‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

Progrès de la Philosophie en Angleterre durant cette

époque.

BACON (i).

L'état des sciences à la fin du seizième siècle présentait un champ d'observation bien fait pour attirer la curiosité et éveiller le génie de Bacon. Fils d'un des ministres d'Elisabeth, sa position dans la vie favorisa surtout ses avantages personnels , en lui ouvrant partout où il se présentait , un accès facile dans les sociétés les plus éclairées de l'Europe. Il n'avait encore que dix-sept ans lorsque son père lui fit quitter Cambridge pour Paris , où sans doute le spectacle nouveau de la scène littéraire contribua beaucoup à

(i) Né en i56i, mort en i6a6.

entretenir la libéralité et rindépendance naturelle de son esprit. Sir J. Reynolds a dit fort élégamment dans un de ses discours académiques (i) , «c que les sanctuaires consacrés aux sciences sont comme entourés d'une atmosphère flottante de connaissances , qui , comme les particules de Tair , se décompose , s'analyse et se transforme selon les constitutions différentes des êtres qui la respirent. )» U eût pu ajouter encore que c'est une atmosphère d'autant plus salutaire qu'on a été plus habitué à y vivre. La remarque de ce peintre philosophe s'étend à des sciences plus élevées encore que celles qu'il décrivait , et nous fait voir en passant l'avantage de l'appHcation d'une telle idée à l'éducation de sa jeunesse. Le mérite de Bacon , comme créateur de la philosophie expérimentale , est si universellement reconnu , qu'il serait entièrement superflu d'en rien dire ici- La lumière qu'il a versée sur les diverses branches de la philosophie de l'esprit humain , n'a point attiré la même attention , et cependant l'ensemble et le but de toutes ses réflexions montrent que son esprit était plus fortement et plus heureusement disposé pour cette étude que pour celle du monde matériel. Ce n'est point, comme quelques-uns semblent l'avoir pensé , parce que sa pénétration avait prévu la posûbilité de quelques découvertes faites depuis dans

(a) Discours prononcé à Pouverture de l'Académie royale , a i janvier 1760.

les sciences physiques , que ses écrits eurent une influence si prodigieuse sur les progrès de cette science. Ses connaissances physiques étaient bien inférieures par leur étendue et leur justesse à celles de beaucoup de ses prédécesseurs ; mais il les surpassait tous par sa connaissance profonde des lois , des ressources et des limites de Fentendement humain. La confiance avec laquelle il espérait tant de Tavenir était fondée sur des idées vastes de la capacité, inconnue encore, de l'esprit humain, et sur la conviction intime où il était, que parle moyen des règles de la logique on pouvait fortifier et guider les facultés , organes et instruments nécessaires à la recherche de la vérité. <c De telles règles , dit ce philosophe , équivalent en pouvoir à l'esprit même de l'homme , et lui cèdent à peine en activité. Si à l'aide de la main seule on veut tracer une ligne ou décrire un cercle, il y aura une grande diflerence selon qu'on y est plus ou moins habitué ; mais quelle différence y a-t-il si on se sert d'une règle ou d'un compas? ))

Ce n'est pas seulement comme logicien que Bacon mérite nos éloges. Il serait di&cile de trouver avant Locke un écrivain dont les ouvrages soient enrichis d'un aussi grand nombre d'observations justes sur les phénomènes intellectuels. Les plus précieux se rapportent aux lois de la mémoire et de l'imagination; il semble surtout avoir étudié cette dernière avec une attention toute particuhère. Dans un para-

graphe fort bean, quoique très-court, sur la Poésie (acception qui peut embrasser toutes les diverses créations 4e l'imagination) , il a épuisé tout ce que la philosophie et le bon sens ont pu offrir jusqu'ici sur ce qui, depuis , a été appelé le beau idéal , sujet qui a donné lieu aux critiques français de nous donner leurs raffinements si recherchés , et aux métaphysiciens exaltés et obscurs de l'école allemande de nous prodiguer leurs systèmes extravagants et mystiques (i). £n considérant l'imagination comme liée avec le système nerveux et plus particulièrement surtout avec cette espèce de sympathie à laquelle les médecins ont donné le nom d'imitation , il a fait en-

(i) Cùm mundiu sensibUis sit anima rationali dignitaie inferior, videtur rossis hœc humanœ naturœ largiri quœ historia denegat, atqjiB anmo umbris rerum utcumque satisfacere, càm solida haberino» possmt. Siquis enimrem acutiùs introspiciat , firmum es vosn sumUur argumentum , magnitudinem rerum magis iUfutrem, ordùiem magis perfectum , et varietatem magis pulchram, animœ humanœ complacere , quàm in naturâ ipsâ , po8i lapsum, reperiri ullo modo possit. Quapropter , càm res gestœ et evenhia , qui verœ historiœ subjiciuntur , non sintejus ampHtudima , in quâ anima humana sibi satisfaciat , prœsto est roBsoygitœ facia magis heroica comfmgat. Cùm historia vera successus rerum, minime pro meritis viriutum et scelerum narret, corrigiteam pobsis , et exitus, et fortunas ^ secundum mérita, et ex lege IVemeseos , exhibet, Cùm historia vera obvia rerum son tietate et simUitudme , animœ humaanœ fastidio sit, reficit eani roBsu, inexpectata, et varia , et vicissitudinum plena canens. Àdeo ut FOB8IS ista non solùm , ad delectationem , sed ad animi ma-' gnOudinem , etadmores conférât. ( De Aug. Scient., 1. u,cap.xm.)

Diigald Stewart. — Tome III. 7

d8 HISTOIRE ABRÉGÉE

trevoir des découvertes importantes qa'aueim de ses successeurs n'a déreloppées , et a en même temps laissé un exemple de précaution scrupuleuse dans ses recherches , digne d'être imité par tous ceux qui après lui chercheront à observer les lois qui règlent l'union entre l'esprit et le corps (i). Ses éclaircissements sur les différentes classes de préjugés inhérents à là nature humaine, sont pour leur utilité pra-

(i) Bacon donne à cette branche de la pliilosopliie de Pespriti le titre de Dovtrina de fœdere sive de communi mncuh animœ e t corporis. (DeÀugm. Scient., 1. zr, c. i.) Dans cet article il mentionne , parmi plusieurs autres desiderata , une recherche qu^il recommande aux médecins, concernant Pinfinence de Pimagination sur le corps. Ses expressions sont remarquables , surtout la fin où il remarque Peffet produit par la fixité et la concentration d^attention qui donnent, à un objet purement idéal, toute la force d^une réalité. nAd aliud quippiam quod hue pertinet parce admodum, necpro rei sultilUate vel utilUate inquisiium est ; quatenus scilicet ipsatmaginatio animœ vel cogitatio perquam fixa et veluti in fdeni quamdam excitata ,valeat ad immuiandum corpus imaginaniis. ( Ibid. ) 11 propose aussi comme un problème intéressant , de déterminer jusqu'à quel point il est possible de fortifier et d'exalter Pimagination , et quels sont les meilleurs moyens d'y arriver. Cette classe défaits se rapporte évidemment à ceux sur les^els depuis peu les prétentions de Mesmer et de Perkins ont appelé Pattention des philosophes. Atque huic conjuncta est disquisitioj quomodo imaginatio intendi et fortificari possit? Quippe si imaginatio fortis tantarum sit virium , operœ pretium fuerit nosse quibus modis eam exaltari, et seipsam majorem f^ri detur? Atque htc , ohliquè nec minus periculosè se insinuât palliatio quœdam êi defensio maximœ partis kagi^e cbiuskonialis. ( De Augm. scient. , lib. iT, cap. m.)

Dfi LA PHILOSOPHIE. 99

ti^e au moins égauï à tout ce qu'on troure sur le même sujet, dans Locke, qui cependant, sans qu'on sache ë'en expliquer- la cause , revient à différentes fois sur cet important sujet , sans mentionner jamais le nom de son illustre prédécesseur. La principale amélioration faite par Locke dans le développement de cette théorie est d'avoir appliqué la théorie des associations de Hohhes à l'explication de l'origine primitive de ces préjugés.

Toutes les fois que dans le cours de ses observations Bacon rencontre un sujet qui se trouve lié à la philosophie de l'esprit humain proprement dite , on est étonné de l'exactitude de ses idées sur le but véritable de cette science. Il est évident qu'il avait réfléchi long- temps et avec succès sur les progrès de son entendement , et avait étudié avec une sagacité rare le caractère intellectuel des autres honnnes* Il nous a donné sur ces deux sujets de nombreux et intéressants résultats de ses réflexions et observations, et en général il les a émis sans les rapporter en rien à aucune théorie physiologique sur leur cause , ou à aucune expHcation analogue sur les caprices du langage métaphorique. Si dans quelques occasions il adopte l'existence des esprits animaux, comme un moyen de communication entre Famé et le corps , il faut se rappeler que c'était alors la croyance universelle des savants , et que bien longtemps après , Locke n'y a pas ajouté moins de foi ; fl faut remarquer aussi à l'honneur de ces deux au-

teurs , que toutes les fois qu'ils mentionnent ce fait , ils le font de manière à ce que le lecteur puisse le détacher aisément de la théorie. Quant aux questions scolastiques sur la nature et l'essence de l'esprit, sur son étendue ou non étendue, sur la relation qu'il peut avoir à l'espace ou au temps , sur l'importance de savoir s'il existe, conune d'autres l'ont prétendu, partout en général, mais nulle part en particulier , Bacon les a toujours passées sous le silence le plus dédaigneux, et n'a pas moins contribué probablement à les discréditer par cette déclaration indirecte de son opinion que s'il eût descendu jusqu'à l'emploi ingrat d'exposer leurs absurdités (i).

