CHAPITRE PREMIER
DEPUIS LA RSIIAISSANGB DBS UTTRSS JVSQU'a LA PÙBLIGAÏIOII DES OUVRAGES PRUOSOPHIQUES DE BACON.
Le long intervalle , connu généralement sous le nom de moyen âge , (pu précéda immédiatement larenaissance des lettres dans Touest de l'Europe , forme le vide le plus triste qu'on aperçoive depuis l'aurore de la civilisation, dans Thistoire intellectuelle et morale de la race humaine. Sous un point de vue seul ce souvenir n'est pas sans mérite ; en nous donnant une preuve de la connexion inséparable entre l'ignorance et les préjugés d'une part , et entre le vice , la misère et l'esclavage de l'autre , il nous offîre du moins , de concours avec d'autres causes que nous passerons ensuite en revue , une garantie contre tout retour futur d'une calamité semblable. Un sujet bien intéressant et bien instructif serait de rappeler , plutôé en philosophe qu'en antiquaire , les efforts vains et multipliés que firent, durant cette désespérante époque de mille ans, quelques individus éclairés pour com-
muniquer à leurs contemporains les fruits de leurs veiUes. Car, pour emprunter une expression de Harris , la continuité de la science semble n'avoir jamais été , dans aucuii siècle , entièrement interrompue ; il y a toujours eu un faible crépuscule , semblable à cette clarté douteuse qui , dans les nuits d'été, remplit l'intervalle d'un soleil à l'autre ( i ) . Nous nous contenterons en ce moment de remarquer les effets importants produits par les nombreux établissements monastiques , disséminés dans le monde chrétien , pour préserver, dans ce naufrage général , les débris précieux des lumières des Grecs et des Romains, et pour entretenir, pendant tant de siècles , ces étincelles éparses de vérité et de science qui devaient ensuite jeter une flamnle si brillante. On rappelle ici ce fait , parce que, dans notre zèle contre les vices et la corruption de l'église romaine, nous sommes trop enclins à oublier que nous devons en partie à ces fondations superstitieuses et en apparence inutiles , les avantages précieux dont nous jouissons maintenant.
L'étude des lois romaines qui , par suite d'une variété de causes naturelles et accidentelles , devint , dans le cours du douzième siècle, l'objet d'une étude générale, jeta un rayon favorable de lumière sur les ténèbres qui obscurcissaient l'intelligence humaine. U eût été impossible de présenter alors à la curiosité
(i) Reeherclies p]|ilo8ophi({ue8 , §, 3, chap. i^r.
des hommes une étude mieux faite pour réformer leurs goûts , agrandir leurs vues / ou fortifier leur jugement ; et quoique cultivée d^ns le principe comme l'objet d'une aveugle idolâtrie, elle amena néanmoins aux spéculations morales et politicpes , et servit quelque temps à tenir utilement lieu de ces deux sciences. Aussi trouvons-nous que partout où la légi^ation romaine prit pied, ses effets immédiats furent d'abord d'accélérer les progrès de l'ordre et de la civilisation, en coordonnant et en améliorant l'administration de la justice , et de fournir ensuite , à une époque plus mûre du jugement humain , la tige sur laquelle on greffa les premiers germes de la morale pure ; et de la politique libérale ensei^ée dans les temps modernes. Nous n'avons pas besoin de dire que nous voulons parler des systèmes compilés.par Grotius et ses successeurs , systèmes qui , pendant cinquante ans, occupèrent l'attention des hommes les plus éclairés de l'Europe. Ces études , si ingrates au premier abord , n'en étaient pas moins destinées à préparer enfin un jour, dans le goût littéraire du dixhuitième siècle, cette révolution remarquable qui arrachant les hommes à des spéculations abstraites et frivoles ,. a porté les recherches philosophiques sur les affaires de la vie (i). On peut regsMrder la
(i) Le docteur Q/obertson , de qui nous tirons cette idée , regarde ce cliangement comme un des titres de gloire du siècle présent. Par-là il etftend sans, doute Pépoque écoulée depuis Montesquieu.
renaissance des lettres comme contemporaine avec la chute de Fempire d'Orient , vers la fin du quinzième siècle. Par suite de cet événement un grand nombre de savants grecs se réfugièrent en Italie , où le goût de la littérature déjà introduit par le Dante, Pétrarque et Boccace , et par la protection libérale de l'illustre maison des Médicis , leur assura un accueil honorable. L'étude de la langue grecque devint bientôt à la mode , et les savants , encouragés par la rapide circulation que l'art nouveau de l'imprimerie donnait à leurs travaux , disputèrent d'activité pour rendre plus générale la connaissance des auteurs grecs , à l'aide de leurs traductions latines.
Long-temps encore après cette époque les progrès des connaissances utiles furent lents et pénibles. À la passion des disputes logiques , avait succédé une admiration*illimitée pour la sagesse des anciens ; et à mesure que la pédanterie scolastique disparaissait des universités , celle de l'érudition et de la philosophie en occupait la place.
Cependant l'immense quantité de matériaux que les auteurs anciens fournissaient aux réflexions des esprits spéculatifs , procura d'importants avantages , et quoique accumulés avec peu de choix et de profit , ces matériaux furent cependant plus favorables au développement du goût et du génie que
On Terra , dans la suite de ce discours , comment la philosopbie , à latraelle il lait allusion , dut naissance aux systèmes de jurisprudence admis antécédemment. *
les vides subtilités de l'ontologie et de la dialectique. C'est par de telles études que furent formés les Erasme (i), les Louis Vives (a), les Thomas
(i) Les écrits d'Erasme ont plus contribué peut-être ^e ceux, de Luther aux progrès de la réformation parmi les hommes d'éducation et de goût. Mais sans des hommes d'un caractère plus hardi et plus décidé que le sien , on n'eût pu obtenir aucun succès sur la basse classe du peuple en Europe. Erasme, dit son biographe, s'imaginait qu'en répandant dans l'esprit des jeunes gens les germes de la science et d'une instruction utile , on pourrait peu à peu amener ces améliorations religieuses qui trouTaient tant d'opposi-» tion de la part des princes et des prêtres de son temps (^Jorim, page 379 ). En se flattant d'une si douce espérance , Erasme comptait sans doute Toir naître non^^eulement une parfaite liberté de discussion littéraire , mais encore une réforme dans les méthodes d'éducation qui permettrait le déTeloppement complet des facultés de l'esprit humain. Car , partout où les Hyres et les instituteurs sont soumis à la censure de gens intéressés à arrêter la Térité dans sa marche, ils deviennent les soutiens les plus puissants des erreurs établies.
Ce fut long^temps un proTerbe parmi les ecclésiastiques de l'église catholique romaine , qu'^ro^m^ avait pondu VcBuf , et que Luther Vavait couvé. Il y ajplus de Térité dans cette remarque que dans la plupart de leurs sarcasmes sur le même sujet.
(3) . Louis Vives était un savant espagnol , intimement lié avec Erasme et Morus j il demeura quelque temps avec le premier , i Louvain, où tous deux s'adonnèrent , de tous leurs efforts, et malgré l'opposition de quelques gens d'église , à l'avancement de la littérature. (Jortm, pag. aS; ). Le cardinal Wolsey Tinvita à passer en Angleterre en i5a3. Pendant son séjour à Oxford, il donna quelques leçons publiques d'humanités et de lois civiles, auxquelles assistèrent Henri VIII et son épouse Catherine {Jortin, page ao/ ). Il mourut à Bruges en 1 55 4.
Quand il traite des questions philosophiques , il ne le cède à
44 HISTOIRE ABREGEE
Morus (i) , et un grand nombre d'autres savants éminents du même caractère. Si ces savants ne marchent pas sur la même ligne que les hardis réformateurs qui attaquèrent ouvertement les erreurs de Tcglise catholique, ils offrent du moins un contraste frappant avec les écrivains ignorants et barbares de Fâge précédent.
La réformation protestante qui suivit immédiatement , était une des conséquences naturelles de la renaissance des lettres , et de l'invention de Timprimerie. Mais quoique sous un point de vue elle ne soit qu'un effet ^ elle ne mérite pas moins d'attirer l'attention que les causes qui l'ont amenée. L'abandon fait dans* une grande partie de l'Europe des opinions théologiques consacrées par le temps, et l'adoption d'une croyance plus pure dans ses principes et plus libérale dans son esprit , ne pouvait manquer d'encourager sur tous les autres sujets une sem-
aucun de ses contemporains en jugement et en perspicacité j il les surpasse même tous par Pé tendue et la sagacité de son esprit , et par la justesse de ses aperçus sur les progrès futurs des sciences. Dans une lettre qu^Erasme écrivit à Budée, en iSai , il semble prévoir ce que sera an jour Vives, alors fort jeune. Vives in stadio laterario non miniis féliciter quàm gnaviter decertat, et si satis ingenium homirUs novi, non conquiescet donec omnes à ter go reliquerU, Voyez cette lettre qui est fort intéressante , d^un bout à Tautre , en ce qu^elle contient quelques détails sur Thomas Morus et sur le talent extraordinaire de ses filles. ( Jortin , Vie d* Erasme j tome II, page 366. )
(i) Voyez note A , à la fin du volume. .
blable liberté de recherches. Ces circonstances contribuèrent surtout à saper l'autorité d' Aristote. L'autorité de ce philosophe était, dans plusieurs écoles, aussi fortement établie que les écritures saintes ellesmêmes. Dans quelques universités on avait été jusqu'à établir des statuts qui obligeaient les professeurs par serment à promettre que , dans leurs leçons publicpes , ils ne suivraient aucun autre guide.
Luther (né en 148B, mort en 1546) , parfaitement instruit de la corruption que l'église romaine avait trouvé le moyen d'unir à sa vénération pour le «tagyrite (i), non-seulement secoua lui-même le joug, mais , dans plusieurs de ses écrits , parla d'Aristote avec un mépris et un emportement vraiment déplacés (2).
Dans un passage très-remarquable il affirme que l'étude d'Aristote était entièrement inutile , non-seulement pour la théologie , mais aussi pour la philo-
(1) Dans une de ses lettres il dit : Ego simpliciter credo quod impossibile sit ecclesiam reformari, nisi funditùs canones , décrétâtes , scholastica , theologia , philosophia , logica , ut nunc hahentur, eradicentur, etaliainstituantur. (Bruckeri , Hiit. crit. phil. , tome IT, page g 5.)
(3) On pent ypir dans BayW, article Lnther , note HH , quelques preuTes du ton bouffon que Luther prenait en parlant d^Aristote.
Dans ses Colloquia mensalia, Luther nous dit quHl détestait les sQolastiques, et les appelait locustes , chenilles , grenouilles et poux. Nous lisons dans le même ouvrage quHl détestait Àristote , mais estimait Cicéron comme un homme sage et honnête. ( Voyes Jortin , Vie d^ Erasme , page i a i .)
Sophie naturelle. De quel avantage est-il, à la connaissance des choses, dit Luther, d'argumenter et de sophistiquer dans le langage conçu et prescrit par Arisjbote, sur la matière, la forme , le mouvement et le temps (i)?
La même liberté de penser sur des objets qui né
(i) NihU odjumenHex ipso haheriposse non solum ad theoUhgtam seu sacras littsras , veràm etiam ad ipsam naiuraUmphilosophiam. Quid enimjuvet ad rerum cognUionem, si de materiâ^ forma f moiu , tempore, nugari et cavillari queas ver bis abAristotele concepHs et prœscriptis9 (Bnick., Hist. phil. , tomelY, page loi.)
