, en relevant la naissance d'ÉIisa^ heth , apaisa les Anglais, et fit tant de plaisir à Edouard qu'il fit assurer le comte de Charolais qu'il pouvait compter sur les troupes d'Angleterre.
Le comte , étant persuadé que les Croy empêcheraient tou* jours le duc, son père, d'entrer dans une ligue contre le roi , écrivit partout pour se plaindre qu'ils usurpaient l'autorité, qu'ils cherchaient à le mettre mal avec son père , et qu'ils lui avaient fait perdre l'amitié du roi , dont il affectait de paraître jaloux ; mais il ne haïssait réellement les Croy que parce qu'ils étaient attachés au roi , et ne cherchait à les éloigner <|^'afin de pouvoir engager plus facilement le duc , son përe , à déclarer la guerre à la France.
( i465, Pâques, le i4 avril.) Cependant le duc de Bretagne travaillait continuellement à augmenter le nombre des mécontens dans le royaume. Soit que les prétentions du roi fussent outrées , soit que le duc refusât de rendre ce qu'il devait réellement à son souverain , il est certain que leurs démêlés furent l'origine du plus grand événement du règne de Louis XI , je veux dire de la guerre du bien public , dont il est important de bien eonnattre le principe.
Le duc de Bretagne sentait qu'il ne pourrait pas résister seul aux armes du roi , et qu'il ne tirerait pas un grand avantage de son alliance avec le comte de Charolais , à moins que le duc de Bourgogne ne lui fournit des troupes ; c'est pourquoi il tâcha d'attirer dans son parti les princes du sang et les autres seigneurs du royaume , qui , ayant des terres et des vassaux , pouvaient procurer des secours réels. II s'attacha à leur persuader que le dessein du roi était d'asservir les princes , d'avilir la noblesse et de dépouiller tous ceux qui , par leur naissance , leurs droits et leurs bonnes intentions , pourraient s'opposer à l'autorité arbi* traire qu'il voulait établir ; que l'on commençait par le duc de Bretagne ; mais que ceux qui avaient quelque autorité étaient tous intéressés à prendre sa défense , sans quoi ils tomberaient bientôt dans l'esclavage.
Ces discours firent impression sur plusieurs d'entre eux , qui , d'ailleurs , avaient des motifs particuliers.
Le duc de Bourbon, ayant épousé la sœur de Louis XI, s'était attendu qu'en considération de ce mariage on lui donnerait l'épée de connétable ; mais, loin de la lui offrir , on la lui avait refusée : le toi ne le trouvait déjà que trop puissant. Un ambitieux croit acquérir des droits en obtenant des grâces, et le duc de Bourbon fut plus sensible au refus qu'on luifit, qu'il ne l'avait été à l'honneur d'épouser une fille de France* Dès ce moment ^
il ne songea plus qu'à se joindre aux ennemis du roi. Il entra dans la ligue du duc de Bretagne , et résolut d'y engager le duc de Bourgogne. C'était une négociation délicate , parce que ce prince était vieux , et qu'il avait toujours aimé la paix. Quoiqu'il se plaignît quelquefois des infractions que le roi faisait au traité d'Arras, il était résolu de l'observer, et mettait peu de différence, entre une guerre injuste et nne guerre trop légèrement entreprise. Le duc de Bourbon profita de l'ascendant qu'il avait sur son esprit , pour lui persuader que le roi voulait opprimer tous les princes ; que le comte de Cbarolais ne serait pas lui-même à l'abri de ses entreprises , et perdrait la succession de son père , à moins que l'on ne s'opposât actuellement au roi , en faisont une ligue en faveur du bien public. Philippe ne trouvait pas encore qu'il y eût des motifs légitimes pour rompre avec le roi ; mais , tandis qu'on sollicitait le duc de Bourgogne, on travaillait à séduire le duc de Berry , frère du roi , en lui promettant de lui faire épouser la fille unique du comte de Charolaîs.
Charles, duc de Berry, avait toutes les grâces extérieures qui frappent les yeux du peuple ,- qui saisissent son imagination , qui relèvent l'éclat des grandes qualités, mais qui ne les suppléent jamais ; sans être recommandable par ses vertus ni redoutable par ses vices , il était dangereux par sa faiblesse. Les mécontens en abusèrent pour le porter à la révolte , et il s'y prêta d'autant plus facilement qu'il avait , contre le roi son frère , cette jalousie 51 ordinaire aux petites âmes contre ceux cpii les effacent. Incapable de tout par lui-même , il n'était qu'un instrument aveugle entre les mains des rebelles , qui disaient servir à leur aipl>itioki un nom inutile à celui qui le portait. Quand le roi n'eût pas été naturellement défiant et jaloux de son autorité, la prudence l'aurait empêché de rien confier k son frère , dont il connaissait le pen d'attachement, la faiblesse et l'incapacité.
Cependant le duc de Bretagne , qui craignait toujours que le roi ne le contraignit enfin d'obéir au jugement rendu à Tours , pria sa majesté de lui permettre d'assembler ses états pour y faire approuver l'exécution de ce même jugement , et y donner plus d'authenticité.
Le dessein du duc n'étant que de gagner du temps , lorsque les délais qu'il avait demandés furent expirée, il envoya Odet Daidie, seigneur de Lescun , pour en demander de nouveaux.
Le roi consentit à un délai de trois mois ; mais , comptant toujours autant sur sa politique que sur ses armes , il chercha à gagner l'ambassadeur par des présens ; et , pour s'assurer de tous ceux qui gouvernaient le duc, il donna une pension à Antoinette de Maignelais , sa maîtresse. Lescun , au lieu de se laisser cor-
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rompre , acbeva de séduire le duc de Berry, et le détermina à se retirer en Bretagne. Ce projet n'était pas facile à exécuter , parce qu'on veillait attentivement sur les démarches de ce jeune prince ; mais ce fut le roi même qui , par sa propre défiance y fournit à son frère les moyens de s'échapper de la cour.
Aussitôt que Louis eut congédié Lescun, il s'avança en Poitou, sous prétexte d'un pèlerinage ; mais dans le dessein de s'approcher de la Bretagne , pour être plus à portée d'y entrer si le duc refusait de tenir sa parole. Le duc de Berry ; qui était obligé de suivre le roi partout , convint avec Lescun qu'il l'attendrait à quelques lieues de Poitiers; et, s'étant trouvé au rendez^vous, sous prétexte d'une partie de chasse, il partit avec lui et se rendit en Bretagne ( mars ) , avant que le roi fût en état de s'opposer à sa fuite.
Le duc de Berry publia assitôt un manifeste, dans lequel il prenait le ton d'un prince à qui le .sort de tous les ordres de l'Etat ét^it confié , quoiqu'il ne fût que l'instrument dont les mécontens prétendaient se servir.
La retraite de ce prince fut le signal qui fit éclater l'orage qui se formait depuis long-temps ; les mécontens se déclarèrent ouvertement sous le nom de Ligue du Bien Public , qui est toujours leur prétexte , et rarement leur motif. On prétend que ce fut dans l'église de Notre-Dame de Paris que se tint l'assemblée décisive ; et qu*il s'y trouva plus de cinq cents persounes , qui , pour se reconnaître, avaient une aiguillette de soie à la ceinture.
Le roi , qui avait cru accabler facilement le duc de Bretagne , se vit tout à coup obligé de songer à sa propre défense ; il fut au désespoir en apprenant que son frère avait pris la fuite , et qu'il était à la tête de la ligue, soutenu par les ducs de Calabre, de Bourbon , et de Bretagne , et favorisé même par le duc de Bourgogne. Il savait ce que peuvent les grands noms dans un parti , surtout lorsqu'on voit s'armer contre le gouvernement , ceux qui devraient en être les appuis. Les comtes de Dunois et de Dammartin , et le maréchal de Loheac se rangèrent parmi les mécontens. Le duc de Nemours , le comte d'Armagnac , et le sire d'Albret étaient près de s'y joindre ; la guerre s'allumait dans toutes les parties du royaume. Le roi de Sicile , les comtes du Maine, de Nevers, de Vendôme et d'Eu, demeurèrent attachés au roi. Ce prince n'en était pas plus tranquille ; il redoutait se% ennemis, et ses amis lui étaient suspects. Il envoya de toutes parts des ambassadeurs , dont les instructions étaient différentes , suivant le génie ou les intérêts de ceux avec qui ils devaient traiter.
Leduc de Bourbon répondit que les princes ne pouvaient souf-
DE LOUIS XI. lu
frir plas long^temps le mauvais gouvernement du royaume ; et qu'ils étaient résolus d y apporter remède.