Cependant tandis que Bacon évite si soigneuse-

(i) Malgré Pextrayagance de son système philosophique, Spinosa est un de ceux qui semblent le mieux ayoir compris la justesse , Poriginalité et Timportance de la méthode indiquée dans le Novum organum pour Pétude de Pesprit humain. Ad hœc inteiligenda, non est opus natu&ax kbntis cognoscere , sed sufficû mentis sive PERCBFnoNmK historiolam concinnare, modo iUo quo Verulamius docet. (Spin. , epist. 4a. )

Pour comprendre tout le mérite de cette remarque , il faut sayoir que, suivant la langue cartésienne, adoptée ici par Spinosa,le mot perception est un terme général qui s^applique également à toutes les opérations intellectuelles. Les mots de Descartes sont : Omnes modi cogitandi, quos in nohis experimur, ad duos générales referri possunt , quorum unus est, fbrcbftio, sive operatio intellectiis : aUus\ vero, tolitio , sive operatio voluntatis. Nah

SBNTIRB , nCAOINARI , BT FURB INTBX.X.IOBRB , SUMT TANTVM DITBRSI MODI

TBRciPiEMDi j u/ ef cupore y ovorsori , affirmare , negare j duhitare , sunt diversi modi volcndi. ( Princ. philos., p. i , $. 33.)

ment ces mutiles discussions sur la nature de Fesprit, il exprime formellement sa conviction que les facultés de l'homme diffèrent , non-seulement en de- Qré^ mais en espèce, de l'instinct des brutes. <( Je n'approure pas , dit-il , cette méthode confuse et indistincte avec laquelle les philosophes s'accoutument à traiter de la pneumatologie , comme si l'ame humaine n'était au-dessus de celle des brutes que de la même manière que le soleil est au-dessus des planètes , ou l'or au-dessus des autres métaux. »

Parmi les différentes questions que Bacon propose à la considération des logiciens futurs , il n'a point oublié la question concernant l'influence réciproque de la pensée et du langage l'un sur l'autre ; ce problème est peut-être le plus intéressant de ceux que la logique présente. u'Les hommes, dit-il, pensent que leur raison goureme leurs paroles 5 mais il arrive souvent que les paroles ont assez de pouvoir pour réagir sur la raison. » Cet aphorisme peut être regardé comme le texte de la partie la plus intéressante de l'Essai de Locke , celle qui traite de l'imperfection et de l'abus des mots; mais ce n'est que depuis vingt ans qu'on en a TU la profondeur et l'importance dans toute leur étendue , nous voulons parler de l'époque où parurent les excellents mémoires de M. Prévost et de M. Dé Gérando sur les signes considérés dans leurs rap ports avec les opérations intellectuelles. L'idée conçue d'avance par Bacon sur cette branche de la logique moderne qui traite de la grammaire universelle ,

ne fait pas moins d'honneur à son génie. « La gram-> maire, dit-il , est de denx espèces , l'mie littérsôre , et l'autre philosophique. La première a pour objet de donner les règles de construction d'une langue particulière , de manière à en faciliter l'acquisition à un étranger , ou à le mettre en état de la parler avec correction et pureté. L'autre dirige l'attention non pas sur l'analogie que les mots ont entre eux , mais sur l'analogie qu'ils ont avec les choses , ou , selon qu'il l'explique ensuite plus clairement (i) , avec le langage considéré comme l'image ou la représentation sensible des procédés de l'esprit. » Il donne un plus grand développement à cette pensée en faisant remarquer combien le génie propre aux différentes langues sert à jeter de lumière sur la connaissance des caractères et des habitudes des peuples qui les parlaient. <c Ainsi, sgoute-t-il , il est aisé de voir que les Grecs étaient adonnés à la culture des arts , et que les Romains se livraient tout entiers aux affaires, en observant que les distinctions techniques introduites avec les progrès du raffinement réclament l'aide de mots composés , tandis que les affaires ordinaires de la vie n'ont pas besoin d'un langage si artificiel (2). » De telles idées sont depuis quelques années devenues très-communes et pour ainsi dire triviales , mais il en était bien autrement il y a deux siècles.

(1) De Avgm, Scient. ,hh, ti, cap. i. (a) De Augm, Scient , lib. n , cap. 1.

. Géiix qui ODt réfléchi sur les progrès leats et irrëguliers de la raison humaine , ne s'étonneront pas de ▼GÎr Bacon au milieu de ses vues saines et grandes de la philosophie de Tesprit humain, laisser échapper de temps en temps des remarques qui se ressentent de la manière de penser généralement répandue de son temps. On en trouve un curieux exemple dans le même chapitre qui contient son excellente définition de la grammaire universelle. « Une chose digne de remarque, dit-il , c'est que les langues anciennes étaient hérissées de déclinaisons, de cas , de coiyugaisons e^ d'autres semblahles inflexions , tandis que les langues modernes qui en sont presque entièrement dépourvues arrivent nonchalamment au même hut à l'aide des prépositions et des verhes auxiliaires. De-là , continue-t-il , on pourrait conclure, en dépit de la haute idée que nous avons de notre supériorité, que l'intelligence humaine était beaucoup plus subIjUie dans les anciens temps qu'elle ne l'est ai^ourd'hui (i). )> Il y a bien loin de cette dernière réflexion au style ordinaire de Bacon. Gela conviendrait beaucoup mieux à la philosophie de M. Hanis et de lord Monboddo ; aussi a-t-elle reçu l'approbation de ces deux savants auteurs^. Si notre mémoire ne nous trompe pas , c'est le seul passage de Bacon que lord Monboddo ait jamais daigné citer.

(i) De Au^. Scient, ^ Ub. tx ^ cap. i .

104 HISTOIRE ABRÉGÉB

Ces obserrations nous donnent Foccasion db remarquer l'extension et les progrès de l'esprit philosophique depuis le commencement du dix-septième siècle. Cette courte citation de Bacon renferme deux erreurs grossières qui sont aujourd'hui presque universellement rangées par les hommes d'éducation parmi les plus ridicules préjugés de la multitude. L'une est de supposer que les déclinaisons et conjugaisons des langues ancienjies , et les prépositions et les verbes auxiliaires que les modernes y ont substititués , soient dus au calcul systématique des grammairiens. L'autre , encore moins analogue à la manière ordinaire de raisonner de Bacon , c'est que les facultés de l'homme aillent déclinant à mesure que les siècles se succèdent. On peut -dire que ces deux erreurs ont entièrement disparu aujourd'hui. La dernière surtout doit paraître si absurde à la génération qui s'élève qu'il faudrait en quelque sorte se justifier d'en avoir parlé. Depuis long-temps nous avons regardé comme une maxime logique incontestable, que les capacités de l'esprit humain ont été les blêmes dan^ tous les siècles , et que la diversité des phénomènes qu'ofEre notre espèce est simplement le résultat des diverses circonstances dans lesquelles les honunes sont placés. Telle est même l'influence d'une première instruction qu'aujourd'hui cela nous semble une chose que le simple bon sens suffit pour démontrer, et cependant jusque vers le temps de Montesquieu cette idée était bien

loin d*ètre reçue par le monde sayàht assez généralement pour avoir une influence sensible sur la manière de penser en Europe.. L'application de cette idée fondamentale à Thistoire. naturelle ou théoréticpie de la société dans ses divers points de vue , à llibtoire des langues , des arts , des sciences , des lois , du gouvernement, des mœurs et de la religion, est un des titres particuliers de gloire de la dernière moitié du dix-huitième siècle , et forme dans sa philosophie un trait caractéristique que Bacon même n'avait pas prévu.

Ce serait à n'en plus finir que de vouloir détailler les idées originales émises par Bacoii , sur tout ce qui se lie à la science de l'esprit. Le petit nombre de celles que nous avons citées n'est que pour faire juger du reste. Nous ne les avons pas choisies parce qu'elles étaient les plus importantes que continssent ses ouvrages ; mais comme elles se trouvaient avoir laissé la plus forte impression sur notre mémoire , nous les avons crues aussi bien choisies que toute autre pour inviter la curiosité de nos lecteurs à approfondir les riches mines d'où elles sont tirées.

Ses recherches sur la morale sont toutes pratiqpies. n n'a rien dit des deux questions de théorie si vivement agitées dans la Grande-Bretagne au dixhuitième siècle sur le principe et l'objet de l'approbation morale ; mais il a présenté des aperçus neufs et intéressants sur l'influence de la coutume et la formation des habitudes. Aucun écrivain depuis Aris-

totè n*ayait trailë cejt article important de la philosophie morale avec plus de talent et d'utilité. En parlant de ses ouvrages de morale , on ne doit pas oublier le petit volume auquel il a donné le titre d'essais : c'est le plus connu et le plus populaire de ses ouvrages ; c'est aussi celui dans lequel brille le mieux la supériorité de son génie ; la nouveauté et la profondeur de ses réflexions doivent souvent wa. nouveau lustre à la trivialité de son sujet. On peut le lire tout entier en quelques heures , et cependant après l'avoir lu vingt fois on y trouve toujours quel^ qup chose de nouveau. G'est-là en e£fet le trait distinctif de tous les ouvrages de Bacon ; ils fournissent un aliment inépuisable à nos pensées, et donnent une activité nouvelle à nos facultés engourdies.