Le passage sniyant , sur le même sujet , est cité par Bayle : Noté mihi persuadebiiis philosophiam esse garruHiatem illam de materiâ , motu , wfinito , loco , vacuo , tempore , quœ ferè in Aristotele sola discimus talia quœ neo tntellectum, nec affectum, nec communes hominum mores quidquam furent ; tantàm contentionibus serendis , seminandisque idonea. ( Bayle , art. Lutber , note HH.)
Nous empruntons à Bayle un autre court extrait de Luther : Nihilita ardetanimus, quàm histrionem Ulum (Âristotelem) , quitam verè grœcâ larvâ ecclesiam lusit, multis revelare^ignominiamque (jus cunctis ostendere, si otium esset. Habeo in mMnus commentariolos in I. Physicorum, quibus fabulam Aristan denuo agere statut in meum istum Protea [Aristotelem)* Pars crucis meœ vel maxima est, quod videre cogor fratrum optima ingénia, bonis studiis nata, in isiis cœnis viiam agere et operam perdere, Ibid.
Mélanclitlioa nous dit que Luther était très-Tersé dans la philosophie scolastique , et quHl était même partisan très-chaud de Ta secte des nominalistes, «généralement appelés aloi» tenninistes. ( Bruck. , tome IV , page gS . ) -
DE Ul philosophie.
sont pas purement théologiques y était un des traits distinctifs du caractère de Calvin. On en voit un exemple assez curieux dans une de ses lettres , où il discute une question morale assez importante, celle de savoir s'il est moral ou non de prêter de rargent à intérêt.
Dans cette question , qui, même dans les pays protestants, a continué jusqu'à nos jours de diviser les opinions des théologiens et des hommes de loi , Gaivin traite avec un égal mépris l'autorité d'Aristote et celle de l'église. Il oppose au premier un raisonnement serré et logiqpie digne de*Bentham ; il repousse l'autorité de l'église, en montrant que, sur ce point , la loi mosaïque n'était point une défense morale , mais municipale , et cp'on devait la juger , non point d'après le texte de l'Écriture , mais sur les principes de la justice naturelle (i).
L'exemple de ces deux pères de la réformation aurait probablement produit des consécpences plus importantes et plus immédiates , si Mélanchthon n'avait pas fini malheureusement par donner la sanction de son nom aux doctrines de l'école péripatéticienne (2). Quoi (pi'il en soit, le crédit de cette doctrine déclina peu à peu dans l'esprit des réforma-
(1) Vfuyez note B , à la fin da yolume. ^
(9) Bt MeUmchthoni quidem prœcipuè debetur <tmservatio
philosophiœ Aristotelicœ in academiis pfotestfmHum. \Scripsit is
compendiaplerturumque disciplinarum philosophiœ Aristotelicœ,
quœ in academiis diu regnarunt, (Heineccii, pem. hist. phil.
48 a HISTOIRE ABlléGÉE
leurs en général ; et Tesprit de recherche et d'amélioration y succéda bientôt.
L'invention de Fimprimerie , qui coïncide aussi avec la chute de l'empire d'Orient , en ajoutant à l'efficacité des causes que nous venons de rapporter, eut aussi une influence puissante sur les progrès de l'esprit humain. Accoutumés dès notre enfance à l'usage des livres , il nous est difficile de nous former une idée du désavantage qu'il y avait à n'acquérir ses connaissances que par les universités et les écoles. La générahté des étudiants adoptait alors aveuglément les opinions du maître qui le premier dévoilait à leur curiosité les trésors de la littérature et les merveilles de la science. Ainsi Terreur se perpétuait de jour en jour , et au heu de céder au temps , recevait de chaque génération une force nouvelle (i).
Dans les temps modernes l'influence des noms a
$. io3.) Voyez aussi le Dictionnaire de Bayle, art. Melanchtbon.
(i) Ce fut par suite de cette méthode d^éducation , parTinstruction orale seule , que s'éleyèrent les différentes sectes pbilosopliiques de la Grèce. Et co fut sans doute pour remédier aux inconvénients qui en résultaient que Socrate introduisit sa manière particulière de questionner d'un air de doute ceux qu'il cherchait à instruire. Ainsi il leur laissait Pexercice entier et libfe de leur raison pour en déduire des conclusions. Telle e»t du moins l'excuse que ..donne de cette^ indécision apparente de l'école académique un de ses plus * sages et d^ses plus éloquents disciples.
Nam cœteri primùm antè tenentur adstricti, quàm, quid esset optimum , judicare potuerunt : deindè infirhtissimo temple
DE LA FHIIiOSOPHIE. 49
beaucoup perdu de sk puissance. L'objet d'un: professeur n'est plus d'inculquer un système particulier de dogmes , mais bien ^e préparer ses élèves à exercer leur propre jugement , de leur présenter une esquisse des différentes sciences , et de fournir des sujets à leurs méditations futures. Les essais faits pour établir des écoles et fonder des sectes , ont, après un succès passager peut-être, péri les uns après les autres. Durant leur courte existence , leur effet a été directement contraire à celui des écoles de l'antiquité. Celles-ci ont contribué souvent à faire nidtre et à répandre l'erreur dans le monde. Mais lei Icmdateurs de nos sectes modernes , en mêlant d'importantes vérités à leurs systèmes particuliers , et en habillant leurs idées d'expressions techniques , ont soulevé les préjugés et rendu l'esprit humain sourd à toutes les vérités qu'ils avaient à communiquer. Les économistes français, comme l'avait pré^ dit M. Turgot , en ofirent un triste exemple. On en pourrait trouver mlQe autres dans l'histoire des sciences en Angleterre , et surtout dans celle des écoles de médecine et de métaphysique, successivement élevées et détruites pendant le dernier siècle. A ces causes , qui ont accéléré le progrès des cou-
œiàtis aut ohsecuti amico cuidam, aut und aliciyus , quem primum audierunt , oratione capti, de rébus incognitis judwant , et, ad quamcufique sunt disciplmam quotsi tempestate delati, ad eam, tamquam ad saaum, adhœrescunt. Gicero Lucullus. Dugald Stewart,—^Tome III. 4
naissances , on pourrait en joindre une autre cpii y a puissamment contribué : nous voulons parler de rélévation des classes inférieures dans les différents pays de TEurope. Cette circonstance fut due en partie à Tagrandissement du commerce et aux efforts des souverains pour réduire le pouvoir trop vaste de l'aristocratie féodale.
Sans cette émancipation des classes inférieures, et la distribution plus générale des ricbesses qui l'accompagna , les avantages dus à l'invention de Timprimerie eussent été très-bornés. Il faut aux hommes un certain degré d'aisance et d'indépendance pour leur inspirer le désir des études, et leur en laisser le loisir; l'encouragement qu'un tel état de société présente à l'industrie et à l'ambition a pu seul intéresser l'égoïsme de la multitude à l'instruction des enfants. Ce n'est c[ue dans un tel état de société que l'éducation et les livres peuvent ajouter à la somme du bonheur général; car tant que ces avantages sont réservés à une classe privilégiée, ils ne font que lui fournir de nouveaux moyens pour rabaisser et égarer les esprits de leurs inférieurs. On peut encore ajouter que c'est par le frottemenfr seul de préjugés opposés , que les vérités peuvent se dégager de ce mélange d'erreurs qu'elles n'ont que trop de tendance à adopter , toutes les fois que , par les vues étroites de la politique humaine, l'opinion publique est entraînée de force dans une certaine direction artificielle. La propagation des connaissances
occasionëe par Télëvation des classes inférieures devait donc contribuer aux progrès de la science , non pas seulement en proportion du nombre des esprits cultivés qui se liguent aujourd'hui pour la recherche de la vérité , mais dans une proportion qui tendait à en accélérer les efifets avec une rapidité bien plus prodigieuse.
Nous ne passerons pas non plus sous silence l'influence qu'eurent les causes précédentes sur l'introduction^e la langue vulgaire dans les compositions écrites. Le zèle des réformateurs donna d'abord naissance à cette précieuse innovation. Leurs adversaires furent obligés d'employer les mêmes annes pour se défendre (i). Dès ce moment commencèrent à s'évanouir les préjugés qui avaient si long -temps confondu la science avec l'érudition, et on vit dans là républiqpie des lettres une révolution semblable à celle produite par la poudre à canon dans l'art de la guerre. Toutes les brillantes distinctions antiques disparurent, et l'homme se trouva l'égal de l'homme.
(i) Les livres sacrés furent traduits dans presque toutes les langues de l'Europe et particulièrement en allemand , en italien , en français et en anglais ( Mosheim , ecclésiastique j toI. III, p. a65). On peut aisément conceToir comment cette seule circonstance multiplia le nombre des lecteurs et des penseurs, et donna une certaine stabilité aux formes Tariables de la parole. La traduction de la Bible en allemand, par Luther, et la traduction anglaise, reçue dans les églises , sont encore aujourd'hui regardées comme des modèles de style.
A toutes ces considérations on peut ajouter encore que le temps et rexpërienee dans leur marche insensible sapèrent peu à peu les erreurs et les préjugés qui avaient .égaré les philosophes durant une si longue succession de siècles. C'est à cette cause en particulier qu'on doit attribuer l'ardeur avec laquelle , peu de temps après , on vit les hommes de talent s'adonner aux recherches expérimentales , espèce d'étude à laquelle l'histoire de la science ancienne n'a rien à comparer d'analogue (i). Le plus entreprenant et le plus heureux des disciples de cette nouvelle école, fîit le célèbre Paracelse, né en 1-493 , et par conséquent dix ans plus jeune que Luther, u II est impossible de douter, dit Leclerc (2), qu'il ne possédât une connaissance étendue de ce qu'on appelle materia medica , et qu'il n'eut étudié scrupuleusement les substances animales , végétales et minérales qu'on y employé. Il parait avoir fiedt aussi un grand nombre d'expériences chimiques. Mais son grand défaut est de vouloir cacher ou déguiser les résultats de sa longue expérience. »
Le même auteur cite une expression remarquable de Paracelse, qui appelle la philosophie d'Aristote une fondation de bois, u II fallait , continue Leclerc^ qu'il en posât une plus durable ; mais s'il ne le fait
(1) Hœc nostra(ut sœpè diximus) felicitatis cujusdam stait potiùs quàm facultatis , etpoHàs temporis partus quàm ingenii. ( NoT. org. , lib. I , cap. xxm. .)
