CHAPITRE QUATRIÈME
Il y a dans les théories de quelques philologues modernes , une autre idée fausse qui domine. Moins dangereuse que la précédente , elle mérite pourtant , par les conséquences qu'elle renferme, d'occuper notre attention avant de terminer cet Essai. Elle se rattache , il est vrai , à une question tout-à-fsdt étrangère aux questions que nous avons examinées précédemment ; mais comme elle prend sa source dans une erreur semblable à celles que j'ai taché de rectifier , je crois trouver ici l'occasion la plus favorable pour la signaler à mes lecteurs.
L'erreur dont je veux parler nous est présentée , implicitement du moins , comme un axiome , presque à chaque page du livre de M. Tooke. Pour juger , selon lui , avec précision de la valeur d'im mot , il est nécessaire d'en suivre l'histoire à travers les différentes significations qu'il a successivement revêtues depuis l'instant où il s'est introduit dans une langue ; ou bien , si ce mot a une origine étrangère ou qu'il nous soit parvenu de quelque dialecte du continent
t{u'habitaient nos ancêtres , nous devons eu chercher l*étymologie jusqu'à ce que nous puissions déterminer le sens littéral et primitif de la racine dont il dérive. Cette opinion n'appartient pas exclusivement à Horne-Tooke. Elle forme la base principale du savant et ingénieux traité des Synonymes Français de Roubaud ; et l'on peut croire , d'après le silence des écrivains de nos jours , qu'elle est universellement adoptée comme le critérium le plus sûr que nous puissions employer pour terminer les discussions subtiles auxquelles ces sortes de mots ont fréquenunent donné lieu.
Pour moi, je suis singulièrement porté à croire qu'il y a bien peu de cas , si même il en est un seul , où l'étymologie puisse nous guider heureusement, soit pour écrire purement dans une langue vivante , soit pour fixer positivement la signification d'un terme équivoque , ou pour différencier des expressions qui paraissent équivalentes. Dans ces diverses circonstances , il n'y a rien de plus sûr, à mon avis , que cette habitude d'une induction exacte et attentive , qui , par l'étude des grands modèles du style et de la pensée , parvient progressivement à saisir les notions précises que nos meilleurs écrivains ont attachées à leur phraséologie. Tel est le princijpe qui a servi de règle aux jugements critiques de Girard et de Beauzée ; et quoiqu'on ne puisse disconvenir qu'ils ne soient tombés l'un et l'autre dans des subtilités fausses , il faut leur accorder le mérite d'avoir
indiqué à leurs successeurs la seule route qui puisse les mener à la vérité. D'Alembert a suivi la même marche dans une esquisse rapide qu'il a tracée de main de medtre sur les Synonymes.
On sera convaincu du peu de ressources que nous office Fétymologie , si Ton considère que , dans les compositions qui intéressent le goût , plusieurs mots dérivés d'une source conunune , sont ennoblis , dans un pays , par l'usage , tandis que d'autres qui ont avec les premiers le rapport le plus étroit, et qui n'en diffèrent même ni par le son , ni par l'orthographe , sont proscrits ailleurs par les habitudes de la société. Cette circonstance rend extrêmement gênantes pour les Anglais et les Écossais en particulier , qui commencent à étudier l'allemand , les associations invétérées dont ils doivent s'affranchir , avant de pouvoir sentir les beautés de cette languemère qui a donné naissance à la leur.
Quand , d'un autre côté , un mot originairement bas ou ridicule , a été ennobli ou consacré par suite d'un long usage , je ne vois pas quel avantage le goût peut attendre d'un examen scrupuleux de la généalogie et des affinités de ce mot. Mi^ Tooke a établi de la manière la plus satisfaisante que certains mots anglais bannis aujourd'hui non-seulement du style élevé, mais encore d'une conversation honnête, se rapprochent de fort près , dans leur origine , de quelques autres que nous recevons avec faveur dans nos discours ^ et il semble imputer à une fausse
délicatesse notre préjugé contre les premiers (i). J*aimerais à savoir quelles conséquences pratiques M. Tooke voudrait nous faire tirer de ces découvertes. Faudra-t-il dégrader les uns à cause de leur alliance avec les autres , ou bien tous ceux qui découlent d'une même source pourront-ils prétendre à l'honneur d'un même accueil?
N'est-il point à craindre que ces études étymologiques , portées à l'excès ^t revêtues par l'imagination d'une importance qu'elles ne méritent pas , ne soient plus préjudiciables à la finesse du goût , qu'avantageuses à l'entendement pour l'acquisition des connaissances utiles ? Je puis du moins citer un fait que l'observation m'a toujours confirmé jusqu'ici : c'est que parmi ceux qui se sont livrés à ces sortes .de recherches , il se rencontre à peine un seul écrivain qui ait écrit dans sa propre langue avec élégance et facilité. Je sais bien que Home-Tooke fait à cette règle générale une exception remarquable; mais pourtant , je croirai difiicilement que son style se soit perfectionné depuis la lutte qu'il soutint avec tant d'éclat contre Jurdus.
On s'étonnera moins de ce résultat de ces sortes de travaux , si l'on réfléchit qu'ils ont pour but d'établir comme règles décisives , les subtilités douteuses des philologues et des érudits , dans les cas où l'on ne peut légitimement en appeler qu'à la coutume et
(i) Vol. II p. 65 et i34.
à roreille. Ceux mêmes qui bornent toutes leurs recherches à un coup d'œil superficiel sur notre langue, nous présentent-ils dans Tëtymologie un guide bien infaillible pour juger de la propriété ou
de l'impropriété d'une expression ? Que doit-ce donc être , lorsque , pour prononcer sur de telles questions , on va chercher ses principes dans des langues ordinairement peu familières à ceux qui ont sérieusement cultivé leur goût (i)?
En preuve de ceci , je me contenterai de jeter un coup d'œil sur les absurdités dans lesquelles nous tomberions inévitablement si nous voulions nous en rapporter aux conclusions des ét3rmologistes , pour juger de la propriété des métaphores qui se rencontrent dans les formes conununes de notre langage. Il arrive souvent que ces métaphores déparent le discours par leur impropriété choquante ; cependant nous sommes dans la nécessité de les y admettre à défaut d'expressions plus convenables , et il y aurait une véritable pédanterie à vouloir s'armer des règles
(i) (I 11 est si rare que Tétymologie d^m mot coïncide avec sa vé- (c ritable acception , qa^on ne peut justifier ces sortes de recherches f( . par le prétexte de mieux fixer par-là le sens des mots. Les écrif( Tains qui sarent le plus de langues , sont ceux qui commettent le (( plus dHmpropriétés. Trop occupés de Pancienne énergie d'un « terme, ils oublient sa valeur actuelle, et négligent les nuances (( qui font la grâce et la force du discours, n
Voyez les notes qui accompagnent le mémoire de Rivarol sur ^universalité de la langue française.
de la critique contre l'usage universellement établi. Depuis un assez grand nombre d'années cette prétention avait été portée à un excès que rien ne peut justifier parmi nous , et déjà même avait exercé une influence visible , en réduisant cette abondante variété d'expressions qui faisait la richesse de notre langue ; mais ce n'est que depuis peu que, séparant le sens primitif des mots de leur sens métiiaphorique , les philologues ont pris l'habitude de pousser leurs raffinements à un point où on ne peut plus les suivre, et d'en appeler de l'autorité de Swift ou d'Addison aux forêts de la Germanie (i).
Il me semble qu'on peut adopter en toute sûreté , comme une règle pratique , le principe suivant : comme les métaphores composées nous déplaisent uniquement par l'incohérence des images qu'elles offrent à l'imagination , on doit les rejeter dans le cas seulement , où les mots que nous assemblons nous présentent au premier coup d'œil un sens métaphorique ; ainsi , quand par suite d'un long emploi de ces mêmes mots , ils ont cessé d'être figurés pour devenir réellement des expressions littérales , on doit
(i) On pourrait mener encore plus loin ce raisonnement contre Putilité crifiij'UtfdesrechercliesrelatiTesàrétjmologie, en considérant leur effet sur le Tocabulaire poétique. La puissance des mots qui composent la langue poétique, puissance qui dépend entièrement de Tassociation , s^accroit la plupart du temps par le mystère qui couvre leur origine. C^est ainsi que la noblesse des familles brille d'un édat plus yif quand leur berceau a disparu dans Pobscurité des âges.
regarder comme impuissante contre leur propriété , toute objection puisée dans des considérations métaphysiques ou philologiques sur leur racine primitive. En pareil cas , une oreille familiarisée avec le style de nos grands modèles restera inaccessible à toute espèce d'argument spéculatif, quelque plausible qu'il paraisse d'ailleurs au théoriste , sous le rapport de la vraisemblance étymologique.
Je ferai observer , à l'appui de ce principe , que , dans le nombre des expressions métaphoriques , il en est dont le sens littéral prédomine toujours sur le sens figuré , tanclis que , pour d'autres , le sens métaphorique a tellement pris le dessus , qu'il s'offi*e le premier à l'esprit dans renonciation du mot.
Tels sont, par exemple , pénétration j délibération et sagacité qui réveillent immédiatement les idées qu'elles expriment d'une manière figurative , et qu'on ne peut même interpréter Uttéralement sans faire violence au langage reçu. Dans tous ces exemples on ne voit pas que l'écrivain ait besoin , lorsqu'il compose, de faire attention à l'origine métaphorique du mot.
Cependant il n'en est pas de même quand le sens Uttéral a prévalu sur le sens figuré , et qu'mie phrase présente d'abord une combinaison désagréable d'objets matériels et d'idées intellectuelles ou morales. Je citerai le verbe marner ( to handle ) dans ces expressions, manier une question philosophique y manier un point de controi^erse. Il est fréquemment
employé par les anciens théologiens anglais , et spécialement par ceux qu'on, nomme puritains. On le retrouve avec cette acception , non-seulement dans les Éléments de Critique de lord Kames , mais encore avec la sanction d'une haute autorité en fait de style , dans l'ouvrage de Burke sur le Sublime et le Beau.
C'est peut-être un caprice de mon goût particulier; mais j'avouerai que l'emploi de ce mot m'a souvent déplu , surtout quand le sujet dont il s'agit exige dans le style de la clarté et de la délicatesse. Il y a déjà quelques années qu'il est tombé en désuétude et que le verbe traiter en a pris la place. Ce mot a précisément la même valeur dans sa racine tractare en latin ; mais comme on reconnaît moins facilement la source dont il dérive , il choque moins l'imagination par une signification littérale. Dans beaucoup de cas semblables on reconnaîtra combien il est utile de faire attention à cette sorte d'artifice.
