‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · MONTAIGNE, CHARRON, LA. ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

MONTAIGNE, CHARRON, LA. ROCHEFOUCAULD

Oivdoit, à ce que nous pensons , placer Montaigne à la tête des écrivains français qui , au commencement du dix-septième siècle , contribuèrent à appeler l'attention de leurs concitoyens sur des sujets liés à la philosophie de l'esprit humain. A proprement parier , il appartient à une époque plus ancienne , mais sa manière de penser et d'écrire le classe beaucoup plus naturellement avec ses successeurs qu'avec aucun écrivain français qui l'ait précédé (i).

En donnant à Montaigne un rang si distingué dans l'histoire de la philosophie moderne , nous n'avons pas besoin de dire que nous laissons de côté ce qui fait le principal charme de ses Essais aux yeux de la généralité des lecteurs , cette bienveillance , cette humanité , cette sensibilité vraie , qui nous attachent

(i) Montaigne était né eu i535 , et mourut en lôga.

irrésistiblement à lui , mais qui , il faut Ta vouer , donnent souvent à ses propos un entraînement qui n'est pas le meilleur des guides. Nous ne vanterons pas non plus cette franchise et cette vivacité séduisante avec laquelle il s'ouvre tout entier à vous sur ses habitudes et ses intérêts domestiques , et qui font de ce livre un portrait si caractéristique , non-seulement de l'auteur, mais de ce qu'était un gentilhomme gascon il y a deux cents ans. Nous ne prétendons nous attacher qu'à la bonne foi de ses mille détails sur ses qualités personnelles à-la-fois intellectuelles et morales. La seule étude à laquelle il semble jamais s'être adonné , est celle de l'homme , et cette étude lui convenait à merveille par une combinaison rare de ce talent d'observation qui appartient aux hommes du monde , et de ces habitudes de réflexion abstraite qu'un homme du monde a' si peu de disposition à cultiver, u Je m'étudie , dit-il , plus qu'autre sujet. C'est ma métaphysique, c'est maphysique(i).n Aussi a-t-il produit un ouvrage unique dans son ' espèce ; précieux , si on le considère comme un trésor de faits intéressants relatifs à la nature humaine, mais plus précieux encore si on le considère comme un miroir dans lequel chaque individu verra son image , ou du moins un si grand nombre de traits de ressemblance , que sa curiosité se trouvera néces-

(i) Essais, livre m, ch. xiii, p. 496 du troisième volume de Pédition d^Amsterdam , trois volumes iii*8o , 1781.

sairement excitée à le parcourir avec plus d'attention. A cet égard les écrits de Montaigne peuvent être regardés comme ce que les peintres appellent des études , esquisses légères dessinées d'abord pour l'amusement ou la perfection de l'artiste , et qui parlà même n'en sont que plus utiles pour développer dans les autres le germe de semblables qualités.

Sans l'union de ces deux facultés , la réflexion et l'observation , on ne peut poursuivre avec succès l'étude de l'homme. Ce n'est qu'en nous retirant au dedans de nous-mêmes , que nous obtiendrons la clef du caractère de& autres , et ce n'est qu'en observant et comparant le caractère des autres que nous parviendrons à bien connaître et apprécier le nôtre.

Après tout cependant , malgré la fidélité scrupuleuse que Montaigne a mise à tracer son portrait , on peut douter qu'il ait jamais bien connu les replis du cœur humain. On a pleinement démontré dans un chapitre très-ingénieux , quoique peu charitable, de la logique de Port -Royal , qu'il n'était nullement exempt de vanité et d'amour-propre. Mais cette considération , bien loin de diminuer la valeur de ses Essais , est une des leçons les plus instructives qu'il donne à ceux qui pourront à son exemple entreprendre la tâche salutaire , quoique humiliante , d'une confession publique. Comme les coiuiaissances scientifiques de Montaigne étaient , suivant lui-même , très-vagues et très-imparfaites (i) , et son érudition plutôt légère

(i) Essais, livre i , chap. xxv.

et mondaine que vaste ou systématique , il serait déraisonnable d*attendre de ses arguments philosopliiques l)eaucoup de profondeur ou de solidité (i). Les sentiments ({u*il hasarde ne doivent être regardés que comme les impressions du moment ; ils consistent principalement dans les doutes et les diffî- (Miltés qui se présentent le plus naturellement sur des questions de métaphysique et de morale à ceux qui veulent s'élever au-^elà de la sphère de l'opinion commune. En lisant Montaigne , ce qui nous frappe n*est pas tant la nouveauté et le raffinement de ses idées que la vivacité et le tour heureux avec lequel il a exprimé les ccîhceptions fugitives de nos propres imaginations. C'est probablement par cette circonstance plutôt que par aucun plagiat direct , que ses Essais paraissent contenir le germe de toutes les théories paradoxales que récemment Helvétius et d'autres ont cherché à systématiser , et à soutenir par une vaine parade de discussions métaphysiques. Avec Montaigne, on peut aisément faire remonter ces paradoxes aux apparences trompeuses que la na-

(i) ^éducation de Montaigne n^ayait point été négligée par son père j au contraire , il nous dit lui-même que » Georges Buebanan , ce grand poète écossais , et Marc-Antoine Muret , que la France et ritalie reconnaissent pour le meilleur orateur du temps, furent parmi ses précepteurs domestiques, fiuchanan , ajoute-t-il , que je vis depuis à la suite de feu M. le maréchal de Brissac , me dit qu^il était après à écrire de l'institution des enfants , et qu'il prenait Pexemplaire de la mienne. » ( Liv. i , chap. xxv, pag. 356. )

ture , pour donner un nouvel aiguillon à nos facultés , semble nous présenter de loin comme des baridères contre la recherche de la vérité. On doit seulement regretter pour le bonheur de cet écrivain que son caractère et son génie Taient plus disposé à présenter le problème qu'à en chercher la solution. Lorsque Montaigne parle de la religion en général, il nous plaît moins que quand il traite tout autre sujet. Il est probable qu'il était disposé naturellement au scepticisme. Ce penchant originel ne pouvait manquer d'être fortement secondé par les disputes religieuses et politiques qui , pendant sa vie , agitèrent l'Europe , et surtout son pays. Oh peut bien croire que sur un. esprit comme le sien les écrits des réformateurs et les instructions de Buchanan ne devaient pas être sans effet ; dc-là vient sans doute la lutte continuelle, qu'il ne cherche pas à cacher, entre les croyances de son enfance et les lumières de son entendement plus mûr. Il parle bien en effet de se reposer tranquillement sur l'oreiller du doute ; mais ce langage ne convient ni à l'ensemble de ses ouvrages, ni an récit authentique que nous avons de ses derniers moments. C'est une maxime de lui , « qu'en jugeant de la vie d'un homme , il faut examiner quelle a été sa conduite au dernier acte : » et il syoute que la grande étude de sa vie avait été de se préparer à une fin décente , calme et silencieuse. 5i on peut ajouter foi aux témoignages de ses biographes, il est défait que dans sa vieillesse il échan-

gca son oreiller du doute pour le calmant plus actif prescrit par Téglise infaillible , et qu'il expira dans un acte que son ancien précepteur Buchanan n'aurait pas hésité à qualifier d'idolâtrie (i).

Le scepticisme de Montaigne semble avoir été d'une nature particulière , et n'avoir rien eu de commun avec celui de Bayle ou de Hume. Le but de ces deux écrivains était évidemment d'inspirer à leurs lecteurs une défiance complète des facultés humaines dans les questions de morale et de métaphysique, en leur montrant l'incertitude de nos raisonnements , toutes les fois que nous les exerçons sur des objets qui ne tombent pas sous nos sens. Montaigne, d'un autre côté , ne cherche jamais à faire secte , mais il se laisse aller au courant de ses réflexions et de ses sentiments, et, suivant l'état variable de ses impressions et de son caractère , se trouve tantôt d'un côté et tantôt de l'autre de la même question. Partout il conserve l'air de la plus parfaite sincérité ; et ce fut cela sans doute , beaucoup plus que la supériorité de ses raisonnements, qui fit dire à Montesquieu : «Dans la plupart des auteurs je vois l'écrivain ; dans Montaigne je ne vois que le penseur. » La faute radicale de son entendement consistait en ce que , sur des

(i) (( Sentant sa fin approcher, il fit dire la messe dans sa chambre; à Péléyation de Thostie, il se leva sur son lit pour Padorer; mais une faiblesse Tenleya dans ce moment mémo , le i5 septembre 1593, à soixante ans. » ( Nouveau dictionn. historiq. , à Lyon, i8o4 j art. Montaigne. )

points douteux , il ne pouvait former ces opinions fixes et décidées , qui seules donnent de la force et de la fermeté à un caractère intellectuel. Les controverses religieuses et les guerres civiles , engendrées par la réformation, étaient peu faites pour remédier à cette faiblesse. Les esprits des hommes les plus sérieux de la chrétienté devaient chanceler extraordinairement, et les circonstances extérieures devaient beaucoup contribuer à entretenir et à fortifier les dispositions au scepticisme. On peut juger du point où cela était porté à la même époque en Angleterre , par la description suivante d'un sceptique , faite par un écrivain postérieur de peu d'années à Montaigne (i).

« Un sceptique , en religion , est un homme suspendu dans la balance entre toutes sortes d'opinions. Toutes peuvent l'agiter , aucune ne peut le fixer. Il est plus coupable de crédulité qu'on ne le pense communément, car c'est pour croire tout qu'il ne croit rien. Toutes les religions le détournent du

(i) Micro-cosmographie , ou une partie du monde à découvert dans des essais et portraits. Voyez une courte notice sur l'évétiue 'Earle, auteur de ce livre curieux, dans les Lettres tirées de la hihliothèque hodléienne, vol. I, p. i4i. Nous avons appris qu'il venait d^étre réimprimé à Londres , mais nous n'avons vu qu'une des anciennes éditions ( la septième, imprimée en i638 ). Le chapitre d'où nous avons tiré ce passage est intitulé le Sceptique en fait de religion, et il a évidemment suggéré à lord Glarendon quelquesunes des idées et même des expressions qui se rencontrent dans sa Vie de Chillingworth.

154 HISTOIRE ABRÉGKE

culte oppose sans pouvoir l'en traîner à elles. Il serait tout-à-fait chrétien s*il n'était pas un peu athée, tout-à-fait athée s'il n'était pas un peu chrétien , et parfait hérétique s'il n'y avait pas tant d'hérésies pour l'entraîner en sens divers. Il voit la raison partout , la vérité nulle part. La raison la plus insignifiante le fait douter , et la plus solide ne peut le satisfaire. Il trouve plus aisément des doutes qu'il ne les résout , et il s'écoute toujours trop peu luimême. »

Si on eût présenté ce portrait à Montaigne , nous ne doutons pas qu'il n'eût avoué qu'il y reconnaissait quelques-uns des traits les plus marqués et les plus caractéristiques de son esprit (i).

Le plus travaillé et le plus sérieux en apparence de tous les essais de Montaigne, est son apologie, longue et parfois ennuyeuse , de Raymond de Sébonde, dans le douzième chapitre de son second livre. Suivant le témoignage de Montaigne , il parsdtrait que ce Sébonde était un Espagnol qui professait la médecine à Toulouse , vers la fin du XIV* siècle , et qui publia un traité intitulé , Theologia natiiraUs, mis entre les mains du père de Montaigne , par un ami , comme un antidote utile contre les innovations

(i) (i Les écrits des meilleurs auteurs anciens étant pleins et solides , m^entrainent et me conduisent à leur gré. Le dernier que je lis me semble toujours le plus fort , et je trouve que tous ont successivement raison, quoiquHls se soient contredits tour à tour. » ( Essais, \\y. n, ch. xn. )

dont Luther commençait à troubler la foi antique. L'ouvrage dut produire l'effet désire , puisque le père de Montaigne pria son fils , quelques jours avant sa mort, de le traduire d'espagnol en français. Montaigne obéit à son père , et il fait mention de cette traduction dans la première édition de ses Essais , publiée à Bordeaux en 1580. Mais l'exécution de ce devoir filial semble avoir produit sur l'esprit de Montaigne un effet bien différent de celui que son père en attendait (i).

Suivant Montaigne , le but principal du livre de Sébonde est de montrer que les chrétiens ont tort de &ire de la raison humaine la base de leur croyance , puisqu'on ne peut la concevoir que par la foi , et par une inspiration spéciale dé la gi*ace divine. Montaigne annonce qu'il adopte complètement cette maxime , et , à l'abri de cet aveu , s'abandonne à toutes les extravagances du scepticisme. Il y discute très au long , et avec beaucoup de talent , sur la distinctinction essentielle entre la raison de l'homme et l'instinct des plus stupides animaux. Il y ridiculise la puissance de l'entendement humain dans toutes ses recherches , soit physiques , soit morales. Il y recommande un pyrrhonisiuc universel , et il y répète sans cesse que les sens sont le commencement et la fin de toutes nos connaissances. Quiconque a la

(i) On peut trouver dans le Dictimmuire de Bayle j article Séfjonde, tout ce quW a pu découvrir sur cet écrivain.

patience de lire ce chapitre avec attention , sera surpris (l'y trouver les éléments d'une grande partie de la philosophie licencieuse du XVIII* siècle. On ne peut s'empêcher d'y remarquer l'adresse avec Inquelle l'auteur introduit l'idée, adoptée ensuite jïar Bayle , Helvétius et Hume, que pour être un Drai chrétien il faut commencer par être un sceptique (i).

Il est fâcheux de trouver , dans l'Histoire ecclésiastique , que cette maxime insidieuse ait été sanctionnée de notre temps par quelques théologiens prétendants à l'orthodoxie , et qui , en contradiction directe aux paroles de l'Écriture , ont osé avancer que pour arriver à Dieu il fallait commencer par nier son existence. Il est nécessaire de rappeler à ces tristes copistes des sophismes rusés et ironiques de Bayle, que tout argument en faveur du christianisme , tiré de son évidence intérieure , admet tacitement l'autorité de la raison humaine , et reconnaît comme types du vrai et du faux , du juste et de l'injuste , certains articles de foi fondamentaux que lu lumière de la nature suffit pour découvrir (2).

Charron est connu comme l'ami des dernières

(i) G^est là une expression de M. Humcj mais les deux autres écrivains ont répété à différentes fois , dans leurs ouvrages , le fond de cette idée. Bayle s'y est même étendu assez au long , dans son dictionnaire , à Particle Éclaircissements sur les sceptiques.

(3) (( Je m'enquis autrefois j dit Montaigne , à Àdrianus Tume- Lus qui savait toutes choses , que ce pouvait être de ce livre. Il me répondit quHl pensait que ce fût quelque quintessence tirée de

DE LA PlIlU)SOPniK. Î57

années de Montaigne . et comme le confident et le dépositaii'e de ses sentiments philosophiques. Doue «l'un talent très-inférieur en force et en originalité à celui de son maître , il possédait néanmoins un jugement plus sain et plus réglé ; et comme , malgi'é la libéralité de quelques-imes de ses opinions, il jouissait d'une haute réputation parmi les théologiens les plus respectables de son église, il est fort probable que Montaigne lui ait confié sa renommée pos-

saint Thomas d^Aquin; car do vrai cet esprit-là , plein d''unc ériidition infinie et d'*une Rubtilité admirable , était seul capable de telles imaginations. »

Nous ne devons pas cependant oublier de dire qu'Hun très-savant protestant} Hugues Grotius, sVst exprimé avec son ami Bigiiou d^une manière assez favorable aux intentions de Sébonde , quoique les termes qu^il emploie soient un peu équivoques, et ne montrent que peu de satisfaction sur rexécution de son plan. ]\on ignoras quantum excoluerint is/am matcriam ( aryumcntum scilicct pro refigione christiand) j phi/4isophic(i subtilitate , Raimundus Sehundus, dialogorum rariciate Ludocicvs Vires , inUivimA uutcm twn eruditione, tum facvndiâ PhUippus Mor/iœvs. Les auteurs du IVouveau dictionnaire historique (Lyon, i8o4) sont entrés plus complètement dans Tesprit du raisonnement de Sébonde , lorsqu'ils disent : a Ce livre offre des singularités hardies qui plurent dans le temps aux philoso[)hes do ce siècle, et qui ne déplairaient pas à ceux du nôtre. »

Nons devons ajouter que nous ne connaissons Sébonde que par la version de Montaigne qui \\'ix. point la prétention d''une exacte fidélité. Il avoue même qu'il a donné au philosophe espagnol « un accoutrement à la française, cl qifil Ta dévêtu de son port fnroucho et maintien barbaresque , de nianière qu''il a mes-hui assez de façon pour se présenter en toute bonne compagnie, u

\Si HISTOIRE ABRÉGÉE

thume pcir les mêmes- motifs qui avaient engagé Pope à choisir Warburton pour son exécuteur littéraire. Il semblerait que cette responsabilité ait fait moins de bien à Montaigne que de mal à Charron; • car , tandis que le scepticisme illimité et la légèreté indécente du premier étaient tus par les dévots de ce temps avec un sourire de tendresse et d'indulgence, ils remarquaient les hérésies bien moins importantes du dernier , avec d'autant plus de sévérite et de rigueur, qu'elles différaient moins des doctrines reçues de la foi catholique. Il n'est pas aisé de deviner les motifs de cette bizarrerie ; mais tel a été dans tous les siècles le caractère de la bigoterie religieuse , ou , pour parler plus exactement , de l'orthodoxie politique (i).

Pour donner un exemple de la sollicitude de Charron à chercher un antidote contre les erreur» les

(i) Montaigne , cet auteur charmant ,

Tour à tour profond et frivole , Dans son château paisiblement , Loin de tout frondeur malévole, Doutait de tout impunément , Et se moquait très-librement Des bavards fourrés de Pécole.

Mais quand son élève Charron , Plus retenu , plus méthodique , De sagesse donna leçon , 11 fut près de périr , dit-on , Par la haine théologique.

Voltaire, Épitre au président I/énant.

plus pernicieuses de son ami , nous ne citerons que son essai ingénieux et philosophique , pour réconcilier ayec la constitution morale de la nature humaine la diTcrgence apparente dans les notions des différentes nations , sur le juste et Tinjuste. Son argument sur ce point est parfaitement identique à celui si bien manié par Beattie , dans sa réfutation du raisonnement de Locke, sur Texistence des principes innés. La coïncidence entre Montaigne et Locke n'est pas moins remarquable ici que celle entre Charron et Beattie ( i ) . '

Quoique Charron ait affecté de donner une forme sptématique à son ouvrage , en le diTisant et subdivisant en livres et chapitres , ce n*est en effet qu'une série d'essais détachés, sur divers sujets, qui ont plus ou moins d'affinité à la science de la morale. Il n'a fait (ju'effleurer la puissance de l'entendement , et il n'a point imité Montaigne en exposant , pour l'édification du monde , la trempe particulière de son caractère moral. C'est sans doute le style décousu et lamilier de leurs écrits , qui a fait que ceux qui ont traité jusqu'ici de l'histoire de la philosophie française, les ont tellement néghgés tous d«ux. On a rendu, il est vrai , une ample justice aux écrits inté>

(i) Voyez Beattie , Essai sur la fable et le roman ; et Charron , De ia Sagesse ^ liv. u , chap. tiu. Il pourrait être assez intéressant de comparer les raisonnements de Charron avec un mémoire inséré dam les Transactions philosophiques de 1773, par le cheyalier Koger Gurtis , et contenant quelques détails sur le Labrador.

160 lliSTOIRE ABREGEE

ressants de Montaigne; mais personne n'a encore considéré son influence sur la manière de penser de ses compatriotes dans les siècles qui Font suivi ; il a cependant fait , et sans doute avec les meilleures intentions , beaucoup plus que tout autre pour introduire, selon Texpression de Gicéron, jusque dans nos foyers domestiques, la nouvelle philosophie, bien différente certainement de celle de Socrate. Pendant plus de deux siècles il a conservé , dans le graiid monde , la place de premier des moralistes ; circonstance facile à exphquer si Ton réfléchit sur le mélange singulier que présentent ses écrits , d'une apparence d'érudition, et de ce que Malebranche appelle heureusement «c un air du monde , un air cavaher (i). » Quant à Charron, plus grave et moins séduisant , son nom depuis long-temps serait enseveli dans Toubli, si , par des événements accidentels de sa vie , il ne s'était trouvé si intimement lié au nom plus célèbre de Montaigne (2).

(1) (( Ah ! Taimable homme , qvî'il est de bonne compagnie ! c''est mon ancien ami ; mais à force d^étre ancien , il m'est nouveau. )> ( Madame de S^vigné . )

(a) Montaigne lui-même , si Ton en juge diaprés le ton général de SCS écrits ,, semble s^étre peu attendu à la renommée dont il a si longtemps continué de jouir. On trouve à ce sujet , dans son livre , une réflexion qui le caractérise tellement comme Homme , et qui offre un si bel exemple de la vivacité pittoresque de son style antique , que nous allons la transcrire ici. c( J'écris mon livre à peu d'hommes et à peu d'années j s'il eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme. Selon la variation conti-

Ces remarques nous conduisent , par une liaison naturelle d'idées que nous suivrons de préférence à l'ordre chronologique,' à un autre écrivain du dixsqptîème isiècle, dont l'influence sur le goût littéraire et philosophique de la France , a été beaucoup plus grande qu'on ne l'imagine communément. Nous voulons parler du duc de la Rochefoucauld , auteur des Maximes et des Réflexions morales.

Voltaire est peut-être le premier qui ait assigné à la Rochefoucauld le rang distingué qui lui appartient parmi les classiques français, u Un des ouvrages, dit-il, qui contribuèrent le plus à former le goût de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de précision j fîit le petit recueil des Maximes de François, duo de la Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait presque qu'une vérité dans ce livre , qui est , que «< l'amourpropre est le mobile de tout , » cependant cette pensée se présente sous tant d'aspects variés qu'elle est presque toujours piquante. C'est moins un livre que des matériaux pour orner un livre. On lut avidement ce petit recueil ; il accoutuma à penser et à

nnelle qai a smTÎ le nôtre juscp^à cette henre , qui peut espérer que Mioime présente soit en usage dHci à cinquante ans ? Il écoule tous les jours de nos mains , et depuis que je vis , s^est altéré de moitié. 9oiii disons qu'il est à cette heure parfait : autant en dit du sien ekaqae siècle. G^est aux bons et utiles écrits de le clouer à eux, et in sa fortune selon le crédit de notre état. »

L'histoire de la langue française a démontré la justesse des prédictions contenues dans la dernière phrase.

Dugald Stewart. — Tome III, 1 1

renfermer ses pensées dans un tonr vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'ayait eu avant lui en Europe depuis la renaissance des lettres (i). »

Un autre juge très-compétent du mérite littéraire, le docteur Johnson , avait coutume de dire des Maximes de la Rochefoucauld , que c'était peut-être le seul ouvrage écrit par un homme du monde, dont lès auteurs de profession eussent raison d'être jaloux. Gela ne doit pas nous étonner quand nous considérons les peines infatigables que prit cet écrivain accompli pour donner à toutes les parties de son livre tout le fini possible. Quand il avait écrit une maxime, il avait coutume de la répandre parmi ses amis , afin de profiter de leurs critiques. Et, si on en peut croire Segrais, il en corrigea quel* ques-unes jusqu'à trente fois avant de les soumettre au public.

Il faut avouer que la tendance de ses Maximes est , à tout prendre, contraire à la morale, et qu'elles laissent toujours sur l'esprit une impression désagréable. En même temps on peut douter que les motifs de l'auteur aient en général été bien compris par ses admirateurs ou ses adversaires. En affirmant que l'amour-propre est le ressort de toutes nos actions , il n'y a pas de bonnes raisons pour supposer qu'il prétendait nier la réalité des distinctions

(i) Yoltaire, vol. V, p. iSgS, édition deDesoër.

morales comme yérité philosophique. Cette supposi-* tion serait tout-à-fadt incompatible avec sa beUe et prof<md0 remarque que Thypocrisie est un homma^ secret que le vice rend à la vertu. H présente cette vérité comme un fait qu'il avait vu se vérifier , dans les plus hauts rangs de la société , par sa propre expérience , et qu'il annonçait sans restriction , s&a de rendre sa satire plus forte et plus mordante. En adoptant cette méthode d'écrire , il s'est conformé sans le savoir , ainsi que beaucoup d'autres écrivains français qui depuis ont suivi son exemple, à une proposition d'Aristote , énoncée avec beaucoup de profondeur et de sagacité dans sa Rhétorique (i).

u Les sentences ou apophthegmes aident beaucoup à l'éloquence. La raison en est qu'elles flattent roi^eA d^ auditeurs , qui aiment à voir l'orateur employer une manière de parler générale pourénon* eer une opinion dont ils connaissent en partie la

fÂtcLt /Af Si ita ^oprixomrct r8r eexp»<£rSy* Xct/pov0'i ykf j f»v tiç ir»$tX*v Kiyt$r f Ivirvxn t»9 Jo|Sr, «ff «tiroi xar* fi^oç «x'"'**^' — *H fi.tf ^oep yv»iA% ^ »wsi^ cipiirai xaôoXOM ccBo^ttfCrK ttrri' XtufuO'i ti kyetOpXou ktyifAttcv , o xctr» ftfpo; TrpouiriXafcCarerrK TvyxetftuCir' O7or urtç ytir^ffi rvxf *«XP''/**'°^ ^ * rtxroiff ^«tuXoiff,

oîlfr 5^Xi6i»r«por rtxroTroîttç. (^AHst., Rhétorique, l.n, ch. xxi.

Tout ce chapitre est intéressant et instructif. II montre combien ^stote avait médité profondément sur les principes de la rhétoli^iie<

yérité. Ainsi qaelqu'nn qui aurait le malheur d'avoir de mauvais voisins ou des enfants vicieux , se rendrait volontiers à l'opinion de celui qui dirait que rien n'est plus incommode que d'avoir des voisins , ou que rien n'est plus insensé que d'avoir des enfants. » Cette observation d'Aristote , en nous faisant apprécier l'effet imposant et éblouissant des exagérations de rhétorique , devrait nous mettre en garde contre l'erreur commune et populaire qui les fait confondre avec les générahsations sévères et profondes de la science. Quant à la Rochefoucauld , nous savons , d'après les meilleurs témoignages , que dans le commerce de la vie il offrit un exemple remarquable de toutes les qualités morales dont il semblait nier l'existence , et qu'il formait à cet égard un contraste frappant avec le cardinal de Retz , qui a osé l'accuser de ne pas ajouter foi à la réahté de la vertu.

£n lisant la Rochefoucauld , il ne faut pas perdre de vue que c'est au ïniheu du tourbillon des cours qu'il a trouvé l'occasion d'étudier le monde , et que la sphère étroite et circonscrite où il a vécu ne devait pas lui présenter les modèles les plus favorables de la perfection de la nature humaine en général. Nous savons par madame de Lafayette , observateur exact et réfléchi , u que l'ambition et la galanterie étaient l'ame de.lacourde Louis XIV, à-la-fois

parmi les hommes et parmi les femmes. Tant d'intérêts opposés , tant de cabales différentes , étaient

sans cesse mis en avant, et les femmes jouaient dans toutes un rôle si important que Tamour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à l'amour. Personne n'était tranquille ni indifférent. Chacun cherchait à s'avancer dans le monde en plaisant aux autres et en les servant ou en les ruinant. La paresse et la nonchalance étaient inconnues , et on ne pensait, à rien autre chose qu'aux intrigues ou aux plaisirs. »

Dans le morceau déjà cité , Voltaire remarque l'effet qu'eurent les Maximes de la Rochefoucauld pour améliorer le style français. Nous pouvons ajouter à cette remarque qu'elles n'ont pas moins contribué à mettre en vogue ces peintures fausses et dégradantes de la vie humaine , que depuis un siècle on a TU se succéder plus ou moins en France. Addison, dans un des numéros du Babillard , exprime son indignation contre ce penchant général des écrivains français de son siècle. » H est impossible, ditil , de lire un passage de Platon ou de Gicéron sans en être plus grand et meilleur. Au contraire , je n'ai jamais pu lire aucun des auteurs français à la mode , ou de leurs imitateurs anglais , sans être quelque temps mécontent de moi-même et de tout ce qui m'environnait. Us cherchent à déprécier la nature humaine, à la considérer sous ses apparences les plus mauvaises ; ils supposent aux actions les plus vicieuses des intentions et des motifs non moins vils. En un mot , ils voudraient admettre qu'il y a moins

de différence entre Thomme et l*homme qu'entre l'espèce humaine et la brute (i).