(3) Histoire de la médecine. La Haye^, 17^97 page 819.
t)fi lA PHILOSOPHIE. 63
pas , au moins , en découvrant sa faiblesse , il a invité ses suceesseors à chercher une meilleure base. »
Bacon lui-même , en censurant les fragiUtés morales de Paracelse et l'ayeugle empirisme de ses sectateurs , reconnaît indirectement Tétenjcie de ses connaissances expérimentales. « On peut dire , ainsi s'exprime Bacon , que les anciens sophistes avaient caché le flambeau de la nature ; et que Paracelse Ta éteint. Les sophistes n'avaient fait qu'abandonner
..^ .-^'expérience, Paracelse l'a trahie. Il sait si peu com- {iréndre la véritable méthode. de diriger ses.expé^ riences , ou d'en rappeler les résultats , qu'il a ajouté à la peine et à l'ennui de les faire. En errant dans les champs presque incultes de l'expérience, ses * disciples rencontrent quelquefois des découvertes utiles dues moins à leur jugement qu'au hasard; Quand leur témérité les emporte jusqu'à former des théories, la fumée de confusion qu'ils produisent ternit l'art qu'ils voudraient éclaircir , et ces futiles opérateurs cherchent en vain à faire sortir de leur alambic la philosophie dans sa pureté. )>
Deux autres circonstances d'une nature bien dif-
p férente de celles déjà citées, mais dérivées sans '^ doute en grande partie du même principe d'action, secondèrent avec une force incalculable , l'impulsion soudaine que l'esprit humain venait de recevoir. Le même siècle qu'illustreront à jamais l'invention de l'imprimerie et la renaissance des lettres , oflFre aussi à notre reconnaissance la découverte du Nouveau-
Monde et le passage aux grandes Indes par le cap de Bonne-Espërance. On peut regarder ces deux événements comme fixant une ère nouvelle qui continue encore à exercer une influence progressive sur la condition de notre espèce. <( C'est une ère , dit Raynal, qui produisit une révolution, non>seulement dans le commerce des nations , mais aussi dans les mœurs, l'industrie et le gouvetnement du monde. Alors se formèrent de nouvelles liaisons entre les habitants des pays les plus éloignés , pour la satisfaction de besoins qu'on n'avait point ressentis juscp'à ce moment. Les productions de climats situés sous l'équateur furent employées dans des pays voisins des pôles. L'industrie du Nord fut transplantée dans le Midi, et les habitants de l'Occident se revêtirent des étoffes fabriquées dans l'Orient. Il s'établit enfin 'parmi les hommes un échange général d'opinions ^ de lois et de mœurs , de maladies et de remèdes , de vertus et de vices. Tout a changé , continue le même écrivain, et tout changera encore. Mais on ne sait trop si les révolutions qui ont déjà eu lieu, et celles qui auront lieu par la suite , ont été ou peuvent être .^
de quelque utilité au genre humain. Ajouteront-elles ' ' à la tranquillité et aux jouissances de l'homme ? Peuvent-elles améliorer notre état présent, ou ne fe- » ront-elles que le changer? )>
Nous venons de citer ce morceau , moins dans le dessein de chercher à présent à répondre à la question vraiment intéressante qui le termine , que pour
donner nne légère idée de Vimportance morale et politique de ces événements. Dans ce sommaire éloquent Raynal eût pu comprendre encore le trésor de faits nouveaux que ces événements nous ont fournis , pour développer la nature versatile de Thomme et rhistoire des sociétés civiles. A cet égard, comme Bacon l'a très-bien observé, c'est vérifier la prophétie de l'Écriture sainte : Multi pertransibwU , et augebitur scienUa (i). La même prédiction peut « s'appliquer au renouvellement des communications entre les différents états de l'Europe. L'anarchiç et la turbulence du moyen âge les avaient interrompues , mais on les vit renaître à mesure que les gouvernements modernes se sentirent assez forts pour rcfGpnstituer l'ordre et la tranquillité.
Par ces causes réunies, et par d'autres. d'une im-
.<>. portance secondaire (2), éveillé enfin de son long
sommeil, le génie de la race humaine semble avoiii
(1) Neque omittenda est.prophetia Danielis de ulHmis mundi temgoriius^ : Molti pertransibunt et augebitur scientia. Manifesté innuensetsignificans,es8e in fàtis, id est, in Providentiâ, ut péti¥itnsiiu8 mundi (quiper tôt longinquas navigationes impletur plané, autjam in opère ess» videtur) et augmenta scientiarum in eamdem œtatem incidant, ( Not. org. , lib. XC. jn. )
(a) Gomme par exemple les inventions accidentelles du télescope et du microscope. On conçoit aisément Pinfluence puissante de ces inventions, qex ont à-la-fois ayanoé les sciences de Pastronomie et de Pblstoire naturelle , et banni plusieurs des préjugés scolastiques répandus alors universellement. On a souvent remarqué les effets du télescope, mais on a donné moins d^attention à ceux du micro s-
56 HISTOIRE ABRÉOEE
repris uue nouvelle vigaeur. Un siècle s'était à peine écoulé depuis l'invention de Fimprinijerie et la chute de l'empire d'Orient, et Gopemic avait déjà décou-
cope, et cependant il est probable qnW n'a pas peu contribné à pré-* parer la renaissance de laphilosopbie anatomique ou corpusculaire , par Bacon , Gassendi et Newton. On jpeut juger, d'après les propres expressions de ce dernier , combien son esprit fut disposé par les merveilles du miscroscope à recevoir favorablement la pbjsiq[ue d'Épicure. Perspieillum {microscopicum) HvidisseiDemocrUus, exsUuisset forte; et modum videndi cUomum ( quem tlle invisibilém omnino affirmavU) inventum fuisse putasset. (Nov. org. , lib. 11,5. Sg.)
^ Nous voyons dans la vie de Galilée q[ue , q[uand le télescope fut inventé , <{uelques individus portaient si loin . leur soumission à Aristote, qu'ils refusèrent de regarder dans l'instrument] tant ils avaient de peine à adopter des faits opposés à leur doctrine favorite ( Fita del GràUleo., Yeneria, ^7^^)- Û ^^^ aitex-eurieux de roh^, peu d'années- après , f nelfnes disciples du stagyrite assurer que Viar^^ f^ntion du télescope était empruntée d'un passage d'Aristote, â«nii lequel il cbercbe à expliquer comment on peut apercevoir leç «étoiles ^ en plein jour au fond d'un puits très-profond. Ces deux fûts coinbinés offrent une peinture vraiment caractéristique des faibtosces de notre espèce , et forment un apologue moral qu'on trouverait tous les jours à appliquer à des objet» encore |îlu8 intéressants pouf Hous
^ que les phénomènes des corps céleste.
^ En attribuant au basard\l'invention du télescope ou du microscope y nous nous sommes conformés au langage commun j mais il ne faut pas p^dre de vue q[u'iuie invention peut être accidentelle , quant à ce qui regarde son auteur , et cependant être le produit naturel des circonstances de la société au moment de son origine . Quant aux instruments cités, la combinaison des lentilles, employées dans leur structure , est si simple qu'elle pouvait à peine
Vert la vraie théorie des mouvements planétaires. Quelques années de. plus, et bientôt brillèrent Tycho-Brabé, Képlj&r et Galilée, dignes précurseurs de Newton.
Les pas faits par Copernic peuvent avec raison être regardés comme une des plus belles victoires de la raison humaine. Quelle sagacité ne lui a-t-il pas fallu pour répondre , d'une manière satisfaisante à ses yeux , aux nombreuses objections qui ont dû se présenter à lui , à une époque où la théorie du mouvement était si peu comprise? Quel esprit hardi d'investigation ne lui fallait-il pas pour persister dans son propre jugement en dépit de l'autorité d'Aristote, des décrets de l'église de Rome et de la croyance universelle du monde savant pendant une longue suite de siècles ! Il semble être ctigne en ejQTet 'de l'éloge que lui a donné Kepler , qui l'appelle un homme d*un vaste génie , et , ce qui est plus impor- . tant encore dans ses recherches , un homme d'un esprit indépendant.
L'établissement du système de Copernic ouvrit aux astronomes un nouveau champ d'observations, et dut produire de grands effets sur toutes les bran-
échapper aux remarques et aux expériences des mécaniciens de ce siècle de recherches. Gondorcet a fait les mêmes remarques sur rinyention de Timprimerie. «LHnyention de Timprimerie, dit-il, a sans doute avancé les progrès de Pespèce humaine , mais cette inrention était elle-même une suite de Pnsage de la lecture répands dans un grand nombre de pays. » ( Vie de Turgot. )
ches de la philosophie, en montrant la possibilité d'améliorations nouvelles qui stimulaient la curiosité et fortifiaient le génie d'invention. Ce système prouva d'une manière sensible , même au simple bon senii des gens ignorants , que les anciens avaient laissé quelque chose à découvrir, et que , du moins en matière de science , la croyance de l'église romaine n'était pas iiïfaillible. A la fin d'un de ses ouvrages, Kepler nous laisse apercevoir quelle influence cet espoir avait obtenu sur son esprit : Hœc et cœtera hujus modi latent in Pandectis œ\fi sequentis y non antea discenda , quàm librum hune DeuSy arbiter seculorum y recluserit mortalibus. (Abrégé du système astron. de Copernic.)
Jusqu'ici nous n'avons pas parlé des ejQTets de la renaissance des lettres , sur les sciences métaphysiques , morales et politiques. Il est vrai de dire que nous voyons peu de choses dignes d'attention , dans aucune de ces trois branches, antérieurement au dixseptième siècle. Bien ne peut entrer en comparaison avec le rapide essor que prirent les mathématiques , l'astronomie et la physique au seizième siècle. Tou- . tefois la réformation semble avoir opéré d'une manière aussi puissante que rapide sur la morale prati- m que. Nous en pouvons juger par un passage de Melanchthon. Il combat les principes pernicieux de ces théologiens qui soutenaient que les distinctions morales n'existaient point en elles-mêmes^ mais n'avaient été communiquées aux hommes que par une
rëvélation de Dieu. En opposition à cette hérésie , Mélanchthon s*expnme ainsi ( i ) :
te Nous sommes convaincus que les préceptes de morale contenus dans les écrits des savants , et puisés par ceux-ci dans les lois du sens commun et l'observation de la nature , ne sont pas moins d'une origine divine que ceux consignés sur les tables de Moïse. Jamais notre père céleste n'a pu prétendre que nous dussions préférer des lois écrites sur le marbre à celles qu'il avait gravées de sa propre main dans nos cœurs. »
Ce langs^e indique sans doute le pas immense fait alors pour approcher d'un système vrai de philosophie morale ; et cependant, ici conune dans tout ce qu'ont fait les réformateurs , ce n'était autre chose que la preuve d'un retour au sens conunun et au véritable esprit du christianisme, dégagé enJSn des dogmes que des prêtres ambitieux avaient ( a ) im-
(i) Proindè sic atatmmus, nthilo minus divinaprœcepta esse ea guœ à sensu communi et naturœ judicio muiuati dôcti homi' nés gentiles litteris mandarunt, quàm quœ e jetant m ipsis saseis Mosis tabulis, Nequeiitè ipse cœlestis pater pluris à nobis fieri eas leges voluit, quàm quas m ipsos animorum nostrorum aensus impresserat.
N'ayant point en nos maint les ouvrages de Melanclitlion , nou» avons cit^ce passage snr PautoritéM'iin savant professeur allemand , Gliristian Meiners. (Toy. son Historia doctrinœ de vero Deo, Longoviœ, 1780, page 1,3.)
(a) Le doeteur Cudworth remarque que la doctrine qui rapporte l'origine des distinctions morales à la volonté arbitraire de Dieu 7
poses à la crédulité des hommes. Il devait s'écouler encore bien des années avant qu'on essayât à suivre ,
avait été condamnée par les anciens Pères dePÉglise. Elle sHntroduirsit ensuite dans les siècles scolastiques. Occam fut , pour ainsi dire , le premier qui prétendit qu^il n'y a d'actions mauvaises que celles défendues par Dieu , et que son commandement seul suffirait pour les rendre bonnes. Cette doctrine fut bientôt adoptée par Petnu AUiacus , Andréas de Novo Castro , et d'autres. ( Yojez Traité sur la morale invariable. )
On voit avec plaisir que l'hérésie attribuée ici à Occam , est aujourd'hui repoussée par les hommes honnêtes de toutes les sectes. Les catholiques ont même commencé à en reprocher l'introduction aux réformateurs I et on ne voit pas sans peine, dans les écrits de quelques-uns de ces derniers , des opinions qui en approchent en effet de très-près. La vérité est , comme Bumet l'a dit il y a longtemps , que les effets de la réformation n'ont point été bornés aux églises réformées. Catholiques ou protestants , tous ont également profité des progrès généraux des sciences et de la raison humaine.