Au reste , il est important de s'assurer dans des questions de cette nature , si l'expression est placée dans le discours comme un ornement qui doit satisfaire l'imagination , ou bien comme un signe destiné à transmettre la connaissance d'une pensée. Dans le premier cas on peut critiquer une phrase , qui , dans le second, sera admise comme une manière de s'exprimer non-seulement irréprochable , mais encore aussi simple et aussi naturelle que le langage peut la fournir.
J'ai fait voir ailleurs (i) ce qui constitue la perfection différente du style philosophique , oratoire et poétique. J'ai montré que le premier remplit merveilleusement son hut, lorsque, semblable au langage de l'algèbre , il renferme notre faculté de raisonner, dans les limites qui lui sont naturelles, et tient continuellement la pensée en garde contre les écarts de l'imagination. La poésie se propose un tout autre but. Quelquefois, sirène enchanteresse, elle veut séduire par ses accents la raison elle-même ; ses plus sublimes efforts nous ramènent aux premières impressions de la vie et au langage naïf de la nature ; elle revêt chaque idée d'une image sensible, et s'abandonne toujours aux mouvements de l'imagination. Alors elle ne se contenté plus des métaphores et des symboles ; il lui faut des termes qui frappent vivement la conception (2) par léclat de leur nouveauté ; et , dans le choix des mots qu'elle emploie , elle considère attentivement les associations habituelles des hommes sur lesquels elle veut agir. Voilà pourquoi ceux qui se livrent à la pratique et plus spécialement encore à la théorie de cet art divin, relèvent si haut l'importance des études qui se rapportent au principe d'association et à l'histoire de l'esprit humain représenté dans le mécanisme figu-
(i) Voy. Élém. de la Phil. de TEsp. T. I.
(a) 7oy. sur cette faculté, les Elém. de la Phil. , T.Ï.,Cli. m, N. D.T.
ratif du langage. Cette observation se trouvera confirmée ailleurs par différents exemples; il ne me reste plus qu'à ajouter quelques remarques sur le style , dans le cas où l'écrivain ne se propose que le mérite de la clarté et de la simplicité.
Ici je me trouve obligé par les considérations précédentes , de conclure que les règles générales qui proscrivent les métaphores composées ne doivent pas se prendre aussi rigoureusement que les critiques ont habitude de le faire. Plus d'une fois , par exemple, j'ai entendu censurer cette expression, source fertile y conmie une violence de ces mêmes règles. Cependant je crois pouvoir demander avec confiance , à la grande majorité de mes lecteurs , si rimpropriété de cette métaphore les a choqués lorsqu'ils l'ont rencontrée dans quelques auteurs ; et s'ils ne la trouvent pas bien plus naturelle que source copieuse ( copious source ) qu'on a voulu y substituer. Pourquoi donc rejeter une expression convenable que l'usage a autorisée, et nous priver ici des ressources variées que nous offire la langue , en nous astreignant à l'emploi exclusif de l'adjectif copieux (i)?
(i) S'il y a un mot dont Tapplication métaphorique soit deyenue positivement littérale , c'est assurément le mot source. Qui a jamais pensé à une source d'eau , à une fontaine , en disant que Dieu est la source de l'existence , que le soleil est une source de lumière et de cbaleur, que les terres sont les sources delà richesse des nations, ou que la sensation et Isiréftesion sont les seules sources, comme
En général, lorsqu'un écrivain ou un orateur veut s'exprimer nettement et sans obscurité , c'est une puérilité à lui de rejeter des phrases consacrées par l'usage, par cette seule raison que l'analyse philologique y découvre de l'incohérence entre leur valeur primitive , et leur acception détournée.
Je ne dissimulerai pas que , lorsqu'il s'agit de réduire eu pratique cette conclusion générale , il £&ut un goût délicat, aidé de la connaissance iq>profondie des grands modèles , pour être en état de décider quand un terme métaphorique a revêtu une signification spécifique et littérale ; ou , ce qui revient au même , quand il cesse de présenter le sens primitif à côté du sens figuré. Assurément , il est plus sûr, en cas de doute , de se soumetttre aux décisions communes de la critique. Tout ce que je veux établir ici , c'est qu'en adoptant sans restriction toutes ces décidât Locke , des connaissances humaines ) toutes propositions qiOon aurait peine à énoncer sous une autre forme ayec autant de concision et de clarté. La même remarque peut s^appliquer à V ad jeciiî fertile , ({ui s^emploie indifféremment pour un terrain productif, pour un génie iuTentif , pour les mines mêmes qui nous fournissent les métaux précieux. Je ne Tois donc aucune raison qui nous empêche d'associer ces deux mots dans nos compositions les plus soignées. On dit pareillement en français source /^concftf^ et cette expression a été sanctionnée par les autorités les plus respectables.
Je dois faire observer ici que je ne cite cet exemple que pour éclaircir ma pensée j au fond , il importe peu à l'intérêt de mon raisonnement que je juge bien ou mal dans quelques applications particulières.
sions , le style s*ëcarterait infailliblement des exemples que nous ont tracés les classiques anciens ou modernes , et l'écrivain qui voudrait en faire usage éprouverait une contrainte et une gêne continuelles , qui ne sauraient s'allier avec la grâce et la variété de l'expression ( i ) .
Si ces remarques sont vraies quand on les applique à des questions qui sont du ressort de la multitude , elles militent avec bien plus de force encore en faveur de l'usage reçu , lorsqu'on veut le combattre avec les recherches des érudits ou dès antiquaires. En considérant donc l'origine métaphorique de la plupart des mots dans une langue polie , ainsi que l'a fait M. Tooke dont les recherches savantes ont répandu sur cette question la plus vive lumière , Tétymologie , prise pour critérium de la propriété de ces mots , nous mènerait à proscrire toutes les formes ordinaires de notre langage, sans nous mettre en possession de signes plus irréprochables pour communiquer nos sentiments et nos pensées.
(i) La maxime suiyante fait honneur au bon sens de Yaugelas et à la sagesse de son goût. « Lorsqu'une façon de parler est usitée des (t bons auteurs , il ne faut pas s'amuser à en faire Tanatomie , ni à. u pointiller dessus, comme font une infinité de gens^ mais il faut (t se laisser emporter au torrent, et parler comme les autres, sans (( écouter ces éplucheurs de phrases. »
VVVV\A/VVVVVVVVVV«A^>VVW«A/VWVVVVVVWVVWVWVVV\^\^^«^%^^k/V«^AA/%^^t^M^W^WW
Note (A). Page 76. .
Il est facile de voir qu'on emploie dans la langue philosophique beaucoup de termes dont il serait impossible de donner une définition logique ; tels sont tous les mots qui représentent des choses simples , qu'on ne saurait par conséquent analyser. Il est Traiment étr ange que cette obserration , si évidente par elle-même, ait échappé à l'attention de la plus grande partie des philosophes.
A celle d'Aristote lui-même , comme on peut s'en convaincre par les efforts qu'il a faits pour définir différents mots qui expriment quelques-uns des objets les plus simples et les plus élémentaires de la pensée humaine. On en trouve un exemple remarquable dans ses définitions du temps et' du mouuement, définitions qui firent long-temps l'admiration des hommes instruits , et qu'on ne cite plus de nos jours que pour leur obscurité et leur extravagance. C'est pour n'avoir pas remarqué cette circonstance que les métaphysiciens ont été si long-temps arrêtés par des mots dont la signification précise était connue des plus ignorants. Ils croyaient que ce qui n'était pas accessible à leurs définitions couvrait sans doute quelque mystère ; tandis que , dans le fait , la difficulté de la définition n'avait pas d'autre cause que la simplicité parfaite de la chose qu'on voulait définir. Quid sit tempus , disait saint Augustin , si nemo quœrat à me y scio ; si quis interrogety nescio.
Reid prétend , mais avee peu d'exactitude , selon moi , que Descartes et Locke furent les premiers écrivains qui établirent Dugald Stewart. — Tome IL IÇ
ce principe fondamental de logique. Je ne crois pas que Locke lui-même se soit à cet égard exprimé plus nettement que notre fameux jurisconsulte Lord Stair , dans un ouvrage qui parut quelques années avant FEssai sur TEntendement Humain. Il est bon de remarquer que loin d^attribuer à Descartes le mérite de cette observation importante, il lui reproche, comme à Aristote , de n^ avoir pas fait attention.
tt Necesse est quosdam terminos esse adeô claros , Ut cla- (( rioribus elucidari nequeant , alioquin infinitus esset progrestt sus in terminorum explicatione , adeô ut nuUa possit esse tt clara cognitio, nec uUus certô scire possit alterius con- <« ceptus. ï)
tt Taies termini sunt cogitatio y motus y quibus non dantur c( clariores conceptus aut tennini , et brevi apparebit , quàm « inutiliter Aristoteles et Cartesius conati sunt definire motum . «
Physiologia nova experimentalis , etc. , p. 9. Authore D. de Stair , Carolo II Britanniarum Régi à Consiliis Juris et Status. Lugd. Batav. 1686. — Voyez aussi p. 79 du même ouvrage.
L^Essai de Locke fut imprimé en 1689 , comme on le voit par la dédicace. L^ouvrage de Lord Stair doit avoir paru bien long-temps auparavant. La traduction latine , seule édition de ce livre que j'aie eue entre les mains, est datée 1686, et porte au frontispice que l'original avait déjà paru. Nuper latinitate donata.
Un écrivain savant et ingénieux prétend qu'Aristote lui-même c< avait enseigné avant M. Locke que ce que les modernes « appellent idées simples , ne pouvait pas être défini. » (Trad. de la Morale et de la Politique d'Aristote par le D^ Gillies , T. I. p. i38 , 3^ éd.). Cependant les passages qu'il cite à l'appui de cette assertion me paraissent bien moins décisifs pour l'établir, que les définitions mêmes du philosophe grec pour la combattre. Et je ne puis abandonner cette opinion , même après tous les efibrts du Dr Gillies pour élucider la célèbre définition du mouvement.
Note (B). P. 99.
Il ne sera point inutile à quelques-uns de mes lecteurs de lire attentiTement , avant de commencer le troisième chapitre , les extraits suivants du D' Reid.