Le reproche qu'Addison fait ici aux beaux esprits français de son temps est parfaitement applicable à Helvétius et à beaucoup d'autres des écrivains français les plus admirés de nos jours. Une chose encore plus remarquable , c'est de roir ce même esprit de dénigrement répandre déjà sa maligne influence sur la littérature française dès le temps de la Rochefoucauld , et même de Montaigne , et de voir que les successeurs de ces anciens auteurs n'ont fait que rédiger en corps de système philosophique sérieux leurs dangereux paradoxes , en les déguisant et les fortifiant à l'aide des principes logiques auxquels le nom et l'autorité de Locke avaient donné tant de considération en Europe.

Quand on veut montrer l'origine de cette fausse philosophie, si déshonorée par les excès des révolutionnaires de France , on a coutume de ne pas remonter plus haut que les corruptions de la régence. Mais les germes de cette fausse doctrine avaient été semés bien long-temps avatit, et devaient leur fécondité beaucoup plus au sol religieux et politique sur lequel ils avaient poussé leurs racines , qu'a l'adresse du à la prévoyaiice de ceux qui les avaient semés.

(i) BàbiUard, no io3. Le dernier numéro du Babillard fut publié en 1 7 1 1 , et par conséquent le passage cité doit s^entendre du ton à la mode de la pliilosophie française avant la mort de Louis XIY.

Npiis avons réuni les noms de Montaigne et de la Rochefoucauld , parce que nous considérons leurs écnts comme adressés bien plutôt au monde entier qu'à la classe choisie et limitée des penseurs ; on ne p^itpas dire qu'aucim d'eux ait contribué à accroître le trésor des connaissances humaines par aucune défîouyerte bien importante; mais leurs maximes ont puissamment op^é sur le goût et les principes des hautes sociétés d'Europe, et les ont disposées à recevoir favorablement les mêmes idées quand on les leur représenterait ensuite avec l'apparat imposant d'une méthode logique et d'expressions techniques. Ces réflexions ne sont pas aussi étrangères qu'on pourrait bien le croire , à l'histoire subséquente des recherches morales et métaphysiques. n est temps cependant de tourner notre attention vers un sujet plus intimement lié aux progrès généraux de la raison , nous voulons dire la philosophie de Desdurtes.

DBSCÂRTES. — GASSENDI. — MALEBRANCHE.

Suivant un écrivain moderne (Condorcet) j dont les décisions littéraires , toutes les fois qu'il ne s'agit point de religion ou de politique , méritent la plus grande considération , Descartes a plus qu'aucun autre la ^ire d'avoir amené cette liberté d'investigation qui 9 dans les temps modernes , s'est déployée d'une manière si remarquable dans toutes les branches

168 Histoire abrégés

des connaissances. En parlant de Bacon , il ajoute que 9 » quoiqu'il possédât le génie de la philosophie au point le plus élevé , il n*y joignait point celui des sciences ; et que ces méthodes de découvrir la vérité , dont il ne donne point Texemple , furent admirées des philosophes , mais ne changèrent pas la marche des sciences. » Quant à Galilée, il remarque que , «( se bornant exclusivement aux sciences mathématiques et physiques, il ne put imprimer aux esprits ce mouvement qu'ils semblaient attendre. Cet honneur, ajoute-t-il , était réservé à Descartes, philosophe ingénieux et hardi. Doué d'un grand génie pour les sciences , il joignit l'exemple au précepte , en donnant la méthode de trouver , de reconnaître la vérité. 11 en montrait l'application dans la découverte des lois de ladioptrique, dans celles du choc des corps, enfin d'une nouvelle branche de mathématiques , qui devait en reculer toutes les bornes.

«( n voulait étendre sa méthode a tous les objets de l'intelligence humaine ; Dieu , l'homme , l'univers , étaient tour à tour le sujet denses méditations. Si dans les sciences physiques , sa marche est moins sûre que celle de Galilée , si sa philosophie est moins sage que ceUe de Bacon ; si on peut lui reprocher de n'avoir pas assez appris, par les leçons de l'un, par l'exemple de l'autre , à se défier de son imagination, à n'interroger la nature que par des expériences, à ne croire qu'au calcul , à observer l'univers , au lieu de le construire, à étudier l'homme , au lieu de

le .deviner; Faudace même de ses erreurs servit aux progrès deFespèce humaine. Il agita les esprits , que -la sagesse de ses rivaux n'avait pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l'autorité, de ne , plus reconnaître que celle qui serait avouée par leur raison ; et il fut obéi, parce qu'il subjuguait par sa hardiesse , qu'il entraînait par son enthousiasme. )> Dans ces observations , l'ingénieux auteur a témérairement généralisé un fait tiré de l'histoire littéraire de son pays. Il est , selon nous , incontestable qu'on ne commença guère à y lire les ouvrages de Bacon qu'après la publication du Discours préliminaire de d'Alembert (i). Il ne s'ensuit pas de là toutefois que , même en France , les travaux de Bayle , de Newton, et des autres expérimentalistes anglais de l'école de Bacon , n'eussent produit aucun effet. Un fait non moins certain , c'est que jamais en Angleterre la philosophie de Descartes ne produisit , en physique ou en morale , assez d'impression sur l'opinion publique pour donner lieu de supposer qu'elle ait en rien contribué aux progrès subséquents que ce pays fit dans les sciences. Quant à la logique et à la métaphysique , le cas est bien différent. Les écrits de Descartes firent beaucoup pour ces deux

(i) D'Alembert en effet en donne la raison : « 11 n^ a que les chefs de secte, en tout genre, dont les ouvrages puissent avoir un certain édat j Bacon n'a pas été du nombre, et la forme de sa philoso- - phie s'y opposait : elle était trop sage pour étonner personne, u ( Discours préliminaire. )

sciences, et auraient fait beaucoup plus, s'ils eussent été étudiés avec l'attention convenable. Mais Condorcet ne semble pas avoir la moindre idée de cette partie du talent de Descartes. On peut donc reprocher à son éloge , plutôt de porter à faux que d'être exagéré. D a élevé Descartes aux nues , comme le père de la physique expérimentale 5 mais il eût été bien plus voisin de la vérité , s'il l'eût représenté comme le père de la philosophie expérimentale de l'esprit humain.

En conférant ce titre à Descartes , nous sommes loin de vouloir le comparer , pour le nombre et l'importance des faits qu'il a découverts sur nos facultés intellectuelles , à divers autres écrivains d'une date plus récente. Nous entendons seulement parler de sa définition précise et claire de l'opération de l'entendement distinguée ensuite par Locke, sous le nom de réflexion , et à l'aide de laquelle seule nous pouvons arriver à la connaissance de l'esprit humain. Aucun philosophe , avant Locke , ne semble avoir parfaitement compris combien cette faculté dépend essentiellement de toutes les conséquences qu'on a pu tirer de l'observation attentive des phénomènes de l'esprit, et combien serait futile toute théorie qui entreprendrait d'expliquer ces phénomènes par des métaphores prises du monde matériel. Du moment où ces vérités furent reconnues comme des principes logiques dans l'étude de l'esprit , une ère nou-. velle commença pour l'histoire de cette science. Il

DE LA. PHn-OSOPHIE. 171

est donc nécessaure de nous étendre sur cette partie de laphilosopliie cartésienne plus au long que les limites du plan que nous nous sommes tracé , ne nous permettront de le faire à l'égard des observateurs venus ensuite , et qui , au premier coup d'œil , nous paraîtraient aujourd'hui plus dignes d'attention.

Les matérialistes du dernier siècle ont maintes et maintes fois prétendu que Descartes était le premier métaphysicien qui eût professé la pure immatérialité de Famé , et que les anciens philosophes, aussi bien que les scolastiques , n'avaient considéré l'esprit que comme le résultat d'une organisation matérielle dont les principes constituants étaient presque nuls à force d'être subtils. Nous regardons ce» deux propositions comme dénuées de tout fondemcmt. Si c'était ici le lieu d'entrer dans de telles discussions , nous pourrions montrer, jusqu'à l'évidence la plus mathématique , que lorsque plusieurs des scolastiques et les plus sages des anciens philosophes ont décrit l'ame comme un esprit ou comme une étincelle du feu céleste , ils n'ont nullement eu l'intention d'en matérialiser l'essence ; et qu'ils ne se sont servis de ces expressions que faute d'un langage plus rigoureux. Mais ce qu'il est bien plus important de remarquer ici , c'est l'effet qu'eurent les écrits de Descartes, pour débarrasser le principe logique ci-dessus mentionné , de la question scolastiqne sur la nature de l'esprit, en tant qu'il diffère de la matière. 11 serait à souhaiter qu'il eût plus con-

stamment et plus clairement gardé en vue Fimportance essentielle de cette distinction ; mais il eut au moins, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, le mérite de montrer , par son propre exemple , la possibilitë d'étudier les phénomènes de l'esprit sans employer à cette étude d'autres faits que ceux tirés de la conviction intime. Il semble avoir considéré la question métaphysique , sur la nature de l'esprit , comme un problème dont la solution était un coroUaire nécessaire de l'intelligence précise de ces faits, concevant cependant que ce problème pouvait avoir diverses solutions aux yeux d'hommes , même d'une opinion semblable , selon la différence des faits qui en formaient la base. M. Locke en a fourni depuis un exemple remarquable : car , quoiqu'il ait fait tous ses efforts pour montrer que la réflexion est à l'étude des phénomènes de l'esprit , ce que l'observation est à l'étude du monde matériel , il semble néanmoins avoir vu , d'une manière bien moins positive que Descartes , la distinction essentielle entre l'esprit et la matière. Il a même été jusqu'à hasarder la proposition irréfléchie, cju'il n y a pas d'absurdité à supposer que Dieu ait ajjouté la faculté de penser aux autres propriétés de la matière. Cependant son scepticisme sur ce point ne l'a pas empêché de voir , de la manière la plus précise, la nécessité Indispensable de se séparer entièrement des analogies de la matière , pour étudier les lois de notre constitution intellectuelle.

La question sur la nature ou Pessence de Tame , a ëtë de tout temps le sujet favori de la discussion des métaphysiciens , par la liaison apparente qu'on lui supposait avec les arg^uments en faveur de son immortalité. C'est sous ce point de vue que les deux partis l'ont considérée , les uns concevant que si l'esprit n'avait aucune qualité en commun avec la matière 9 sa dissolution devenait physiquement impossible ; les autres pensant que , dans le cas contraire , il s'ensuivait nécessairement que l'homme tout entier devait périr à la mort. Le docteur Priestley et plusieurs autres théologiens philosophes ont depuis peu combattu avec beaucoup d'ardeur en faveur de cette dernière opinion , se flattant sans doute de préparer par-là le triomphe de leurs idées particulières de christianisme. Négligeant ainsi toutes les preuves d'un état futur qu'on peut tirer delà comparaison du cours des aflEsdres humaines, avec les jugements et les sentiments moraux du cœur humain, et passant sous silence , avec le même dédain , les présomptions qui naisi^nt des limites étroites de la sphère où roulent les connaissances humaines , quand on les compare à la perfectibilité indéfinie dont nos facultés intellectuelles semblent susceptibles , cet écrivain ingénieux , mais superficiel , s'attachait exclusivement au vieO argument pneumatologique , si rebattu , et admettait tacitement, comme un fait, que l'avenir de lliomme dépendait entièrement de la solution d'un problème physique analogue à celui qui divisait alors

les chimistes , sur l'existence ou la non existence du phlosistique. Dans l'état présent de la science , devait-on s'occuper de telles spéculations ? Quel est le métaphysicien sensé qui regarde aujourd'hui l'im* mortalité de l'ame comme une conséquence logique de son immatérialité, et ne la considère pas plutôt comme dépendant entièrement de l'être souverain qui le premier lui doi\na l'existence. D'un autre côté, les meilleurs philosophes ne font-ils pas dépendre de l'analogie générale des lois qui paraissent gouverner l'univers, l'espoir suggéré par les lumières naturelles d'un avenir au-delà du tomheau, aussi hien que tous nos autres pressentiments.Tous les arguments sur l'immatérialité de l'ame , ne servent donc pas tant à fixer d'une manière positive cette destinée future, qu^à repousser les raisonnements des matérialistes lorsqnlb regardent son anéantissement comme un effet conséquent et nécessaire de la dissolution du corps (i). Nous avons cru convenable de développer cette idée , pour qu'on ne suppose pas que la méthode lo^

(i) Contentons-nous, dit le savant Jolin Smith de Cambridge, de cette sage assertion de Platon dans son Timée. U attribue la perpétuité de toutes les substances à, la bienveillance et a la libéralité du Créateur , qu'il fait parler ainsi :

XiiOM0'(0'6E ^f , oùtTf rtv^fo-fie .9-ara7eu fAupoLÇ ^ rn; l/x»; ^ouXh0'fa*r /uîi^oro; XW S'tO'/ÂW xai xvpiftrf^ov Kax,^^^^ Ixcirar , oT? or' *yiy~ yfO-Oe , |urf<r£?0-6e. Quoique vous paraissiez né pour mourir, et que je puisse rompre les nœuds que j'ai faits, je les rends indissolubles y et les droits de la mort ne s'étendront pas sur vous , ma vo>

DE IaA. philosophie. 175

gique , recommandée par Descartes pour l'étude des phénomènes de l'esprit , dépende en aucune manière de ce que, métaphysiquement parlant, il regarde son être et ses propriétés comme des substances distinctes (i); ily a cependant, sinon une liaison démontrée , au moins une affinité naturelle et évidente entre ces deux parties de son système ; car c'est par un attachement constant à la méthode logique , ou , 6i\ d'autres termes , par l'exercice habituel d'une réflexion patiente, que nous nous accoutumerons à nous élever au-dessus de ces associations routinières aux-

lôiité est un lien plus fort qae ceux dont je viens d'unir les parties de TOtre être. [Vise, choisis, Cambridge, 1660.)

Nous tirons ce passage d'un dès plus anciens partisans de Desoavtesy parmi les philosophes anglais. Descartes lui-même était d'nne opinion bien différente. « On a été étonné , dit Thomas , que dans ses méditations métaphysiques, Descartes n'ait point parlé de l'immortalité de l'ame. Mais il nous apprend lui-même , par une de «es lettres , qu'ayant établi clairement, dans cet ouyrage, la distÎBOtioB de Pâme et de la matière , il suivait nécessairement de cette dittiBC^on , que l'ame par sa nature ne pouvait périr avec le corps. » ( Éloge de Descartes , note ai.)

(1) Nous employons ici le mot scolastique , substance , pour nous confonner au langage de Descartes j mais nous connaissons parfaitement toutes les objections qu'on peut élever contre l'emploi de ce mot y en ce que non-seulement il diffère ici de sa signification popnUine, i^ppropriée aux choses matérielles et sensibles , mais encore parce qu'il renferme un plus haut degré de connaissances positives sur la nature de l'esprit que nos facultés ne nous permettent d'en attendre. ( Voyez quelques autres remarques sur ce sujet , note I , k la fin du volume. )

quelles le matérialisme doit le pouvoir qu*il a pris sur l'imagination , et que nous nous sentirons insensiblement disposés à adopter les conclusions de Descartes. On doit regretter qu'en rappelant ces condu-. sions , ses commentateurs aient fait un si fréquent usage du mot spiritualité , que nous ne nous rappelons avoir vu dans aucun de ses ouvrages. La yénr • table expression est immatérialité , ce qui n'est qu'une idée négative, et ne signifie par conséquent rien

autre chose qu'une désapprobation de l'hypothèse sur la nature de l'esprit, que le matérialisme a si gratuitement et si dogmatiquement adoptée (i).

On sait que la faculté de la réflexion est la dernière qui se développe en nous, et que , même dans, le plus grand nombre des hommes , elle ne se développe jamais qu'imparfaitement. Il est également certain que long-temps avant que cette faculté commence à s'exercer en nous , l'entendement est déjà préoccupé d'un chaos d'opinions , de notions , d'impressions et d'associations , relatives aux objets les plus importants des recherches humaines ; sans parler ici des innombrables sources d'illusions et d'erreurs provenant de l'emploi de la langue vulgaire qui s'apprend par routine dans l'enfance et s'identifie avec les premiers progrès de nos pensées et de nos perceptions , la conséquence est , pour emprunter une allusion de Turgot , que a quand l'homme a

(i) Voyez note K , à la fin du Tolume.

voulu se replier sur lui-même , il s'est trouyé dans un labyrinthe où il était entré les yeux bandés (i). )>

Bacon se plaignait de même , il y a long-temps , qu'on n'avait encore trouvé personne d'un esprit assez ferme et assez persévérant pour prendre une résolution sévère d'abolir entièrement toutes les théories et notions communes , et d'appliquer de nouveau son intelligence , ainsi préparée et débarrassée de toute influence ancienne , à l'examen des faits particuliers ; qu'en conséquence , notre raison était une sorte de mélange et de collections disparates dues à une confiance aveugle, au hasard, et aux notions irréfléchies qui les ont formées. Tandis qu'au contraire on pourrait attendre de grandes améliorations d'un homme d'un âge mûr , d'un jugement sain, et d'un esprit vierge , qui s'adonnerait à l'étude de l'expérience et des faits particuhers.

Ce que Bacon a recommandé ici, Descartes a cherché à l'exécuter, et ses vues sur ce point fondamental coïncident tellement avec celles de son prédécesseur, que ce n'est qu'avec beaucoup de peine que nous pouvons nous persuader qu'il n'avait jamais lu les ouvrages de Bacon (2). Les premiers pas de Descartes dans l'exécution de son entreprise, sont particuhèrement intéressants et instructifs , et ce sont eux seuls qui méritent à présent notre attention. Quant aux détails de son système ,

(i) OEuvres de Turgot, tom. II, p. a6i.

(3) Voyez note L , à la un du volume.

Dugald Stewart. — Tome III. 1 2

J78 HISTOIRE ABRKGKli

ils ne sont curieux maintenant que par le contraste étrange qu'ils présentent avec la rigueur extrême de principes que Fauteur avait pris pour point de départ. Ce constraste si frappant a fait dire malignement à d'Alembert , que »c Descartes avait commencé par douter de tout , et fini par croire qu'il avait expliqué tout. »

Parmi les divers articles adoptés par la croyance commune et que Descartes se proposait d'examiner sévèrement, il mentionne en particulier la force des démonstrations mathématiques, l'existence de Dieu, l'existence du monde matériel, et même l'existence de son propre corps : la seule chose qui lui parût certaine et incontestable , était sa propre exis- tence ; voulant nous faire entendre par-là , comme il le répète à difierentes reprises , l'existence de son esprit, abstraction faite de toute considération des organes matériels qui s'y trouvent liés. JQ pensait qu'on pouvait raisonnablement douter de toute autre proposition , mais il lui semblait voir une contradiction manifeste dans les termes à supposer la non existence de la chose qui pense , au moment même où (;ette chose a la conscience qu'elle pense. Ce fut donc de cette seule donnée qu'il prit son point de départ , résolu à n'admettre , comme vérité philosophique , que ce qu'on pouvait déduire de cette première donnée par une chaîne de raisonnements logiques (i).

(i) Sic ouiem reficicnles illa omnia , dequibvs aliquo modo

S*ëtant d'abord convaincu de sa propre existence , ce qn'il fit ensuite fut d'examiner quelle confiance il devait à ses facultés perceptives intellectuelles. A cet effet , il commença par chercher une preuve de l'existence et des attributs de Dieu, parce qu'il regardait ces vérités comme nécessairement comprises dans l'idée qu'il pouvait se former d'un être existant par lui-même , parfait et étemel. Il serait inutile de rappeler ses raisonnements sur ce sujet. Qu'il nous suffise de remarquer qu'il se sentit amené à conclure qu'pn ne peut supposer à Dieu l'intention de tromper ses créatures, et que, par conséquent, les suggestions et les décisions de notre raison méritent notre confiance entière toutes les fois qu'elles nous donnent une idée claire et distincte dç l'objet sur lequel elles s'exercent (i).

possumtts dubitare, ac etiam falsa esse fingentes , facile quidem svpponimus nullum esse Deum, nuUum cœlum, nulla corpora .* nosque etiam ipsos , non halere manus, ncc pedes, nec deniqve uUum corpus : non autein ideà nos qui talia cogitamus nihil esse : répugnât enim ut putemus id qtiod cogitât , co ipso tempore qvo cogitât , non existere. Ac jïroiiidchœc cognitioj ego cogito,ergo sum, est omfiium prima et certissimaquœ cuilibet ordine philosophanti occurrat. (Princip. philos., pars i , $ 7. )

(1) Descartes récapitule ainsi lui-même en peu de mots , dans la conclusion de sa troisième méditation , la substance de son argument sur ces points fondamentaux. Dàm inme ipsum mentis acicm concerto , non modo intelligo me esse rem incompletam et ah alio dependentem, remque ad majora etmelioraindefinitè aspirantem , sed simul etiam intelligo illum, à qiiopendeo, majora ista-omnia

180 HISTOIRE ABRÇGEE

Gomme Descartes pensait que l'existence de Dieu était , après l'existence de son propre esprit , la plus incontestable de toutes les vérités , et ne se fiait aux conclusions de la raison humaine que par sa confiance dans la véracité divine , il n'est pas surprenant qu'il ait rejeté comme superflu et incomplet

non indefinùè etpotentiâ tantum , sed reipsâ in se hahere , atque Hà Deum esse : totaque vis argumcnti in eo est , quod agnoscam fierinan posse ut oxistem talis naturœ qualis sum , nempè ideam Dei in me habcns , nisi reverâ Deus etiam existeret, Deus j inquam , iUe idem cujus idea in me est, hoc est hahens omnes illas perfectiones quas ego non comprehendere , sed qvocunque modo cogitatione attingere possum , et nullis plané defectibus ohnoxius. Ex his satis patet, illum fallacem esse non posse ; omnem enim fraudem et deceptionem à defectu aliquo pcndere lumine naturali manifestum est.

Cet argument , en faveur de Pexistence de Dieu , que quelques étrangers ont improprement appelé un argument à priori, a été long-temps considéré , par les hommes les plus distingués de l'Europe, comme tont-à-fait concluant. Quant à nous j quoique nous ne le trouvions pas si bien adapté à la portée de Pintelligence des observateurs ordinaires , que l'argument tiré des marques du dessein qui se manifeste partout dans Punivers , nous sommes cependant loin de le rejeter comme indigne d'attention. Il est à beaucoup près moins abstrait que les raisonnements de Newton et de Glarke , fondés sur nos idées de l'espace et du temps , et il paraîtrait sans doute tout aussi logique et aussi concluant que cette célèbre démonstration , s'il était développé d'une manière convenable , et exprimé en termes plus simples et plus populaires. Cependant ces deux arguments ne s'excluent nullement l'un l'autre , et nous avons toujours pensé qu'en 'les combinant on pourrait ^en former une preuve plus foTtr. et plus lumineuse qu'on ne l'a en les prenant à part.

Dja LA PHILOSOPHIE. 181

Fargument des causes finales. S'il eût profité d'un tel secours , non-seulement il eût montré son manque de confiance dans ce qu'il prétendait regarder comme beaucoup plus certain qu'aucun théorème mathémathique , mais il se fût encore exposé à se voir accuser d'en appeler aux attributs de Dieu pour prouver l'autorité de ses facultés , et d'en appeler ensuite à ses facultés pour prouver l'existence de Dieu. Il est bien étonnant que la pénétration de cet ingénieux penseur n'ait pas aperçu le cercle vicieux qui existe toutes les fois qu'on en appelle au pouvoir de l'intelligence, pour prouver la confiance qu'on doit y ajouter, et qu'à moins de regarder cette crédibilité comme incontestable, tout exercice de la raison humaine est absolument vide et stérile. L'évidence de l'existence de Dieu a paru à Descartes trop irrésistible et trop convaincante pour qu'on la soumit aux lois logiques qui s'appliquent à toutes les autres conclusions de l'entendement (i).

(i) n estpénilale de se rappeler que le philosophe qui a^ait représenté sa croyance en la yéracité de Dieu , comme le seul fondement de sa confiance dans les démonstrations mathématiques , ait été accusé et persécuté par ses contemporains comme athée , et cela dans un pays ( la Hollande) où plus d''un demi siècle après sa mort, on devait professer sa doctrine dans les universités avec une aveugle idolâtrie. On doit sans doute attribuer en grande partie cette inconséquence et cette injustice à un zèle ignorant , et à Pinfluence des passions mondaines dont les théologiens protestants ne sont pas toujours exempts eux-mêmes , sans avoir besoiu d^adopter la maligne insinuation de d^Alembert : (( Malgré toute la sagacité qu^il

Quelque extraordinaires et extravagantes que paraissent ces premières mesures , elles n'en eurent [)as moins une tendance directe à diriger singulièrement l'attention de Fauteur sur les phénomènes de la pensée , et à l'accoutumer à faire abstraction des objets extérieurs, effet presque impossible à produire sur la masse générale des hommes. C'est ainsi qu'il fut amené à voir par une conviction intime, que les attributs de l'esprit se font encore plus clairement et plus distinctement apercevoir que ceux de la matière , et que quand on veut étudier les premiers , bien loin de chercher à les expliquer par des analogies empruntées des derniers , nous devons au contraire chercher , autant que possible, à bannir de la pensée toute analogie ou même toute expression analogue qui , en appelant ailleurs l'attention , la détourne de son objet principal. En un mot , il vit que la seule vraie méthode de philosopher sur ce sujet , était indiquée dans l'ancien précepte des stoïques , entendue dans un sens un peti différent du sens primitif, nec te quœsweris extra; c'est un sentiment juste de cette règle , et un attachement constant à son esprit plutôt qu'à sa lettre ' qui forme la base de ce qu'on appelle , à proprement parler , la philosophie expérimentale de l'esprit humain. C'est ainsi qu'on doit arriver à la connais-

ayait employée pour prouver Pexistcncc de Dieu , il fut accusé de la nier par des ministres qui peut-être ne la croyaient pas. »

DE LA PIIILOSOPIIIE. 183

sance exacte des faits qui concernent Tesprit , et ce n'est qiie sur des faits , attestes ainsi par notre conviction intime , qu'on peut élever la théorie de l'esprit.

Conformément à ces vues , il est évident que Descartes a été le premier qui ait aperçu clairement que notre idée de l'esprit n'est pas directe , mais relative 5 c'est-à-dire , relative aux différentes opérations dont nous avons la conscience. <c Qui suis-je ? se demande-t-il dans sa seconde méditation : un être pensant , c'est-à-dire un être doutant , connaissant , affirmant, niant, consentant, refusant, susceptible de plaisir et de peine (i). Je puis avoir la notion complète de tout cela sans rien connaître d'avance des qualités et des lois de la matière , et il est par conséquent impossible que l'étude de la matière me soit d'aucune utilité pour l'étude de moi-même. )> En conséquence, Descartes établit comme un premier principe, que rien de ce que l'imagination peut comprendre , ne peut appartenir à la connaissance de l'esprit ; et qu'il faut se garder avec la plus grande attention d'adopter les images sensibles enveloppées dans le langage commun , pour représenter les opérations de l'esprit , parce qu'elles tendraient à con-

(i) Non sum compages illa membrorum, quœ corpus humanum appellatur ; non sum etiam tennis aliquis aër istis memhris infusus } non ventus, non ignis , non vapor , non halitus. — Quid igUur sum? Res cogitans ? quid est hoc? Nempè duhitans . in~ telligens , affirmons , negans f volens, nolens. (Meditatio secunda.)

fondre deux classes de phénomènes qu'il est de la plus grande importance de distinguer soigneusement l'une de l'autre (i).

(i) Itaque cognosno , nihil eorumquœ possum imaginatione comprehendere , ad hanc quam de me habeo noHtiam pertùierej inentemquo ah illis diligentissimè esse avocandam , ut suam ipsa . naturam quàm disHnctissimè percipiat. ( Ibid. ) Queltpies lignes auparayant , Descartes s^expli^e sur ce qu^il entend par imagination : Nihil aliud est imaginari ^ quàm rei corporeœ figvramseu irnaginem contemplari.

Les extraits suivants d'un livre publié à Cambridge, en 1660, <llx ans précisément après la mort de Descartes , en nous fournissant u n commentaire utile sur quelques-unes des remarques ci-dessous , liLMi vt^nt servir à montrer avec quelle justesse , même dans ce temps , quelqu:'.s-uns des membres de cette université avaient saisi Tesprit de la philosophie cartésienne de Pesprit humain.

