LIVRE CINQUIEME
( 1^68 , Pâques , le 17 avril ). L/epuis que Louis XI avait fait la paix avec les auteurs de la guerre du bien public , il était oblige d'être continuelleinent en garde contre leurs entreprises , et de signer alternativement des trêves avec les uns ^ pour se défendre contre les autres ; de sorte que si leurs mauvais desseins lui donnaient de l'inquiétude , le peu de suite qu'ils avaient dans leurs projets, suffisait pour les faire échouer.
Le roi ayant fait une trêve avec le duc de Bourgogne, pen« dant l'irruption des Bretons, en fît une autre avec ceux-ci et avec leurs alliés (i3 janvier) , pour être en état de veiller sur les démarches du duc , qui faisait avancer des troupes vers Saint- Quentin. On convint qu'on ne s'étendrait point au delà des Uenx que chacun possédait, et dont il recevrait les revenus; de plus, que Monsieur jouirait des domaine^ de Domfront et Pouancé ; que le roi lui donnerait pour son etitretien, jusqu'au mois de juin , seize mille livres , dont la moitié serait payée d'avance ; que les bénéfîciers rentreraient dans leurs bénéfices , les seigneurs dans leurs terres, et que la liberté du commerce serait rétablie. Le duc d'Alençon n'ayant pas voulu accepter de lettres d'abolition , le roi donna deux déclarations en faveur du comte du Perche. La première lui assurait les biens de son père, et l'autre lui en laissait l'administration. La défiance du roi n'était que trop fondée ; dans le temps même que duc de Bretagne signait cette trêve , il avait envoyé à Londres Romilli , son vicechancelier , et du Breuil , sénéchal de Rennes , qui conclurent , avec Edouard , un traité ( 2 avril ) , par lequel , en renouvelant les anciennes alliances faites entre l'Angleterre et les ducs de Bretagne, Edouard s'engageait à fournirau duc trois mille archers pour être employés contre le roi ; et , au cas qu'on s'emparât de quelques places , elles devaient être remises au roi d'Angleterre , qui paierait les frais de la guerre. C'est ainsi qu'on ne faisait aucun traité , qu'on ne pensât aussitôt à l'éluder par un autre. On engageait et l'on trahissait sa foi de la façon la plus indigne.
Plus les traités se multiplient, moins ils établissent la con- < fiance ; les négociations ne devaient donc pas tranquilliser les e.sprits : le roi n'en était que plus attentif à ce qui se passait dans les cours étrangères. Il était informé de la situation de l'Angleterre, parMeny Peni, son ambassadeur, qui mandait qu'il se formait contre la France une ligue plus terrible que la pre-^
miëre ; que le roi de Naples et le comte du Maine y entraient ; que tous les princes du sang et les étrangers voulaient absolument fixer l'apanage de Monsieur ; que le roi d'Angleterre était le moins porté pour la ligue; qu'il disait que Monsieur n'était qu'un fou , qui ne faisait rien par lui-même , qui servait de prétexte à l'ambition des autres , et ne méritait pas qu'on se méJât de ses affaires; que les Anglais n'étaient pas portés pour le duc de Bourgogne; et que, si l'on pouvait empêcher son mariage avec la princess^farguerite , ils se déclareraient contre lui. Meny Peui instruisait encore le roi des cabales qui divisaient le ministère. Les Ririers se faisaient journellement haïr ; Warwick , leur ennemi déclaré, ne voulait point retourner k la cour , tant qu'ils j seraient ; les gens de guerre lui offraient leurs services , et il paraissait être dans les intérêts de la France.
Louis f jugeant qu'il n'avait rien à craindre d'Edouard , se précautionnait contre les ennemis de l'intérieur du royaume. Il donna ordre que tous les gentilshommes se tinssent prêts à marcher. Il demanda au duc de Bourbon de venir l'aider de ses conseils dans les états qui devaient s'assembler ; de mettre , avant de partir , la ville de Moulins en sûreté , et d'en faire sortir la du-* chesse douairière, parce qu'elle entretenait des liaisons avec le duc de Bourgogne , son neveu , et qu'elle était toujours prête k favoriser les rebelles. Louis , craignant que le duc n'obéit pas , avait déjà donné ordre au sénéchal de Saintonge de s'assurer de la duchesse douairière , et à Roger , sénéchal de Lyon , de se saisir de Pierre-Endse , et d'en oter le gouvernement k Oudille des Estoiés, qui avait été dans la ligue du bien public.
Sur ces entrefaites , Gaston , comte de Foix , vint trouver le roiy et lui offrit de le servir envers et contre tous, et nommément contre Monsieur et le duc de Bretagne. Galéas , duc de Milan , renonça à toute alliance contraire aux intérêts du roi , et s'engagea k prendre les armes au premier ordre de ce prince. Il ajoutait , en envoyant son scellé , qu'il était plus engagé par la reconnaissance qu'il lui devait que par le scellé même. Le roi , pour reconnaître le zèle de Galéas, ratifia avec lui toas les traités faits avec le feu duc , lui permit de se dire de la maison de France . et d'en porter les armes avec celles de Milan.
La maison de Savoie n'avait pas de moindres obligations an roi; il avait maintenu le feu duc Louis dans ses Etats , il l'avait comblé de biens, il mariait et dotait toutes les filles de cette maison , et ne mettait presque point de différence entre elles et les siennes. Cependant , depuis la mort du duc Louis , Amédée , son fils , la duchesse Yolande , soeur du roi , Philippe , comte de Bresse y k qui i^ «vait donné le gouvernement de Guyenne , en*
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. traient dans tous les partis qui se formaient contre la France. Louis sentait parfaitement que les semences de guerre subsisteraient toujours, et qu'il ne pourrait compter sur aucun traité , tant que son frère serait en Bretagne. Pour ôter tout prétexte aux mécontens , il résolut de convoquer les états , afin qu'ils réglassent eux-mêmes l'apanage de Monsieur. Les états, qui se tenaient alors, avaient peu de rapport avec les parlemens, qui s'assemblaient tous les ans sous la première et la seconde race , et qui n'étaient composés que des principaux du cleg'é et de la noblesse. Le tiers-état, serf autrefois , puissant dans la suite , et utile dans tous Tes temps , n'a commencé à se former que sous Louis-le-Gros. Les rois suivans rélevèrent, et s'en servirent pour l'opposer aux deux autres. Philippe-le-Bel fut le premier (i) qui consulta séparément les trois états pour avoir leur avis sur ses démêlés avec le pape Boniface VIII , et , en i355 , ils furent convoqués tous ensemble.
Il était juste de consulter, sur l'administration de l'Etat , ceux qui en portent les principales charges ; il suffisait qu'ils fussent hommes et membres de la république , qualité supérieure à celles que l'orgueil et la violence usurpent.
On n'a pas toujours tiré des états l'avantage qu'on en devait naturellement attendre. Quelquefois ces assemblées tumultueuses n'avaient pas les vues aussi justes que leurs intentions étaient droites. Soit que les rois aient voulu trop étendre leur autorité ; soit que les états , en voulant constater la liberté qu'ils croyaient avoir de balancer le pouvoir des rois , en aient abusé , il y avait long-temps que ces assemblées étaient inutiles , avant que d'avoir cessé. C'est ainsi que la liberté se perd également par la licence et par l'usurpation. Les assemblées des états, au lieu de remédier à tous les flésordres , en étaient quelquefois la source et l'origine, parce que les seigneurs, qui s'y trouvaient, étaient à portée de connaître leurs forces , et de former des complots.
Louis XI est le prince qui a su tirer le meilleur parti des états ; ce n'est pas le moindre trait de sa politique; il savait qu'ils n'étafient pas moins les défenseurs de ^autorité légitime que le contrepoids du pou voir' arbitraire; ainsi il avait la prudence de ne les convoquer que lorsque les mécontens et les factieux , portant leurs entreprises à l'excès , ne distinguaient plus la monarchie du monarque. Les états étaient flattés qu'il eût recours à eux , et leur zèle était autant animé par la reconnaissance que soutenu par la justice. Louis XI avait d'ailleurs l'attention de faire choisir les députés ; et lorsqu'il s'était assuré des suffrages particuliers , il dictait , pour ainsi dire , les décisions de l'assem-
(i) Du moins il iCj a point de preuve que ceU se soit pr%liq[ue avant loi.
blée dont il voulait s'appuyer , quoiqu'elle n'eût plus alors que voix consultative. Il tint cette conduite dans les états qui furent convoqués 9 celte année, à Tours (avril). Le chancelier les ouvrit par un éloge du roi et de la nation. II loua la fidélité des peuples, la confiance du prince, et Tamour réciproque des sujets et du souverain. Il exposa les divisions qui étaient causées par des esprits inquiets ; parla fortement contre les cabales de ceux qui faisaient servir Monsieur de prétexte à leur ambition , et fit voir le danger oii serait le royaume, si la Normandie était séparée de la couronne ; d'un côté ,ies charges de l'Etat ne pourraient pas être acquittées ; de l'autre , la France serait ouverte à ses ennemis.
Lorsque le chancelier eut cessé de parler , le roi se retira pour ne pas gêner la liberté des suffrages. Jean Juvénal des Ursins prit alors la parole, s'étendit sur l'obéissance due au souverain , et sur les obligations réciproques do prince et des sujets. Il ne dissimula pas les abus qui régnaient dans les troupes, dans la justice, les finances et le commerce. II parla contre le luxe, et n'oublia rien de ce qui devait faire l'attention de l'assemblée. La justice des demandes du roi était sensible; on comprenait facilementque,si la Normandie cessaitde fournir aux charges de l'Etat, il faudrait répartir sur le reste du royaume les impositions qu'elle payait : ainsi l'intérêt particulier s'unissait à l'intérêt général.
Les états commencèrent par remercier le roi de la confiance qu'il leur marquait, et lui firent des protestations de sacrifier leurs biens et leurs vies pour son service. Ils déclarèrent ensuite que la Normandie était inséparablement unie et annexée à la couronne ; que le roi pouvait s'en tenir à la déclaration de Charles Y, qui ordonnait que les fils de France n'auraient pour apanage que douze mille livres de rentes en fonds de terres, qu'on érigerait en duché ou comté; mais que sa majesté, ayant offert à Charles, son frère, jusqu'à soixante mille livres.de rente, elle serait suppliée de mettre la clause que ce serait sans tirer à conséquence, parce que si nos rois avaient plusieurs enfans, ce qu'on devait désirer , et qu'on leur donnât des apanages aussi considérables, les rev^enus de la couronne seraient épuisés; qu'on ferait remontrer au duc de Bourgogne qu'il devait, en qualité de prince du sang et de premier pair de France , se conformer aux décisions des états ; que le duc de Bretagne était très-criminel d'avoir déclaré la guerre au roi, et de s'être emparé de plusieurs places en Normandie; que s'il était certain qu'il eût fait une ligue avec les Anglais , pour les introduire dans le royaiune , et qu'il persévérât dans ses criminelles alliances , les états offraient au roi tous les secours qu'il devait attendre de se^ fidèles sujets. Ils déclarèrent de plus que, si Monsieur ou le
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duc de Bretagne osaient faire la guerre au roi , sa majesté devait procéder contre eux* A l'égard des abus dont on a parlé, le roi les rejeta sur les auteurs de la guerre civile ; et , pour convaincre les états de la droiture de ses intentions, il les pria de nommer eux-mêmes des commissaires pour la réformation de ces abus.
Les rois , surtout en France , sont toujours sûrs du cœur de leurs sujets. Ce ne fut , dans l'instant , qu'une voix pour fiiire des remercimens au roi. Tous renouvelèrent les protestations de verser leur sang pour son service. On élut sur-le-champ , pour commissaires , le cardinal Balue , les comtes d'Eu et de Dunois , le patriarche de Jérusalem , l'archevêque de Reims , les évéqaes de Langres et de Paris , le sire de Torci , un des of&ciers du roi René , avec les députés de Paris , de Rouen , Bordeaux , Ljon , Tournai et Toulouse , des sénéchaussées de Beaucaire et Carcassonne , et de la Basse-Mormandie. Ces commissaires , de concert avec ceux que le roi devait nommer encore y furent chargés de notifier les résolutions des états k Monsieur et au duc de Bre* tagne , et de travailler au soulagement des peuples.
Les états s'étant séparés , le connétable, l'évéque de Langres, le comte de Tancarville, le premier président Dauvet, Cousinot, bailli de Montpellier , se rendirent à Cambrai , ou l'on tenait des conférences sur les démêlés qui étaient entre le roi et le duc de Bourgogne. De là ils allèrent trouver le duc , et loi remontrèrent que l'unique moyen d'assurer la paix du royaume et de la chrétienté , était d'adhérer aux résolutions des états. Ce prince reçut d'abord assez mal les ambassadeurs ; mais le roi ayant fiût faire des copies de ses propositions et des réponses du duc , en fit part à tout le royaume par une lettre circulaire , et fit voir la nécessité d'être toujours armé, puisqu'il n'y avait point de paix k espérer , et que la trêve était près d'expirer.