« Le mot idée se présente si fréquemment dans les écrits « modernes sur TEsprit, qu^il est nécessaire d'en faire le sujet « de quelques remarques. Il a deux sens principaux dans les « auteurs modernes , Tun populaire , et Tautre philosophique.
« Premièrement, Dans le langage populaire , idée est synott nyme de conception , appréhension , notion. Avoir Tidée tt d^une chose , c'est la concevoir. En avoir une idée distincte , a c'est la concevoir distinctement. N'en avoir pas d'idée , c'est a ne la point concevoir du tout.
a Si l'on veut prendre le mot dans cette acception populaire , tt il n'est pas possible de douter qu'on n'ait des idées. Car tt pour douter il faut penser , et penser c'est avoir des idées.
(t Secondement. Le mot idée, dans le sens philosophique, « ne signifie pas cet acte de l'esprit que nous appelons pensée « ou conception , mais un certain objet de la pensée. Suivant « M. Locke qui , probablement par l'emploi fréquent de ce a terme , l'a fait passer enfin dans le langage ordinaire , les tt idées ne sont que les objets inunédiatement présents à l'es- « prit , lorsqu'il pense ; mais les différentes écoles philosophi- « ques ont expliqué diversement ces objets de la pensée qu'on (( appelle Idées.
u M. Locke qui emploie si fréquemment le moi idée j nous tt dit qu'il veut exprimer par-là ce qa'on entend communément tt par espèces ou images. Gassendi , à qui Locke a fait plus tt d'emprunts qu'à tout autre , s'exprime de la même manière. tt Les mots species et phantasmata sont des termes techniques u dans le système péripatéticien , et c'est dans ce système tt qu'il faut en étudier la signification.
« Les Philosophes modernes , comme les Péripatéticiens de a Tancienne école, ont établi que les objets extérieurs ne pou- « Taient être les objets immédiats de notre pensée ] quUl devait « y avoir dans Tesprit même quelque image où ils se représen- « taient comme dans un miroir. C'est à ces objets intérieurs et « immédiats de nos pensées qu'on donne le nom d'idées dans a Tacception philosophique de ce mot. La chose extérieure est « Tobjet éloigné ou médiat j mais Tidée ou image de cet objet « dans Tesprit est Tobjet immédiat sans lequel nous ne pource rions avoir ni perception, ni souvenir, ni conception de « Tobjet médiat.
a Ainsi , toutes les fois que dans le langage ordinaire nous u disons que nous avons Tidée de quelque chose , nous voua Ions dire seulement que nous y pensons. Le vulgaire con- « vient que cette expression suppose un esprit qui pense , et rc un acte de cet esprit , que nous appelons la pensée. Mais le <( philosophe conçoit de plus l'existence d'une idée qui est • a l'objet immédiat de la pensée. L'idée existe dans l'esprit
\ c( même , et ne peut exister ailleurs \ l'objet éloigné ou médiat
a peut être quelque chose d'extérieur , comme le soleil ou la tt lune; quelque chose de passé ou de futur, quelque chose (( enfin qui n'a jamais existé. Tel est le sens philosophique du « mot idée, et ce sens , il faut en faire la remarque, est fondé « sur une opinion philosophique. En effet , si les philosophes « ne s'étaient pas persuadé qu'il existe dans l'esprit des objets <c immédiats de toutes nos pensées , ils n'auraient jamais em. c< ployé le mot idée pour désigner ces objets.
« Je me contenterai d'ajouter à ce que je viens de dire , que u si j'ai quelquefois occasion d'employer le mot idée dans ce (( sens philosophique , lorsque j'expliquerai les opinions des u autres , je ne m'en servirai jamais pour exposer les miennes , « parce que je crois que les idées , prises dans cette acception , « sont une pure imagination des philosophes. Qua%t à la signi- « fication populaire de ce terme , j'aurai , pour l'exprimer , les
ce mots pensée y notion j appréhension y qui ont la même Ta- « leur que le terme emprunté de la langue grecque ; ayec cet c( avantage , cependant , quUls sont moins sujets à équivoque. » ( Essai sur les Facultés Intellectuelles. )
Après cette longue citation du D' Reid , je dois expliquer ce qui m^a déterminé à me servir quelquefois , dans ces Essais , d'un mot qu'il a voulu bannir à jamais du langage philosophique.
J'ai vu qu'après tout ce qu'il a écrit sur cet article , le mot idée conserve et semble devoir conserver long-temps encore sa place dans le vocabulaire de la science; et j'ai pensé qu'il serait plus facile d'en restreindre et d'en définir la signification que de le proscrire entièrement. C'est pourquoi je lui associe ordinairement quelque synonyme tel que pensée ou notion, de manière à écarter tout-à-fait les théories qu'il rappelle conmiunément. Je me plais à espérer que , par ce moyen , je pourrai contribuer un peu à déraciner les préjugés que ce mot a si puissamment fortifiés par son acception philosophique.
Le lecteur sera peut-être curieux de comparer le langage de Descartes sur les idées avec celui de Locke. Suivant l'un, une idée est la chose à laquelle on pense , en tant qu'objectivement présente à l'entendement. Idea estipsa res cogitata , quateniis est objective in intellectu. Et il ajoute , par forme de commen' taire , pour répondre à une difficulté que lui présentait nn de ses correspondants : — uhi culuertendum me loqui de ideâ quœ nunquàm est extra intellectum , et ratione cujus esse objective non aliud signifîcat , quêan esse in intellectu eo modo quo objecta in illo esse soient. — ( Responsio ad primas objectioues in Meditationes Gartesii. )
C'est ici le lieu de faire remarquer que Descartes rejetait entièrement cette partie du système Pérîpatéticien qui expliqua la perception par les espèces ou idées qui émanent des choses extérieures f'«t parviennent à l'esprit par le canal des sens. Ses raisonnements contre cette hypothèse sont tellement clairs ,
tellement concluants que Gravesande, dans un petit dut rage publié en i^S^ , déclare qu^elle n*a plus besoin de réfutation : Explosam dudàm de speciehus à ivbus procedentïbus et menti impressis sententiam explicare et refellere inutile credimus (i). — ( Introductio ad Philosophiam , p. 93. )
Descartes cependant , tout en s^'éloignant sur ce point de la * doctrine des scolastiques , soutenait avec eux que ce qui est immédiatement perçu n^est pas Tobjet extérieur, mais Tidée ou image de cet objet dans Tesprit.
Parmi les écrivains d'une époque plus récente , je n'en connais aucun qui ait expliqué la nature des idées j considérées comme objets de la pensée , ayec autant de détail que Fauteur ingénieux d'un ouvrage intitulé : Recherches sur les lumières de la Nature. Le passage suivant qu'il donne comme le résumé de sa croyance sur cet article , peut être considéré , à ce qu'il me semble , comme l'exposition assez fidèle des préjugés qui subsistent encore dans beaucoup d'esprits , et que nous puisons de bonne heure dans la phraséologie hypothétique que les scolastiques nous ont léguée.
oc Idée est la même chose qu'image , et le mot imagination oc exprime un réceptacle d'images ; mais Tusage ayant restreint a ce mot aux objets visibles, on ne pouvait, sans risque de « confusion , l'étendre à d'autres choses. C'est pour cela que les <c savants ont introduit le mot grec idée, qui signifie apparence « ou image , afin d'y attacher une signification aussi étendue
(l) M. Hume reprit dans la suite le vieux langage de l'école : « La a plus simple philosophie nous apprend que rien ne peut jamais être « présent à l'esprit si ce n'est une image ou une perception ; et que les K sens qui sont les seuls conduits destinés à recevoir ces images , ne « peuvent jamais établir de communication immédiate entre l'esprit et « l'objet. » — Essais.
M. Hume ne s'est pas donné la peine d'expliquer comment on peut concilier ce langage avec la philosophie qui enseigne qiïe les idées ou images ne peuvent avoir d'existence que dans un esprit.
KOTES. 279
^ qu^ils le jugeraient à propos. 'L'image d'un son , IVmag^e de la u bonté auraient choqué notre délicatesse , tandis que Vidée de tt Tun et de Tautre passe sans difficulté. Idée est donc auxchoses c( en général ce qu^est image par rapport aux objets de la vue.
c( Pour éclaircir la notion des idées , commençons par les u images. Lorsqu'un paon étale sa queue & nos regards , nous u voyons parfaitement et Tanimal et son plumage superbe; u Toiseau reste placé à une distance quelconque , mais la luu mière qu'il réfléchit peint une image sur la rétine , et les «i nerfs optiques la transmettent au sensorium. Parvenue à Textt trémité des nerfs , cette image devient une idée qui nous fait c< discerner le paon ; et , quand il a cessé d'être sous nos yeux , u nous pouvons en rappeler l'idée , qui nous affecte comme « auparavant, quoiqu'avec moins d'énergie. Ainsi , quand le « rossignol fait entendre son ramage , le son vient frapper notre « oreille , et , passant à travers les nerfs auditifs , il nous pré- «c sente une idée , en nous faisant connaître le chant de cet tt oiseau. Quand il a cessé de chanter , la même idée peut s'of- « frir encore à notre souvenir , nous sonmies maîtres de la rap- « peler à volonté. lien est de même pour les autres sens : cha- « cun d'eux nous donne, selon sa nature , des idées différentes , c( qui se reproduisent en nous long-temps après la disparition « des objets qui les avaient excitées.
(( Une fois entrées dans l'esprit , ces idées se confondent , <i s'unissent , se séparent , s'amalgament dans des combinai- <i, sons et des rapports divers , et produisent ainsi de nouvelles « idées de réflexion proprement dite , telles que celles de comu paraison , de division , de distinction , d'abstraction , de re- (11 lation , et beaucoup d'autres encore ^ et toutes ces idées (( constituent un fonds que nous exploitons ensuite pour notre « usage.
u II serait inutile de chercher à déterminer maintenant la « nature des substances dont nos idées sont des modifications. 1 Sont-ce des parties de l'esprit, comme les membres sont des
M. parties du corps ; sont-elles contenues dans l'esprit , comme m la are sous le cachet , ou enveloppées par lui comme le m poisson par Veau } sont-elles spirituelles y corporelles , ou c ttune nature mixte ? je ne Tenx point l'examiner ici. Tout ce a qoe j*ai à dire poor Tinstant snr cette question , c'est qne dans c tout exercice de rentendement, ce qui discerne est numéric quement et substantieUement distinct de ce qui est discerné ; c c'est qu'un acte de l'antendement n'est pas tant notre acte « propre qne celui de quelqu'autre puissance qui opère sur « nous. > (Tom. I, p. i5. et suiT. éd. de 1768.)
