LIVRE QUATRIÈME
( 1466 , Piques , le 6 avril. ) Liouis XI , n'ayant cédé la Normandie k son frère que pour obéir à la nécessité , et dans le dessein de la reprendre à la première occasion , y fit entrer une armée en même temps qu'il traitait avec le duc de Bretagne- Il fut bientôt maître de Yernon, d'Evreux, de Gisors, de Gournaî, de Louviers, et fit investir le Pont-de-l' Arche. Salazar et Malortie s'avancèrent jusqu'à Saint -Ouen avec un détachement ; mais un corps de troupes , étant sorti de Rouen , tua plus de soixante hommes d'armes , et se jeta dans le Pont-de-l'Arche. Elles firent une nouvelle sortie, et passèrent au fil de l'épée plus de trois cents archers. Le roi commençait à craindre les suites de cette résistance , lorsqu'on fit prisonnier celui qui avait livré Pontoîse anx princes ligués. Cet homme évita le châtiment de sa première trahison par une autre , en livrant le Pont-de-l'Arche.
Le roi forma tout de suite le siège de Rouen ; Monsieur, se Yoyant hors d'état de lui résister, dépêcha Brunet de Longchamp, lieutenant du g^and sénéchal , pour aller représenter au comte dedharolais, que le roi, profitant de quelques démêlés qui étaient arrivés entre les Bretons et les Normands, sans que l'amitié de leurs princes en eût été altérée, était entré en Normandie à main armée , et publiait , pour couvrir son invasion , que le duc de Normandie avait ofiert de remetlf e son apanage ; qu'une telle
DE LOUIS XL i3X
o&e n'était pas vraisemblable ; que le duc priait le comte de Cha» rolais de le maintenir dans la possession de son apanage , de lui envoyer quatre cents lances, et de lui prêter cinquante mille ëcus. Longchamp avait ordre de pressentir en même temps si le duc de Bourgogne voudrait donner retraite à Monsieur , au cas qu'il ne pût se maintenir dans la Normandie.
Le comte de Charolais était si occupé de la guerre contre les Liégeois qu'il ne put donner ni secours ni espérances au duc de Normandie ; et les mesures étaient si bien prises par le traité de Caen y que Monsieur fut obligé de s'adresser directement au roi. Il lui fit représenter qu'il ignorait pourquoi on voulait le pri* ver de son apanage , et punir les habitans de Rouen de leur at« lâchement à leur prince ; que sa majesté était suppliée de considérer que l'un était son frëre et les autres étaient ses sujets ; que Monsieur consentait à s'en rapporter k ce qui serait décidé par les ducs de Calabre, de Bourbon et de Bretagne, par le comte^ de Charolais, ou par les états du royaume. Le roi répondit qu'il n'accordait qu'une trêve de dix jours, pendant lesquels on pourrait discuter tous les différens dont il était question. Les habitans de B-ouen , craignant d'être emportés d'assaut et traités en rebelles , offrirent de se rendre , pourvu qu'on leur donnât une amnistie. Le roi leur fit dire que, ne les ayant jamais jugés coupables , ils n'avaient pas besoin de rémission ; il leur en donna une déclaration authentique, et ils lui ouvrirent leurs portes^ Monsieur se retira à Honfleur , auprès du duc de Bretagne , qui , s'étant également engagé avec les deux frères par différens traités , restait en Normandie pour tâcher de les concilier.
Monsieur réclamait inutilement le secours du duc de Bourgogne et du comte de Charolais , ils n'avaient plus pour lui que de la compassion : celle des princes suppose ordinairement le mé^ pris ; ainsi ils se contentèrent d'écrire assex faiblement en sa faveur.
JLe roi continuait d'employer tour a tour la sévérité et la clémence pour r^uire les Normands. Il donna une amnistie à Lou- Tiers , à Caudebec et à Dieppe ; il accorda des lettres de rémission à la veuve de Brézé, et à tous ceux dont il crut le repentir f ineère , la révolte dangereuse , ou les services utiles ; mais , afin que sa clémence ne parût pas un effet de timidité ou de faiblesse, il fit raser le château de Chaumont appartenant à Pierre d'Amboûe. Jean de Lorraine fut enfermé , Éstemay fut noyé à Louvîers , et Mauviel eut la tête tranchée au Pont-de-l' Arche .^
Louis y ayant achevé de prendre possession de la Normandie dans les états de cette province , qu'il assembla à Rouen (6 février) 9 Monsieur se trouva réduit à une telle extrémité qu'il
i3/f lIISTOmE
vendit sa vaisselle pour faire vivre sa maison , en disant qu'il aimait mieux manger dans de la terre que de laisser souffrir des gens qui n'étaient malheureux que pour s'être attachés à sa fortune ; sentimèns préférables à l'héroïsme, mais presque inutiles, quand ils ne sont pas unis à d'autres qualités dans les princes.
Le duc de Bretagne , ne pouvant accorder les deux frères , et voulant éviter de prendre part entre eux, se retira dans ses États. Monsieur y vint chercher un asile , et trouva , en arrivant à ]Nantes , Imbercourt , qui venait , de la part du duc de Bourgogne, lui faire des excuses de ce qu'il ne pouvait lui donner de secours. Monsieur répondit qu'il avait espéré des services plus réels, fit le détail des malheurs qu'il éprouvait , et finît par dire que les princes , qui avaient signé les traités de Conflans et de Saint- Maur , en devaient être garans, et que leur intérêt personnel s'y trouvait, puisqu'ils avaient à craindre pour eux-mêmes de pareilles infractions , lorsque le roi , qui réglait toujours tous ses droits sur son pouvoir, aurait augmenté sa puissance.
Le roi, n'ignorant pas les liaisons de son frër^ avec la cour de Bourgogne, envoya au comte de Charolais une célèbre ambassade, à la tête de laquelle était Georges de La Tremouille, connu sous le nom de sire de Craon , afin de prévenir les impressions que les clameurs de Monsieur pouvaient faire sur les esprits.
La Tremouille , étant arrivé à la cour de Bourgogne , exposa la conduite et les motifs du roi. « Il représenta que ce prince » avait toujours eu pour son frère l'amitié la plus tendre ; qu'il » lui avait cédé le Berry, quoiqu'il eût à peine quinse ans ; qu'il >* y avait ajouté des pensions dont H avait paru content, si l'on » en jugeait par les remercîmens qu'il avait faits dans les pre- » miers mouvemens de sa reconnaissance ; que , depuis , il s'était » laissé séduire par des rebelles ; qu'il s'était enfui indécemment » du royaume ; que le roi , pour le ramener à son devoir , lui M avait fait proposer de régler son' apanage sur le pied de celui » de Louis , duc d'Orléans,, frère de Charles VI , ou de s'en rap- » porter au jugement des princes du sang , et des personnes no- » tables, instruites des lois du royaume ; que Monsieur , au lieu n d'entrer en accommodement , avait été l'auteur d'une guerre >i civile , criminelle de sa part, et funeste à l'Etat ; qu'il avait >» exigé la Normandie en apanage ; que durant les conférences , » qui se tenaient à ce sujet, il avait fait soulever la province, cl » s'en était déclaré duc ; que le roi ne l'avait cédée que par ua » traité forcé ; et que, loin d'être obligé de l'observer, il était »» de son honneur de rentrer dans ses droits , sans quoi il trahi- >i rait à la fois l'intérêt et les lois de la monarchie. La Normandie, » dit LaTrcmouille, porte le tiers des charges de l'Etat ; c'est par
DE LOUIS XL t35
» cette proTince que les Anglais sont toujours entrés dans le » royaume ; elle n'a jamais été donnée en a])anage. Il y a même » une ordonnance de Charles V , renouvelée par Charles "V II , et » enregistrée à Paris et à Rouen, qui défeiul expressément d'ôter 1» la Normandie de la main du roi , pour en faire un apanage. Il » est dangereux et onéreux à TEtat que la puissance des princes » soit trop étendue. Charles V , si connu par la sagesse de son » gouvernement, trouvant que le duc d'Orléans, son oncle, frère » unique du roi Jean , avait un trop grand apanage , l'obligea » d'y renoncer, par l'avis des princes et des grands du royaume. M Monsieur s'est plaint lui-même que le gouvernement de la n Normandie était un trop pesant fardeau , il en a fait proposer » l'échange , et les Normands désirent d'être réunis à la cou- » ronne. »
La Tremouille présenta en même temps la déclaration (i) dé Charles V , qui fixait à douze mille livres de rente en fonds de terre , avec titre de comté , et quarante mille livres en argent Tapanage de Louis d'Orléans , son second fils , frère unique du dauphin. U remit au comte de Cbarolais des lettres-patentes, par lesquelles le roi ratifiait la cession des villes sur la Somme , et cédait de plus tous les villages sur la même rivière , dépendans de l'ancienne prévôté de Saint-Quentin.