Le duc de Bourgogne , considérant alors que tonte la France allait se réunir contre lui , prolongea la trêve pour deux mois , à condition que le roi paierait quatre mille livres par mois à Monsieur , jusqu'à ce que l'apanage fût réglé. Cette trêve , signée à Bruges par le duc et par le connétable (26 mai) , contenait une clause assez singulière ; savoir qu'on pourrait la rompre le aa de juin , pourvu que le duc le signifiât au connétable , et le roi au bailli d'Amiens.
Tandis que les ambassadeurs du roi étaient à Bruges , le dac tint un chapitre de Tordre de la Toison-d'Or, oit le comte de Ne- Ters fut cité , pour répondre de son honneur sur plusieurs cas de sortilèges , en abusant des sacremens de F Église. Le comte de NeverSy au lieu de comparaître, renvoya le collier de l'ordre. L« nature du crime marque & la fois U haine qui subistait entre
DE LOUIS Xî. i6i
Cè5 deux princes 9 et la simpKcité d'esprit de ces tempd-là , qui n'empêchait p^s la dépravation de» mœurs »
Dans ce même temps , on instruisait à Poitiers le procès d'un nommé De:»hayes , qui avait accusé Denis Saubonne de s^étrc laissé suborner par le duc de Bretagne pour empoisonner le roi. Apres l'examen le plus exact , Desha jes fut condamné comme calomniateur. On voit que la haine du duc de Bretagne était publique > puisqu'elle donnait lieu à de telles accusations.
Louis j entouré d'ennemis déclarés ou secrets , n'était occupé que du soin d'éviter la guerre , de dissiper les cabales , et de ré« tablir la paix entre ses alliés. Amédée , duc de Savoie , et Galéas, duc de Milan , se plaignant réciproquement de plusieurs hostilités , il entreprit de les réunir , en faisant épouser au duc de Milan , Bonne de Savoie , sœur du duc régnant. Galéas avait déjà fait proposer ce mariage ; mais le feu duc de Savoie s'y était opposé. Après sa mort , Galéas osivoya en France Nardinis , ar* cfaevéque de Milan , afin d'engager le roi à renouer cette affaire, lïardinis était tout à la fois ambassadeur de Milan et légat du pape : ce qai peut faire croire que les légats n'étaient pas alors en France aussi considérés qu'ils l'ont été depuis. Tristan , frëre naturel de Galéas , Jacomo et Panigarola vinrent ensuite faire la demande de la princesse de Savoie qui était élevée auprès du r(n. Ce prince régla les articles ; et la cérémonie du mariage fut faite À Amboise (10 mai), par le cardinal Balue , en présence du roi et de la reine , d'Agnès de Lourgogne , duchesse douairière de Bourbon , de la duchesse de Bourbon , sœur du roi , et de Charles de Bourbon , archevêque de Lyon.
Peu detexaps après (3 juillet), le duc de Bourgogne épousa
Marguerite d'Yorck , sœur du roi d'Angleterre : on apprit en
même temps que le duc de Bretagne venait de faire un traite de
comiiDerce et de ligue défensive et offensive avec les Anglais
contre la France. Le roi ne laissa pas dVnvoyer l'archevêque de
Lyon faire compliment au duc Charles sur son mariage , et
Gayat Pot , gouverneur de Blois , pour prolonger jusqu'au
3i juillet la trêve, qui devait expirer le i5. Aussitôt qu^il eut
reçu la. nouvelle de la prolongation, il apprit que Monsieur
et le duc de Bretagne s'avançaient vers la Normandie \ il ohargea
Je marquis du Pont , fils du duc de Calabre , de faire avancer le
ban et l'arrière-ban de Saintonge , de Poitou , de Touraine j
d'Anjou et du Maine , avec les franc»-archers ^ pour agir avec
vigueur contre les Bretons^ aussitôt que la trêve serait expirée.
Les mesures étaient si bien prises > qu'à l'expiration de la trêve , l'amiral fit attaquer un parti de Bretons commandé par Cpuvran , c£ui fut battu et fait prisonnier près de Saint *Lo. Les 2. »i
ifo HISTOIKE
Français , profitant ^e cet avantage , s'emparèrent «le Gaart{^ Vire, Bayeux, G)u tances, et de t<mt ce que les Ik-etons avaient pris en Normandie, excepté Caen , oii Miraumont et Rabota nges se jetèrent avec une troupe de Bourguignons. D'un autre côté , le marquis du Pont entra en Bretagne , prit Ghantoceau , et mit le siège devant Ancenis. Le roi , qui avait sujet de se plaindre d'Antoinette de Maignelais (i) , veuve du sire de Villeqwîer, et maîtresse du duc de Bretagne , saisit cette occasion pour lui en marquer son ressentiment. Comme il était dAns l'usage de gagner tous ceux qui avaient quelque crédit snr l'esprit des princes avec qui il traitait , il n'avait rien négligé pour engager la dame de Villequier dans ses intérêts, et même elle ne fut pas oul^e dans les articles secrets du traité de Saint-Maur. Cependant, loin d'être favorable à la France , elle s'opposa toujours à Tanneguy du Chatel , grand-^raaltre de la maison dn due , qui lui conseil* lait dé s'accommoder avec le roi. Il osa même , sans autre in* térét que celui de la gloire de son mattre , loi représenter que sa maîtresse devait entrer dans ses plaisirs , et non pas dans ses affaires; mais il éprouva que les services d'un fidèle sujet ne Imh lancent pas les séductions d'une maKresse : il fut obligé de se retirer, et passa au service du roi.
Louis , charmé de s'attadier un bonmte généralement estimé, le fit capitaine et viguier de Beaucaire et d'Aigu es-Mortes ; et, lorsque la giferre fut allumée contre le duc de Bretagne y il confisqua tontes les terres que la dame de YiBequier avait en France, telles que Saint-Sauveur-le-Vicomte , Escoubleau, Montrésor, et les donna à Tannegny.
Le duc de Bretagne , se voyant attaqué si vigourensement , écrivit la lettre la plus pressante pour engager le duc de Bourgogne à venir à son secours. On prétend que le toi interceptait les courriers de ces deux princes, empêchait par là qu'ils ne fussent instruits de leur situation , et que ce ne fut que snr les nouvelles publiques de la guerre qui se faisait en Bretagne, que le duc de Bourgogne passa "la Somme pour faire diversion. Cependant, soit que le duc de Bretagne se crât abandonné par celui de Bourgogne, soit qu'if désespérât d'être secoum k temps, et qu'il craignît les mécontens que la disgrâce de Tanneguy avait faits , il demanda au roi une trêve de douce jours , qui se termina par une paix y qui fut signée à Ancenis (lo septembre) ,
(i) KUe 4%ùt fiUe d« Trisun II , leigoev de JMatgnelaia , et fat aimée de Charles VII , après la mort d^ Agnès Sorel , dont elle était cousine. Ce prince la maria ensuite au baron de Villequier. Étant devenqe veuve , elle fut maiuetse dç François U, duc de Bretagne.
par le Jac de Calabre» pour le roi , et par Chauvin ^ Beauveau et Parteuay » pour le duc.
Les conditious étaient que le duc de Calabre et le conçe'table régleraient , dans l'espace d'un an , Tapanage de Charles de France ; que, pendant ce temp9-là , le roi donnerait à ce prince une pension de soixante mille liyrea , payable y par quartiers , dans la ville d'Angers ; et que , si dans quinze jours Monsieur n^accëdait pas au traité , le duc retirerait ses troupes de Caen et d'Avranches , ne se mêlerait plus de l'apanage , et servirait le roi envers et contre tous. Il était dit que y si Monsieur acceptait le tniité, Je duc de Bretagne remettrait Caen et Avranches au dnc de Calabre , à qui le roi remettrait pareillement Saint-Lo 9 CoutanceSf Bayeux, Gaurai ; et que Chantocean et Ancenis 4emeureraient au duc de Calabre, jusqu^à ce qu'Ayranches et Caen lui eussent été remis. Les traités de Paris et de Caen sont rap^ pelp$ dans celui-ci t on y promet une amnistie générale de part et d'autre* et que le traité sera confirmé par le Saint-Siège, sous les censures ecclésiastiques contre les infi^acteurs. Monsieur refusa de signer le traité , et continua de demeurer en Bretagne*
Ce fut dans ce temps*là qu'Antoine de Cbâteauneuf , seigneur
du Lau, qui avait perdu , par son ingratitude , une faveur oit
il était parvenu sans mérite, se sauva du château d'Usson. Il y
avait âé)à deux ans qu^il y était prisonnier , lorsque le roi or-^
donna à Tamiral de faire construire une cage de fer pour y ren-»
£^mer du Lan. L'amiral répon^Ht au roi que , s'il voulait ainsi
traiter .«es prisonniers , il pouvait les garder lui-même. Du Lan
corrompit ses gardes et se sauva. Le rçi en fut si piqué , qu'il
£t arrêter fous ceux qui furent soupçonnés d'avoir favorisé l'éva-
nion , et donna ordre à Tristan , grand fvévèt ie l'hôtel ^ de leur
£aire leur procès. lU furent condamnés k mort ; et » afin que
Fenemple en fM plus firappant , les criminels furent exécutés en
différens lieux. Des Arcinges, gouverneur du château , le fut à
Z^ocbes ; son beau-fils le fut à Tours ; et le procureur du roi
d'tls&OD. le fut à MeauX'
Après ces exécutions ^ Tristan fut chargé de faire le procès k Charles de Melun , qui avait été grand'-mahre de la maison du roi 9 gpDuvemeur de Paris et lieutenant^énéral dtt royaume , pendant la guerre du bienpubUc* Il avait gagné , par les àgrémens de son esprit, la faveur du roi; il eut la plus grande partie des biens confisqués sur le comte de Dammartin. ûelui<t , Aant rentré en grâce , devipt le plus cruel ennemi de Melnn , et ne contribua paa peu à le' perdre. Melun avait été privé de ses cliarRes dès Tannée précédente ; mais, sur de nouveaux indices, e( ^ lai sollicitation de Dammartin et du cardinal Balue , il fut
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arrêté. On Padcusait d'avoir supprimé les pièces qui servaient h la justification de Dammartin ; d'avoir fait un commerce bonteux de la justice et de la faveur ; d'avoir vendu des charges à dés gens qui en étaient indignes , puisque ceux qui les achètent ne les méritent guère ; d'avoir empêché le maréchal Rouault de sortir de Paris pendant la bataille de Montlfaéri , pour charger les ennemis par derrière , dans le temps que le roi les attaquait de front ; d'avoir entretenu commerce avec les princes ligués ; de leur avoir fourni des mimitions ; d'avoir eu des conférences avec le duc de Bretagne, à l'insu du roi; et d'avoir fait maltraiter Balue. Melon allégua , pour sa défense, qu'il n'avait pas voulu laisser sortir les troupes de Paris , parce que la garde lui en était confiée , et que ses conférences, avec les princes ligués', n'étaient pas contre le roi : cependant , en cherchant à justifier ses intentions , il convint de la plupart des faits qu'on lui imputait. Il reprocha à Balrïe d'être son ennemi , parce qu'il l'avait plaisanté au sujet d'une dame dont ils étaient tous deux amoureux , et dont Balue n'était pas favorisé ; mais il nia qu'il l'eût fait maltraiter, puisqu'il lui eût été aussi facile de le faire tuer.
Le roi nomma pour commissaires , avec Pierre-4a-Dehors , licencié es lois, Thomas Triboult, secrétaire du roi, Maintaut , examinateur du Giâtelet, et leur ordonna de consulter Morvilliers avant de prononcer le jugement. Melun fut conduit à Oiâtean-Gainard , interrogé et appliqué à la question ; et comme, sur plusieurs articles qui regardaient ses conférences avec les princes ligués , il dit qu'il s'en rapportait au roi , Morvtlliers lui envoya les charges. Le roi , pour toute réponse , écrivit qu'il avait été expressément défendu toute communication avec les princes ligués. Melun fut condamné et conduit auprès du Petit Andelj , ou il fut exécuté (28 août). La tête n'ayant pas été enlevée du premier coup', Melun eut encore la force de se relever, protesta de son innocence , retomba , et reçut le dernier coup. Il n'avait pas pu désavouer ses liaisons avec les rebelles ; mais il n'était pas moins digne de grâce que du Lau , Poucet de Rivière , et tant d'antres coupables , à qoi on l'accorda dans la suite ; et il l'aurait peut-être obtenue si le roi n'eàt été excite par Dammartin , qui voulait venger ses injures particulières, et par le cardinal Balue , qui cherchait à perdre son bienfaiteur^ dont la présence lui reprochait son ingratitude.