Je suis fiché d'aToir le malheur , dans cette circonstance et quelques autres encore, de ne pas partager l'opinion d'un homme dcmt je révère particulièrement les talents , le sayoir et le goût. J'ai érité à dessein de citer cet ouTrage dans tout le cours de ce Tolume , parce qu'il m'a semblé que les raisonnements de l'auteur ne portaient pas la moindre atteinte aux condusioas que j'ai youlu établir. Voyex Questions Académie quesj par Sir WiL Drummond (Londres , i8o5) : et surtout le chapitre x , où l'auteur critique principalement quelques raisonnements et quelques expressions du D^* Reid. Geux-mêmes qui n'en adopteront pas les doctrines , ne pourront s'empêcher de rendre hommage au mérite et à la candeur de l'écriTain.
Note (C). P. 111.
« Les choses inférieures et secondaires ne sauraient être « principes ou causes de ce qui est plus excellent j et , quoique u nous admettions les explications ordinaires , et que nous ac- « cordions que les sens sont un principe de science , nous ne (( devons cependant pas entendre par ce moi principe , une a cause efficiente , mais une puissance qui rappelle dans Tame « les idées générales. G^est en ce sens qu'il est dit dans le u Timée que nous acquérons la philosophie par le moyen de c< Touïe et de la vue , parce que nous passons des objets des u sens à la réminiscence et au souvenir. )> — a Car Tame conu tenant les principes de tous les êtres, et étant, en quelque u sorte , la réalisation de toutes les formes , quand elle est sti- « mulée par les objets sensibles, elle rappelle ces principes u qu^elle contient en elle-même , et les produit au-dehors. »
Les passages précédents ont été traduits par Harris , et tirés d'un commentaire manuscrit du Platonicien Olympiodore sur le Phédon de Platon. Voy. OEuures de Harris, T. I , p. 426.
Le morceau suivant est de Boëce qui après avoir énuméré plusieurs actes de TEsprit ou Intelligence , qui se distinguent complètement et sont indépendants de la sensation , termine ainsi :
Hœc est efficiens magis Longé Gaussa potentior Quàm quœ materiœ modo Impressas patitur notas.
Prœcedit tamen excitans , Ac vires animi movens , Vivo in corpore passio.
Cùm vel lux oculos ferit, Vel vox auribus instrepit , Tùra MENTIS viGOR excitus ,
QUAS Uf TDS SPBCIES TBNBT j
Ad motus simileis vocans, Notis applicat exteris,
IlITaoaSDMQUZ KXCONSmS ,
Foams miscet imagines.
DeGons.Phil.l. v.
Je n'ajouterai plus à ces citations qu'un extrait fort court du D' Price.
« Selon Gudworth , les idées abstraites sont renfermées dans « la faculté cognitwe de l'esprit y lequel contient virtuellea ment en soi les notions générales ou les exemplaires de toua tes choses; ces notions sont reproduites par lui j ou bien « eUes se développent et se découvrent elles-mêmes dans des « circonstances et des conditions particulières. Beaucoup de « personnes , je n^en doute point , traiteront hautement cette tt opinion de bizarrerie et d'extravagance ; pour moi, je pense a qu'il me serait facile de la défendre , quoique , cependant , tt j'aie une autre manière de voir. » Revue , etc. (Londres, 1769), p. 39.
Note (D). P. 122.
Le mot sentiment dans racception que lui ont donnée nos écriTains les plus estimés , exprime fort heureusement , selon moi , ces déterminations complexes de Tesprit , qui résultent du concours de nos facultés rationnelles et de nos sentiments moraux. — Nous ne parlons pas des sentiments d^un homme sur une invention mécanique , ou une hypothèse physique , ou sur une question spéculative quelconque qui n^afiecte point la faculté de sentir et n^ntéresse pas le cœur.
Je crois que cette interprétation du mot sentiment répond exactement àTemploi qu^en a fait M. Smith, dans le titre de sa Théorie. Elle ne s^éloigne pas non plus de Texplication suivante qu^en a donnée Gamphell dans sa Philosophie de la Rhétorique. « Le nom de sentimental convient mieux que ce- (t lui de pathétique à tout ce qui s'adresse seulement aux fatt cultes morales de Tesprit. ^^^rme est parfaitement conve- « nable , quoiquUl soit modenie \ il manquait à la langue , et tt n^a pas , comme la plupart des mots de nouvelle fabrique , u Finconvénient de supplanter , au préjudice de la pureté du « langage , des termes plus propres et plus anciens. U tient , « pour ainsi dire , le milieu entre le pathétique et co qui ne a parle qu'à l'imagination ; il a quelque chose de tous les deux ^ tt car il unit la chaleur du premier à la grâce et aux charmes a de la seconde. »
Campbell aurait posé avec plus d'exactitude ce fait philogique , s'il eût substitué dans la dernière phrase le mot Entendement à celui à'' Imagination * s'il eût dit par exemple : « Il a « quelque chose de tous les deux : car il unit à Pintérêt du a premier la conviction sage et réfléchie du second. »
Beattie a dit que l'ancien et véritable sens du mot anglais sentiment était , une opinion arrêtée , une notion , ou un principe (i) ; et cette explication est conforme à celle qu^en a donnée
(i) Essai sur la Vérité. Part. II, cli. i , sect. i.
Johnson. Toutefois il est a remarquer que la première autorité citée par Johnson vient singulièrement à Tappui de ce que j'ai Youlu établir sur la différence légère qui existe entre les mots sentiment et opinion. «L'examen de la raison qui les rattache u à tant d'autres idées, pouvant serrir à nous donner de justes « sentiments de la sagesse et de la honte du souverain maître u de toutes choses , n'est pas incompatible avec le but que je u me propose dans ces recherches. » (Locke.)
Il faut au moins convenir que si Ton considère ce mot comme synonyme exact d'opinion ou de principe j il devient absolument inutile dans notre langue ^ tandis que, dans le sens limité que je voudrais lui donner , il devient une acquisition réelle et précieuse pour notre vocabulaire philosophique.
Si cette remarque est juste , le D^^ Reid s'est donc exprimé inexactement, en parlant, dans son. Essai sur les Facultés Intellectuelles y des sentiments de Locke sur la perception \ des sentiments d'Arnauld , de B(fteley et de Hume sur les idées. Il paraît s'en être aperçu lui-même ; car , dans son Essai sur les Facultés actives , qui parut trois ans après , il fait cette observation que « le mot sentiment signifie pour l'ordinaire , opi- « nion ou jugement de toute espèce j mais que depuis peu u on l'emploie pour désigner une opinion ou un jugement u qui frappe , et produit une émotion agréable ou pénible. » (P. 479 , éd. in.4°.)
D'un autre côté , M. Hume , à l'exemple des métaphysiciens français , prend quelquefois sentiment comme synonyme de faculté de sentir; mais rien dans notre langue n'autorise cette acception.
Je soutiens que lorsqu'il s'agit de constater la propriété d'une expression dans sa langue maternelle , on ne doit jamais en appeler de l'usage établi par les meilleurs écrivains à des considérations étymologiques , ni à l'emploi qui a été fait dans des langues étrangères , anciennes ou modernes , des dérivés correspondants de la même racine. Ici , par conséquent , je ne
tiens aucun compte de la définition du mot sentiment telle que Font donnée les dictionnaires français , quoique je reconnaisse sans difficulté que nous Tavons emprunté de ce pays. Ce qui fortifie encore mes doutes sur la compétence d*un tribunal étranger pour décider des questions de cette nature , c^est la variété de significations attachées à ce même mot dans les diverses langues de TEurope moderne. Je citerai à ce sujet quel* ques remarques d'un critique judicieux et éclairé.
a Le mot sentiment, dérivé du primitif latin sentire, a passé dans les langues modernes , mais avec des nuances d'acception particulières à chacune d'elles. En italien , sentimento exprime deux idées différentes : i», l'opinion qu'on a sur un objet ou sur une question. 2» , la faculté de sentir. En anglais, sentiment n'A que le premier de ces deux sens. En espagnol , séntimiento signifie souffrance , acception que le mot primitif a quelquefois en latin.
« En français , sentiment a les deux acceptions de l'italien , mais avec cette différence que dans la dernière il a beaucoup d'extension. Non-seulement il désigne généralement en français toutes les affections de l'ame , mais il exprime plus particulièrement la passion de l'amour. En voici un exemple : son sektiment est si profond que rien au monde ne peut la distraire des objets qui servent à le nourrir. Si l'on traduit cette phrase dans toute autre langue , en conservant le mot sentiment , on fera un gallicisme. On' en fera également un , en employant ce mot dans la traduction des phrases suivantes : C'est un homme à sentiment ; voilà du sentiment; il y a du sentiment dans cette pièce; il est tout ame , tout sentiment ; parce qu'il y est pris dans une acception vague, pour tout ce qui a la faculté de sentir. Aussi Sterne en a-t-il fait un en donnant à son Voyage le titre de Sentimental, mot que les Français n'ont pas manqué de réclamer et de faire passer dans leur langue , parce qu'il est parfaitement analogue à l'acception qu'ils ont donnée
« au mot sentiment. » [Dissertation si^ les Gallicismes^ par M. Suard.)
Il ne me semble pas qu'on puisse légitimement trouver un gallicisme dans le titre de Touvrage de Sterne. L^adjectif seratimentalj quoique peu en usage jusqu^alors , répond néanmoins exactement à la signification anglaise du substantif dont il dé rive. Bien plus , je pense qu^en adoptant Tadjectif sentimental et cette expression homme à sentiment y les Français se sont réglés sur nous. Les premiers , sans doute , ils ont appliqué le mot sentiment à V amour y mais je ne connais aucun écrivain anglais de quelque mérite qui ait encore suivi cet exemple. C^est apparemment le dictionnaire de Johnson qui aura induit M. Suard en erreur à Tégard de Sterne.
Note (E). P. 129.