Toici ce qu'un respectable écrivain catholique avance concernant le droit naturel et le droit des nations : Qui rationetn exsulare jubent à moraWms prœceptis quœ in sacris lUteris traduntur, et in absurdam enormemque Lutheri sententiam imprudentes incidunt ( quam egregiè et elegantissimè refutavit Melchior Canus Loc. theolog. , 1. ix et x ) et ea docent, quœ si sectatores inveniant moralia omnia susque dtque miscere, et revelationem ipsam inutilem omnino et iîiefficacem reddere passent ( Lampredi Florentini , juris naturœ et geniium Theoremata , v. a , p. 196 , Pisis. 178a ). On peut voir dans l'ouvrage original la fin de ce morceau, qui ferait honneur à l'écrivain protestant le plus libéral. Le zèle de Luther pour la doctrine des nominalistes , l'avait probablement disposé dans sa jeunesse en faveur de quelques points de la théologie d'Occam , et l'empêcha de les désapprouver aussi formellement que le firent Melanchthoii et les autres réformateurs.
DE Là PHILOSOPHIE. « 61
avec une analyse exacte, les phénomènes moraux de la vie humaine , en remontant à leur premier principe, dérivé de la constitution et de la condition de rhomme , ou même à débarrasser les leçons si simpies de la morale pratique des systèmes spéculatifs de la théologie ( i).
(i) (( Le système théologique (dit le ssTant et judicieux Moslieim), reçu aujoHrd'hui dans les académies luthériennes , est bien différent de celui adopté dans Penfance de la réformatîon. Les glorieux défenseurs de la liberté religieuse , auxquels nous sommes redcTablet delà réformation , n^ontpu voir tout-à-coup la vérité dans tout son Instre et dans sa grandeur. Mais ainsi qu'il arrive ordinairement aux personnes trop long-temps accoutumées aux ténèbres de l'ignorance , ils s'approcbèrent lentement de la science , et ne la virent qu'imparfaitement. >i (Mosheim, Histoire ecclésiastique ^ vol. lY, pag. 19 ). Il parle ensuite d'un des premiers disciples de Lutber ( Amsdorff ), qui était si enthousiasmé de la doctrine de son maître j qu'il alla jusqu'à prétendre que les bonnes actions étaient un oh~ stade au salut. (Ibid , pag. 39.)
Mosheim , après avoir remarqué que le petit nombre des ouvrages pratiques de Melanchthon et de Luther contiennent plus d'excellentes règles de conduite que les innombrables volumes des anciens casuistes et moralistes , avoue franchement que ces grands hommes étaient loin d'avoir des notions assez nette» et exactes de l'importante science de la morale. Melanchthon lui-même j que son jugement exquis mettait à même de faire un copieux résumé de toutes les sciences , ne semble pas avoir jamais songé à réduire la morale en un corps d'ouvrage j il a , au contraire j inséré tous ses préceptes sur ce sujet dans ses articles de théologie sur la loi , le péché , le libre arbitre , l'espérance et la charité. ( Mosheim , Eccl. ffist. , vol. IV, pag. 33. )
Le même auteur remarque ailleurs que les progrès de la morale parmi les réformés furent arrêtés par les mêmes obstacles qui s'é-
On peut appliquer une semblable observation à l'appel fait incessamment au jugement et aux senti- ^ ments moraux de la race humaine par les premiers écriyains protestants , toutes les fois qu'ils voyaient se multiplier devant eux les subtilités casuistiques employées par les scolastiques et les moines du moyen âge , pour obscurcir la lumière de la nature , et étouffer la voix de la conscience. Ces subtilités étaient parfaitement analogues à cette pia et relligiosa calUditaSy adoptée ensuite par les casuistes jésuites , si bien mis à nu par Pascal dans ses Lettres pro\^inciales. Les arguments employés contre eux par les réformateurs ne peuvent être regardés précisément comme des acquisitions à ajouter à la masse des connaissances humaines : mais quelles sont les dé- <iouvertes scientifiques qui ont produit plus d'avantages (i)?
talent opposés à son amélioration parmi les luthériens; et que Galyin et ses associés Payaient laissée dans un état réel d'imperfection , ou Payaient négligée au milieu des tumultes de la controyerse. Tandis que tous étaient occupés à soutenir certains systèmes de doc^ trine , U ne restait personne pour s'employer à cette science par excellence , qui a pour objet la yertu, la yie et les mœurs. (Page 1 30.)
(1) Et tam&n M doctores, angelici, cherubini, seraphici,non modo universam phiUophiam ac theologiam erroribus quàmplurimis inquinarunt; veràm etiam in phUosophiam moralem wr texere stKerrima ista principia probabilismi , methodi dirigendi intentionem, reserDationi8mentalis,pecnat£philosophici, quibus jesuitœ etiamnum mtrificè delectaniur. ( Heinecc. Elem, hisi. phil. , $.103.)
A Pégard de la morale des jésuites, qui est une représentation
DE liA. PHILOSOPHIE. 63
On peut dater de cette époque le déclin (i) de la plus dangereuse hérésie de l'église romaine , qui , en opposant la révélation à la raison , cherchait à les éteindre toutes les deux. De jour en jour on vit plus clairement toute l'absurdité de vouloir , comme le dit Gocke , persuader aux hommes qu'ils devaient s'arracher les yeux afin de mieux apercevoir , avec le télescope, la lumière éloignée d'une étoile invisible.
Cependant la naissance rapide et l'influence étendue de l'école de Machiavel vint ajouter de nouveaux obstacles aux progrès de la philosophie pratique et de la saine politique , déjà retardées par tant d'autres obstacles dans les pays catholiques. Le fon-^ dateur de cette nouvelle secte , ou , pour parler plus correctement, l'apôtre et le rédacteur de cette doc-
aMM vraie de cette science antérieurement i la réformation , on peut consulter les Lettres provinciales, V Histoire ecclésiastique de Hosheim, vol. lY , p. 354 j la traduction, faite par Domford| de l'ouTrage de Putter sur le Développement historique de la constitution politique actuelle de l'empire germanique (vol. II , p. 6 ) , et VAppendix des leçons hamptoniennes de Penrose.
(i) Nous avons dit le déclin de cette hérésie, parce qu'en effet eUe ne fut pas alors immédiatement extirpée du sein des églises réformées. Même dans Tannée i5g8 , Daniel Hofinan , professeur de théologie i Funiversité de Helmstadt , en discutant quelques-unes des opinions de Luther, soutenait dans son extravagance que la philosophie était Fennemie mortelle de la religion j que la vérité se divisait en deuxliranches, Pune philosophique et Pautre théologique, et que cequi éùit vrai en philosophie était faux en théologie. j(Mo8heim, vol. lY, p. i8. )
trine, était ne en 1469 , c'est-à-dire environ dix ans avant Luther. Gomme le réformateur, il ae({uit sur' les esprits de ses disciples un immense ascendant , mais d'une nature bien différente toutefois , qu'il de-. Tait à la supériorité de son génie. Aucun écriyain peut-être, ancien ou moderne, n'a réuni dans un degré aussi éminent que lui , une variété infinie des talents les plus différents et les plus opposés en apparence. Profondément versé dans ces artifices de dissimulation et d'intrigues, que les petits cabinets d'Italie prenaient pour de la sagesse politique , il savait combiner une imagination familiarisée à tout ce que l'histoire des conspirateurs et des tyrans contient de perfide et d'atroce, avec une adresse étonnante à verser le ridicule sur les folies bien plus innocentes de la vie ordinaire. 0i a souvent comparé son talent dramatique à celui de Molière , mais il lui ressemble bien moins par une gaieté bienveillante et une morale pure que par sa forcfB comique. Tel qu'il est cependant, ce talent forme un contraste extraordinaire atec cette vigueur de caractère qui , dans la même page, nous rappelle la profondeur de Tacite ,■ et la poHtique obscure et infernale d'un César Borgia. Ajoutez à cela une pureté de goût qui l'élève, comme historien, au niveau de la simplicité sévère des Grecs, et une sagacité à combiner des faits historiques qtà' devaient ensuite être si utiles à réoqle de Montes-
quieu. ' ^ .
Quelque éminents cependant qu^aient été les ta-
lents de Machiavel , on ne peut le ranger parmi les bienfaiteurs de Thumanité. Dans aucun de ses écrits, il ne laisse apercevoir cette vive sympathie pour le bonheur de la race humaine, ou ce ^èle brûlant pour l'intérêt de la justice et de la vérité sans lesquels les plus hautes qualités , au milieu des recherches de la morale et de la politique , sont dans un continuel danger de s'égarer. Ce qu'il y a même de plus étonnant , c'est qu'il semble n'avoir pas soupçonné le changement remarquable que les progrès de la raison et de la propagation des connaissances , fruit de l'invention récente de l'imprimerie , devaient apporter aux choses humaines. Dans tout son traité du Prince y le plus fameux et le dernier de ses ouvrages , il raisonne toujours comme s'il*supposait que le souverain en gouvernant n'a d'aûl9e:but que son avantage personnel : tandis que, seifliki Aristotè, cette circonstance seule constitue l'essence de la pire des ty- rannies (i).
U regarde aussi conmie possible de retenir los
(i) Tpiror ^f tïi^s rvp<tr ri Xoç , ii x«f /xécXiç uictt Xoxfi rvp«rvi; , & y ri orp 0^0?, wff'OL T^ ficLJtXticL^. J^^tetvrnt Xf Âr«^x«7or tîtcLt rv* ^(trnia ri«r , /uorofp^iar, nrtç , arvictvàvnç £fx.^t r9r ô/uo/««r , xa< • fit)ûtif«ir xitfTUf f )rf è$ rè 0'^frfpor cbirnç av/A^tpor^ clXX» /am irpoç rè rSv «p;^e/tAfv«r^ Xiè <9tf &iiov0'iof. ( Aiist. Polit., liy. iv , ch. x.)