(( Les âmes de tous les hommes s'exercent d^abord , xitriffii TraOiôufïixîi j par une espèce de mouvement progressif, comme l'exprime le philosophe grec j elles s'emploient sur des actes corporels t>t matériels , et ne s'occupent que d'objets sensibles. Ainsi les liaisons matérielles s'impriment si profondément sur elles, qu'elles ue peuvent imaginer que leur essence soit autre que matérielle et divisible, quoique d'une nature éthérée et subtile, il ue nous est possible de connaître la nature de nos âmes que parleurs xniio-iiç xukx/xcti ^ ou motions circulaires et rcflectives, et ce n'est quVn s'examinant elles-mêmes qu'elles se peuvent dérober leurs propres secrets. » (Smith, Discours choisis, pag. 65.)

(( Réfléchissons seulement sur nos propres âmes j considérons avec quelle clarté les notions de raison, liberté, perception , et autres semblables s'offrent à nous, et nous pourrons nous convaincre quHl est mille fois plus facile de connaître nos âmes que nos corps. Nous connaissons les premières par une conversion immédiate sur nous-mêmes , et un sens intime distinct de leurs opérations j tandis

Ces observations peuvent ne pas paraître très-originales ou très-importantes à ceux qui sont familiarisés avec les écrits de Locke et de ceux , en petit nombre , de ses successeurs qui sont entrés dans Tesprit de sa philosophie ; mais quand elles parurent .pour la première fois , elles étaient le plus grand pas que jamais aucun individu eût fait dans la science de l'esprit. Quel contraste frappant ne présentent-elles pas, non-seulement avec les discussions des scolastiques , mais encore avec les théories si analogues de Hobbes à la même époque ? Combien de fois Locke lui-même, et la plus grande partie de ses sectateurs , ne les ont-ils pas perdues de vue en dépit de la conviction intime la plus claire de leur vérité et de leur importance ? Si Horne-Tooke les eût étudiées et comprises, elles lui auraient donné la clef de ces énigmes étymologiques, qui, bien qu'un grand nombre de ses contemporains les aient prises à tort pour de profondes découvertes philosophiques , doivent en partie tout leur mystère au penchant décidé de ces rai-

qne nous n^anÎTons à la connaissance du corps qu^historiquement en quelque sorte , et par fragments détachés des expériences doutciifcs et incertaines que nous en faisons j mais les notions qne nous ayons d'un esprit , c'est-à-dire , de ce quelque chose au-dedans de nous qui pense, comprend , raisonne et disserte , sont si claires , et si parfaitement séparées de celles que nous avons d'un corps, que nous pouvons aisément concevoir que, lors même que tous les êtres corporels du monde seraient détruits , nous pourrions cependant e^Lister aussi bien que nous le faisons. » [Ihid. p. 98.)

186* HISTOIRE ABREGEE

sonneurs superficiels , pour retomber dans les mêmes erreurs scolastiques , dont Descartes , Locke , Berkeley , Hume et Reid , avaient , avec tant de succès , tenté de les affranchir.

Si quelque chose peut ajouter à notre admiration f)Our des idées qui manifestent dans leur auteur une telle victoire sur les illusions des sens, c'est de considérer qu'on en est redevable à un jeune homme , qui avait passé , au milieu de la dissipation et du tumulte des camps , le temps ordinairement consacré aux études académiques (i). L'éducation libérale ([u il avait reçue dans sa jeunesse sous les jésuites , au collège de la Flèche (2) , peut seule expliquer ce phénomène. Encore enfant , nous dit-on , il s'y était

(1) ((Descartes porta les armes d^abord en Hollande, sous le célèbre Maurice de Nassau j de là en Allemagne , sous Maximilien de Bayiëre , au commencement de la guerre de trente ans. Il passa ensuite au service de Fcmpereur Ferdinand II , pour Yoir de plus près les troubles de la Hongrie. On croit aussi qu^au siège de la Rochelle , il combattit , comme yolontaire , dans une bataille contre la flotte anglaise, ti ( Thomas ^ Eloge de Descartes , note 8.) Quand Descartes quitta la profession des armes il était &gé de yingt-cinq ans.

(3) Par une coïncidence assez curiease ^ ce fut aussi dans U même Tille de la Flèche que Hume fixa sa résidence lorsqu^il composait son Traité sur la nature humainej il pourrait se faire qu^il y eût été engagé par des associations semblables à celles qui se préscn* tèrent à Fimagination de Cicéron , quand il visita les jardins de l'Académie. Au commencement de sa dissertation sur la méthode , Descartes nous a donné une description assez intéressante des travaux qui occupèrent sa jeunesse , et des considérations qui lui firent naître le dessein hardi de réformer la philosophie.

DE LA PHlLOSOl'llIE. 187

tellement distîngpié par l'habitude d'une méditation profonde , que ses camarades Tavaient surnommé le philosophe. Ce n'est en effet qu'à cet âge qu'on peut cultiver de telles habitudes avec un succès complet. Cependant la gloire d'avoir indiqué à ses successeurs la véritable méthode de la théorie de l'esprit , est tout ce que Descartes puisse revendiquer dans les sciences logiques et métaphysiques. On peut, il est vrai 5 recueillir , çà et là , dans ses ouvrages , plusieurs importantes idées ; mais , à tout considérer, il n'a ajouté que bien peu à notre connaissance de la nature humaine; cela ne surprendra pas, si l'on considère qu'il aspirait à accomplir une révolution semblable dans les divers départements des sciences physiques, sans parler encore du temps considérable qu'il a dû employer à ses recherches mathématiques , qui , quelque peu de prix qu'il y ait attaché lui-même , ont long-temps été regardées comme la base la plus solide de sa réputation (i).

(i) Tel est aussi le jugement prononcépar d'Àlembert : k Les mathématiques , dont Descartes semble avoir fait assez peu de cas , font néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de sa gloire. )> 11 ajoute à cela une réflexion très-ingénieuse sur le mérite comparatif de Descartes, considéré comme géomètre et comme philosophe, k Comme philosophe il a peut-être été aussi grand , mais il n'a pas été si heureux. La géométrie ^ qui , par la nature de son objet , doit toujours gagner sans perdre, ne pouvait manquer, étant maniée par un aussi grand génie , de faire des progrès trèssensibles et apparents pour tout le monde. La philosophie se trou-

Parmi les principaux articles de la philosophie cartésienne incorporés maintenant à nos doctrines les plus accréditées, voici ceux qui méritent le mieux d'être remarqués :

1" Sa lumineuse exposition de Terreur commune en logique , de vouloir définir des mots qui expriment des notions trop sûnples poui' être susceptibles d'analyse (i). M. Locke réclame cette améUoration «îomme lui appartenant en propre ; mais le mérite en est certainement à Descartes , quoiqu'il faille avouer qu'il ne s'est pas toujours conformé à cette règle dans ses propres recherches.

2" Ses observations sur les différentes classes de ]>rc\jugés , et particulièrement sur les erreurs aux- (juellcs nous nous exposons par trop de négligence , dans l'emploi des mots considérés comme 'instruments de la pensée. La plus grande partie de ces observations , toutes même peut-être , avaient déjà été présentées piu* Bacon ; mais elles sont exprimées

vait daus un état bien différent ) tout y était à commencer : et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre ! Le mérite de les faire dispense de celui d^en faire de grands. » {Disc. prél. )

(i) « Les noms d^dée simple ne sont susceptibles d'aucune définition. Il en est tout autrement des noms de toute idée complexe. Personne , à ce que je pense , n^a encore fait remarquer quels sont les mots qui sont susceptibles ou non d'être définis. » ( Locke , Essai, liv. m, cKap. iv, |^. 4, ) Comparez cette remarque aTCcles Princij/ia de Descartes, I, lo, et ayec la Philologia nova eaperiincnialis de lord Stair , p. 9 7 et 7 9 , Lcyden , 1 G86.

DE LA PHILOSOPillK. 189

par Descartes avec plus de précision et de simplicité , et dans un style mieux adapté aux goûts du présent âge.

8® La suprême et incontestable autorité que, dans tous nos raisonnements sur Tesprit humain , il attribue à révidence du sens intime. 11 s'est servi avec une force irrésistible de ce principe logique pour réfuter les sophismes des scolastiques contre la liberté des actions humaines , fondés sur la prescience de la Divinité , et d'autres considérations théologiques.

4° La plus importante de toutes ses améliorations en métaphysique , est la distinction qu'il a si clairement et si fortement établie entre les quahtés primaires et secondaires de la matière. Cette distinction n*était point inconnue de quelques-unes des anciennes écoles de philosophie de la Grèce ; mais elle fut ensuite rejetée par Aristote et par les scolastiques, et il était réservé à Descartes de la placer sous un point de vue si heureux , qu'à l'exception d'un petit nombre de théoristes pleins de scepticisme ou plutôt de paradoxes , elle a réuni les suffrages de tous les observateurs qui sont venus après lui. Ce ne fut point à une suite longue et pénible de raisonnements que Descartes fut redevable d'une découverte en apparence si aisée , quoique si importante dans ses conséquences ; mais à cette patience , à cette exactitude d'attention, aux opérajtions de son propre esprit , que dès sa jeunesse il s'était principalement

190 HISTOIRE ABRÉGÉÏE

étudié à cultiver. Il peut être convenable d'ajouter que les ëpithètes primaire et secondaire , employées aujourd'hui universellement pour établir les distinctions dont il s'agit, furent d'abord introduites par Locke ; cette circonstance peut avoir contribué à laisser dans l'ombre ceux qui avant lui avaient fait la même découverte.

Comme ce dernier article du système cartésien est lié de très-près à plusieurs des observations les plus fines , faites jusqu'ici sur les phénomènes intellectuels 5 nous croyons devoir à la mémoire de Fauteur de nous arrêter un instant pour revendiquer ses droits à quelques idées-mères , que les métaphysiciens modernes supposent communément d'une ori- (rine plus récente. Par-là , nous trouverons en même temps l'occasion d'introduire une ou deux remarques cjui ne seront peut-être pas sans utilité pour éclaircir les ténèbres qui, d'après l'opinion même de quelquesuns des plus habiles disciples de Descartes et de Locke, obscurcissent encore cette curieuse discussion.

Nous avons fait observer ailleurs que Descartes avait été généralement accusé par les écrivains du siècle dernier, de jouer en sophiste sur les mots dans la doctrine de la non-existence des qualités secondaires , tandis qu'au contraire il a été le premier qui ait exposé au monde l'erreur de ce paralogisme scolastique (i). Pour le prouver , il suffit de

( i) te Descartes , Malebranclic cl Loclcc ont fait rcrivre la distinc-

DE lA PlIlLOSOPIIiE. 191

s'en rapporter à ce qu'il en dit dans la première partie de ses Principia (i). Mais , par une raison que nous ferons connaître ensuite , nous croyons à propos

tion entre lès qualités primaires et secondaires , mais ils ont fait des qualités secondaires de pures sensations ^ et des primaires des ressemblances de sensations. Ils prétendaient que la couleur, le son, et le calorique n^existaient pas dans les corps, mais n^étaient que des sensations de Pesprit. Les paradoxes de ces philosophes n^étaient qu'on abus de mots j car, quand ils donnent comme une découverto importante moderne qu^il n'y a point de chaleur dans le feu , ils ne Teulent dire autre chose , sinon que le feu ne sent pas la chaleur j ce que tout le monde sait aussi bien qu^eux. » ( Reid , Rechei'ches , chap. Y, sect. 8. )

(i) Voyez sections 69 , 70, 71 j ces trois paragraphes sont trèsintéressants. Nous n'en citerons que deux phrases , qui suffiront pour montrer que dans les observations que nous venons de faire , nous n'aTons rendu à Descartes que la justice qu'il méritait.

PcAet itaque in re idem esse cùm dicimus ?ios jJercipere colores in dbjecHs , ac si dicerevms nos percipere aliquid in ohjectis , quodquidem quid sit ignoramus , sed à quo efjicitur in nolis ipsis sensus quidam valdè manifestas et perspicutis qvi vocatur sensiis colorum. — Cùm verb ptitamus nos percipere colores in ohjectis , et si rêver â nesciamus quidnam sit quod tune nomine coloris appellamuSf nec ullam similitudinem intelligere possimus, inter colorem quem supponimus esse in oljeciis et illum quem experimur esse in sensu, quia iamenhoc ipsum non adcei'timus j et multa alia sunt, ut magnitudo, figura, numéros , etc. , quœ clarè percipimus non aliter à nohis sentiri vel intelligi, quàm ut sunt , autsaltem esse possuntin ohjectis , facile in eum errorem delahimur , ut judicemusidquodin oljeciis vocamus colorem, esse quid pmnino simile colori quem sentimus , atqne ita ut id quod nulio modo percipimus j à nohis clarè percipi arhitraremur.

192 mSTOlRE ABREGEE

d'emprunter ici les mots d'un de ses commentateurs les plus anciens et les plus distingues. <( Ce n'est que depuis Descirtes , dit Malebranche , qu'à ces questions confuses et indéterminées, si le feu est chaud, si l'herbe est verte , si le sucre est doux , etc. , on répond en distinguant l'équivoque des termes sensibles qui les expriment. Si par chaleur, couleur, saveur , vous entendez un tel ou tel mouvement de parties insensibles , le feu est chaud , l'herbe verte , le sucre doux. Mais si par chaleur et par les autres quahtés , vous entendez ce que je sens auprès du feu, ce que je vois lorsque je vois de l'herbe , etc. ; le feu n'est point chaud ni l'herbe verte , etc. ; car la chaleur que l'on sent , et les couleurs que l'on voit ne sont que dans l'ame. » 11 est surprenant de voir que ce passage et plusieurs autres de Malebranche aient échappé au docteur Reid; car on ne trouve dans ses ouvrages à lui-même rien de plus précis sur l'ambiguïté dans les noms des quahtés secondaires. Il est encore plus surprenant que Buffier, qui devait avoir étudié avec soin les systèmes de ses savants compatriotes , ait directement accusé non-seulement Descartes , mais Malebranche , d'avoir soutenu un paradoxe qu'ils s'efforçaient au contraire avec tant de soin de bannir des écoles de philosophie (i).

(i) (i Pai admiré souycnt que d'aussi grands Hommes que Descartes et Malebranche , avec leurs sectateurs , fissent yaloir comme une rare découverte de leur philosophie j que la chaleur était dans

Les observations importantes de Deseartes sur ce sujet pénétrèrent en Angleterre; bientôt après sa mort; elles sont développées très au long et avec beaucoup de talent par Glanville dans sa Scepsis scientifica i)ubliée environ treize ans avant la Recherche de la vérité àc Malebranclie. Cependant les progrès du bon sens sont si lents, il a tant de peine à lutter contre les préjugés des savants, (pie , jusqu'en 1715, le paradoxe si clairement exjdiqué et réfuté par Descartes , semble avoir conservé quelque autorité dans cette université de laquelle M. Locke , trente ans auparavant , avait été expulsé. Dans un des n°' du Guardian^ Tauteur rendant compte d'une visite faite par Jack Lizard à sa mère et à ses sœurs , après un séjour d*un an et demi à Oxford, donne le précis suivant de ses progrès en logique : «c P(»ndant la première semaine, dit-il, Jack fut entièrement plongé dans les paradoxes ; il se; plaisait à pincer Fépagneul de ses sœurs, et disait ensuite qu'// ne

noiis-mômes et nullement dans le feu \ au lieu que le commun des hommes trouyait que la chaleur était dans le feu aussi bien que dans nous. — Mais en ce fameux débat de quoi s\'igît-il? Uniquement de l'imperfection du langage qui causait une idée confuse par le mot de chaleur ; ce mot exprimant également deux choses , qui à la vérité ont quelque rapport ou analogie, et pourtant qui sonltrès-diffén'utesj sayoir : i» le sentiment de chaleur que nous éprouTOus en noas^ 3° la disposition qui est dans le feu à produire m nous un sentiment de chaleur. )» ( Cours des sciences , par le Pi-ie lîulîicr , p. 819 , Paris, 1783.)

JJugaid Stewart, — l^ome fil, 1 S

le sentait pas. Si ses sœurs s'amusaient à assembler des nœuds , il leur démontrait que les rubans étaient tous de la même couleur, ou plutôt, disait Jack, n'étaient d'aucune couleur. Milady Lizard elle-même, quoiqu'elle fût assez satisfaite des progrès de son fils , se mit très en colère contre lui ; car voyant un jour qu'elle venait de se brûler les doigts en allumant une lampe, il profita de Foccasion pour lui prouver au milieu de sa douleur que le feu n'avait point de chaleur. »

Ce misérable jeu de mots sur la non-existence des qualités secondaires , n'aurait jamais attiré l'attention de tant de profonds penseurs , sans la difficulté particulière qui se rencontre dans nos notions de la couleur, notions qui ne nous semblent avoir été sufiisamment remarquées par aucun philosophe anglais. Les partisans de Descartes et de Locke admettent bien également que cette qualité appartient à la même classe d'idées que le son , l'odeur , la saveur , le chaud et le froid ; et aucun de ceux qui réfléchiront avec attention sur ce sujet ne pourra nier ce fait : toutefois il y a une distinction très-importante à faire entre la couleur et les autres qualités. Pour l'odeur , le son , la saveur , le chaud et le ft-oid , nous apercevons tous immédiatement que nos sens nous communiquent une idée relative de la qualité extérieure, ou, en d'autres termes, nous apportent la perception de l'existence de certaines propriétés ou qualités des objets extérieurs qui leur font

produire certaine sensation sur notre esprit : aussi jamais personne n'a-t-il hésité un moment à reconnaître la vérité de cette branche de la philosophie cartésienne dans tout ce qui concerne ces qualités seules. Mais quant à l'application de la même doctrine à la couleur , nous avons eu de fréquentes discussions avec beaucoup d'individus sans pouvoir les amener à nos idées. Ce n'était pas que leur raison fût défectueuse , mais ils ne pouvaient réfléchir d'une manière continue sur les sujets de leur conviction intime , ou plutôt il leur était impossible de séparer , comme objets de l'entendement , deux choses liées parleurs habitudes constantes d'une manière indissoluble , comme objets de l'imagination. Le silence des métaphysiciens modernes est d'autant plus surprenant, que d'Alembert avait depuis long-temps appelé leur attention sur ce sujet , comme sur un des phénomènes les plus merveilleux dans l'histoire de l'esprit humain. Le penchant que nous acquérons , dit d'Alembert , par les mauvaises habitudes de l'enfance , à rapporter à une substance matérielle et divisil)le ce qui appartient réellement a une substance spirituelle et simple , est une chose bien digne de l'attention des métaphysiciens. Rien, ajoute-t-il , n'est si extraordinaire dans les opérations de l'esprit que de le voir transporter ses sensations loin de lui-même , et les répandre pour ainsi dire sur une substance à laquelle elles ne peuvent appartenir d'aucune manière. Il serait difficile

11)0 HISTOIRE AmiKOKE

(réiioiirer le fait vn question dans des termes plus précis et plus elairs.

Il semble certain que Deseartes et Malebranche avaient ajierçu Tillusion si bien déeritc ici, si l'on en ju{jc du moins })ar leur extrême sollicitude à la lier à cette foi implicite . que , par des considérations religieuses, ils regardaient comme due au témoignage des facultés dont le Créateur nous a doués. Malebranche en particulier fait tous ses efforts pour distinguer entre la sensation et le jugement qui en résulte, «c La sensation, dit Malebranche, ne nous trompe jamais ; elle ne diffère en rien de la conception que nous nous en formons. Le jugement aussi est naturel ; ce n'est qu'une sorte de sensation composée (i); mais ce jugement ne nous induit pas en erreur à l'égard des vérités philosophiques. Au moment où nous exerçons notre raison , nous voyons le fait sous son véritable jour , et pouvons parfaitement rendre compte de l'apparence d'illusion qu'il présente à l'imagination. :>

Peu satisfait cependant de la solution de cette difficulté , ou craignant peut-être qu'elle ne parût pas complète à quelques autres , il a a})pelé à son secours la doctrine du péché originel. II assure que tous les faux jugements que notre constitution nous induit à former sur les objets extérieurs et leurs

(i) Il se serait exprimé avec plut de justesse , s'il eût dit que le jugement est inséparable de la sensation. Nais dn reste on comprend assez CL' qu^il veut dire.

DE LA. PHlLOSOPlIlIi:. 197

qualités, sont une suite de la (îhute de nos premiers pères. Depuis cette qventure , ainsi que le docteur Beattie l'appelle ciiic^lqne part avec peu de respect , il faut la vi<yilance ('onstanttî de la raison pour nous préserv(»r des iiniombrables erreurs où nous feraient tomber nos sens extérieurs (i). Dans un autre passage, Malebranche observe d'une manière très-belle, qui n'est pas cependant très-conséquente avec son argument théologique sur le même sujet, que (2) « nos sens nous étant doiniés seulement })our la conservation de notre corps , il est très à propos qu'ils nous portent à juger comme nous faisons des qualités sensible|^ Il nous est bien plus avantageux de sentir la douleur et la chaleur , comme étant dans notre corps , cpie si nous jugions qu'elles ne fussent que dans les objets qui les causent ; parce que la douleur et la chaleur étant capables de nuire à nos membres , il est à propos que nous soyons avertis quand ils en sont attaqués , afin d'empêcher qu'ils n'en soient offensés. Mais il n'en est pas de même des couleurs ; elles ne peuvent d'ordinaire blesser le fond de l'œil où elles se rassemblent , et il nous est

(1) <c Le père Malebranche nous informe que nos sens étaient dans l'origine des facultés aussi fidèles qu'on pouvait le désirer; mais qu'ils furent pervertis par le pcclié originel. Depuis cette aventnre , ils ont contracté une propension si invincible à la fraude , qnUls sont continuellement occupés à nous chercher des pièges. »> ( Beattie, Essai sur la vérité, p. ^4 i , deuxième édition. )

(a) Recherche de la véi^lé , liv. i, chap. xu.

1U8 HISTOIRE ABREGEE

inutile de savoir qu elles y sont peintes. Ces couleurs ne nous sont nécessaires que pour connaître plus distinctement les objets ; et c'est pour cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement aux objets :. (i).

r.es deux remarques suivantes , que nous énoncemus avec toute la brièveté possible, nous sem-

(i) Dans ce que le docteur Reid dit sur Descartes et Locke, il y a deux remarques que nous ne savons trop comment concilier. (( La couleur, dit-il, diffère des autres qualités secondaires , en ce que, tandis que nous donnons quelquefois le nom de la qualité à la sensation qui Tindiqne , et qui en est le produit , nous ne donnons jamaÎH cependant , autant que je puis croire, le n^ de couleur à la sensation , mais bien à la qualité. » Quelques lignes aupararant il dit : (( Quand nous pensons à une couleur, ou que nous en parlons , quelque simple d^aillcurs que semble élre la notion présentée à notre imagination , elle est toutefois en quelque sorte composée. Elle embrasse une cause inconnue et un cffirt connu. Le nom de couleur appartient à la cause seule , mais non à Peffct. Mais comme la cause est inconnue , nous n^en pouTons former aucune conception que par ses relations avec l'effet connu : cVst pourquoi tous doux se combinent dans Pimagination , et se trouvent si étroitement liés qu''on les prend pour un objet simple et unique.» {Recherches , cb. vi, sect. 4. )

Ces deux passages semblent se contredire. Si dans la pereejition covlevr , la sensation et la qualité sont si étroitement liées qu^on les prenne pour un objet simple et unique, ne s^ensuit-il pas que le nom cm/ /<'i/r désigne évidemment cette notion composée? D^un autre côté , quand il dit qu^on ne donne jamais le nom couleur à la sensation , mais bien à la qualité , n^exprime-t-il pas que , toutes les fois qu^on prononce le mot couleur , la qualité se trouve séparée de la sensation, même aux yeux du vulgaire ?

DE LA PHlLOSOPfflE. 199

blent donner une solution presque complète du problème proposé par d'Alembert.

1° Suivant la nouvelle théorie de la vision attribuée communément, quoique avec peu de justice comme nous le montrerons ensuite, au docteur Berkeley, Téloignement où l'objet se trouve de l'oeil n'est point une perception originelle de la vue. De plus , aussitôt que l'œil s'ouvre , la plus intime liaison s'établit nécessairement entre la notion de couleur et celle d'étendue et figure visible. D'abord il n'est pas improbable qu'on regarde toutes ces notions comme de pures modifications de l'esprit; mais, quoi qu'il en soit, la conséquence évidente est que, quand, par comparaison entre les sens de la vision et du toucher , nous nous sommes habitués à rapporter les objets aux distances , lea sensations les accompagneront toujours nécessairement , quelle que soit d'ailleurs cette distance (i).

2° On sait que c'est u^e loi générale de notre constitution que , quand une chose est destinée , ou naturellement ou par convention, à être le signe d'une autre, l'esprit en contracte une disposition évidente à passer aussi rapidement que possible à la chose signifiée, sans s'arrêter à donner son attention aux signes. On en trouve l'exemple le plus remarquable dans les perceptions acquises de la vision , dans lesquelles nos jugements sur la distance

(i) Voyez note M , à la fin du volume.

sunt frcqueniment le résultat d'un procédé intellectuel ; comparant ainsi ensemble une variété de si- (j^iies différents, sans que nous puissions , le moment d'après , nous rappeler une seule des gradations par lesquelles notre esprit a passé. Notre inattention aux sensations de la couleur considérée comme affection de l'esprit ou modification de notre être , nous semble un fait précisément semblable; car t(mtes les sensations étaient destinées par la nature à faire l'office de signes , et à nous indiquer les figures et les distances des objets extérieurs. On peut se faire une idée de leur importance essentielle sous ce point de vue , en supposant pour un moment que la nature entière ne présentât qu'une couleur uniforme sans même la moindre variété de lumière et d'ombre. N'est-il pas évident , dans cette supposition , que l'organe de la vision serait entièrement inutile , puisque c'est par la seule variété des couleurs que la figure visible des corps les fai^ distinguer les uns des autres ? Dans ce cas , l'œil ne pourrait nous indiquer la différence des distances; car l'emploi des divers signes cités par les écrivains sur l'optique , suppose avant tout qu'on a reconnu dans les corps environnants des objets séparés de perception. Il n'est donc pas étonnant que des signes si absolument soumis àl'exercice du plus noble de nos sens , cessent dès notre jeune âge de se faire remarquer comme sujets de notre conviction intime , et qu'ils se présentent ensuite à l'imagination plutôt sons la notion

de qualités de la matière , que d'attributs de l'esprit (i).

Nous ne voyons rien qui ait plus de rapport avec les sensations de couleur qu'éveille en nous la présence des objets extérieurs, que le sentiment que nous éprouvons en voyant une bibliothèque. Nous appelons les volumes entassés sur les tablettes , les trésors ou les magasins de la connaissance des âges précédents, et nous voyons en eux avec reconnaissance et respect , des sources inépuisables d'instruction et de plaisir procurés à notre esprit ; même en voyant une page imprimée ou manus-

(i) Le docteur Reid , dans ses Recherches , a introdait une discussion sur la perception des objets visibles qui nous a toujours em barrasses depuis plus de quarante ans que nous avons lu son ouyrage pour la première foisj il s^agit de savoir, <( si dans Pobjet visible il existe une sensation qui lui soit propre , et par laquelle il se communique à la vision. Le résultat de cet argument est quHl aurait pu se faire que notre œil eût été formé de manière à percevoir la figure de Pobjet sans percevoir la couleur ou aucune autre qualité , et que par conséquent , il ne paraît y avoir aucune sensation propre àla figure visible, et que cette qualité est immédiatement suggérée par rimpression matérielle sur Forgane , impression dont nous n'avons pas la conscience. >) ( Recherches , cuaf. vi , section 8 . ) Autant que nous pouvons le voir, il nous semble parfaitement clair que, sHl n'y eût pas eu de variété dans nos sensations de couleur , et ce qui est encore plus fort , si nous n^eiissions eu aucune sensation de couleur quelconque , Torganc de la vision ne pourrait nous avoii" avertis ni de la figure , ni de la distance des objets , et par conséquent, nous aurait été aussi inutile que si, dès le moment de notre naissance , nous eussions été aâligés d^ine goutte sereine.

crite , nous sommes portes à dire que les idées que nous recevons nous viennent par le sens de la vue , et nous sentons à peine la métaphore que nous faisons en parlant ainsi : on ne fait pas attention alors que Fœil ne voit qu'une multitude de traits noirs sur du papier hlanc , et que c'est par une habitude acquise que nous communicpions à ces traits toute la signification qui les distingue du barbouillage insignifiant d'un enfant ou d'un sot. Les connaissances que nous concevons renfermées dans les livres, semblables au parfum d'une rose, ou à l'éclat argenté des nuages , doivent leur existence à la relation qui existe entre l'objet et l'esprit qui le perçoit. La seule différence entre ces deux cas est , que dans l'un la relation est un effet local et temporaire d'habitudes conventionnelles , tandis que dans l'autre c'est l'ouvrage universel et inaltérable de la nature. 11 faut espérer qu'à l'avenir l'art de l'imprimerie rendra la première relation aussi inhérente à notre espèce que l'est la dernière ; mais dans l'histoire des siècles passés, il est impossible de dire combien de fois cette relation a pu être anéantie. Quel vestige reste-t-il aujourd'hui des connaissances scientifiques qui, autrefois, de tous les coins du, monde civilisé , attiraient en Egypte ceux qui voulaient se faire initier aux mystères de la philosophie ? Les symboles qui restent encore dans ce pays célèbre , inscrits sur des monuments éternels , ont de7 puis long-temps été séparés des esprits qui pouvaient

réfléchir sur eux leurs attributs intellectuels; ils sont pour nous inutiles et muets , et ne servent qu'à attester l'existence de sciences et d'arts dont il nous est impossible de deviner la nature et l'objet.

f^ariis nunc sculptajî^^uris Mamiora , trunca tamen -visuntur mutaque nobis ; Signa repertorum iuimur , ceciJêve reperta.