Les bases principales des raisonnements de Berkeley en faveur de Tidéalisme sont établies dans les propositions suiyantes où Ton reconnaîtra à peu près le langage même de ce philosophe :
«c Nous ne perccTons rien que nos propres perceptions et « nos idées. » — « Il est évident pour quiconque a jeté un a coup d^œil sur les objets des connaissances humaines , que <i ce sont ou des idées actuellement imprimées sur les sens j tt ou celles dont nous ayons la perception en observant les pas- (f. sions et les actes de Tesprit ; ou enfin des idées formées à u Faide de la mémoire et de Timagination , soit qu^elles cornu posent, soit qu^elles divisent, soit qu'elles reproduisent sim- « plement les idées que nous avons reçues d'abord par les deux u autres voies.» -^ uLa lumière et les couleurs, le chaud et u le froid , Tétendue et la figure , en un mot , tout ce que nous u voyons et tout ce que nous sentons , qu'est-ce autre chose (i que des sensations, des notions, des idées ou impres' « sions sensibles j et est-il possible, même à la pensée | d^en u séparer une seule de la perception ? Pour moi , j'aimerais au- (( tant séparer une chose d'elle-même. — Quant à nos sens , ils u nous donnent simplement la connaissance de nos sensaa tions , de nos idées , ou de ces choses qui sont immédiatement tt perçues par le sens , quel que soit le nom qu'on leur donne ^ u mais ils ne nous enseignent pas s'il existe hors de l'esprit ou u indépendamment de la perception , des choses semblables à u celles que nous avons perçues. — Comme il ne peut exister « de notion ou de pensée que dans un être pensant , il ne sauu rait y avoir non plus de sensation que dans un être sentant j (f. c'est l'acte ou le sentiment d'un être sentant, et son essence u intime est d'être sentie. Rien ne peut ressembler à une sena sation qu'une sensation pareille dans un même ou dans un u autre esprit. Penser qu'une qualité dans une chose inanimée
a peut ressembler à une sensation , c'est une absurdité et une « contradiction dans les termes. »
Reid a résumé aTec autant de clarté que de concision cet argument de Berkeley. « Si nous ayons quelque connaissance du « monde matériel , il faut que ce soit par Tintermédiaire des « sens : mais par les sens , nous n'avons d'autre connais- « sance que celle de nos sensations; et nos sensations, qui a sont les attributs de V Esprit , ne peuvent ressembler à au- « cune qualité d'une chose inanimée. »
Le Dr Reid a fait observer que la seule proposition de ce raisonnement qui soit contestable , c'est que nos sens, ne nous font connaître que nos sensations et rien de plus. Si Ton accorde ce fait , on ne peut échapper à la conclusion qui en dérive. a Pour ma part, ajoute-t-il , j'ai cru si fermement à cette doc- « trine, que j'avais adopté , comme une conséquence naturelle, « tout le système de Berkeley. Mais ayant rencontré certaines (c déductions qui m'embarrassaient plus encore que la nonu existence du monde matériel, je m'avisai de me demander ^ a il y a plus de quarante ans , où était l'évidence de la doctrine « de l'idéalisme. Depuis lors jusqu'à ce jour , j'ai toujours a cherché , du moins je le crois , avec bonne foi et impartia- « lité , les preuves de ce principe , et je n'en ai pu trouver « d'autre que l'autorité des philosophes. »
Nous lisons dans la vie de Berkeley , qu'après la publication de son ouvrage , il eut avec le D' Clarke une entrevue dans laquelle celui-ci manifesta sa répugnance à entrer en discussion sur l'existence de la matière , et fut accusé par Berkeley d'un défaut de sincérité. Ce récit n'est pas invraisemblable \ car le D^" Clarke regardant , ainsi que son adversaire , la théorie des idées comme inattaquable , était , malgré toute sa pénétration , dans l'impossibilité absolue de découvrir le faux principe dont l'argument de Berkeley empruntait toute sa force.
Note (F). P. 129.
Pour prouver que la théorie des idées est contraire aux faits y le Di" Reid nous montre que , dans son principe fondamental , elle confond nos sensations avec nos perceptions (i) , sans tenir le moindre compte des sensations qui nous font connaître les qualités primaires de la matière. Berkeley dit, que par les sens nous ne connaissons rien autre chose que nos sensations ; et Locke, que les qualités primaires du corps sont des ressemblances de nos sensations , quoiqu'il n'en soit pas de même des qualités secondaires. Maintenant, nous pouvons en appeler sur ce point à la conscience de tous les hommes. En est-il un seul qui puisse douter s'il a ces notions claires dejigure et d^ étendue , qui forment la base des plus magnifiques systèmes de vérités incontestables, qu'ait jamais enfantés la raison humaine ? Pourrait-on véritablement citer quelques notions plus précises et plus satisfaisantes que celles
(i) "L^Sensation désigne particulièrement ce changement dans l'état de l'esprit , qui est déterminé par une impression sur Torgane du sens ; et nous concevons que l'esprit peut avoir la conscience de ce changement, sans connaître les objets extérieurs. Mais le moi perception exprime la connaissance que nous donnent nos sensations des qualités de la matière ; et par conséquent elle suppose dans toutes les circonstances la notion d'exlernalité que nous devons bannir de notre pensée , autant qu'il nous est possible , pour saisir la valeur précise du mot sensation, (Voyea Esquisses de Phil. Morale j tome I. page 187).
Pour plus ample développement de cette distinction , je dois renvoyer le lecteur aux ouvrages de Reid. Une fois qu'on l'aura bien comprise , on aura , comme il l'a remarqué lui-même , la clef de tout ce qui a été écrit contre le système de Berkeley. Priestley , dans toutes ses remarques sur Reid , a employé à dessein ces deux termes comme synonymes. \
Dugald Stewart.-- Tome II, 19
que nons possédons sur ces deux qualités? Et cependant, quelle ressemblance peut offrir Tune ou Tautre avec les modifications qui ont lieu dans Fétat d'un être sentant ? C'est donc xïxkjait auquel rexpérience donne Tévidence la plus complète , que nous avons des notions de qualités externes qui ne ressemblent en rien à nos sensations , ni à quoi que ce soit dont l'esprit ait la conscience ; et la seule objection qu'on puisse opposer à ce fait, c'est qu'il est incompatible avec les théories communes des philosophes sur Porig^e de nos connaissances.
L'idée d'étendue , pour ne pas parler ici des autres , nous présente en elle-même un experimentum crucis qui peut servir & déterminer cette question. L'argument qu'elle fournit contre la vérité de la théorie des idées a été développé avec beaucoup de force par le D*" Reid , dans un passage dont je voulais rapporter ici la plus grande partie pour éveiller la curiosité de mes lecteurs sur l'ouvrage dans lequel cet argument se trouve développé fort au long. Mais comme les bornes d'une note ne me permettent pas de le faire , je prierai tous ceux qui ont quelque goût pour ces sortes de travaux , d'étudier avec attention les 5? et 6« sections du 5« chapitre de ses Recherches sur l'Esprit Humain ; et aussi le paragraphe de la ']*' section du même chapitre , qui commence par ces mots : « Je proposerais donc modestement, comme un experimentum crucis; etc. » On ne peut comprendre ces différents passages sans un effort considérable de réflexion et de patience \ mais ils n'excèdent pas la portée d'une intelligence ordinaire qui voudra s'y donner un peu de peine; et ils conduisent à des conséquences du plus haut intérêt dans la philosophie de l'Esprit Humain.
Il y a déjà si long-temps que cet ouvrage a paru pour la première fois , que je n'espérerais pas rappeler sur cette question l'attention des philosophes , si je ne me ressouvenais de l'opposition et de l'indolence qu'eurent à combattre , au premier abord , ces mêmes vérités qu'on regarde comme les plus fermes soutiens de la philosophie moderne. J'aurais voulu faire con-
traster en mémo temps les résultats par lesquels Reid a montré rincompatibilité de nos idées d'étendue , Aejigure et de mouvement avec les systèmes communs sur Torigine de nos connaissances 9 et la tendance aux mêmes conclusions qui se fait remarquer dans les écrits de Kant et de quelques autres philosophes. En comparant le bruit qu^a fait cette doctrine , à cause du voile mystérieux dont ils Tout enveloppée , avec les raisonnements simples et lumineux de Reid, on voit un des exemples les plus remarquables , à mon avis , de la sotte admiration que les demi-savants sont toujours prêts à accorder à tout ce qui passe leur intelligence. J^aurai occasion , dans la note suivante , de m^expliquer avec plus de détail sur ce point et sur quelques autres qui 8^ rattachent.
Ceux qui aiment à suivre le développement des spéculations philosophiques ne voudront point ignorer que Reid a certainement été le premier qui ait aperçu clairement les conséquences importantes de la ruine du système des idées \ mais que , cependant, on peut observer dans les ouvrages de quelques écrivains antérieurs , différentes tentatives pour le renverser. Loin de croire que ces efforts puissent diminuer en rien le mérite du philosophe Écossais , je désire les faire connaître à mes lecteurs comme une preuve de la sagacité avec laquelle il avait aperçu les différentes applications d^une conclusion qui était demeurée stérile entre les mains de ses prédécesseurs. Je suis particulièrement convaincu , en même temps , que les passages que je vais citer , lui étaient inconnus , ou du moins , avaient échappé à son souvenir , lorsqu^il écrivait ses Recherches. Dans le fait , ils ne jettent que des lueurs passagères de vérité qui disparaissaient aussitôt pour replonger le voyageur dans des ténèbres plus épaisses encore,
La phrase suivante fait le plus grand honneur à la pénétration métaphysique de Hutcheson , lorsqu^on songe à Tépoque où il composa son Traité des Passions, u L^étendue , la figure , tt le mouvement et le repos , paraissent être plus particulière-
u ment des idées c[ui accompagnent les sensations de la vue et « du toucher, que les sensations de Tun de ces deux sens. i> Malheureusement aucun endroit de ses écrits ne nous autorise à croire qu^il ait senti lui-même Timportance de cette distinction.