Le roi de Sicile alla trouver inutilement le duc de Berry pour le ramener à son devoir ; il ne réussit pas mieux à l'égard de son fils , le duc de Calabre.
Le roi, pour répondre au manifeste du duc de Berry, publia ,
de son coté , qu'il était bien étrange que , n'ayant jamais été
soupçonné de cruauté , on l'en accusât envers son frère , qui était
l'héritier présomptif de la couronne ; mais qui, cependant, n'avait
pas droit d'en regarder la succession comme assurée , la reine
étant encore jeune , et actuellement grosse ; qu'on ne pouvait
rien reprocher au gouvernement , puisque le royaume n'avait
jamais été plus florissant , et que , sous prétexte de quelques
abus , les princes et leurs adhérens , au lieu de commencer par
des remontrances respectueuses, avaient éclaté par des hostilités
indignes de leur naissance, et maltraité, contre le droit des gens,
les sujets du roi , qui n'avaient d'autres crimes que de rester
fidèles; qu'ils n'osaient rien articuler de positif; que le duc de
Berry ménie ne faisait que des plaintes vagues ; et qu'aussitôt
qu'il voudrait faire connaître ceux qui auraient osé lui manquer,
on en ferait un châtiment exemplaire ; que sa majesté ne voulait
avoir son frère auprès d'elle que pour veiller à sa conservation
et à son instruction , comme il l'en avait prié lui-même ; qu'il
n'y avait que de jeunes gens sans expérience qui eussent formé
la ligue , et qui prétendaient faire croire qu'ils travaillaient au
bonheur des peuples , dans le temps qu'on les voyait fouler leurs
vassaux , ravager le royaume , et porter la désolation dans toutes
les proviflces.
Ce manifeste , rédigé en plein conseil, servit à contenir l'Auvergne, qui était sur le point de se soulever. La ville de Bordeaux envoya des députés au roi , pour l'assurer de sa fidélité ; mais ils parlèrent aussi en faveur du duc de Berry , et représentèrent que son apanage n'étant passuffisant, il serait juste d'y avoir égard. Le Dauphiné , le Lyonnais , la Normandie, et généralement toutes les provinces qui n'étaient pas dans la dépendance des princes ligues , donnèrent au roi toutes les preuves d'un attachement inviolable.
Cependant on armait de toutes parts , sans que les motifs de la ligue fussent bien éclaircis , et qu'on aperçût autre chose que beaucoup d*anibition dans les grands , d'inquiétude dans les peuples , d'animosité dans le comte de Charolais , et de faiblesse dans le duc de Berry.
Le corate d'Armagnac paraissait encore indécis; les princes l>£;ués répandaient qu'il ^tait entré dans leur parti : le roi lui
ayant fait part de rérasion du duc de Berry, le comte ne répondit que par des protestations de fidélité vagues y et telles qu'on les fait lorsqu'on veut éviter de prendre un parti ; on lui récrivit , et l'on n'en tira pas de réponse plus positive.
Le roi envoya Thibault de Luxembourg, évéque du Mans ^ et frère du comte de Saint-Pol , vers le duc de Bourgogne , pour négocier quelque accommodement ; mais le comte dts Charolais avait absolument déterminé son përe à la guerre ; et, pour dissiper les scrupules que le duc conservait encore , on l'avait engagea céder (21 avril) à son fils l'administration de ses États. Le roi , voyant que l'abolition de la pragmatique , et les entreprises que la cour de Rome faisait en conséquence , étaient un des prétextes des princes ligués , envoya Pierre Gruel , premier président de Dauphiné , pour engager le pape Paul II à faire cesser les plaintes y en usant d'un peu plus de retenue dans ses entreprises. Le second article des instructions était de faire rappeler Alain d'Albret , légat d'Avignon , qui entretenait en France le feu de la rébellion; et l'on demandait enfin que l'on renouvelât d'anciennes bulles d'excommunication contre les sujets qui prei^nent les armes contre leur prince.
Gruel , s'imaginant qu'il suffisait d'avoir une bonne cause à défendre pour être en droit de parler avec fermeté , ne fit qu'indisposer le pape. Il fut rappelé et désavoué , et l'on envoya d'autres ambassadeurs qui, avec pi us de modération, n'obtinrent pas davantage. La cour de Rome , n'ayant plus rien à espérer du roi, ne se piquait pas de reconnaissance pourles services passés. Louis envoya des ambassadeurs vers les différens princes dont il espérait tirer quelque secours , ou du moins, pour les empécber d'entrer dans la ligue ( mai ) . Il renouvela la trêve avec l'Angleterre, qui lui donnait le plus d'inquiétude ; mais il ne comptait pas tellement sur les négociations qu'il ne se mit en état d'opposer ses armes à l'ennemi. Il chargea les comtes d'Eu et de Nevers de la garde des frontières de Picardie ; il confia celles de Bretagne au comte du Maine, et la Champagne à Torcy. Le roi , ayant pourvu k tout , se rendit en Berry, à la tête d'une armée d'environ quatorze mille hommes aguerris et disciplinés. Le marchand ni le laboureur ne fuyaient point devant le soldat, qui n'était redoutable qu'à l'ennemi.
Les rebelles s'é tant emparés de Bourges, Louis ne jugea pas à pro- |)os d'ouvrir la campagne par un siège qui pouvait être long. Il sentait combien la confiance des troupes dépend d'un premier succès, n commença par attaquer Saint-Amand, Montrond et Montluçon ; la plupart des places furent emportées d'assaut , et le roi donna partout des marques de valeur et de clémence» Le pays de Corn*
DE LOUIS XI. ii3
brailles , la plu» grande partie du Bourbonnais , de l'Auvergne , et du Berry rentrèrent dans Tobéissance ; de sorte que Bourges se trouva bloquée de toutes paite. Les princes ligués furent bientôt consternés» et l'on n'attendait plus, pour les soumettre , que Je duc de Nemours, qui devait arriver avec trois cents lances ; mais ce prince , au lieu de venir trouver le roi , lui fit demander des sÂretés. Quand on apporte .tant de précautions pour remplir son devoir , on est bien près de le trahir. £n effet , après beaucoup de négociations , le duc de Nemours se rangea du parti des rebelles. Je trouve même , dans des mémoires de ces temps-là, que Nemours cherchait à tirer les choses en longueur , parce qu'il tramait avec Louis de Harcourt, dit le bâtard d'Auraale, évéque de Bayeux et patriarche de Jérusalem , une conspiration qui tendait à mettre le feu aux poudres qui étaient à Saint-Pourçain , à se saisir du roi , et attenter même sur sa vie.
Sur ces entrefaites , on apprit qne le comte d'Armagnac venait , avec six mille hommes , joindre les princes ligués ; on sut , d'un autre côté , qne les ducs de Bourbon et de Nemours, les sires de Beaujeu et d'Albret étaient entrés dans Riom. Le roi marcha aussitôt pour les assiéger ou leur donner bataille.
La diligence et la résolution de ce prince épouvantèrent tellement les seigneurs qui étaient dans Riom , que le duc de Bourbon se retira à Moulins , et le duc de Nemours vint trouver le roi pour proposer un accommodement , tant pour lui que pour le duc de Bourbon , le comte d'Armagnac et le sire d'Albret. Loai's y qui préférait la négociation à la guerre , le reçut favorablement : on convint d'une trêve pendant laquelle on chercherait à ramener les rebelles , sans quoi les quatre seigneurs se dé i clareraient contre eux. On les verra bientôt maiiquer à leur parole , et rentrer dans la ligue. Louis se détermina à traiter avec Nemonrs, sur la nouvelle que les ducs de Berry et de Bretagne remontaient la Loire avec une armée nombreuse; que le comte de Charolais s'avançait , d'un autre côté , à la tête de vingt-six mille hommes , et que ces princes devaient se joindre devant Paris. Louis pourvut d'abord k la sûreté de l'Auvergne , et laissa quatre cents lances dans le Languedoc , pour prévenir l'infraction que les quatre seigneurs pourraient faire à leur traité. Il confia la garde du Dauphiné au prince Galéas, fils du duc de Milan, «jui était arrivé avec mille lances , et deux cents archers, et accepta les secours du comte de Boulogne , qui vint le trouver à la tête de trois cents lances.
Le roi donna partout de si bons ordres qu'il fit échouer les manœuvres du comte de Saint-Pol , qui tâchait de corrompre les villes sur 1^ Somme : elles restèrent fidèles y et la plupart .
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telles qu'Amiens, Abbeville, PeVonne, Péqnigoy, et Tournai se fortifièrent à leurs frais.