Les raisons de La Tremouille, dont les unes étaient bonnes et les antres spécieuses, empêchèrent la cour de Bourgogne de s'in<« téresser beaucoup au sort de Monsieur.
Louis y se voyant tranquille du côté de son frère et du duc de Bretagne , ne songea plus qu'à s'assurer de la maison d'Anjou. Il fit remettre au duc de Calabre vingt- quatre mille livres. Cette libéralité, faite dans une circonstance oii ce prince en avait besoin,* le pénétra de reconnaissance , et l'attacha au roi pour toujours. Louis n'était pas si sûr de la fidélité du comte du Maine. Il s'était répandu, durant la guerre du bien public^ des bruits fort désavantageux pour ce prince ; il avait été violemment soupçonné de n'ayoir pris la fuite k la journée de Montlhéri que de concert avec la ligue ; et , quoique cela fût difficile à prouver , on ne pouvait guère défendre sa fidélité qu'en l'accusant de manquer de valeur : cruelle alternative pour un prince dont l'honneur est presque flétri , quand il a besoin d'être justifié. Le roi apprit encore que le comte du Maine avait été instruit du projet de la ligue ; qu'il avait promis de s'y joindre ; qu'il n'avait pas reçu tous les gentilshommes qui s'étaient présentés pour servir dans l'armée royale ; et qu'il avait retenu l'argent destiné aux recrues. n avait détourné le roi de marcher droit à Bourges , dès le com« (i) Elle est iaiprim^e dam le recnoil des ordoonaçces.
i36 HISTOIRE
mencement ie la guerre , ce qui l'aurait terminée dans sa nais* sance. Il avait évité de combattre le duc de Bretagne , quoiqu'il ^ lui fût supérieiiren forces. Il avait entretenu de fortes liaisons avec les princes pendant le siège de Paris ; toutes ces mauvaises manœuvres étaient confirmées par les discours imprudens qu'il avait tenus. Le roi était donc convaincu de l'infidélité du comte; mais y n'étant pas absolument en état de la prouver , il résolut de prévenir ses mauvais desseins pour l'avenir, en lui otant sa compagnie de cent lances : il lui écrivit qu'on l'accusait d'entretenir, avec le duc de Nemours, des liaisons contraires à l'Etat, et d'avoir voulu livrer le Languedoc , Paris et le roi même. -
Le comte du Maine , qui était en Poitou , fit partir aussitôt son fils naturel ( 22 février) pour représenter au roi combien il était sensible aux accusations dont on voulait ie noirdr; qu'il serait parti pour venir se justifier lui-même, s'il n'eût appris que le roi devait venir incessamment en Poitou ; qu'il suppliait sa majesté défaire attention qne, si elle lui était sa compagnie d'ordonnance , il n'y aurait personne qui ne regardât cet affront comme le juste châtiment des plus grands crimes , et une injure à la maison a Anjou. Louis, dissimulant ses soupçons , répondit au comte du Maine (mars) qu'il ne doutait point de son innocence; mais qu'étant obligé de réformer une partie des troupes pour soulager le peuple , ou de les employer pour le service du duc de Bretagne , -conformément au traité de Caen , c'était aux princes et aux seigneurs qui avaient le moins besoin de leurs compagnies , à les sacrifier au bien de l'Etat; ainsi le comte du Maine fut privé de sa compagnie d'ordonnance , et bientôt après du gouverne* ment de Languedoc.
Louis fit part de ses motifs au roi René; et, pour lui prouver qu'il n'imputait point à la maison d'Anjou des fautes qui étaient personnelles au comte du Maine, il ratifia le mariage conclu, dès la première année de son règne , entre madame Anne de France, sa fille ainée , et Nicolas , marquis du Pont , fils du duc de Calabre,et petit-fils du roi René. Louis donnait à sa fille, par le contrat , quatre cent quatre-vingt-sept mille cinq cents livres , dont il paya cent trente-sept mille cinq cents livres ; et, pour sûreté du reste, il engageait plusieurs terres, avec la clause de réversion k la couronne , au cas qu'il n'y eût point d'enfans. €e contrat fut signé le i''. d'août suivant. Le même jour, on signa celui du mariage du 'connétable de Saint-Pol avec Marie de Savoie , sœur de la reine. Le roi , voulant s'attacher le connétable par ce mariage , lui donna , par le contrat , le comté de Guise et la seigneurie deNovion enThiérache, et lui assura de plus la soo- «esfiion de la comté-pairie d'Eu , an cas que le comte d'£u mourût
DE LOUIS XI. i37
sans enfaBS miles. Le comté d'£u , étant réversible de droit à la couroone ^ faute d'hoirs mâles , le roi disposait par là de la succession d'un prince vivant , et en privait le comte de Nevers (i) , héritier naturel , à qui elle fut en effet adjugée par le parlement) quehjues années après.
Ces mariages ne furent pas plus tôt arrêtés , que le roi eavoya le duc de Calabre en Bretagne pour terminer les différens concernant Monsieur. Toutes les négociations n'avaient fait jusquelà qu'augmenter la division. Le duc de Calabre renouvela à Monsieur les propositions y que le roi avait déjà faites , de lui céder les comtés de Roussillon et de Cerdagne , ou le bas Danphiné et les comtés de Diots et de Valentinois , ou de passer en Provence auprès du roi Kéné. Monsieur ne voulut entendre à aucun accommodement. Le duc de Bretagne , craignant de se voir engagé dans une guerre, lui déclara qu'il ne pouvait plus lui donner d'asile , s'il n'acceptait pas les offres du roi. Monsieur lui répondit qu'en ce cas il le sommerait, lui et le duc de Bourbon, de terminer l'affaire de son apanage suivant leurs engageraens. Le duc de Bretagne voyant , après bien des négociations , que le roi ne voulait se relâcher sur rien ; et, ne pouvant avec honneur abandonner un prince malheureux , renouvela son alliance avec Monsieur (3 juillet) , et fit remettre quatre mille écus pour sa maison.
Ces deux princes tâchèrent d'attirer FAngleterre dans leur parti. Le roi cherchait , de son c6té , à faire la paix , ou du moins à renouveler la trêve avec cette puissance, qu'il redoutait plus qu'aucune aiutre. Ses craintes se dissipèrent lorsqu'il vit arriver les ambassadeurs d'Angleterre, avec des lettres du comte de Wanvick , qui assurait sa majesté qu'il allait passer la mer pour travailler à la paix.
Le roi nomma aussitôt Gui , évéque de Langres , le bâtard de Bourbon, Jean Stuyer , sire de La Barde, Popincourt, conseiller au parlement , et Olivier Le Roux , maître des comptes , pour se rendre à Calais auprès ducomtede Warwick , avec ordre d'aller auparavant communiquer leurs instructions au duc de Bourgogne. La trêve fut prolongée pour huit mois, et l'on convint de se rassembler pour la convertir en paix.
En même temps que le roi négociait avec l'Angleterre , il avait fait publier, à tout événement , que les gentilshommes , jouissant de fiefs et arriëre*fie£i , se tinssent prêts à marcher. Martin Petit, capitaine des francs-archers du Beauvoisis, ayant, en conséquence des ordres du roi , mandé à ceux des prévôtés de cette province^ de se trouver a jour marqué à Beauvais , le comte de Charolais
(i) Les comtes d*£a et de Nevera étâiem de U branche royale d'Artofs.
i38 HISTOIRE
prétendît que ces prévolés, lui ayant été cédées , ne devaient rec6* voir d'ordres que de lui. Il était d'ailleurs piqué que les généraux des finances lui eussent refusé un mandement pour imposer des aides et tailles sur ces mêmes prévôtés. S'imaginant que Louis et Edouard se réunissaient ponr lui faire la guerre , il écrivit au roi une lettre trës^insolente ( i3 aoât) , dans laquelle il le traitait simplement de Monsieur (i) , et lui demandait une explication sur ^^h desseins.