Le savant etjudicieux Crousaz qui a écrit un peu avant Hutcheson , exprime des vues à peu près semhlahles et insiste assez long-temps sur cette même distinction. Dans le morceau qui suit, je n^ai pris d^autre liberté sur Toriginal que celle de retrancher quelques lignes superflues , et qui ne servaient qu^à obscurcir la pensée de Fauteur. Néanmoins les membresMe phrase que je supprime , et plus encore les phrases qui les précèdent , prouveront à ceux qui prendront la peine de les examiner que , si Crousaz a touché du doigt le principe fondamental de Reid , il Pa du moins aperçu trop confusément pour eu pouvoir suivre les conséquences , ou même pour en faire sentir aux autres la valeur.
u Quand nous voulons nous représenter quelque chose hors tt de nous , et qui ressemble à une sensation , il est évident que o; nous poursuivons une véritable chimère. Une sensation ne « peut représenter qu^une sensation : et la sensation étant une u sorte de pensée, ne peut représenter quoi que ce soit qui apte partienne à un sujet incapable de penser. Il n^en est plus de a même des objets de nos perceptions : quand je pense à un a arbre ou à uu triangle , je sais que les objets auxquels je « donne ces noms sont difiercnts de mes pensées , et ne leur « ressemblent en aucune façon. — Le fait est merveilleux y j'en « conuiens ; mais il n'est pas moins incontestable. »
Dans le traité de Baxter sur Timmatérialité de Tame , non-seulement on retrouve la même observation j mais encore on l'y voit employée à réfuter le système de Berkeley. Il faut remarquer , cependant , que Baxter a poussé la conclusion plus loin que ne lui permettaient les prémisses , et que ne Texigeait son propre raisonnement.
tf Si nos idées n'ont pas de parties , et cependant si nous per^
« cevons des parties , il est évident que nous percevons quelque « chose déplus que nos propres perceptions. Ce qu'il y a de (c certain , c'est que la conscience nous atteste que nous percett vous des parties , quand nous regardons une maison , un aru bre, une rivière, le cadran d'une montre oud^uno horloge. « Ceci est un moyen très-court et très-facile de nous assurer « qu'il existe quelque chose hors de l'esprit. » (Tom. Il, page2i3.)
Il est évident que le fait ici posé ne donne aucune preuve matérielle de Pexistence des objets extérieurs. Il affaiblit seulement les raisonnements de Berkeley contre la possibilité de leur existence , parce qu'il est incompatible avec le principe fondamental sur lequel reposent ces raisonnements. — Ainsi toute la conséquence que Baxter aurait pu en tirer , c'est que par nos sensations nous recevons les notions de qualités qui ne ressemblent point à ces sensations , et par conséquent , que les raisonnemens de Berkeley ne prouvent rien puisqu'ils portent sur une fausse hypothèse. Tel est aussi l'argument de Reid ^ et il est assez curieux que Baxter qui avait obtenu les prémisses , ne se soit point douté des conséquences importantes auxquelles elles conduisaient.
Quoi qu'il en soit, de tous les écrivains qui ont e£Qeuré cette question avant la publication des Recherches de Rcid , aucun ne paraît avoir vu la vérité plus clairement, ni l'avoir exprimée avec plus de précision que D'Alembert. «Il n'est pas douteux , « nous dit-il quelque part, que par le sens du toucher, nous « pouvons distinguer nos propres corps des objets qui les en- « vironnent ; mais comment nous doune-t-il la notion de cette « continuité de parties qui constituent véritablement la notion tt d'étendue ? C'est un problème , selon moi , sur lequel cette « philosophie ne peut répandre qu'une lumière bien douteuse. u — En un mot , la sensation au moyen de laquelle nous arriu vous à la connaissance de V étendue , est en elle-même aussi « incompréhensible que la sensation. » ( V. Éléments de la
PhU. Art. Mctaph). Le même écrivain a fuit remarquer ailleurs que , comme on ne peut découvrir aucun rapport entre une sen* sation dans Tesprit et Tobjct qui Toccasionne, ou du moins , auquel nous la rapportons , il ne paraît pas possible de suivre , par aucune force de raisonnement , le passage qui mène de Tune ù Tautre. £t ensuite il est conduit à attribuer notre croyance à Texisteuce des choses extérieures à une sorte dHnstiuct \ principe , dit-il , plus sûr que la raison elle-même.
Après avoir ainsi entendu D^Alembcrt non-seulement admettre le fait , mais le signaler à ses lecteurs comme un mystère inexplicable , on s'étonne de le voir , en contradiction formelle avec lui-même , donner à plusieurs reprises et dans différentes parties de ses ouvrages , son approbation expresse à ce principe de Locke , que toutes nos idées viennent de nos sensations , et quHl nous est impossible de penser à une chose qui ne ressemble pas à quelque autre que la conscience nous ait fait connaître antérieurement. Il s'ensuit donc que les remarques que je viens de citer , n'ont eu aucune influence sur les raisonnements ultérieurs de cet écrivain.
Tous ces divers passages environnent de lumière la philosophie de Reid , et montrent à Tévidence que la difficulté qu'il a présentée dans toute sa force , je veux dire la manière dont l'esprit passe de ses propres sensations à la connaissance des qualités primaires de la matière , n'est nullement , comme l'ont avancé Priestley et quelques autres , un rêve de son imagination. Ils prouvent en même temps que de tous les auteurs auxquels je les ai empruntés, aucun , à l'exception de Baxter, n'avait remarqué combien il était difficile de renverser les fondements du système de l'idéalisme j et que celui-ci même avait méconnu, comme les autres , les liens qui rattachent cette question à plusieurs autres parties delà philosophie de l'esprit humain. Le célèbre professeur allemand , Emmanuel Kant, paraît avoir enfln répandu sur tout ceci une lumière plus vive , malgré les formes scolastiques dont il aime ù revêtir tout ce qui occupe sa
pensée. Cependant , comme ses écrits sont postérieurs à ceux de Reid , nous ne pouvons guère les examiner dans cette note que je ne veux point , d^ailleurs , étendre davantage en me jetant dans une question aussi vaste.
Note (G). P. 129.
Dans un livre publié en 1774 P*"^ ^® ^' Priestley , on trouTe les remarques suivantes sur les raisonnements de Reid contre la théorie des idées.
« Avant de s^arrêter aussi long-temps sur cet argument, noa tre auteur aurait dû , je crois , en examiner la force avec un « peu plus de soin qu^il ne semble Tavoir fait. Il me paraît , <c en effet, s'être mépris dès le point de départ, sur cette dé- « nomination d^idée que les philosophes ont donnée aux images « des choses extérieures ^ comme si Ton ne savait pas bien que c( c'est une expression figurée qui indique , non pas que les fi- « gures actuelles des objets sont dessinées sur le cerveau ou « dans Tesprit ; mais seulement que des impressions dWe na- « ture ou d^une autre parviennent à Tesprit au moyen des or- « ganes des sens ou d'un appareil de nerfs; et qu*entre ces a expressions et les sensations qui existent dans Tesprit , il y a « une connexion réelle et nécessaire , quoique le mode en soit « jusqu'à présent inconnu. »
Ceux qui ont lu les écrits métaphysiques de Berkeley et de Hume trouveront sans doute que le passage ne mérite pas la peine d'une réfutation sérieuse. Est-ce que tous les raisonnements qu'on a tirés de la philosophie de Locke contre l'existence indépendante du monde matériel ne reposent pas sur ce principe même que Priestley affecte de considérer comme une simple façon de parler qu'on n'a jamais prise à la lettre? Ou donc a-t-ir appris que les philosophes a qui se sont servis de la « dénomination ^idée pour désigner les images des choses ex- « térieures , » ont employé ce terme « comme une expression « figurée qui indique, non pas que les figures actuelles des <c objets sont dessinées sur le cerveau ou dans l'esprit; mais « seulement que des impressions d'une nature ou d'une autre « parviennent à l'esprit par le moyen des organes des sens et d'un appareil de nerfs ? » Locke ne nous a-t-il pas dit ex-
pressément que a les idées des qualités primaires des corps en « sont la ressemblance; que les modèles existent dans les «( corps eux-mêmes ; mais que les idées produites en nous par (K les qualités secondaires , ne ressemblent aucunement à ces « mêmes qualités ? » Et M. Hume ne comprend-il pas cette doctrine de Locke dans le sens le plus rigoureux et le plus littéral de l'expression , quand il établit comme une conséquence nécessaire de cette doctrine , « que l'esprit n'est point u une substance , ou que c'est une substance étendue et di- « visible ; parce que les idées d'étendue ne peuvent exister « dans un sujet indivisible et inétendu (i) ? »
Mais pourquoi remonter à Hume ou à Locke , quand nous retrouvons les mêmes pensées dans les écrivains d'une époque plus récente? Voici ce qu'on lit dans un ouvrage publié en 1781 :
(t On ne contestera pas que les sensations ou idées existent
(i) « La philosophie la plus ordinaire nous apprend qu'un objet « extérieur ne peut se faire connaître de l'esprit sans Tinterposition « d'une image ou perception. Cette table que je vois en ce moment a n'est qu'une perception , et toutes ses propriétés sont celles d'une M perception. Mais la plus apparente de ces propriétés , c'est l'éten- « due. La perception se compose de parties. Ces parties sont disposées R de manière à nous donner la notion de distance et de contiguïté , de « longueur , de largeur et d'épaisseur. Les limites de ces trois dimen- « sions sont ce que nous appelons la figure. Celte figure est mobile » « séparable et divisible. La mobilité et la divisibilité sont les propriétés « distinctives des objets extérieurs. Pour terminer toute dispute, Vidée « même d'étendue n'est que la copie d'une impression , et par cona séquent doitjui être parfaitement conforme. Dire que l'idée d'éa tendue est conforme à quelque chose, c'est dire qu'elle est étendue.
c( Le libre penseur peut triompher maintenant à son tour ; puisqu'il « a reconnu qu'il y a des impressions et des idées réellement étendues , « il lui est permis de demander  ses adversaires comment ils peuvent « incorporer dans un sujet simple et Indivisible une perception étcna due. » (Traité de la Nature Humaine. Tom. II , pages 4i6 et 4^7)'
V proprement dans l'âme , puisqu'autremeni elle ne pourrait a pas les retenir de manière à en avoir la perception et à s^en « occuper après qu^elle est séparée du corps. Maintenant quel- « les que soient les idées en elles-mêmes, elles sont évidemu ment produites par les objets extérieurs , et doivent par con- « séquent leur correspondre ; et puisque la plupart des objets M ou archétypes , sont divisibles , il en résulte nécessairement u que les idées elles-mêmes peuvent être également divisées. « Par exemple , Tidée d^un homme ne pourrait en aucune fait çon correspondre à un homme qui en est Tarchétype , et
u PAR CONSiQUEKT HE POURRAIT ETRE L^IDEE dVh HOMME, si elle
u no se composait pas des idées de iétCf de bras , de tronc ^ u de jambes f etc. Elle se compose donc de parties, et conséu quemment elle est divisible. Gomment d^ailleurs serait-il u possible qu'une chose qui est divisible , pût être contenue tt dans une substance quelconque qui serait indit^isible?
u Si les archétypes des idées sont étendus , les idées qui les u représentent doivent Têtre aussi ; et dès-lors , Tesprit qui les u renferme doit avoir la même qualité , quelle que soit d^ailu leurs sa nature , matérielle ou immatérielle. i>
Mes lecteurs pourront être surpris de cet excès de précipitation et dUnconséquence de la part du D' Priestley , quand ils sauront que le passage qu'ils viennent de lire est tiré de ses Recherches sur la matière et l'esprit^ publiées huit ans après ses attaques contre Reid. Il était impossible d'exprimer d'une manière plus précise son assentiment à l'ancienne hypothèse des idées , hypothèse qu'il affirmait antérieurement n'avoir été prise par tous les philosophes que comme une manière figurée de parler ; et qui serait trop absurde pour mériter une réfutation sérieuse, si on voulait la considérer comme une théorie.