Les idées de Bacon sur l'amélioration de la philosophie politique forment un contraste aussi marqué aux systèmes étroits des hommes d'état de son siècle que sa logique inductive diffère de la logique des écoles. Quelle profondeur, quelle grandeur de vues dans les passages suivants , si on les compare à ceux du fameux traité De Jure belli ac pucis ! Ce dernier ouvrage , publié pour la première fois environ un an avant la mort de Bacon , a pourtant continué pendant plus de cent cinquante ans à être regardé comme un trésor inépuisable de sagesse en jurisprudence et en morale. •

<( Le but que le légistateur doit se proposer , dit Bacon , et auquel il doit soumettre tous ses décrets ,

toates ses ordonnances , c'est de rendre les citoyens heureux : pour cela il faut leur donner une éducation religieuse; il faut les accoutumer à la bonne morale ; il faut les garantir des ennemis étrangers , par des dispositions militaires convenables; il faut qa'ib soient protégés contre les séditions et les injures particulières par des règlements salutaires; il &ut qu'ils soient loyaux envers le gouvemement^ obéissants envers les magistrats ; il faut enfiii qu'ils possèdent en abondance la richesse et les autres ressources nationales (i). — La connaissance de tels objets appartient sans doute plus particulièrement à ceux qui , par l'habitude des affaires publiques , ont été conduits à embrasser en grand Tordre social , les intérêts du public , lés règles de l'équité naturdle , les mcrars des nations , et les différentes forjnes des gonvemements, et qui se trouvent préparés ainsi à raisonner sur la sagesse des lois par des considérations à-la-fols de justice et de politique. La grande chose à faire est donc , en scru-

(i) Esemplum tractatùs de fontibus juris , aphorisme Y. Cette ^mm^itioii dep objets que doit se proposer la loi approche beauooapde celle de M. Smith, sur lemémesajet y dans la dernière phrase de M théorie des sentiinents moraux. <( Dans un autre discours ,dit-il , j04d^ercherfti à rendre compte des principes généraux des lois et du goaTemtement, et des différentes révolutions qu^elles ont subies, diBi .divers ftges et à diverses époques de la société , non-seulement •n tout ce qui concerne la justice , mais aussi la police , le revenu , les armées , et tout ce qui est l'objet de la loi. n

tant les principes de la justice naturelle et de Futilité politique , de donner un modèle théorique de législation qui , en serrant de base pour juger de l'excellence comparative des codes municipaux , puisse indiquer à ceux qui ont vraiment à cœur de faire le bonheur des honunes , les moyens de les corriger et de les améliorer (i). »

Si l'on veut savoir combien précise était l'idée que Bacon se formait d'un système philosophique de jurisprudence qui pût servir de moyen d'appréciation pour les divers codes municipaux , il suffit de s'arrêter à une phrase remarquable dans laquelle il prescrit pour devoir , à ceux qui voudraient mettre son plan à exécution, d'examiner ces leges legum, ex quibus informatio peu possit quid in singulis legibus bene aut perperam positum aut constitutum sit (2). Nous ne savons pas si dans l'espoir qu'il concevait

(1) De Augm, Scient., \3ii. vm, cap. m.

(a) De fontibus juris ^ wffhoT. Tl. Diaprés la préface annexée i un petit ouTrage de Bacon , écrit tandis qu'il était Solliciteur général de la reine Elisabeth , et intitulé : Les éléments des lois communes éP Angleterre ; nous apprenons que la phrase legum leges avait déjà été employée par quelques grands jurisconsultes. Nous ne sayons de quel jurisconsulte Bacon Teut parler ici , mais quel qu'il fût, nous ayons peine à croire qu'il y attachât la signification étendue et philosophique si bien définie dans la citation ci-dessus. BiTcon lui-même , à l'époque où il écrivait son traité sur la loi commune, ne semble pas s'être élevé à la hanteur de cette jurisprudence univenelle. ((Son grand but, nous dit-il, était de recueillir les règles dispersées dans ce vaste corps de lois , pour pénétrer plus

des progrès futurs des sciences physiques , il y a rien qui caractérise davantage la grandeur et la justesse de ses conceptions que cette courte définition. Nous en serons plus frappés encore si nous considérons combien Grotius, dans un ouvrage consacré particulièrement à ces recherches , devait ensuite s'écarter hors du droit chemin par Fidée vague et incertaine qu'il se faisait du but de ses recherches.

On ne peut bien apprécier la sagacité déployée dans ces passages et dans d'autres qui leur sont analogues , sans remarquer en même temps les maximes dé précaution et de modération inculquées par Fauteur au sujet des innovations politiques. » Il faut aussi bien se mettre en garde contre l'attachement routinier aux vieilles coutumes , que contre un désir irréfléchi de nouveautés. Le temps est le plus grand des innovateurs. Pourquoi n'imiterions-nous pas le temps , dont les renouvellements silencieux s'opèrent

piofbndément la raison de ces jugements et décisions , et par4à en profiter pour la définition d^autres cas plus douteux j de telle manière que l'incertitude des lois , dont on accuse les Anglais avec justice y prenne quand on aura posé cette base plus de constance et de préoinon. » Dans ce passage , on Toit qu^il ne parle pas de cette jurisprudence universelle , mentionnée dans ses aphorismes De fon- Ufma juris, mais simplement des principales règles qui coordonnent un système municipal avec conséquence et analogie. Bacon donne i ces règlements le nom de leges legum. Mais la signification de cette plirase ici , ne diffère pas moins de celle qu'il lui donna ensuite , que les règles de la syntaxe grecque ou latine ne diffèrent des principes de la grammaire générale.

sans que nous puissions les remarquer? » A côté de ces aphorismes on peut citer les réflexions profondes contenues dans le premier livre du De Augmentis Scientiarum sur la nécessité de proportionnel* les institutions nouvelles aux caractères et aux circonstances des peuples pour lesquels elles sont destinées, et sur le danger particulier aux gens de lettres de négliger cette considération, par la familiarité que leurs premières études leur donnent avec les idées et les sentiments des classiques anciens.

La remarque de Bacon sur la politique systématique de Henri VII , lui a été évidemment suggérée par la même manière de raisonner, u Ses lois , si Ton y fait attention , étaient profondes et peu communes ; elles n'étaient point faites pour le présent seul , mais elles embrassaient les besoins de l'avenir. Semblables à la législation des temps anciens et héroïques , elles devaient de jour en jour ajouter au bonheur du peuple. )> Il importe peu de savoir jusqu'à quel point les législateurs de l'antiquité ou le prince loué par Bacon méritaient un tel éloge. Nous ne le citons qu'à cause de la distinction importante et philosophiqpie qu'il exprime indirectement entre des lois profondes et des lois vulgaires. Les premières arrivent à leur but sans donner une commotion violente et sans heurter les sentiments et les intérêts de la génération existante , mais en donnant aux causes naturelles le temps et l'occasion d'opérer , et en

élagoant de la société ces obstacles artificiels , qui s'opposent à sa tendance naturelle à s'améliorer.

Après tout cependant, il faut avouer que c'est plutât dans ses Tues et dans ses maximes générales que dans FappHcation' de sa théorie politique , que la sagacité de Bacon brille dans son plus grand jour. Ses notions sur la politique commerciale semblent surtout erronées. Il faut sans doute Fattribuer à l'opinion trop favorable qu'il avait de l'efficacité des lois dans des matières où il eût fallu laisser agir les causes naturelles.

Hume remarque que les statuts de Henri VU, sur l'administration du royaume , partent en général d'un jugement plus sain que ses règlements commerciaux. Le même écrivain ajoute cpie u les idées les plus simples d'ordre et d'équité suffisent pour guider un législateur dans tout ce qui concerne l'administration intérieure de la justice , mais que les principes de commerce sont beaucoup plus compliqués, et demandent une longue expérience et de profondes réflexions pour être bien compris ; que souvent sur ce point la conséquence réelle est toutà-fait en opposition avec les premières apparences. n y a peu de raisons de s'étonner qu'on se soit si souvent mépris sur cet objet, sous le règne de Henri YH ; on peut affirmer que , même au temps de Bacon, on n'avait sur ce point que des idées très-imparfaites et très-erronées. )>

Les exemples cités par Hume, en confirmation de

ces remarques générales , ne peuvent que plaire à ceux qui aiment à voir les progrès lents , mais cèr* tains de la raison et de la libéralité. <( Sous le règne de Henri VII , dit-il , il était défendu d'exporter des cheyaux , comme si cette exportation n^avait pas été un encouragement à l'amélioration des races et à leur multiplication dans le royaume. On avait aussi fixé par des lois le prix des draps de laine , des chapeaux et des bonnets, et le salaire des ouvriers. Il est évident que tout cela doit être libre et laissé au cours commun des affaires et du commerce. Par la même raison , la loi contre les enclos , et pour l'entretien des fermes , est loin de mériter les éloges que lui donne Bacon. Si les fermiers s'entendent en agriculture, et ont le moyen de vendre leurs produits , on n'a pas besoin de craindre la diminution des gens employés aux travaux de la campagne. Pendant plus de cent cinquante ans après cette époque, on vit se succéder les lois et les édits contre la dépopulation , ce qui prouverait bien qu'aucun n'avait été exécuté. Le cours naturel des améliorations sociales y apporta enfin un remède. »

Ces remarques ingénieuses et décisives sur l'im- [)oliti({ue de quelques lois applaudies par Bacon , montrent bien quelles étaient les vues fausses et étroites d'économie politique conçues par les hommes d'état et les philosophes les plus distingués , il y a deux siècles. Nous y voyons en même temps une preuve que déjà des opinions justes et éclairées

oommençaienl'i s'mtrodnire dans la Grande-Bretagne snr cettQ branche importante de la législation. Tontes les. fois que de telles doctrines prennent leur placé dans l'histoire , on en peut conclure que l'esprit public est disposé à les accueillir.

. Les idées de Bacon , sur l'éducation de la jeunesse, étaient telles qu'on pouvait les attendre d'un homme d'état philosophe. Dans différentes parties de ses ouvrages il a suggéré d'excellentes idées , sur l'éducation en général , dans ses effets sur le développement et l'amélioration du caractère intellectuel. Mais ce qui nou^ semble surtout digne de remarque, c'est l'extrême importance qu'il a attachée à l'éducation du peuple. D compare en plusieurs endroits les effets d'une active culture sur l'entendement et le coBor , à la moisson ahoQdante qui récompense le laboureor diligent des fatigues du printemps. U semble avoir particulièrement cherché à attirer l'atten- ^n de set lecteurs sur cette analogie , en donnant à l'éducation le nom de Géorgiques de l'Esprit y identifiant par cette métaphore heureuse deux des plus ndUes fonctions confiées aux législateurs , l'encoongement de l'agriculture et le soin de Fûistruction nationale. Dans toutes les deux le législateur déploie un pouvoir de production ou de création ; dans l'une il force le désert inutile à lui prodiguer ses richesses cachées; dans l'autre il vivifie les germes engourdis de génie et de vertu, et arrache aux champs négligés de rintelligence humaine , une Dugald Stewart.-^ Tome III. 8

moisson nonvelle et inattendne qui doit contribuer à enrichir Théritage légué aux hommes.