Le roi , sans daigner lui répondre , se contenta d'envoyer cette lettre à l'assemblée qui se tenait à Ëtampes , pour la réformation de l'Etat. On était convenu , par le traité de Saint-Maur, qu'on nommerait trente-six personnes notables , savoir , douze prélats , douze gentilshommes et douze magistrats , pour travailler à la réformation de l'Etat. La quantité d'affaires dont le roi était accablé , et la contagion qui affligeait Paris , avaient retardé l'exécution de cet article ; mais enfin ies réformateurs, au nombre de vingt-un , ouvrirent leurs assemblées à Pans (25 juillet).
Les commissaires , pour la réformation , étaient le comte de Dunois; Tarchevécpe de Reims; l'évêque de Limoges; Torcy; le premier président Dauvet ; La Yemade , chancelier de Bourbonnais ; Rarabures; d'E^ars ; Mouy ; le bailli de Yermandois ; Jean de La Reauté , président aux enquêtes ; Etienne Le Fëvre , prévôt de Saiht«Julien ; François Halle; Jean Chevredent; et quelques juges d'Anjou. Le comte de Dunois, en aualité de chef delà commission, devait toujours être présent, et approuver ce qui serait réglé à la pluralité des voix; et les cootimistaires ne pouvaient rien mettre en délibération qu'ils ne fussent au moins treize.
L'assemblée fut transférée â Etampes , à cause de la contagion qui régnait toujours dans Paris , et pour être j:)us à portée du roi , qui passa une grande partie de l'année dans le Gâtinais , la Beauce , l'Orléanais et le pays Chartrain,
Le roi écrivit aux ducs de Bretagne , de Bourgogne , d'Alençon et de Nemours, aux archevêques etévêques , sénéchaux et baillis , et à toutes les villes, que chacun eût à informer les commissaires des abus qui pouvaient être dans l'administration de la justice et des finances, et parmi les gens de guerre. Quoiqu'il ne fût point dit qu'on y dût traiter des matières ecclésiastiques , on y parla des sommes prodigieuses que Rome tirait du royaume. Chevredent fit voir que , malgré les ordonnances du roi , on avait envoyé à
(i) Le comte deCliarolaîs devait traiter le roi de très-redouié seigneitr, litre qtie le vaasal donnait toujours à »oo seigneur «naerain.
Komé, pendant les trois dernières années du pontificat de Pie II, deux cent vingt mille écus.
Les comiaissaires ayant jusçé , sur les plaintes réciproques de sa majesté et dii comte de Cliarolais, qu'il était à propos d'envoyer en Bourgogne quelque?^ personnes de marque, le roi nomma La Treraouille et Jean de Rochechouard , hssistés de Cerisay et de Compaing , conseillers au parlement.
Ces aniba-^îradeurs se rendirent à Bruxelles ( 28 septembre ) , et remirent an comte de Charolais une lettre , par laquelle le roi se plaignait de celle du comte. Il ajoutait que les instructions des plénipotentiaires , qui avaient signé la trêve avec l'Angleterre, avaient été communiquées au duc de Bourgogne, qui les avait approuvées. Le roi fmissait par demander la punition de ceux qui avaient tenu des discours aussi contraires à la vérité qu'offensans pour sa majesté, et qui avaient suggéré la lettre dont elle se plaignait.
Le comte de Charolais s'excusa sur sa vivacité, et sur le peu de satis€action qu'il avait eu au sujet des prévôtés. Les ambassadeurs répondirent qu'il devait savoir que le roi ne lui avait cédé que le domaine utile , et non le domaine direct , ni les droits royaux, dont le principal était de faire des levées de troupes.
Le comte de Charolais, ayant dit" qu'il voyait bien que le roi n'avait dans ses prétentions d'autres raisons que sa volonté absolue, les ambassadeurs répliquèrent avec fermeté, et soutinrent les droits de leur maître.
La cour de Bourgogne avait peu d'égards pour ce prince* depuis qu'elle n'avait plus rien à craindre des Liégeois , par la destruction de Dinant.
L'origine de la guerre contre les Liégeois venait de ce qu'ils s'étai«nt révoltés contre leur évéque , Louis de Bourbon , que le duc de Bourgogne protégeait, non-seulement parce qu'il était son neveu , fils d'Agnès de Bourgogne , mais parce qu'il l'avait fait élire. Le duc conservait d'ailleurs un vif ressentiment contre les Liégeois, de ce que , pendant la guerre du bien public ^ ils avaient fait un traite avec le roi , et avaient ravagé le Hainaut.
Les habitans de Dinant , ville du pays de Liège , s'étaient principalement signalés par leur haine pour la maison de Bourgogne; ils avaient fait des effigies du duc et du comte avec des écriteaux injurieux qu'ils exposaient sur leurs murailleâ , à la vue des habitans de Bouvines , qui n'étaient séparés de Dinant que par la Meuse.
Aussitôt que la guerre du bien public fut terminée , le duc de Bourgogne ne songea plus qu'à tirer une vengeance éclatante des habitans de Dinant. Il ofirit la paix aux Liégeois , à des cov»
i4^ HISTOIRE
ditions dont la principale était qa'iJs lui abandonneraient ceux de Dinant. Les Liégeois, intimidés des approches de son armée, furent assez lâches ou asses imprndens pour abandonner leurs alliés.
Les Dinantais n'en parurent pas pins effrayés. Ils se fiaient sur leur valeur et sur la force des remparts de leur ville y qui avait soutenu plusieurs sièges contre des armées royales. Ils firent la plus vigoureuse défense ; mais les attaques furent si violentes que la ville fut emportée d'assaut (a5 août). Tout fut passé au fil de répée, excepté les femmes et les enfaas. Leduc Philippe, malgré les infirmités de son âge et sa bonté naturelle, se fit transporter en chaise à ce siège , et voulut repaître ses yeux du spectacle de sa vengeance. Ceux qui échappèrent à Tépée du soldat* périrent dans les supplices ; on en présenta huit cents au duc, qui les fit noyer devant lui dans la Meuse. Les murs furent rasés, la ville fut pillée et abandonnée aux flammes.
Les Liégeois , honteux d'avoir trahi leurs alliés , sortirent au nombre de trente-deux mille pour marchera leur secours; mais ils n'arrivèrent que pour voir un monceau de cendres à la place d'une ville riche et peuplée. La consternation se mit dans leur armée. Le comte voulait les attaquer , et les aurait défaits s'il n'eût été porté à la clémence par la générosité du connétable de Saint-Pol, qui lui était d'autant moins suspect, qu'étant venu intercéder de la part du roi pour les Dinantais , il n'avait pas laissé de servir dans l'armée de Bourgogne , et de commander une des attaques.
Le comte de Gharolais condamna les Liégeois à payer six cent mille florins à leur évéque , et , pour sûreté de leur parole , exigea trois cents otages. On verra dans la suite comment ce traké fut exécuté.
Louis ne comptait pas si fort sur le traité de Saint-Maur qu'il ne se défiât de plusieurs de ceux qui l'avaient signé. Le duc de Nemours, le comte d'Armagnac , et le sire d'Albret , lui étaient toujours suspects. Il trouvait que le maréchal de Comminges ne veillait pas assez attentivement sur leur conduite ; c'est pourquoi ii lui ota le gouvernement de Guyenne, et le donna à Philippe de Savoie.
Malgré tous les malheurs que la guerre traîne après «Ile , les gens qui étaient en place , ou qui approchaient la personne du roi , craignaient la paix. Lorsque ce prince n'était plus occupe des affaires étrangères, son inquiétude naturelle s'exerçait dans le gouvernement ; son esprit ne pouvait jamais jouir d'un moment de tranquillité , et lui fournissait mille soupçons. Outre que son caractère y était porté , les différentes trahisons qu'il
DE LOUIS XI. i4i
avait éprouvées et qu'il découvrait journellement, augmentaient encore sa défiance naturelle. Il fit enfermer dans le château d'Usson, en Auvergne, Ghâteauneuf, seigneur du Lau, qui, sans lui avoir jamais rendu de services , était devenu son favori 9 et entretenait des intelligences avec les étrangers. Il ôta le gouvernement de la Bastille h Claude de Mehm ; Charles de Melun, son fiU, fut privé de la charge de grand-maître , relégué à Melun, et périt bientôt après sur un échafaud. La Bastille fîit remise à Hugues de Chavigni , seigneur de Bloc. Le gouvernement de Languedoc fut oté au comte du Maine , et donné au duc de Bourbon. Le connétable fut fait capitaine de Rouen , et lieutenant-général de Normandie , à la place de Louis de Brézé ; et PoBcet de Rivière fut privé de sa compagnie de cent lances.