(( n y a nne troisième espèce de tyrannie , qui mérite surtout cet odieux nom , et qui est en opposition parfaite à la royauté j elle a lieu quand un homme , le plus yil souvent d'un royaume, le gouyeme , sans raison et sans lois , dans la yue seule de son avantage personnel et de celui de sa famille. » ( Àristotc , Politique. )
Diigald Stewart. — Tome III. 5
60 HtSTOIRB ABRÉC^ÉE
hommes dans un esclavage perpétuel par la politique usée de la double doctrine , ou , en d'autres mots; en éclairant le petit nombre, et cherchant à aveugler le reste. Cette politique , plus ou moins pratiquée par les hommes d'état de tous les siècles et de tous les pays , ne peut manquer , partout où la liberté de la presse est respectée , d'ajouter à FinstabiHté de ceux qui ont la faiblesse de l'employer ; elle insulte
* trop au discernement de la multitude. Quelques-uns
des apologistes de Machiavel ont bien prétendu en effet que son véritable objet , en dévoilant les mystères de la royauté , était de montrer aux gouvernés
^ ,1e moyen de résister aux envahissements des gou-
vernants , et de sàtiriser en même temps , sous le % masque de l'intérêt qu'il prenait à eux , les vices ca-
ractéristiques des princes ; mais quoique cette hypothèse ait été sanctionnée par plusieurs hommes de distinction et reçoive quelque vraisemblance de divers événements de la vie de l'auteur , en l'examinont avec plus d'attention elle ne nous parait pas fondée ; elle est même aujourd'hui , à ce que nous pensons, généralement rejetée. 11 y a une chose vraie , c'est que si telles ont été les vues de Machia^ ^ vel., elles étaient de beaucoup trop fines pour la capacité de ses élèves royaux ; quelques-uns d'eux ont adopté cette doctrine comme un manuel jouma- I lier , mais nous n'en connaissons aucun qui l'ait regardée comme un panégyrique déguisé de la liberté et de Ja veirtu. Il est d'ailleurs de peu d'intérêt de
s'étendre sur les motifs de l'auteur , puisque Texpérience nous a mis à même de prononcer avec tant de justesse sur l'efiFet moral de ses préceptes, u Vers l'épocpie de la réformation , dit Gondorcet , les principes du machiayélisme religieux étaient devenus la seule croyance des princes, des ministres et des pontifes ; et les mêmes opinions avaient contribué à corrompre la philosophie. Quel code de morale en e£fet, «goute-t-il, devait-on attendre d'un système dont l'un des principes est qu'il est nécessaire de maintenir la morale du peuple par des erreurs , et que les hommes éclairés ont le droit de retenir les autres dans les chaînes dont eux-mêmes ont tenté de s'affranchir ? î> Cette as&ertion est peut-être trop généralisée^ mais il y a de fortes raisons pour croire que le nombre des exceptions est très-limité.
La conséquence d'un tel système était telle qu'on pouvait s'y attendre, u Les crimes les plus infâmes , les assassinats et les empoisonnements, dit l'historien français MiUot, devenaient plus frécpients que jamais. On les croyait sortis d'Italie où la rage et la faiblesse des factions opposées concouraient à les multiplier. La morale disparaissait peu à peu, et avec elle toute sécurité dans le commerce de la vie. Les premiers principes du devoir étaient effacés par l'influence réunie de l'athéisme et de la superstition. »
U faut bien prendre garde cependant à ne pas confondre, comme on le fait communément, la doctrine double des machiavélistes politiques, avec les égards
68 HISTOIRB ABRÉGÉS
pour les opinions établies dont Fontenelle veut par* ier dans cette maxime si connue , qu'un homme sage, lors même qu*il aurait sa main pleine de vérités , devait souvent se contenter de lever le petit doigt. On peut dire avec raison des partisans de la première doctrine qu'ils préfèrent Tobscurité à la lumière, parce que leurs actions redoutent cette dernière, (( sachant bien, pour emprunter rexpressioai de Bacon , que les mascarades , les momeries et les triomphes du monde perdent beaucoup de leur grandiose à être vus en plein jour ; n tandis qu'on peut comparer le philosophe imbu de la maxime de Fontenelle, à l'oculiste qui , après l'opération de la cataracte , prépare l'œil irritable de son malade à supporter ^sans danger l'éclat de la lumière en le retenant long-temps au milieu du jour incertain d'uA appartement disposé à cet e£fet (i).
(i) Le baron de Grimm a fiait la plus fausse interprétation de Pélégante maxime de Fontenelle. c( Fontenelle disait | dit Grimm , que sHl eût tenu la vérité dans ses mains , comme un oiseau , il Paurait étouffée j tant il regardait le plus beau présent du ciel comme inutile et dangereux pour le genre humain. » {^Mémoires historiques , par le baron de Grimm , Londres , i8i4 , t. I , p. 34o). Cette idée est tout-à-fait contraire à celle que nous donnent de Pesprit de Fontenelle, non-seulement ses biographes, mais ses écrits et sa vie entière. On peut en juger par une expression employée par d^Alembert ^ans son parallèle ingénieux et philosophique entre Fontenelle et la Motte. <(Tous deux ont porté trop loin leur révolte décidée, quoique douce en apparence , contre les dieux et les lois du Parnasse ; mais la liberté des opinions de la Motte semble tenir plus intimement
On sait qu'au fond Machiavel n'était point l'ami du clergé ; quelques écrivains de cet ordre lui donnent les épithètes les plus injurieuses. Il n'en est pas moins certain que les protecteurs couronnés de la foi catholique, ont puisé dans ses maximes cette politique qu'ils ont constamment opposée aux innovations des réformateurs. Le Prince était le livre favori de Gharles-Quint , et on l'appelait la hihle de Catherine de Médicis. On prétend qu'à la cour de cette dernière on professait ouvertement ses plus atroces maximes et particulièrement celle qui recommande aux souverains de ne pas commettre de crimes à demi. Les cardinaux italiens, qu'on prétend avoir conseillé le massacre de la Saint-Barthélemi , étaient de l'école de Machiavel.
Hume remarcpie qu'il reste à peine une maxime du Prince qui n'ait point été refutée par l'expérience.
a Pintérét personnel qu'il avait de les soutenir \ et la liberté des opinions de Fontenelle à l'intérêt général , peut-être quelquefois mal entendu , qu'il prenait au progrès delà raison dans tous les genres. )> Ce qui sait peut être regardé comme le commentaire de cette maxime. « La finesse de la Motte est plus développée \ celle de FonteneUe laisse plus à deviner à son lecteur. La Motte , sans jamais en trop dire , n'oublie rien de ce que son sujet lui présente , met habilement tout en œuvre , et semble craindre de perdre , par des réticences trop subtiles , quelqu'un de ses avantages j Fontenelle sans jamais être obscur , excepté pour ceux qui ne méritent pas même qu'on soit clair , se ménage à-la-fois et le plaisir de sous-en tendre, et celui d'espérer qu'il sera pleinement entendu par ceux qui en sont dignes.» {Éloge de la Moite.)
u Machiavel , dit le même écrivain , ëtait ccrtaine- !nent un beau génie ; mais , ayant borné ses études au gouTemement furieux et tyrannique des anciens temps ou des principautés anarchiques de l'Italie , ses raisonnements sur le gouTcmement monarchique en particuher sont extrêmement défectueux. Les erreurs de ce publiciste Tiennent en partie de ce qu'il est né trop tôt pour bien juger des vérités pohtiques.»
On peut ajouter à ces remarques judicieuses que l'esprit de Machiavel semblait plutôt être fait pour combiner et généraliser ses connaissances historiques, que pour remonter aux premiers principes de la science politique , dans la constitution de la nature humaine , et dans les vérités étemelles de la mo. raie. Ses réflexions en général , quelque ingénieuses qu'elles soient, ne sont qu'un résultat empirique des événements passés ; elles peuvent être à-la-fois intéressantes et instructives pour celui qui étudie l'histoire ancienne ; mais la leçon la plus importante qu'elles puissent présenter au politique moderne, c'est de lui montrer le danger de regarder aujourd'hui de telles maximes comme d'une application universelle ou d'un intérêt permanent.
Les progrès de la philosophie politicpie, delà morale, et du bon ordre général en Europe depuis cette époque , sont une réfutation si agréable de la politique étroite et criminelle de Machiavel , que nous ne pouvons nous empêcher d'en faire faire la remarcpie en passant. Nous citerons à cet effet l'écrivain pro^
fond dont nous avons déjà parle, u Quoique toutes les espèces de gouTernement, dit Hume, aient été améliorées dans les temps modernes , il semble cependant que le gouTernement monarchique est celui qui se soit le plus approché de la perfection. On peut dire aujourd'hui des monarchies civiUsées ce qu'on ne disait autrefois que des républiques , que c'était le gouvernement des lois et non des hommes. On trouve qu'elles sont susceptibles d'ordre , de méthode, de constance; la propriété y est garantie, l'industrie encouragée ; les arts fleurissent et le prince vit tranquille au milieu de ses sujets comme un père au milieu de ses enfants. Depuis deux siècles il y a peut-être eu , et il y a encore en Europe , près de deux cents princes absolus grands ou petits. En donnant à chacun vingt ans de règne, on peut croire qu'il y a eu en tout deux mille monarques ou tyrans comme les Grecs les auraient appelés, et cependant, parmi tous ces princes , même en y comprenant Philippe II , il n'y en a pas eu un seul aussi mauvais que Tibère, Galigula, Néron ou Domitien; ce qui fait quatre empereurs sur douze (i). »
Il est difficile de donner aucune raison solide de ce fait remarquable. On pourrait peut-être l'attribuer à la généralisation, trop limitée encore, des connaissances dont nous sommes redevables à la liberté de la presse. En élevant dans les états libres
( 1 ) Essai sur la liberté ciyiie.
un bonlerurt de jonr en jonr plus stable contre l'oppression des gouTemants, les lumières du peuple ont eu une influence puissante sur les gouTcmements les plus absolus. Elles ont montré aux princes que la plus ferme base de leur grandeur était dans la puissance , la prospérité et Finstruction de leurs sujets , et elles ont ainsi dirigé leur attention sur des objets d'une utilité nationale et durable. Combien est encourageante la perspectiTe qui nous est présentée'dans l'bistoire future du monde ! quel motif d'émulation pour ceux qui, dans l'intérieur du cabinet, aspirent à venir augmenter par leurs tributs quelque légers qu'ils soient, la masse toujours croissante des lumières et du bonbeur des bommes !
Dans cette brillante constellation de savants , d'bistoriens , d'artistes , de beaux esprits , qui ont jeté tant d'éclat sur l'Italie à l'époque de la renaissance des lettres , on s'étonne de voir si peu de noms qu'on puisse lier inmiédiatement aux spéculations philosophiques et politiques de notre temps. Penseur profond et original, Machiayel éclipse tous ses contemporains ; ce n'est pas que l'Italie fût privée ^d'écrivains qui prétendissent au nom de philosophes ; mais , comme ils se bornaient en général à défendre ou à éclaîrcir quelques-uns des systèmes anciens qu'ils avaient adoptés , ils n'ajoutaient que fort peu d'idées originales aux connaissances acquises , et leurs noms ne sont révélés au monde que par les catalogues des curieux , ou les ouvrages de phi-
lologie dans lesquels on les retrouve de temps à autre. Le zèle du cardinal Bessarion et de Massilius Ficinus pour la restauration de la philosophie platonicienne fut plus remarcpiable ; et il produisit , pendant un temps , une impression si générale , que les partisans d'Aristote conçurent des craintes sur l'autorité chancelante de leur maître. Si on en croit Launoîus , cette grande révolution était sur le point de s'accompUr, lorsque le cardinal Bellarmin fit sentir à Clément VIII le danger de favoriser un philosophe dont les opinions approchaient, autant que celles de Platon , des vérités révélées dans Tévangile. Nous ne savons pas sur quoi se basait le raisonnement de Bellarmin. Pour ceux qui ne sont pas initiés dans les mystères du conclave, ses conclusions paraîtraient moins logiques encore que celles des vieux païens de Home qui adressèrent au sénat une pétition pour le prier de faire brûler les ouvrages de Gcéron , sous prétexte que leur lecture disposait l'esprit à embrasser la religion chrétienne.