On peut étendre à peu près à la langue orale ce qui vient d'être dit des caractères écrits. Quand nous écoutons le discours d'un orateur , l'éloquence et la persuasion semblent découler de ses lèvres , et nous ne remarquons pas que c'est nous qui donnons une ame aux mots qu'il prononce. Il en est absolument de même lorsque nous jouissons* de la conversation d'un ami ; nous attribuons ce charme puissant à sa voix et à ses accents , mais sans notre coopération , toute leur puissance serait vaine. Dans ce cas , les mots ne contribuent que pour bien peu à l'effet moral et intellectuel.

Nous nous sommes étendus sur cette partie du système cartésien beaucoup moins à cause de la valeur intrinsèque de sa liaison avec la théorie de nos perceptions extérieures , quoiqu'elle soit même à cet égard du plus haut intérêt aux yeux de tout observateur philosophe , que parce qu'elle donne l'exemple le plus frappant et le pi us palpable que nous connaissions, des associations indissolubles établies dans notre enfance entre le monde matériel et le monde intellectuel. 11 était évidemment dans rinlention de

204 IIISTOIIIE ABLIÉGÉE

la nature , que nos pensées fussent habituellement dirigées sur les objets extérieurs. Aussi la masse des hommes est-elle non-seulement peu disposée à l'étude des phénomènes intellectuels , mais incapable du degré de réflexion nécessaire à leur examen. Delà il résulte que quand nous commençons à analyser notre constitution intérieure , nous trouvons les faits qu elle nous présente si intimement liés dans nos idées aux qualités de la matière , qu il nous est impossible de tirer entre eux une ligne parfaite de séparation , et que , quand l'esprit et la matière con- (;ourcnt à produire un même résultat , on perd entièreuKuit le premier de vue , ou on ne le regarde que comme un principe accessoire qui doit son existence au dernier. De-là vient encore qu'il est si difficile, pour ne pas dire impossible, de se former ime idée d'aucune des opérations de notre intelligence en faisant abstraction des images suggérées par leur nom métaphorique. Quelques-uns des contemporains de Descartes lui objectaient de même que l'impossibilité d'accom})lir les abstractions qu'il recommandait était un argument puissant contre la vérité de sa doctrine (i). Ni lui ni aucun de ses successeurs , à ce que nous sachions , ne semblent avoir pensé à la réponse convenable à faire à cette objection. C'est que les abstractions de l'entendement sont

(i) f^oyes, en particulier y Gassendi Opéra, t. III, p. 3oo, J.ugduni, ]658.

1)K LA PIIIU^SOPIIÎK. 205

totalement différentes des abstractions de Fimag^ination , et que nous pouvons raisonner avec l'exactitude la plus rigoureuse sur des objets considérés isolément, tandis qu'il nous serait impossible , même par la pensée, de les concevoir séparés Fun de l'autre. Ses propres observations sur l'indissolubilité de Funion établie dans l'esprit entre les sensations do la couleur , et les qualités primaires d'étendue et de figure , auraient pu lui fournir en cette occasion , une réplique victorieuse à ses adversaires, sans compter que la variété des métaphores également propres à désigner les mêmes facultés et opérations intellectue des était une preuve démonstrative qu'aucune de ces métaphores n'avait une liaison avec les lois générales auxquelles le philosophe doit rapporter les phénomènes de l'esprit.

Descartes , en établissant en principe général que rien de ce qui se conçoit par V imagination ne peut jeter aucun jour sur les opérations de la pensée, principe que nous considérons comme lui appartenant en propre , a posé la pierre fondamentale de la philosophie expérimentale de Fesprit humain. Il semble probable , d'après la teneur de leurs idées , que Bacon et d'autres avaient déjà aperçu plus ou moins clairement cette même vérité ; mais aucun ne l'avait exprimée avec autant de précision , ou n'en avait fciit la maxime fondamentale de sa logique. C'est pour cela que nous croyons pouvoir dater l'origine de la vraie philosophie ck? Fesprit plulot aux

200 HISTOIRE ABREGEE

principes do Descartes , qu'à Yorganum de Bacon , ou à TEssai de Locke , sans prétendre cependant pour cela ooraparcr Fauteur français aux deux auteurs anglais , soit pour avoir contribué à augmenter le trésor de nos faits acquis sur les phénomènes intellectuels , soit pour avoir découvert quelque chose d'important sur les lois générales auxquelles on peut ramener ces phénomènes. Il est pénible de réflécliir siu* le petit nond)re de philosophes qui aient parfaitement conçu Fesprit de cette maxime essentielle. Même de notre temps , les antiques préjugés qu'elle devait détruire , ont non-seulement repris une nouvelle force, mais ont généralement été regardés comme une découverte profonde et originale en mctaphysi([ue. C'est là ce qui doit nous excuser d'avoir traité si longuement de la métaphysique cartésienne dans le tableau historique que nous avons à tracer. Apres avoir traité si au long des ouvrages du maître , nous pourrons passer plus rapidement sur ceux de ses disciples et de ses antagonistes (i),

(i) La doctrine cartésienne, sur les qualités secondaires delà matière , est susceptible de diverses autre! applications importantes. Ne pourrait-on pas 8'*en servir au moins comme d'un argumentum adhomincm contre 31. Uume, et contre ceux qui, en admettant cette partie du 83'stcme cartésien , semblent toutefois avoir un penchant secret au matérialisme ? M. Hume a parlé quelque part de cette légère agitai Um du cerceau appelée pensée. S'il est contraire à In philosophie de confondre nos sensations de couleur , do chaud , (le froid , avec les qualités d''élendiie , de figure et de solidité , ne

DK L.\ PIULOSOPIIli:. 207

Après avoir tant exîdté le mérite extraordinaire de Descartes comme père de la véritable métaphysique, nous devons aussi ajouttT que ses erreurs dans cette science n'ont pas été moins extraordinaires. Les plus remarquables , car nous devons nous contenter de parler de celles-là , sont, son obstination à rejeter toute spéculation sur les causes finales (i) ; son hypothèse sur les brutes , qu'il considérait comme de pures machines (2) ; sa doctrine des idées innées dans le sens où il la comprend et l'expose lui-même (3) ; son paradoxe si connu , par

Test-il pas dayantagc encore , s**!! est possible , de confondre avec ces qualités les phénomènes de la pensée , de la yolition , et de Pémotion morale?

(1) Malgré les règles logit^ues qu'il s^est tracées , Descartes semble quelquefois adopter sans s''en apercevoir les idées généralement reçues sur ce sujet. On en trouve plusieurs exemples dans son traité des passions , dans lequel il présente quelques conjectures sur leur usage. La phrase suivante est surtout remarquable. Milii pcrsuadere nequeo ntUuram indedisso hominibus ullum afjcctum qui scînjjci' vùiosus sit, nuUumque usiim honum et laudahilem habeat. ( Art. cjLXXv. )

(a) Cette Hypothèse ne fut jamais très en faveur en Angleterre j cependant un écrivain moderne très-distingué dans quelques branches des sciences a déclaré d^lne manière précise que la balance des probabilités inclinait de ce côté. « Nous ne parlerons point ici des autres animaux, dit M. Kirwanj car il est au moins douteux qu^ils soient autre chose que des automates. » ( Essais de métaph., p. 4 1 , Londres , 1809.)

(5) Nous avons souligné cette dernière phrase, parce que, dans le raisonnement de Dcscarles sur ce sujet , il y a beaucoup de vérités importantes ternies par un alliage étonnant d'erreurs.

lt^[iiel il place rcssence de l'esprit dans la pensée cl de la matière dans rétendue (i) ; et sa nouvelle modlfîcation de la théorie idéale de la perception adoptée ensuite avec quel([ues légers changements , par Malebranche, Locke, Berkeley et Hume (2). Nous aun>ns occasion de parler de ses erreurs dans la suite de cette histoire. II nous suffit îi présent d'une simple énumération.

Dans ce que nous avons dit jusqu'ici de Descartes , nous n'avons point parlé do ses théories métaphysico-physiologi([ues sur la connexion entre l'ame et le corps. Avant de poursuivre , nous devons dire

(1) On peut rapporter à ce paradoxe plusieurs des raisonnements de Fauteur , à-Ia-fois sur la physique et la métaphysique. Un des traits les plus caractéristiques de son génie est Pencliaînement mathématique de ses opinions , m()me sur des questions qui , au premier roup dVil , paraissent tout-à-fait éloignées Pune de l'autre. Cette circonstance, jointe à la clarté extraordinaire de son style, explique parfaitement l'attachement que des esprits initiés de bonne Iieuro dans ses principes et sa doctrine conçurent pendant longtemps pour sa philosophie. Dans la persuasion où il était que l'essence de la matière consistait dans l'étendue, il se trouvait obligé d^admi'ttre la doctrine d''un />/(>/} {///i universel à laquelle vint sVnchaîncr tout naturellement la théorie des tourbillons. La même idée le conduisit dès le commencement de sa méditation métaphysique à afllrmer, beaucoup plus dogmatiquement que ses prémisses ne semblent l'y autoriser, la non-étendue de l'esprit , et lui fit souvent entremêler , d'une manière très-contraire à la logique , ce dogme sujet à discussion , avec les faits qu'il rapporte sur les phénomènes il 1- l'esprit.

(i) r'Ujvz note N , ù la lin du volume.

quelques mots de ces théories , quelque puériles et Myoles qu'elles soient , à cause de la longue et vaste influence qu'elles ont eue sur la science de l'esprit , non-seulement dans la Grande-Bretagne , mais aussi dans le reste de l'Europe.

L'hypothèse de Descartes qui fait siéger l'ame dans la glande pinéale ou conarium est connue de tous ceux qui ont lu VAlma de Prier ; il n'est pas peut-être également connu qu'il se détermina à la fixer dans cet endroit particulier, par la raison assez plausible que, parmi les difierentes parties du cerveau 5 celle-là se trouvait la seule qui , étant unique et centrale, était convenable au séjour d'un être dont il regardait l'unité et l'indivisibilité comme les attributs essentiels et évidents (i). Il a cherché en particulier à expliquer de quelle manière les esprits animaux , par leurs différentes motions dans les tubes nerveux, entretiennent la communication entre cette glande et les diverses parties du corps , de manière à produire les phénomènes de la perception , de la mémoire , de l'imagination et des motions musculaires : et il a décrit les procédés par lesquels ces divers effets s'accomplissent , avec un ton d'autorité aussi tranchant que s'il eût voulu démontrer par ses expériences la circulation du sang. Il est étrange , en vérité , de rencontrer de tels raisonnements dans les ouvrages du même philosophe qui avait si clai-

(i) Voycz^OTL\Ta\ih De passionibus, Mi. 3i, 3a. Voyez aussi note , à la fin du yolume.

Dugald Stewart. — Tome III, 1 4

rcment aperçu la nécessité de faire une entière abstraction des analogies de la matière , pour étudier les lois do IVsprit, et qui, au commencement de ses recherches , avait poussé son scepticisme jusqu'à exiger une preuve de rexistencemême de son propre t*orps. CiCtte inconséquence toutefois ne paraîtra pas si inexplicable qu'on pourrait la juger d'abord, si !\)n veut refléchir avec attention sur la méthode adoptik* par Descartes ; car le même scepticisme qui lui avait fait sus{)cndre sa confiance dans les facultés intellectuelles jusqu'à ce qu'il se fût convaincu, d'après l'attribut do véracité nécessaire à Dieu , que ces facultés devaient être regardées comme des oracles divins , le prépara ensuite à ajouter une confiance plus que commune aux suggestions de son jugement, sujet à l'erreur ainsi que tous les autres. Les idées de Descartes sur la communication entre l'ame et le corps , sont maintenant si universellement rejetées que nous n'en aurions pas parlé sans Finfluence manifeste qu'elles eurent après un siècle sur la création de l'hypothèse analogue du docteur Hartley. On trouve les premières traces de cette hypothèse dans quelques questions de sir Isaac Newton (|ui les proposait , beaucoup moins sans doute parce qu'il y croyait lui-même , que parce qu'il voulait amener les philosophes à un examen du système cartésien sur cet objet. Nous ne prétendons toutefois pas nier que ce grand homme ne semble s'être laissé plus d'une fois égarer par l'exemple de son prédé.

cesseur, en spéculant sur des questions dont la solution était impossible. On ne peut pas douter, dans le cas dont nous nous occupons , que ce ne fût l'application de la vieille théorie des esprits animaux , imaginée par Descartes , pour expliquer les phénomènes de l'esprit , qui amena Newton à ses idées , dont Hartley fît ensuite la base de sa théorie des vibrations (i).

n serait inutile de s'arrêter plus long-temps sur les rêveries d'un philosophe plus connu des savants de notre siècle par la hardiesse de ses erreurs , que par les vérités profondes renfermées dans ses ouvrages. C'est une question de savoir si, à l'époque

(i) La théorie philologi^e de Descartes , sur la connexion entre Tame et le corps, fut adoptée, ainsi que quelques-unes de ses opinions les plus sensées , par un philosophe anglais son contemporain, M. Smith de Cambridge, que nous ayons déjà cité dans une des notes j et VAlma de Prier nous donne une preuve incontestable qne , quelque temps après le commencement du xxmP siècle , c^était encore un des sujets les plus fréquents de controverse entre les deux udyarsités anglaises. On voit dans le même poëme combien les rèreries de Descartes sur le siège de Pâme contribuèrent à arracher les beaux esprits de Cambridge à leur premier attachement à la pnenmatologie plus incompréhensible encore des scolastiques.

Tout ce poëme , du commencement à la fin , verse continuellemeiit le ridicule sur les diverses hypothèses des physiologistes , coBcemant la nature de la communication entre Pâme et le corps. Le contraste amusant entre Pimposante absurdité de ces disputes et la plaisanterie légère des digressions auxquelles l'imagination du poète s'abandonne , fait un des principaux charmes de celte production, la plus originale de celles de Prior.

où il a vécu, le monde a retiré plus de fruit des vérités qu'il enseigna , ou des erreurs dans lesquelles il se laissa tomber. Il est certain que les discussions que firent naître ces dernières , eurent un eflfet plus immédiat et plus palpable pour exciter un esprit général de recherches libres et indépendantes. A cette considération on pourrait ajouter une remarque ingénieuse et assez juste de d'Alembert , « que , quand les opinions absurdes se sont invétérées parmi les hommes , il est quelquefois nécessaire , faute de mieux , de les remplacer par d'autres erreurs. Telle est, ajoute-t-il, l'incertitude et la variété de l'esprit humain , qu'il a toujours besoin d'une opinion sur laquelle il puisse s'appuyer. C'est un enfant auquel il faut quelquefois présenter un jouet pour pouvoir lui ôter des mains une arme dangereuse ; le jouet sera bientôt abandonné quand la raison lui viendra (i). )>

De tous les antagonistes de Descartes , Gassendi est un des plus anciens et certainement le plus formidable. Jamais deux philosophes ne différèrent autant de talents et de caractère. Le dernier était aussi supérieur au premier par l'originalité de son génie, la force de concentration de son attention sur les phénomènes du monde intérieur, son goût classique , sa sensibiUté morale , et les dons précieux de son esprit , qu'il lui était inférieur en érudition , en

(i) Vvyez note P , à la fin du volume.

industrie comme écrivain, en justesse de vues logiques sur les phénomènes du monde matériel , et généralement dans toutes ces qualités et tous ces talents littéraires que la masse des hommes est ou se croit capable d'apprécier. Aussi la réputation de Gassendi fut-elle à son plus haut degré pendant sa vie 5 tandis que celle de Descartes ne prit guère de consistance que long-temps après sa mort.

On peut attribuer en grande partie la justesse des vues de Gassendi sur la philosophie naturelle , à rétude attentive qu'il fit des ouvrages de Bacon, dont Descartes n'a jamais parlé , et qu'il n'avait sans dmiè jamais lus. Cette circonstance est d'autant plus extraordinaire , que non-seulement Gassendi , mais quelques autres de ses correspondants lui parlèrent de Bacon dans des termes qui devaient l'engager à voir par lui-même si ces éloges étaient bien ou mal fondés. Un de ses correspondants , après s'être contenté, par un sentiment de délicatesse, d'indiquer le chancelier d'Angleterre comme l'homme qui , avant Descartes, avait le mieux conçu la véritable méthode de procéder dans les recherches physiques , saisit cette occasion pour lui mettre sous les yeux , en forme d'un avis amical venant de lui-même , un admirable sommaire de Y Instaurado magna.

<c A tout cela il faut ajouter qu'aucun architecte , quelque habile qu'il soit, ne saurait élever un édifice sans les matériaux convenables. Ainsi votre méthode , même en la supposant parfaite, ne saurait

214 HISTOnUB ABRJSGEE

VOUS faire avancer d'un pas dans l'explication des causes naturelles , si vous n'êtes muni avant tout des faits nécessaires pour en déterminer les effets. Ceux qui, sans sortir de leurs bibliothèques , prétendent discourir sur les œuvres de la nature , peuvent bien nous dire quelle espèce de monde ils auraient créé si Dieu leur en eût laissé le choix ; mais , à moins de posséder une sagesse vraiment divine , il est impossible de se former de l'univers une idée qui approche de celles du Créateur. Quoique votre méthode nous promette tout ce qu'on peut attendre du génie de l'homme , elle n'aspire point sans doute à l'art de la divination ; elle ne se pique que de dédflre de certaines données toutes les vérités qui en dérivent par une conséquence nécessaire. Ces données en physique ne peuvent être que des principes précédemment acquis par l'expérience (i). »

Dans les discussions de Gassendi avec Descartes , le nom de Bacon semble à différentes fois introduit à dessein d'exciter la curiosité de son antagoniste. Dans sa revue historique des systèmes logiques , il consacre uq chapitre séparé à l'entreprise héroïque qui donna naissance au Novum organum , et ce chapitre précède immédiatement celui qui traite des méditations métaphysiques de Descartes.

Si Gassendi n'a pas puisé dans Bacon son goût pour la philosophie épicurienne , au moins y aura-t-il

(i) Voyez la première épitre à Descartes , dans la préface de son TVai^ (le^po^non^. Àmstelodami, i664.

été encouragé parla manière favorable avec laquelle Bacon parle toujours de la théorie atomique ou corpusculaire. A l'exemple de cette lumineuse simplicité qui caractérise partout les opérations de la nature, cette théorie possède certainement une supériorité décidée sur toutes les autres conjectures des philosophes anciens, relatives à l'univers matériel; et Bacon et Gassendi méritent les plus grands éloges pour avoir vu si clairement la forte présomption que cette ressemblance faisait naître en faveur de la vérité ^ avant que les recherches de l'école newtonienne eussent jeté sur elle une lumière inattendue. Cependant 5 malgré toute son admiration pour la physique d'Épicure , Bacon ne montre jamais la moindre propension' à adopter les doctrines métaphysiques ou morales de la même secte ; il considérait au contraire, et sans doute avec raison , la théorie atomique comme beaucoup plus opposée à l'athéisme que l'hypothèse de quatre élénients mutables , et d'une cinquième essence incommutable. H y a tout heu de croire que Gassendi, qui était un chaud partisan des causes finales , s'était rangé de cette opinion , même dans les recherches purement physiques. On ne peut nier en même temps que , sur plusieurs questions de métaphysique et de morale , ce savant théologien , un des plus orthodoxes en apparence que l'église cathoUque ait à présenter , ne portât sa vénération pour l'autorité d'Épicure , pour ainsi dire jusqu'à la servilité. Quoiqu'il fasse tout son possible pour mettre

ses lecteurs en garde contre les dangereuses conséquences généralement attribuées à sonmsutre, il a néanmoins conservé assez de son système pour autoriser le soupçon généralement conçu , qu'il en avait adopté plus qu'il n'en avouait.

De même que rattachement de Gassendi pour les doctrines physiques d'Épicure le disposait à recevoir plus favorablement qu'il ne l'eût fait sans cela , ses opinions en métaphysique et en morale , de même son aversion déclarée pour la théorie des tourbillons semble avoir créé dans son esprit des préjugés injustes contre les spéculations de Descartes sur tous les autres sujets. Ses objections contre l'argument par lequel Descartes a établi d'une manière si victo-

' rieuse la distinction entre l'esprit et la matière comme objets séparés et hétérogènes des connaissances humaines, doivent paraître aujourd'hui frivoles et puériles , à toute personne capable de former un juge-

. ment sur cette question. Tout ce qu'elles prouvent, c'est que toutes nos connaissances , nous sont communiquées par les sens extérieurs , puisqu'il n'existe pas un seul objet de l'entendement qu'on ne puisse ramener aux images sensibles, et que par conséquent, quand Descartes proposait de faire abstraction de ces images dans l'élude de l'esprit , il rejetait la seule base sur laquelle l'édifice de nos facultés pût s'appuyer. Le fait est , pour nous servir de ses expressions, qu'il n'y a pas de distinction réelle entre l'imagination et l'intellect , si l'on entend par le premier

de ces deux mots ce pouvoir que l'esprit possède de se représenter les objets matériels et les qualités qu'il a perçues d'avance. Il est évident que ce raisonnement coïncide exactement avec la doctrine répandue en Angleterre à la même époque par son ami Hobbes (i) , ainsi qu'avec les théories soutenues plus tard par Diderot, Horne-Tooke , et plusieurs autres écrivains français et anglais qui s'imaginaient suivre avec un succès merveilleux le sentier tracé par la génie de Locke , tandis qu'ils ne faisaient en eflfet que répéter les dogmes d'Épicure.

Une chose assez digne de remarque, c'est que l'argument employé par Gassendi contre Descartes est copié presque mot pour mot de sa propre traduction de Diogène Laërce , sur les sources de nos connaissances , d'après les principes de la philosophie épicurienne (2) : tant sont peu nouvelles les conséquences que les matérialistes modernes tirent de la proposition scolastique , nihil est in intellectu , quod

(1) Sorbicre rappelle en termes très-forts UafiFection de Gassendi pour Hobbes, et son estime pour ses écrits. Thomas Hohlius Gassendo charissimus cujtis lihellum de corpore paucis ante ohitum mensihtis accipiens, osculatus est suljungens : mole quidem parvus estiste liber ,verùm totus tit opinor , medullâ scateti (Sorberii prsef. ) L^admiration de Gassendi n^était pas moindre pour le De ctPe de Hobbes , à en croire du moins une lettre écrite par lui à Sorbière et contenue dans la préface de cet ouvrage.

(a) Yoyez Gassendi Opéra, tom. Ill, pag. 3ooj et tom. Y, pag. la.

non fuit prias in sensu I La même doctrine est exprimée dans une maxime très-concise , déjà citée , de Montaigne : Les sens sont le commencement et laJUi de toutes nos comuiissances. Cette maxime, que Montaigne tenait de son oracle Raymond de Sébonde , a été regardée par les philosophes présents de France comme sanctionnée de l'autorité de Locke. Si elle était Traie , elle déracinerait non-seulement toute métaphysique, mais aussi toute morale et .toute reUgion naturelle et révélée. Aussi est-ce de cette maxime que , dans une lettre comparable à tout ce que Molière a pu imaginer dans ses Femmes savantes , madame du DeflFand se sert pour montrer à Voltaire la faiblesse des raisonnements par lesquels il répon- ' dait à un livre qui venait d'être publié sur l'athéisme. Pour rendre justice à cette dame célèbre, nous allons citer ses propres mots comme un document précieux et authentique du ton philosophique affecté par les hautes classes de la société française sous le règne de Louis XV.

<c J'entends parler d'une réfutation d'un certain livre (Système de la nature) : je voudrais l'avoir. Je m'en tiens à connaître ce livre par vous ; toutes réfutations de système doivent être bonnes, surtout quand c'est vous qui les faites. Mais, moucher Voltaire, ne vous ennuyez-vous pas de tous les raisonnements métaphysiques sur les matières inintelligibles. Peuton donner des idées , ou peut-on en admettre d'autres que celles que nous recevons par nos sens ? j>

Si en effet les sens sont le eommencement et la fin de toutes nos connaissances , il est difficile de résister à la conséquence présentée ici (i).

Un savant et profond écrivain s'est plaint depuis peu d'une injustice qu'il prétend que Fâge présent fait à Gassendi , dans les ouvrages duquel il assure qu'on peut trouver tout entière la doctrine communément attribuée à Locke sur l'origine de nos connaissances (2). La remarque est certainement juste , si on la restreint à la doctrine de Locke telle qu'elle est interprétée par la plus grande partie des philosophes du continent ; mais elle diffère essentiellement de la vérité , si elle s'applique à cette doctrine telle qu'elle a été expliquée et modifiée par le plus

(1) Malgré réyidence que, suirant nous , présente cette conclusion , nous espérons qu*on ne nous accusera pas de l'attribuer à la ^néralité de ceux qui ont adopté les prémisses. Si un auteur derail être responsable de toutes les conséquences qu'on peut tirer logiquement de ses opinions , personne ne pourrait espérer d'écbapper à la censure j et dans la circonstance présente nous sommes certains qu'il y a bien peu des disciples de Montaigne qui aient jamais entreru où les menait la maxime proverbiale en question.

(3) « Gassendi fut le premier auteur de la nouvelle philosopbie de Pesprit bumain ', car il est temps de lui rendre j à cet égard , une justice qu'il n'a presque jamais obtenue de seà propres compatriotes. Il est très-singulier, en effet, qu'en parlant de la nouvelle pbilosopbie de l'esprit humain , nous disions toujours la pbilosopbie de Locke. D'Alembert et Gondillac ont autorisé cette expression en rapportant l'un et l'autre à Locke exclusivement la gloire de cette invention, etc. , etc. » (De Gerando , Ilist. comp. des Systèmes , tome I, p. 3oi.)

intelligent de ses disciples anglais. Le but de Targuluent de Gassendi contre Descartes , est de matéria liser cette classe d'idées , cpie les lockistes , aussi bien cpie les cartésiens , considèrent comme Fobjet exclusif de la faculté réflective , et de montrer que ces idées peuvent se ramener en dernier résultat aux images ou conceptions empruntées des objets extérieurs. Ce n'est donc pas ce qu'il y a de sain et de vrai dans cette partie du système de Locke , mais bien les erreurs cpie les commentaires de quelquesuns de ses disciples y ont introduites , cpi'on peut justement considérer comme empruntées à Gassendi. Gassendi n'a pas même dans ses erreurs le mérite de l'originalité ; car on trouve à peine dans ses ouvrages une seule remarcpie à ce sujet qui n'ait été copiée dans ce qui nous avait été transmis sur la métaphysique d'Épicure.

Malheureusement pour Descartes , quoiqu'il vît clairement cpi'on ne pouvait rapporter à nos sens extérieurs l'origine des idées qui intéressent le plus le bonheur des hommes , il eut la faiblesse de chercher à les expliquer par l'hypothèse extravagante des idées innées , au lieu d'énoncer , comme il aurait dii le faire , cette proposition fondamentale en termes nets et précis. Cette hypothèse donna à Gassendi de grands avantages sur lui dans la discussion ; tandis que l'emploi fait depuis par Locke des raisonnements de Gassendi contre cette doctrine , a fait croire généralement , quoique sans raison , que

DE LA î?HILOSOPHlE. 22 J

le dernier , siussi bien que le premier , en rejetant la doctrine des idées innées , rejetait aussi les diverses vérités importantes et bien prouvées qui se trouvaient combinées à cette théorie dans le système de Descartes.