Tousceschangemensne suf&sant paspourcalmer les inquiétudes du roi, il nomma des commissaires pour rechercher les malfaiteurs , et , sous ce prétexte , ceux qui avaient été engagés dans la guerre da bien public , ou dans le parti de Monsieur.
Dauvet , premier président, eut ordre d'interroger Morvilliers sur ce qui s'était passé dans ses conférences avec le patriarche de Jérusalem. Morvilliers nia qu'il eût eu aucun commerce avec lui ; mais , pour se mettre à l'abri des soupçons du roi , il passa en Bretagne.
Le roi donna encore une commission k Saffrey , allemand , son lieutenant en Dauphiné , et à Jean Hébert , pour informer sur les plaintes qui seraient faites , dans cette province , contre les officiers du parlement, pour revoir les comptes des aides et tailles, pour faire toutes les fonctions du parlement et de la chambre des comptes ; et pour procéder contre les présidens Pierre Gruel et Jean de Vantes , accusés de s'être laissé corrompre pour sauver un criminel.
Pendant qu'on faisait toutes ces poursuites en Dauphiné , le roi, craignant que le duc de Bretagne n'eût des intelligences en Tonraine , exigea de cette province un nouveau serment de fidélité , précaution inutile qui fait plutôt des parjures que des sujets fidèles. La ville de Provins fut taxée à mille ecus, pour ne s'être pas bien conduite pendant la guerre civile.
Tant de procédures , qui avaient un air d'inquisition , jetèrent l'alarme dans les esprits ; on voyait qu'une recherche si exacte des coupables , n'était qu'au prétexte pour déclarer criminels ttfus ceux qui étaient suspects : personne n'osait plus se reposer sur une amniâtie générale, dont l'interprétation dépendait toujours des soupçons du roi. Le duc de Bourbon prit de nouvelles lettres d'abolition pour ses vassaux. Les franc»-archers de Normandie, qui avaient suivi le roi à Paris , en demandèrent aussi , de peur
i42 HISTOIRE
qu'on ne leur imputât les désordres qu'ils avaient comidis f et qu'on ne les traitât en criminels ^ depuis qu'on n'avait plus be-' soin de leurs services.
Le roi ne refusait point d'abolition à ceux qui lui en dcman-* daienty parce qu'il regardait comme un vœu de fidélité ce qui n'é' tait que TefTet de la crainte. Jean d'Albret, vicomte dcTartas^ eu obtint une dont il était très-peu digne. Le roi tenait sous sa main , depuis un an , la petite ville de Florence , dans le comté de Gaure. Elle fut rendue au vicomte de Tartas par le traité fait en Bourbonnais. Les babitans , qui redoutaient la domination de leur ancien maître , lui fermèrent leurs portes. Le vicomte les força , fît pendre les consuls et les principaux officiers , et livra la ville au pillage. Ceux qui se réfugièrent dans les églises , furent massacrés au pied des autels ; le soldat, après s'être cbargé de tous les effets des babitans , mit le feu à la ville , qui fut réduite en cendres , pour avoir voulu demeurer sous l'obéissance du roi. Une telle barbarie ne méritait aucune grâce; mais le roi , ne considérant que les services qu'il pouvait tirer du vicomte de Tartas , lui donna une abolition , malgré toutes les protestations du parlement de Toulouse.
Louis gagnait tous les jours quelque partisan de son frère ; mais il ne put rien obtenir de Carbonnel , à qui Monsieur avait donné le gouvernement de l'ile de Gersei. Le comte de Maulevrier lui écrivit plusieurs fois au nom du roi. Carbonnel répondit simplement que ^ si sa majesté voulait avoir Gersei, c'était à Monsieur qu'elle devait s'adresser. On fît de nouvelles tentatives; charges, dignités, argent, tout fut offert et refusé. Carbonnel 9 moins flatté des offres du roi qu'indigné qu'on pût le soupçonner d'être capable de trahir son devoir , lui fît dire : f^ovs nas^et pu me séduire ; n espérez pas tne corrompre, La conduite de Carbonnel était d'autant plus généreuse que , dans la situation oii Monsieur se trouvait , il n'y avait d'autre récompense à espérer de cette action que l'honneur de l'avoir faite.
Quoique les différcns qui régnaient entre le roi et Monsieur , •e tournassent plutôt en négociations qu'en guerre ouverte , celle année ne fut pas moins funeste à .la France que la précédente. La campagne fut ravagée par les orages ; les blés furent perdus; la peste , suite ordinaire de la disette , désola cruellement Paris et les environs : les soldats, qu'on avait congédiés, devinrent la plupart des brigands, qui se répandaient sur les chemins , commettaient tous les crimes , et mettaient les villages à contribution. Le paysan effrayé , fuyant la campagne , se réfugiait dans Paris, et augmentait encore la contagion; on ne voyait que misère et mortalité. Il périt quarante mille iipjoimes dans les seuls mois
DE LOOIS XI. i43
d^AoÂt et de septembre. Pour tout remède à tant de maux , on faisait des processions , on portait des reliques. L'hiver fit cesser la contagion.
Celte année fut encore remarquable par la mort de Louis , duc de Savoie , père de la reine , et par celle de François Sforce, duc de Milan. Le premier n'était distingué que par le titre de souverain , dont le pouvoir était entre les mains d'Anne de Chypre 9 sa femme , qui remplit sa maison de troubles.
Le duc de Milan » au contraire , ne devait son élévation qu'à lui-même , et la bassesse de sa naissance relevait encore l'éclat de ses grandes qualités. Son père » qui changea son nom d'Attendnlo en celui de Sforce , était ,un paysan de Cottignole. On prétend que , voyant un jour passer des soldats par son village , il eut envie de s'enrôler parmi eux, et que , n'étant pas encore déterminé, il jeta le soc de sa charrue sur un arbre, en disant que s'il y restait , il prendrait ce hasard pour un signe de sa vo* cation aux armes; le soc s'étànt arrêté sur l'arbre , Sforce s'enrôla aussitôt. Il ne fut pas long-temps sans se faire connaître , passa par tous les degrés du service, et devint le plus fameux partisan de l'Italie. Son courage , sa prudence et ses succès le rendirent si célèbre, qu'il se vit à la tête de sept à huit mille hommes, offrant ses services aux princes qui voulaient l'em-* ployer , ne connaissant que son camp pour patrie , et d'autre maître que son épée. Il prit la défense de Jeanne II , reine de Naples , contre Alphonse d'Aragon , et remporta plusieurs victoires pour cette reine : Sforce , en poursuivant un gros de troupes , s'engagea dans un marais , oii il se noya.
Il laissa nu bâtard , nommé François , qu'il avait eu d'une fille ^ui suivait son armée. François, né dans un camp, avait porté les armes dès l'enfance , et n'était âgé que de vingt ans à la mort de son père. Les soldats de Sforce , accoutumés à la licence et au pillage, étaient incapables de faire un autre métier. Leurs officiers n'auraient trouvé , sous aucun prince , un parti aussi avantageux que celni que leur faisait leur général. Ils voyaient qu'il était absolument nécessaire de choisir un chef pour prévenir le débandement des soldats. Tous prétendaient l'être; mais leur jalousie réciproque les empêchait d'en élire un. Cette jalousie devint favonible au jeune Sforce , qui fut élu d'une voix unanime. D justifia bientôt ce choix.
Philippe Yisconti , duc de Milan , étant en guerre avec la république de Gènes , et n'ayant ni troupes aguerries , ni capitaines expérimentés , offrit le commandement de son armée k François Sforce. Celui-ci marcha dans la Ligurie , battit les en-
i44 HISTOIRE
nemis du duc de Mitan, et les força de demander la pait. Le duc ne fut pas aussi recoanaissant des services de SForce , qu'il aurait dû l'être. La république de Venise voulut profiter du mécontentement de Sforce pour se l'attacher, et l'employer contre le duc de Milan ; mais la crainte de perdre un si bon général , fit sur le duc ce que la reconnaissance n'avait pu faire. Ce prince n'avait point d'autres cnfans qu'une fille naturelle : il offrit à Sforce de la lui donner en mariage , et pour dot la ville et le territoire de Crémone, avec la moitié de ce qui serait conquis sur les Vénitiens.