Lorsque le comte de Cbarolaîs^prît congë du duc son père (i5 juin) : « SouvenezF-vous, lui dit le duc, du sang dont vous » sortez ; préférez toujours une mort glorieuse à une fuite honn teuse. Si tous êtes en danger , je marcherai à la tête de cent n mille hommes pour vous délivrer. « Cette leçon n'était que trop inutile à un prince dont le courage était une espèce de manie, héros né pour exciter l'admiration et pour faire le malheur des hommes.
Le comte passa la Somme à Brai , qui lui ouvrit ses portes; Roye et Montdidier en firent autant; mais le sire de Nesle se dé* fendit vaillamment, et ne se rendit qu'à l'extrémité et à des conditions honorables. Le comte de Charolais viola la capitulation, le traita avec dureté, et le retint prisonnier, prétendant qu'il était son sujet. Le roi fit encore une perte considérable par la trahison d'un nommé Madré ou Mériadec , qui livra Pont- Sainte-Maixance , par où les Bourguignons se répandirent dans risle de France. D*un autre côté , les ducs de Berry et de Bre» tagqe se mirent en marche (juillet) , et traversèrent l'Anjou. Le premier écrivit au comte de Vendôme pour l'attirer dans son parti; mais le comte lui répondit que, quoiqu'il n'eût pas lieu d'être content du roi , il ne manquerait jamais k la fidélité qu'il lui devait, et qu'il aimait mieux oublier les mauvais traiteœens qu'il avait essuyés , que de les mériter. «
Cependant le roi s'avançait à grandes journées pour prévenir -la jonction des Bourguignons et des Bretons.
Le comte de Charolais était déjà devant Paris; et, s'impatien-* tant de ne pas voir arriver les Bretons , il fut plusieurs fois snr le point de retourner en arrière ; mais Romillé , vice-chancelier de Bretagne , l'amusait toujours en lui faisant voir , de temps en temps , des lettres qu'il écrivait lui-même sur des blancs-seings , dont il était nmni , et par lesquelles le duc de Bretagne prétextait ses retard emens , et lui promettait de le joindre incessamment. Le comte , qui brûlait d'en venir aux mains, ayant hasardé de donner deux assauts dans un même jour, f)it repoussé avec beaucoup de perte. Il y avait dans Paris trente-deux mille combattans, outre les hommes d'armes que le maréchal Rouault y avait amenés. Le coçite de Charolais, voulant faire encore une tentative , envoya quatre hérauts demander passage par Paris , et des vivres pour son armée. Pendant que ces hérauts attiraient toute l'attention du côté de la porte Saint-Denis, les Bourgui— gnons s'emparèrent du faubourg Saint-Lazare , passèrent jusqu'aux barrières , et allaient bientôt pénétrer dans la Tille y
braque l'alarme s'y répandit. Les bourgeois accourent aussitôt garnissent la muraille, et repoussent les assaillans avec le plus grand coarage. Le maréchal Ronaulf sortit en même temps à la tète de soixante lances et de quatre - vingts archers et chargea si brusquement l'ennemi qu'il l'obligea de se retitêip à Saint- Denis.
Cette vigoureuse résisUnce des Parisiens surprit extrêmement e comte de Charolais, qui , loin de supposer un tel conrage dans les bourgeois, s'était imaginé qu'en publiant une abolition des impôts toutes les villes lui ouvriraient leurs portes. Ces discour» SI ordinaires aux méconlens , ne produisaient aucun effet li roi qu, n'était haï des grands que parce qu'il réprimait leur ambition , était aime des peuples. D'ailleurs il était aisé de voit que tous les seigneurs mécontens , en prenant le bien public pouf prétexte , ne proposaient jamais d'accommodement qu'en exigeant âes pensions onéreuses au peuple qu'ils prétendaient soulager.
Le comte de Charôlais ayant reçu une lettre de la duchesse d Orléans , qui lui donnait avis de la marche du roi, en intercepta pi as»eu« autres , par lesquelles le roi remerciait les Pari- «en» de leur fidélité, et les assurait que, dans peu de jours. Il serait au» portes de Paris, en état de combattre. Sur cet avis le comte partit en diligence , vint camper à Lonjumeau , et fit avancer Samt-Pol jusque sous Montlhéri avec son avanl-Wrde âpre, avoir marqué le champ de l>. taille datis une plaine entre lel deux camps.
Les armées s'approchant toujours l'une de l'autre , le roi fit agiter dans son conseil si l'on devait marcher contre les Bretons, ou attaquer le comte de Charolais. Brézé , grand sénéchal de Normandie , était d'avis qu'on employât le premier feu des Français, toujours terrible, contre les Bretons qui étaient les plus aguems, et dont la défaite entraînerait nécessairement celle des Bourguignons. Le roi fut d'un avis opposé , peut-être par la hame particulière qu'il avait contre le comte de Charolais. Ohvier de La Marche prétend qu'il fut décidé qu'on attaquerait d abord les Bourguignons , pour ce que, dit-fl , Vancienne haine â: entre Us Français et les Bourguignons était plus grande que contre les Bretons. Le roi ,vait d'ailleurs conçu quelques soupçons contre Bréw', et craignait, en suivaht son avis , de fitvoriser les mesures qu'il pouvait avoir prises en cas o intelligence avec les ligueurs.
Le roi , étant arrivé de bonne heure à Étre'chi , y fil halte • le soir il en partit, vint pendant la nuit à Châtres,' et, sans se reposer, marcha droit à Monthléri. Né pouvant plus dissimuler
,,fi HISTOIRE
ses soupçous coutre Bré«é , il lui demanda sMn avait P" ^»^ son seiSau* «S»»"" •• ^"'^ «^' "P*"**^'* ^'f en affectent de plaisanter, cl faisant une équivoque entre seineUe,„g; ma.s ie veut ai réservé mon corps. Le roi parut satisfait de w réponse, et lui con6a l'avant-garde, en lui recommandant néanmoins de ne pas engager l'action. Le comte du Marne Commandait l'arrlcrAgarde, et Louis menait le corps de bataille. Le comte de Charolais disposa son ««•»«« *Pf"P'"/"^'f,^"* plan. Saint-Pol éuit k l'avant-garde, Antome, bâtard de Bour- Konie , à l'arriëre-garde , et le comte au corps de bataille.
L ^i ni le comte de Charolais ne paraissaient pas encore bien résolus de combattre. Le comte voulait joindre les Bretons , et le roi se proposait de gagner Paris ; mais Brézé, à qui le roi avait laissé ent«Toir ses soupçons , crut qu'il était de son honneur de ne pas éviter un combat qui avait été résolu contre son avis , et dit à un de ses confidens : Je les mettrai si près lundel autre. Que sera bien habile quipoiirra Us déméUr.
Lesrelationsde la journée de Montlhen sont toutes différentes , et souvent opposées , quoique la plupart soient écrites par des gens aui s'y trouvèrent, tels qu'Olivier de La Marche, et Philippe de Commines. Nous en avons encore une qui fut envoyée au duc de Bourgogne par un officier général de l'armée du comte de Charolais et une quatrième faite sur le rapport de plusieurs efficiers de l'armée du roi. Ces auteurs ne s'accordent j^ère que sur la disposition des armées. J'ai tâché de recueiUir de ces différentes relations ce qui m'a paru de plus clair et de plus certain. Le roi, ayant marché toute la nuit, entra dans la vallée de Tréfou à la vue de l'armée ennemie. Commines prétend que st l'on avait attaqué les Français à la descente on les aurait taiUés en pièces, parce qu'ils étaient fatigués d'une marche forcée, et ne pouvaient arriver qu'à la file. D'un autre cote , les Bourguicnons firent deux fautes considérables : la première fut que les cavaliers mirent pied à terre, pour se conformer à nn point d'honneur qu'ils tenaient de leurs ancêtres, de combattre ainsi dans les batailles rangées ; mais , comme ils étaient armes pesamment ils se trouvèrent alors si embarrassés qu ils ne pouvaient ,«r Ils furent donc obligés de remonter k cheval avecle secours de leurs archers, qui perdaient par là l'occasion de combattre. Le temos qu'on employa à cette manœuvre donna au roi celui de faire passer son armée et de la ranger en bataHle derrière ua
fossé garni de fortes haies.
La seconde faute des Bourguignons vint de ce qu en marchant k l'ennemi , ils furent obligés de traverser un champ semé de fqves et d'autres grains forts et embarrassans. Le comte de Ch»-
rolais avait donné ordre que la marche ne se fit qu'en trois temps ; mais ses troupes , emportées par l'ardeur , traversèrent ce terrain sans faire halte, de sorte qu'ils étaient hors d'haleine en arri-» Tant devant les Français. Aucune des armées ne profita tellement des fautes de l'ennemi qu'elle ne perdit successivement , par d'antres fautes , l'avantage qu'elle venait d'avoir.