Le langage hypothétique introduit ensuite par Leibnitz sur Tame humaine , qu'il appelle quelquefois le miroir vivant de l'univers , et qu'il suppose contenir en elle-même le germe de toutes les connaissances développées ensuite par l'exercice progressif de ses facultés , est encore un autre impuissant essai pour expliquer un mystère que la raison humaine ne saurait pénétrer. La même remarque peut s'étendre à quelques-unes des rêveries de Platon sur ce sujet , et en particuHer à celle où il suppose que les idées qu'on ne peut ramener à aucun de nos sens extérieurs nous sont venues d'un état antécédent d'existence. Dans toutes ces théories , aussi bien que dans celles de Descartes , on commence par regarder comme incontestable cette vérité fondamentale que les sens ne sont pas la seule source des connaissances humaines ; et rien ne manque pour les rendre correctement logiques , que d'énoncer cette vérité comme un fait certain , ou du moins inexpliqué jusqu'ici , dans notre constitution intellectuelle.

Hume a remarqué très-justement , en parlant de Newton , que , « tandis qu'il semblait lever le voile qui couvrait quelques-uns des mystères de la nature , il nous montrait en même temps les imperfec-

lions de la philosophie mécanique , et par-là , laissait ces mêmes secrets s'enfoncer dans rohscnrité qui les avait jusqu'à lui cachés et les cachera toujours à nos yeux (i). » Lorsque la justesse de cette remarque sera aussi universellement reconnue dans la science de l'esprit humain qu'elle l'est aujourd'hui dans les sciences naturelles , on pourra enfin espérer de voir mettre un terme à ces vaines controverses qui ont si long-temps détourné l'attention des métaphysiciens du véritable objet de leurs études.

Le texte de l'Écriture sainte que le docteur Reid a pris pour épigraphe dans ses Recherches , nous donne le résultat de ses observations , à-la-fois modestes et vraiment philosophiques , sur l'origine de nos connaissances , et exprime ce résultat d'une manière parfaitement analogue à celle avec laquelle Newton parle de la loi de la gravitation : L'inspiration du Tout'Puissant lui a donné l' intelligence. Que nos recherches sur le développement de l'esprit , et les occasions qui ont contribué à la formation de ces notions soient poussées aussi loin que nous voudrions en remontant aux premiers temps de son histoire , il faudra toujours en finir comme eux par faire une humble confession de notre ignorance.

Nous nous sonunes arrêtés sur les écrits de Gassendi , bien moins par l'opinion que nous avons de leur mérite que par respect pour un auteur dont

(i) Histoire éC Angleterre , ch. uui.

Locke a fréquemment daigné suivre les traces. L'éloge épigrammatique que lui donne Gibbon (i) d'avoir été le meilleur philosophe des littérateurs , et le meilleur littérateur des philosophes , nous semble tout-à-fait extravagant : son instruction était , il est vrai , étendue et raisonnée , et comme philosophe il mérite Téloge d'avoir été un des premiers à entrer parfaitement dans l'esprit de la logique baconienne. Mais son génie d'invention, qui n'était pas probablement du plus haut rang , semble , ou s'être dissipé au milieu de la multiphcité de ses travaux littéraires , ou s'être laissé engourdir par les études immenses qu'il fit comme commentateur et comme compilateur. On ne doit point attendre d'un écrivain de cette classe , de ces découvertes qui jettent un jour nouveau sur l'étude de l'esprit humain. Aussi n'a-t-il fait que rappeler et remettre en vigueur les doctrines djes anciens épicuriens. Ses ouvrages forment six gros volumes in-folio ; mais on en pourrait réduire la substance de beaucoup , sans rien diminuer de leur valeur.

Gassendi eut , sous un point de vue , un grand avantage sur son antagoniste , c'est de n'avoir jamais perdu sa bonne humeur au miheu de la chaleur des arguments philosophiques. L'indiflférence avec laquelle il regardait la plupart des points en litige entre eux , était peut-être la principale cause

(i) Essai sur V étude de la littérature.

de ce saDg-froid de caractère qu'il déploya constamment dans ses controverses , et qui forme un contraste si remarquable avec Firritabilité naturelle à Descartes. La confiance même de Gassendi en son maître favori , Épicure , est loin d'être si absolue et si entière , s'il est vrai qu'il eût coutume de donner pour raison de la préférence qu'il accordait à la physique d'Épicure sur la théorie des tourbillons , que chimère pour chimère , il ne pouvait s'empêcher de se sentir quelque penchant pour celle qui était de deux mille ans plus ancienne que l'autre (i).

Environ vingt ans après la mort de Gassendi , qui ne survécut pas long-temps à Descartes , Malebranche entra dans sa carrière philosophique. Conformément à l'avis de quelques-uns de ses précepteurs , il avait consacré les premières années de sa jeunesse à l'étude de l'histoire ecclésiastique et des langues savantes ; mais il ne se sentit pour aucune de ces sciences cette prédilection marquée qui eût pu donner l'espoir de le voir un jour s'élever avec quelque éminence. Enfin , à l'âge de vingt-cinq ans , il rencontra par hasard le Traité de l'homme par Descartes , cpii ouvrit devant lui une sphère nouvelle , et éveilla en lui la conscience d'un talent que ni lui ni les autres n'avaient encore soupçonné. Fontenelle nous a laissé une peinture très-animée de l'enthousiasme avec lequel Malebranche dévora la lec-

(i) Voyez note Q , à la fin dn yolume.

tare de ce premier ouvrage , et il en décrit les efifets comme ayant été si puissants sur son système nerveux 5 qu'il fut forcé de laisser le livre de côté jusqu'à ce que les palpitations de son coeur se fussent un peu ralenties.

Ce ne fut que dix ans après cette première lecture qu'il publia sa Recherche de la vérité, ouvrage qui , quelque jugement qu'on porte aujourd'hui de son mérite philosophique , n'en sera pas moins à jamais une lecture intéressante aux hommes de goût , et une étude utile pour ceux qui aiment à observer la nature humaine. Il est peu de livres qui réunissent au même degré la plus grande profondeur des idées abstraites et les saillies les plus agréables de l'imagination et de l'éloquence , et où ceux qui aiment à pénétrer dans les caractères intellectuels puissent trouver de plus frappants exemples de la force à-lafois et de la faiblesse de l'entendement humain. Un fait très-remarquable dans l'histoire de Malebranche , c'est que , malgré le coloris poétique qui donne tant de grâce et de vie à son style , il ne put jamais lire sans dégoût une page des plus beaux vers (i). Quoique l'imagination fût évidemment la quaUté distinctive de son génie , les passages les plus finis de ses ouvrages sont ceux où il représente cette perfide faculté comme la mère féconde de nos erreurs les plus funestes (2].

(i) Bayle, Fontenelle , d'Àlembert.

(3) Dans un de ses argoments, sur ce point j Malebranche cite

Diigald StewarU — Tome III. 1 5

Outre ces erreurs , plus ou moins naturelles à tous les hommes , par suite du pouvoir de Fimagination pendant Tenfance de la raison , Malebranche avait de plus à lutter contre les dogmes particuliers de la croyance catholique romaine. Malheureusement il découvre partout une forte tendance à confondre la théologie et la métaphysique, s'aidant de Tune pour prouver l'autre , toutes les fois qu'il ne

peut trouver dans les ressources de son esprit les moyens d'étabUr dans l'une d'elles un raisonnement auquel il s'attache. C'est à cela qu'on doit surtout attribuer le peu d'attention que l'on donne aujourd'hui à un écrivain si universellement admiré autrefois , et à cpii l'on doit incontestablement quelquesunes des spéculations les plus fines réclamées par les théoristes du XVIIP siècle. Quant aux controverses mystiques sur la grâce qu'il eut avec Antoine Arnauld, et dans lesqpielles il épuisa tant les forces de son génie , elles sont depuis long-temps plongées

les remarques faites précédemment , à ce sujet , par un philosophe anglais qui , comme lui , en avertissant ses lecteurs de se tenir en garde contre Finfluence fatale de l'imagination sur le jugement | à donné le plus brillant exemple de Pimmense fertilité et de Poriginalité de la sienne. L'allusion suivante de Bacon , citée par Malebranche, est extrêmement heureuse. Omnes perceptiones tamsetk' sus quàm mentis sunt ex analogiâ homtnis, non ex analogiâ universi; estque mtellectus humanus instar speculi inœqualis ad radios rerum qui suam ntUuram naturœ rerum immiscet, eamque distorqvetetinficit.

dans le plus profond oubli , et nous n'aurions pas cherché à les en tirer , si elles n'eussent servi à nous rappeler d'une manière authentique dans quel esclavage humiliant deux des plus puissants génies , il y a cent ans , étaient enchaînés par une croyance dont la réformation avait déUvré tous les pays protestants , et qui partout où on la conservait a été la source féconde de préjugés non moins funestes (i).

Quand Malebranche discute des questions qui n'ont point été positivement décidées par l'ÉgUse , il montre une hardiesse et une hberté remarquables. Il réduit à rien ces autorités humaines qui ont tant

(i) Malebranche s'ayouait si peu à lui-même ses dispositions à confondre les dogmes tbéologiques avec les discussions philosophiques , qu'il a sérieusement averti ses lecteurs de se méfier d'un tel mélange , en leur citant un aphorisme de Bacon qui s'applique particulièrement à ses écrits à lui-même. Ex divinorum ethumanorum nuUesanâ admixtione non solum educitur phUosophia phantastica, sed etiam religio hœreUca. Itaque salutare admodum est si mente sohriâ fidei tantùm dentur quœ fideisunt. Il est amusant de Toirqne Malebranche, en transcriyant ces mots, a adroitement supprimé le nom de l'auteur d'où il les tire , dans le dessein manifeste de ne point affaiblir leur effet par l'autorité suspecte d'un philosophe qui n'était pas de l'église romaine.

Le docteur Reid , supposant Malebranche jésuite , a attribué à l'antipathie commune entre cet ordre et les jansénistes la chaleur déployée des deux côtés dans la dispute avec Àina.\ïid.(Essaisur VinteUigence , p. ia4.) Le fait est que Malebranche était de la congrégation de l'Oratoire. Cette société était beaucoup plutôt alliée des jansénistes que des jésuites , et elle se distingua noblement , depuis son origine y par la modération et les lumières de ses membres.

de pouvoir sur les hommes d'une érudition peu éclairée , et il oppose intrépidement sa propre raison aux préjuges les plus invétérés de son siècle. Son iuorédulité dans la réalité de la sorcellerie , qui semble avoir été complète , quoiqu'elle ne soit exprimée qu'avec précaution , nous donne une preuve décisive de la netteté de son jugement , toutes les fois qu'il se croyait libre de l'exercer. Les phrases suivantes contiennent plus de véritable bon sens que nous ne nous rappelons en avoir vu sur ce sujet dans aucun écrivain contemporain.

«( Les hommes même les plus sages se conduisent plutôt par l'imagination des autres , je veux dire par l'opinion et par la coutume , que par les règles de la raison. Ainsi dans les lieux où l'on brûle les sorciers , on ne voit autre chose , parce que dans les lieux où l'on les condamne au feu, on croit véritablement qu'ils le sont ^ et cette croyance se fortifie par les discours qu'on en tient. Que l'on cesse de les punir , et qu'on les traite comme des fous , et l'on verra qu'avec le temps ils ne seront plus sorciers , parce que ceux qui ne le sont que par imagination , qui font certainement le plus grand nombre , deviendront comme les autres hommes.

« C'est donc avec raison que plusieurs parlements ne punissent point les sorciers ; il s'en trouve beaucoup moins sur les terres de leur ressort ; et l'envie , la haine, et la malice des méchants ne peuvent se servir de ce prétexte pour accabler les innocents. »

La sagacité et la justesse de ces réflexions a été démontrée d'une manière frappante par Thistoire de cette superstition populaire , et dans tous les autres cas où on a essayé du remède conseillé par Malebranche. On doit sans doute attribuer beaucoup de cette sagacité à la vigueur native d'un esprit qui cherche à se débarrasser des préjugés de l'enfance. Mais il ne faut pas perdre de vue que Malebranche avait respiré le même air que les associés et les amis de Descartes et de Gassendi , et qu'aucun philosophe semble n'être plus profondément imbu de la vérité de cette précieuse maxime de Montaigne : » Il est bon de frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui. )»

n y a encore , dans le caractère intellectuel de Malebranche, un autre trait qui présente un contraste inattendu avec ses dispositions pour les méditations abstraites : nous voulons parler du coup d'œil attentif et observateur qu'il paraît avoir jeté sur les habitudes et les mœurs du petit cercle qui l'entourait, et plus encore de l'art délicat avec lequel il a retracé les nuances les plus fines et les variétés du génie (i). Il a fourni à cette branche de la philosophie de l'esprit humain , qui n'est certainement pas la moins importante et la moins intéressante , plus de remarques originales que Locke lui-même (2) ;

(1) Voyez, entre aatres , Recherche de la vérité , livre n, chapitre IX.

(a) Locke a été prévenu par Malebranche dans un de ses passages

et , depuis ce temps , à l'exception. d'Helvétius , aucun des métaphysiciens français ou anglais n'y a donné

les plus remarquables , et son commentaire diffus et verbeux ne semble pas jeter beaucoup de lumière sur le fait énoncé d'une manière si claire et si concise par le .denfîer. <( Si l'esprit consiste à avoir toujours nos idées présentes à la mémoire , l'exactitude du jugement , et la netteté delà raison qu'un homme possède, dans un plus haut degré qu'un autre , consiste principalement à les avoir toujours bien distinctes , et à pouvoir finement distinguer une chose d'une autre , lorsqu'il n'y a que peu de différences entre eUes. D&4à vient sans doute la remarque qu'on a faite que les hommes qui ont beaucoup d'esprit ou de mémoire, ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de jugement et de raison j car l'esprit s'occupe de préférence à rassembler les idées, à les assortir avec plus de promptitude et de variété, toutes les fois qu'il existe quelque ressemblance entre elles , afin de produire par-là un effet agréable sur l'imagination. Le jugement au contraire sépare soigneusement l'une deTautre les idées qui ont la moindre différence, pour empêcher qu'on ne se laisse égarer par la similitude , et que l'affinité ne fasse prendre une chose pour l'autre. » (^Essai, I. n, chap. xi , art. a .)

(( n y a donc des esprits de deux sortes. Les uns remarquent aisément les différences des choses , et ce sont les bons esprits ; les autres imaginent et supposent de la ressemblance entre eUes , et ce sont les esprits superficiels.» (Recherche delavériié, a^ part., liv. n , c. ix.) Long-temps avant , Bacon avait fait la même distinction importante dans le caractère intellectuel des individus.

Maximum et velut radicale discrimen ingeniorum, qttoadphir losophiam et scientias , Ulud est ; quod alia ingénia sint fortiora et aptiora adnotandas rerum differentias ; alia, adnotandas rerum similitudines ; ingénia enim constantia et acuta, figere oontemr plationes , et morarij ethœrere in omni suhtiliiate differentiarum possunt. Ingénia autem suhlimia et discursiva , etiam tenuissimas catholicas rerum simiUtudines et cog?ioscuni, et componunt.

la moiudre attention. On découvre oceasionellement, dans son très-savant antagoniste Amauld , la même connaissance pratique de l'entendement humain modifiée et diversifiée , ainsi que cela arrive toujours , par Féducation et les circonstances extérieures. Ces deux exemples nous montrent bien qu'un esprit supérieur peut découvrir , dans un champ d'expérience très-limité , les immenses résultats que les observateurs ordinaires sont obligés de recueilUr dans une fréquentation étendue et variée du monde. Dans quelques-unes des remarques deMalebranche il y a une légèreté de style et une finesse de tact qu'on devrait peu s'attendre à trouver dans le théologien inystique qui voyait tout en Dieu. Qu'est-ce qui supposerait que le paragraphe suivant fait partie d'un argument profond en faveur de l'influence qu'ont les sens extérieurs sur l'intelligence humaine ? « Si par exemple celui qui parle s'énonce avec facilité ; s'il garde une mesure agréable dans ses périodes ; s'il a l'air d'un honnête homme et d'un homme d'esprit ; si c'est une personne de quaUté ;

Utrumque autem ingenium facile lahitur in excessum , prensando aut gradus rerum, autumbras,

Yoilà qui est plas éloquent encore j il est évident que Bacon a saisi ici dans sa forme la plus générale la yérité essentielle que ses deux ingénieux successeurs découvrirent dans des cas particuliers. L'esprit , que Locke oppose au jugement , n'est qu^undes divers talents compris par Bacon sous le nom de disctirsiva ingénia, et c'est en effet un talent inférieur en dignité à la plupart des autres.

s*il est suivi d*im grand traia ; s'il parle arec anto-

rite et gravite ; si les autres Fécoutent avec respect et silence ; s'il a quelque réputation , et quelque commerce avec les esprits du premier ordre ; enfin s*il est assez heureux pour plaire ou pour être estimé; il aura raison dans tout ce qu'il avancera , et il n'y aura pas jusqu'à son collet et à ses manchettes qui ne prouvent cpiekpie chose (i). »

(i) Nous ne nous permettrons plus qu'une citation de Malebranche I que nous choisirons en partie à cause de Pextrait curieux quVUe renferme d^m ouvrage anglais -depuis long-temps oublié , et en partie aussi pour montrer que ce savant et religieux père n'était point insensible à la gaieté.

« Un illustre entre les savants (sir Henri Saville),qui a fondé des chaires de géométrie et d'astronomie dans l'université d'Oxford ^ commença un livre [Prœlectùmes XlIIin principium Elémentsrfum Euclidis y Oxoniœ habitœ , anno i6ao) qu'il s'est avisé de faire sur les huit premières propositions d'Eudide par ces paroles : CoHsHium meumest , auditores, si vires et valetudo suffècerint, explicare dofinùiones, petiHones , communes sententias, et octo prières propositiones primi libri Elementorum, cœtera postme venient^us reliitquere. Et il le finit par celles-ci : Exsolviper Dei gratiamy domini auditores, promissum, liberavi fidem meam, cxplicaoipro modulo meo definitiones, petitiones, communes sententias et octopriores propositiones Elementorum Euclidis. Hic annis fessus , cycles artemque repono. Succèdent in hoc munus alii forteisse magis vegeto corpore et vivido ingénie. Il ne faut pas une heure à un esprit médiocre pour apprendre par lui-même , on par le secours du plus petit géomètre qu'il y ait, les définitions, demandes , axiomes , et les huit premières propositions d'Euclide j et voici un auteur qui parle de cette entreprise comme de quelque chose de fort grand , et de fort difficile j il a peur que les forces lui

' En sa qualité de philosophe, Malebranehe doit être considéré sous deux points de vue : 1° comme

manquent : Si vires et valetudo suffecerint. Il laisse à ses successeurs à pousser ces choses : Cœterapostme venientibus r elinquere. Il remercie Dieu de ce que par une grâce particulière il a exécuté ce qu'il ayait promis : Exsolviper Deigratiam promissum, liberavifidem meam, explicavipro modulo meo. Quoi? la quadrature du cerdc ? la duplication du cube? Ce grand homme fj, expliqué , pro modulo stto, les définitions, les demandes, les axiomes , et les huit premières propositions du premier livre des Éléments d'Euclide. Peut-être que entre ceux qui lui succéderont , il s'en trouvera qui auront plus de santé et plus de force que lui pour continuer ce bel ouyrage : Succèdent in hoc munus alii fortasse magis vegeto corpore, et vimdo ingénia. Mais pour lui il est temps qu'il se repose : Hic an-nis fessus , cyclos artemque repono. »

Après ayoir lu ce passage , on ne peut s'empêcher de songer avec satisfaction à l'influence qu'a depuis eue la philosophie, pour éloigner ces obstacles opposés, par le goût de pédanterie généralement répandu il y a deux siècles , à l'acquisition des connaissances utiles. Quel contraste entre tons ces commentaires in-4o, sur les définitions, les données, les axiomes , les huit premières propositions d'Eudide , et les méthodes actuelles , par lesquelles on est si facilement conduit jusqu'à la connaissance des parties les plus difficiles des mathématiques ! ((Dans le siècle dernier , dit Gondorcet (sur l'instruction publique ) , il suffisait de quelques années d'étude pour savoir tout ce qu'Arcbimède et Hipparque avaient pu connaître j et aujourd'hui deux années de l'enseignement d'un professeur vont au delà de ce que savaient Leibnitz ou Newton. » Nous sentons bien que dans cette science en particulier on doit beaucoup à la découverte des nouvelles méthodes répandues plus généralement ; mais nous pensons qu'on doit beaucoup aussi aux améliorations suggérées peu à peu par Texpérience , dans ce que Bacon appelle la partie traditive de la logique.

commentateur de Descartes ; â^ comme Tauteiir de quelques conséquences de principes cartésiens , non aperçues ou non avouées par ses prédécesseurs de la même école.

1^ Nous avons déjà parlé des commentaires de Malebranche , sur la philosophie cartésienne , en ce qui regarde les qualités sensibles , ou , comme on les appelle aujourd'hui plus communément , les qualités secondaires de la matière. On trouve partout la même clarté d'idées , dans ses éclaircissements heureux du système de son maître, à la popularité duquel il a certainement beaucoup contribué par la vivacité de son imagination et le charme de son style. Même dans cette partie de ses écrits , il conserve toujours Fair d'un penseur original ; et en marchant sur les pas de Descartes, il semble plutôt avoir choisi un tel sentier par ses propres réflexions, que par déférence pour le jugement d'un autre. Il serait même possible que ce fût alors que son génie inventif se trouvant retenu et guidé n'en déploie qu'un élan d'autant plus vigoureux et plus utile.

A l'appui de cette dernière remarque , nous ne citerons que ses commentaires sur la théorie cartésienne de la vision , surtout dans cette partie qui se rapporte à notre habitude de juger par l'expérience , de la distance et de la grandeur des objets , et son admirable développement des erreurs auxquelles nous exposent les illusions des sens, de l'imagination et des passions. Dans ses rêveries physio-

logiques sur l'union de l'ame et du corps , il s'égare dans l'obscurité , à l'exemple de son maître , par le manque total de faits sur lesquels il puisse appuyer ses raisonnements ; mais , là encore , son génie n'a point été sans influence sur les recherches des écrivains modernes. Le principe fondamental de Hartley est formellement énoncé dans la Recherche de la vente (i), aussi bien que l'hypothèse sur la nature des habitudes que Locke n'a pas trouvé indigne de lui d'adopter , dans son Essai sur l'entendement humain, quelque téméraire et dénuée de fondements qu'elle paraisse aujourd'hui aux novices de la science (2).

2° Parmi les opinions qui caractérisent particu-

(1^ <( Toutes nos difiërentes perceptions sont attachées aux différents changements qui arrivent dans les fibres de la partie principale du cerveau, dans laquelle Tame réside plus particulièrement. )i (^Rech, de la vérité, liv. n, chap. v.) Ces changements dans les fibres du cerveau sont communément appelés par Malebranche ébranlements, mot que son vieux traducteur anglais Taylor rend fréquemment par vibrations. » La seconde chose , dit Malebranche, qui se trouve dans chacune des sensations , est Pébranlement des fibres de nos nerfs qui se communique jusqu^au cerveau. (Liv. i , chap. xn.) Malebranche avait aperçu aussi la théorie de Tassociation. Voyez , à cet égard , le ni^ chapitre de son u^ livre intitulé , De la liaison mutuelle des idées de V esprit, et des traces du cerveau^ et de la liaison mutuelle des traces avec les traces , et des idées avec les idées.

(a) <( Mais afin de suivre notre explication il faut remarquer que les esprits ne trouvent pas toujours les chemins, par où ils doivent passer , assez ouverts et assez libres , et que cela fait que nous avons de la difficulté à remuer , par exemple , les doigts avec la vitesse qui

lièrement le système de Malebranche , la principale est que les causes sur lesquelles la philosophie doit s'exercer ne sont que des causes occasionelles , tandis que Dieu est la cause efficiente et immédiate de tous les effets produits dans Funivers (i). On peut déduire de ce seul principe , comme autant de corollaires, la plus grande partie des doctrines qui le distinguent.

Hobbes avait déjà remarqué et Glanville avait démontré plus au Long, dans sa Scepsis scientiflca j que nous ignorons complètement la liaison entre les causes et les effets physiques , et que toute notre connaissance sur ce point se réduit à une perception

est nécessaire pour jouer des instruments de musiqpie , ou les muscles «pii servent à la prononciation , pour prononcer les mots d^une langue étrangère \ mais que peu à peu les esprits animaux par leur cours continuel ouvrent et aplanissent ces chemins, en sorte qu'avec le temps ils n'y trouvent plus de résistance j car c'est dans cette facilité que les esprits animaux ont de passer dans les membres de notre corps , que consistent les habitudes. » {fUch. de la vérité, liv. n, cbap. v.)

(( Les habitudes ne semblent que des continuités de motion dans les esprits animaux qui, après avoir reçu la première impulsion, suivent le sentier tracé qu'*iJs aplanissent à force de le fouler, n {Locke j\\Y, n, cbap. xxxn, art. 6.)

(i) (( Afin qu'on ne puisse plus douter de la fausseté de cette misérable philosophie , il est nécessaire de prouver qu'il n'y a qu^nn vrai Dieu , parce qu'il n'y a qu'une vraie cause j que la nature ou la force de chaque chose n'est que la volonté de Dieu j que toutes les. causes naturelles ne sont point de véritables causes , mais seulement des causes occasionelles. »(X^e la vérité, liv. vi, 2« partie^ chap. m.)

de leur liaison constante. Malebranche cependant a traité le même sujet avec beaucoup plus de profondeur qu'aucuri^de ses prédécesseurs , et a devancé Hume , dans quelques-uns de ses raisonnements les plus ingénieux , dans son essai sur la connexion nécessaire. Avec ces données , il était assez dans la nature de son esprit religieux de conclure la nonexistence des causes secondaires, et l'action constante et universelle de la Déité , qui devient ainsi le lien qui unit tous les phénomènes de la nature. Il est évident que dans cette conclusion il est allé au-delà de ce que lui permettaient ses prémisses ; car , quoique nous ne puissions à l'aide de nos facultés trouver de liaison nécessaire entre les événements physiques , il ne s'ensuit pas qu'une telle liaison soit impossible. La seule conclusion vraie qu'on en put tirer, c'est que l'on ne peut découvrir les lois de la nature, comme le voulaient les anciens , par des raisonnements à priori des causes aux effets , mais bien par l'expé- .rience et 4'observation. On doit à Malebranche la justice de dire qu'il fut un des premiers à placer dans son vrai point de vue ce principe fondamental de la logique inductive.

D'une autre part , les principales objections que les adversaires de Malebranche faisaient valoir contre la théorie des causes occasionelles , étaient loin d'être conclusives ; quelques-uns alléguaient que c'était attribuer tout événement à une interposition miraculeuse de la Divinité , tandis qu'au contraire

la nature obéit à des lois générales et constantes qui se manifestent à nos sens , et que c'est dans une opposition à ces lois que consistent en effet les miracles. Il n'était pas moins étrange de prétendre qu'on dégradait la beauté et la perfection de l'univers , en excluant l'idée de mécanisme ; tout cet argument consistait , comme on le voit , à appliquer à la toutepuissance nos idées sur les limites du pouvoir des hommes (i). Quant à la philosophie naturelle, il est évident que l'hypothèse en question ne peut l'affecter; car l'investigation et la généralisation des lois de la nature, sur lesquelles elles s'exercent, présentent également le même champ d'observation à notre curiosité , soit' que nous regardions ces lois comme l'effet immédiat de l'action de la Divinité , ou comme produites par les causes secondaires placées au-delà de la hmite de nos facultés (2}.

(1) Cette objection , qiielq[ae friyole qu^elle soit ) a été reproduite par Boyle [Recherches sur Vidée commune concernant la nature), copiée ensuite par Hume , lord Kames et plusieurs autres écrivains. Hume s^exprime ainsi : (( Il fallait plus de sagesse dans le grand créateur pour édifier tout d^un coup le monde avec tant de prévoyance , qpie , de lui-même et par son action propre , il répond à tous les desseins de la Providence , «pie si Dieu était obligé d^en ajuster à cbatpie instant les parties et de mettre en mouvement par son souffle tous les rouages de cette étonnante macbine. )> {Essais sur Vidée d'une liaison nécessaire.) On trouve une idée à peu près semblable dans le traité du Monde, généralement attribué à Àristote.