Sforce se rendit aussitôt à Milan ; le duc lui tint parole , le mariage fut fait , et Sforce se vit en possession de Crémone et à la tête d'une puissante armée , dont il était l'âme. Il marcha à l'ennemi , l'atteignit auprès de Carrayagio , et remporta une victoire si complète que l'armée de la république ne fut de longtemps en état de tenir la campagne.
Le duc de Milan étant mort quelque temps après , Sforce conçut le dessein de s'emparer du di^ché. Il n'y avait plus de mâles légitimes de la maison des Visconti. Le duc d'Orléans et le comte d'Angoulême , héritiers naturels , étaient prisonniers à Londres depuis la bataille d'Azîncourt. Le comte de Dnnois, leur frère naturel , ne pouvait les représenter , ni s'emparer du duché en leur nom; il fallait y entrer à main armée; Charles VIF, qui régnait alors, était trop occupé contre les Anglais , pour s'engager dans une autre guerre ; Dunois lui était nécessaire ; et, quand il lui aurait permis de passer en Italie, il n'était pas en état de lui fournir des secours.
Sforce jugea qu'une telle conjoncture valait mieux que des droits ; quand on n'en a point à faire valoir, c'est par l'épée qu'on les fonde. L'entreprise n'était pas sans difficulté ; mais enfin elle ne demandait que de la valeur et de l'argent. Sforce était assez connu par son courage; et Cème de Médicis , le plus riche particulier de l'Europe, lui prêta cinquante mille écus, avec lesquels il gagna les troupes milanaises qu'il commandait. Elles lui prétèrent serment , et tournèrent leurs armes contre leur patrie. Tout le Milanais se soumit au vainqueur , autant par admiration pour ses grandes qualités que par la crainte de ses armes; la capitale seule refusa d'abord de le recevoir, soutint un siège asses opiniâtre , et fut enfin obligée de capituler. Le nouveau duc usa de la victoire avec modération , au lieu de suivre les maximes cruelles qui élèvent et précipitent les usurpateurs. Il affermit , par sa sagesse , la puissance qu'il avait usarpée par sa valeur. Les Milanais s'accoutumèrent insensiblement k regarder, c<Hnine leur
légitime souverain , un homme qui en avait les qualités. Sforce «e Tit bientôt aime' de ses sujets , respecta de ses voisins , et l'arktre de l'IUhe. . "«r
(Parles VII «'«tait trouvé dans l'impuis«,nce de défendre les droits de la maison d'Orléans. Louis XI fot encore moins favorable à cette maison par un autre principe : comme il redouUit les princes du sang, et qu'il haïswùt le comte de Dunois et tous ceux qui avaient eu du crédit sous le règne précédent, loin de «> déclarer contre Franç.is Sforce, il fit alliance avec lui , et lui céda même la ville de Savone, et tous les droits de la France sur l'état de Gènes. Sforce fut si sensible à l'honneur et aux
Marguerite .duchesse d'EUmpes , mère du duc de Bretagne, mourut an mois d avnl de cette année.
Jean de Montauban , amiral et grand-maître des eaux et foreU de France , étant mort dans ce même temps , la charge damiral lut donn e au bâtard de Bourbon, et ce^le' de ^auT maître a Louis de Laval , seigneur de Chatillon
Don Pèdre de Portugal , que les Catalans avaient choisi pour leur pnnce en .464, et qui, loin de répondre à leurs espérances «va.t perdu la plupart des places de la Catalogne , miul rut cette année k Barcelone ( 29 juin ). Les Catalans , voulant un pnnce digne de les commander et capable de les défendre , choisirent René d Anjou ( 20 août ) , roi de Naples , qui , par sa naissance , avait des droits incontestables sur la couronned'Aragon , étant , par Yolande , sa mère , petit-fils de Jean I" roi d Aragon. '
La ambassadeurs catalans vinrent trouver René k Aneers et le conjurèrent de passer promptement en Catalogne , ou d'y envojer le duc de Calabre , son fils. Jean II , roi d'J^agôn , fut consterne dune élection qui lui donpait un ennemi puissant Reae avait eu France le duché de Bar et les comtés d'Anjou et de Provence. Le duc de Calabre possédait le duché de Lorraine du chef de sa mère. D'un autre côte', le comte de Foix était entré dans la Navarre. Le roi d'Aragon demandait du secours de toutes parte; mais sa principale ressource fut dans son fils Ferdmaud , qui , à l'âge de quatorze ans, parut à la tête des armée* de son |^re , et fit déjà paraître cette capacité , qui le rendit si iMnstre dans la sute.
Cependant Louis ne paraissait occupé que du désir de ramener son frère ( septembre ) , et de procurer le repos du royaume. Décrivit aux villes, aux seigneurs, aux princes du sans^ et même aux duc* de Bourgogne et d« Bretagne , de faire moir
aux commiisaires nommés pour la réformation du royaume , les 2lslwiU connaissaient , afin qu'on y remédiât. Celte commislion qui flatUit l'espérance des peuples , qui servait au roi de Sxl pour se venger de. principaux auteurs de la guerre du lien public , et plu» encore de ceux qui 1 avaient mal
servi.
A/en dmW/c , et pms encore uc «.»»-. ^^ ■— ---
Te comté de Charolais envoya le maréchal de R.urgogne , FeiTv de auny . et Jean de Carondelet en qualité d'ambassadeurl ( «:tobre^ pour répondre aux plaintes du roi. Les principales regardaient le. calomnies qu'on répandait contre sa mafe^té, etia détention de Sainte-Maure, sieur de Nesle On se pkig^ait encore de ce que le comte avait saisi les biens des se.îneursde Picardie et du comté de Pontb.eu, qui avaient ref«e S lui rendre la foi et hommage; qu'il les avait contrainU de faire la guerre hors du royaume , sans le consentement du roi , Sur souvêrl ; qu'il empêchait les levées d'hommes et d'argent , r«r Te roi . d^m les prévôtés de Beauyo sis et de Saint-QuenUn ; S avait introduit dans le Maçonnais le sel de Salins , au pre- ?ud!?e des droits du roi sur le sel de Pecais ; qu'on s'opposait aux ip^lSns de Flandre , et à l'exercice de la jusUce de la part
*'*îi?rmïas^rdeurs"d« comte de Charolais désavouèrent le, calomnies dont le roi se plaignait, et soutinrent que Sainte-Maure éuû sujet du duc de Bourgogne. Ils d rent que le roi ayant cède les vUles sur la Somme avec leur territoire, le comte de Charola ^prétendait, avec raison , la foi et hommage des vassaux ; que c» «des de prévôtés cédées éUnt expressément spécifiées dans la c«sTon , le li n'y pouvait plus prétendre m Uilles , m levées de tr^u^s • et que sa majesté .avait permis verbalement de faire entrer indifféremment dans le Maçonnais du sel de Salins ou de
^'Tit<cn . Pâques , le 29 mars. ) Le roi renvoya le mémoire des ambassadeurs devant les commissaires nommes pour la reformation de l'Etat ( janvier). Le comte de Dunois, après avoir examiné les titres respectifs , prononça : Que es terres de Picardie , n'ayant été cédées au comte de Charolais que pour en S , comie le duc son père , en vertu du traite d' Arras il ne Luvait exiger la foi et hommage des vassaux, puisque ces terres S'étaient ce^dées qu'avec faculté de rachat , conformément aux lois du royaume, qui défendent toute aliénation du domaine ; la m-uve que la foi et hommage n'étaient dus qu au roi , se lirait de rhommage même que le sire de Croy lui avait rendu pour ses terres de Picardie; que le comte ne pouvait prétendre aucune levée de tailles ni de troupes dans les prévôtés de Beauvoisis ; qu'il avait fait entendre que , pour prévemr toutes contestations,
i( ne demandait que trois villages , au Heu que la pre'tendue cession comprendrait plus de Tingt-cinq lieues de pays. Les commissaires reprocbërent ensuite aux ambassadeurs qu'à Tëgard de Saint-Quentin , la copie du titre qu'ils présentaient, n'était pas conforme à l'original ; ils ajoutèrent que le comte abusait de la permission , donnée à Hesdin en i463, d'user indifféremment du sel de Salins et de Pecais dans le Maçonnais , en contraignant ses sujets de se servir uniquement du sel de Salins. Les commissaires soutinrent , au sujet de la détention et de la confiscation des biens de Sainte-Maure , que la seigneurie de Nesle n'avait jamais été raouTante du comté de Flandre ; que le comte de Charolais ne pouvait la regarder que comme conquête ; et que , par le traité de Conflan's , chacun devant rentrer dans ses biens , c'était injusfement qu'on retenait Nesle , Beaulieu , et les autres terres de Sainte-Maure.