La bataille se donna le mardi i6 juillet. On conmiença à escarmoucher sur les dix heures , et l'action fut absolument engagée à une heure après midi. Le roi ^ après avoir quelque temps harcelé l'ennemi , chargea brusquement le comte de Saint-Pol , le poussa jnsqu'auprieu ré de Long-Pont, et enfonça l'avant-garde. Le comte de Charolais vint promptement rétablir l'affaire , et repoussa le roi , qui se rallia sous le château de Montlhéri. Le comte , fier de ce succès , crut avoir la victoire , et poursuivait ceux qui fuyaient devant lui, lorsque Contày et Antoine Le Breton, vieil oiEcier,lui firent remarquer que les Français s'étaient ralliés, et avaient entièrement défait l'aile gauche oii était Ravestin. Le désordre était si grand de ce côté-là, que la plupart s'enfuirent jusqu'à Sainte -Maixance, en publiant partout que le comte avait été défait ; on disait même qu'il avait été tué. Il est vrai qu'il fut dans un très-grand péril , en poursuivant les fuyards avec plus d'ardeur que de prudence. Un d'eux , se re^ tournant, Importa un coup terrible dans l'estomac : sa cuirasse lui sauva la vie; mais il pensa être renversé du choc. Le comte, plus ardent à attaquerqu'attentif à se défendre, se vit tout à coup enveloppé par quelques gardes du roi , et reçut un coup d'épée dans la gorge; Philippe Doignies , son porte-guidon, fut tué à ses côtes : Geoffroy de Saint-Belin , voyant le comte dans ce péril, lui cria : Monseigneur, rendez "VOus , je vous connais bien; ne vous faites pas tuer» Le comte allait être pris sans un cavalier robuste, et monté sur un fort cheval, qui donna avec tant d'impétuosité entre lui et Saint-Belin , qu'il les sépara , et délivra le eomte , qui le fit chevalier sur le champ de bataille. Olivier de La Marche le nomme Robert Cot^eau ; Comminges l'appelle Jean Cadet ; et tous deux le font fils d'un médecin.
LÎe comte , tout sanglant , rejoignit ses archers qui n'étaient pas restés au nombre de quarante , et qui ne songeaient plus qu'à fuir. La confusion et la dispersion étaient telles, que cent hommes bien unis auraient totalement défait l'armée des Bourguignons, lorsque le comte de Saint-Pol sortit d'un bois , suivi d'environ cinquante hommes d'armes , autour desquels une quantité d'au* Iresse ralliait à mesure qu'il avançait. Le comte le voyant mareber au petit pas lui envoya dire de se presser. Saint-Pol n'en marcha pas plus vite; cette manœuvre sauva le comte et le reste
iiB HISTOIBE
(le son année. La contenance assurée de Sa îut-Pol fit que les Aayards se rallièrent à sa suite , et se trouvèrent près de huit centâ hommes d'armes , en arrivant auprès du comte de CbaroUis.
L'affaire changea encore de face ; le comte poussant l'aroiée française, l'épouvante se mit dans Farrière-garde , commandée par le comte du Maine, qui s'enfuit et entraîna après lui l'aflairai Montauhan , La Borde , SaLazar et plus de huit cents hommes d'armes ; mais ceux de Dauphiné et de Savoie firent ferme et se distinguèrent. Le roi ralita ses troupes jusqu'à trois fois. 11 se trouvait partout, et partout il faisait les fonctions de général et de soldat. L'aile gauche des Bourguignons fut enfoncée et taillée en pièces ; celle des Français ne fut guère plus heureuse. L'armée du comte de Charolais était plus nombreuse d'un tiers que celle du roi ; mais la présence , le courage , l'activité et la prndence de ce prince semblaient multiplier ses troupes ^ et les rendaient redoutables. On combattait de part et d'autre avec une ardeur égale ; les vaincus se ralliaient , le moment d'après le vainqueur prenait la fuite; la victoire changeait alternativement de parti, l'épouvante lui succédait : dans un même corps on pliait d'un côté , on triomphait de l'autre. Les approches de la nuit ralentirent l'ardeur des combattans ; on ne tirait plus qne de loin , on se ralliait , on se tenait sur ses gardes : la nuit sé« para les armées.
Il serait difficile de décider de quel coté fut la victoire; elle balança toujours, et ne se fixa poinL Chacun crut ou voulut faire croire qu'il l'avait rempprtée; mais le désordre et la confusion régnèrent partout. C'est là , sans doute , la cause de la différence qui se trouve dans les relations. Personne ne se signala plus que le roi et le comte de Charolais. On publia souvent , pendant l'action , la mort de Tun et de l'autre ; bientôt on les voyait repa^ raître, et ces différeus bruits inspiraient tour à tour à leurs troupes la terreur ou la confiance.
Les historiens varient sur le nombre des morts , et les font monter depuis deflx raille' jusqu'à trois mille cinq cents hommes des deux côrés ; quoi qu'il en soit , la perte fut à peu près égale de part et d'autre. Le roi perdit plus de cavalerie que le comte de Charolais , dont l'infanterie fut plus maltraitée. Brézé , grand capitaine, et qui avait engagé l'action, fut tué des premiers. Le roi perdit encore Geoffroy de Saint-Belin , bailli de Chaumont, Floquet , bailli d'£vreux , et Philippe de Lovan , bailli de Meaux. Les princi[)aux de l'armée du comte qui restèrent sur la place y furent Philippe de Lalain, de Hames, Doignies, un frère du sire d'Halhuin et Crevecœur. Malgré les prodiges de valeur qui éclatèrent dans cette journée , plusieurs furent si frappés d'époa^
rante qu'il y eut des Bourguignons qui s'enfuirent jusqu'au Quesnoiy et des Français jusqu'en Poitou. Les récompenses ni les diatimens, après la bataille, ne parurent pas distribués avec beaucoup de justice ou de discernement. Tel, dit Commines , perdit ses offices et états, pour s'en être fui, et furent donnés à (f autres qui avaient fui dix lieues plus loin,
La bataille ne laissa pas d'être de quelque avantage pourleroi : les Parisiens , profilant de la première déroute des Bourguignons, sortirent, s'emparèrent d'une partie du bagage, de deux nfille chevaux , et firent huit cents prisonniers. Le maréchal Rouauh se saisit du pont de Saint-^loud. Mouy, capitaine de Gompiègne, ayant rassemblé les garnisons de Creil , de $enlis et de Crépi , se rendit maître de Sainte-Maizance.
Le roi, qui n'avait point maagé de toute la journée, entra dans le château de Montlhérj pour s^ reposer et s'y rafraîchir, et alla ensuite coucher à Corbeil. Le comte de Gharolais fut obligé de passer la nuit sur le champ de bataille, et voulut, dans la suite , faire regarder comàie une preuve de victoire , ce qu'il n'avait fait que par nécessité. En effet, son armée étant toujours en alarme , il fit iskire un retranchement avec des chariots ; on rangea les morts , et l'on fit une place , ou l'on mit quelques bottes de paille, afin qu'il pût se reposer et faire panser ses blessures.
La persuasion où étaient les Bourguignons que le roi était toujours en présence; la crainte que les Parisiens ne vinssent ren* forcer son armée, et ne les surprissent , la quantité de morts et les cris des blessés jetaient la consternation dans le camp. Le comte de Gharolais tint conseil. Saint-Pol et son frère Hautbourdin opir nèrent qu'il fallait mettre le feu au gros du bagage , sauver seulement l'artillerie , et reprendre le chemin de Bourgogne , sans quoi on ne pouvait éviter de périr par le fer et la faim. Gontay fut d'un avis tout opposé, et dit qu'une telle retraite était une £ciite honteuse ; que les Bourguignons se débanderaient , et qu'il en périrait plus par la main du paysan que dans une bataille , dont le succès dépendrait de la valeur et même de la nécessité de vaincre ou de mourir.