(a) Hume , en parlant de la tbéorie des causes occasioneUes^ a

Tels furent les principaux raisonnements que Leibnitz opposa àMalebranche, pour préparer les esprits à la réception de son système sur les harmonies préétablies , système plus lié que Fauteur ne pense à celui des causes occasionelles , et embarrassé des plus fortes difficultés qu'on puisse présenter à l'autre.

Il est aisé de voir dans la théorie des causes occasionelles , la suite d'idées qui amena Malebranche à conclure que nous voyons tout en Dieu. Les mêmes arg^mients qui l'amenèrent à conclure que la volition spirituelle ne produit l'action corporelle que par l'intermédiaire de la Divinité , ne pouvaient manquer de lui faire conclure que toute perception de l'es-

commis une erreur historique qu'il peut être couTenable de rectifier. « Malebranclie , dit-il, et les autres cartésiens ont fait de la doctrine de Peflicacité unique et universelle de la Divinité le fondement de toute leur philosophie. Cette idée ne fut cependant jamais reçue en Angleterre; Locke, Glarke, Gudworth, n'en parlent même jamais, mais supposent toujours que la matière a un pouvoir réel quoique subordonné, x {Essais de Hume, volume n ,p. 475, édition de 1784.)

Dans cette phrase , Hume a probablement associé le nom de Clarke à ceux de Locke et de Gudworth , par la persuasion où il était que ses opinions métaphysiques était conformes à celles communément attribuées à sir Isaac Newton \ le fait est que , sur cette question il était exactement de Popinion de Malebranche : on en peut juger par cette phrase , qui est , pour ainsi dire , une traduction du passage de Malebranche déjà cité. « La marche de la nature n'est, à proprement parler , que la volonté de Dieu qui produit certains effets d'une manière continue , régulière , constante et uniforme. » ( OEuvres de Clarke ^ vol. II , page 698 ,in-fol. )

prit est un effet immédiat de l'illumination divine ; quant à la manière dont cette illumination s'opère , Malebranche fut nécessairement conduit à l'hypothèse extraordinaire qu'il adopta, par l'opinion universellement reçue alors , que les objets immédiats de nos perceptions ne sont point les choses extérieures , mais leurs idées ou images. 11 ne lui restait qu'un moyen de réconcilier ces deux articles de sa croyance ; c'était de transporter le siège des idées , de notre esprit à l'esprit du Créateur (i).

Malebranche dans cette théorie approche indubitablement , selon que Bayle (2) l'a remarqué , des idées des platoniciens modernes ; mais il coïncide encore plus exactement avec le système des philosophes indous (3) , qui , suivant sir Wilham Jones , croyaient que toute la création était plutôt une énergie qu'un ouvrage , et que c'était un moyen par lequel l'esprit infini , présent en tout temps et en tous Ueux, communique à ses créatures une série de perceptions semblables à un beau tableau ou à un morceau de musique toujours variée, quoique toujours uniforme.

(1) La Harpe nous a conserré un vers fort plaisant ( comme il rappelle ) sur cette célèbre hypothèse:

Lui qui voit tout en Dieu , n'y voit pas qu'il est fou.

« C'était au moins , ajoute La Harpe , un fou qui avait beaucoup d'esprit. )>

(a) Voyez son Dictionnaire , article Àmélius.

(3) Introduction d'une traduction de quelques vers indous.

DE LA PHILOSOPmE. 241

Dans quelques-uns des raisonnements de Mâlebranche, sur ce sujet , on voit la même suite d'idées qu'adopta ensuite Berkeley, avec lequel il a une très-grande ressemblance dans les traits qui caractérisent le plus fortement son génie ; et s'il n'eût été retenu par des scrupules reMgieux, il aurait sans doute affirmé , avec non moins d'assurance que son successeur , que l'existence de la matière était évidemment incompatible avec les principes admis universellement alors par les philosophes ; mais Maiebranche rejette cette conclusion comme contraire aux paroles de l'Écriture , que , dans le commencement , Dieu créa le ciel et la terre. « La foi , dit-il, m'apprend que Dieu a créé le ciel et la terre ; elle m'apprend que l'Écriture est un livre divin , et ce livre, ou son apparence , me dit nettement et positivement qu'il y a mille et mille créatures ; donc voilà toutes mes apparences changées en réalités ; il y a des corps , cela est démontré en toute rigueur , la foi supposée (i). ))

(i) Entretiens sur la métaphysique , page 207.

Le célèbre doute de Descartes sur toutes les vérités , à Pexception de Texistence de son propre esprit, a été, nous le répétons , la source réelle non-seulement des incertitudes de Malebrancbe sur cet article , mais aussi des principales énigmes métaphysiques pré'sentées depuis par Berkeley et Hume. La transition anti-logique , par laquelle il cbercha à passer de ce premier principe à d'autres yérités, fut remarquée de bonne beure par quelques-uns de scit sectateurs , qui conclurent de là qu'aucun homme n'a une certitude complète de rien que de sa propre existence. Si on admet comme

Dugald Stcwart, — Tome III. 1 6

£n réfléchissant sur la (réquentç répétition de ces paradoxes, et de quelques autres non moins anciens , par des auteurs modernes qu*il serait injuste d'accuser de plagiat ; en considérant surtout l'affinité de nos théories les plus suhtiles avec les croyances populaires répandues dans une autre partie du monde , on serait tenté de croire que , semblable aux tuyaux d*un orgue , Tinvention humaine n'embrasse qu'un nombre limité de tons ; mais n'est-il pas plus juste d en conclure que la sphère de l'imagination, quelque illimitée qu*on la suppose , est cependant très-étroite , si on la compare aux régions immenses que la vérité et la nature ouvrent à notre observation et à nos raisonnements (i) ?

Avant Bacon , les systèmes physiques des savants opéraient leur révolution périodique dans des orbites aussi circonscrites que les hypothèses métaphysiques de leurs successeurs ; et cependant qui pourrait aujourd'hui Cbcer des limites à notre curiosité dans l'étude du monde matériel ? Est-il raisonnaMe de croire que les phénomènes du monde intellectuel soient moins variés ou moins empreints des traits de la sagesse divine?

raisonnable le doute fondamental de Descartes , il faut admettre aussi néoessairement la consécpience qu'en déduisirent les philosophes distingués sous le nom à*égùîstet,

(i) Le petit nombre de fables, de contes pour rire et de bons mots qui circulent sur la surface du globe y pourrait aider a confirmer cette idée.

Une circonstance remarquable dans l'histoire des deux personnages distingués qui ont donné lieu à ces remarques, c'est Tunique et courte entrevue qu'ils eurent ensemble. Leur conversation (i) tomba sur la non-existence de la matière ; Malebranche , qui était attaqué d'une inflammation de poitrine , et que Berkeley trouva occupé à préparer une médecine dans sa cellule , s'échauffa tellement dans la dispute , qu'il en augmenta sa maladie , et qu'il en mourut quelques jours après. Il est à regretter qu'il ne reste aucune trace de cette entrevue , ou que Berkeley n'en ait pas fait la base d*un de ses dialogues (a) .

(i) Biographie britannique , yoI. Il ^ page a5i.

(3) Cette entrevue eut lieu en i7i5} Berkeley avait alors trttnte-un ans , et Malebranche soixante-dix-sept. Quel changement dans le monde philosopliique dans le cours d'un siècle ! Est-ce poiiile mieux ?

Le docteur Warburton , qui ^ lors même que ses raisonnements sont des plus faux , possède toujours le rare mérite de ne penser que d'après lui, est au petit nombre des auteurs anglais qui ont parlé de Malebranche avec le respect dû à ses talents extraordinaires, a Tout ce que vous dites de Malebranche , dit-il dans une lettre au docteur Hure , est exactement vrai j c'est un écrivain admirable. Le sort de Malebranche et celui de Locke ont été bien différents j Malebranche , à sa première apparition , reçut un tribut universel d'applaudissementji et d'admiration j quand Locke publia son Essai , il put à peine trouver un partisan ^ aujourd'hui Locke est universel , et Malebranche inconnu. On pourrait aisément rendre compte de cet événement , indépendamment du mérite intrinsèque des deux écrivains. Malebranche ■?appuyait sur. une philosophie universellement en vogue alors j cette philosc-*

Sa brillante imagination n'aurait pu qu'ajouter à Teffet d'une telle scène.

Antoine Arnauld , dont nous avons déjà parlé comme de l'un des théologiens antagonistes de Malebranche, mérite aussi une place distinguée parmi

pkie a été miTCnée pur Newton , et Malebranclie est tombé avec »on maître. En Tain Toudrait-on prouver au monde que Malebrancke pouTait te passer d^an tel appui j le monde ne pénètre jamais ai arant. Une autre cause contribua encore à accélérer sa cbute , nous roulons dire son système de Toir tout en Dieu. Quand une telle faute arrive à un grand auteur , la moitié de ses lecteurs , par sottise , et Tautre moitié, par malice, s^arrétent sur ce qu'il y a de maurais , et oublient ou cberchent à faire oublier ce qu'il y a de bon.

n Mais le sage Locke , d'abord , ne s'appnya sur aucun système , et , de plus , ne se désbonora par aucune de ces extravagantes idées. Il en résulta que , comme il ne suivait pas la mode , et ne frappait pas Timagination , il ne put d'abord trouver ni partisans ni admirateurs; mais comme il était cependant toujours clair et toujours solide , il parvint enfin à se frayer un cbemin , et à ne plus redouter aucun revers. Les nouveaux systèmes de pbilosopbie , qui s^écartaient de tous les anciens , ne purent ébranler le sien , et on ne trouve jamais en lui ces bypotbèses extravagantes qui , dès qu^eUes sont usées , deviennent si fatigantes et si insipides. »

Ces observations sur la fortune de ces deux philosophes font beaucoup d^bonneur à la pénétration de Warbnrton : mais son vaste panégyrique de Locke est peut-être une nouvelle preuve de cet esprit national qui , selon Hume , fait le plus grand bonheur des Anglais , et les excite à donner à tous leurs écrivains distingués des louanges qui souvent paraissent partiales et immodérées.

les philosophes français de cette époque. Dans son ouvrage sur les vraies et les fausses idées , qu'il écrivit en opposition au système de Màlebranche de voir tout en Dieu , il porta , suivant le témoignage du docteur Reid , un coup mortel à la théorie des idées , et s'approcha de très-près de la réfutation de ce dernier , sur ce préjugé si ancien et si invétéré (i). Une découverte aussi importante suffirait seule pour lui assurer une place éminente dans Thistoire littéraire ; mais ce qui nous engage particulièrement à parler de lui , c'est la réputation qu'il s'est si justement acquise par son traité de VArt dépenser, connu plus généralement sous le nom de Logicjue de Port- Royal. Ce traité fut écrit par Arnauld'et son ami Nicole ; et si l'on considère le temps où il fut publié, aucun éloge ne paraît au-dessus de son mérite. Il serait impossible en effet de citer , avant la publication de l'Essai de Locke , un seul ouvrage qui renfermât un aussi grand nombre de choses justes , et un aussi petit nombre de raisonnements fidvoles sur

(i) A^oici le sommaire exact et précis «pie Brucker donne de là doctrine d^irnauld sur les idées : Anionius Amaldus , ut argu" menta Malebranchii eo fortiîts everteret, peculiarem sententiam défendit, asseruitque ideas earumque percejttiones esse unum idemque , et non nisi relationibus diffÎBtre, Ideam scilicet esse , quatentis ad oljectum refertur quod mens considérât , perceptionemveroj quatenus ad ipsam mentem quœ percipit; duplicem tamen illam relationem ad unam pertinere mentis modification ncm. ( Hist. Phil. de ideis , pag. a47 , 248. )

246 HISTOIRE ABRÉGÉB

la science de la logiqae ; il n'en a paru que bien peu depuis sur le même sujet qu'on doive lui préférer pour l'utilité pratique. Si l'auteur eût vécu dans notre siècle, ou s'il eût été moins retenu par ses égards pour les préjugés reçus , il aurait probablement réduit de beaucoup encore la partie technique ; mais dans cette partie même il a cherché à substituer aux exemples puérils et frivoles des logiciens ordinaires, quelques-uns des développements les plus importants des découvertes physiques de ses prédécesseurs les plus inmiédiats , et il s'est permis quelques digressions qui font regretter qu'il n'ait pas plus fréquemment et plus librement donné carrière à ses réflexions originales. Parmi ses digressions , la plus importante , selon nous , est le vingtième chapitre de sa troisième partie. C'est un supplément trèsessentiel et très - instructif à l'énumération qu'Aristote fait des sophismes , et sous ce point de vue il mérite l'attention de tous ceux qui étudient la logique (i).

(i) Suivant Grouus , VArt de penser contribua plus que VOrganum de Bacon et la Méthode de Descartes à améliorer , sur le continent, les méthodes établies dans Tédncation académique. ( f^oyez la Préface de sa logique , Genève, 1734.) Leibnitz luimême en a parlé dans les termes les plus flatteurs. Il vajusqu^à associer le nom de Pauteur à celui de Pascal , membre plus illustre encore de la société de Port-Royal. <( Ingeniosissimus Pascalius inprœclard dûsertatione de ingenio geometrico, cujus fragmenium ejptat in egregio Itbro ceieberrimi viri Antonii Àmaldi, de Arte bene cogiiandi, etc. » Mais de peur qu'un tel éloge d'un homme aussi éminent , ne fasse estimer les deux ouvrages cités au-

La clarté de jugement qu*il déploie si éminemraent dans Y Art de penser y forme un contraste curieux avec la passion pour les controverses théologiques , et le zèle pour ce qu'il appelait la pureté de la foi , qui paraissent avoir été ses passion!s dominantes. Il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingttrois ans , et continua jusqu'à sa dernière heure à écrire contrôles opinions de Malehranche sur la nature et la grâce, «c II mourut , dit son biographe , dans une obscure retraite à Bruxelles en 1692 , sans avoir assez de fortune pour avoir un domestique , lui dont le neveu avait été ministre d'état, et qui aurait pu être lui-même cardinal. Le plaisir de pouvoir publier ses sentiments , était pour lui un dédommagement suffisant. ))

ddà de leur Tftlear réelle , nous croyons devoir ajouter que les louanges données par Leibnitz aux auteurs , morts ou vivants , ne doivent pas toujours être prises à la lettre, 'i Personne , dit Hume , n*est enclin à un excès d'admiration comme un beau génie. M (Test une remarque qu'on peut faire , surtout dans ce que Leibnitz dit de tous les ouvrages d'un mérite solide qu'il a cités . Cela est dû sans doute en partie à une perception vive et sympathique d'excellence dans un genre identique , et en partie à un généreux désir d'y appeler l'attention du public. Un autre fait qui sert bien à montrer toute la force du préjugé , c'est de voir Bu$er , jésuite d'ailleurs savant et distingué, domiiié à un tel point par la baine que son ordre portait aux jansénistes , qu'il va jusqu'à appeler la Logique de Port-Royal » une compilation judicieuse , tirée de quelques ouvrages publiés antécédemment sur le même sujet , et en particulier d'un traité de Fonséca , jésuite espagnol. » ( Cours des Sciences, pag. 873, Paris, 1733.)

Nicole son ami et son collaborateur , fatigué à la fin de ces interminables disputes , lui exprimait un jour le désir de se retirer du champ de bataille et de jouir du repos : Du repos ! s'écria Amauld , n'aurez-vouB donc pas toute Fétemité pour vous reposer?

On raconte une anecdote de son enfance , qui , quand on la rapporte à l'histoire de sa vie , montre bien la force des impressions qu'on reçoit dès les premières années. Il s'amusait un jour , comme font les enfants , dans la bibliothèque du cardinal du Perron, et il pria celui-ci de lui donner une plume : u Pourquoi faire ? dit le cardinal. — Pour écrire comme vous des livres contre les huguenots. )> Le cardinal , dit-on , alors vieux et infirme , ne put cacher la joie que lui inspirait l'espérance d'avoir un tel successeur ; et en lui remettant la plume il lui dit: « Je vous la donne comme le berger Damétas en mourant léguait sa flûte au jeune Gorydon. )>

Le nom de Pascal , ce prodige de talents , ainsi que Locke l'appelle , est plus famiUer aux modernes qu'aucun autre des savants anachorètes qui ont rendu si célèbre le sanctuaire de Port-Royal; mais ses écrits fournissent peu de matériaux à l'histoire de la philosophie. Laissant de côté son mérite dans les sciences mathématiques et physiques , sa réputation est principalement fondée sur les Lettres Proi^inciales.Y oltaâra, malgré tous ses préjugés contre l'auteur , assure qu'elles fixèrent la langue française ,

et dit qu'elles ne le cèdent point en esprit aux meilleures comédies de Molière , et en sublime , aux plus beaux ouvrages de Bossuet. Tout le monde connaît l'admiration exaltée de Gibbon pour cet ouvrage, que depuis sa jeunesse il avait coutume de lire une fois par an ; et c'est là sans doute la source de l'enthousiasme avfeo lequel reruditumvulgus (i) d'Angleterre ne manque jamais d'en parler. Nous soupçonnons cependant que cet ouvrage est plus vanté que lu dans la Grande-Bretagne ; tant sont loin de nous les disputes qui firent sa célébrité ! On en lira toujours quelques passages avec le plus grand plaisir ; mais il est douteux que Gibbon luimême eût lu si souvent cet ouvrage d'un bout à l'autre, s'il ne se fût pas senti dans sa jeunesse si fortement disposé en faveur des controverses ecclésiastiques et de la foi catholique romaine.

Les Lettres Proi^inciales méritent sous un point de vue l'attention des philosophes , par la peinture fidèle et vive qu'elles présentent de l'influence funeste des fausses doctrines religieuses sur les sentiments moraux des hommes. Le ridicule que Pascal verse à pleines mains sur tout le système de ces casuistes jésuitiques, et les heureux effets qu'eurent ses plaisanteries pour préparer de loin la chute de cet ordre formidable , sont une preuve qu'il existe des vérités qu'on peut défendre par de telles armes ,

(x) Plin. nat. Hist. , lib. ii.

260 HISTOIRE ABREGÉfi

plus sûrement que par la voix imposante de la raison elle-même. Les absurdités dangereuses qu'il voulait réfuter n'étaient pas de nature à se prêter à la gravité d'une discussion logique. Il suffisait pour les dévoiler de déraciner les préjugés qui s'opposent au développement du sens commun et de la conscience ; et quel moyen plus certain de réussir dans Tame franche et généreuse de la jeunesse que d'employer avec goût et décence l'arme du ridicule ; surtout si , comme dans les Lettres provinciales j on y mêle la force des arguments et l'éloquence entraînante du cœur ? Sous ce point de vue, peu de moralistes pratiques peuvent se vanter d'avoir rendu un service plus important que Pascal à l'humanité tout entière. Sans l'existence de cette excellente satire , on serait en effet tenté de douter qu'il fut possible qu'à une époque aussi rapprochée de nous , de si absurdes extravagances aient pu obtenir un dangereux ascendant sur l'entendement humain.

Les fragments de Pascal , intitulés Pensées sur la religion j contiennent diverses réflexions aussi justes qu'ingénieuses. Quelques-unes sont vraiment sublimes , d'autres fausses et puériles, et le tout semble empreint de cette mélancolie ascétique et dévorante qui semble avoir enfin amené l'écHpse partielle de ses facultés. Voltaire a parlé de ces fragments avec beaucoup de légèreté et d'irréflexion. Parmi quelques observations très-hasardées qu'il émet , il en est quelques-unes dont on ne peut disputer la jus-

tesse. La suivante est digne d'Addison, et ressemble beaucoup aux aimables préceptes qu*il donne , dans les numéros 38 1 et S87 du Spectateur, sur la gaieté de caractère. <( Considérer le monde comme un donjon , et la race humaine comme formée d*autant de criminels condamnés au supplice , c'est-là Fidée d*un enthousiaste ; regarder le monde comme un séjour de délices où nous ne devons rencontrer que plaisirs, c'est le rêve d'un sibarite ; mais s'imaginer que la terre , l'homme et les animaux inférieurs sont tous destinés à servir les desseins d'une providence infaillible , voilà assurément le système d'un sage et d'un honnête homme. »

Après s'être arrêté sur la triste histoire de ce beau et grand génie , dont la sombre et superstitieuse humeur fatigue l'ame d'autant plus péniblement qu'on voit briller en lui de temps à autre des éclairs d'une imagination vive et fraîche , il est bien doux de pouvoir se reposer sur la mitis sapientia et l'imagination élyséenne de Fénélon. Un long espace de temps s'écoula entre la mort de ces deux écrivains , mais l'époque de leur ]:iaissance n est pas éloignée de plus de trente ans.

La réputation de Fénélon , comme philosophe , aurait probablement été plus grande et plus universelle, si, à la profondeur , à l'étendue, à la force de son jugement , il n'eût joint une si riche variété des qualités aimables et séduisantes qu'on regarde plutôt comme les fleurs cpie comme les fruits de l'étude.

252 HISTOIRE ABREGEE

On peut appliquer la même remarque au Fénélon de l'Angleterre , Adam Smith ; ses essais ingénieux et originaux sur les plaisirs de Fimagination auraient sans doute été plus goûtés des métaphysiciens modernes, si le style en eût été moins heureux et moins heau. L'excellence caractéristique de Farchevêque de Cambrai est cette sagesse morale qui , ainsi que Shaftesbury le remarque si bien , vient plutôt du cœur que de la tète , et semble dépendre , moins de l'étendue de notre raisonnement que de l'absence des passions étroites et malignes qui, dans toutes les questions de morale , de politique et peutêtre de religion, sont la source principale de nos erreurs.

Les Ai>entures de Télémaquej quand on les considère comme un ouvrage du dix-septième siècle , et plus encore comme celui d'un évêque catholique , sont une espèce de prodige. On peut encore aujourd'hui les présenter avec confiance comme le meilleur manuel qui existe , pour imprimer sur les esprits de la jeunesse les vérités les plus essentielles de la morale pratique et de l'économie politique. De ce que ces vérités paraissent se présenter si naturellement, et d'une manière si claire et si inteUigible, il ne faudrait pas en conclure qu'elles fussent communes, ou se présentassent d'elles-mêmes ; car il en est de même de toutes les vérités les plus nécessaires au bonheur des hommes. L'importance de l'agriculture et de la tolérance religieuse pour garantir la

prospérité des états ; Timpolitique criminelle d'élever 5 par des lois sur la liberté du commerce , un obstacle aux dispositions bienfaisantes de la Providence, et le devoir des législateurs de faire, des lois du monde moral , le type et la base de celles qu'ils établissent , paraissent presque des axiomes aux esprits qui ne sont point corrompus par des préjugés invétérés : et cependant, même de notre temps, combien n'a-t-on pas employé dé discussions fines et ingénieuses pour combattre les préjugés qui partout continuent de s'opposer à l'établissement de ces vérités? Le temps est loin de nous encore où nous pourrons espérer qu'on aura entièrement abandonné ces préjugés.

« Mais expliquez-moi , disait Télémaque à Narbal (i) , les vrais moyens d'établir un jour à Ithaque un commerce pareil à celui de Tyr. Faites , me répondit-il , comme on fait ici : recevez bien et facilement tous les étrangers ; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté , la commodité , la liberté entière ; ne vous laissez jamais entraîner ni par l'avarice, ni par l'orgueil. Surtout n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point , de peur de le gêner , et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peiné; autrement il les découragera : il en tirera assez d'avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses états. Le commerce est comme

(i) Télémaque , IW. ui.

certaines sources ; si vous voulez détourner leur cours , vous les faites tarir. »

Si on eût présenté la même question , de notre temps , à Adam Smith ou à Benjamin Franklin , auraient-ils pu donner un meilleur avis ?

Dans un de ses Dialogues des morts , Fénélon met les mots suivants dans la bouche de Socrate(i) : « Il faut qu'un peuple ait des lois écrites , toujours constantes , et consacrées par toute la nation ; qu'elles soient au-dessus de tout ; que ceux qui gouvernent n'aient d'autorité que par elles ; qu'ils puissent tout pour le bien et suivant les lois ; qu'ils ne puissent rien contre ces lois pour autoriser le mal. Yoilà ce que les honunes , s'ils n'étaient pas aveugles et ennemis d'eux-mên^i^s , établiraient unanimement pour leur félicité. »

Mais c'est surtout dans un ouvrage , qui ne parut que long-temps après sa mort , que nous voyons se déployer, dans toute leur étendue, ses vues politiques et sa charité chrétienne. Cet ouvrage est intitulé : Directions pour la conscience d^un roi ; on y trouve des maximes aussi libérales et aussi éclairées que jamais un sujet, sous la plus libre des constitutions , ait pu offrir à son souverain. Userait difficile de choisir parmi tant de choses excellentes , et ce serait nuire à l'effet du tout que de citer des passages détachés. Quelques phrases sur la liberté de conscience

(i) Dialogue dix-septième ^ entre Socrtte et Àlcibiade.

pourront suffire pour donner une idée de Tesprit dans lequel Tourrage est écrit. « Sur toute chose ne forcez jamais vos sujets à changer de religion ; nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de reUgion , au lieu de la protéger , ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile , non en approuvant tout comme indifférent , mais en souffi*ant avec patience tout ce que Dieu souffre , et en tachant de ramener les honunes par une douce persuasion (i). » En voici assez sur la philosophie française du dixseptième siècle. Les extraits que nous venons de citer annoncent rapproche d'une ère nouvelle dans rhistoire de l'esprit humain. Nous nous proposons de dater cette ère des ouvrages de Locke etdeLeibnitz ; mais nous réservons pour la deuxième partie de cette histoire nos remarques sur leurs écrits et • ceux de leurs successeurs. Nous nous bornerons à présent à passer rapidement en revue Tétat de la philosophie, dans quelques autres pays de l'Europe , durant l'époque qui les a précédés.

(i) Non» ayons daué TéUmaqite et les Directions pour la conscience ^un roi , dans la philosophie du dix-septième siède , quoiqu'on ne pennît Pimpression du premier qu'après la mort de Louis XIY , et celle du dernier qu^en 1748. Le retard dans la publication de ces deux ouvrages ne fait que montrer encore mieux combien Pauteu; s'élèye au-dessus de la religion orthodoxe et de la politique de son siècle.

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SECTION m.

Progrès de la Philosophie, pendant le dix^septième siècle y dans quelques parties de V Europe non comprises dans la re\^ue qui précède.

Pendant la première moitié du dix-septième siècle , Fesprit philosophique qui avait pris naissance sous d'aussi heureux auspices en Angleterre et en France, n'a laissé que peu ou point de traces de son existence dans le reste de l'Europe. Dans les questions qui avaient rapport à la science de l'esprit ( terme qui s'emploie ici dans son acception la plus étendue ) , l'autorité continua partout à tenir la place de . la raison , et on ne saurait nommer un seul ouvrage qui ait la moindre ressemblance à VOrganum de Bacon et aux Méditations de Descartes , ou même aux théories hardies du sublime génie qui devait bientôt après répandre un tel éclat sur le nord de l'Allemagne. Kepler et Galilée vivaient encore ; le premier languissant' dans la pauvreté à Prague ; le second aveugle et persécuté par l'intolérance ecclésiastique , à Florence. Mais les objets de leurs recherches sont d'une nature tout-à-fait étrangère ^ à notre sujet présent.

Un ouvrage célèbre seulement, le traité de Grotius De Jure helli ac pacis , imprimé pour la première fois en 1625 , arrête notre attention au milieu de la foule des ouvrages inutiles et oubliés , qui sortaient alof s des presses de Hollande , d'Allemagne et dltalie. L'influence de ce traité qui donna une nouvelle direction aux études des savants , fut si remarquable et continua si long-temps à opérer avec un efiFet soutenu , qu'il nous semble nécessaire de nous arrêter sur Fauteur et sur ses successeurs , beaucoup plus long-temps qu'à la première vue leur mérite ne le demande. Malgré le juste oubli où ils sont tombés dans les universités , on trouvera en les examinant avec attention qu'ils forment un anneau important dans la chaîne historique de la littérature moderne. C'est de leur école que sont sortis la plupart de nos meilleurs écrivains sur la morale , et beaucoup de nos écrivains les plus originaux sur l'esprit humain. Et c'est à la même école ( comme nous essaierons à le montrer dans la deuxième partie de cette histoire ) que nous sommes principalement redevables de la science moderne de l'économie politique (i).