Louis j ne doutant point que le comte de Charolais ne refusât de se conformer à l'avis des commissaires , et craignant de se voir engagé dans une nouvelle guerre , envoya Paris , conseiller au parlement, pour prévenir le duc de Bretagne , et tâcher en même temps de pénétrer quel était l'objet des négociations qu'il faisait faire en Angleterre. Le duc de Bretagne écrivit au comte de Dunois, pour le prier d'assurer le roi qu'il ne cherchait qu'à maintenir la paix ; qu'il n'entretenait en Angleterre aucune liaison contraire aux intérêts de la France , et qu'il engagerait son frère , le comté de Charolais, à donner satisfaction au roi. * Tandis que Louis négociait avec le duc de Bretagne , le duc de Savoie cherchait à former une ligue contre la France. Il y eut un traité conclu , à Utrecht, entre le roi de Danemarck , le duc de Bretagne et le comte de Charolais , oii Monsieur était compris. Le roi , qui apprit ou soupçonna ces ligues , ne négligeait rien pour se faire des alliés. Pour être instruit de ce qui se tramait contre lui, il avait des agens dans toutes les cours ; mais, comme il savait que ses ennemis les plus dangereux pouvaient être dans l'intérieur du royaume , il distribua ses troupes dans les provinces voisines de la Bourgogne et de la Bretagne , et donna les ordres les plus sages pour la discipline militaire. Le roi, voulant que se$ sujets ne fassent pas exposés à la violence du soldat , fut aussi obligé de lever de nouveaux subsides pour l'entretien des troupes. Ces impôts firent beaucoup murmurer. Saint-Amand 9 petite ville de Bourbonnais, s'étant révoltée, fut sévèrement punie. Louis était inflexible sur tout ce qui pouvait donner atteinte à son autorité. Il exila à Montpellier le parlement de Toulouse pour s'être opposé à quelques ordres dont Geoffroi de Chabannes , lieutenant général de Languedoc ; était chargé.
i48 HISTOIRE
Dans ce même temps ( 3o avril ) mourut , k G>ignac , Jean , comte d'Angouléme , surnomme le Bon ; titre qu*on donne rarement aux princes , quoique les peuples ne cherchent pas k le refuser à ceux qui le méritent. Les contemporains prodiguent les éloges ; la postérité fait justice.
Le roi était toujours dans des inquiétudes sur ce que le comte de Gharolais parcourait toutes les villes de Flandre , de Brahant et de Hainaut , pour les engager à lui fournir de Targent. Il n'ignorait pas que tant que son frère serait en Bretagne, il •ervirait de prétexte aux ligues des ennemis et des mécontens. Il fit donc tout son possible pour l'engager à revenir à la cour , et lui offrit le Roussillon ou le bas Dauphiné , avec promesse de faire monter son apanage jusqu'à soixante mille livres de revenu. Monsieur persistait toujours k demander la Normandie. Le roi, ne pouvant rien gagner sur l'esprit de son frëre, s'adressa an duc de Bretagne , avec de nouvelles instances qui ne produisirent aucun effet.
La plus grande appréhension du roi était que le comte de Charolais et le duc de Bretagne ne formassent un parti avec le loi d'Angleterre ; c'est pourquoi il pressait le comte de Warwick de travailler à la paix entre les deux couronnes.
Le comte de Warwick , en mettant celle d'Angleterre sar la tête d'Edouard , s'était réservé l'autorité. Edouard aimait la gloire ; mais livré aux plaisirs , et importuné par les affaires , c'était moins un prince qu'un héros ; il abandonnait au comte les soins du gouvernement , autant par besoin que par recofanaissance ; de sorte que les Anglais s'étaient accoutumés k regarder Eldouard comme leur roi, et Warwick comme leur maître. La différence de leurs caractères aurait pu maintenir lon^ temps leur union. Pour la fortifier encore , Warwick avait entrepris de marier Edouard avec Bonne de Savoie , afin que le roi et la reine fussent son ouvrage. Mais dans le temps que ce mariage était prêt à se conclure , et qu'Edouard y avait donné son consentement , ce prince devint amoureux d'Eli^beth de Wodville, fille du baron de Rtviers , et veuve du chevalier Jean Gray. Cette femme habile , trop sage pour être flattée du titre de maitresse du roi , assez ambitieuse pour vouloir régner , engagea Edouard à l'épouser. Dès ce moment , la reine décida des gH^ces. Riviers , devenu beau-përe du roi , fut fait connétable et trésorier d'Angleterre ; toutes les places furent remplies par des hommes qui n'y avaient d'antre droit que la faveur. Les Anglais» qui avaient déjà murmuré du mariage d'Edouard , s'élevèrent contre le gouvernement; ceux même qui n'avaient d'antre titre pour se plaindre que leur jalousie cootre les nouveaux fk-
DE Loma XI. i4g»
toris, entrèrent dans le parti des mécontens. Warwick, plus irrité que personne , puisque le roi lui devait tout , voyait , dejour en )our, son crédit céder à celui de Eiviers. Il ne fut pas long-temps à s'apercevoir que sa présence était k charge k la cour, et qu'Edouard l'avait trop offensé pour ne le pas haïr; mais, comme il est dangereux de se faire redouter de son maitre, qu'il ne l'est pas moins , quand il est ingrat , de lui avoir rendu de trop grands services , il résolut de dissimuler pour assurer sa ▼engeance; de se faire un parti , et de s'appuyer de la protection Ae la France. Il saisit l'occasion qui se présentait. Coulon , viceamiral français, s'était rendu redoutable sur mer, et troublait le commerce des Anglais. Warwick fit entendre qu'il était néce»* taire qu'il passât en France pour trouver quelque voie de conciliation, et obtint d'autant plus facilement ce qu'il demandait, que ses ennemis ne cherchaient qu'à l'éloigner.
Sur ia première nouvelle du départ defWariwck, Louis se rendit k Rouen (27 mai) ;: et sitôt qu'il apprit qu'il était débaïqué à Honfleur , il envoya au<^e^'ant de lui , et vint lui-même jusqu'à la Bouille pour le recevoir. Warwick eutl'honneur de dîner . avec ce prince , et l'après-midi il fit son entrée à Rouen. On n'aurait pas rendu plus d'honneurs au roi d'Angleterre qu'oa en rendit à son ministre. Il fut logé dans une maison à côté da voi , qui fit faire une porte de communication pour s'entretenirpins secrètement avec lui. Pendant huit jours ils ne se quittèrent pas. Comme je ne trouve rien dans mes mémoires au sujet de leurs conférences , je n'entreprendrai point de donner des conjectures , et je suivrai l'ordre des faits. Il y apparence que le roi fut content de cette entrevue , puisque , pour reconnaître l'accueil que les habitans de Rouen avaient fait à Warwick , il leur donna , par lettres-patentes ( i3 juin) , la permission de posséder des fieb nobles.
Lorsque les conférences furent finies, le roi partit de Rouen ; et, quelques jours après, Warwick s'embarqua. Le bâtard de Bourbon, amiral de France, Popincoort, Contressaut et Olivier > Le Roux , passèrent avec lui en Angleterre , en qualité d'am- ' l»assadeurs. Depuis leur débarquement jusqu'à Londres , personne ne vint au<-devant d'eux ; Edouard les reçut même assee ^ froidement , et , après avoir entendu le^ sujet de leur commis- . sîon , il répondit simplement qu'il nommerait des personnes avec qui ils pourraient conférer sur toutes les matières qu'ils avaient à traiter : il les congédia ensuite , et partibpour Windsor. War-. wick fut si outré du peu d'accueil que reçurent les ambassadeurs,: qu'il ne put s'empêcher de leur dire , en les reconduisant |. quç le roi n'ëtait plus entouré que de traîtres.
i5o HISTOIRE
Edouard demeura six semaines à Windsor ; pendant son absence , le comte de Wanvick chercha , par toutes sortes d'atten-» tions , à réparer la réception froide qu'on avait faite aux ambassadeurs. Le duc de Clarence vint les voir ; et la conversation étant tombée sur le mauvais gouvernement , Warwick , remarquant la jalousie de ce prince contre les parens de la reine , Ibi dit qu'il n'y avait point d'autre parti à prendre qne de le faire roi. Le duc , persuadé que Warwick pouvait tout entreprendre , lui demanda sa fille en mariage ; et le comte la lui accorda pour gage de ses offres. Le mariage fut conclu peu de temps après à Calais , ou Warwick se retira avec son gendre, en attendant l'occasion d'éclater. Les anii>assadeurs , moins piqués des procédés d'Edouard , que satisfaits d'avoir jeté en Angleterre les semences d'une guerre civile , repassèrent en France.