L'ignorance que Priestley et ses condisciples de Técole Hartléienne ont montrée dans l'histoire d'une branche de la philosophie sur laquelle ils prononcent avec tant de dogmatisme , me
fait un devoir de remarquer ici que les idées do Dcscnrtcs ci do SCS successeurs n^étaient guère , quant à ce qui conccrue la perception , qu^un nouveau nom substitué aux espèces des sco> lastiques. En effet , le vague qui s^attache au mot idée, a probablement contribué beaucoup à protéger cette doctrine ainsi revêtue d^unc forme moderne , contre les objections auxquelles elle aurait été en butte beaucoup plus tôt si elle eût été présen. téc dans Tancienne phraséologie des Péripat^ticiens.
Le passage suivant de Hobbes nous montre quelle était , il n^y a pas encore long-temps , et sous la forme la plus absurde , Tautorité du dogme philosophique que Reid a combattu, et peut servir en même temps à nous prouver Timpuissance du sens commun et de la raison contre un préjugé accrédité.
tt Dans toutes les Universités du monde chrétien , la Philo- « Sophie des écoles , appuyée sur quelques textes d'Aristote , V. nous enseigne que , pour produire la vision j Tobjet vu envoie a de tous côtés une espèce visible j une apparition ou aspect , « ou un être vu , dont la réception dans Toeil constitue la vi- « sion. Pour produire Taudition , l'objet entendu envoie une « espèce audible , qui est un aspect audible, ou un être au- « dible, vu, qui, entrant dans Toreille, y détermine Vaudi- « tion. On dit aussi que , pour produire rintelligence , Tobjet « compris envoie une espace intelligible , qui est un être in- « telligible vu , qui , pénétrant dans Pentendement , fait que « nous comprenons. » — a Je ne dis pas cela , continue Hobbes , « pour désapprouver Tusage des Universités; mais, devant « vous parler bientôt de Tinfluence qu'elles exercent dans une « république , je dois saisir toutes les occasions de vous monte trer tout ce qu'il y aurait à réformer dans leurs usages ; et « notamment l'habitude d'un langage insignifiant. » ( De l'Homme, Part. I,ch. i. )
Les arguments auxquels les scolastiques étaient obligés d'avoir recours pour se défendre , il y a i5o ans , lorsque les rêveries du cloître commençaient à disparaître devant les premières
lueurs de la science expérimentale , nous offrent sur la valeur réelle de leurs dogmes des développements que nous chercherions en vain dans les publications de ces âges où ils étaient regardés comme des oracles de vérité , et n'avaient qu'à exposer une doctrine sans être forcés de la discuter. C'est ce qui m''engage à extraire quelques remarques d'une apologie des dogmes d'Aristote , contre les discours de Sir Kenelm Dighy , par un auteur qui a joui, de son vivant, d'une grande célébrité j mais qui n'est guère connu de nos jours que par quelques vers de Hudibras. Le but des raisonnements que Ton va lire est , conune l'auteur nous l'apprend lui-même , de montrer que les objets agissent sur les sens non pas matériellement y mais intention^ nellement; et , malgré les plaisanteries communes qui s'y trouvent mêlées , on peut les regarder comme une exposition fidèle de l'opinion des scolastiques sur cette question mémorable, quC Alexandre Ross parait avoir étudiée avec autant de soin et de succès qu'aucun des écrivains qui ont tenté de la résoudre.
<c Les atomes sont le sanctuaire où vous vous réfugiez à tout « propos. Vous voulez maintenant que ces parties matérielles « des corps agissent sur les organes extérieurs des sens, qu'elles « passent au travers , qu'elles se mêlent avec les esprits , et par tf suite avec le cerveau. Sans doute, si les choses vont de cette « manière , il faut supposer dans le cerveau un mouvement « incroyable \ car si les atomes de deux armées qui se battent , « pénètrent dans votre cerveau par le canal de l'œil , ils doi- (( vent y faire plus de remue ménage que n'en faisait Minerve «c dans la tête de Jupiter. Vous auriez besoin de la hache de « Vulcain pour vous faire ouvrir le crâne , et en laisser échap- « per ces bataillons qui s'y agitent avec plus de violence que tt les deux jumeaux dans le sein de Rébecca ^ car je ne suppose (K pas que ces petits Myrmidons se tiennent aussi tranquilles « que les Grecs dans le ventre du cheval de Troie. Mais si les « atomes matériels d'un objet , d'un cheval , par exemple, pénè- « trent dans l'organe , dites-moi combien il en faut pour faire
« un petit cheval ; et comment il est possible que cet animal « tout bridé et tout sellé pénètre dans votre œil sans lui faire « du mal , surtout s'il est monté par un gaillard tel que saint « George , armé d'une grande lance bien afillée ? Et s'il y a un tf millier d'yeux dirigés à la fois sur cet objet, ne diminuera-t-il « pas enfin en perdant tous les atomes et toutes les molécules a qui entrent dans tous ces yeux? à moins que les objets ne se « multiplient par le fait de leur diminution , comme les cinq « pains de rËyangile. Ou bien , en supposant que tous puissiez « voir à-la-fois autant de chevaux qu'il y en avait dans l'armée « de Xcrxès , y aurait-il donc dans votre cerveau assez d'écuries ce pour les contenir? Et si vous voyez mille chevaux l'un après tt l'autre , le dernier venu a-t-il chassé le précédent ? Mais quelle c( route ont-ils donc prise pour s'en aller ? Celle par laquelle ils « étaient venus , ou bien quelqu'autre chemin? Peut-être qu'ils « sont tous à l'écurie dans votre cervelle, peut-être qu'ils y « sont tous morts. Prenez garde au moins qu^ils n'aillent faire (( périr votre cerveau, ou qu'ils n'empoisonnent vos esprits « optiques avec lesquels vous prétendez qu'ils se confondent. « Mais supposons maintenant que vous voyez un cheval dans tt un miroir , est-ce que les atomes de ce cheval percent d'abord « la glace pour y entrer , et la traversent de nouveau pour pé- «c nétrer dans votre œil? Assurément , si c'est là votre nouvelle « philosophie , il me semble que vous ne rencontrerez qu'un u petit nombre de sectateurs. N'est-il donc pas plus facile et tt plus raisonnable d'admettre que l'image ou la représentation tt de l'objet est reçue dans l'organe et y détermine la sensation, « que de supposer que ce sont les parties matérielles mêmes « que vous appelez atomes qui pénètrent dans vos yeux ? S'il « en était ainsi , le même objet devrait être à-la-fois un et plutt sieurs, et par conséquent si tous les habitants d'un hémisphère tt regardaient en même temps la lune , il faudrait qu'il y eût tt autant de lunes que de spectateurs.
tt De plus , nous distinguons ce que vous confondez ; c'est-
« à-diro , premièrement Torgane appelé sensorium; seconde (I meut, la faculté sensiUue, qui réside dans les esprits ; troisiètt mement, Tacte de la «e/25af l'on ^ causé par Tobjet^quatrièmett ment , V objet lui-même , qui cause la sensation , mais non pas u le sens ou la faculté même ; cinquièmement , V espèce qui est <( l'image de V objet; sixièmement, le milieu y qui est Toir, <K Teau , etc. \ septièmement , Vame sensitive y qui met Torgane tt en action, qui juge et perçoit Tobjet par son intermédiaire, Cl Tobjet qui répand et projette les espèces ou qualités spiri" « tuelles et intentionnelles dans le milieu et le sensorium ; et te cela n'est pas plus impossible quHl ne V est que la cire re- « çoive l'impression ou la figure d'un sceau y sans qu il perde « rien de sa substance, (i) »
Cet échantillon précieux des subtilités scolastiques nous apprend : I*, que Tauteiur concevait que les espèces qui nous donnent la perception , sont réellement des images ou représentations des objets extérieurs ; 20 , quUl concevait ces espèces comme incorporelles; 3°, que la principale dififérence qui le sépare de ses adversaires , c'est qu'il suppose , lui , que les espèces sont immatérielles , tandis que les autres ^'imaginaient qu'elles sont composées d^atomes qui entrent par les organes des sens, et produisent un mouvement dans le cerveau. Sous ce rapport, l'hypothèse de Sir Kenelm Digby paraît n'être que l'ancienne doctrine d'Épicure sur les tenuia rerum simulacra que Lucrèce considérait évidemment comme des images ou ressemblances des qualités sensibles \ parfaitement analogues aux espèces des Péripatéticiens , excepté en ceci qu'on croyait que ces images tenaient également de Yessence et de \sijbrme de leurs archétypes respectifs.
Dans l'état actuel de la science , où l'on a entièrement aban-
(1) La Pierre de touche Philosophique , ou Observations sur les Dis- /7Durs de Sir Kenelm Digby sur la nature des corps et de rame raisonp^ble. Par Alex. Ross, Londres, i645.
donné la phraséologie des scolastiques , et surtout depuis que le D*^ Reid a démontré si clairement Pabsurdité de leur théorie sur la perception, il est bien facile de conclure de cette absurdité que la théorie des idées ne fut jamais Tobjet d^in assentiment véritable et général. Il est aisé , par exemple , de demander quelle notion Ton pouvait attacher aux mots image ou représentation y appliqués aux espèces sensibles par lesquelles nous percevons la dureté ou la mollesse , Taspérité ou le poli , le froid ou le chaud? La question, sans doute, est raisonnable / et se présente même assez promptement ; mais il ne s^ensuitpas quW Fait jamais faite , ou qu^elle ait produit beaucoup d'impression dans les temps de la scolastique. Telle est Tinfluence des mots sur les meilleurs esprits, que lorsque la langue d^ne secte quelconque a une fois acquis de l'ensemble et de la fixité , la forme séduisante des doctrines qu^ellc professe , suffit non-seulement pour couvrir d'un voile impénétrable à des yeux vulgaires une foule de contradictions dans les pensées , mais encore pour donner à un raisonneur habile une infinité d'avantages dans la défense de ces mêmes contradictions , si elles deviennent Tobjct d'une controverse.