Il est pénible de descendre de la hauteur de ces idées au traité De jure belli ac pacis ; et cependant les talents de Grotius étaient si parfaitement adap* tés au goût , et de ses contemporains , et d'une longue suite de leurs descendants, que tandis que le génie de Bacon ne put , pendant les cent cinquante ans qui suivirent , pbtenir Tadmiration générale de l'Europe (i), Grotius continua d'être, même dans les universités britanniques, l'oracle reconnu de la jurisprudence et de la morale, long-temps encore après la mort de Montesquieu. Bacon lui-même sentait bien combien serait lente à s'élever sa gloire posthume. Aucun écrivain ne semble avoir plus clairement compris que lui , qu'il appartenait à un âge plus éclairé. Ce sentiment est mélancoliquement exprimé dans la dernière partie de son testament où il lègue son nom à la postérité , après que quelques générations se seront écoulées (2).

Quelque immense toutefois que fût la réputation

(1) « La célébrité des écrits da chancelier Bacon ne date que de celle de PEncjclopédie. » ( Histoire des mathématiques , par Montucla, préface, pag. 9). Il est di^e de remarque que Bayle^ qui a si souvent perdu son érudition et sa sagacité sur les personr nages les plus insignifiants , et à qui Leclerc a justement attribué le mérite d'une exactitude étonnante dans des choses de néant , n^ait donné à Bacon que douze lignes dans son dictionnaire.

(a) Voyez note F , à la fin du volume.

DE lA PHIL050PHIE. , 115

de G^*otkis sur le eontiiieql, même de scm vivant, ce ne tfà fpe bieti des années 9ft^ la publidation de son traikë Jl^ jure belU ac pacis, qne la soience de la jarispmdence naturelle attifa dans la Grande- Bretagne Tattention même des sayanta* C'est pourquoi, afin de donner à la suite de cette section ime liaison plus immédiate , nons réserrerons pour un antre moment nos obserrations sur Grotius et ses successeurs. Nous terminerons d'abord tout ce que nous ayons à dire sur la littérature anglaise ayant la publication de FËssai de Locke.

M. Fox a remarqué les progrès rapides des sciences en Angleterre depuis l'année 1588 jusqu'en l'année 1640 9 pendant lesquelles on jouit d'une paix oontinuelleb « L'ayancenient rapide , dit-il , de tous les arts de layie ciyile, et surtout les progrès étonnants de la littérature , sont les véritables traits caractéristiques dé cette époque. Seuls ils auraient suffi pour produire des effets de la plus grande importance. Un pays dont la langue venait d'être enrichie par les ouvrages des Hooker , des Raleigb et des Bacon, ne pouvait manquer d'éprouver un changement sennble dans ses habitudes et sa manière de penser. Parler la langue des Spencer et des Shakespear semblait un titre suffisant pour laver les commîmes d'Angleterre du titre de brutes que Henri YIII leur avait distribué. )> Cette remarque est aussi juste que fine. C'est par le moyen d'un langage qui se perfectionne , que les progrès de l'esprit se continuent

116 HISTOIRE ABKÊGÉE

d'une génération à une autre , et que les idées acquises par le petit nombre des gens éclairés se trans-» mettent insensiblement an grand nombre. Tout ce qui tend à diminuer les équivoques dans le discours, ou à fixer avec une précision plus logique la signification des termes généraux , tout ce qui tend surtout à faire passer dans des formes d'expressions populaires les idées et les sentiments des hommes sages et vertueux , ajoute à la puissance naturelle de l'entendement humain , et met la génération suivante en état de prendre son essor d'un point plus élevé que la génération de ses pères. Cette remarque s'applique particulièrement à l'étude de l'esprit. La principale source des erreurs dans cette étude étant l'imperfection des mots , toute amélioration de ce grand instrument de la pensée peut être avec justice regardée comme une découverte (i).

(i) Il n'est pas si éloigné que Ton pense de Pobjet de cette histoire de faire mention ici de la quantité extraordinaire de livres à* agriculture , publiés sous Jacques l'i'. Toici comme le docteur Johnson rapporte ce fait , dans son introduction aux Mélanges har-^ lèiena : c( On doit remarquer , parce que cela nVst pas généralement connu, que les traités d'agriculture, publiés sous Jacques, sont si nombreux , qu'il est presqu'impossible d'imaginer qui les écriTait ou qui les achetait, u Rien ne montre mieux les effets d'un système de paix sur l'encouragement d'un goàt général de lecture, que l'esprit d'activité qui tend aux améliorations nationales. De tout tNnps et dans tous les pays , on peut regarder la vente multipliée de livres d'agriculture comme un des syauptèmes les plus agréables de l'instruction de la masse du peuple.

DB LÀr PHILOSOPHIE. 117

Dàni etftte Ib te de nomi illustres , o'est avec beau*coup de raison que M. Fox a lié ceux de Bacon et de . Raleigh; œs deux hommes, malgré la diversité de Ipun occupations et l'opposition manpiée de leurs cavactères, offrent néanmoins, comme auteurs, de grands traits de ressemblance. Tous deux par la force de leur esprit se sont débarrassés des chaînes de récole ; tous deux se distinguèrent pamd leurs ecmtemporains par Toriginalité et retendue de leurs vues philosophiques; tous deux partagent avec le vénérable Hooker , la gloire d'avoir montré à leurs' concitoyens encore grossiers , la richesse, la variété, et la grâce , gue la main d'un homme habile pouvait donner à Fidiome anglais (i).

M. FoK aurait probablement ajouté le nom de Hobbes à cette liste , s'il n'avait eu la plus profonde aversioift pour ses principes serviles de gouvernement , et s'il n'en avait été éloigné par son dégoût prononcé pour les théories métaphysiques. Comme

(i) Pov iDiew nous faire comprendre, nous ajouterons que noat me pvdoBS pas du style général de ces yienx auteurs , mais «enleMrt de qadqnea'passages détachés , qu'on peut choisir comine Ïm fnmun finiits d'une ère nouvelle et brillante de la littérature anglaiic. Ob peut affirmer aussi qu'on trouve , dans leurs ouvrages et dans la prose de Milton , quelques-uns des plus beaux morceaux qu'offre la langue anglaise. Il serait cependant tout-à-fait absurde de les proposez aujourd'hui comme des modèles à imiter. Le dootew Lowth a été trop loin quand il a dit que pour la correction , la justesse et la pureté de son anglais, Hooker n'a encore trouvé ni supérieur , ni égal. ( Préface de la Grammaire anglaise de Lowtk.\

écrivain , Hobbes tient un des premiers rangs parmi les classiques anglais ; son style coule avec tant d*aisauce et de simplicité , qu'on devait naturellement s'attendre que le goût de M. Fox le lui ferait préférer à celui de Bacon ou de Raleigh (i). Quoi qu'il en soit nous n'avons à parler de Hobbes que quant à ce qui concerne ses talents philosophiqpies , et sous ce point de vue ses ouvrages et ceux de ses innombrables adversaires , tiennent beaucoup de place dans l'histoire de la littérature anglaise. Ces systèmes et

(i) Suivant le docteur Bumet , assez bon juge du style , Bacon fut te premier qui écrivit Panglais correctement. Ce savant prélat regarde Bacon comme le meilleur écrivain , même de son temps , à une époque où les ouvrages de Sprat et plusieurs des compositions etk prose deCowley et de Dryden avaient été données au public. II est difficile de concevoir sur quoi Burnet s'appuyait pour avancer une opinion si extraordinaire. ( Voyez sapréftice dePUtopie de Morus.)

n est encore plus difficile de se rendre compte de Popinion suivante de M. Hume. Nous la copions d'un essai publié en 1743. On trouve le même passage dans là dernière édition de ses œuvres corrigée par lui-même. ((La première prose dégante que nous ayons , a été écrite par un bomme ( le docteur Swift) qui existe encore. Quant à Sprat 9 Locke et même Temple, ils connaissaient trop peu les r^les de Part pour être regardés coiâme des écrivains élégants. La prose de Bacon , de Harrington et de Milton , est roide de pédantesque y quoique leur jugement soit excellent. »

Combien de distance n'y a-t-il pas entre les légères améliorations grammaticales proposées par Swift , et les richesses inépuisables introduites dans la langue anglaise par les écrivains du dix-septième tièole? et combien ses ouvrages en prose ne sont-ils pas inférieurs , quant i la vivacité et à It grâce du style , à Dryden , Pope et Addison y qui Pavaient immédiatement précédé ?

DB LA PHILOSOPIIIB. 119

leurs réfutations sont , à proprement parier , les seuls ouTrages , qui depuis Bacon jusqu'à Locke se présentent pour indiquer les progrès de la philosophie anglaise soit dans l'étude de l'esprit humain , soit dans les recherches des sciences politiques et morales qui en dérivent.

Nous ne parlerons des ouvrages métaphysiques de Glanyille , de Henry More et de John Smith , qu'après avoir dit quelques mots de la philosophie cartésienne. Ces ouvrages qui forment une exception rare au silence de la philosophie se rapportent tous à ce système dans leurs plus intéressantes discussions soit pour le commenter , soit pour le réfuter.

HOBBES (i).

ic Le philosophe de Malmesbury, dit Warbur- Ipn (2) , était la terreur du dernier siècle , comme Tindall et Ciollins le «ont de celui-ci. La presse gémit dB leurs discussions , et tout jeune clerc veut essayer ses armes sur le casque d'acier de Hobbes. » L'oppontion rencontrée par Hobbes ne se borna point à l'ordre ecclésiastique ou à son temps. On peut ranger dans le nombre de ses anjtagonistes les 4K)litique8 les plus distingués du dix-huitième siècle , et , même ai^yourd'hui , on trouve à peine un ouvrage

(1) Né en i588 ,.moTt en 167g.

(sj Divine légation, préface an toI. II , p. 9.

de morale ou de jurispradence qui ne contienne une réfutation de ses principes.