Pendant cet âge d'or de la httérature italienne , d'intrépides novateurs portèrent des coups plus sûrs aux doctrines d'Aristote. Laurentius Valla, Marins Nizohus et Franciscus Patricius (i) sont connus de
(i) Ses Discussiones peripateticœ furent imprimées à Yenise , en 1 57 1. Un autre ouvrage de lui, Nova de universis philosophia , aussi imprimé à Yenise ^ parut eu iSgS. Nous ne les avons jamais TUS, mais diaprés ce qu'en dit deXhou {Uist., 1. cxix) , il ne paraît pas aTOÎr été aussi célèbre de son temps qu'il le méritait. Brucker
la postérité comme des râTormateurs philosophes rebelles à l'autorité du stagirite. Parmi ces écrivains NizoUus est le seul (pii paraisse mériter de conseryer une place permanente dans les annales de la science moderne. Son ouvrage principal, intitulé Antibarbarus (i) , n'est pas seulement une invectiye hardie contre l'ignorance et la barbarie des écoles , mais il contient encore des arguments si positifs contre la doctrine des réalistes reçue alors sur les idées générales , que Leibnitz crut devoir le republier un siècle après en y ajoutant une longue et excellente préface de sa main.
ptrle de ses Dûcussiones philosophicœ en ces termes : Opus egregium , doctum, varium , luculentum, sed invidiâ odioque m Aristotelemplenum satis superque {^st, pliil., t. lY, p. 4a5). Ce même écrivain , aussi franc que laborieux , avoue tout ce qu'il doit à Patricius dans son résumé delà plûlosopliie péripatéticienne : In guâ tniO' tatûme fatemw egregiam enùere Poitricii doctrinam, ingénu elegantiam prorsus admirabUem , et quod primo loco ponendum est, insolitam veteris philosophiœ cognitionem cujtis ope nos penjpor teticœ disciplinœ multoties lucem attulisse historiœ, grati suis locis professi sumus. (Ibid.^p. 4a6.)
(i) Antibarbarus , swe de veris principiis et verâ rationephi* losophandi contra pseudo-philosophos , Parmœ, i553. ((Les faux pbilosoplies , dit Fontenelle , étaient tous les scolastiques passés et présents j et Nizolius s^élève avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare. La longue et constante admiration qu'on avait eue pour Aristote, ne prouvait, disait-il, que la multitude des sots et la durée de la sottise. Le mérite de cet écrivain n'est point assez senti par Brucker. » (Voyez Hist. Phil. , tome lY, part. I, p. 91 , 9a.)
En même temps que Franciscus Patricius , vivait mi antre savant italien Albericus Gentilis , dont le» écrits sont plus connus en Angleterre et en Allemagne que dans son propre pays. Son attachement à la croyance réformée , lui ayant fait quitter l'Italie , il se retira à Oxford, où il publia en 1588 un livre , De jure beUL II paraîtrait , d'après ce livre , qu'il professa le 4roit naturel sous la sanction de l'université. Son nom est déjà complètement oublié , et nous n'en aurions pas parlé s'il n'eût eu le mérite incontestable d'être le précurseur de Grotius dans une branche d'études que , quarante ans après , le fameux traité De jure belli ac pacis devait élever au premier rang de l'éducation académique. L'introduction de cette nouvelle science et les efforts de Grentilis , pour balancer l'effet du Prince de Machiavel , en le représentant plutôt comme un avis aux gouvernés qu'un manuel des gouvernants , sont déjà une preuve satisfaisante de l'influence croissante de meilleurs principes moraux qu'on n'en attribue en général au secrétaire florentin (i).
(i) Lampredi, dans un ourrage judicieux et élégant , Jurispur blici theoremata, publié à Pise en 1 783 , fait valoir fortement le» droits de son compatriote Àlbéricus Gentilis à Phonneur d^étrc regardé comme le père de la jurisprudence naturelle. Hic primtts jus aliquod belli et esse et tradi posse eœcogitavit , et belli et pacis régulas explanamt primus , et fartasse in causa fuitcur Grotius opus suum conscribere aggrederetur ; digfius sanè quiprœ cœteris memoretur, Italiœ enim, in quâ ortus erat , et undè juris Romani '•'^'^''nUnnm hauserat , gloriam auxit , effecitque ut guœ fuerat ,
Le seul italien que nous citerons encore est Gampanella, né en 1568, mort en 16S9. Ce philosophe est particulièrement connu aujourd'hui par Foriginalité de son caractère , et les événements extraordinaires de sa yie. Leihnitz en parle avec la plus haute admiration , et le met sur la même ligne que Bacon. Après avoir parcouru avec attention quelques-uns de ses ouvrages , nous sommes encore à concevoir comment il a pu mériter de tels éloges. Mais comme il est difficile d'attrihuer au caprice les éloges d'un homme tel que Leihnitz , nous allons en mettre sous les yeux de nos lecteurs une traduction fidèle qui les mettra en état de juger par eux-mêmes. Nous le faisons avec d'autant plus de plaisir que le passage que nous allons citer , quoi qu'on pense des observations critiques qu'il contient , nous fournit sur le caractère de l'inteUigence humaine des remarques dignes en tout point de l'auteur.
« Quelcpies hommes (i), en se soumettant à des
honarum artium omnium restitutrix etcdtrix, eadem esset et prima jurisprudentiœ naturalis magistra.
(i) Leihnitz opéra, vol. VI , page 3o3 , éd^, Dutens. 11 est probable que dans ce passage Leibnitz fait plutôt allusion au ton de noblesse de Gampanella , sur des sujets moraux et politiques , comparé au ton de Hobbes , c[u^à aucune supériorité intellectuelle qu'il lui donne sur celui-ci. Aucun pbilosopbe n'a en efiFet parlé ayec plus de respect de la dignité de la nature bumaine que Gampanella ne Pa fait en diverses circonstances. On en trouve un exemple remarquable dans son éloquente comparaison , entre la main de Pbomme et les organes du tact dans les autres animaux. (Voyez Gampanella ,
opérations qui demandent l'attention la plus minutieuse , découvrent un esprit vigoureux , fécond et subtil. U semblerait qu'aucune entreprise , quelque difficile qu elle soit , n'est au-dessus d'eux ; mais lorsqu'ils viennent à agir sur une plus grande échelle , ils hésitent et se perdent dans leurs propres méditations. Ils se défient de leur jugement et sentent leur infériorité sur la scène où ils se trouvent placés. Leur génie est plutôt fin qu'étendu. On remarque la même différence parmi les auteurs ; qu'y a-t-il de plus ingénieux que Descartes dans sa physique , et Hobbes dans sa morale ? Et , cependant , si l'on compare l'un avec Bacon , et l'autre avec Gampanella , les premiers semblent ramper sur la terre , les autres dans leur essor hardi s'élever jusqu'au ciel par la magnificence de leurs conceptions , de leurs plans et de leurs entreprises , et vouloir atteindre à des objets au-delà du pouvoir de l'homme. Ces premiers
physiologie, chap. xx y article n. ) Nous pouvons nous former par le corollaire suivant une idée suffisante pour notre objet de ses apliorismes politiques qui forment la troisième partie de son traité de morale. Prohitas custodit regem populosque ; non autem indocta machiavellistarum astutia. D'un autre côté les ouvrages de Gampanella sont remplis d'immoralités et d'extravagances , bien plus encore que ceux de Hobbes. Dans son idée d'une parfaite république , à laquelle il donne le nom de civitas salis, il se distingue également par l'impureté de son imagination , et la pauvreté de son jugement. H recommande , moyennant certains règlements , la communauté des femmes j et dans tout ce qui regarde la procréation , il ajoute beaucoup de foi aux opinions des astrologues.
78 HISTOIRE ABBioÉE
0oni donc plutôt faits pour donner les éléments de la science, les autres pour établir des conséquences d'une application importante et générale. »
Les annales do France durant cette époque présentent bien peu de matériaux à Fhistoire de la philosqphié. Nous ne devons pas cependant passer sous sUence le nom du chancelier de L'Hôpital. Gomme auteur il n'a pas obtenu un rang très-distingué , et il semble avoir attaché peu d'importance à ce qui s'échappait de sa plume à ses momens de loisir. Mais comme magistrat intègre et vertueux , il a obtenu une réputation à laquelle on ne saurait encore rien comparer (i).
Ses sages et indulgents principes sur la liberté religieuse , et la fermeté qu'on lui vit déployer dans des circonstances difficiles et dangereuses , forment un beau contraste avec cette cruelle intolérance qui , quelques années auparavant, avait déshonoré le caractère de l'illustre chancelier d'Angleterre. Le même esprit de philosophie et de vrai catholicisme distingua son ami le président de Thou (2), et forme
(1) « Magistrat au-dessus do tout éloge , et d'après lequel on a jugé tous ceux qui ont osé s'asseoir sur ce même tribunal , sans avoir son courage ni ses lumières.» (Hénault, Abrégé chronologique.)
(a) On ne peut s'empêcher d'admirer, dit le docteur Jortin, la manière décente ayec laquelle l'illustre de Thou a parlé de Galyin : jécri vif ac vehementi ingenio, et odmùràbiH facundiâ prœdiius : tum inter protesicmies magni nomùns tkeologtta, ( Yie d'Erasme,
DS hk PHILOSOPHIE. 79
tin des plus grands charmes de l'admirable préface de son histoire. £n traçant les progrès de l'esprit humain pendant le cours du seizième siècle , ces exemples rares et touchants du triomphe de la raison sur la superstition et la bigoterie ne sont pas moins dignes d'attention que ne le serait dans une histoire des arts, la force du génie du moine Bacon, qui avait entrem l'inyention de la poudre à canon.
A la même époque , Bodin , avocat français distingué , né en 15S0 , mort en 1596 , parait avoir été mi des premiers qui aient réuni un esprit philosophique à une vaste connaissance de la jurisprudence et de l'histoire. Ses connaissances sont souvent mal digérées , et ses conséquences hasardées et fausses. On doit cependimt à la justice de reconnaître que dans ses vues sur la philosophie des lois , il a beaucoup approché de quelques-unes des idées premières ^1 de Bacon (i) , tandis que dans ses combinaisons des faits historiques , il est plus d'une fois tombé dans une série d'idées qui ont une grande ressemblance (2) avec celles de Montesquieu. On trouve un exemple si
page 555.) Le même écrÎTAin a remarqué la décence et la modération arec lamelle de Tbon parle de Luther. ( Ibid. ^ p. 1 13. )
(i) Vbyejs en particulier la préface de son livre intitulé : Methôdtts ad faciiem htstoriarum cognitionem.
(a) VoyejK Fourrage de la République, passim^ Dans ce traité il 7 a deux chapitres fort curieux , par rapport au temps où ils ont été éoriti j le second et le troisième chapitre du sixième liyre. Le prevôer est intitulé des finances ; le second , le moyen d^ empêcher que les monnaies soient altérées de prix ou falsifiées. Les raison-
frappant de cette ressemblance dans son chapitre de l'effet des climats sur la morale , et sur l'attention que le législateur doit donner à cette circonstance , que souvent elle a fait , quoiqu'à tort sans doute, accuser de plagiat Fauteur de FEsprit des lois ( i ) .