Le comte de Gharolais approuva un avis qui flattait son courage et sa présomption : personne n'osa le contredire , et il. donna ordre de se tenir prêt pour combattre à la pointe du jour ; maû il apprit bientôt que le roi s'était retiré. « Plusieurs , dit » Commines , proposèrent de le poursuivre , qui , un moment » auparavant , avaient une assez mauvaise contenance. » Le comte de Gharolais se rendit à Étampes , ou les ducs de Berry et de Bretagne le joignirent le lendemain.
t2o HISTOIRE
Le roi arriva à Paris le jeudi au soir , et alla souper chex Charles de Melun , grand-maitre de France , oti plusieurs bourgeois eurent l'honneur de manger avec lui. Il fit , pendant le souper , le détail de la bataille. Ayant été obligé , pour rendre justice à la valeur de ceux qui s'étaient distingués , de parler des dangers qu'il avait courus , il le fit d'une manière si vive que tous ceux qui étaient présens pleuraient de tendresse. Quoique la victoire eût été douteuse , la gloire de Louis ne l'était pas ; toué lui marquaient à l'envi le plaisir de le revoir et le désir de le suivre. Le roi les remercia , et protesta dé ne point quitter les armes qu'il n'eût dissipé la ligue. Guillaume Chartier , évéque de Paris , dont le sële était plus ardent qu'éclairé , vint trouver ce prince pour lui faire une exhortation sur ses devoirs , et lui proposer de former un conseil. Louis l'écouta avec bonté , et pour gagner le peuple , en paraissant déférer aux aris de l'évéque , il nomma , pour composer ce conseil , six notables bourgeois , six delà cour du parlement, et six de l'université. On abolit la plupart des impots , et il ne resta que six fermes de soixante-six qui étaient dans Paris.
Le roi , ayant accordé des privilèges considérables à Tuniver^ site , voulut aussi que les écoliers prissent les armes. Le recteur, Guillaume Fichet, s'y opposa avec tant de vigueur que le roi fut obligé décéder au temps; mais, quelques années après , il força le recteur de sortir du royaume.
Louis ratifia alors , avec les Liégeois , un traité fait le mois précédent, par lequel il s'engageait de leur fournir deux cents lances, de défendre leurs privilèges , et d'obliger le pape à confirmer au marquis de Bade la qualité de leur régent. Ils promirent , de leur coté , de ne faire ni paix ni trêve avec les ducs de Bourgogne et de Bourbon , et d'entrer à main armée dans le Brabant , aussitôt que les Français entreraient dans le Hainaut. Ce traité causa dans la suite la ruine de la ville de Liège.
Le séjour que le duc de Berry et le comte de Charolais firent ensemble , ne servit qu'à leur donner de l'éloignement l'un pour l'autre; l'espèce de f tireur que le comte avait pour la guerre, devint odieuse au duc de Berry ; et le caractère compatissant du duc paraissait au comte une faiblesse méprisable. Le duc , voyant les blessés qui étaient dans Etampes, ne put s'empêcher de dire, en soupirant , qu'il voudrait n'avoir jamais entrepris la guerre. Le comte qui , avec de très-grandes qualités , n'avait pas l'humanité en partage , dit à ses gens ; Ai^ez - vous oui parler cet homme ? Il se trousse ébahi pour sept à huit cents hommes çu'il voit par la ville allant blessés , qui ne lui sont rien , ni qu*il ne eonnàU^ il s'ébahirait bientôt, silecof bit touchait de quelque
DE LOUIS XL i2f
chose 9 et serait homme pour Appointer bien légèrement , et nous laisser en la fange : et, pour les anciennes guerres qui ont été entre le roi Charles , son père , et le duc de Bourgogne , mon père, aisément toutes ces deux parties se com^ertiraient contre nous; par quoi est nécessaire de se pourvoir et amis,
Philippe de Commines ajoute que le comte de Charolaîs envoya aussitôt Guillaume de Cluny en Angleterre, pour demander la sœur du roi Edouard en mariage , avec ordre de ne rien conclure , mais seulement d'amuser Edouard pour en tirer du secours. G>mmines n'a pas fait attention qu'Isabelle de Bourbon , seconde femme du comte de Charolais , vivait encore , et n'est morte que le 26 de septembre , plus de deux mois après la bataille de Montlhéri. Ainsi il ne pouvait pas encore être question du mariage du comte de Charolais avec la princesse d'Angleterre ; quoiqu'il l'ait epousëe dans la suite. Sur la nouvelle qui s'était répandue de la mort du roi à Montlhéri , les princes ligués avaient tenu conseil ; et , sur l'avis du comte de Dunois , il avait été résolu d'abandonner les Bourguignons , dans la crainte que le comte de Charolais n'usurpât la couronne. Dunois voulait a&iblir le roi , mais non pas ébranler l'Etat, Le comte de Charolais , ayant été instruit de ce conseil , comprit que ses plus grands succès tourneraient à son désavantage , et qu'il ne devait rien attendre des mécontens de France , qui ne se servaient de lui que ponr leurs intérêts particuliers. Dans cette idée , il ratifia ies Irsiilés qu'il avait faits avec le duc de Bretagne , et n'y comprit point le duc de Berrj .
Les princes étant partis d'Etampes (3i juillet), allèrent à Larchaut et à Moret. Ils espéraient passer la Seine au pont de Samois, et joindre le duc de Calabre, qui venait par la Champagne ; mais , le pont étant rompu, ils furent obligés d'en faire un avec des futailles pour faire passer l'armée. Rouault et Salazar n'étant pas en état de ^^ opposer, furent contraints de se retirer. L'armée des princes , au lieu de marcher droit à Paris , 'se répandit dans la Brie. Le duc de Calabre arriva avec cinq mille hommes , parmi lesquels il y avait neuf cents hommes d'armes des plus aguerris , commandés par Jacques Galiot , le comte de Campobasse , Baudricourt , le maréchal de Bourgo^f* , Montaigu et Rothelin , tous excellens capitaines. Le duc de' Calabre avait encore avec lui cinq cents Suisses , qui furent les premiers qui passèrent en France , oii ils se distinguèrent par la valeur et la discipline, qualités qui ne se sont point démenties chez cette nation. Commines prétend que l'armée des princes ligués montait à cent mille chevaux ; il y comprend appareminent Tartillerie et le bagage , car on trouve , dans un manuscrit
de ce temps-là , que lorsque rarmée parut devant Paris j elle était d'environ cinquante mille hommes.
Avant que les princes y arrivassent , le roi partit (aoAt) pour aller chercher lui-même les secours qu'il attendait de Normandie , laissant quatre cents lances et deux mille trois cents francsarchers pour la garde de la ville , sons le commandement des maréchaux de Comminges et Ronault, de Gilles de Saint-Simon et de La Barde.
Les ennemis. s'étant emparés du pont de Charenton ( 17 août), des ce moment il y eut des escarmouches continuelles.. Les princes envoyèrent ( 22 août) six hérauts , avec des lettres pour ï'évéque, le clergé , le parlement, la ville et l'université. Elles contenaient en substance que les princes n'ayant pris les armes que pour le bien public , ils demandaient qu'on leur envoyât des députés avec qui ils pussent conférer.
L'évéque fut nommé chef de la députation ; les autres furent choisis dans le clergé , dans le parlement , dans l'université , et même parmi les marchands.
Lorsque ces députés parurent devant les princes , le comte de Dunois portant la parole, leur dit, «que le roi avait fait alliance » avec des étrangers , pour détruire les grandes maisons du w royaume , et particulièrement celles d'Orléans y de Bourgogne, M de Bretagne et de Bourbon ; qu'il refusait d'assembler les n états ; qu'il £aillait donc désormais que les armées ne fussent » commandées , les charges données , et les finances adminis- » trées que par le conseil des princes ; et que , pour sûreté , N on leur livrât la personne du roi et la capitale , ou du moins » on permit aux princes d'entrer dans la ville avec escorte pour » y conférer eux-mêmes ; qu'on ne laissait qne deux jours pour M décider , et que , ce terme expiré , on donnerait un assaut géw néral sans faire aucun quartier. >»
Les députés vinrent faire leur rapport ; la frayeur dont ils étaient frappés leur fit grossir les objets , et se communiqua à plusieurs de ceux qui les entendaient : il y en avait qui , par le seul désir de voir changer le gouvernement , voulaient qu'on reçût les princes ; mais les gens de guerre réprimèrent la frayeur populaire , par celle qu'ils inspirèrent en menaçant de massacrer quiconque oserait proposer de recevoir les princes. On renvoya donc les députés , avec ordre de dire simplement qu'on ne pouvait rien résoudre sans l'ordre du roi , qui était absent. Le comte de Dunois, remarquant leur frayeur, voulut encore l'augmenter, et leur dit qu'on n'avait qu'à se préparer dans Paris à un assaut général pour le jour suivant. Sur le rapport des députés ) on n'oublia rien pour se mettre en état de défense ;
rnaXs rennemi ne parut pas. On fît sortir cent lances pour aller à la découverte ; elles s'avancèrent jusqu'aux tentes des Bourguignons , et ramenèrent plus de soixante chevaux.