(i) Parnne lettre de Grotius, citée par Gassendi , nous apprenons que le traité De Jure belli ac pacis fut entrepris à la demande de son savant ami Peireskius. Non otior , sed in illo de juregentium opère pergo, quodsi taie futurwn est, ut lectores demereri possit , hahebit quod tihi debectt posteriias , qui me ad "hune lahorem et auxilio et hortatu tuo excitasti, ( Gassendi Opéra j tom. T , pag. 394. )

Dugald Stewart, — Tome III. 1 7

258 HISTOIRE ABREGEE

Pour rinformation de ceux qui n'ont pas lu le traité De Jure belli ac pacisy il est utile de dire que, sous ce titre , Grotius a voulu donner un système complet des lois naturelles. Gondillac dit qu*il choisit ce titre pour exciter une curiosité plus générale , ajoutant, et peut-être avec raison, que plusieurs des principaux défauts de cet ouvrage , doivent être attribués au goût du siècle. << L'auteur, dit Gondillac , était en état de penser pour lui même , mais il s'efforce continuellement de supporter ce qu'il avance par l'autorité des autres ; amenant en beaucoup d'occasions, au secours des propositions les plus évidentes , une longue suite de citations des lois mosaïques , de l'Évangile , des Pères de l'église , des casuistes , et , souvent même dans le même paragraphe, d'Ovide et d'Aristophane. )> En conséquence de cette nuée de témoins qu'il a toujours prêts pour attester la vérité de ses axiomes , non-seulement l'attention se trouve constamment interrompue et détournée , mais les raisonnements de l'auteur , même lorsqu'ils sont parfaitement solides et satisfaisants , manquent leur impression sur l'esprit du lecteur ; tandis qu'en même temps le peu d'ordre qu'il y a probablement dans l'arrangement systématique du plan général du livre est entièrement oublié.

Malgré ces défauts , ou plutôt en conséquence de quelques-uns de ces défauts , l'impression produite à sar^ première publication par le traité en question fut très-grande. L'érudition qui s'y trouvait prodi-

Qiiée , le recommanda aux ërudits , tandis que Theureuse application des connaissances de l'auteur aux affaires de la vie humaine, attira l'attention des hommes les plus ëminents , tels , par exemple , que Gustave- Adolphe , son premier ministre le chancelier Oxenstiern, et l'électeur palatin Charles-Louis. Ce dernier en fut si frappé qu'il fonda à Heidelberg une chaire pour l'enseignement seul du droit de la nature et des gens. Cette chaire fut confiée à Puffendorff , le plus connu et le plus distingué de ceux qui ont aspiré à marcher sur les traces de Grotius.

Les principes fondamentaux de Puffendorff ont peu de mérite sous le rapport de l'originaUté ; c'est une sorte de mélange des doctrines de Grotius et de quelques-unes des opinions de Hohhes. Mais son livre est remarquable par la concision , l'ordre et la clarté , et il parvint en conséquence à supplanter , comme manuel des étudiants , le livre de Grotius , auquel d'ailleurs il était très-inférieur en génie , en science et en composition.

Les auteurs qui en différentes parties du continent , se sont occupés de commenter Grotius et Puffendorff, d'abréger leurs systèmes , ou de changer leurs distributions , sont innombrables. Mais malgré tous leurs efforts, malgré toute leur science, il serait difficile de trouver une classe d'écrivains dont les travaux aient été plus inutiles au monde. Ce sont toujours les mêmes idées qui reviennent sur elles-mêmes ; ils re^ cherchent avec attention le sens des opinions de

Grotius et de Puffendorff , toutes les fois qu'elles présentent quelques équivoques , et souvent ils les enveloppent dans une obscurité plus profonde encore. Avec eux la science de la jurisprudence naturelle n'avance jamais d'un pas , mais semble au contraire , à peine sortie des langes de l'enfance , tomber dans un état de décrépitude et d'imbécillité (i). En examinant ce système , on est dégoûté de ne pouvoir comprendre où ils en veulent venir. Le but de leurs recherches est si vague et si indéterminé , qu'on rencontre fréquemment le même objet présenté sous des points de vue différents , non-seulement par différents écrivains , mais par le même écrivain dans différentes parties de son ouvrage. Cette circonstance seule suffit pour expliquer pourquoi ils ont ajouté si peu à la masse des connaissances utiles , et pourquoi le lecteur est continuellement forcé de se frayer péniblement un chemin à travers un chaos de discussions hétérogènes. On peut jeter

(i) Nous avons emprunté dans ce paragraphe ^elques exprès^ sions de Lampredi: G rôtit ei Puffendorfii interprètes^ viri quidem diligentissimi , sedqui viw fructum aliquem tôt commentariis, adnotationilus , compendOs , tabulis , cœterisqtte ejusmodi aridMsimis lahoribus aitulerunt, Perpetuo circulo eadem res circumagitur , quid uterque senserit quœritur , inteirdum etiam utriusque senientiœ obscurantur , disciplina nosira tamen ne latum quidem ungtiem progreditur , et dum aliorum sententiœ disquiruntur et esplanantur , Rerum IStOura quasi aenio confecta squaleseit, neglectaque jacet et inobservata omninô. ( Juris publici Theoremata , pag. 34. )

plus de jour qu'on ne pense sur Thistoire des sciences morales, et politiques , en présentant un aperçu distinct de leurs diverses opinions. Nous essaierons donc de les séparer Tune de Fautre , et de les éclaircir autant que nous le pourrons , au risque peut-être de passer pour prolixes aux yeux de quelques lecteurs.

On peut , selon nous , rapporter \es plus importantes à une des divisions qui suivent :

1° Parmi les diverses idées qu'on s'est formées de la jurisprudence naturelle, une des plus communes, surtout dans l'origine , a été de croire que son but était de poser les règles de justice nécessaires aux hommes qui vivent dans un état social , sans aucune institution positive. Les auteurs qui ont écrit sur ce sujet, ont appelé un tel état, Y état de nature. C'est là l'idée que Grotius , dans diverses parties de son traité , semble avoir conçu de cette branche de la jurisprudence.

Grotius se laissa évidemment amener à ces idées , sur l'état de la nature , par son dessein louable de s'opposer aux essais nouvellement faits pour saper les fondements de la morale. Avant lui, cpielques théologiens , même dans l'église réformée , avaient prétendu que les distinctions morales ne sont qu^une création de la volonté arbitraire et révélée de Dieu ; tandis que les théoristes politiques de la même époque attribuaient fréquemment ces distinctions , ainsi que Hobbes le fit ensuite , aux institutions positives

262 HISiX>IR£ ABRÉGÉE

(iu magistrat civil. Grotius au contraire prétendait qu*il existait une loi naturelle aussi ancienne que la constitution humaine , et d*où les institutions politiques tiraient toute leur force. Cette vérité , quelque commune et claire qu'elle nous paraisse aujourd'hui , était si opposée aux systèmes illibéraux enseignés dans les établissements ecclésiastiques, qu'il crut nécessaire de puiser pour la supporter dans les trésors de son érudition. On doit savoir beaucoup de gré aux anciens écrivains de jurisprudence de s'être ni longuement arrêtés sur ce principe fondamental , principe qui rend l'homme une loi pour lui-même y et qui , une fois admis , réduit à un objet de curiosité la question métaphysique sur la nature de la faculté morale (i). Les anciens ont donné à cette faculté le nom de raison , comme on le voit dans ce passage

(i) « Quelle que soit U cause a laquelle on rapporte nos fa^ cultes morales, que ce soit a certaines modifications de notre raison , ou à cet instinct originel appelé sens moral , ou à tout autre principe de notre nature, on ne peut douter qu'elles ne nous aient été données pour diriger notre conduite. Elles portent ayec elles les caractères évidents de cette destination , ce qui prouve qu'elles ont été données pour être les arbitres suprêmes de toutM nos actions , pour gouremer tous nos sentiments , tous nos penchants , toutes nos passions , et pour juger jusqu'à quel point chacune d'elles doit être réprimée ou suivie. Les règles générales, qui sont pour ainsi dire les jugements de nos facultés morales , et qui nous ont été données pour nous régler et nous gouverner , ont été regardées comme des préceptes efdes lois mêmes de la Divinité y promulguées par cette espèce d'interpzète de ses Tolontés

de Gicéron : « La droite raison est par elle-même une loi conforme à la nature étemelle , immuable et répandue dans tous les hommes qu'elle rappelle à leurs devoirs par ses commandepients , et détourne du mal par ses défenses. Elle n*est point , ajoutet-il , autre à Home , autre à Athènes , autre aujourd'hui , autre demain. Cette loi unique , indestructible, immortelle, régira tous les peuples dans tous les temps. Dieu , qui en est Fauteur , et qui l'a discutée , publiée , sera par elle le maître et le dominateur de l'univers. Quiconque refusera de s'y soumettre , méconnaîtra ses propres intérêts , avilira la nature de l'homme , et trouvera en cela même sa plus affreuse punition , quand il éviterait les autres espèces de supplice (i). 5»

L'habitude de considérer la morale comme une loi, et une loi gravée dans le cœur humain, conduisit naturellement à appliquer aux sujets de morale le langage technique et les divisions de la jurisprudence romaine. Cette innovation fut facilitée et encouragée par certaines particularités inhérentes à la nature de la plus importante des vertus , la justice. Ces particularités qui ne furent bien expliquées que par Hume et Smith , étaient trop frappantes pour échapper à

qu'elle a placé dans chacun de nos cœurs. » ( Smith , Théorie des sentiments moraux , part, m, chap. v. ) Voyez aussi les Discours originaux et philosophiques du docteur Butler sur la nature kumains.

(i) Fragm. , lib. m , de Rep.

Tattention des moralistes qui les avaient précédés.

Il y a deux circonstances principales qui distinguent la justice des autres vertus. D'abord on peut en tracer les règles avec un degré d'exactitude que les autres préceptes de morale n'admettent jamais, et en second lieu , on peut forcer les hommes à en observer les règles , car on ne peut les transgresser sans violer les droits d'autrui. Nous renvoyons aux deux auteurs éminents que nous venons de nommer , pour le développement de ces deux propositions.

Quand il s'agit de justice, il y a toujours un droit d'une part qui repond à une obligation de l'autre ; on peut donc ranger sous deux formes difierentes les diverses règles qu'elle prescrit ; soit en système de devoirs , soit en système de droits. Sous le pi»emier point de vue elles appartiennent au moraliste , sous le second elles rentrent dans les attributions de l'homme de loi. C'est sous ce dernier point de vue que l'ont en général considérée les écrivains de jurisprudence naturelle, qui la plupart étaient des gens de loi. Cependant il n'est pas rare de voir que dans certains ouvrages on ait mêlé et confondu ces deux manières de la considérer.

C'est sans doute à l'idée indistincte que les plus anciens écrivains sur la loi naturelle , s'étaient faite de ces traits constitutifs delà justice, qu'on doit attribuer le contraste étrange , remarqué par Smith , entre les systèmes de morale anciens et modernes. u Nous ne voyons pas , dit ce dernier , qu'aucun des

anciens moralistes ait jamais tenté de faire une énu- . raération particulière des règles de la justice. Au contraire , Cicéron , dans ses Offices , et Aristote , dans sa Morale , traitent de la justice de la même manière qu'ils traitent de la générosité et de la charité. )>

Mais , quoique les règles de la justice soient toujours précises et indispensables ; quoique leur autorité soit entièrement indépendante du magistrat civil , il serait évidemment absurde de s'étendre beaucoup sur les principes de cette loi naturelle, dans leur application aux sociétés, avant l'établissement d'mi gouvernement. Le même état social qui diversifie assez la condition des hommes pour leur faire mettre en doute certains droits ou certains devoirs , donne nécessairement naissance à certaines lois ou coutumes de convention qui dirigent la conduite des différents membres de la société. Quoique l'état imagiîiaire , connu sous le nom diétat de nature , n'exclue point l'idée d'un droit moral sur la propriété ac^ quise par le trai^ail, il exclut cependant toute cette variété de cas qui embrassent son aliénation, sa transmission , et les conventions entre les parties , que l'union politique seule peut créer. Mais toutes les fois qu'on raisonne sur la loi naturelle, on présuppose toujours l'existence d'un semblable ordre de choses.

2° Les limites étroites dans lesquelles la jurisprudence , considérée sous ce point de vue , se trouvait

circonscrite , furent probablement cause qu'on voulut bientôt Tagrandir en y adjoignant non-seulement les règles de la justice , mais celles de tous les autres devoirs que prescrit la morale. Ce ne fut pas seulement la province de la jurisprudence que Ton agrandit ainsi ; à l'aide de définitions arbitraires , on donna une extension correspondante à son langage technique , de manière à ramener enfin la doctrine entière de la morale pratique à une forme artificielle empruntée du code des lois romaines. Quoique la justice soit la seule vertu qui suppose un droit, comme conséquence d'une obligation, cependant les écrivains sur la loi naturelle , par une distinction de droits imparfaits et de droits extérieurs, ont traité indirectement de tous nos divers devoir^, en les opposant aux droits qu'ils regardent comme leurs co-relatifs. En d'autres termes , ils ont voulu présenter, sous la forme d'un système des droits, un ensemble des devoirs de l'homme. Cette manière* d'identifier la jurisprudence et la philosophie morale semble coïncider avec les idées de Puffendorff , et c'est évidemment quelque vague opinion de la même espèce qui a produit plusieurs des digressions de Grotius.

Quel que soit le jugement que nous portions aujourd'hui sur une telle innovation, il est certain qu'alors , et long-temps après , on la regarda comme hautement favorable à la morale. Un savant et respectable écrivain , Carmichael de Glasgow , la com-

pare aux améliorations faites dans la philosophie naturelle par les disciples de Bacon.

<( Tous ceux , dit-il , qui ont reçu une éducation libérale ne j)euvent ignorer que de notre temps , et du temps de nos pères, la philosophie a fait des progrès jusqu'alors inconnus ; nous le devons en partie à Fabandon des absurdités scolastiques , et en partie aux découvertes nouvelles. Cette remarque ne s'applique pas seulement à la philosophie naturelle dont les progrès dus aux efforts réunis des savants se sont fait apercevoir, même du peuple, par leur influence marquée sur les arts mécaniques; mais les autres branches de la philosophie n'ont pas été cultivées avec moins de succès dans le dernier siècle , et aucune n'a fait des pas si rapides que la science de la morale. Cette science si estimée et cultivée avec tant de soin par les sages de l'antiquité , avait été long-temps , ainsi que tous les autres arts utiles , ensevelie dans la poussière du moyen âge , jusqu'à ce qu'enfin , au commencement du dix-septième siècle, le traité incomparable de Grotius, De Jure belli ac pacis , fit briller d'une splendeur nouvelle cette partie de la morale qui a pour but de définir les devoirs réciproques entre les individus , partie la plus étendue de toutes par la variété immense de cas qu'elle présente. Depuis cette époque , les savants les plus distingués de l'Europe , réveillés comme d'une léthargie profonde, ont rivalisé de zèle dans une étude également intéressante , par sa

268 HISTOIRE ABREGëB

nouveauté , par Timportance de ses conclusions et la dignité de l'objet qu'elle se propose (i). )>

(i) La dernière phrase est ainsi exprimée dans Poriginal : Ex illo tempore, quasi classico data, ab eruditissimis passim et politissimts viris excoli certatim cœpit utUissima hœc nohilissimaque doctrina. ( Yoyet Pédition de Poffendorff, De Offido htjminis et civis , par le professeur Gerschom Gannichael , de Glasgow | 1794. ) Le docteur Hutcheson regarde cet auteur comme le meilleur commentateur de Puffendorff, et il ajoute que ses notes sont beaucoup meilleures que le texte. ( Voyez son Introduction à la Philosophie. )

Le principal ouvrage de PuffendorfF , intitulé De Jure ntUura et gentium , fut imprimé en 167a , et réduit ensuite par l'auteur au petit volume dont nous venons de parler. LHdée que Carmichael se formait du but de Puffendorff coïncide exactement avec le texte. Eoc demum tratactu edito , facile intellexerunt œquiores harum rerum arldtri , non aliam esse genuinam morum piujLosoPHiAM , quàm quœ ex evidentibus principiis, in ipsà rerum naturà fundatis , hominis atque civis officia , in singulis vitœ humanœ circumstantiis débita, eruit ac demonstrat; atque adeo Juris Naturalis scientiam, quantumvis dvoersam ab ethica quœ in scholis dudum obtinuerat , prœ se ferret faciem, non esse , quodad scopum et rem tractandam , verè aliam disciplinam , sed eamdem rectiùs duntaxat et solidiùs traditam, ita ut,quamprius malè collineaverit , tandem reipsà feriret scopum» ( VoyezXt traité De Offido hominis et civis, édition de Garmichael, page 7. )

Ce traité continua si long-temps à être admiré dans les universités écossaises , que le savant et respectable chevalier John Pringle , ensuite président de la société royale de Londres , Padopta pour en faire le texte de ses leçons lorsqu'il professait la philosophie morale à Edimbourg. Il paraîtrait qu'il en était de même en Angleterre. « Je vais , écrivait Graj , alors étudiant à Gambrigde , je vais assister à un cours sur un certain Puffendorff. » Yol taire s'exprime à peu près

Nous avons choisi ce passage parmi d'autres que nous aurions pu citer d'auteurs plus distingués, parce qu'il nous semble particulièrement intéressant de montrer les progrès faits dans les sciences morales et politiques, dans cette même académie d'où devaient sortir peu de temps après la Théorie des sentiments moraux et les Recherches sur la richesse des nations. L'effet qu'a produit le dernier de ces ouvrages , sur les opinions du monde civilisé , est extraordinaire; aussi croyons-nous convenable de tracer en détail ici la série d'idées qui peut avoir suggéré à l'auteur le dessein d'une entreprise si honorable à la littérature de l'Ecosse.

On ne peut expliquer les louanges extravagantes que Carmichael donne ici à Grotius et à Puffendorff ,

de même relatÎTement anx écoles du continent : <( On est partagé dans les écoles , dit-il , entre Grotius et PuffendorfiF ; croyez - moi , lisez les OfiBces de Cicéron. » D'après le ton de mépris ayec lequel Graj et Yoltaire s'expriment , il paraîtrait que les anciens systèmes de jurisprudence naturelle avaient entièrement perdu leur crédit aux yeux des hommes d'un goût sain et d'une Tue étendue, longtemps ayant qu'ils cessassent de former une branche des études académiques. Cette remarque confirmerait ce qu'a dit Smith , u que la plus grande partie des universités n'avaient adopté que lentement les améliorations faites dans les sciences , et que plusieurs de ces savantes sociétés avaient long -temps été un sanctuaire où n'étaient venues réfugier les vieilles doctrines que la raison avait bannies du monde. » Si l'on considère les peines que Smith s'était données pendant son professorat pour remédier à ce mal , on sera porté à croire qu'il voulait parler ici de Grotius et de Puffendorff. •

qu'en considérant Fétat de dégradation où se trouvait la morale ayec des gens qui ne l'étudiaient que pour se préparer aux discussions casuistiques introduites dans la confession , ou pour justifier les frivoles austérités d'une retraite ascétique , qu'ils élevaient au-dessus des graves devoirs de la vie sociale. Les doctrines pratiques inculquées par les écrivains sur la loi naturelle, étaient toutes favorables aux vertus actives, et quelque répréhensibles qu'elles fussent dans la forme , elles étaient non-seulement sans danger , mais même d'une grande utilité. Elles étaient en même temps ornées, particulièrement dans l'ouvrage de Grotius , de tant d'agréables citations tirées des auteurs classiques grecs et latins, qu'elles ne pouvaient manquer d'ofl&îr un ccmtraste frappant avec les systèmes absurdes qu'elles remplaçaient, et c'est peut-être à ces passages, liés par-là en quelque sorte en corps de doctrine , qu'il faut attribuer en grande partie les progrès que fit cette science dans le cours du dix-huitième siècle. Même aujourd'hui où le goût est si différent, le traité De Jure belli ac pacis n'est pas sans charme aux yeux d'un littérateur; et quoiqu'on n'attache pas un grand prix aux raisonnements de l'auteur , on ne peut s'empêcher cependant d'être ébloui et charmé des trésors de son érudition.

Mais la carrière de la jurisprudence naturelle ne devait bientôt plus être circonscrite par les limites étroites données communément à la morale. Peu à

peu le contraste entre la loi naturelle et l'institution positive qu'elle présente constamment à l'esprit , fit naître l'idée d'y rapporter toutes les questions sur le juste et l'injuste, sur lesquelles la loi positive garde le silence. De-là l'origine de deux branches de la jurisprudence. Négligées par les premiers auteurs qui en avaient parlé , elles enveloppèrent ensuite de plus en plus les questions morales qui les avaient produites. L'une se rapporte à la conduite des individus dans ces crises violentes , où tous les liens de la société se trouvent brisés ; l'autre aux relations réciproques entre les sociétés indépendantes. Les questions liées avec le premier article , se réduisent à un très-petit nombre ; mais on a tant écrit sur le dernier , que depuis peu on a souvent donné le nom de droit naturel et de droit des gens à ce qui était connu autrefois sous le titre de jurisprudence naturelle. Ces deux sujets peuvent aisément se ramener au système que nous considérons en ce moment.

Un membre d'un corps politique soumet nécessairement sa volonté à celle des gouvernants auxquels le peuple a confié le suprême pouvoir ; il est donc de son devoir de supporter les inconvénients qui doivent lui tomber en partage par suite de l'imperfection inhérente à tous les établissements humains. Ce devoir est fondé sur la loi de nature , de laquelle , comme on le verra à la plus légère réflexion , la loi conventionnelle tire toute sa force et

sa puissance morale. Cependant comme le grand but de Funion politique est Futilité générale , si ce but se trouvait frustré d'une manière évidente , soit par Finjustice des lois , soit par la tyrannie des gouvernants , les individus seraient obligés d'avoir recours <iux principes de la loi naturelle , pour déterminer s'il est plus convenable de s'éloigner de leur pays, ou de résister par la force à leurs gouvernants. C'est donc avec beaucoup de raison qu'on a rapporté à la jurisprudence toutes les discussions pratiques sur les bornes de la soumission et le droit de résistance. On ajoutera au domaine de cette science, par une réflexion également simple. Les états indépendants ne reconnaissant pas de supérieurs , il s'ensuit que les disputes qui s'élèvent entre eux , ne peuvent être terminées que par un appel à la loi des nations , et en conséquence , cette loi , quand elle s'applique aux états, forme une branche séparée de la jurisprudence , sous le titre de droit des nations. Quelques écrivains prétendent que les principes généraux de la loi naturelle et de la loi des nations , sont absolument les mêmes, et que la distinction qu'on établit entre elles, n'est que purement nominale. Pufiendorff a donné sa sanction à cette opinion , qui est avancée avec beaucoup de confiance par Hobbes (i). £t conformément à cette idée , il se contente

(i) Lex naturalis divicH potest in naturalem homtnum,quas &ola ohtinuit dici lex natures , et naturalem cimtalum, quœ dici

(le poser les principes généraux du droit naturel , et laisse le lecteur les appliquer, selon qu'il le juge convenable, aux individus ou aux sociétés.

potest Ipx gefitium , vulgo autem jus gentium appellatvr. Prœcepta utriusque eadem svnt; sed quia civitates semel insHtutœ induunt proprietates hominum personales, lex quant loqv entes de hominum singulorum officio naturalem dicimus , applicata io- Us civitatilus, nationihus , sivc geniihus, vocaturjus gentium. ( De Cive , cap. xvi , § 4.)

Dans un ouvrage récent , où on eût pu au moins faire quelque attention aux dates , on lit que le livre de Hobbes De Cive , ne parut que peu de temps avant le Traité de Grotius , tandis qu'en effet il parut vingt -deux ans après. Il est vrai que Hobbes en fit imprimer et circuler secrètement quelques exemplaires dès Tannée i643, mais il ne fut publié qu'en 1647. (Yojez Recherches sur ^'origine et V histoire du droit des gens en Europe, par Robert Ward, avocat, Londres, 1795.) Cette inexactitude est encore fort légère , si on la compare aux erreurs que Pauteur fait dans ce même ouvrage , en cherchant à établir les doctrines caractéristiques dos deux systèmes.

Comme écrivain sur le droit des nations , Hobbes aujourd'hui ne. mérite aucuuc attention j tout ce que nous en dirons , c'est que son but est directement opposé à celui de Grotius. Celui-ci , dans tout le cours de son Traité , cherche à propager autant que possible , d.-ms les états indépendants , les mémos lois de justice et d'humanité qui sont universellement reconnues entre les particuliers ; Hobbes , par un raisonnement contraire , fait tous ses efforts pour montrer qui; la répulsion morale qui existe fréquemment entre les états indépendants et voisins, est une peinture exacte de celle qui existait entir; Jcs individus avant l'origine des gouvernements. Cette induction était antilogique y car c'est l'attraction sociale des individus qui produit la répulsion mutuelle des nations , et cette attraction opèrct avec d'autant plus de force que l'individu est plus indépendant de

Dugald Ste's y art, — Tome III» 1 8

Les écrivains modernes sur la jurisprudence ont cru convenable de séparer le droit des nations de la science qui traite des devoirs des individus (i), mais sans s'inquiéter assez d'avoir avant tout une idée claire de l'objet de leurs études. Quiconque se donnera la peine d'examiner leurs systèmes, apercevra immédiatement que leur but principal n'est pas , ainsi qu'on pourrait le croire , de reconnaître les grands principes de morale obligatoires pour toutes les nations dans leurs relations mutuelles, ou d'indiquer jusqu'à quel point les règles de morale reçues par les individus , sont applicables aux corps

son espèce et ressent moins les avantages de Pnnion politique. Si cette attraction pouvait jamais finir par s'anéantir , ce serait dans des. Spires très-vastes et très-civilisés. Alors Phomme devient ajb^olw&ent nécessaire à Phomme, et chacun a besoin , pour satisfaire ses besoins artificiels , de Passistance de plusieurs milliers de ses semblables.

Cette théorie j si à la mode aujourd'hui , de tout rapporter à un principe d'utilité , se rapproche plus du hobbisme qu'on ne le pense.

(i) Tattel , un des écrivains les plus estimés sur cette matière , fait honneur de cette amélioration au philosophe allemand Wolff , dont il vante beaucoup les travaux sur cette branche de la science. [Questions de droit naturel , Berne, 176a.) Nous ne conr naissons de ce grand ouvrage que le titre , qui est peu fait pour éveiller aujourd'hui la curiosité : Christiani Wolfii Jus naturœ méthode scientificâ pertractatum in novem tomos distribulum , Francof. , 1740. Non est, dit Lampredi, professeur lui-même de droit, qui non deterreatur tantâ librorum famagine , quasi vero Hcrculeo laboro opus esset ut quis honestatem et justiHam addiscut.

politiques indépendants ; mais bien plutôt de présenter un digeste des lois et coutumes qui , soit par des motifs d'utilité , soit par des circonstances fortuites, soit par des conventions positives, se sont peu à peu formées dans les états chrétiens , que leurs rapports fréquents peuvent faire envisager sous la forme d'une vaste république. Il est évident qu'un tel digeste n'a pas plus de rapport avec le droit naturel proprement dit , qu'il n'en a avec les règles du droit romain , ou de tout autre code municipal. Les détails qu'il renferme sont extrêmement intéressants et utiles en eux-mêmes, mais ils appartiennent à une science entièrement dififérente , à une science qui n'est point fondée sur les maximes abstraites du juste et de l'injuste , mais sur des antécédents , sur des coutumes reçues , et sur l'autorité des savants.

Toutefois , l'alliance intime qui se trouve ainsi établie entre le droit de la nature et le droit conventionnel des nations , a eu les plus heureux effets. Par suite des discussions sur des questions de justice et de convenance qui se trouvèrent entremêlées avec les détails du droit public , les hommes d'état philosophes conçurent par degrés des vues plus saines et plus vastes. Et de-là on en est venu insensiblement à des doctrines libérales sur la politique commerciale 9 et sur les rapports mutuels des états indépendants ou séparés , qui promettent une ère nouvelle de bonheur au genre humain , si jamais les gouvernants i)euvent les adopter.