L'époque où Hobbes commença sa carrière littéraire , aussi bien que les principaux incidents de sa vie, faTorisèrent singulièrement les dispositions d'un esprit impatient comme le sien du joug de Fautorité , et ambitieux d'attirer l'attention , sinon par des découvertes solides et utiles , au moins par ime ingénieuse défense de ses paradoxes. Après un séjour de cinq ans à Oxford , et un assez long voyage en France et en Italie , il eut à son retour en Angleterre le bonheur d*ètre admis dans l'intimité de Bacon, On peut croire que cette circonstance ne contribua pas peu à encourager cet esprit hardi de recherches et cette aversion pour la scolastique qui caractérisent ses écrits : heureux s'il y eût puisé aussi une partie de cet amour de la vérité , et de ce zèle pour Tavancement des connaissances qui semblent avoir été les passions dominantes de Bacon! Mais telle était l'obstination de son caractère , et sa confiance présomptueuse en lui-même, qu'au lieu de coopérer avec Bacon à Fexécution de son magnifique dessein, il résolut d'élever sur une base qui lui appartînt un système complet des sciences morales et politiques , et que dédaignant même de profiter des matériaux rassemblés par ses prédécesseurs, il traita les philosophes experimenuùres y comme des objets de mépris et de dérision ( i ) .

(i ) Vvyez note G\ à It fin du ▼«^lune.

Dans les.écrits politiques de Hobbes, on peut aussi apercevoir Finfluence d'autres motifs. Dès sa jeunesse il semble avoir été décidément l'ennemi dès formes de gouvernement populaire. On prétend que ce fut dans le dessein de donner à ses compatriotes une juste horreur des désordres particuliers aux états démocratiques, qu'il publia en 1618 une traduction anglaise de Thucydide. Les événements dont il fut ensuite témoin en Angleterre le confirmèrent de plus en plus dans ses opinions. 11 fut si effrayé des conséquences qu'il prévoyait devoir en résulter , qu'en 1640 il chercha à se dérober aux approches de l'orage pour jouir à Paris de la société de ses amis philosophes. Ce fut là qu'il écrivit son livre De Cwe, dont il fit imprimer quelques exemplaires répandus secrètement en 16-42. Le même ouvrage fut ensuite donné au pubUc avec des changements et des augmentations importantes en 1647. L'attachement de l'auteur à la cause royale étant alors fortifié par sa liaison personnelle avec le roi exilé , il crut de son devoir de se présenter sur la brèche pour défendre des principes qu'il avait long-temps professés. Le grand objet de cet ouvrage était de fortifier les souverains contre l'esprit naissant de la démocratie , en les armant des traits d'une philosophie nouvelle.

Les doctrines fondamentales inculquées dans les écrits politiques de Hobbes , sont contenues dans les propositions suivantes. Nous les récapitulons ici . non pas tant pour elles-mêmes que pour préparer à quel-

122 mSXOIRB ABR£GB£

que» remarques qae nous nous proposons ensuite de faire sur la coïncidence entre les principes de Hobbes et ceux de Locke. Les deux écrivains diffèrent^ il est vrai , complètement dans leurs conclusions sur les droits et les devoirs des citoyens ; mais il est curieux de voir combien ils se rapprochent dans les hypothèses d'où ils partent.

Tous les hommes sont égaux par la nature , et avant Finstitution des gouvernements , ils avaient tous un droit égal à la jouissance des biens du monde. Suivant Hobbes , Fhomme est naturellement un animal solitaire et égoïste, et l'union sociale n'est qu'une ligue intéressée suggérée par des vues prudentes d'avantages personnels. La conséquence nécessaire est donc que l'état de nature doit être une guerre perpétuelle, dans laquelle chaque individu n'a pour gage de sa sûreté que sa force ou son esprit , et dans laquelle l'industrie est nulle parce qu'elle n'a point de garantie de la jouissance de ses produits. Afin de confirmer cet aperçu sur l'origine de la société , Hobbes en appelle à des faits qui tous les jours se présentent à notre expérience, u Quand un homme , dit*il , va en voyage , n'a-t-il pas le soin de s'armer et de se faire bien accompagner? Avant de se mettre au lit ne ferme-t-il pas sa porte à clef? même dans sa maison, ne met-il pas une serrure à ses armoires , et par ces actions n'accuse-t-il pas autant ses semblables que je ne le fais par mes discours (i) ? » Sui-

(i) De V Homme, partie i»"* , chap. xiu.

Tant cpelques hobbisies de nouvelle date , on trourem encore une preuve de cette disposition dans Favenwm d'initînct que les enfants sentent pour les étrangers, et dans la crainte que, selon eux, chacun sent lorsqu'il entend dans Fobscurité la marche de gens qu'il ne connaît pas.

Dans Fintërét du maintien de la paix et de la sécurité publique, il est nécessaire que tout homme aban-* donne une partie de ses droits naturels , et se contente de la même portion de liberté qu'il croit utile d'cecorder aux autres , ou , comme le dit Hobbes , « tout homme doit se dépouiller du droit naturel qu'il a sur tout ; le droit de tous les hommes sur toutes les choses, signifiant à peu près qu'aucun honmie n'a droit à aucune chose (i). » Par suite de cette transmission des droits naturels à un' individu , ou à un corps d'individus , la multitude devient une personne unique sous^ le nom d'état ou de république , cbnrfpée d'exercer , pour la défense commune , la vdonlé et le pouvoir commun. On ne peut donc enktver le pouvoir de gouverner à ceux auxquels il a été confié , et on ne peut les punir de leur mauvaise gestion ; on doit rechercher l'interprétation des lois non pal dans les commentaires des philosophes , mai9 dans l'autorité du gouvernement ; autrement la sodjété serait à chaque instant exposée à se dissoudre , et i se trouver réduite à ses premiers éléments , si

(i) De carpore poHHco , partie i^e^ chap. i, §. lo.

124 HISTOIRE AHRÉGBE

discordants entre eox. On doit donc regarder Tautihrité da magistrat comme la seule règle da juste et de Tinjuste, et chaque citoyen doit éclater la voix du magistrat comme la voix de sa propre conscience.

Peu d*années après, en 1651 , Hobbes poussa encore plus loin son argument en faveur du pouvoir absolu des princes, dans un ouvrage auquel il donna le nom de Leviathan; par ce nom il désigne le corps politique. Il y insinue que Tbomme est une bête de proie qu'on ne peut apprivoiser, et que le gouverne* ment est la chaîne vigoureuse qui Tempéche de faire le mal. Ses principes fondamentaux sont les mêmes ici que dans le livre De Cwe, Mais comme il s'élevait particulièrement -contre la tyrannie ecclésiastique, dans le dessein de soumettre les consciences des hommes à l'autorité civile , cela lui fit perdre la faveur de quelques protecteurs puissants qu'il avait CQiiscsrvés parmi les théologiens anglais qui avaient suivi Chartes II en France. U trouva même convenable de quitter ce royaume et de retourner en Angleterre , où Gromwell, à qui sa doctrine poK» tique était alors aussi favorable qu'elle devait l'être aux prétentions du roi , lui permit de vivre tranquiK lement. Les mêmes circonstances tournèrent à son désavantage après la restauration , et obligèrent le roi , qui conservait toujours pour lui un très-fort art-, tachement , à mettre la plus grande réserve et la plua grande circonspection dans les marques de faveur qu'il lui conférait.

DE' LA. miLOSOPHIB.

Les détails dans lesquels noas sommes entrés (i) sur lliistoire des écrits politiques de Hobbes , jetteront sans dontét beaucoup de jour sur les raisonnements de Fauteur. Ce n'est en effet qu'en les considérant dans leur liaison avec les ëvénements polifiqWi et avec sa vie , qu'on peut se former une juste idée de leur esprit et de leur tendance.

Les principes moraux de Hobbes sont tellement BAi à son système politique, que tout ce qu'on a dit de l'ipi peut s'appUquer à l'autre. On voit avec étonaement que Descartes en ait eu une opiaion si avantagense, qu'il regardait Hobbes comme beaucoup plus habile en morale qu^en métaphysique. Ce jugement seul suffit pour montrer combien , au milieu du dix-sepdème siècle , les sciences morales étaient arriérées en France. Toutefois Addison préfère décidëmeilt à tous les écrits de Hobbes son traité sur la naturehmiaine. Nous sommes parfaitementdu même avis ; nous croyons aussi cependant dignes des mêmei âoges quelques-uns de ses essais philosophi- ^det sur de semblables matières. Ce sont les seuls de set ouvrages qu'il soit possible aujourd'hui de lire aveo quelque intérêt. Partout ils déploient l'immense talent qu'avait l'auteur de faire penser ses lecteurs , lors même qu'il se trompe le plus grossièrenwnt lui-même. «C'est là une des preuves les moins .^qnÎToques 4*un génie original. Ses ouvrages ont

(i) Vùyejs note H , à la fin dn Tolome.

126 HdTOIRE ABRÉGÉE

été étudiés avec le plus grand soin par Locke et Hume ; ils ont suggéré au premier quelques-unes de ses observations les plus imp<wtantes sur les associations d'idées, aussi bien que les sophismes semés dans le premier livre de son essai sur Forigine de nos connaissances et la nature factice de nos principes moraux. Le dernier, parmi une variété d'idées de moindre importance , y a puisé sa théorie sur la nature des liaisons entre les événements physiques qu'il est du domaine des philosophes d'approfondir (i) , et la substance de son argument contre la doctrine scolastique des conceptions générales. C'est aussi de Hobbes que nos modernes fatalistes ont empnmté les armes les plus formidables avec lesquelles ils ont combattu la doctrine de

(i) On trouTe dans diTers écrÎTains , contemporains de Hobbet , la même doctrine sur le but de la philosophie naturelle qui est attribuée communément k Hume par ses adhérents et ses antagonistes. Elle est déyeloppée ayec beaucoup de précision et de clarté dans un ouTrage intitulé Scepsis scientifica, ou V ignorance avouée mène aux sciences, par Joseph Glanvil, imprimé en i665. ToutTourrage indique un génie subtil , original , et quelque peu sceptique en ce qui r^arde les sciences. Si on le compare au Traité sur la sorcellerie, du même auteur, on y Toit une autre preuye de ralliance possible des plus beaux dons du génie et de la faiblesse la plus dégradante de rintelligence. A Pégard du Scepsis scientifica , il est digne de remarque que la doctrine qu^il contient , sur les causes et les effets physiques , ne se présente pas sous la forme d^une observation détachée, dont Fauteur aurait bien pu lui-même ne pas sentir toute la valeur , mais quMlc forme la base de l'argument général.