Le roi revint deux jours après y avec douze mille hommes , et fit entrer tant de munitions dans Paris y que y pendant un siège de près de trois mois , on y fut toujours dans l'abondance. Il fut reçu de ses sujets avec la joie la plus vive ; chacun croyait son salut attaché à sa personne.
Louis , s'étant fait rendre compte de la députation qui s'était faite pendant son absence y chassa les députés qui avaient marqué le plus de crainte, comme étant aussi dangereux dans la circons» tance présente que s'ils eussent été criminels. Il ne marqua son ressentiment à l'évéque qu'en cessant d'avoir pour lui la même considération. On fit mourir quelques gens qui avaienttenu des discours séditieux ; et il y en eut un de fouetté pdur avoir seulement donné l'alarme pendant un assaut. Les fautes étaient punies moins sur leur grièveté que sur leurs conséquences.
£u effet, si les princes eussent été admis dans Paris pour y conférer, la séduction, la perfidie ou la terreur les auraient rendus maître de la ville ; et la perte de la capitale eût entraîne celle du royaume. Le roi sentit si bien toutes ces conséquences qu'il a souvent dit depuis que , si les princes se fussent emparés de Paris , il ne lui restait d'autre ressource que de passer en Suisse ou à Milan.
JDepuis son retour (septembre), les escarmouches devinrent, plus fréquentes , plus vives , et presque toujours heureuses pour les assiégés. Ces petits succès leur inspiraient ta confiance , et diminuaient la présomption des ligueurs. Le roi , pour entretenir cette disposition dans les esprits , parut vouloir présenter la bataille , et prit l'oriflamme avec de? cérémonies toujours imposantes pour le peuple ; mais ce prince était trop prudent^ pour commettre sa couronne au hasard d'un bataille. Lorsqu'il paraissait ne respirer que le combat, il travaillait à diviser la ligue. Ces préparatifs , et le feu continuel des remparts , tenaient les assiégeans dans l'inquiétude, et leur donnaient souvent l'alarme. Leurs coureurs vinrent une nuit leur rapporter qu'ils avaient aperçu l'armée royale qui s'avançait en ordre de bataille. Le comte de Cbarolais et le duc de Calabre montèrent aussitôt à cheval , et donnèrent les ordres pour le combat ; mais s'étant anrancés vers le lieu qu'on leur avait marqué , et le jour commençant à paraître , ils reconnurent que ce qu'on avait pris pour des lances n'était qu'un champ couvert de grands chardons. Cependant h roi , ne songeant qu'à désunir les princes ligués, fit écrire par le roi de Sicile au duc de Calabre , son fils , pour le
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détacher An parti des ligueurs. Il s'était formé une amitié trèsétroite entre le comte de Charolais et le duc de Calabre. Ces deux princes aimaient la guerre : leur Taleur était égale ; mais le duc l'emportait par la prudence , la sagesse , la modération et les autres qualités du général. Il avait fait long-temps la guerre en Italie , d'abord avec des succès assez heureux ; les mal« heurs qui lui étaient arrivés dans la suite , en lui faisant perdre la couronne de Naples , avaient du moins prouvé qu'il en était digne. Plus admirable dans ses disgrâces que brillant dans ses succès , il n'éprouva jamais de revers qui n'ajoutât encore à sa gloire. Adoré de ses sujets , respecté de ses ennemis , sa réputation ne dépendait plus de la victoire; il fut souvent malheureux y et ne cessa jamais d'être grand. On pouvait dire que si le comte de Charolais était le plus vaillant soldat de son siècle, le duc de Calabre en était un des premiers capitaines.
Ce prince , qui ne fut pas long-temps à s'apercevoir du vain prétexte et des malheurs réels de la guerre , crut que l'honneur ne lui permettait pas d'abandonner le parti dans lequel il était entré ; mais il n'oublia rien pour ramener les* princes ligués à leur devoir , et fut le principal auteur de la paix qui suivit.
On convint d'une trêve de huit jours , qui fut , à la vérité , fort mal gardée. Les ennemis s'étant fortifiés dans l'île Saint- Denis , élevèrent un boulevart vis-à-vis le Port-à-i' Anglais, et voulaient jeter un pont sur la rivière. On se plaignit de cette contravention à la trêve ; mais comme les princes n'avaient pas grand égard k ces plaintes, un soldat, dont le nom méritait d'être conservé , se jeta à la nage , passa de l'autre coté , et coupa le câble qui retenait lé pont de bateaux , de sorte qu'il fut emporté par le courant. Les alarmes continuelles , qui se répandaient dans Paris et dans le camp ennemi , rendaient la trêve aussi fatigante que la guerre. Les troupes du duc de Nemours et du comte d'Armagnac couraient la Brie et la Champagne , mettant tout à feu et à sang , et s'annonçant toujours comme protecteurs du bien public.
Cependant on nomma , de part et d'autre , des commissaires pour traiter de la paix. On augura assez bien des premières conférences; mais les princes en conçurent de la défiance , et exigèrent entre eux un nouveau serment de ne rien conclure les uns sans les autres.
Le roi , pour abréger les conférences , vint trouver les princes à Cbarenton , n'ayant avec lui que Charles de Melon , Montauban , Nantouillet , du Lau , et deux ou trois autres pep* tonnes. Ce prince , apercevant le comte de Charolais , qui ï'atkrndait sur le bord de U rivière , loi cria : Monfrbvû, m*asnt*
rez-^ous ? Ouï , comme frère, répondit le comte. Le roi mit aussitôt pied à terre , et lui dit : Mon frère , je connais que vous êtes gentilhomme de la Maison de France. Pourquoi ^ monseigneur? reprit le comte. Parce que^ poursuivit le roi d'un visage riant , quand j'envojrai mes ambassadeurs à Lille , naguère , devers mon oncle y votre père ,, et vous, et que ce fou de MorviUiers parla si bien à vous , vous me mandâtes , par V archevêque de Narbonne , qui est gentilhomme, et il le montra bien, car chacun se contenta de lui, que je me repentirais des paroles qu avait dites ledit de MorvilUers, avant qu'il fût le bout de Van, Vous m* avez tenu promesse, et encore beaucoup plus tôt que le bout de Van ; avec telles gens veux^je avoir à besogner , qui tiennent ce qu*ils promettent tout de suite. Le roi désavoua MorvilUers , et dit qu'il ne l'avait point chargé de parler comme il avait fait.
Ces princes en vinrent aux conditions de la paix « et dès lors le bien public devint ouvertement l'intérêt particulier. Les propositions qu'ils se firent , et qui , après leur conférence , furent débattues par leurs plénipotentiaires , dans l'abbaye de Saint- Antoine et à la grange aux Merciers , consistaient à demander , de la part de Monsieur, la Normandie ou la Guyenne , au lieu du Berry. Le roi ne voulait accorder ni l'une ni l'autre province, et offrait, an lieu du Berry, la Champagne > le Yermandois , Guise , Tournai et la Brie , excepté Meaux , Melun et Monte* reau. Le comte de Charolais demandait pour lui les villes rachetées Sur la Somme. Le roi consentait de donner, au lieu de ces villes, le comté de Boulogne, Péronne, Roye et Montdidier, et ne voulut jamais rien accorder au sujet de la Normandie y qui portait le tiers des charges de l'Etat. C'était précisément ce qui engageait les princes à insister sui^ cet article , afin d'affaiblir si fort la puissance du roi qu'ils .n'eussent jamais à redouter son ressentiment. Les «autres princes demandaient des terres considérables , des charges et des pensions , de sorte que Louis se serait vu dépouillé de son domaine , de son autorité , et réduit au seul titre de roi.
On tenait tous les jours des conférences, sans que la paix avançât : le roi , ayant appris que la veuve de Brézé , sénéchal de Normandie , et le patriarche de Jérusalem , évéqne de Bayeux , avaient introduit le duc de Bourbon dans la ville de Eouen , et que Thomas Bazin , évéque de Lizieux , le plus emporté des ligueurs , soufflait le feu de la rébellion dans la Normandie, il craignit qu'il ne se tramât de pareilles trahisons dans les autres villes ; les Parisiens même lui devinrent suspects, et il en exigea un nouveau serment de fidélité , ressource inutj^le
contre la perfidie, si l'ardeur avec laquelle il fut fait n'eût été garant de leur foi. Le roi , voyant qu'il était désormais inutile de contester sur la cession de la Normandie , qui se déclarait pour le duc de Berry , craignant que les Noimands n'abandonnassent son armée , et persuadé de plus par les conseils de S force , duc de Milan , qui ne cessait de lui mander que l'unique moyen de dissiper la ligue était d'accorder tout sans distinction, et de ne consulter ensuite que les circonstances et ses intérêts , pour l'observation ou l'infraction du traité ; le roi , dis-îe , envoya demander une conférence au comte de Charolais.