Dammartin avait alors toute la confiance de son prince, comme nous le voyons par les lettres qu'ils s'écrivaient dans un style mystérieux , dont eux seuls avaient la clef. Le roi le consultait surtout, et voulut , en lui confiant le commandement de raria.ée qu'on destinait pour la Oiampagne, que les maréchaux Rouauit
DE LOUIS XI. i65
tX Ae Lohéac servissent soas lui. Dammartin profita de la faveur oii il était, pour faire casser Tarrét rendu contre lui en i463. Il obtint des lettres du roi , adressées au parlement , pour la révision du procès. Le roi écrivit au cardinal Balue , que Chabannes , ne se sentant coupable d'aucun crime , était venu se présenter devant lui à Bordeaux ; qu'ayant eu le choix de sortir du royaume , de se justifier devant un conseil privé y ou * de s'adresser au parlement , il avait pris ce dernier parti ; mais que Charles de Melun , qui était assuré de la confiscation , avait supprimé les pièces justificatives de l'accusé , entre autres, une enquête faite par Doriole , alors conseiller , et avait tellement intimidé les juges qu'ils avaient condamné Dammartin. Le pro««. cureur général demanda la révision du procès, et, sur ses réquisitions, l'arrêt de condamnation fut cassé (i3 août).
Aussitôt que le traité d'Ancenis fut signé, le roi exigea que le duc de Bretagne en fit part lui-même au duc de Bourgogne , afin que la nouvelle ne lui fi\t pas suspecte* Cependant le hé<rant qui en était porteur , ayant passé k la cour de France , le duc Charles s'imagina que le traité était supposé , et que c'était un artifice du roi. Il ne pouvait croire que Monsieur et le duc de Bretagne eussent fait leur accord sans le consulter , lui qui pré<tendaît n'avoir armé que pour leur défense. Ce ne fut que par la voix publique, et sur des lettres particulières de ces deux ' princes , que le duc de Bourgogne fut absolument convaincu de la vérité.
Pour terminer les différens qui étaient entre le roi et ce prince, on avait ouvert, à Cambrai, un congrès, qui fut transféré à Ham en Vermandois. Le connétable , le cardinal Balue et Pierre Doriole , plénipotentiaires du roi , alléguaient que tous Jes articles dont il était question , avaient déjà été jugés par le comte de Dnnois. Les députés du duc soutenaient le contraire , et les disputes étaient fort vives. Ce prince , naturellement présomptueux , ne voulait ni souscrire au jugement des commissaires, ni régler sa conduite sur celle de ses alliés. Loin de se disposer à la paix , dans le temps même qu'on y travaillait dans le congrès , il assemblait ses troupes ; de sorte que le roi ne lui fit quitter les armes qu'en lui donnant six-vingt mille écus d'or. Ce fut contre l'avis de Dammartin , qui , jaloux de la gloire du roi , voulait que , pour abréger tant de conférences inutiles , et rendre le duc \>lus traitable , on l'attaquât dans son camp ; mais le cardinal Balue nourri dans l'intrigue , persuadait , au contraire , au roi que s'il allait trouver le duc , il pourrait , avec la supériorité d'esprit qu'il avait sur ce prince , terminer toutes les diffi-
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caitës dans une entrevue , et remporter plus d'avantages qu'il n'en retirerait d'une bataille gagnée.
Louis, qui n'aimait pas à ccnnmettre au sort des armes ce qu'il espérait de la négociation , et qui , d'ailleurs , n'était pas insensible aux éloges que Balue lui donnait sur son habileté , tomba dans le piège le plus à craindre pour les gens habiles , qui est de croire l'être plus qu'ils ne le sont. On ne voit pas que Balue eèt, dans cette affaire , d'autre intérêt que de se rendre nécessaire. Le duc de Bourgogne ne se prétait qu'avec répugnance à l'entre* vue , et n'y fut déterminé que par Jean Yobrisset , un de ses valets de chambre , qui s'était , sans doute , vendu au cardinal , et qui fit voir combien un domestique de confiance influe dans les plus grandes affaires , sans y paraître avec éclat. Il fit plusieurs voyages auprès du roi , et gagna son esprit , en lui persua* dant que le duc désirait cette entrevue avec ardeur.
Avant qu'elle eût été résolue , Louis avait pris une précaution qniiut précisément la cause du malheur qui lui arriva. Il avait envoyé des députés vers les Liégeois pour les engager k se révolter de nouveau contre le duc de Bourgogne , s'il tournait ses armes contre la France. Le roi , ne croyant pas que ses agens réussiraient si promptement dans leur commission , se contenta , lorsque l'entrevue fut décidée , de leur donner simplement avis de ce qu'il allait faire , avec ordre de suspendre la négociation ; et , sans attendre leur réponse , comme s'il eût pris les mesures les plus justes , il se disposa k aller trouver le duc. Les plus sensés de son conseil voulurent le détourner de ce voyage ; lui-même fut dans de grandes perplexités à ce sujet ; mais la confiance qu'il avait dans le cardinal Balue l'emporta sur tout ce que la prudence pouvait lui dicter. Le connétable acheva de le déter» miner par une lettre oii il lui marquait que le duc Charles ne voulait plus avoir d'autre ami ni d'autre allié que lui , et qu'ittdépenâkmment des affaires générales qu'ils pouvaient trai-< 1er par leurs ministres , il y en avait de si particulières qu'ils ne pouvaient les décider que l'un avec l'autre. Louis , âpres avoir reçn un 8auf--conduit de la main du duc ( 8 octobre } , laissa le commandement de son armée au comte de Dammartin , et partit, avec le duc de Bourbon , le cardinal Balue et le tonné» table , pour se rendre à Péronne , n'ayant pour escorte que quatre-vingts hommes de la garde écossaise , et soixante ca-« valiers.
Guillaume Bitche vint , avec un corps de noblesse, an-devant du roi jusqu'à Athyes. Le duc alla le recevoir sur le bord de la rivière d« Doing ; ils entrèrent ensemble dans Péronne. Louis
|^ani^â'*l>ord fort satisfait des honneurs qu'on lui rendit ; mais il commença à concevoir des soupçons , lorsqu'il apprit que PkiUppe de Savoie , l'évéque de Genève , le comle de Komont , tous trois frères , du Lau , Poucet de Rivière , Durfé et quelques autres qu'il avait obKgës de quitter la France , étaient dans l'armée du maréchal de Boui^ogae , qui s'approchait dt Péronne. Il fut alarmé de ne voir autour de loi que des enne* mis ou des mécontens ; il ne se crut pas en sûreté dans une maison particulière oh il était , et voulut être logé dans le château. Cette précaution tourna bientôt contre lui-même. Les agens qu'il avait à Liège n'avaient que trop bien exécuté leur première commission , et avaient fait soulever les Liégeois avant d'avoir reçu le contre-ordre. A peine It roi étâit-il entré dans Péronne i qu'on apprit que les Liégeois venaient de surprendre la ville de Tongres. Us y trouvèrent leur évéque , qu'ils conduisirent k Liège , avec plusieurs chanoines. A la première halte , ils en tnërent cinq ou six k ses yeux , et , en continuant leur marche , ils en massacrèrent jusqu'à seize , parmi lesquels* il y en avait un qui était particulièrement attaché à l'évéque t ils le mirent en quartiers 9 et se les jetaient tes uns aux autres, av«c des raillerie» barbares.
La nouveHe en fut portée ju^u'à Péronne , et l'on ajoutait qu'on avait reconnu les ambassadeurs du roi parmi les Lié* geoîs. On ne peut exprimer la fureur 011 s'emporta le duc de Bonifiogne; ce ne furent que menaces et invectives contre le roi 9 qu'il traitait de traître et de fourbe. Il fit fermer les portes de la ville 9 et doubler les gardes partout 9 sous pré* texte de faire chercher une cassette remplie d'argent et de bijoux 9 qu'on disait avoir été perdue. Bientôt il ne dissimula plus le véritable motif 9 et défendit que qui que ce fàt osât approcher du roi : à peine lui laissa- 1^ il des domestiques pour le servir. Le duc passa le premier jour dans des agitations et des transports extraordinaires 9 ne formant que des projets funestes. Tout le monde tremblait pour la vie du roi 9 et n'osait parler au duc. Le lendemain on tint conseil ; les uns voulaient qu'on retint le roi prisonnier ; plusieurs opinaient k faire venir Monsieur 9 et 4 partager le royaume'. Ce sentiment prévalut pendant quelque temps 9 et le courrier était déjà prêt à partir ; mais les plus sages forent d'avis que le roi 9 étant venu sur un sauf-conduit 9 on devait lui garder la foi promise 9 et qu'on n'y pouvait manquer 9 sans violer le droit des gens. Dans les dispositions oii était le duc , si quelqu'un eût ouvert un avis violent 9 le roi était perdu. Ce prince était dans les plas cmelies alarmes. Il avait à se reprocher une perfidie ; il
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se voyait entre les mains d'un ennemi justement irrite; et ce qui Itti donnait mi!}e idées funestes , il avait devant les yeux Fa tour oii Herbert , comte de Yermandois , avait fait périr Gharlesle-Simple , en 92!^.
Malgré les précautions du duc , le roi était informé de tout ce qui se passait y et faisait répandre de l'argent , afin de gagner tous ceux qui avaient quelque crédit sur l'esprit du duc. Ils le portèrent à la modération ; on hasarda ensuite des propositions de la pari du roi. Ce prince offrait de jurer la paix , d'obliger les Liégeois à réparer le mal qu^its avaient fait , ou de les abandonner* Le duc était encore trop agité pour prendre un parti. Il fut deux jours dans la fureur et l'irrésolution ; heureusement pour le roi , le duc n'avait avec lui , dans son 'appartement , que Commines , son chambellan , et deux valets de chambre , dont l'un , nommé de Yisen , fort honnête homme , avait beaucoup de crédit sur l'esprit de son maître. Commines et lui n'opposaient que le silence à la fureur de leur prince , de peur de l'aigrir : et lorsqu'ils le voyaient plus tranquille y ils n'oubliaient rien pour le porter k la douceur. Le duc passa la troisième nuit sans se déshabiller, se jetant sur son lit, se relevant aussitôt , se promenant par la chambre avec toute l'agitation d'un homme livré aux transports les plus violens , et partagé par mille sen-^ timens opposés. Le matin il entra brusquement dans la chambre du roi , et , lui adressant la parole avec la voix tremblante et entrecoupée d'un homme transporté de colère , il lut demanda s'il ne voulait pas signer le traité de paix qu'on lui présenterait. Le roi , à qui l'on avait fait dire de tout accorder , sans quoi il se mettrait dans le plus grand péril , répondit qu'il le signerait. Le duc lui demanda ensuite ^'il ne voulait pas venir avec lui à Liège , pour punir la rébellion des Liégeois , et venger leur évéque, qui était de la maison royale. Le roi dit que, lorsque la paix ferait jurée, il irait à Liège avec tel nombre de gens que le duc voudrait. Le duc fit aussitôt apporter le traité de paix et la vraie croix , que Louis XI portait ordinairem^it avec lui. La paix fut jurée ( x4 octobre). Elle fut dans l'instant annoncée à toute la ville , et les réjouissances succédèrent à la consternation.
Philippe de Commines fait entendre que ce fut lui qui donna au roi l'avis d'accorder tout ce que le duc exigerait , et dit posi-* tivement qu'il ne contribua pas peu à leur réconciliation , et que le roi l'avouait publiquement. Il dit encore que ce prince avait chargé un homme de distribuer quinze mille écu& dans la maison du duc , et que le dépositaire de cette somme ne s'acquitta pas trop fidèlement de sa commission.
Tous les articles qui avaient été discutés dans les cenférences de
Ham 9 ceax des traita d' Arras et de G>nflan8 , sont décidés ou rappelés dans celui de Péconne. Il est dit qu'ils seront exécutés dans tous leurs points , et principalement à l'égard de ce qui a été accordé au duc de Bourgogne ; que tous les alliés de ce prince , et nomménoient le duc de Savoie , et ses trois frères , seront compris dans ce traité ; que rien ne pourra préjudicier à l'alliance qui est entre le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne ; que si le roi revient contre son serment , il sera déchu de tous droits de souveraineté sur les terres du duc de Bourgogne , qui demeurera quitte de la foi et hommage ; que si , au contraire , le duc rompt ce traité , toutes ses terres et seigneuries, relevant de la couronne , seront confisquées au profit du roi ; que Charles de France , frère du roi , remettra le duché de Normandie , et aura pour apanage les provinces de Champagne et de Brie ; que ces articles , ainsi artétés , le duc fera hommage au roi pour tout ce qu'il tient de lui. On convint encore que tout ce qui avait été pris de part et d'autre serait restitiré , et que les choses seraient remises dans l'état 011 elles étaient avant la guerre. Le dpic de Bourgogne n'oublia rien pour terminer , par ce traité , tous les dififérens qu'il avait avec le roi , et pour prévenir ceux qui pouvaient naître dans la suite.
Louis , cédant à la nécessité , accorda tout pour sortir du péril 011 il s'était engagé par son imprudence , et sacrifia les Liégeois. Je ne crois pas qu'on puisse justifier sa conduite à leur égard. Commines même était si peu persuadé de la bonne foi de ce prince , qu'en parlant des otages qu'il offrait pour la sûreté du traité , il n'a pu s'empêcher d'ajouter : Ceïix qu'il nomma s*q^ Jrirent hautement; \e ne sais s'ils disaient ainsi à part; je me doute que non : et , à la vérité, je crois qu'il les y eût laissés, Qnelle idée doit-on avoir de ce prince , après un tel jugement y porté par un écrivain , qui d'ailleurs lui est favorable ? Je ne m'arrête point à réfuter les fautes de Yarillas, qui a pris, pour autant de traités conclus à Péronne , de simples commissions données pour l'exécution de plusieurs articles.