DS LA. PHlLOSOPHlBk 127

la liberté morale ; c'est de la même source que Home- Tooke a tiré Fidée-mère qui le guide dans son matérialisme philologique. Il est assez probable que ce dernier auteur ne l'a empruntée qu'en seconde main et d'après un morceau de l'Essai de Locke. Mais le fidi est que Hobbes en parle dans les termes les plus positifs et à dififôrentes reprises. Les étymologies de M. fiome-Tooke , lorsqu'il les applique à la solution des questicms métaphysiques, ne sont guère autre chose qu'un développement ingénieux de cette idée si puérile et si absurde , mais adaptée par lui à l'intelligence de la multitude.

Les réflexions de Hobbes sur la théorie de l'enten* dément ne semblent pas avoir autant attiré l'atten** ticm publique , durant sa vie , que quelques autres de se» systèmes qui , ayant une relation plus immédiate aux affiùres humaines j étaient mieux adaptés à l'esprit incertain et révolutionnaire de son temps. CSe sont ces doctrines qui ont principalement rendu wsk nom si célèbre dans les annales de la littérature moderne* Quoiqu'elles tirent aujourd'hui tout leur intérêt .de. la combinaison extraordinaire d'une sagacité et d'une subtilité rare avec une privation totale de goÂt et de sensibilité morale , cependant , en les examinant avec attention , on trouvera qu'elles ont eu sur l'histoire de la science politique et morale une iiifluence beaucoup plus considérable qu'aucun ouvrage de la même époque.

AIlTAGOIflSTES DE HOBBES.

Gudworth, né en 1617 , mort en 1688 , fut un des premiers qui combattirent avec succès la nouvelle philosophie. Gomme Hobbes, dans la frénésie de son zèle politique , s'était laissé égarer jusqu'à sacrifier impudemment tous les principes de rehgion et de morale à Tétabhssement de ses doctrines , ses ouvrages non-seulement déplurent aux amis de la liberté , mais excitèrent une alarme générale parmi les morahstes éclairés. Le système qu'il émet en particuUer, qu'il n'y a point de distinction naturelle entre le juste et l'injuste dont les limites ne dépendent que de la volonté arbitraire du magistrat civil , renversait si évidemment toutes les idées communément reçues sur la constitution morale de la nature humaine , qu'il devenait absolument nécessaire ou d'exposer ses sophismes , ou d'admettre avec lui que l'homme était une bête de proie incapable de se laisser conduire par aucun autre motif que la crainte et le dé^ sir de sa conservation.

Il y avait une coïncidence extraordinaire et malheureuse entre quelques-unes des doctrines de ces courtisans hobbistes et celles inculquées par les andnomiensy du parti de Cromwell. Les derniers prétendaient qu'en attendaat la seconde venue du Christ, les obligations de la morale et de la loi naturelle

étaient suspendues , et que les élus , guides par un principe intérieur plus parfait et plus divin , étaient supérieurs aux stupides éléments de la justice et de l'humanité (i). Gudworth chercha à venger contre les attaques des deux partis l'immutahilité des distinctions morales.

En développant son argument sur ce sujet , Gudworth déploie une érudition abondante et choisie , animée du pur esprit d'un platonisme mitigé d'où , en les dépouillant de leur p^fond néologisme , on verra que quelques systèmes allemands si fameux de notre temps ont emprunté leurs matériaux les plus précieux (2).

(1) Hnne, Voyez, pour plus de détails, sur les antinomiens anglais , Mothôai , Tolnme IV , p. 534.

(9) «De aiéae, ditCudwortli, qu^un savant Toit dans un bon livre plus de ohotei que n^en voit un ignorant, de même Tesprit', d'après son depé d'intensité , perçoit une plus ou moins grande quantité d'objets qu'il n'en tombe sous ses sens. Les mêmes caractères se présentent aux yeux de tous deux \ mais le savant dans ces caraetères Terra le ciel, la terre, le soleil et les étoiles j il lira les tbéotèmes 'profonds de pbilosopbie ou de géométrie, en tirera beaucoup de nouTelles connaissances et admirera la sagesse de Pauteur| tandis que l'autre n'y voit rien que des lignes noires sur du papier blanc. La raison en est que l'esprit de l'un est muni d'idées préliminaires , dont l'autre est dépourvu. À ce livre de composition bumaine, on peut substituer le livre de la uature, dans lequel sont ûnprimés les caractères de la sagesse et de la bonté divine , mais qui m'est lisible qu'à l'œil de l'intelligence. Les sens de l'ignorant et du sot n'y peuvent apercevoir, non plus que dans l'autre, rien que quelques traits faits à l'encre , c'est-à-dire , n'y voient que des

Dugald Stewart. — Tome III. 9

On trouve une autre ressemblance entre les hoLbistes et les antinomiens, dans leur zèle commun pour la loi de là nécessité, que tous les deux établissaient d'une manière aussi contraire à Faction mo-

figures et des couleurs. MaisTesprit qui participe à la sagesse diyine qui Fa créé , à Paspect de ces dessins sensibles , emploie PactiTité renfermée dans son sein , et voit noB-«ealement s^ourrir devant lui une scène admirable et variée de pensées nouvelles et de connaissances logiques , morales et mathématiques , mais il lit encore clairement à chaque page de ce grand volume Pexpression de la sagesse jet de la bonté divine , écrite pour ainsi dire en caractères clairs et lisibles. »

Nous ne nous donnons pas comme initiés aux mystères de la philosophie kantienne , mais nous croyons lui faire un très-grand compliment en supposant quelque analogie entre Pidée-mère de sa critique de la pure raison et celle beaucoup mieux exprimée sans doute ici. Elle fut probablement suggérée à Kantpar la remarque suivante , si ingénieuse, de Leibnitz, sur PEssai de Locke. PiempCy nihil est in intellecttt quod non ftterù in sensu y nisi ipse intellectus.

On doit à Àristote la justice de dire que quoique le ton général de ses raisonnements soit parfaitement conforme à la maxime scolastique déjà citée , il ne semble pas avoir omis Pimportante exception indiquée ici par Leibnitz. Cette expression est en effet une traduction presque littérale d^Aristote. Kai ajlroç ïi vov? vo^ro; içrit , ttffKif Ttt rotirce £ ti /uir yttf rdv tctii vX%ç , re avro (0^/1 re >oovr %at ré reevfcf ver. Et Pesprit lui-même est un objet de nos connaissances y aussi bien que les autres choses intelligibles. Car dans les êtres immatériels , ce qui comprend est aussi ce qui est compris. » (/>& Vame , liv. m, chap. v.)

Nous citons cette phrase d^ Aristote , peu connue , à ce que nous pensons , pour venger ce philosophe des fausses altérations de quelques-uns de ses adorateurs présents qui , dans leur anxiété de lui faire honneur du système de Locke, sur Porigine de nos idées ^ ont

raie de rhomme qu'aux attributs moraux de Dieu (i)i, L'absurdité de cette loi est démontrée par les principes avec lesquels elle se combine presque universellement. Aussi Gudworth a-t-il très-finement remarqué que le système licencieux , qui florissait de son temps et dans lequel nous présumons qu'il comprenait également les principes des fanatiques et des hobbistes , devait sa naissance à la doctrine de cette fatale nécessité dans toutes les actions et tous les ^événements. L'époque de disputes et de changements pendant laquelle vivait Gudworth, lui présentait les occasions les plus favorables de juger par expérience de la tendance de ces dogmes métaphysiques ; le résultat de ces observations mérite l'attention sérieuse de ceux qui pourraient être disposés à les regarder comme un canevas sur lequel les subtilités de la controverse pouvaient se déployer sans danger. Il n'est pas toujours si contraire à la logique cju'on l'a bien supposé , de tirer des effets évidents d'un principe les raisons de sa fausseté, u Vous répétez sans cesse, disait J.-J. Kousseau à on de ses adversaires , que la vérité ne peut jamais

n^lif^ les traces qui de temps en temps se rencontrent dans ses ou- Trages de cette philosopliie plus saine et plus élevée dans laquelle il avait été élevé.

(i) Les indépendants regardaient les systèmes de la fatalité comme nécessaires à toute religion. Tous les sectaires avaient unanime- ■ml , malgré les différences qui les caractérisaient d^aiUeurs j adopté cette opinion dominante. (Hume , Sisi., cliap. z.vxt.)

faire de mal aux hommes : je le crois , et c'est pour moi la preuve que ce que vous dites n'est pas la vérité. »

Mais Gudworth doit sa principale importance, comme écrivain moraliste, à l'influence que son argument concernant l'immutabilité du juste et de l'injuste (^tint sur les diverses théories de morale qui parurent dans le courant du dix-huitième siècle. C'est à cet argument qu'on peut particulièrement rapporter l'origine de la célèbre question , si on doit rechercher le principe de l'approbation morale dans la raison ou dans le sentiment. Cette question est la principale base de la différence qui existe entre les systèmes de Cudworth et de Clarke , d'une part , et ceux de Shaftesbury, Hutcheson , Hume, et Smith, de l'autre. Nous ne pouvons présenter nos remarques sur cette discussion que quand nous rendrons compte des écrits de ces modernes auteurs.