Ces deux princes s'abouchèrent entre la ville et le camp. Apres avoir fait éloigner leurs gens , le roi dit au comte ce qu'il avait appris de la révolte de Rouen , et ajouta que, sans cela , il n'aurait jamais cédé la Normandie ; mais qu'il fallait contenter les Normands puisqu'ils voulaient un duc. Le comte de Charolais avait peine à cacher la satisfaction qu'il éprouvait. Par un sort assez rare , et qui n'était dû qu'à la prévoyance du roi , les assiégeans manquaient de tout, tandis que les assiégés étaient dans l'abondance. Le comte voulait porter la guerre ailleurs , et châtier les Liégeois , qui ravageaient les provinces de son përe ; il craignait, d'ailleurs, que les autres princes ne fissent leur traité sans lui. Uniquement occupé de ces idées, et marchant toujours avec le roi vers Paris , il entra dans les premiers retranchemens. Il ne s'aperçut de son imprudence que lorsqu'il n'y avait plus moyen de reculer. Mille funestes idées lui passèrent dans l'esprit; il se rappela dans l'instant la fin tragique de son aïeul sur le pont de Montereau ; cependant , dissimulant son inquiétude , il s'arrêta tout d'un coup , feignit de vouloir examiner les retranchemens , affecta beaucoup de liberté d'esprit, et , après avoir encore parlé quelque temps , prit congé du roi , qui lui rendit le salut en souriant, pour lui faire connaître qu'il avait pénétré ses craintes. Thibaut de Neuchâtel , maréchal de Bourgogne , homme brusque et zélé , ayant appris l'imprudence du comte de Charolais, assembla proraptement Saint-Pol, Hautbourdin, Contay, et les principaux de l'armée. Si ce jeune prince , fol et enragé y leur dit-il , s'est allé perdre ^ ne perdons pas sa maison, ni lefaict de son père, ni le nôtre; et, pour ce. Je suis d*aKfis que chacun se retire en son logis , et sj- tiehne prêt, sans soy esbahir de fortune qui adx'ienne ; car nous sommes suffisans, nous tenant ensemble, de nous retirer jusques hs mar" cJies de Hainaut , ou de Picardie, ou en Bourgogne, Ils motitèrent aussitôt à cheval pour aller à la découverte. Dès que le maréchal aperçut le comte : Je ne suis , lui dit-il , à vous que par emprunt , tant que votre phre vivra. JXe me tancez point.
répondit le comte, car je connaj' bien ma grande folie ; mais je m'ensuis aperçu si tard que feto^e près duboulei*ert. Le maréchal ne laissa pas de lui faire les reproches les plus durs , et de lui répéter en face ce qu'il avait proposé pendant son absence. Le comte l'écouta sans répliquer , avec une espèce de soumission , trop sincère pour s'excuser , et trop grand pour s'offenser des reproches.
Louis, qui n'avait pas moins d'envie de ramener les esprits que de finir la guerre , ne crut pas devoir profiter de la faute du comte de Charolais, par une violence qui n'eût eu d'autre suite que d'éterniser la guerre. La générosité du roi , quoique intéressée, aurait dû lui gagner le cœur du comte; mais il y a granJe apparence qu'elle augmenta encore la haine de ce prince , qui était au désespoir d'avoir obligation au roi. Les bienfaits qui ne ramènent pas un ennemi , ne servent plus qu'à l'aigrir.
Les plénipotentiaires s'étant assemblés pour convenir des conditions de la paix, les propositions des ligueurs furent que le duc de Berry aurait la Normandie en toute souveraineté; que le duc de Calabre aurait Mousson , Saint e»Menehould , Neuchàtel , quinze cents lances payées pour six mois , cent mille écus comptant, et que le roi renoncerait aux alliances de Ferdinand d'Aragon , et de ceux de Metz.
Le comte de Charolais demandait , pour lui et son premier héritier, les villes rachetées sur la Somme, qui, après eux, pourraient être retirées pour la somme de deux cent mille écus, sans que le comte fut obligé de rendre les quatre cent mille écus déboursés parle roi pour le rachat; il voulait de plus Boulogne , Guines , Péronne , Montdidier et Koye , comme héritages perpétuels. La pragmatique sanction devait être rétablie^ Le duc de Bourbon voulait avoir Donchery, plusieurs seigneuries en Auvergne , trois cents lances et cent mille écus.
Le duc de Bretagne demandait Montfort^£tampes, et la régale dans tous ses domaines.
Le comte de Dunois devait garder sa compagnie de cent lances ; Albret et Armagnac demandaient des terres et des pensions. Dammartin devait rentrer dans ses terres , et avoir une compagnie de cent lances. Lohéac exigeait qu'on le fit premier maréchal de France; Tanneguy du Châtel , grand écuyer; de Beuil , grand amiral ; et Saint-Pol , connétable.
Le roi , qui avait pris son parti , suivant les conseils du duc de Milan et ses propres maximes , accepta presque toutes ces conditions, à quelques changemens près; par exemple, Tanneguy ne fut point grand écuyer , ni de Beuil grand amiral ; mais Saint-Pol eut l'épée de grand connétable. Le roi voulait
par là détacher cle la cour de Bourgogne un sujet puissant ; U comte de Charolais , de son côté , comptait avoir en France un serviteur zélé ; et Saint-Pol , qui était le chef de la maison de Luxembourg, fier de sa naissance^ de ses biens et de ses charges, songeait à faire servir k ses desseins les cours de France et de Bourgogne, et se croyait trop puissant pour rester long-temps sujet. On verra dans la suite quelle fut la fin de ses projets.
Quand tout le monde fut à peu près content , on parla vaguement du bien public ; on ne décida rien , et le peuple , sonvent prétexte , et tou]ouf8 victime des grands , fut encore foulé pour satisfaire l'avidité de ceux qui s'annonçaient comme ses protecteurs. Dammartin avait donc raison d'écrire, quelque temps après, au comte de Charolais, devenu duc de Bourgogne, que cette ligue avait été la ligue du mal public.
Quelque mécontent que fût le roi d'avoir accepté des conditions aussi dures , il ne pouvait pas s'en repentir , non-seulement parce qu'il était très-déterminé à s'en affranchir dans un temps plus favorable ; mais encore parce que le comte de Charolais reçut , quelques jours après , un renfort de six-vingt lances et quarante mille écus, ce qui l'aurait peut-être rendu plus diffî-
cultueux.
La paix , entre le roi et les princes ligués , fut conclue par deux traités différens , qu'il est d'autant plus nécessaire de distinguer que plusieurs auteurs les confondent, quoique l'un et l'autre soient imprimés.
Par le traité de Conflans, du 5 octobre, Louis fit son accord avec le comte de Charolais seul. La politique du roi était de séparer les intérêts du comte de ceux des alliés , afin que , s'ils refusaient la paix , ou qu'après l'avoir faite , ils recommençassent la guerre , le comte ne fût pas en droit de prendre leur parti , ou du moins pût s'en dispenser. Dans cet acte , le roi traite le comte de Charolais de frère et cousin.
Le traité fait à Saint-Maur , avec les autres princes ligués , ne fut signé que le 29 d'octobre. C'est dans celui-là que sont énoncés la plupart des articles que nous venons de rapporter. Le traité de Conflans fut présenté au parlement le 12 d'octobre, pour être enregistré. Le parlement s'y opposa , non-seulement à cause des aliénations du domaine, mais encore parce que c'était un traité forcé , et que , pour son exécution , le roi se soumettait au pape par un des articles. Le chancelier, étant au parlement , demanda l'avis dps seigneurs et prélaU qui s^ trouvèrent. Tous opinèrent pour l'enregistrement. Comme on n'ignorait pas que les magistrats pensaient différemment , on ne recueillit point les voix; il y eut beaucoup de débats, et le traite
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ne fut enregistre que quelques jours après. Le parlement fit aionter qu'il était contraint d'obéir, et que c'était sans préjudice des oppositions. La chambre des comptes montra la même fermeté. Le traité de Saînt-Maur né souffrît pas moins de diflîcultés. Le roi n'était pas fâché de trouver tant d'oppositions. Il ne demandait l'enregistrement que pour céder k la nécessité , et lui-m^me fit une protestation contre ces mimes traités.
La paix ayant été conclue , on publia une amnistie générale. Les ligueurs accoururent aussitôt à Paris en si grand nombre , qu'il y avait tout lieu d'en craindre une surprise ; mais le roi , voulant inspirer la confiance aux princes , leur donnait continuellement des marques de la sienne. Il alla seul voir la revue de l'année ennemie , n'étant entouré que de ceux qu'il venait de combattre. Le comte de Charolais, après les montres, cria tout haut : Messieurs , vous et moi sommes au roi, mon souve'» rain seigneur y qui cy est présent , pour le servir toutes les fois ipi* il voudra vous employer.