Le roi dépêcha des courriers pour donner avis de ce traite à ses principaux officiers; il écrivit en particulier au comte de Dammartin , pour lui marquer qu'il allait à Liège avec une partie des compagnies d'ordonnance , et qu'il voulait que le reste de son armée fût congédié. Dammartin reçut la lettre du roi avec respect ; mais il jugea que son devoir même devait l'empêcher d'obéir. Le roi lui récrivit pour le louer de son zèle, lui réit^a l'ordre de choisir ceux qui devaient l'accompagner à Liège , et de congédier le reste ; ajoutant qu'aussitôt que cette aflaire serait terminée , il s'en retournerait en France , et que le
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^uc avait plus d'envie de le voir parti ^ que luif mjme n'en avai^
de s'en aller.
Le désir d'aller à Liège, que le roi nonlrait dan» sa lettre, ce qu'il disait du duc y la satisfaction qu'il affectait , tottt cela parut trop peu vraisemblable à Dammartin « pour ne lui Itre paa suspect. Il jugea que le roi avait été obligé de ooaamuJBiquer sa lettre au dnc^ qui avait fait accompagner le courrier par un homme à lui. Dammartin chargea cet homme de dire à son maître : « Qu'il pouvait être sûr que si le roi ne retournait » bientôt , tout le royaume le viendrait quérir , et qu'on joue* » rait au pays du duc un semblable jeu qu'il voulait jouer au w pays de Liège ; que la France n'était pas aussi dépourvue de » gens de bien qu'Û pouvait se l'imaginer. »
Le duc ne laissa pas d'être frappé de ce discours. Le roi avait, à la vérité , arboré la croix de Bourgogne ; mais il était à la tête d'un corps de troupes considérable , qui était venn le joindre; il avait avec lui le duc et le cardinal de Bourbon, le connétable , La TremqÉille , et plus de quatre cents lances , avec une grande partie de sa maison. C'était ainsi qu'il neuurchait pour punir un crime dont il était complice , ou plutôt l'auteur.
Comme les remparts de Liège étaient détruits et remplissaient les fossés, les babitans , réduits au désespoir , rassemblèrent leurs milices ; et , ne comptant plus que sur leur courage , se préparèrent à vendre chèrement Iqur vie.
L^armée de Bourgogne s'étant approchée de la ville , le duc tint conseil. Quelques uns proposèrent de renvoyer une partie des troupes , attendu que la place n'était pas en état de défense ; mais le duc rejeta cet avis, parce que le roi paraissait l'appuyer, et qu'il lui était toujours suspect. Le duc vit bientôt , par la résistance qu'il trouva , qu'il avait eu raison de ne pas m^viser ses ennemis , en comptant trop sur ses forces.
Le maréchal de Bourgogne eut ordre de marcher en avant , et de tâcher de surprendre la ville. Les Liégeois allèrent k sa rencontre, et furent repoussés; leur évêque profita de cette occasion pour se sauver chez les Bourguignons ; d'autres prétendent qu'il fut député , de la part des Liégeois , pour fléchir le duc ; mais que ce prince ne voulut pas l'écouter , et le retint , craignant pour sa vie , s'il le laissait retoumei;.
Il y avait dans la ville un légat du pape qui avait été envoyé pour concilier les esprits. Ce légat , nommé Onuphrius , loin de remplir sa missioki , aVadt encore animé les Liégeois contre leur évêque , dans l'espérance de se faire élire à sa place ; mais le succès ne répondant point à ses desseins , il essaya de se sauver » et tomba entre les mains des Bourguignons. Le duc fit dire 4
cenT qui TaTuient pris , qu*î)<; le traitassent comme ils le jugeraient à propos t pourvu qu'il ne parût pas en avoir connais sance. Les soldats , au lien de suivre les intentions du duc , prirent querelle à ce sujet , et vinrent le trouver. Le duc , ne poutanf plus alors ignorer le caractère du prisonnier , le fit relâcher , et fît une sëvëre réprimande aux soldats.
Le luaréclinl de Bourgogne, enivre du petit avantage qn'il avait en , crut n'avoir rien à craindre d'un peuple mal discipliné ; mais les Liégeois, à la fifiveur d'une nuit où le maréchal n'était pa% Hiir ses gardes , fondirent sur sa troupe , j jetèrent l'épouvante , et taillèrent en pièces huit cents hommes, dont il y avait cent hommes d'armes. Les Bourguignons , s'étant ralliés k la poinîe du jour , poussèrent à lenr tour les Liégeois , qui rega^ gfièrent leur ville. Jean de Villette, leur meilleur capitaine, fut blessé à cette sortie , et mourut deux jours après.
La première nouvelle de cette action fut que le maréchffl avait été absolument défait. Le doc défendit de parler au roi de cet échec , marcha pour réparer le désordre , et,xrit que la perte n'était pas aussi grande qu'on l'avait faite. Cependant son armée soufiîrait extrêmement, et manquait de vivres. Il javait deux jours que ceux de l'avant^-garde étaient sans pain ; les troupes étaient au bivouac par des pluies continuelles ; et les alarmes se succédaient sans interruption.
La nuit du 76 au 27 octobre, les assiégés firent une vigoureuse sortie , et attaquèrent en même temps le quartier du roi et celui du dnc. La surprise , les cris et les ténèbres jetèrent d'ftbord l'épouvante parmi les assiégeans. On combattait au hasard , saus savoir à qui l'on avait affaire. Le duc accourut , rassura ses troupes , et chargea l'ennemi ; mais comme il combattait atec plus d'impétuosité que d'ordre, la rictoire était fort incertaine, ïorscpie le roi arriva et força les Liégeois de rentrer dans la ville. Commines dit à cette occasion , en comparant les qualités militaires de ces deux princes : Le duc de Bourgogne rtasHiit point faute de hardiesse, mais bien aucunes fois faute tordre; et, à la vérité^ Une tint point , à Vheure que f ai parlé ^ si bonne conte^ nonce que beaucoup de gens eussent bien voulu , pour ce que le ro: jr était présent j et prit le roi paroles et autorité de conir» mander,... et à ouïr sa parole , et voir sa contenance, semblait bien : oide grande vertu et de grand sens , et qu* autrefois se fût trouvé en telles affaires. Le lendemain , le roi et le duc vinrent se loger dans les faubourgs. Les maisons de ces deux princes n'étaient séparées que par une grange, oh le duc mit trois centt hommes d'armes , pour veiller sur le roi avec autant de soin que sur les ennemis.
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La vigoureuse défense des Liégeois commençait k faire douter du succès du siège. Le duc de Bou/gogne avait toujours des soupçons contre le roi; et Louis craignait qpe le duc , lui imputant le malheur de ce^te entreprise, ne lui fît un mauvais parti. Ces princes avaient juré la paix , et n'avaient pu s'inspirer de confiance. Cependant , comme les assiégés ne faisaient pi us de sorties , On jugea qu'ils étaient fort aflfaiblis , ou qu'ils se ménageaient pour soutenir l'assaut. Le duc ordonna que tout fût prêt pour le donner le matin du dimanche , 3o octobre , et qu'au signal d'un coup de canon , la ville fût assaillie par deux cotés opposés. Les ordres ainsi donnés, le duc se désarma, ce qu'il n'avait pas fait depuis qu'il était devant la place ': il fit aussi désarmer 863 troupes pour les rafraîchir et les faire reposer jusqu'au signal.
Les Liégeois, voyant que leur salut ne dépendait plus que d'un coup de désespoir , choisirent six cents hommes déterminés du pays de Franchemont. Il fut résolu que , Ters minuit , ils sortiraient par les brèches , et attaqueraient en même temps le logement du roi et celui du duc , ou ils devaient être conduits par les hôtes de ces princes, qui étaient da complot. L'entreprise fut d'abord assez bien conduite. Si le projet eût été exactement suivi , le roi et le duc auraient été surpris et massacrés dans leur» lits ; mais les trois cents hommes d'armes, qui étaient dans la grange , entre les deux logis , étant sortis au premier bruit , les Liégeois, au Heu d'aller directement k la chambre des princes, Tonlurent forcer la grange. L'alarme se répandit , le duc n'eut que le temps de prendre une épée et une cuil^isse pour se mettre en défense. Le roi en fit autant de son cûté. Les Liégeois s'eflbr* çaient d'entrer , les gardes les repoussaient , l'ardeur était ^ale de part et d'autre, et le combat sanglant. La défiance continuelle oii le duc était à l'égard du roi , était encore augmentée par les cris qu'il entendait. Les uns criaient : f^ive le roi ! les autres F'we Bourgogne ! et les autres : /^iVe le roi, et tuez I Ces deux princes ignoraient réciproquement !e sort l'un de l'autre , et combattaient chacun k la tête de ses gardes. Ils se rencontrèrent enfin , tout couverts de sang et entourés de morts , combattirent ensemble et repoussèrent les ennemis.
Lorsque le calme fut un peu rétabli , le duc fit rallier ses troupes , et donna ordre qu'on se préparât à donner un assaut général à la pointe du jour. Apparemment que le roi ne s'était pas trouvé au conseil oii l'assaut avait été résolu ; car , aussitôt qu'il fut rentré chez lui , il fit venir quelques officiers du duc , qui avaient assisté à ce conseil , et leur en demanda le résultat. Sur le compte qu'ils lui rendirent , il leur dit qu'il n'aurait pas été d'avis qu'on hasardât Tassaut , et appuya son seutiment de
Taisons aisMz Ibrtés. Ceux-^ci , qui desiraient qu'on reçût les Liégeois ^ composition 9 ou du moins qu'on différât l'assaut dont ils craignaient les suites, vinrent rendre compte au duc de l'avis da roi , et dé leurs propres craintes, qu'ils détaillèrent, en les mettant toujours sur le compte du roi , de peur de s'attirer la colère de leur prince y s'il les eât soupçonnés de parler d'euxmêmes. Le duc , s'îmaginant que le roi ne désapprouvait l'assaut que pour favoriser les Liégeois , dit à ses officiers qu'il était résolu de le donner à l'heure marquée , et que le roi pouvait, en attendant l'événement , se retirera Namur. Quoique le discours du duc fût assez offensant , le roi n'en parut pas plus ému, et répondit simplement qu'il se trouverait avec les autres. Il pou<^ . Tait se retirer ; mais la valeur lui était naturelle , et , quoiqu'il n'aimât pas la guerre , il n'évita jamais le péril.
Le lendemain on donna l'assaut. Les Bourguignons commencèrent j'attaque. On ne trouva pas gttinde résistance , les habitàns n'étaient pas même sur leurs gardes , et s'imaginaient que la solennité de ce jour-lÀ , qui était un dimanche, empêcherait de donner l'assaut. D'ailleurs , la plupart des Liégeois s'étaient sauvés avec leurs meilleurs effets dans les Ardennes, oii ils périrent presque tous de froid et de faim. Les femmes , les vieillards , et tous ceux qui n'avaient pu prendre la fuite, s'étaient réfugiés dans les églises. Il n'y eut point d'asile sacré ; mais , comme personne. ne se mit en défense , le soldat se borna au pillage. Le roi entra au petit pas dans la ville , k la tête de ses trois cents hommes d'armes et des officiers de sa maison. Le duc vint le recevoir , le conduisit au palais , et le quitta pour aller sauver la principale église , oh les soldats voulaient entrer paalgré la lauv^arde. Le duc eut lui-même tant de peine à se faire obéir , qu'il fnt obligé de tuer de sa main un soldat pour contenir les autres , et sauver l'église du pillage. Il revint alors trouver le roi , qui avait déjà dîné. Ces princes s'embrassèrent. Le roi donna de grands éloges au duc , qui en parut très-flatté. Le jour sairant on relut le traité de Péronne ; le duc , ayant voulu y faire comprendre Durfé , du Lan , et Poncet de Rivière , le roi répondit qu'il y consentirait , pourvu que le duc fît la même grâce au comte de Nevers et à Croy. Le duc ne répondit rien ; le traité fut confirmé sans y rien changer , et le roi partit. Le duc l'accompagna pendant une demi-lieue ; et, lorsqu'ils se séparèrent, le roi lui demanda ce qu'il voudrait qu'il fît, si Charles de France ne se contentait pas du partage qu'on lui accordait : le duc répondit qu'il s'en rapportait à eux , et qu'il ne lui importait , pourvu que Monsieur fût content . Le roi sut bientôt se.pré valoir de cette réponse . Si l'assaut ne fut pas meurtrier, les suites n'en. furent pas
moins .affifuses. Le doc fit nojer ou masfdcrer les prisotimer» sans distinction d'âge ni de sexe ; et le jour qu'il partit de Liège, il y fit mettre le feu, repaissant ses yeux de ce spectacle barl>are. Tant-d'borreurs n'assouvirent point encore sa vetigeance i il en^ tra dans le pays de Fraochemont , mettant tout k feu et k aang^ Ceux ^ui ëckappèrent à sa fureur , s'enfuirent dan& its bois, oii ils périrent par la faim et par la rigueur de Tbiver , qui était si violent qu'on était obligé de rompre , à coupa de haçW, le vin qu'on distribuait aux soldats*
Pendant que le roi était devant Liège , il aj^rit qoe les Anglait projetaient une descente en Guyenne ou mi Poitou. 11 écrivit auftsitAt k La Rochefoucanlt d'assembler la noblesse , ce qui em-* pâcba les Anglais de paraître.