Bodin a encore avec Montesquieu une ressemblance plus digne de louanges ; c'est que tous les deux attachent la même importance à la liberté religieuse qu'à la liberté civile. S'il est honorable d'avoir possédé dans le seizième siècle quelque chose de l'esprit philosophique du dix-huitième , combien ne l'est-il pas davantage d'avoir, au miheudes controverses théulogiques de son siècle , possédé cet esprit de charité qu'une longue et dure expérience des effets funestes de la persécution n'a pu encore enseigner qu'imparfaitement aux nations les plus éclairées de l'Europe?
nements de Pautenr sur différents points pourront exciter le sourire de ceux qpii ont étudié PouTrage de Smith , Sur les causes de la richesse des nations; mais il est déjà fort honorable pour un homme de loi du seizième siècle d^ayoir examiné philosophiquement de telles questions , et d'avoir conçu une idée aussi juste c[ue Bodin semble PaToir fait du but et de Pimportance de la science moderne de Péconomie politique. De Thou parle avec beaucoup d'éloges des dissertations de Bodin de re moneiaria que nous n'avons jamais vues. Le même historien s'exprime ainsi au sujet du traité de la République : Opus in quo ut omni scieniiarum génère non tinctisedimbuti ingenH fidem fecit, sic nonnullis ,qui rectè Judicant, non omnino ab ostentationis mnaio genti vitio vacuum seprobavit, ( Hist., lib. cxrn, page 9.) (1) Voyez note D , à la fin du volume.
Pour donner un exemple des vues libérales et modérées de ce publiciste philosophe, nous citerons deux courts passages de son traité de la République qui nous semblent tout-à-fait curieux , quand on les oppose à l'esprit général du siècle où ils ont été écrits. Le premier se rapporte à la liberté de conscience dont il fut l'intrépide défenseur , non-seulement dans ses ouvrages , mais aux états-généraux de Blois dont il était membre, en 1576. <i Plus un prince est grand et puissant , dit Bodin , plus il doit être juste et droit , mesmement envers ses sujets auxquels par obligation il doit la justice. La seigneurie de Basic ayant changé de religion , ne voulut pas soudain chasser les religieux des abbayes et monastères , ains seulement ordonna qu'en mourant ils mourroyent pour eux et pour leurs successeurs : de sorte qu'il se trouva un chartreux qui fut longuement tout seul en son couvent, et ne fut oncques forcé de changer ni de lieu ni d'habit , ni de religion , et quasi tous les autres volontairement s'en allèrent. Geste même ordonnance fut publiée à Coire à la diète des Grisons tenue au mois de novembre M. D. LVIII , où il fut arresté que les ministres de la religion réformée seroyent entretenus des biens provenans des bénéfices, demeurans les religieux en leurs couvents, pour être supprimés par mort , comme j'ay appris des lettres de l'ambassadeur de France, qui lors étoit à Coire. En quoy faisant, les uns et les autres estoyent contents (i). »
(i) Liv. IV, chap. m. Le livre d'où cette citation est tirée fut
Diigald Stewart. — Tome III, 6
Le but du chapitre dont nous avons extrait ce passage est de montrer que les changements des republiques et des lois ne se devaient faire tout-à-coup. On peut se faire une idée des raisonnements de Fauteur par le passage qui le termine. <i II faut donc au gouvernement d'un état bien ordonné suivre ce grand Dieu de nature , qui procède en toutes choses lentement et petit à petit: faisant croistre d'une semence menue un arbre en grandeur et grosseur admirable, et toutes fois sensiblement , et conjoignant toujours les extrémités par moyens, mettant le printemps entre Fhiver et Testé, et Tautomme entre Testé et Thiver: usant de même sagesse en toutes choses (i). )> Malgré ces
écrit seulement vingt-trois ans après le meurtre de Servet à Genève j meurtre c[ui laisse une tache si profonde sur la mémoire non-seulement de Calvin, mais du doux et charitable Melanchtlion. L'épître de ce dernier à Bullinger , dans laquelle il applaudit à la conduite des juges qui condamnèrent aux flammes cet incorrigible hérétique, nous montre évidemment combien les pères de la réformation étaient loin de ces principes de tolérance chrétienne et philosophique , que leurs nobles efforts ont rendus presque généraux.
(i) Ibid. La substance de ces réflexions a été resserrée par Bacon dans les aphorismes suivants, dont la ressemblance est vraiment frappante dans la traduction latine des deux auteurs.
Deum igitur prœpotentem naturœ parentem imiiemur , qui omnia paulatim : namque semina perquam exigua in arbores excelsas excrescere juhet ,idq%ie tam occulté ut nemo sentiat? (Bodinus.)
Novator maœimus tempus^ quidni igitur tempus imitemur? ( Bacon. )
Qtiis novator tempus imitatur , quod novationes ità insinuât ui sensus f allant ? ( Bacon. )
sages maximes , il faut avouer que Bodin s'est abandomië à des idées qui feraient regarder comme insensé l'auteur qui se les permettrait aujourd'hui. Une des plus extraordinaires est son argument tendant à prouver que , dans un état bien constitué , les pères devraient avoir droit de vie et de mort sur leurs enfants. Ce paradoxe forme un étrange contraste avec le ton d'humanité qui caractérise en général ses opinions. Dans un ouvrage savant et curieux de lui , intitulé Démonomarde (i) , il nous a laissé une preuve
Le Traité de la République , le plus important des ouvrages de Bodin, hA imprimé pour la première fois, en 1576, et eut sept éditions en moins de trois ans. L^auteur en fit lui-même une traduction latine y pour la commodité particulière , dit-on, des étudiants d'Angleterre qui en faisaient tant de cas qu'on le professait à Puni- Tersité de Cambridge en i58o. Bodin visita Londres , en 1679 , à la suite du due d'Alençon. Cette circonstance ne contribua pas peu «ans doute & reccmimander son ouvrage à Tattention des savants anglais. Sitôt après sa publication , en 1 606 , le Traité de la Répullique fut traduit en anglais par Richard KnoUes , qui en collationna les exemplaires français et latins avec tant de soin et de jugement , que la version est à certains égards supérieure aux deux originaux.
(1) De la démonomanie des sorciers , par J. Bodin, Angevin , à Paris, i58o. Cet ouvrage qui ofiPre une triste opposition au talent déployé dans la République, fut dédié par l'auteur au président de Thou j et ce qu'il y a de curieux , c'est que cet ouvrage exposa Bodin lui-même à l'accusation de magie. On peut consulter là-dessus de Tbou. ( L. cxvii , ix. ) Ce ne fut pas non plus un titre de recommandation auprès des catholiques , car il fut formellement condamné et défendu par l'inquisition de Rome. Les réflexions du jésuite Martin del Rio à ce sujet méritent d'être connues : « Adeo, dit-il ,
durable de sa croyance aux sorciers , et de l'horreur profonde avec laquelle il regardait le scepticisme sur cette matière. Labizarrerie de ses opinions religieuses était telle aussi que Grotius dans sa franchise le soupçonnait d'un penchant au judeusme (i).
Quand on contemple le caractère des hommes éminents qui ont paru à cette époque , on est étonné de cette combinaison étrange des plus hauts talents intellectuels unis dans le même esprit aux égarements les plus déplorables de la raison , et souvent même aux superstitions les plus ridicules. Bodin n'est pas le seul qui nous fournisse un exemple de cette inégaUté apparente. On peut étendre cette remarque plus ou moins aux personnages célèbres déjà cités. Mélanchthon , ainsi qu'il paraît d'après ses lettres , interprétait les songes et prédisait les naissances , et Luther non-seulement sanctionna de son autorité les fables absurdes sur le conumerce charnel entre Satan et la race humaine, mais semble sérieusement croire avoir vu Satan face à face, et avoir discuté avec lui sur la théologie (a). L'étude de sciences plus austères ne fut pas toujours un préservatif contre ces illusions
lubricum et periculosum de his disserere , nisi Deum semper, et catholicam fidem, ecclesicegue romanœ censuram tanquam cynosuram sequaris. » {Disquisitionum magtcarum lib. sex , auctore Martino del Rio, societatis Jesu , preshytero. Venet. , i64o,page8.)
(i) Epist. ad Cordesium (citée par Bayle) , Jortin , Tie d^Erasme, page i56.
(a) Voyez note E, à la fin du Tolume.
de rimagination. L'ingénieux Kepler était astrologue et visionnaire, et son ami Ticho-Bràhé (i), le prince des astronomes , avait à son service un idiot, dont il croyait les prédictions comme si c'eût été des révélations célestes. Durant la longue nuit de la barbarie gothique , le monde intellectuel était devenu comme la terre primitive , informe et vide. La lumière avait déjà apparu de loin, mais le temps n'était pas venu de la séparer entièrement des ténèbres (2). Au milieu des désordres politiques et moraux de cet âge malheureux, on aime à entrevoir l'aurore d'une époque plus brillante dans les écrits de quel-
(1) Voyez Tie de Ticho-Brabé , par Gassendi.
(a) Nous avons parlé de Bodin plus longuement que ne semblait le mériter son importance littéraire. Mais la vérité est que nous ne connaissons aucun écriyain politique du même temps , qui , par son érudition étendue et variée , ait plus contribué que lui à faciliter et à guider les recherches de ses successeurs , ou qu^on ait copié plus souTent sans le citer. Depuis peu ses ouvrages ont été fort négligés j de là viennent les grossières erreurs où Ton tombe sur la tendance de ses principes. Les uns se le figurent comme un enthousiaste des formes républicaines , probablement à cause du titre quUl adonnèàsonlivrej tandis qu'en effet c'est un zélé partisau de la monarchie. Quoique ennemi de la tyrannie , il a porté ses principes monarchiques à un excès condamnable. ( Voyez en particulier les chapitres IV et VI de son livre. ) D'autre part, Grouvelle , écrivain assez distingué, classe Bodin avec Aristote , comme le défenseur de Pesclavage domestique. Les raisonnements de ces deux écrivains , dit-il j ont été réfutés par Montesquieu. ( De V autorité de Montesquieu dans la révolution présente, Paris, 1789.) Quiconque aura la curiosité de comparer Bodin à Montesquieu , verra que sur ce point
ques individus (i). Au nom de Bodin on peut ajouter celui de son compatriote et prédécesseur Budée (2) ; mais de tous les écrivains du seizième siècle , Louis Vives semble avoir entrevu le plus clairement la carrière nouvelle qu'allait parcourir Tesprit humain. Le passage suivant , tiré d*un de ses ouvrages , n*au-
ilt étaient parfaitement du même avis , et que bien loin de réfuter Bodin , Montesquieu lui a emprunté plus d'un argument.
Le mérite de Bodin a été , dès son principe , justement apprécié par Bayle, qui regarde cet auteur comme un des hommes les plus éclairés de France , au seizième siècle. <( Si nous youlons y dit Bajle , disputer à Jean Bodin la qualité d'écriTain exact et judicieux , laissons-lui un grand génie , un vaste savoir , une mémoire et une lecture prodigieuses. »
(1 ) Voyez en particulier la méthode d^étudier Phistoire , ch. vu j intitulée Confutatio eorum qui quatuor monarchias aureaque secula statuerunt. Dans ce chapitre , après avoir parlé des inventions el découvertes les plus importantes des modernes , il termine en parlant de Pinvention de Pimprimerie c[U*il semble avoir estimée à sa juste valeur. Una typographia cum omnibus veieirum inventis certare facile potest. Itaque non minus peccant , qui à veteribus aiunt omnia comprehensa , quàm qui illos de veteri multarum artium possessûme deturhant. Hahet natura scientiarum thesauros innumerahiles , qui nullis œtatibus eshauriri possunt. Dans le même chapitre Bodin s'exprime ainsi : jEtas illa quam auream vocant , siadnostram conferatur , ferrea videri possit.