Le système intellectuel de Cudworth embrasse un champ beaucoup plus vaste que son Traité sur l'immutabihté morale. Celui-ci est particulièrement dirigé contre les doctrineç morales de Hobbes et des antinomiens ; mais dans l'autre il se propose de déraciner les principes physiques et métaphysiques de là philosophie épicurienne. C'est un ouvrage qui fait certainement beaucoup d'honneur aux talents de l'auteur et à l'étendue immense de ses connaissances. Mais il convient si peu au goût du présent âge , que depuis Harris et Price , nous ne nous rappelon?

aucun métaphysicien anglais qui en ait seulement parlé. Outre son penchant général à discuter des questions placées hors de l'atteinte de nos facultés , on peut reprocher surtout à Fauteur son hypothèse extravagante d'une nature plastique , ou^ en d'autres mots , d'un agent nécessaire doué de vie et de spiritualité, mais privé d'inteUigence , et créé par Dieu pour l'exécution de ses desseins. Néanmoins , malgré toutes ses imperfections , son système intellectuel restera à jamais comme une mine précieuse ouverte à ceux qui se sentiront la curiosité d'étudier l'esprit des anciennes théories. On pourrait lui appliquer ce que Leibnitz a dit quelque part avec moins de raison des ouvrages des scolastiques. Scholasticos ^agnosco ahundare ineptiis; sed aurum est in illo cœno (i).

Avant de prendre congé des doctrines de Hobbes , nous croyons convenable de remarquer que Cudworth fait remonter ses premiers principes jusqu'aux sceptiques de l'antiquité , dont quelques-uns semblaient les avoir adoptés ainsi que Hobbes , pour flatter les passions des souverains. Ce n'est pas que nous soyons disposés à revendiquer en doute l'originalité de Hobbes ; car , selon le témoignage de ses amis , il semblerait qu'il avait beaucoup moins de plaisir à lire qu'à penser, «t Si j'avais lu, avait-il

(i) Le Système intellectuel twX publié en 1678. Le Traité sur ^éternité et f immutabilité de la morale ne parut que bien long-* temps après la mort de Pauteur.

coutume de dire , autant que bien d'autres , j'aurais été aussi ignorant qu'eux. » Mais de semblables circonstances politiques reproduisent invariablement les mêmes théories philosophiques ; et c'est un des nombreux, désavantages que rencontre un esprit inventif privé d'études suffisantes , que d'être exposé à épuiser ses forces sur des sujets long-temps discutés auparavant.

Le torrent impétueux de la licence à-la-fois de théorie et de pratique qui vint inonder la Grande- Bretagne au moment de la restauration , contribua beaucoup , avec les paradoxes de Hobbes et les erreurs non moins dangereuses récemment répandues alors parmi le peuple par ses prédicateurs , à tourner la pensée des hommes sages et réfléchis sur les recherches de la morale. Le clergé de l'église dominante prenait dans ses sermons un ton plus fier que jamais ; quelquefois il s'occupait à combattre cette philosophie épicurienne et machiavélique de mode à cette cour, et qu'on peut toujours regarder comme formant les dogmes secrets des ennemis de la liberté civile et religieuse. Tantôt il cherchait à écraser par la force de son raisonnement et de son érudition les extravagances par lesquelles les enthousiastes ignorants du siècle précédent avaient exposé le christia^ nisme aux railleries de leurs adversaires corrompus. Parmi les théologiens qui parurent alors , il est impossible de passer sous silence le nom de Barrovir , dont les ouvrages théologiques , ornés d'une érudi-

DE LA PHILOSOPHIB. 135

tion classique et d'une éloquence vigoureuse quoiq[ue rude , offirent à chaque page des traces de ce génie profond et créateur qui, dans les mathématiques, le range immédiatement après Newton. Gomme écrivain il est également distingué par Tabondance de ses idées et son éloquente concision ; mais ce qui le distingue plus particulièrement est un air d'aisance qui le fait planer au-dessus de son sujet dans tout ce qu'il entreprend. Qu'il ait à traiter de mathé* matiques , de métaphysique ou de théologie , il le ifait toujours avec un esprit qui a la ccmscience de sa supériorité, et qui, en luttant contre les plus grandes difficultés , garde encore en réserve la moitié de ses forces, n a dit quelque part que ses Lectiones mathematicœy qui, pour le dire en passant, déploient des talents métaphysiques du plus haut degré , s'étaient échappées sans préparations de sa plume ; et nous ne doutons pas qu'il n'en fût de même de ses sermons* Coinment concevoir autrement la variété et rétendue des ouvrages qu'il nous a laissés , quand on se rappelle qu'il mourut à l'âge de quarante-six ans(i)?

(i) Dans une note d'une traduction anglaise des Principes é^élo^ quence, du cardinal Maury , on ayance , sur rautorité d'un manuserit du docteur Deddridge , que la plupart des sermons de Barrow avaient été recopiés jusqu'à trois fois , et quelques-uns dayantage. Ces sermons nous semblent porter en eux une éyidence inirinsèque ëe]l'iB«zaetitude ^e cette anecdote. M. AWabam Hill , dans sa Vie dft Bctrrow dédiée au docteur Tillotson , se contente de dire que

156 mSlOIRB ABRÉGÉE

Nous serions tentés d'attribuer à cette extrême prëeipitatkm aveclaquelle Barrow écrivait, les opinions peu réfléchies qu'il a hasardées sur des matières importantes. Nous nous bornerons à un seul exemple que nous choisirons de préférence, parce qu'il se rapporte à la plus intéressante de toutes les questions qui soient liées à la théorie de la morale. » Si nous examinons, dit-il, la nature particulière, et si nous recherchons les causes premières de plusieurs espèces' de dispositions vicieuses de notre ame, et des mauvaises actions qui en sont la suite, nous trouverons qu'un amour-propre désordonné en est la source. Ainsi un théologien de réputation avait raison d'affirmer que le péché orig^el ou ce vice inné qui rend les hommes si enclins au mal , et si ennemis du bien , consiste dans l'amour-propres qui nous dispose à toute espèce d'irrégularités et d'excès. » Dans un autre passage le même auteur s'exprime ainsi. «La raison nous prescrit d'avoir un égard raisonnable pour ce qui est vraiment utile à nos intérêts et à notre satisfaction , et pour tout ce qui , bien considéré, doit tendre à notre bonheur. Le bon sens ne peut donc qu'approuver un amour-propre qui tend à nous procurer de tels avantages. »

qaelqaet-iuu de set termont furent transcrits quatre ou cinq fois j mais il raconte en même temps une circonstance qui pourrait expliquer ce fait, sans contredire ce que nous ayons dit plus haut , c'est que Barrow prêtait ToKontiers ses sermons à ceux qui les lui demandaientj

. Voilà deux opinions bien opposées et bien irréconciliables. La dernière est celle qui s'éloigpie le moins de la vérité. Aussi Locke et ses innombrables partisans d'An^eterre et du continent ont-ils soutenu que la vertu n'était rien autre chose qu*un amour-propre éclairé. Nous présenterons par la suite quelques objections contre ces deux doctrines. Nous ne les avons citées ici que pour montrer le peu d'attention donnée alors à la morale par un des théologiens les plus éavants et les plus profonds de son siècle. Gela est d'autant plus remarquable que ses ouvrages offirent partout les leçons les plus pures de la morale pratique , et montrent une justesse étonnante de coup d'oeil dans l'observation du caractère humain. Qui conque compare les idées de Barrow sur la théorie de la morale avec celles présentées cinquante ans ensuite par le docteur Butler dans ses discours sur la nature humaine , se convaincra pleinement que , dans cette science aussi bien que dans les autres, l'esprit philosophique fit de grands progrès durant cet intervalle.

. Quoique Wilkins ait écrit avec quelque réputation contre les épicuriens de son temps, on ne se rappelle maintenant son nom qu'à cause des traités sur une langue universelle et un caractère réeL Nous aurons ensuite occasion de parler de ces traités. Malgré tout le talent qu'il y déploie , on ne peut pas les regarder comme ayant ajouté beaucoup à la science ; le long espace de temps qui s'est écoulé depuis sans qu'on

138 HISTOIRE ABREGEE

ait jamais essayé de les mettre en pratique , témoignerait déjà contre la solidité de ce projet.

Quelques années avant la mort de Hobbes , le doc< teur Gumberland, ensuite évêque de Péterborougb, publia un livFQ intitulé De legibus naturœ, disqidsitio philosophica. Son but principal était de prouver et de confirmer la doctrine de Grotius sur la loi naturelle en opposition à celle de Hobbes. L*ouvrage est exécuté avec talent , et découvre des vues plus justes sur Fobjet de la sciende inorale qu'aucun écrivain ne l'avait encore fait. L'auteur appuie la force de son argument, non pas comme Grotius l'avait fait , sur une accumulation d'autorités , mais sur les principes de notre constitution physique , et les relations réciproques entre les membres de la race humaine. Ce qui donne plus particulièrement à cet ouvrage des titres à notre attention, c'est qu'il semble avoir été , sur ce sujet , le premier qui ait attiré puissamment l'attention des savants anglais. Depuis ce moment on commença généralement à étudier les écrits de Grotius et de PufiFendorff , et bientôt ils pénétrèrent dans les universités. En Ecosse l'impression qu'ils produisirent fut encore plus remarquable. Partout ils furent adoptés comme les meilleurs manuels d'instruction morale et politique qu'on pût mettre entre les mains des étudiants, et ils contribuèrent peu à peu à former cette célèbre école d'où devaient sortir un jour tant de penseurs et d'historiens philosophes.