Le roi , étant arrivé à Senlis , manda le parlement , la chambre des comptes , les généraux des finances , et leur fit part de ce qui s'était passé k Peronne : il fit li^ ensuite le traité qu'on y avait fait, et donna nne ordonnance pour faire punir sévèrement, et même de peine capitale , en cas de. récidive , ceux qui parleraient mal du duc de Bourgogne. La chronique dit que , le même jour , le roi se fit apporter les pies , les geais , et autres oiseaux privés, avec les noms de ceux à qui ils appartenaient; et la tradition est que c'était parce qu'on leur avait appris à dire 'Pércnne. Louis voulait , pour l'honneur de sa parole , ratifier le traité ; mais tout ce qui pouvait lui en rappeler l'idée, ne lui eo était pas moins odieux.
Le comte de Dunois mourut cette année ( 28 novembre ) , avec la réputation de brave soldat , de grand capitaine , de aélé Français et d'honnête homme. Il fut inhumé à Cléri, auprès de Marie dliarcourt, sa seconde femme. Sa postérité s'est long-temp» conservée sous le nom de ducs de Longueville , et a fini dans l'abbé d'Orléans. Cette maison a toujours eu le rang immédiatement après les princes du sang.
Tout ce qui a rapport au coçimerce ne. pouvant être trop remarqué, je nedois pas oublier de dire que Pierre Doriole envoya 9 cette année, un mémoire au roi, pour lui représenter qu'il fallait maintenir la défense de laisser entrer des épiceries dans le royaume par la voie des étrangers. Il soutint que la position de la France devait rendre la marine de ce royaume excellepte , qu'elle avait déjÀ assex de vaisseaux pour le commerce, et qu'elle poutttit gagner quatre cent mille écus que les Vénitiens em-^ portaient du royaume par le débit de leurs épiceries. On proposait encore un projet pour faire descendre les laines , les huiles et autres marchandises à Bordeaux , et les transporter de Ik en Flandre et en Angleterre.
'Pwat une autre lettre, Doriote rendit compte au roi des désordres d'une troupe de Tiigubonds sortis de l'Egypte, et connus sous le nom de Bohémiens. Ils avaient obtenu , sous le règne précédent, des lettres pour être soufferts en France. Leur nombre s'était constdéraUement augmenté. Ils avaient un chef, et une espèce de police entte em , qui ne servait qu'à mieuK assurer leur brigandage. On les accusait d'avoir volé , depuis nn an , pKis de quatre miUe oiaros d'argent, qu'ils remettaient k des changeurs attirés dans certaines viHes. On en fit pendre plusienrs. Depuis on les a souvent dissipés , et on les a v«s renaître.
Sur la fin de cette année , le roi passa quelques jours à Loches. Étant dans l'église Notre-Dame , il demanda ans chanoines de qui était le tombeau qu'il voyait an milieu du chœur. Ils lui dirent qne c'était celui d'Agnès Sorel , et ajontèi^ent , par une basse adulalion , et croyant âafter le ressentiment du roi , que ce tombeau les incommodait , et qu'ils le priaient de leur per* mettre de le changer de place. Louis , indigné de l'ingratitude de ces prêtres , qui ne subsistaient que par les bien^its d'Agnès Sorel , répondit qu'il y consentait, pourvu qu'ils rendissent tout ce qu'elle leur avait donné. Les chanoines se retirèrent s^ns répliquer.
(1469 , Péqnes , le 2 avril.) Louis XI ayant terminé ou suspendu , par le traité de Péronne , ses diffi^rens avec le duc de Bourgogne , tourna son attention sur le roi d'Aragon , et chercha à fomenter les troubles de Catalogne , de peur que ce prince tie vint l'inquiéter au sujet du Roussillon et de la Cerdagne. Depuis que les Catalans avaient appelé la maison d'Anjou à leur secours , le duc de Cahibre faisait la guerre en Catalogne avec différens succès , et bloquait Gironne , n'étant pas en état d'en former le siège ; mais le roi lui ayant fourni un renfort de quatre mille francs- archers , sous le commandeokent des comtes Dauphin et de Boulogne , du sire d'Allègre , de Taille- ]M>urg , et de Saintp-Gelais , le duc emporta Gironne , se rendit matlre de presque tout le pays, et marcha à Barcelone ( février). Quelque mtérét que le roi d'Aragon prit à la Catalogne , il était encore plus occupé du dessein de réunir la CastUle 4 sas '£tats par le mariage de Ferdinand , son fils , avec l'ini&nte Isabelle, sœur de Henri lY , roi de Castille. Les Castillans étaient partagés entre le frère et la sœur. Pour connaître l'origine de ces divisions , il faut se rappeler que Henri , après avoir tépudie Blanche de Navarre, sa première femme, sous prétexte qu'elle était stérile, avait épousé Jeanne de Portugal. L^opinion publique; accusait Henri d'impuissance. On prétendait que , désirant avoir des enfons pour étouffer les cabales que Tespérance de sa succès-
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sion faisait déjà naître en Castille , il avait engagé sd séconie femme à recevoir di|ns son lit Bertrand de La Cueva ; qu'dle y avait consenti , et que cet adultère politique avait donné nais-* sance k la princesse Jeanne de Castille. La Cueva fut fait comte de Ledesma et comblé de biens : en effet , après te secret impor^ tant qui lui avait été confié , il ne devait attendre que la plus bautcf faveur on la mort. Si le fait est vrai , la reine Blanche n'aurait été répudiée que pour n'avoir pas eu la même complaisance que Jeanne de Portugal. Quoique Henri eût fait reconnaître rinfante Jeanne pour sa fille , Tarcfaevéque de Tolède , le duc de Médina Sidonia , le comte d'Arcos et les principales villes formèrent , en faveur d'Isabelle , un puissant parti , dans lequel ils engagèrent la cour de Rome. Henri fut obligé de reconnaître sa sœur pour son unique héritière. Le légat du pape releva de leur serment ceux qui l'avaient prêté à la princesse Jeanne ; et , snr la promesse que le roi d'Aragon lui fit de lui donner l'arche^ véché de Montréal en Sicile , il engagea Isabelle à donner sa parole d'épouser le prince Ferdinand d'Aragon , qui se faisait nommer roi de Sicile.
Henri ne voulait pas consentir à ce mariage. D'un autre c&té| le grand-maître de Saint-Jacques , le plus puissant seigneur ^ d'Espagne y avait entrepris de marier Isabelle avec Alphonse , roi de Portugal , qui était veuf; et la princesse Jeanne de Castille y avec don Juan , infant de Portugal , k condition que le prince qui naîtrait du mariage d'Isabelle , aurait la Castille , et que , si elle mourait sans enfans , les deux courcmnes passeraient sur la tête de l'infant de Portugal.
Louis XI, attentif à tous les différens intérêts de ces princes, en avait de particuliers qui leur étaient contraires. Comme û n'avait point encore d'enfans mâles, il songeait à marier son frère , et , ne voulant point de l'alliance du duc de Bourgogne , il avait jeté les yeux sur la princesse Isabelle.
Pendant que la cour de Castille était le centre des négociation» de tant de princes , la Navarre était divisée par les factions de Grammont et de Beaumont. Le connétable , Pierre de Péralte , avait fait tuer l'évêque de Pampelune. Les états de Navarre demandaient au Foi justice de cet attentat. Le comte et la comtesse de Foix , dont le fils , Gaston Phoebus , avait épousé Magdeleine de France , sœur de Louis XI y se joignaient aux états d*un royaume qui devait leur appartenir , et se plaignaient de ce que le roi d'Aragon aliénait les domaines de Navarre.
Louis n'était pas en état de pacifier la Navarre, tant qu'il n'ancrait pas affermi la paix en France , ce qu'il ne pouvait faire qu'en ramenant son frère auprès de lui. Il n'épargnait rien pour y
réussir , et pour gagner tous ceux qui pouvaient y contribuer. Il leva les défauts , obtenus en justice pendant la guerre , contre le duc de Bretagne et contre ses sujets , donna main-leTëe de toutes les saisies faites sur eux. Il donna des terres et des pensions au duc de Bourbon , au sire de Groy , au connétable ; il combla de présens les ambassadeurs de Bourgogne , et fît enregistrer le traité de Péronne. Louis rgnoi»iit que le plus fort obstacle à ses desseins était la perfidie du cardinal Balue, qui trahissait sa confiance, et dont le hasard découvrit les înanœuyres. Pour faire connaître ce ministre , il faut rappeler ici son origine^ et par quelles voies il s'éleva à une faveur qu'il méritait peu par ses talens , et dont il fut toujours indigne par ses vices. Balue avait plus de finesse dans l'esprit que d'élévation ; souple, adroit, plus faux que politique , plus propre à l'intrigue qu'à la négo* dation , il s'attachait moins à persuader qu'à séduire. A l'égard du cœur , il n'avait aucune vertu, et il ne lui manquait que l'hypocrisie pour avoir tous les vices : le scandale de ses mœurs Fen avait préservé.
n naquit, en 1421, au bourg d'Angle ea Poitou > dans une condition trës-obscnre. On le croit communément fils d'un tailleur ou d'un meunier. Il embrassa l'état ecclésiastique , et s'attacha à Jacques Juvénal des Ursins, évèque de Poitiers. Ce prélat, dont il avait surpris la confiance, le fit son exécuteur -testamentaire. On prétend que Balue détourna les meilleurs effets de la succès-* sion : s'il était innocent , il avait du moins mérité qu'on le soupçonnât. Après la mort de l'évoque <]e Poitiers , il entra auprès de Jean de Beau veau, éyéque d'Angers, et le suivit à Rome en 1462. Beauveau lui donna plusieurs canbnicats , dont Balue faisait un commerce scandaleux, qui indisposa contre lui le chapitre d'Angers. A son retour de Rome > il s'attacha à la cour ; on y parla i^ien tôt de son habileté, et l'on s'embarrassait assez peu de ses mœurs. Le roi le fit conseiller eu parlement, l'honora de sa conûaucCy et lui donna l'administration du collège de Navarre, des li6tels-dieu, maladreries, auiuôneries, et la disposition des bénéfices royaux. C'est ce qui a fait dire à quelques écrivains que Balue avait été grand- aumônier , quoique cette dignité ne fût pas alors connue en France (1). La reconnaissance qu'il devait à BeauTcau , ne l'empêcha pas de se brouiller avec lui au sujet de la trésorerie de l'église d'Angers , à laquelle ils prétendaient tous deux, et que Balue emporta. L'année suivante, il fut fait évéque d'Evreux , et , quelques jours après son sacre , il fut attaqué et blessé Ja nuit, en sortant de chez une femme d'une réputation
(i) Gveofirot de Poiupadoor est le premier qui ai( «te qualifie grand'ûunt^* nier y en i4^» *^' 1« tè^e dt: Gliarics VIU.
suspecte. C'était peut-être celle dont Charles de Melun parle dans son interrogatoire. Depuis cette aventure, le nouveau prélat se livra aux affaires. Le roi IVmploya dans toutes celles qui se présentèrent, réleva à la plus haute faveur, et jamais ministre n'en a tant abusé. Quoiqu'il eût de l'esprit, il tomba dans cette ivresse oii la fortune plonge ordinairement ceux dont elle a passé les espérances. Balue croyait ses talens universels, et se piquait particulièrement de ceux qtit n'étaient pas de son état. Il ain^aità paraître à la tête des troupes. Dammartin , le voyant un jour , * en rochet et en camail , faire une revue , dit au roi : « Sire , je » vous supplie de m'envoyer , à Ëvreux , ordonner des prêtres , » puisque î'évéqne vient ici passer des soldats en revue. » Les courtisans ne dierchaient que les occasions de lui donner des ridicules , espèce de vengeance qu'ils croient prendre des favoris , et qui prouve la faveur sans la faire perdre. Çalue faisait tous les jours de nouvelles épreuves de la sienne. Il entreprit de dépouiller Beauveatt de l'évéché d'Angers , pour s'en faire revêtir. 11 oublia qu'il avait été son domestique , qu'il lui devait sa fortune ; ou plutôt il ne s'en souvenait que trop , et sa haine était d'antant plus violente qu'elle avait sa source dans l'ingratitude. Ce projet • était extrêmement difficile ; il devait naturellement échouer, et, quoique Balue y ait réussi , il fallait être aveuglé par l'ambition pour oser l'entreprendre. Il était nécessaire que Beauveau donnât sa démission, ou qu'on lui fit son procès. Ce prélat refusait de se démettre, et il était sans reproche. On ne pouvait le trouver coupable ; mais on le condamna. Son chapitre , avec qui il était en procès , se prêta à la vexation. Balue fit entendre au roi que la fidélité de Beauveau était suspecte ; que l'évêché d'Angers étant contigu à la Bretagne , il était de l'intérêt de l'Etat d'y avoir un homme sûr ; on forma plusieurs accusations calomnieuses contre ce prélat. Le roi écrivit à Rome , et le pape , surpris ou gagné , donna une bulle , par laquelle Beauveau fut interdit , excommunié , privé de son évêché , et condamné à se retirer dans le monastère de la Chaise-Dieu. Balue fut aussitôt nommé évêque d'Angers, à la recommandation du roi. Beauveau voulut se pourvoir au parlement ; mais Louis XI , qui , peu d'années auparavant, avait déclaré, par un' édit solennel, qu'il n'appartenait qu'au parlement de Paris de connaître du possessoire des bénéfices royaux , et qu'il devait être jugé avant le pétitoire, défendit k la cour, par une lettre de cachet, de connaître de cette affaire, dont la connaissance n'appartenait , disait-il , qu'au pape.