Louis y à son retour de Rouen , apprit la mort du duc de Bourgogne (i). Ce prince laissa quatre cent mille écus d'or monnoyé , soixante-douze mille marcs d'argent en vaisselle y et pour plus de deux millions de meubles , que son fils dissipa bientôt par ses folles entreprises.
Louis connaissait trop le génie du nouveau duc de Bourgogne, pour croire qu'il pût long-temps conserver la paix avec lui ; c'est pourquoi il fit mettre l'artillerie en état. Aubert , Capdorat , Rufec de Balzac , qui commandaient les fraucs^archers de Champagne , de Normandie et du Limousin , eurent ordre de les assembler. On fit les montres de la noblesse de Normandie et de Poitou y et l'on distribua dans les provinces les compagnies d'hommes d'armes. Damm a rtin, que le roi venait de faire grand'^ maître de sa maison , eut le commandement des frontières de Picardie et de Champagne.
Charles , duc de Bourgogne , loin d'acquiescer au jugement de la commission , formait de nouvelles plaintes. Il survint encore d'autres sujets de division à l'occasion des habitans de Mouzon et d'Yvoy , qui s'étaient battus. Sur les plaintes qne le roi en fit, le duc de Bourgo^e , à qui appartenait Yvoy , écrivit qu'il en allait faire justice , et qu'il le priait d'en user ainsi à l'égard de ceux de Mouzon. Le roi donna ordre à Dammartiu d'y aller ; mais comme les Liégeois avaient pris parti dans la querelle avec ceux de Mouzon , Dammartin eut un ordre secret d'user plus de menaces que de voies de fait , de peur de mécontenter les Liégeois. Cet ordre fut plus pernicieux que le crime même qu'on devait punir. Les principaux coupables , effirayés de l'approche de Dammartin ,. s'enfuirent dans les bois , brûlant 1 es villages , et massacrant tous ceux qu'ils rencontraient ; les la«
(i) Philippe«le-Bon moucut k Bruges le 1 5 de juin 1467.
DE LOUIS XL i5i
bourears abandonnaient la campagne , le commerce de la Meuse n'était pas plus sûr que les grands chemins : ainsi le roi , par un intérêt particulier , manquait , en cette occasion , à sa parole et au bien public. Dammartin , naturellement juste et sévère , lui en écrivit son sentiment, et reçut, pour toute réponse, Tordre d'aller , avec Tévéque de Langres , travailler à un accommodement entre le duc de Bourgogne et les Liégeois. Le connétable avait été chargé de la même commission ; mais il se comporta avec une hauteur qui choqua la fierté naturelle du duc , et ne le disposa pas à la paix.
Pendant qu'on négociait à la cour de Bourgogne , les Liégeois s*emparërent de la ville de Hui , qui refusait de contribuer aux charges de l'Etat , sous prétexte qu'elle tenait pour l'évéque. Ils y trouvèrent ce prélat avec Imbercourt. Celui-ci fut renvoyé sans rançon , comme étant sujet du duc de Bourgogne ; et pour faire voir qu'ils ne désiraient que la paix , ils rendirent k leur évêque tous les honneurs qu'ils lui devaient comme à leur souverain.
Le duc de Bourgogne , regardant la prise de ïlui comme une infraction an traité , tint conseil sur ce qu'il ferait des trois cents otages que les Liégeois lui avaient donnés l'année précédente. G>ntay et plusieurs autres étaient d'avis de les faire tous mourir ; mais Imbercourt , par reconnaissance , par humanité , et pour l'honneur de son prince, représenta qu'une action si cruelle révolterait Dieu et les hommes; et que, pour faire la guerre avec gloire ,' et même avec succès , il fallait s'abstenir de toi^te vengeance barbare. Cet avis fut suivi , et les otages furent ren* Vojés , après avoir été avertis que si aucun d'eux était pris les armes à la main , il ne devait point attendre de grâce.
Le roi fit partir le cardinal La Balue avec un légat du pape (septembre), pour faire de nouvelles instances auprès du duc de Bourgogne ; mais ils ne réussirent pas mieux que le connétable. Communes dit que celui-ci représenta an duc qu'il ne pouvait pas faire la guerre aux Liégeois , puisqu'ils étaient alliés de la France , ou qu'il ne devait pas trouver mauvais que le roi la fit au duc de Bretagne. Charles , étant prêt à monter à cheval , cria tout haut aux ambassadeurs , qu'il suppliait le roi de ne rien entreprendre contre la Bretagne ; sur quoi le connétable répartit : Monsci^eur , voif^ ne choisissez point; car vous prenez tout, et voulez faire la guerre, à votre plaisir, à nos amis , et nous tenir en repos , siuis oser courre sus à nos É^ ennemis , comme vous faites aux vôtres / il ne se peut faire, et le roi ne le souffrira point. Le duc répliqua : Les Liégeois sont assemblés , et wl attends é^ avoir la bataille avant qu'il soit trois
i5a HISTOIRE
jours ; si je la gagne, vous laisserez en paix les Brêiûns; si je je la perds , vous ferez comme vous l'entendrez.
Un auteur du temp» rapporte la chose d'une autre maniëre. Il dit que le connétable vint , de la part du roi y deuaander au duc de Bourgogne : i*. la restitution des places sur la Somme; 2^. lui déclarer que la cité et le pays de Liège étaient sous la sauvegarde du roi , et que si les Liégeois avaient manqué , ils étaient prêts d'en faire satisfaction ; 3**. prier le duc de ne pas épouser la sœur d'Edouard , puisqu'il ne pouvait faire alliance avec l'Angleterre , sans contrevenir au traité d'Arras. Le duc répondit à ces trois articles , en disant , sur le premier y que les places sur la Somme lui avaient été cédées de l^avis des pairs , qu'il les garderait ; que ce n'était pas encore une réparation suffisante pour le meurtre du duc Jean , son aïeul ; et que si le roi faisait deux pas dans son pays, il en ferait quatre dans le sien. Il répondit, sur le second article , qu'il saurait bien mettre les Liégeois à la raison , malgré ceux qui entreprendraient de les soutenir , ou qu'il mourrait à la peine. A l'égard de l'alliance d'Angleterre y il dit qu'il n'y aurait jamais pensé , si le roi n'avait le premier recherché les Anglais; que présentement sa parole était donnée, et qu'il ne pouvait la retirer avec honneur. Le duc regardant ensuite le connétable : Beau cousin , lui dit-il y vous êtes bien mon ami , et partant je vous avertis que vous preniez garde que le roi ne fasse de vous ainsi qu'il a fait d'autres; si vous voules demeurer par^eça , vous serez le très-bien demeuré.
Le légat du pape , qui avait accompagné La Balue , au lieu de revenir avec lui , passa dans l'armée du duc , d'où il envoya des mandemens pour ordonner des prières , et demander au ciel la prospérité des armes de Bourgogne.
Le duc Charles , s'étant mis à la téie de son armée assemblée sous Louvain , entra dans le pays de Liège , et mit le siège devant Saint-Tron (28 octobre). Les Liégeois marchèrent pour le faire lever ; et les armées s'étant rencontrées près Bruyssein (28 octobre) , en vinrent aux mains « Les Liégeois furent entièrement défaits ; ils perdirent artillerie et bagage; et sans la nuit qui survint, ils auraient tous été taillés en pièces. Deux jours après, Saint-Tron se rendit (i*'. novembre). Les murs forent abattus , les fossés comblés, avec défense d'élever , à Tavenir, aucune fortification t les habitans ra^etèrent leurs vies et leurs biens, moyennant vingt mille florins, et s'obligèrent de payer une rente de deux cents livres. Le duc fit trancher la tête à dix des plus coupables , parmi lesquels il se trouva six des otages à qui il avait fait grâce.
l»a perte de la bataille , la prise et le châtiment de Saint-Tron,
DE LOUIS XI. i53
jetèrent la consternation dans Liège ; la division s'y mit. Imbercourt s'en étant approché avec quelques uns des otages que la reconnaissance lui avait attachés , les envoya dans la ville , où ils persuadèrent aux plus sages d'implorer la clémence du duc. Ce conseil fut suivi ; trois cents hommes des plus notables sortirent en chemise au-devant de lui y et lui remirent lés clefs de la ville , se soumettant à tout , hors le feu et le pillage.