Le roi et le comte de Charolais se dirent mille choses obligeantes, s'embrassèrent, se jurèrent une amitié étemelle, et restèrent ennemis irréconciliables.
La ce:$sion de la Normandie ne laissait pas de souffrir de grandes difficultés, au su^'et des grands fiefs relevant de ce duché. Les pairies d'Eu et d'Alençon appartenaient à des princes du sang ; il était question de savoir si ces fiefs retourneraient au duc de Normandie ou à la couron * , au cas que ces princes mourussent sans enfans. On convint enfin , pour terminer toutes les difficultés, de renvoyer la décision de cette question au jugement des pairs, le cas arrivant.
La paix ayant été publiée (3o octobre] , le roi alla à Yin-> cennes recevoir l'hommage de Monsieur pour le duché de Normandie, celui du comte de Charolais pour les terres de Picardie , et le serment du connétable. La porte et les appartemens du château étaient gardés par les gens du comte, qui avait exigé que le roi bii céderait , pour ce jour, le château de F'incenneSy pour sàreté de tous. Le roi ne crut pas devoir refuser cette ▼aine formalité. Jamais peuple n'a témoigné tant d'amour pour son prince que les Parisiens en firent paraître dans cette occasion ; ils ne pouvaient souffrir que le roi se livrât sans précaution à des ennemis nouvellement réconciliés. Ils armèrent vingt-deux mille hommes , qu'ils distribuèrent aux environs du ch«Ateau de YincenneSy et obligèrent le roi de revenir coucher à Paris. Le lendemain , le duc de Normandie partit , et bientôt après les antres princes retournèrent dans leurs Etats. A peine les traités de Conflans et de Saint-Maur étaient-iU 2. 9
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signes 9 qu^on vit arriver une ambassade de la part de Jacques tt , roi d'Ecosse, ponr faire valoir de prétendus droits sur la Sain-« toDge. Charles VU avait promis à Jacques!'', le comté deSaintonge, à conditionque les Ecossais fourniraient une armée pour chasser de France les Anglais. Jacques 1^'. ni Jacques II ne s' étant jamais mis en devoir de satisfaire à ce traité, l/ouis répondit aux ambassadeurs que leur maître u*avait nen à prétendre sur la Saintonge.
Ces ambassadeurs ajoutèrent qu'ils* avaient ordre de déclarer au roi que leur maître ne souifnrait pas qu'on fit la guerre au duc de Bretagne, son allié. Le roi leur fit dire qn'il ne pouvait croire qu'ils fussent chargés d^une telle commission, et les congédia. On ne douta point que le duc de Bretagne n'eût attiré ces ambassadeurs , surtout lorsqu'on les vit aller trouver ce prince et partir avec lui.
Le roi , voulant réparer les désordres de la guerre civile , appela dans ses conseils les grands du royaume, les magistrats, les bourgeois même, et tous ceux dont le zèle et les lumières pouvaient concourir au bien de l'Etat. Pour s'attacher le bâtard de Bourbon , il lui donna en mariage Jeanne , sa fille naturelle , et pour dot Usson en Auvergne, Cremieu , Moras , Baurepaire , Visile et Cornillon en Dauphiné ; le tout estimé six mille livres de rente.
Il rétablit dans leurs charges ceux qu'il crut en avoir été dépouillés injustement , ou les donna à ceux qu'il en jugea les plus dignes. La place de chancelier fut rendue à Guillaume Juvénal des Ursins. Dauvet , premier président de Toulouse , fut nommé premier président de Paris ( is novembre) , avec des élevés dus à son mérite, et supérieurs à sa dignité. Il fut encore ordonné que , lorsqu'il vaquerait quelque office de président ou de conseiller , le parlement présenterait trois personnes au roi , qui en choisirait une. Ce prince , ne se trouvant pas en état de soulager les peuples autant qu'il l'aurait désiré , les consolait du moins par un accueil affable. Comme les Parisiens s'étaient le plus distingués par leurs services , il leur donna le privilège de n'être point obligés d'aller plaider hors de Paris , avec exemption de l'arriëre-ban et de logement de gens de guerre. Il faisait manger les bourgeois avec lui, allait les voir chez eux, et les charmait par ces manières pleines d'humanité , qui sont si puissantes sur le cœur des Français , et en obtiennent plus que la tyrannie n'en pourrait arracher.
On ne fut pas long-temps sans ressentir les suites fâcheuses des conditions de la paix , par la diminution des revenus de la couronne et Taugmentation des charges de l'Etat. Il fallut
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bientèt surcharger les peuples pour payer les pensions des pre-. tendus défenseurs du bien public. La différence de celles de Tannée c^ui suivit la guerre, à celles de l'année précédente, est très-considérable. Le total des pensions, en i465, est de cent huit mille cinq cent soixante-quatre livres, et, en 1466, elles montent à deux cent soixante-six mille neuf cents livres.
On ne sera peut-être pas fâché de trouver sommairement ici la forme dont les impositions se levaient alors. Un état d'imposition de Languedoc nous donnera une idée de ce qui se pratiquait dans les autres provinces.
Les états de Languedoc, assemblés à Montpellier en 1464, établirent , avec l'agrément du roi , une espèce de capitation pour tenir lieu de la taille et des autres droits dont la perception était trop onéreuse aux peuples.
^ Par la nouvelle répartition , les veuves , orplylîns et pauvres etaieul exempts. Chaque chef, ayant cinquante livres , payait dix sous. Celui qui en avait cent , payait vingt-deux sousj et audessus jusqu^à trois cents , on payait trente-sept sous , six deniers. Depuis trois jusqu'à cinq cents livres , on payait soixante sous [ et ceux qui avaient plus de cinq cents livres , payaient un denier maille par livre. L'imposition monta à cent vingt -six mille hvrcs, dont le roi se contenta pour tailles et autres nouveau! droits : on verra que les choses ne restèrent pas long-temps dans cet état.
Par la cession des domiunes> faite aux princes ligués, la France était ouverte de toutes parts , et exposée aux invasions du Bourguignon , du Breton et de l'Anglais; Parîs devenait presque ville frontière. On était obligé d'entretenir dans les places de fortes garnisons très-onéreuses aux peuples. Le roi avait prévu cette fâcheuse situation ; mais il était nécessaire de diviser la ligue, sauf à revenir contre le traité dans des circonstances plus favorables. Elles se présentèrent bientôt par la 'mésintelligence qui survint entre les ducs de Normandie et de Bretogne, ou plutôt entre leurs gens qui les gouvernaient.
La veuve de Bréré, Téveque de Bayeux, Jean de Lorraine , de Beuil, Patrix Foucard, ci-devant capitaine de la garde écossaise, et plusieurs autres qui ne s'étaient attachés à la fortune du duc que pour le faire servir h la leur, demandaient toutes les charge*, pour eux ou pour leurs amis, dt furent près d'en venir aux mains. Dammartin, qui s'était flatté de gouverner absolument Monsieur, ne put souffrir de concurrent dans sa faveur, et s'attacha au duc de Bretagne. Tous les jours il survenait de nouveaux différent entre les partisans des deux princes. Ou sema le bruit que le dut? de Bretagne voulait faire enlever Monsieur , le» Normands pri-
i3a HISTOIRE
rent l'alarme, et il s'en fallut peu que des tracasseries cle cour ne dégénërassent en une guerre ouverte. Tanneguy du Châtel , qui connaissait parfaitement le caractère du duc de Bretagne, n'em«ployait l'ascendant qu'il avait sur son esprit , que pour le mieux servir y et l'engagea à se retirer dans ses £tat8 , sans se mêler davantage des affaires de Monsieur.
Louis, jugeant que la conjoncture était favorable pour ses desseins , partit sur-le-champ , alla trouver à Caen le duc de Bretagne (23 décembre) , et fit un traité par lequel le duc s'obligeait de n'aider personne contre le roi , qui , de son côté , confirmait au duc la possession de la régale en Bretagne, prenait sa personne et ses Etats sous sa protection , et recevait en ses bonnes grâces le comte de Dunois, Dammartin, le maréchal de Lohéac et Lescun, qui avaient passé du service du roi à celui du duc. On excepta de cette amnistie les sires de Beuil et de Clermont, Charles d'Aïn* boise , Jean de Daillon , et plusieurs autres ^ qui cessèrent d'être criminels aussitôt qu'ils devinrent utiles.