Les princes s'attachent , par leurs propres bienfaits , à leur<s créatures. Louis XI se prévint tellement en faveur de Balue, qu'il pjrenait ses intérêts en toute occasion. Ce prince recommande ,
dans une leltre particulière à Jean de Beaumont, sieur de Bressiure , lieutenant-général et sénéchal de Poitou , de faire rendre à Balue tous les biens dépendant de Tabbaye de Bourgueil, dont il /venait d'être pourvu ; car c*est , dit le roi , un bon diable d*évêque pour à cette heure : je ne sais ce qu'il sera ii l'avenir. Il n*en fut que trop instruit. Après lui avoir donné les abbayes de Lagny , de Saint-Thierry, de Fécamp, il voulut lui procurer le chapeau de cardinal.
Louis avait traité, jusque-là, Paul II avec assez d'indiflërence. Le pape, qui Rêvait être plus que satisfait de la leltre de cachet que le roi avait envoyée au parlement au sujet du procès de Beauveau, résolut de tirer encore un meilleur parti de la pas- ' sion de ce prince pour son favori. Il fit dire à Balue que l'évéque d'Arras n'avait obtenu le chapeau que par Fabblitioa de la pragmatique ; que l'affaire n'était pas encore terminée, et que ce n'était qu'en consommant cet ouvrage qu'il pourrait prétendre au même bonneur.
Balue n'oublia rien pour persuader au roi de faire ce que le pape désirait : il obtint des lettres , portant la suppression totale et absolue de la pragmatique, et alla au parlement pour les faire enregistrer. Il y trouva une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. Les magistrats, inaccessibles à l'ambition ou à la crainte, ne consultèrent que leur devoir , et refusèrent l'enregistrement. Balue, étonné du refus, osa menacer le procureur général Saint- Romain , que le roi le priverait de sa charge. Ce]ui-<:i répondit , avec liberté , que le roi pouvait le dépouiller de la charge dont il l'avait honoré ; mais qu'il ne l'obligerait jamais à trahir ce qu'il devait à l'Etat et à lui-même. Il reprocha ensuite à Balue toute sa conduite, qui offensait à la fois la religion, l'Etat et les mœurs. ' Le parlement soutint avec vigueur tout ce que le procureur général avait dit, et fit cette fameuse remontrance (i) imprimée en plusieurs endroits, qui peint les mœurs de Rome de ces temps-là, et l'état de la France.
Balue , n'ayant pu obtenir du parlement l'enregistrement de l'abolition de la pragmatique, la fît enregistrer au Châtelet ; mais l'université signifia au légat son opposition et son appel au cona'/e, et fît la même déclaration au Châtelet. Paul II , pour re-
(i) Qaelqaes auteurs s« trompeat en datant ce raonuoicnt de Tan 1461 ; ri »t de i^fi^i puisque l'article qaarance-huit parle dn pape Pic 11, couinif* (fiant mort, et l'article dix-sept dit que la pragmatique avait subsiste environ ringt'Crms ani» , et qu'elle était abolie depuis quatre ans. LVrreur vient de ce qne Ton ne fait pas attention que la pragmatique ne fut d'abord ab<ilie qa^avec des exceptions , et que ce ne fnt que quelques années après que le roi r»>o|nt, par les conseils de Ralue, de l'abolir purement cl simplement.
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connaître les efforts de Balue , lui donna le cllapeau. Le pape ne dissimula pas dans la suite qu'il y avait été forcé, et qu'il n'igno^ rait pas ses mœurs dépravées.
Balue continua d'être employé par le roi dans les affaires les plus importantes, et le gouverna pendant quelque temps avec un empire absolu. Ce fut lui qui entraîna le roi à l^éronne ; ce fut ÎSl que ce ministre , ingrat et perfide , se vendit au due de Bourgogne , et l'instruisait des affaires les plus secrètes. On va voir comment sa trahison fut découverte.
Louis avait retiré du service de Charles 5ou frère , Guillaume d'Haraucourt , évéque de Verdun ; il l'avait comblé de biens , l'avait admis dans soq conseil , et sollicitait pour lui un chapeau de cardinal. Balute et d'Haraucourt lièrent ensemble une amitié étroite . si toutefois ce n'est pas en profaner le nom que de le donner à l'union de deux hommes si peu dignes d'inspirer et de connaître ce sentiment. Unis par les mêmes vice$ et les mêmes intérêts, ils'ne songeaient qu'à se rendre nécessaires, en empêchant la réconciliation des deux frères.
Le roi faisait proposer à Monsieur de prendre en apanage la Guyenne , au, lieu de la Champagne et de la Brie ; le duc de Bretagne et Odet Daidie travaillaient de bonne foi à cet accommodement 9 et Monsieur était prêt à l'accê'^ter. Le traité de Péjonn« portait qu'il aurait la Champagne et la Brie; mais le duc de Bourgogne n'y avait fait insérer cet article, que pour avoir un passage libre de Flandre en Bourgogne ; et il avait depuis' déclaré formellement au roi, en le quittant, qu'il lui serait indifférent de quoi fut composé l'apanage , pourvu que Monsieur fût con-* tent. Balue et d'Haraucourt entreprirent de persuader au duc de Bourgogne qu'il était de son intérêt de rompre cette négociation, et lui écrivirent une lettre dont ils chargèrent un nommé Belée. Belée, à qui on avait recommandé le plus grand secret , mil ses instructions dans la doublure de son pourpoint^ et partit. Le soir même, en arrivant à Claye, il fut rencontré par deux hommes de la compagnie du sénéchal de Guyenne. Sur plusieurs questions qu'ils firent à Belée, et à son air embarrassé , ils le prirent pour un espion , le fouillèrent , trouvèrent la lettre , et le conduisirent le lendemain à Amboise. Belée fut interrogé , et reconnut la lettre. Elle portait, en substance, que le roi devait euvoyer incessamment Navarot Danglade en Bourgogne , pour informer le duc de l'accord fait avec Monsieur : on avertissait en niême temps le duc qu'en lui marquant beaucoup de déférence , on cherchait à le rendre suspect à Monsieur ; quil n'avait poi^t d'autre parti à prendre que de demander l'exécution du 'traite de Péronne ; qu'il fallait engager Monsieur a passer à la cour de
DE LOUIS XI. i8i
Bourgogne» parce qu'on serait toujours en Aat de faire la loi à la
France , tant qu'on serait maître de sa personne ; que les comtes
de Foix et d'Armagnac étaient prêts à se déclarer ; que le duc
de BourboiTne cherchait qu'une occasion ; et que le connétable
serait d'autant plus facile à gagner, qu'il n'ignorait pas qu'il était
suspect au roi. La même lettre donnait avis au duc d'éloigner
d'auprès de lui trois personnes que le portettr lui nommerait , et
qui instmiftiient le roi de tout ce qui se passait en Bourgogne ;
qu'il eût soin de faire fortifier et munir Abbeville, Amiens et
Saint-Quentin ; que le conute de WarwicL était arrivé à Calais ,
et que le roi était très -bien avec tonte 1-a maison d'Anjou et le
duc de Bretagne. Balue et d'Haraucourt n'oubliaient rien de to^t
ce qui pouyak indisposer le duc de Boulogne x:ontoe le roi , et
rompre les mesures prises pour la paiic.
En conséquence de la déposition de Belée, on manda le car^ dinal et l'évéque de Verdun. Ils vinrent avec confiance ; et sans ' soupçonner le motif de cet ordre. Ils furent arrêtés aussitôt , et enfermés séparément dans le château de Tours. On arrêta aussi plusieurs" de leurs complices ; et le roi commit , par lettres-patentes (8 mai) , le chancelier Juvénal des Ursins ; Jean d'Estouieville , seigneur de Torcy , grand-maifre des arbalétriers ; Guillaume Cousinot, gouverneur de Montpellier ; Jean Le Boulanger, président au parlement ; Jean de La Driesche , président des comptes ; Pierre Doriole , général des finances ; Triitan l'Hermite ^ prévôt de l'hôtel ; et Guillaume Allegrin , conseiller au parlement , pour faire le procès aux coupables.
Le roi nomma le même jour Claustre , conseiller au parlement^ et Mariette lieutenant criminel , et Potin , examinateur au Châtelet y pour informer de tous les effets dn cardinal Balue , et les délivrer par inventaire à Lhuillier , notaire et secrétaire du roi.
L'évéque de Verdun avoua tout dès qu'il fut aritté ; Balue voulut déguiser les circonstances ; mais , se voyant convaincu -, il offrit de tout déclarer pour obtenir sa grâce. Le voi y consentit ; mais , ne trouvant pas dans la déposition du cardinal la sincérité qa'il avait promise , ill'abandottna à la justice.
On arrêta les domestiques du cardinal et de l'évéque de Verdun* ; tous ceux qui avaient eu quelque liaison avec eux , furent ii^errogés^ Leurs dépositions n'eurent rien de contraire à ce qu'on savait déjà , et apprirent plusieurs circonstances qu^on ignorait. On remit aussi entre les mains des commissaires plusieurs bulles de Rome dont le roi était mécontent, et dont il défendit la publication aux évéques. Cependant il permit la perception d'une décime qu'il avait accordée au jKipe, à la recommandation de^Balue, * et qui monta k cent vingt-sept mille livres^
i82 HISTOIRE
Ea luéme temps que le roi nomma des commissaires , il en-> w voy«i Gruel, président au parlement de Dauphiné, pour informer
, le pape du crime des deux prélats : précaution d'autant plus sage,
que le duc de Bourgogne avait déjà envoyé à Rome le protonotaîre Fery de Cluny , déclarer au pape et aux cardinaux qu'il prenait un très-grand intérêt dans cette affaire. Consinot partit quelque temps après (août) pour Rome, avec ordre de demander au pape des commissaires in partibus , pour faire le procès au cardinal et à Téveque. Tous les princes d'Italie rendirent beaucoup d'honneurs à TambassadeiTr de -France. Le duc de Milan alla le recevoir hors dé la ville , et lui ilit : «< Qu'il était plus au » roi qu'à tous les princes du monde ; qu'il ne reconnaissait de » maître que lui ; et que , tel parti que le roi prendrait , il le » prendrait sans regarder ou ni comment , fors seulement oii » serait le plaisir dudit seigneur. »
J(\: y Gruel et Gousinot , qui s'étaient rendus à Rome par différentes routes, se réunirent avant d'y entrer (novembre). Le pape envoya toute sa maison au-devant d'eux. La plupart des cardinaux suivirent son exemple. Les ambassadeurs des princes , les prélats et tout ce qu'il y avait de Français ou dç gens attachés à la France, y allèrent en personne ; de sorte que les ambassadeurs entrèrent dans Rome avec un cortège de plus de deux mille chevaux, ils furent accompagnés à l'audience par plusieurs cardinaux, par la famille du pape , et par les ambassadeurs du roi de Naples , des ducs de Galabre, de Milan, et des Florentins.
Le pape, avant que les ambassadeurs prissent la parole, s'étendit beaucoup sur les louanges des rois de France , et particulièrement sur celles de Pépin, de Charlemagne, et de Louis-le- Débonnaire. Il dit que les papes leur devaient le bonheur de jouir du patrimoine que Constantin avait donné à l'église , et qu'il était juste que les rois de' France prissent le titre de trcs^ chrétiens j que les papes auraient déjà dû ïeur donner.
Les ambassadeurs ne remirent leurs lettres de créance que dans un consistoire qui se tint quelques jours après (3 décembre). Le pape leur témoigna alors qu'il était bien fâcheux que le roi fût obligé d'agir contre un cardinal et un évcque , parce que l'honneur de l'église y était intéressé ; que cependant , pour ne pas refuser au roi la justice qui était due à tout le moude, il avait nommé , pour commissaires, le cardinal de Nicée, le vice-chancfflier Ursin, Areuo , Spolette et Théano.