Le duc entra dans Liège , Fépée à la main , et fit mourir dix otages qui avalhit repris les armes. Les murailles de toutes les villes fiïrent riAées , le pays fut pillé et chargé d'impôts. C'est ainsi que l'évéque, pour satisfaire son ressentiment particulier, faisait tomber ses sujets dans l'esclavage , parce qu'ils n'avaient pas voulu qu'il filït leur tyran.
Je suis obligé de relever ici les erreurs , ou la mauvaise foi de quelques auteurs flamands, et particulièrement de Meyer, historien partial et peu instruit. Il dit que Louis XI avait envoyé aux Liégeois un secours de quatre cents lances, et de six mille arbalétriers , sous la conduite de Dammartin , et qu'ils furent défaits. Le silence seul de Commines et d'Olivier de La Marche pourrait servir de réfutation ; mais nous avons les lettres mêmes de Dammartin et de l'évéque de Langres , qui disent positivement que la raison qui les empêchait d'aller à Liège , était qu'ils ne voulaient pas y mener des troupes ,y sans quoi ils n'y seraient pas bien reçus. Meyer dit encore que Louis XI fit venir à Rouen le comte de Warwick , pour traiter avec lui en conséquence de la' victoire du duc de Bourgogne sur les Liégeois. Les titres prouvent au contraire que Warwick vint à Rouen , et en repartit dans le mois de juin ; et la bataille ne se donna que le 28 d'octobre. Il y aurait encore beaucoup d'autres fautes à reprendre ; mais celles-ci suffisent pour faire voir que le témoignage d'auteurs , même contemporains , ne mérite pas toujours la même foi qu'une histoire écrite sur des mémoires authentiques et des titres publics.
Tandis qne Louis mettait les frontières du royaume en état de défense, il cherchait les moyens de repeupler Paris, à qui la guerre et la peste avaient enlevé la plus grande partie de ses habitans. Poar savoir le nombre de ceux qui restaient , il ordonna que chaque corps de métier eût sa bannière ; que les ecclésiasâques , le parlement , la chambre des comptes et tous les gens de robe eussent leurs guidons ; et que tous ceux qui étaient en état de porter les armes , fussent en habit de guerre pour passer en revue. On fit ensuite une assemblée de notables dont les principaux furent le président Boulanger, Livres et Milet, conseil* 1ers sa parlement; Qerbout, maître général des monnaies ;Re-»
i54 HISTOIRE
bours, procureur; Laurent, Robert , HacquevilJe , et plusieurs autres marchands. Le roi les ûi entendre dans son conseil ; et, sur leurs avis, donna des lettres-patentes , portant permission à toutes personnes , de quelque nation et condition qu'elles fussent, de s'établir à Paris, avec franchise et sûreté, quelques crimes qu'elles eussent commis, hors celui de lëse-majesté. Le roi et la reine , ayant passé l'été dans le pays Chartrain , revinrent à Paris (septembre), oii ils furent reçus avec toutes les marques de joie imaginables. Ils allaient manger chez les particuliers, et la chronique remarque que, dans tou^ les lieux oii ils étaient invités, il y avait des bains préparés.
Le roi , voulant paisser en revue les habitans de Paris , les fît ranger vers la porte Saint-Antoine, le long de la rivière, jusqu'à Conflans.'Il s'y trouva soixante-sept bannières , et environ autant de guidons ; le tout faisant quatre-vingt mille hommes , parmi lesquels il s'en trouva trente mille ayant armes , jaques et brigandines. Le roi parut content de cette revue ; cependant il ne put s'empêcher de dire à Crussol que , dans un jour d'action, il ne compterait pas trop sur cette bourgeoisie. Ce qu'elle avait fait dans la guerre du bien public aurait dû lui en donner une • autre idée.
Cette revue et les ordres que le roi donna aux compargnies d'ordonnance d'être prêtes à marcher au premier ordre , marquent qu'il soupçonnait les complots qui se formaient contre lui. En effet, le duc d'Alençon, ayant fait un traité avec Monsieur et avec le duc de Bretagne, livra le château d'Alençon aux Bretons, qui se rendirent bientôt matlres de Caen,de Bayeux et de toute la Basse-Normandie. La seule ville de Saint-Lo resta fidèle. Une femme , dont l'histoire aurait dû conserver le nom , donna l'alarme, assembla les bourgeois, prit les armes , marcha contre les Bretons, les repoussa, et en tua plusieurs de sa main (octobre). Quelques années après, Louis, passant par Saînt-Lo, voulut voir cette héroïne , et lui donna vingt écus d'or : récompense aussi peu digne du prince que du service. La ville de Saint-Lo s'était déjà distinguée sous Charles YII, et fiit une des premières qui secoua le joug des Anglais. Elle a toujours été recommandable par sa piété envers Dieu , sa fidélité pour son prince , son ardeur pour le travail , et ses talens pour le commerce : qualités qui rendent une ville précieuse à un Etat. Loois, en reconnaissance des services des habitans, fit, dans leur église principale, une fondation pieuse, suivant son génie et l'usage de ces temps-là.
Aussitôt que le roi sut l'irruption des Bretons dans la Normandie , il dépêcha des courriers au roi de Sicile , au comte do.
DE LOUIS XI. i55
Maine et au connétable. Il envoya Lohéac et Tamiral à Saint- Lo , fit marcher les francs-archers vers Alençon , et donna ordre d'en former le siège.
Pendant que ce prince était occupé contre les ducs de Bre* tagne et d' Alençon, la moindre diversion que le duc de Bourgogne eût &ite de son côté , aurait assuré la conquête de la I!ïormandie aux Bretons ; mais le duc Charles , sur qui ces princes comptaient le plus , signa une trêve de six mois avec le roi. Tout le monde en fut si surpris , que chacun imagina des conjectures. On suppose toujours que les pnnces ne font rien sans motifs raisonnables; on pourrait penser, au contraire, qu'ayant, comme les autres hommes , leurs passions et leurs caprices qu'ils sont moins obligés de contraindre , ils doivent tomber dans des contrariétés peut-être plus fréquentes. L'ignorance oii nous sommes des motife qui les déterminent, est quelquefois un voile favorable à lenr gloire.
Le« Bretons se regardèrent bientôt en Normandie comme dans uo pays de conquête. Ils brûlèrent les faubourgs d' Alençon, s'emparèrent des meilleurs effets des bourgeois ; et , lorsque la duchesse et le comte du Perche voulurent s'en plaindre, ils les menacèrent de les mettre dehors. D'un autre côté , le roi faisait investir la ville (décembre), et mandait des troupes de toutes parts pour accabler les rebelles. Le comte /du Perche, jugeant qa'il n'avait rien de mieux à faire que de le fléchir par sa soumission , fit part de son dessein aux principaux habitans , qui gagnèrent les autres. L'entreprise fut conduite avec tant de prudence , que les Bretons furent chassés d'Alençon , et que le roi y entra sans perdre un homme. La défiance s'étant mise parmi les rebelles, ce prince aurait pu remporter de plus grands avantages sur les Bretons , s'il n'eût craint de continuer une guerre qnil n'eût peat-être pas terminée quand il l'aurait voulu.
(21 octobre.) Louis XI donna, cette année , un édit célèbre, dans lequel il s'exprime ainsi : Désormais nous ne donnerons au" cun office, s* il n'est vacant par mort, ou résignation faite de bon gré et 'consentement du résignant, dont il ctpparaisse due^ me^ti ; ou par forfaiture préalablement jugée, et déclarée judi"^ ciaire, et par juge compétent : voulons toutes lettres au contraire être annulées , et dès maintenant , comme pour lors, les an^ %tuIons.
Cet édit était conforme à deux ordonnances, l'une de Philippe de Valois y en 1241 ) l'autre de Charles VU, en 14 33 (i).
^0 Foyex Foiitanon , tome II , page 555.
i56 HISTOIRE