Des écrits de Hobbes a oeux de Locke, la transition est aisée et se présente naturellement. Mais ^vant de continuer Fhistoirede la philosophie en Angleterre , il est convenable de tourner notre attentioiji sur ses progrès chez les autres nations, depuis Vépoque où conunence cette section (i). Cependant

(i) Dans toute cette histoire, nous ayons éyité d'entrer dans des discussions qui se sont souTent présentées, sur la théorie du gouTernement, etles arantages ou désavantages comparatif» des différentes fonnM politiques. Il serait difficile de donner une idée claire de la justesse de œs discussions , sans entrer dans des détails locaux ou leapoiairet incompatibles ayec notre dessein général. Dans les circonstances actuelles , quoique la théorie du gouyemement soit, sous un point de Tue, lapins importante de toutes les études , elle semble toutdbisle céder beaucoup en intérêt aux recherches sur Féconomie politique et sur les principes fondamentaux de la législation. Qu'lestce qui rend en effet une forme de gouTernement plus favorable qu'une autre au bonheur des hommes, si ce n'est le plus de garanties qu'elle ofire à la promulgation de sages lois et à leur exécution impartiale et rigoureuse? Ces considérations expliqueront assez pourquoi nous passons sous silence non-seulement les noms de Needham, de Sidney et de Hilton , mais aussi de Harrington , dont VOceana, r^^aidée tree raison comme un des chefs-d'œurre de la littérature anglaise I et décUrée par Hume le seul estimable modèle de république qui ait encore été offert au monde. ( Essais et Traités , Tolnme I«r , Essai xvx. )

Hume a fait dans un autre endroit une remarque si curieuse et si frappante sur VOceana, que nous croyons deyoir l'insérer ici : « Hairington, dit-il, se croyait si sûr de son principe général , que la balance du pouToir dépend de la balance de la propriété , qu'il se hasarda à prononcer comme impossible de jamais rétablir la monarchie en Angleterre. Mais son liyre était à peine publié que le roi

nous ajouterons d*abord quelques remarques sur plusieurs éyénements importants qui eurent lieu dans la Grande-Bretagne pendant la vie de Hobbes, et dont sa longévité nous a jusqu'ici empêchés de parler. Parmi ces événements celui qui est le plus immédiatement lié à notre sujet est Téteblissement de la Société royale de Londres , en I662, et peu d'années après la création de Facadémie royale des sciences de Paris. L'objet de ces deux institutions était l'amélioration des connaissances expérimentales , et celle des mathématiques qui leur servent d'appui. Mais leur influence sur les progrès généraux de la raison humaine a été bien plus grande qu'on ne pouvait le prévoir au moment de leur fondation. Laplace a donné dans son Système du monde, quelques remarques fort justes sur les heureux effets qui en résultèrent. Nous les citerons ici parce qu'elles découvrent plus d'originaUté de pensée qu'il n'en montre communément, toutes les fois qu'il s'aventure au-delà du cercle magique qu'il s'est tracé (i).

fut rappelé^ et nous Tojons que la monarclde a toujours subsisté depuis sur le même pied qu'auparayant j tant il est dangereux pour un politique de prédire comment iront les affaires quelques années plus tard ! {Ibidem , Essai m. )

Combien le principe de Bacon , que le sayoir est une puissance , n^est-il pas plus près de la yérité même dans la science delà politique ? Ce principe , qui ne s^applique pas moins à Thomme en particulier qu'en masse , peut être regardé comme la base la plus ferme de nos raisonnements sur Phistoire future du monde.

(1) Quoique la Société royale de Londres ne fut incorporée par

(( Le principal avantage des sociétés savantes est Tesprit philosophique qui doit s*y introduire , et de là 80 répandre dans toute une nation et sur tous les objets. Le savant isolé peut se livrer sans crainte à l'esprit de système ; il n'entend que de loin la contradiction qu'il éprouve ; mais dans une société savante , le choc des opinions systématiques finit bientôt par les détruire, et le désir de se convaincre mutuellement établit nécessairement entre les membres , la convention de n'admettre que les résultats de l'observation et du calcul. Aussi l'expérience a-i-elle montré que depuis l'origine des académies ,. la vraie philosophie s'est généralement répandue. En donnant l'exemple de tout soumettre à l'examen d'une raison sévère, elles ont fait disparaître les préjugés qui trop long-temps avaient régné dans les sciences, et que les meilleurs esprits des siècles précédents avaient partagés. Leur utile influence sur l'opinion a dissipé des erreurs accueillies de nos jours avec un enthousiasme qui, dans d'autres temps, les aurait perpétuées. Également éloignées de la crédulité qui fait tout admettre , et de la prélettres patentes qvî'en 1663 , cependant on peut en faire remonter la €imBation jusqu'en i638 ; quelcpies-uns des plus distingués de ses preBÎers membres commencèrent alors à s'assembler régulièrement aa ooll^ Gresham, pour discuter sur des objets pliilosopliic[ue8| et même ces réunions n'étaient qu'une continuation de celles qui araient eu lieu par les mêmes individus , dans les appartements du docteur Wilkins à Oxford. ( Voyez Sprat , Eistoire de la société myale*)

yention qui porte à rejeter tout ce qui s'écarte des idées reçues , elles ont toujours , sur les questions difficiles et sur les phénomènes extraordinaires, sagement attendu les réponses de l'observation et de l'expérience , en les provoquant par des prix et par leurs propres travaux. Mesurant leur estime autant à la grandeur et à la difficulté d'une découverte , qu'à son utilité immédiate , et persuadées , par beaucoup d'exemples , que la plus stérile en apparence peut avoir un jour des suites importantes , elles ont encouragé la recherche de la vérité sur tous les objets , n'excluant que ceux qui , par les bornes de l'entendement humain , lui seront à jamais inaccessibles. Enfin c'est de leur sein que se sont élevées ces grandes théories , que leur généralité met audessus de la portée du vulgaire , et qui se répandant , par de nombreuses applications , sur la nature et sur les arts , sont devenues d'inépuisables sources de lumières et de jouissances. Les gouvernements sages doivent encourager les sociétés savantes , pour s'éclairer de leurs lumières. >»

On peut ajouter à ces remarques judicieuses qu'on ne pouvait rien imaginer de mieux que l'établissement des corporations savantes , pour corriger ces préjugés que Bacon , sous le titre significatif à'Idola specûs , représente comme naturels aux savants dans la retraite. Tant que ces Idola specûs conservent leur autorité , on ne peut espérer la culture de l'esprit philosophique , ou plutôt c'est dans la renoncia-

Uon de cette idolâtrie que consiste essentiellement Tesprit philosophique. Aussi fut-ce à cette école savante que se formèrent Bacon , Descartes , Leibnitz et Locke , qui ont contribué le plus à répandre en Europe l'esprit philosophique. Cette remarque s'applique particulièrement à Bacon , qui , le premier , niontra les dangers d'une subdivision trop] minutieuse et trop mécanique du travail littéraire , et prévit les avantages qu'on devait attendre de l'institution des académies savantes pour agrandir le champ d'observation des sciences , et étendre le coup d'œii de l'esprit , débarrassé désormais de ses chaines. Pour arriver à un tel but , qu'y a-t-il de mieux que de fréquenter habituellement les hommes dont les occupations di£fèrent des nôtres ? Une connaissance plus vaste de l'homme et de la nature doit nécessairement être le fruit de cette intimité.

Un antre événement opéra encore plus puissamment et plus universellement sur le caractère anglais , ce fut la guerre civile commencée en 16-40 , et terminée par l'usurpation de Cromwell. Hume remarque que les principes démocratiques répandus sous la république engagèrent les nobles de province à envoyer leurs fils en apprentissage chez les mar chands, et que c'est depuis ce temps que le commerce a été plus honoré en Angleterre qu'en aucun autre lieu de l'Europe (i). Les rangs supérieurs et

(i) Histoire cTAngleterrejChsii^, i.xii.

inférieurs , comme le remarque un ëcriyain moderne, se trouvèrent ainsi rapprochés , et on vit régner alors dans tous une activité et une vigueur qui n'avait pas encore eu d'exemple (i).

On peut attribuer à cette combinaison de l'ardeur commerciale avec une éducation libérale , la grande multitude d'aperçus ingénieux et éclairés sur le comr merce , et sur les autres branches de l'industrie nationale, qu'on vit sortir de la presse, dans le court intervalle de la restauration et de la révolution. Durant cet intervalle, l'extension subite et immense du commerce de l'Angleterre , et la naissance de l'in* térêt commercial qui en dérivait , devaient présenter un spectacle bien fait pour éveiller la curiosité de l'observateur attentif. Une . chose assez curieuse , c'est que ces recherches sur l'économie , qui occupent tant aujourd'hui l'attention de l'homme d'état et du philosophe , ne sont que d'une origine trèsmoderne, (c On trouverait à peine , dit Hume , un seul publiciste ancien qui ait fait mention du commerce ; il ne conmiença en effet à être considéré comme une affaire d'état que vers le dix-septième siècle (2). )> L'ouvrage du célèbre Jean de Witt, intitulé Véritable intérêt et maximes politicfues de la république de Hollande et de l'Ouest-Frise , est le premier ouvrage remarquable où on parle du com-

(1) Ghalmers, Eevue poliHque , Londres j i8o4,pag. 44. (q) Essai sur la liberté civile.

mercc comme d*un intérêt national et politique, par opposition aux intérêts particuliers des corporations et des monopolistes.

La plus grande partie des ouvrages anglais auxquels nous venons de faire allusion, consiste en brochures anonymes , qu'on ne rencontre plus aujourd'hui que dans les bibliothèques des curieux. Quelques-unes portent le nom de commerçants anglais distingués ; nous aurons occasion d'en parler ensuite avec plus de détails , quand nous traiterons des écrits de Smith , Quesnay et Turgot.

Nous nous contenterons de remarquer à présent , que c'est dans ces essais éphémères , négligés aujourd'hui, qu'on trouve les premiers éléments de cette science de l'économie politique , regardée à juste titre comme la gloire de notre siècle. Quoique la science et la philosophie aient pu seules l'amener à matoiité, on peut dire, cependant avec raison que son berceau se trouve dans la Bourse de Londres.

M. Locke était un de ces théoristes qui , dans leur retraite philosophique, daignèrent s'occuper du commerce comme d'une branche des études libérales, et ses biographes ne se sont point assez appesantis sur ce trait qui le caractérise. Malgré les nombreuses erreurs où il est tombé dans ses raisonnements à ce sujet, on peut douter qu'il ait jamais donné de plus grandes preuves que là , de la vigueur ou de l'originalité de son génie ; mais le nom de Locke nous

Dugald Stewart.— Tome TII, 10

rappelle qu'il est temps d'interrompre ces détails nationaux , et de tourner notre attention vers les progrès qu'avait faits la science sur le continent depuis le temps de Bodin et de Gampanella.

DK LA PHILOSOPHIE. J 47

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