Il se tint en conséquence , chez le cardinal de Nicée , une congrégation , où. les ambassadeurs donnèrent un mémoire contenant les crimes dont le cardinal et l'évêque étaient accusés. Dans la congrégation suivante, les cardinaux demandèrent aux ambas^
DE LOUIS XI. i83
sadeurs s'ils n'avaient plus rien à produire, parce que , l'affaire «tant trës*iniportante, soit par ia qualité du crime, soit par celie des accusés , il était nécessaire que la congrégation fût instruite des usages de France.
Les ambassadeurs répondirent que le mémoire qu'ils avaient donné était sulBsant; qu'il n'était pas encore besoin de fournir des preuves, qui seraient produites en temps et lieu ; que le roi > en demandant des commissaires au pape , donnait à tous les princes le plus grand exemple de modération. et de soumission envers le Saint-Siège , puisqu'il pouvait de sa propre autorité, vu la qualité des crimes , procéder directement , comme en ^pareille circonstance on l'avait fait en Angleterre , en Espagne , en Aragon , en Allemagne , et dans tous les Etats catholiques ; que le roi n'avait fait arrêter le cardinal et l'évéque que de l'avis des princes da sang et de son conseil ; que, par les lois du royaume , la connaissance et la punition du crime de lèse*inajesté appartient au roi seul et à ses officiers , de quelque qualité que soit le criminel ; qne, s'il est ecclésiastique , <et qu'un juge compétent le requière , on le rend , avec la charge du cas privilégié ; que le procès est fait par les juges ecclésiastiques qui appellent les juges royaux ; que les ecclésiastiques jugent selon les canons, et les royaux suivant les lois.
Les ambassadeurs s'étant retirés, les cardinaux, après une assez longue délibération , les rappelèrent et leur dirent , que le pape était la première personne de l'église , et un cardinal la seconde ; que les décrétales ne permettaient point d'arrêter un cardinal sur la déposition d^un seul homme , et sur une simple lettre de créance ; que si, pour quelque cas que ce fût , on l'avait arrêté , on devait, sous peine d'excommunication , le remettre dans vingtHjuatre heures aux juges ecclésiastiques ; que la confession des coupables n'avait pas é-^é faite devant im juge compétent ; qne le pape ne devait pas hasarder de donner des commissaires sur une simple déposition , puisqu'on ne voyait pas quelle satisfaction on pourrait faire aux accusés , au cas qu'ils fussent innocens. Les cardinaux demandèrent ensuite si l'on procéderait par voie d'accusation, de dénonciation ou d'inquisition ; qu'il fallait savoir si le roi prétendait qu'on fît le procès en France, ou s'il remettrait les accusés entre les mains des commissaires , et s'ils ne seraient pas envoyés à Rome ou à Avignon.
Les ambassadeurs répliquèrent avec fermeté qne le roi , en faisant arrêter le cardinal , n'avait eu besoin que du droit de sa couronne , et qu'en le faisant condanmer , il remplirait ce qu'il devait à Dieu , a ses peuples et à lui-même ; que c'est de Dieu seul que les rois tiennent leur puissance ; qu'ils ne sont comp-
i84 HISTOIRE ,
tables ie leur conduite qu'à Dieu et aux lois ; que le roi ne devait reconnaître aucun canon qui fût contraire aux lois de son État ; qu*il était bien étonnant qu'on osât entreprendre de le dépouiller de son autorité , lorsque les papes ne .devaient eux-mêmes leur puissance temporelle qu'aux rois; qu'avant Constantin , l'église n'avait aucune juridiction temporelle ; que les rois , en cédant aux ministres de l'église une portion de leur autorité > ne s'en étaient pas dépouillés, et que le roi même ne pourrait y renoncer, sans blesser les lois de FÉtat et les droits de sa couronne , qu'il avait juré de conserver.
lies ambassadeurs s'étendirent beaucoup sur les droks du roi y sur les lois du royaume , et sur la question des denx puissances ; ils ajoutèrent que le roi pouvait , à l'exemple de plusieurs souverains , punir de mort un cardinal et un évéque atteints et convaincus du crime de lèse-majesté ; que le crime était notoire ; que cependant le roi , par respect pour le Saint-Siège , se contentait de demander des commissaires ; qu'avant de s'embarrasser de la réparation qu'on devrait à un cardinal et à un évéque , s'ils se trouvaient innocens , il fallait examiner s'ils étaient coupables , surtout quai^d on avait déjà des preuves ; que le respect dû au caractère , loin d'être un motif d'impunité , n'avait sa source que dans la vertu que l'on supposait d^ns celui qui en était revêtu ; qu'il était de la sûreté de l'État qu'on instruisît leur procès , et qu'un égard chimérique ne devait* pas balancer un péril réel ; que , loin que l'église fût déshonorée par le châtiment d'un de ses membres , elle ne pourrait l'être que par l'impunité d'un crime , contraire à la police civile et scandaleuse pour la religion ; que si la perfidie du cardinal n'eût pas (•té découverte , elle aurait peut-être coûté la vie à cent mille hommes ; et qu'il était aussi juste que nécessaire d'en faire, un exemple. A l'égard de la question , si le roi remettrait les prisonniers entre les mains des commissaifes du pape, on répondit que le roi ne souffrirait pas qu'aucun de ses sujets fût tiré hors du royaume ; que cela était contre les lois et le droit naturel , par lequel tout sujet est attaché à l'État , et l'État au sujet ; que le procès se ferait par la juridiction ecclésiastique, quant au délit commun ; et qu'à l'égard du cas. privilégié , la connaissance en demeurerait à la justice du roi. Les disputes furent fort vives entre les cardinaux et les ambassadeurs , sans qu'il y eût rien de décidé. Avant de partir, Cousinot demanda ', au nom du roi , un chapeau de cardinal pour l'évêque du Mans, frère du connétable de Saint-Pol , et la permission de disposer des bénéfices do. Balue. Le pape s'excusa sur le premier article , et refusa l'autre.
Cependant la cour de Rome nomma des commissaires po«r
DE LOUIS XI. i85
aller en France travailler au procès , ou plutôt solliciter en faveur des coupables : du moins on jugea , dans ce teuips-là , que le pape n'avait pas d'autre objet que de les sauver. Le cardinal de Pavie y qui était pour lors â Rome , a écrit que le pape nomma Alphonse , évéque de Ceuta ; Rodrigo ; Ubaldini de Férouse , auditeur de Rote; Tuscanella , avocat consistorial ; Geminiani; deux secrétaires; et Fulco de Sinibaldis qui était déjà connu <ht roi , ayant été chargé en France' de la perception de la décime accordée au pape. On ignore si ces commissaires passèrent en France ; du moins on ne voit pas qu'ils y aient nen fait. Le roi fit enfermer le cardinal et l'évéque de Verdun , chacun dans une cage de fer de huit pieds en carré , dont l'évéque avait été l'inventeur, et où il fut mis le premier. Ils j restèrent douze ans. Le cardinal fut d'abord remis à la garde de Torcy , transféré à Ouzain , et confié à François de Dons. L'évéque fut mis à la Bastille. Le roi rétablit , de son autorité , Beauveaù dans son évéché. Ije chapitre d'Angers, qui avait été une des parties de «on évéque, s'opposa à son rétablissement, jusqu'à ce que la sentence d'excommunication , prononcée par le pape , fût révoquée ; mais Beauveaù jouit toujours de son temporel.
Aussitôt que Balue et d'Haraucourt ne furent plus en état d'entretenir la division dans la maison royale, le roi n'eut pas de peine à ramener son frère , et à lui faire agréer la Guyenne pour son apanage. Odet Daidie , seigneur de Lescun , y contribua plus que personne, par le crédit qu'il avait sur l'esprit de Monsieur, et sur celui du duc de Bretagne. Daidie avait rend^ de grands services à Charles VIL II était bailli de Cotentin ; et comme Louis XI , à son avènement à la couronne, lui avait ôtc cet emploi , il s'était retiré en Bretagne. Ce fut lui qui , dans lu suite , y emmena Monsieur. Il commanda l'armée de ces deux princes dans la guerre du bienpubUc , et on le regardait corarar^ l'homme le plus capable de conduire sagement le duc de Bre> tagne.4^ ressentiment ne le rendit jamais mauvais Français: rertu rare dans un mécontent. H ne voulut entretenir aucune intelligence avec les Anglais, ni permettre qu'on leur confiât les places dont les Bretons s'étaient emparés dans la Normandie. Louis n'oublia rien pour le ramener et lui faire oublier le tort qu'il lui avait fait. Daidie , qui avait quitté son ndiaître en brave homme , reçut ses avances avec respect et générosité , et , sans quitter encore la Bretagne, il lui envoya son scellé , par lequel il s'engageait de ne jamais reconnaître d'autre souverain que lui , et de ne rien faî^ que pour son service , soit en Bretagne, soit ailleurs.
En conséquence , Daidie engagea Monsieur à répondre aux
iW> - HISTOIRE
intentions du roi. L'affaire de l'apanage sotif{rît cependant encore des difEcultés : Monsieur demandait que le roi lui accordât les droits royaux , et lui cédât l'hommage des comtés de Foix , d'Armagnac et d'Albret. Le roi lui refusa cette demande. Il consentit que ces seigneurs fissent à Monsienr l'hommage des terres particulière? qui pouvaient relever des fiefs de l'apanage ; mais toujours à condition que , pour leurs personnes et les grand5 fiefs , ils demeureraient immédiatement sujets au roi et à la couronile. Quoique les états eussent fixé les revenus de l'apanage sur l'ancien pied , le roi , pour tenir lieu de ce que prétendait Monsieur, convint d'ajouter vingt mille livres de rente au-dessus des soixante mille livres , oii l'on était convenu d'abord de porter l'apanage. On donna une abolition générale à tous ceux qui avaient suivi le parti de Monsieur , et même au duc d'Aleiiçon , avec une décharge des deniers publics qui pouvaient avoir été enlevés.
Dans le temps même qu'on terminait l'affaire de l'apanage , Monsieur, que nous appellerons dans la suite duc de Guyenne , renouvela , avec le duc de Bretagne, ses alliances (17 mai) , qui étaient absolument contraires aux nouveaux engagemens qu'il ' prenait. Le roi , voulant tout sacrifier au bien de la paix , passa par-dessus toutes ces contrariétés , on feignit de les ignorer. Il fit enregistrer ( 10 juillet), au parlement et à la chambre des comptes , les lettres d'apanage , et Monsieur partit de Rhedon ))our aller prendre possession de la Guyenne.
Le roi exécuta cette année ( i*'. août) le dessein qu'il avait , depuis long-temps , de former un ordre de chevalerie , et prit pour patron saint Michel. Cet ordre devait être composé de trentesix chevaliers , avec Im chancelier , un trésorier, un greffier, et im héraut , tous élus à la pluralité des voix. Le roi en était ie chef , et avait deux voix ; mais , en cas de partage , elles pouvaient en valoir trois. Les premiers chevaliers que le roi nomma , furent le duc de Guyenne ; Jean de Bourbon ; le connétable de Saint-Pol ; Jean de Beuil , comte de Sancen*e ; Louis A Beauinont , seigneur de la Foret et du Plessis ; Jean d'Estouteville, seigneur de Torcy ; Louis de Laval , seigneur de Châtillon ; Louis , bâtard de Bourbon , comte de Roussillon , amiral de France ; Antoine de Chabannes , comte de Dammartin ; Jean , bâtard d'Armagnac , comte de Comminges , maréchal de France^, gouverneur de Dauphiné ; Georges de La Trémouille , seigneur de Craon ; Gilbert de Chabannes , seigneur de Curton ; Charles de Crussol, sénéchal de Poitou; TanneguyduChâtel, gouverneur de Roussillon et de Cerdagne. Le nombi% des trente-six chevaliers n'étant pas complet, le roi déclara , qu'au premier chapitre « il serait procédé à l'élection des autres. .
DE Inouïs XI. 187
Les principales conditions, pour recevoir un chevalier, étaient qu'il fût gentilhomme de nom et d'armes , et sans reproches. On pouvait être prive de l'ordre pour trois causes , savoir : l'hérésie , la trahison , ou pour avoir fui dans quelque ha'taille ou rencontre. Il se tenait , tous les ans , un chapitre où l'on exami* nait les vies et mœurs de chaque chevalier en particulier , en commençant par le dernier reçu , et finissant par le roi , qui voulut être soumis à l'examen. Le chevalier sortait de l'assemblée pour laisser la liberté de^ l'examen ; on le faisait ensuite rentrer pour louer ou blâmer sa conduite.
Le duc de Guyenne, étant arrivé à la Rochelle ( 19 août), envoya son scellé au roi , avec un serment tel qu'il paraît que le roi l'avait exigé. On a vu que Louis avait conçu une telle aversion contre le duc de Bourgogne , que la chose qu'il redoutait le plus, était le naariage de son frère avec l'héritière de cette makon. Le «eroient du duc de Guyenne ne roula presque que sur cet article. Après les protestations ordinaires de fidélité , le doc de Guyenne s'engagea de ne jamais penser à ce mariage, ni même d'ea parler au roi , de peur de lui déplaire. Ce serment était répieté dans tous les sens , et dans toutes les formes.