216 HISTOIRE ABRÉGKE

• S** Il nous reste à eonsidérer la jurisprudence naturelle, sous un autre point de vue distinet de eeux sous lesquels nous l'avons eonsidérée juscpi'ici. Suivant cette manière de l'envisager, son but serait de rechercher les principes généraux de justice, qui devraient être reconnus dans tout code municipal , et auquel tout législateur devrait se conformer dans ses institutions. C'est cette manière de voir qu'a adoptée Adam Smith , dans la conclusion de sa théorie des sentiments moraux, et il parait avoir pensé que tel fut aussi le sentiment de Grotius , dans le traité De jure helli ac pacis,

» On aurait pu croire que les raisonnements des légistes , sur les vices et sur le perfectionnement des lois de différents pays , les auraient conduits à rechercher quelles sont les règles naturelles de la justice , indépendamment de toute institution positive ; on pouvait espérer que leurs raisonnements les conduiraient à former un système de jurisprudence naturelle , ou une théorie des ]:)rincipes généraux qui doivent servir de base aux lois de toutes les nations ; mais , quoique les méditations des légistes aient produit quelque chose d'assez semblable à cette théorie , et quoique , parmi les auteurs qui ont (?crit systématiquement sur les lois de chaque pays , il n'y en ait point dont les ouvrages ne fournissent ([uelques observations qui y soient relatives , c'est seulement dans ces derniers siècles qu'on a formé une théorie aussi générale , et qu'on s'est occupé de

ni: LA l'iiiLOsoPiiiE. 277

la philosophie des lois eii elles-mêmes , sans faire attention aux institutions partieulières des différentes nations. Grotius parait être le premier qui ait essayé de former une espèce de système des prhicipes qui doivent se trouver dans les lois de toutes les nations , et leur servir de fondement. Son traité De JutM hollL ac pacis y malgré toutes les imperfections qu'il renferme , est , jusqu'à ce jour, ce qu'il y a de plus conq)let sur cette matière. »

11 est ])eu intéressant de décider si cela a été ou non l'objet principal de Grotius ; mais si tel a été son but , il faut avouer que son entreprise a été exécutée d'une manière bien peu suivie , et que souvent même il semble entièrement perdre de vue l'objet qu'il se propose au milieu des réflexions morales . politiques ou historiques qui tiennent tant de place dans son traité , et qui se succèdent sans aucune liaison apparente (i).

Les vues de Grotius ne semblent pas toujours étendues et correctes , même lorsqu'il discute sur le point mentionné par Smith. *Le système de la juris- ]>rudence romaine semble lui avoir donné de fausses

(ij <( A quel genre, dit un penseur ingénieux et original, à quel genre appartiennent les ouvrages de Grotius , de PulFendorfr ou de Burlamaqui j à la morale , à la politique , à l'histoire , au genre judiciaire, délibératif? Tantôt à Pun , tantôt à Pautre } Pautcur lui-m^me semble n'en ayoir pus une certitude bien complète. ( Introduction aux principes de fnoralo et de législatûm . par Bentbam , pag. 337.)

278 HISTOIRE ABEIEGÉE

idées sur toutes les questions qui se lient à la théorie de la législation ; il aurait dû se rappeler plus souvent les sentiments philosophiques de Gicéron à ce sujet : Non h prœtoris edicto , neque à duodecim Tabulis , sed penitùs ex intima philosophiâ , hau' riendam juris disciplinant .

Il est vrai qu'il n'a pas poussé cet amour pour la loi romaine aussi loin que quelques-uns de ses commentateurs, qui ont été jusqu'à dire que le droit romain n'était rien autre que le droit naturel ; mais il n'en est pas moins vrai que sa partialité, pour l'objet de ses études légales , lui a souvent fait perdre de vue l'immense différence qui existe entre l'état de société de l'Europe ancienne et de l'Europe moderne. On doit dire aussi, à son éloge, qu'aucun écrivain ne semble avoir mieux senti en théorie la distinction réelle qui existe entre les lois naturelles et municipales. Dans un des paragraphes de ses Prolégomènes y il annonce comme une partie de son plan l'intention de développer le code romain, et de réduire en un corps de doctrine les parties puisées dans la loi naturelle. « Plusieurs écrivains , dit-il , ont essayé de les coordonner , mais personne ne l'a fait jusqu'ici ; il était en effet impossible de le faire dans un temps où on faisait si peu d'attention à la distinction entre les institutions naturelles et positives ; les institutions naturelles , étant partout les mêmes , peuvent aisément se ramener à quelques principes généraux , tandis que les institutions positives, se montrant sous desappa-

1)K L\ PHILOSOPHIE. 27i)

reuces différentes , suivant les temps et les lieux, sont aussi peu susceptibles d'arrangement méthodique que les objets isolés qui agissent sur nos sens. »

Ge passage de Grotius a beaucoup déplu à deux de ses plus distingués commentateurs , Henri et Samuel de Cocceius , qui ont fait tous leurs efforts pour justifier les législateurs romains de la censure indirecte renfermée dans ces paroles de Grotius. «Mon premier objet , dit le dernier de ces écrivains , a été de faire remonter l'origine de la loi romaine à la nature des choses , afin de concilier la jurisprudence naturelle et le code civil. J'ai voulu en même temps montrer l'erreur contenue dans la supposition de Grotius , erreur qui est en effet l'une des plus frappantes que Ton trouve dans son ouvrage. Le lecteur trouvera méthodiquement arrangées , dans ma douzième dissertation préliminaire , les remarques semées sans ordre dans le commentaire suivant. Mon dessein a été de réduire en système la loi romaine tout entière , et de démontrer combien elle coïncide admirablement avec la loi naturelle. » Cocceius nous a en effet laissé un supplément très -utile aux travaux de Grotius. Sa dissertation se distingue éminemment par cette méthode lumineuse qui manque au De Jure belli ac pacis , et qui en rend la lecture si fatigante et si inutile.

On sera moins frappé de voir le respect superstitieux d'écrivains tels que Cocceius pour le code romain , si considère l'influence du même préjugé sur

Tcsprit libéral et philosophique de Leibriitz. Cet écrivain a été jusqu'à comparer , comme monument du génie, la loi civile à ce qui nous restait de la géométrie grecque, et a formellement déclaré sa <îonviction de Terreur de ceux qui prétendaient que le droit romain était fréquemment en opposition avec le droit naturel. Voici comme il s'exprime à ce sujet : <cj*ai souvent dit, qu'après les écrits des géomètres, il n'existait rien qui pût être comparé , pour la force , la subtilité et la profondeur , aux travaux des légistes romains. De même qu'il serait presque impossible de distinguer , d'après l'évidence intrinsèque , une démonstration d'Euclide d'une démonstration d'Archimède ou d'ApoUonius, le style de tous deux n'étant pas moins uniforme que si la raison parlait par leur voix ; de même les légistes romains se ressemblent tous comme des frères jumeaux, et de telle manière , qu'au style seul d'une opinion ou d'un argument il serait fort difficile d'en présumer l'auteur. Nulle part les restes d'un système fini et profondément médité de droit naturel ne sont plus visibles ni plus abondants. Même dans les cas où , soit par égard pour le langage technique consacré , soit par suite de nouveaux statuts ou d'anciennes traditions, cette législation s'éloigne des principes , même alors les conséquences que la nouvelle hypothèse force d'incorporer aux décrets de la droite raison se déduisent toujours avec la plus saine logique et avec un talent digne d'admiration. Ces

DE LA PHILOSOPUIE. 281

déifiations de la loi naturelle ne sont pas d'ailleurs aussijlrequentes qu'on le pense communément. »

Dans cette dernière phrase , Leibnitz voulait sans doute faire allusion aux ouvrages de Grotius et de ses sectateurs ; car , quelque étroites et timides que paraissent aujourd'hui leurs vues , les hommes de loi les accusèrent long-temps d'innovation et d'hérésie politique.

On pourrait encore reprocher à ces écrivains un défaut plus important et plus radical , dans des systèmes de jurisprudence naturelle , considérés comme modèle de législation universelle; c'est que leurs auteurs raisonnent d'une manière trop abstraite sur les lois , et ne considèrent jamais les circonstances particulières où se trouve la société à laquelle ils voudraient les appliquer. Bentham remarque avec beaucoup de raison que « s'il existe aucun ouvrage de jurisprudence universelle , il ne peut être vrai que pour peu de temps. » Il pousse toutefois cette idée trop loin quand il dit que , <( pour être susceptible d'une application universelle, un tel ouvrage ne doit traiter que de la valeur des mots , et se borner à définir exactement les expressions qui se lient au droit : telles que pouvoir , droit , obligation , liberté, qui ont des synon^^mes dans toutes les langues (i). » Ses expressions sont aussi un peu hasardées quand il appelle la loi naturelle ic un obscur fantôme qui ,

(i) Introduction aux i)rincipcs de morale ci de législation , jug. 323.

dans l'imag^ination de ceux qui le poursuivent, montre Uuit^t les coutiimes , tantôt les lois ; tantôt ce c^ue la loi est , tantôt ce qu'elle devrait être (i). » Rien n'est plus exact et plus judicieux que cette des- (Tiption , si on l'applique au droit naturel tel que Font traité les écrivains de jurisprudence ; mais on no peut l'appliquer au droit tel que l'ont entendu les écrivains de morale , sans abandonner tous les principes sur lesquels repose en définitive la science de la morale. £n la limitant ainsi , nous sonunes parfaitement de l'avis de Bentham , qu'un code de lois «ibstraitcs est aussi peu philosophique à entrepren-< dre , qu'inutile à exécuter.

Nous ne prétendons pas par-là contester l'utilité d'une comparaison entre les institutions municipales des différentes nations. Nous doutons seulement qu'on retire aucun avantage de rapporter ces diverses institutions a la théorie abstraite , connue sous le nom de droit naturel , comme à un titre commun. 11 suffirait de prendre pour base le code d'une nation (pielconque , et d'en étudier les lois , non pas comme des conséquences d'aucun principe abstrait de justice, mais par leur liaison avec des circonstances particuficres où se trouve le peuple chez qui elles ont pris naissance. La comparaison de ces lois avec les lois correspondantes chez d'autres peuples, <*u égard aussi aux circonstances dans lesquelles ce

(i) Inirod. aux principes de morale et de législation, pag. 337 .

DE LA PHILOSOPfflE. 283

peuple s'est trouyé , serait une étude également intéressante et utile , non-seulement à ceux qui font leur profession des lois , mais même à ceux qui prétendent à une éducation libérale. Si Ton veut choisir un t3fpe , il faut certainement donner la préférence a la loi romaine , quand ce ne serait que parce que son langage technique est plus ou moins incorporé à tous nos règlements municipaux. L'étude de cette technologie , ainsi que celle des autres parties techniques de la jurisprudence , si fastidieuses quand on ne les considère que comme le jargon arbitraire d'une théorie philosophique , pourrait alors se faire supporter, si ou ne la considérait que comme un moyen d'arriver à la connaissance du système qui a si long-temps déterminé les droits de la plus grande et de la plus célèbre des nations.

<( La grammaire générale, dit le docteur Lowth, ne peut s'enseigner d'une manière abstraite. Il faut l'appliquer à une langue connue afin d'en expliquer les termes et d'en faire comprendre les règles. » Par des raisons analogues, on peut appliquer la même observation à la science de la jurisprudence naturelle et universelle.

Bacon semble avoir bien compris cette vérité , et c'est sans doute la même conviction qui engagea Montesquieu dans ses recherches historiques sur l'origine des lois , et sur les rapports qu'elles peuvent avoir en différents lieux avec les circonstance» morales et physiques dans lesquelles se trouvaient

]tî.s nations au niumcut où elles prirent naissance. Il vS(Tait diilieile de nommer , durant le long intervalle de temps qui sépara Bacon de Montesquieu , aucun écrivain qui ait attaché Fimportance nécessaire aux <Ii verses considérations que nous venons de présenter.

Dans ce que nous avons déjà dit en passant , des idées de Bacon sur la philosophie des lois, nous avons montré combien de fois dans ses divers écrits, il devance , par les plans qu'il propose , l'essor commun de la raison humaine , et s'associe ainsi plutôt au\ génies du dix-huitième siècle qu'à la gloire de ses ctmtemporains. Ces présages hardis, et bien d'autres hasardés par son imagination prophétique , sont comme autant de pierres d'attente qui invitent à ajouter à un ancien bâtiment l'aile que l'architecte aurait laissée incomplète ; on dirait des projections tracées sur une carte d'Amérique, au miUeu de lieux aujourd'hui déserts , pour indiquer les enchainements futurs des routes et des canaux. Séduits par im tel exemple , nous nous permettrons à notre tour de passer tout-à-coup, en dépit de l'ordre chronologique, du Fontes juris à l'Esprit des lois. Pour se fonncr uue idée juste des vues étroites de Grotius , il est nécessaire de considérer le plan qu'avait tracé son prédécesseur , et qu'exécuta , ou plutôt commença à exécuter , long-temps après , un de ses sucresseurs.

L'objet principal de X Esprit des lois est de mon-

trer , non pas comme on Fa souvent supposé , oc que devrait être la loi , mais bien comment les variétés physiques et morales qui se rencontrent dans l'histoire de la race humaine ont contribué aux étabhssements politiques et aux règlements municipaux (i). On peut là-dessus s'en rapporter à Fauteur lui-même : « Je n'écris pas , dit-il , dans le dessein de censurer les établissements d'aucune nation en particulier. Chaque nation trouvera dans mon livre les raisons sur lesquelles ses maximes de jurisprudence sont fondées. » Ce plan^ quand il est renfermé dans de justes limites , est très-philosophique , et tire la jurisprudence de Tétat d'inutilité dans lequel Grotius et PuflFendorfF l'avaient plongée, pour Ja placer au rang des plus intéressantes et des plus agréables branches des connaissances utiles. Mais quoique Montesquieu y consacre la majeure partie de son ouvrage , ses faits à ce sujet sont si peu liés , que nous serions presque tentés de croire qu'il y a été conduit à son insu , et plutôt par une curiosité fortuite que par aucun dessein conçu d'avance , et en s'occupant de recueillir des matériaux pour ce célèbre ouvrage. C'est du moins l'aveu qu'il semble

(i) Telle a été du moins Popinion de d^Alembert , à en jugor par cette phrase : u Dans cet ouTrage M. de Montesquieu s^occupe moins des lois qu^on a faites , que de celles qu^on aurait dû faire. » (D'Alemberl, Eloge de Montesquieu. ) Ce qui, si nous comprenons bien sa pensée, est précisément le contraire de ce qu"'a fait Montesquieu.

faire dans le passage suivant de sa préface : « J*ai souvent commencé et autant de fois abandonné cette entreprise. J'ai souvent continué mes observations sans aucun but fixe , et sans penser aux règles et aux exceptions ; je n'ai trouvé la vérité que pour la reperdre ensuite. »

Mais , quelle que soit d'ailleurs notre opinion sur ce sujet , Montesquieu a des droits incontestables à la gloire d'avoir lié la jurisprudence à l'histoire et à la philosophie , de manière à ce qu'elles s'éclairent l'une par l'autre. On pourrait bien, il est vrai, découvrir dans des auteurs précédents, et en particulier dans Bodin , quelques traces de semblables recherches ; mais elles sont en trop petit nombre et de trop peu d'importance pour rien enlever au mérite de Montesquieu. Quand on compare les recherches de ce dernier sur la jurisprudence , avec les systèmes reçus avant lui dans les écoles, l'impulsion qu'il donna à la science parait telle , qu'elle justifierait presque l'épigraphe ambitieuse qu'il a adoptée , pro~ lem sitie matre creatam. Au lieu de se borner, comme l'avaient fait ses prédécesseurs , à interpréter l'une par l'autre les différentes parties du code romain , il étudia V esprit de ces lois dans les vues politiques de leurs auteurs , et dans les circonstances particulières dans lesquelles se trouva placée cette nation extraordinaire. D combina la science de la législation avec l'histoire des sociétés politiques , et expliqua par cette dernière le but du législateur dans ces diverses

ordonnances , tandis qu'à son tour , la première lui servait a expliquer la nature du gouvernement et les mœurs du peuple. Il ne borna pas ses reclierehes à la loi et a l'histoire romaine ; mais, convaincu que les principes généraux de la nature humaine sont partout les mêmes , il puisa de nouvelles lumières dans Texamen qu'il fît des hommes , dans tous les pays et sous tous les gouvernements ; et en ouvrant ainsi une mine inépuisable et inconnue de ressources à ceux qui étudiaient la jurisprudence , il traça indirectement au législateur la limite de ses pouvoirs , et engagea le philosophe à laisser de côté les théories abstraites et inutiles , pour s'occuper entièrement des monuments authentiques qu'ofi&ait l'histoire des hommes (i).

Cette manière de considérer la jurisprudence , dans ses relations avec l'histoire et la philosophie , a été traitée avec le plus heureux succès par plusieurs auteurs, depuis Montesquieu. Long-temps encore après la publication de l'Esprit des lois , cette étude fut tellement en vogue , en Angleterre en particu-

(i) On peut en voir des exemples dans ses Observations sur r origine et les révolutions du droit romain sur les successions ; dans son Histoire du droit civil en France , et surtout dans sa Théorie des lois féodales chez les Francs , considérées dans leurs rapports avec les révolutions de leur monarchie. On a depuis contesté les conséquences quHl a tirées de la plupart de ces faits , mais tous ses successeurs ont unanimement reconnu en lui leur guide et leur maître.

288 HISTOIRE ABRÉGÉJEE

lier, que quelques auteurs semblent l'avoir eonsidcrée moins comme un moyen d'arriver plus haut, (jue comme le point où l'on devait s'arrêter pour embrasser de là la science entière de la jurisprudence. On sera sans doute autorise à s'en former cette idée, , tant qu'on bornera son attention aux époques de Tènfance des sociétés , lorsque le gouvernement et les lois ne sont encore que le fruit du temps , de l'expérience , des circonstances et du hasard. Cependant , <{uand on se reporte à des siècles plus éclairés , on ne peut douter que la sagesse politique n'ait aussi sa part dans l'administration des affaires humaines. £t il y a tout lieu d'espérer que son influence ira en croissant , à mesure que les principes de la législation seront plus généralement étudiés et compris; ' vouloir supposer le contraire , ce serait nous réduire à contempler indifféremment les progrès et le déclin des sociétés , et mettre un terme à tous nos efforts en faveur de nos semblables.

Le but de Montesquieu , dans ses recherches historiques , étaif; évidemment plus vaste et plus important. Souvent on dirait qu'il était convaincu avec lord Coke , que c'est réfuter une erreur que de la ramener à son origine. Bcntham a justement remarqué que cette espèce de réfutation était en effet la seule qui eût quelque influence sur une foule d'individus (i).

(i) u Si nos ancêtres sont tombés dans Perrcur , comment y . sont-ils tombé* ? Voilà 1« question qui se présente naturellement. Le fait est que j surtout en matière de loi , telle est la force de

L'existence seule d'un principe légal ou d'une coutume établie , est un grand argument en faveur de sa nécessité , aux yeux d'une multitude de personnes imbues d'un respect aveugle pour la sagesse des anciens , et convaincues que tout ce qu'elles voient est le résultat des savantes méditations de leurs ancêtres. La seule réplique que l'on puisse faire à un tel argument , est donc de le faire remonter à quelques préjugés reconnus et à une constitution sociale si dififérente de celle qui existe aujourd'hui , que les mêmes raisons qui rendent compte de son premier établissement démontrent indirectement aussi la nécessité de raccommoder aux formes sociales présentes.

Suivant cette manière d'envisager les choses , les recherches de Montesquieu conduisaient aux mêmes conséquences que les propositions prophétiques de Bacon , et sa marche , pour être plus détournée, n'en était peut-être que plus certaine. Quelques-uns des écrivains récents sur l'économie politique , ont de-

Pautorité sur nos esprits, et telle est la puissance des préjugùs qif elle protège , que , lorsque nous ne pouvons trouver aucune raison plausible en faveur d^une institution , nous ne pouvons cependant nous empêcher de la faire remonter à quelque cause indéfinissable qui nous échappe. Mais j si au contraire nous pouvons la faire remonter à une cause connue dont la fausseté nous est démontrée , nous Pabandonnons sur-le-champ ; et ce n'est qu'alors que notre esprit est pleinement convaincu. » (Défense de Vusure^ p. 94 et 95. )

Dugald Ste'wart. — Tome III. 1 9

2i)0 HISTOIRE ABRÉGÉ U

puis combiné les plans d^ ces deux autdirs avec lue sagacité admirable (i) ; mais nous ne nous occuperons pas dans ce moment de leur système ; nous nous contenterons d'ajouter que ces recherches sur l'histoire des lois sont particulièrement utiles pour réprimer la folie des innovations violentes et soudaines , en montrant le rapport que les lois doivent avoir avec les circonstances présentes , et la tendance constante des causes naturelles sur l'amélioration progressive de l'espèce humaine , sous tous les gouvernements qui permettent de jouir de la paix et de la liberté.

La popularité méritée de l'Esprit des lois , porta le dernier coup à l'étude du droit naturel , en partie par les preuves que cet ouvrage présentait à chaque page de l'absurdité d'un système de législation universelle , et en partie par le goût et l'éloquence avec lesquels il était écrit , et qui contrastaient d'une manière si marquée avec les systèmes reçus alors dans

(i) Adam Smith , surtout , dans ses Causes de la richesse des na^ tûms, a judicieusement et habilement combiné y arec rinvestigation (les principes généraux , les essais les plus lumineux de son Histoire théorique de la forme des sociétés politiques qui ont produit an si grand nombre des institutions et des coutumes particulières à TEurope moderne. Les rayons éclatants de cette lumière philosophique qui , suivant Gibbon, ont paru depuis peu en Ecosse, n^étaient qu^rne réflexion plus brillante et plus sûre cependant des étincelles allumées par le génie de Montesquieu. Nous aurons ensuite occasion de parler de Pinfluencr que ses écrits ont eue sur l'histoire de la littérature écossaise.

les écoles. Un fait assez curieux , c'est que Montesquieu n'ait pas cité une seule fois le nom de Grotius \ il croyait , sans doute , qu'en ce cas , comme en bien d'autres , il valait mieux miner peu à peu les erreurs inconnues sur lesquelles reposaient les préjugés établis , que d'attaquer ces préjugés en face.

Ces détails pourront peut-être ennuyer quelques lecteurs , mais nous les prions de se rappeler qu'ils se rapportent à une science qui , pendant plus de cent ans , forma toute la philosophie morale et politique cultivée dans la plus grande partie de l'Europe. A l'égard de l'Allemagne, en particulier, il paraîtrait, d'après le comte de Hcrtzbcrg , |pie cette science continua à se maintenir jusqu'à ce qu'elle fut remplacée par le goût de la statistique , qui , depuis peu a donné une direction si différente , et à quelques égards si opposée , aux études de ses compatriotes (i).

Si d'Allemagne nous passons au midi de l'Europe tout devient de plus en plus stérile et affligeant. Nous ne connaissons la littérature espagnole que par des traductions ; avec cela il serait difficile sans doute de prononcer un jugement exact sur des ouvrages

(i) fi La connaissance des états qu^on se plaît aujourd'hui d'appeler statistique , est une des sciences qui sont dcTcnues à la mode , et qui ont pris une TOgue générale depuis quelques années ; clic a presque dépossédé celle du droit public qui régnait au commencement et jusque Vers le milieu du siècle précédent. » ( Réflexions sur la force des états, par M. le comte de Hertiberg , Berlin, 178a. )

2\)2 HISTOIRE abrkgkj:

qui s'adn^sscnt à l*<?spi*it et «au cœur; ni«iis les tra- (luc^tions du moins nous niotlent suffi Siimmcnt en iHat (h* jujçcr des nuvrajjes qui traitent de la scienee <*t de la ])liil()so])]iie. On p(îut assurer , sans crainte de se troni[H»r , (|ue tout ouvrage qui ne peut supporter IVjireuve d^inc version littérale ne vaut pas la peine» qu'on se donnerait pour le lire dans l'original. Nous pouvons donc dire sans crainte, que, pendant le dix-septième siècle, les progrès de l'esprit liuinaiii , en Kspagne , cmtétc, sinon suspendus, du moins trop faibles pour mériter l'attention.

•• Le seul vraiment bon livre, dit Montesquieu, dont les Espagnols polissent se vanter, est celui qui fait (îoiniaître les absurdités de tous les autres. » Il nous send)le peu douteux que Montesquieu n'ait sacrifié ici rintérêt de la vérité au plaisir de faire une antithèse ; elle est toutefois digne d'attention , parée qu'elle indi(pie fortement le mépris de ce grand lionnne |K)ur la pauvreté générale des écrivains espagnols.

L'ouvrage inimitable auquel Montesquieu fait allusion , mérite lui-même une place dans cette hist(»ire. non-seulement parce que c'est un des ehefs- (roîuvre de l'imagination humaine , mais encore l>arce tpi'il présente ime force de caractère et une étendue d'esprit vraiment miraculeuses quand on les compare aux ])réjugés qui enveloppîiient son siècle (H sa nation. Ce n'est pas uniquement contre les livres de choalerie qu est dirigée la satire de

^ Cervantes , il y verse aussi le ridieule sur des folies et des absurdités plus générales et plus universelles , et jamais il n'échappe à sa plume une seule expression qui puisse offenser le moraliste le plus délicat. Derlà ces contrastes si amusants par lesquels Cervantes nous attache si fortement à son héros, dojit les égarements les plus extraordinaires d'une imagination en délire sont assez compensés par une vertu aussi ferme que douce, et , si Von en excepte une seule faiblesse , par une supériorité de bon sens et de philosophie qui , dans les circonstances même les plus plaisantes , ne cesse jamais d'exciter notre vénération et notre sympathie.

Malgré les persécutions que l'on fit souffrir à Galilée, les sciences physiques et l'astronomie conti> nuèrent cependant à être cultivées avec succès eji Italie , par Torricelli , Borclli , Cassini et d'autres ; dans la géométrie pure , Viviani s'éleva au premier rang pour avoir restauré , ou plutôt deviné des découvertes anciennes. Mais ce pays , autrefois si fameux , donnait les signes les plus tristes de décré- |)itude dans toutes les branches des sciences qui réclamaient l'esprit vivifiant de la liberté civile et religieuse. « Rome , dit un historien français , était trop intéressée à soutenir ses principes pour ne pas opposer les barrières les plus fortes à ce qui pouvait les renverser. De-là cet Index des livres prohibés , sur lequel furent inscrits l'histoire du président de Thou , les ouvrages qui traitaient des libertés de

rÉglise gallicane, et, qui pourrait le croire! jusqu'aux traductions des saintes écritures. Cependant, le tribunal , bien que toujours disposé à condamner de respectables auteurs sur de frivoles soupçons d'hérésie , sanctionnait de son approbation les théologiens séditieux et fanatiques dont les écrits tendaient â encourager le régicide et à détruire tout gouvernement. L'histoire de l'approbation et de la censure des Uvres mérite une place dans l'histoire de l'esprit humain. )>

Sans parler des philosophes français , la plus grande gloire du continent , vers la fin du dix-septième siècle , est d'avoir produit Leibnitz. Il naquit en 1646 , et se distingua , encore fort jeune, par des talents avec lesquels il devait résister à Clarke et à Nevirton réunis. Nous avons déjà parlé de lui parmi les écrivains du droit naturel ; mais à tout autre égard il prend plutôt sa place parmi les contemporains de sa vieillesse que de son jeune âge : nous en développerons les raisons par la suite ; en attendant nous nous contenterons de remarquer que Leibnitz appartient comme juriste à un siècle , et comme philosophe à un autre.

Nous croyons convenable , une fois pour toutes, de dire que pour la manière dont nous avons distribué nos matériaux , et pour l'ordre dans lequel nous avons classe tous les faits particuhers , nous réclamons , non pas un pouvoir arbitraire , mais du moins une faculté discrétionnaire ; les dates qui se-

parent les divers degp*és des progrès de la raison humaine ne sont pas susceptibles d'une précision chronologique comme celles qui se présentent dans rhistoire des sciences exactes. En fixant les droits des prétendants , dans cette région intellectuelle et sombre, Fécrivain ressemble souvent à celui qui voudrait déterminer par des lignes mathématiques les limites des couleurs variées et fondues de la toile d'Arachné,

In quo diversi niteant cum mille colores Transitas ipse tcunen spectantia luminajallunt , Usque adeb quod tangit idem est, tcunen uUima distant.

Mais nous ne chercherons pas à réfuter d'avance la critique que Ton pourra faire de nous ; nous no dissimulerons même pas la confiiance avec laquelle , malgré nos doutes et nos fausses données , nous nous en reposons sur Findulgence de ceux qui sauront apprécier les difiicultés de notre entreprise. Nous ' ne dirons certainement pas avec Johnson que « nous abandonnons notre ouvrage avec la plus parfaite indifférence , et qu'un succès ou une chute ne sont pour nous que des mots sans valeur. » Nos sentiments sont plutôt conformes à ceux qu'il exprimait dans la conclusion de son admirable préface de Shakespeare. Une de ses réflexions , en particulier ^ rentre si exactement dans les nôtres , que nous ne pouvons nous empêcher , avant de terminer cette partie de notre travail, de la mettre sous les yeux de nos lecteurs.

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