(a) Les œuvres de Budée ont été imprimées à Bàle , 4 vol. in-fol. , 1557. Aucun écrivain ne fut plus estimé que lui au siècle où il a vécu. Quo viro, dit Louis Yivès , Gallia acutiore ingénia , acriore judicio, ejeactiore diligentiâ , majore erudiiione, nullum unquam produxù; hoc vero œtate nec Italia quidem. D'autres écrivains contemporains lui prodiguent les mêmes éloges.
rait point déparé le noifum Organum. u La comparaison , faite par plusieurs de la supériorité des modernes sur les anciens , avec l'élévation d'un nain sur le dos d'un géant , est tout à-Ia-fois fausse et puérile. Les anciens n'étaient pas plus des géants que nous ne sommes des nains. Nous sommes tous des hommes de la même espèce. Seulement nous devenons plus grand qu'eux en ajoutant leur taille à la nôtre, pourvu toujours que nous ne leur cédions pas en étude , attention , vigilance , et amour de la vérité ; car si ces qualités nous manquent , bien loin de pouvoir monter sur les épaules d'un géant , nous perdons les avantages de notre propre stature en restant prosternés à terre (i). »
Nous passerons sous silence les noms de quelques logiciens français qui fleurirent à cette époque , parce que , quelque célèbres qu'ils aient été parmi leurs
(i) Vices de caus. corrupt. ariïum, lib. i. De semblables idées se rencontrent dans les ouvrages de Roger Bacon : Quanta juniores tanto perspicaciores , quia juniores posteriores successione temporum ingrediuntur lahores priortim. (Opus majus ,édit. Jebb., page 9.) Les écrivains de l'antiquité avaient entrevu ces idées : Veniet tempus quo ista quœ latent nunc in lucem dies extrahet, et longioris œvi diligentia. Veniet tempus quo posteri nostri tam aperta nos ignorasse mirabuîilur . (Seneca, qusest. Nal. , lib. vn, cap. XXV.) Ce langage coïncide exactement avec celui du chancelier Bacon j mais il était réservé à ce dernier d'éclaircir la liaison entre le progrès des connaissances humaines et le bonheur des hommes j ou , pour emprunter son langage , entre les progrès des connaissances et Paccroissement du pouvoir de Phomme sur les destinées de «es semblables. ( Voyez Nov. org. , 1^ i, cxxix. L. )
contemporains , ils ne semblent pas fonner un anneau nécessaire dans la grande chaîne de l'histoire de la science. L'esprit d'audace et de persévérance avec lequel Ramus osa contester l'autorité d'Aristote dans l'université de Paris , et les persécutions que lui attira cette hérésie philosophique , le distinguent honorablement du reste de ses confrères. C'était certainement un homme éloquent et ingénieux ; il sut présenter avec beaucoup d'adresse les points les plus attaquables de la logique d'Aristote, sans rien montrer cependant de la profonde sagacité qui mit ensuite Bacon , Descartes et Locke en état de déraciner ce système. Son style abondant et assez éloquent recommanda ses innovations à l'attention de ceux que dégoûtait la barbarie des écoles ( i ) . Sa partiahté déclarée pour la foi réformée , dont il fut un des martyrs dans le massacre de Paris, procura à ses opinions beaucoup de prosélytes dans les parties protestantes de l'Europe. En Angleterre , dans un âge bien plus éclairé ,
(i) Un savant anglais, c[ui n^était nullement disposé à estimer la logique de Ramus au-delà de ce qu'elle yaut , a donné les éloges les plus flatteurs aux talents de l'auteur. Pulsâ tandem barbarie , Petrus Ramus , polUioris iHteraturœ vïr , ausus est Aristotelem acriùs ubique et liberiùs incessere, univers amqv e peripateticam philosophiam exagitare. Ejus dialectica exiguo tempore fuit apudplurimos summo in pretio , maxime eloquentiœ studiosos, idque odio scholasiicorum quorum dictio etsiylus ingrata fuerant aurihus ciceronianis. (Logicae artis Compendium , auctore R. Sanderaon, episc. Lincoln^ p. 35o, aSi, edit. décima. Oxon.) La premier* édition fut imprimée en 1618.
sa logiqae eut Thonnenr d'être exposée et réduite en corps de système par l'auteur du Paradis perdu ; et dans quelques-unes des universités de la Grande- Bretagne où elle fut introduite de bonne heure , elle fiit étudiée jusqu'à ce que la logique de Locke vînt la remplacer.
On a dit justement de Ramus que , quoiqu'il eût assez de génie pour ébranler l'édifice d'Aristote , il n'eut pas le talent d'en substituer un autre plus solide à la place ; mais on ne doit pas perdre de vue que cet éloge, quelque faible qu'il paraisse aujourd'hui, contient un grand éloge de ses talents comme réformateur philosophe. Avant que la raison humaine pût faire un pas en avant , il fallait qu'elle secouât le poids des chaînes qui l'étouffaient (i).
(i) Le docteur Barrow, dans nne de ses leçons de mathématiques , parle de Ramus ayec beaucoup trop de mépris : Homo, ne quid graviùs diccan, argutulus et dicaculus. — Sanè via; indi~ gnoHoni meœ tempera , quin illum accipiam pro suo meriio , regeramque vcUidiùs in ejus caput, quœ contra veteresjactat convida. Si Barrow s'était borné à la censure des faibles et arrogantes attaques faites par Ramus contre Euclide (sur sa déHnition de la proportion en particulier) , ce n^était que ce que Ramus méritait; mais il est érident qu'il prétendait Tétendre aux attaques puissantes de ce réformateur contre la logique d'Aristote. Beaucoup de ses arguments pourraient être lus ayec fruit, même aujourd'hui; nous en choisissons un passage que nous recommandons fortement à l'attention des logiciens , qui dernièrement se sont élevés pour défendre Aristote dans ses démonstrations abécédaires des règles du syllogisme: In Aristotelis arte, unitis prœcepti unicum exemplum est, ac scBpissimè nullum; sedunico et singulari exeviplo nonpotest
Condorcet remarque avec beaucoup de vérité, qu'à répoque dont nous parlons la science de l'économie politique n'existait pas. « Les princes , dit-il , ne calculaient pas le nombre des hommes , mais des soldats que cîontenait l'état. La finance n'était que l'art de piller les peuples sans les pousser à un désespoir qui pourrait amener une révolte ; et les gouvernements ne s'occupaient du commerce que pour le charger d'impôts , restreindre ses privilèges , ou en disputer le monopole. »
Les désordres intérieurs qui agitaient alors toute la chrétienté , étaient moins favorables encore à la naissance de cette science , considérée comme branche des études spéculatives. Partout les controverses religieuses divisaient les opinions de la multitude. Les discussions sur la liberté de conscience , et les
artifex ejfici: pluribus opus est et dissimilibns. Et quidem, ut Aristotelis exempla tantummodo non falsa sint, qualia tamen sunt? Omne B est A: omne C est B. Ergo omne C est A. Exemplum Aristotelis est puero à grammaticis et oratoribus venienti, et istam mutorum mathematicorum linguam ignoranti, novum et durvm; et in iotis analyticis , istâ, non Atticâ, non lonicâ , non Doricà ,non JEolicâj non communia sed geometricâ linguâ usus est Aristotcles , odiosâ pueris, ignotâ populo, à sensu communi remotâ, à rhetoricœ usu et ah humanitatis usu alienissimâ' ( P. Rami pro philo 80{)liicà parisiensis academiae disciplina oratio j i55o.) Si on trouyece morceau trop déclamatoire, on peut consulter \e quatrième chapitre {De conversionibus) du septième Hyre de la Dialectique de Ramus j il y répète la même accusation avec une force d'arguments irrésistible.
prétentions respectives des souyerains et des peuples , en menaçant de dissoudre la société entière , présentaient aux esprits inquiets et ambitieux la perspective la plus séduisante. Au milieu de la lutte de telles discussions il n'était gpière probable que les hommes , même les plus bienveillants , trouvassent un grand charme à des recherches solitaires et silencieuses sur Tamélioration lente et graduelle de Tordre social. Aussi les spéculations politiques de cette époque tournent-elles presque entièrement sur la comparaison des avantages et des désavantages des différentes formes de gouvernements , ou sur les questions encore plus alarmantes, concernant les limites de Tobéissance et le droit de résistance.
Quoique défiguré de temps à autre par le caractère irascible de son auteur , et par une prédilection , pardonnable dans un savant enthousiaste des écoles de la Grèce et de Rome , pour des formes qui ne peuvent convenir dans les circonstances de FËurope moderne , le Dialogue de l'illustre écossais Buchanan de jure regrU apud Scotosy offre dans son ensemble une ressemblance plus intime avec la philosophie politique du dix-huitième siècle qu'aucun des ouvrages connus avant. Il y réfute d'avance les paradoxes de morale dont Hobbes fit ensuite la base de sa théorie servile de gouvernement, et il se sert d'un argument puissant pour détruire cette doctrine d'utilité dont on a tant parlé de notre temps. Les réflexions potitiques que le même écrivain emploie dans son
Histoire d'Ecosse, indiquent un esprit digne d'un meilleur âge. Telles sont ses observations en terminant le récit des cruautés employées contre les meurtriers de Jacques l*'"' ; on croirait entendre en les lisant la voix d'un Beccaria ou d'un Montesquieu ( i ). u C'est ainsi , dit l'historien , que la mort cruelle de Jacques fut vengée d'une manière plus cruelle encore. Des punitions si contraires à l'humanité détournent moins la multitude de commettre des crimes qu'elles ne lui donnent de force pour agir et souffrir. Cette sévérité a moins d'effet pour épouvanter les criminels que pour diminuer la terreur des peines par l'habitude de les contempler. Si surtout le condamné sait supporter fièrement la douleur, cette fermeté lui donne aux yeux du vulgaire les honneurs de l'héroïsme. »
Après la publication de ce grand ouvrage , le nom de l'Ecosse , distingué de si bonne heure en Europe par la science et le génie impétueux (2) de ses enfants , disparaît pendant plus d'un siècle et demi de l'histoire des lettres. Mais nous quitterons ce sujet ,
(1) Hoc Tnaximè pacto mors Jacoliquidem illa, sedcertè ultra humanitatis modum crudeliter vindicata est. Hujus enim generis supplicia vulgi animos non tam à sœvitiâ metu vocant , quàm ad quidvis agcndum, etpaiiendum efferant: nec acerlitate tampravos déterrent , quàm assuetudine spectandi terrorem pcenarum imminuunt : prœsertim si facinorosorum animi adversus vim doloris induruerint. Apud vulgus enim imperitum confidentia pertinaar constantis fiduciœ plcrumque laudem accipit.
(2) Prefervidum Scotorum ingenium.
si fertile en souyenirs pénibles et humiliants , pour jeter les yeux vers cet astre brillant qui , dans une partie plus fortunée de la Grande-Bretagne, commençait à poindre sur le monde philosophique (i).
(i) U est assez bien prouyé qu^à la fin du seixiëme siècle , les Écossais n'aTançaient pas moins rapidement que leurs voisins en toute espèce de science. Les ouvrages de littérature qui leur restent dans les langues latine et vulgaire Pattestent assez. On en voit aussi va. témoignage éclatant dans le dialogue déjà cité , dont Tauteur avait passé la plus grande partie de sa vie parmi les sociétés les pins polies da continent. Quoties oculos ad nostri temporis mundUias et elegantiam refera, antiquitas iU-a sancta et sohria, sed horrida tamen, et nondum satis expolita, fuisse mdetur,(De Jure regni apud Scotos. ) On serait tenté de croire , diaprés ce passage , qu'il croyait le goût de ses compatriotes arrivé au îiec pins ultra dn rafi&nement social.
Aurea nune, olim sUvestribus horrida dumis.
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