Le roi , voulant rétablir entièrement la confiance dans l'esprit de son frère, lui fit proposer une entrevue. On convint qu'elle se ferait en Poitou , auprès du château Charron , sur la rivière de Brai , où l'on fit un pont de bateaux, au milieu duquel était une loge partagée par une barrière avec des barreaux de fer : c'était ainsi que deux frères devaient avoir leur conférence de ^réunion .
Ils s'y rendirent ( septembre ) , chacun suivi de douze personnes , laissant lè^reste de leurs gens des deux côtés de la rivière. Le duc de Guyenne se découvrit , et mit un genou en terre dès qu'il aperçut le roi ; il fit encore une génuflexion en entrant dans la loge. Ces princes firent ensuite écarter leurs gens , et , après s'être entretenus une -demi-^heure en particulier, ils les firent rapprocher. Le duc de Guyenne pria le roi de lui permettre de passer de son coté. Le roi s'y opposa d'abord , disant qu'il commençait à se faire tand ; mais , le duc ayant réitéré ses instances, le roi le lui accorda. Le duc se jeta aux pieds de sa majesté , qui le releva et l'embrassa. Le lendemain , ils se trouvèrent au même lieu ; on ôta la barrière , et ils se donnèrent mutuellement toutes les marques de la plus tendre amitié. Ceux' qui étaient présens, firent éclater leur joie en criant : Noél , qui était alors le cri de réjooissance.
Le duc de Guyenne ne cessait de marquer au roi les sentimens du plus sincère repentir et de la plus parfaite soiwiission : il vou-
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lait le suivre; le roi ne voulut pas le permettre-, parce qa'il n'avait pas assez de logemeat ; mais, le jour suivant y ces princes allèrent ensemble à Maigni , chez Guy de Sourches , seigneur de Ma licorne. Ce ne furent que fêtes de la part des princes , et vœux sincères de la part des peuples.
La superstition et l'orgueil y qui persuadent aux grands , qt^'in* dépendamment de l'ordre général , ils sont l'objet d'une atte»» tion particulière de la Providence , fit publier que la mer n'était pas montée si haut qu'à l'ordinaire , pour laisser les pripces approcher du pont , dont les extrémités devaient , disait-on , être couvertes' par le flux. La flatterie eut sans doute plus de part que la physique à cette observation.
Le roi , pour s'attacher de plus en plus son frère , ajouta plu» fiieurs terres à son apanage ; mais il était occupé d'un soin encore plus important. Il se voyait sans enfans mâles ; et , ne voulant point absolument d'alliance avec la maison de Bourgogne , il entreprit de marier le duc de Guyenne avec Isabelle , infante de Castille , sœur du roi Henri lY , malgré les engagement qu'elle avait pris avec Ferdinand , fils du roi d'Aragon ; . et il envoya le cardinal d*Alby , et le sire de Torcy proposer ce mariage.
Les ambassadeurs étaient chargés , s'ils ne pouvaient pas obtenir Isabelle , de demander l'infante Jeanne , fille de Henri. Ils trouvèrent ce prince d'autant mieux disposé en faveur de la France , qu'il craignait que Ferdinand ne le dépouillât de son autorité. Il n'était, d'ailleurs , ni craint ni respecté : sa cour était partagée entre lui et Isabelle, el il ne voyait dans son parti que ceux qui ne trouvaient pas des avantages assez grands dans le parti opposé.
Les ambassadeurs ayant été conduits à l'audience , le cardinal d'Alby s'étendit beaucoup sur les alliances qui avaient été de tout temps entre la France et la Castille ^ de roi k roi , et de peuple à peuple ; et représenta que le mariage du duc de Guyenne ^ et de la princesse Isabelle , était l'unique moyen de renouveler et de perpétuer ces alliances.
Le roi de Castille répondit aux ambassadeurs qu'il était très-disposé à faire l'alliance qu'ils venaient lui proposer , et les chargea d'en conférer avec le grand-maître de Saint-Jacques, que Louis XI venait, depuis peu, d'engager dans ses intérêts. La princesse IsabeUe , instruite de ce qui se passait, en donna avis à l'archevêque de Tolède , à l'amirante, et à tous ceux qui lui étaient attachés, et se retira à Madrigal. Le cardinal d'Alby et l'archevêque de Séville allèrent la trouver de la part du roi son frère. Ils n'oublièrent rien pour la ramener ; mais elle leur fit connaître qu'elle n'était pas touchée des remontrances de
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Henri , et qu'elle craignait peu ses menaces ; ainsi les ambassn-*deurs revinrent en France sans avoir rien fai^, que de bâter le mariage de cette princesse avec Ferdinand, y
Louis s'était à peine séparé du duc de Guyenne, qu'il apprît que le duc de Bourgogne faisait de nouveaux efforts pour l\ttirer auprès <le' lui. Il envoya sur-le-champ de Beuil , Bataniay et Doriole y pour prévenir ou effacer les impressions que le duc de Bourgogne pouvait faire sur l'esprit du duc de Guyenne. Le roi avait eu d'autant plus de raison de prendre ces mesures, que Jacques de Saint-Pol , frère du conn^pble, et le sieur de Remîremont , vinrent trouver le duc de Guyenne , pour lui demander si le roi avait exactement exécuté le traité de Péronne , et lui dire que le duc de Bourgogne , ne cherchant qu'à cimenter de plus en plus l'amitié qui avait toujours été entre eux , lui offrait en mariage mademoiselle de Bourgogne ; qu'ils lui apportaient le collier de la Toison^d'Or , et qu'ils avaient un blancseing pour convenir avec lM||ff tout ce qu'il désirerait.
Le duc de Guyenne, après avoir communiqué aux ministres du roi les propositions du duc de Bourgogne , fit réponse à ce pnnce qu'il le remerciait de ses offres; qu'il était très-content du duché de Guyenne» et encore plus de l'amitié du roi ; qu'il venait de recevoir l'ordre de Saint-Michel , et qu'il n'en jiouvait, ni n'en voulait porter d'autre ; qu'il ne reconnaîtrait d'amis que ceux du roi , et que le duc de Bourgogne étant de ce nombre , il l'assurait qu'il serait toujours son bon parent et ami.
Le duc de Guyenne renvoya les ambassadeurs de Bourgogne , sans leur faire les présens qui étaient d'usage entre afliés , et pour marquer au roi encore plus de confiance, il vint le trouver au Plessis-lë^Tours. Louis fut extrêmement sensible à cette démarche de son frère. Il Ini en marqua sa joie par toutes sortes de féles, défraya tous ceux qui l'avaient accompagné, et leur distribua de l'argent , de façon que les moindres domestiques eurent part à ses libéralités. Le duc fut satisfait de la réception qu'on lui fit , et retouroa à Saint-Jean-d'Angelî , après avoir assuré le roi d'une fidélité inviolable.
Quoique Louis XI fit sa résidence ordinaire à Amboise et au Plessis-lês-Tours , cela n'empêchait pas qu'il ne fît , de temps eji temps , des tournées dans les provinces «ii sa présence pouvait être utile. Il se faisait exactement informer des abus, et y apportait des remèdes. Il supprima un privilège de banque exclusif qui était devenu usuraire , et la rendit libre..
Le commerce faisait sa principale attention. Il offrit des lettres de naturalité , avec des exemptions et des privilèges , aux étrau» gert qui viendraient s'établir pour travailler aux milles qu'on
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devait ouvrir en Dauphiné et en Roussillon. Pour réparée les dé~ sordres de la guerre civile , il permit de relever les murs de Kufec, qui avaient été abattus , parce que Jean de Voluire, qui en était seigneur , s'était déclaré pour les princes ligués.
Tous peux à qui le roi avait fait grâce , n'étaient pas devenus fidèles. Le comte d'Armagnac , qiiii n'aurait jamais dû entrer dans la ligue du bien public y après les grâces qu'il avait reçues du roi , n'avait pas même exécuté le traité de Saint-Maur. Il avait toujours sur pied quinze cents gendarmes , et les avait offerts au roi d'Angleterre, s'il y^ulait faire une descente en Guyenne- Louis, pour mettre le comte hors d'état de rien tenter de pareil , était convenu avec lui qu'il congédierait ses gendarmes , moyennant une somme de dix mille livres. Le comte reçut l'argent , et retint ses troupes. Indépendamment de l'inquiétude qu'elles donnaient au roi , elles désolaient le Languedoc, mettaient les villes et la campagne à contribution , maltraitaient les habitans , pillaient les maisons, et commettaient Mous les crimes dont peut ctre capable une soldatesque effrénée. Les plaintes en furent portées au roi. Le parlement de Toulouse eut ordre d'informer ; mais le comte méprisa ses arrêts. Cette désobéissance était d'un pernicieux exemple. L'autorité du roi n'était plus reconnue dans les provinces voisines de la Garonne ; on ne pouvait y lever les deniers royaux , et la noblesse refusait de marcher à l'arrière- Han. Il s'agissait donc de faire rentrer dans le devoir le comte d'Armagnac , dont la témérité enhardissait la rébellion desautres. Le comte d'Armagnac était un de ces seigneurs qui n'étaient ennemis de l'autorité légitime que pour devenir des tyrans. H se croyait trop puissant pour obéir, et il l'était trop peu pour se faire obéir lui-même , et maintenir la discipline parmi des troupes qui ne le servaient que pour vivre dans la licence. Il ne s'attachait les gentilhommes ses vassaux, qu'en souffrant qu'ils opprimassent les leurs. Armagnac était enfin un de ces exemples qui prouvent que la tyrannie se soutient souvent par la bassesse ; et que la puissance légitime , quand celui qui en est revêtu n'en abuse pas , est la plus favorable au bonheur des peuples.
Le roi , informé de tous les excès du comte , déjà trop grands ^t dont les suites étaient encore plus à craindre, le soupçonnant, d'ailleurs , d'entretenir des intelligences avec les Anglais , fit partir le comte de Dammartin , avec un pouvoir aussi étendu qu'un souverain puisse le donner à son sujet. Dammartin était chargé d'informer des malversations dans la justice , les finances et la guerre ; de défendre la levée d'aucunes troupes sans une commission expresse de sa majesté ; de congédier celles des comtes d'jVrmagnac , de Foix et d'Vlbret; défaire procéder
contre tous les gentilshommes qui n'auraient pas comparu à Tar* riëre-ban , et de punir ou pardonner comme il le jugerait à propos. Pour faire craindre l'autorité par ceux qui ne sauraient pas la respecter , Dammartîn partit à la léte d'une armée , ayant sous ses ordres l'amiral , le sénéchal de Poitou et Tanneguy du Châtel.
Armagnac, qui passait de la témérité à la faiblesse, s'enfuit à l'approche de Dammartîn. L'Isle-Jourdain , Severac, Laitoure, Cabrespine ouvrirent leurs portes, ou se rendirent à composition. Dammartîn marcha aussitôt contre le duc de Nemours qui , malgré les obligations qu'il avait au roi , entrait dans tous les complots, et s'était engage dans le parti d'Armagnac , aîné de sa maison.
Le roi avait déjà fait informer contre le duc de Nemours. Le conseil déclara que le duc, ayant obtenu du roi son duché, ayarit été comblé de biens , avait été un des principaux auteurs de la guerre civile ; qu'après avoir obtenu son pardon , et s'être engagé à servir le roi envers et centre tous, après en avoir fait serment , il avait cherché à soulever les peuples , et s'était uni au comte d'Armagnac. En conséquence , le duc de Nemours fut déclaré atteint et convaincu de crime de lèse-majesté , avec confiscation de corps et^e biens.
NenMxirs eut irecours à Dammartîn pour obtenir sa grâce , et le supplia d'intercéder pour lui auprès du roi. Ce prince , par considération pour Dammartîn , fit encore grâce an dnc de Nemours , à condition que , s'il s'écartait jamais de la fidélité qu'il devait au roi, il serait puni pour tous les crimes qui lui avaient été pardonnes; que ses terres seraient réunies à la couronne , et que tous gens d'église, officiers de guerre et de justice relevant de lui , jureraient de ne plus le reconnaître pour seigneur, s'il manquait à sa parole. Le roi exigea , de plus , qu'il se soumit à tx>utes ces conditions par serment sur la croix de iSaint-Lo, ce qui se fit quelques mois après à Angers avec beaucoup de cérémonies.
On a vu , jusqu'ici , que les sermens sur des reliques étaient fort en usage dans ces temps-là , et que Louis XI ayait une foi particulière à la croix de Saint-Lo; on voit aussi que la superstition n'empêchait pas le parjure , et qu'elle ne servait qu'à faire sacrifier les sentiraens d^honneur à un vain appareil de serment.
Le parlement, après avoir fait donner cette ^nnée plusieurs ajournemens aucomte d'Armagnac, le déclara , l'année suivante^ criminel cle lèse-majesté , avec confiscation de corps et de biens. Ses terres furent partagées entre ceux qui avaient le mieux servi le roi, ou qui étaient le plus en faveur. Dnmm^rtin fut le plus
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distingué. Le roi lui donna des marquas publiques de sa t'econ-* naissance, lui fit payer vingt mille ëcus, }e mit en possession de la terre de Severac , et ne put rien lui donner qui tàt au-dessus de ses services.