Quand , d'un autre côté , ce langage technique a fait place à une phraséologie différente , et que les dogmes particuliers qu'il servait à exprimer viennent à être examinés dans les plus petits détails , Terreur et l'absurdité qu^ils présentent dispensent de toute autre réfutation , et le costume mystérieux qui les dérobait aux regards de la critique , ne sert qu^à leur donner un ridicule de plus. Et tel a été le sort de la théorie scolastique sur la perception, qui, après s'être maintenue paisiblement pendant une suite de siècles , nous parait aujourd'hui une extravagance trop grossière pour avoir été comprise par ceux qui l'avaient adoptée, dans le sens littéral qu'elle offre à l'esprit. Il serait heureux pour la science que parmi ceux qui ont soutenu depuis peu cette opinion , plusieurs ne dissimulassent point aux lecteurs superficiels et à eux-mêmes probablement, sous une forme de langage
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an peu différente , mais également hypothétique , une erreur fondamentale qui révolte si fort leur jugement , quand on la leur présente dans des termes auxquels ils n'ont point été accoutumés.
La théorie de Dighy, lorsqu'on Toppose a celle de son antagoniste, est encore un document historique d'une haute importance j elle nous donne une idée des premières attaques dirigées contre le système des scolastiques par les partisans de la nouvelle philosophie. La substitution des images matérielles aux espèces mystérieuses et ambiguës d'Aristote , en forçant les Péripatéticiens à s'expliquer plus nettement , a fait plus de mal à leur cause que tous les raisonnements de leurs adversaires. — A peu près dans le même temps , Hooke s'exprimait aussi positivement sur la matérialité des images ou idées , et rendait sa pensée sous une forme peu différente de celle que Darwin employa plus tard. Le langage de Priesticy , qui suit fidèlement l'hypothèse de Hartley son maître , s'écarte un peu du précédent, a Si , comme Hartley le suppose , dit-il , les nerfs et le a cerveau sont une substance vibrante , toutes les sensations « et toutes les idées sont des vibrations de cette substance ; et ce tout ce qu'il y a de véritablement inconnu dans ce fait , c'est (!c la faculté qu'a l'esprit de percevoir ou d'être affecté par ces « vibrations. » Je ne chercherai pas à m'expliquer comment Priesticy aurait pu accorder cette assertion avec celle que j'ai citée de lui plus haut , relativement à Vidée d'étendue.
Pour montrer encore mieux combien étaient dominantes , il n'y a pas plus d'un siècle , les notions sur la nature des espèces sensibles ,ie donnerai ici un extrait d'un traité composé par un homme de savoir et d'esprit , quoique profondément imbu des préjugés de son pays et de son temps. L'ouvrage dont je parle est intitulé : AETTEPOSKOniA , ou Petit Discours sur la Seconde Vue, par le Rév. M. John Frazer. (Edimbourg , de l'impr. de Andrew Symson, 1707.)
Ce passage mérite , selon moi , d'être conservé comme un
monument de la philosophie écossaise vers la fin du i^« siècle; et je le rapporte ici d'autant plus volontiers -que le livre dont je Tai tiré est sans doute inconnu à la plus grande partie de mes lecteurs.
Après avoir raconté une foule d'anecdotes ^ur les illusions de Timagination auxquelles sont exposées les personnes hypocondriaques dans la solitude , Tauteur continue ainsi :
« Si vous me demandes comment tout cela se passe , je vous tt prierai d'examiner les considérations suivantes que j'ai Thon- «( neur de vous soumettre. Remarquez en premier lieu , que les « idées ou espèces visibles sont envoyées par les objets visibles « à l'organe de Tœil ; qu'elles représentent la couleur de lu •tt figure de cet objet, et nous l'offrent dans les proportions « relatives à la distance. Assurément ce ne sont ni les objets , u ni l'espace intermédiaire , qui entrent dans l'œil. Il faut donc tt une troisième chose y distincte de l'objet et de l'œil, ainsi « que de l'intervalle de lieu , pour informer l'organe. Les « espèces sont transmises au cerveau par le nerf optique , et « déposées dans le magasin de la mémoire \ autrement le soua venir de ces objets ne durerait pas plus long-temps que leur tt présence ; et ce souvenir n'est autre chose que l'imagination, tt ou pour mieux dire , l'ame de l'homme qui reçoit par Timatt gination les espèces intentionnelles y qui ont déjà été reçues tt des objets visibles par l'organe de l'œil , et déposées dans « le réceptacle de la mémoire. Alors , quand le cerveau est tt dans un état sain, ces espèces conservent leur intégrité, tt ainsi que l'ordre et le rang dans lequel elles ont été intrott duites \ mais quand il est obsédé de vapeurs grossières , tt lorsqu'il s'opère dans les esprits et les humeurs un mouve- « ment violent , tantôt ces idées se multiplient , tantôt elles « s'agrandissent , quelquefois elles se déplacent ou se confontt dent avec d'autres espèces , etc. , etc. , et cette déception « n'abuse pas seulement l'imagination , elle trompe même les IX sens extérieurs, ceux particulièrement de la vue et de l'ouïe. Dugald Stewart.— Tome II, 20
Car la Tision n'est que le passage des espèces intentionnelles
<t à traTers le cristallin jusqu'à la rétine où le sens commun
« les juge , et les nerfs optiques s'en emparent pour les faire
« parvenir à rimaginatioQ. »
u Maintenant, si ces espèces reçues et déposées dans le tt cerveau reviennent frapper en sens inverse la rétine et le (( cristallin, il y a réellement une perception aussi vive de « l'objet qu'elles représentent, que si cet objet était placé tt devant l'œil; car dans le fait que nolis supposons ici , l'organe « est précisément affecté comme dans le premier cas. Il en est « de même pour l'audition. C'est tout simplement la réception « dès espèces audibles y dans cette partie de l'oreille qui est u organisée pour entendre j de sorte que quand les espèces « sont ramenées du cerveau à l'organe , qui leur est propre , la u vision ou l'audition s'opère aussi complètement que si l'objet « extérieur déterminait de nouveau l'une ou l'autre. Et qu'on « ne regarde pas cette opinion comme étrange. Un écrivain tt d'une vaste érudition, et d'une riche expérience^ Cardan, u soutient cette rétrocession, des espèces, et lui attribue la u faculté dont il avait joui , depuis l'âge de quatre ans jusqu'à (c sept , de voir des arbres , des bêtes sauvages , des hommes , « des villes , des armées rangées en bataille , et d'entendre le « son d'une musique guerrière j il appuie même son opinion « de l'autorité d'Averroês , auteur d'un grand renom. » ( Voy. Cardan, de Suhtilitate rerum^ pag. 3oi.)
« Véritablement, cette opinion repose sur des bases fort « solides. J'ai observé un malade qui se plaignait d'une violente u douleur de tête , et particulièrement d'un son léger de flûte « et de chant qui frappait continuellement ses oreilles. La « cause en était vraisemblablement dans les espèces des sons de « flûte et de chant qu'il avait précédemment reçues et qui alors
« étaient repoussées par Tengorgement de la tête , jusqu^à Tor- « gane de Toreille , à travers les mêmes nerfs qui les avaient « introduites ; et par-là on comprend que les mêmes phénomèa nés qui ont lieu pour les espèces visibles pouvaient se repro- « duire pour les espèces audibles. Ceci se trouve confirmé par « une expérience d^optique. Prenez une feuille de papier de « couleur , fixez-la sur votre fenêtre, et regardez^la long-temps. « Ensuite, fermez bien les yeux , puis ouvrez-les subitement , « et vous verrez la peinture avec des couleurs aussi vives que « sur le papier. Cette compression de» yeux détermine au cer- « veau une compression analogue , qui renvoie par les nerfs « optiques , jusqu'à Tœil , les espèces visibles qui s'évanoui- « raient promptement si elles ne rencontraient un obstacle qui « les réfléchit. Ceci doit vous faire juger combien il peut y avoir « de ces représentations intérieures , en Tabsence de tout agent « externe.»
Sans la crédulité dont M. Frazer donne tant de preuves en plusieurs endroits de son livre , on serait tenté de regarder la théorie précédente comme Teffort d'un génie supérieur , qui lutte contre les préjugés superstitieux de son époque avec des armes telles que la philosophie; de cet âge pouvait en foufnir. Peut-être Tesprit du temps ne lui permettait-il pas de pousser plus loin le scepticisme.
Note (H). P. 137.
Le passage de Locke , cité dans la note marginale de la p. iSq. , nous présente Taperçu d^une théorie nouTelle, peu digne , selon moi , de son auteur , sur la création de la-matière. Un fait remarquable , c^est que Priestley , avait été coïiduit par ses méditations à établir , sur le même sujet , une théorie fort approchante des doctrines de Boscoyich ; et cette coïncidence me frappe conune une forte présomption de plus en faveur de rinterprétation que j'ai donnée auit paroles de Lockeil ,
a J'iyouterai ici ce que je dois développer plus loin , c'est « que la supposition que la matière n'a d'autres propriétés , a avec l'étendue , que celles de l'attraction et de la répulsion , a affaiblit singulièrement la difficulté qui se présente dans « l'opinion qu'elle a été créée de rien , et qu'un être qui n'a a rien de commun avec elle lui donne sans cesse le mouvement. a Car, selon cette hypothèse , l'esprit créateur et la substance (K créée sont également privés de solidité ou d'impénétrabilité ; « de sorte qu^il n'y a aucun inconvénient à supposer que la sett «onde puisse être une production du premier. » (Recl/ërches sur la matière et l'esprit. Tom. I, p. 23. Birmingham, 178a. )
Note (I). P. 164.
En prenant la défense du mot instinct j dans le sens où Font quelquefois employé les auteurs qui ont écrit sur Tesprit humain , je reconnais parfaitement que nos penseurs les plus profonds lui ont souvent donné une excessive latitude. Je pourrais en trouver des exemples dans Hume et dans Smith ; mais je me bornerai , pour Tinstant , à uu passage de Reid, dans lequel il donne le nom àHnstinct à cet effort subit que nous faisons pour reprendre notre équilibre lorsque nous sommes près de tomber , ainsi- qu'à d'autres ressources dont nous savons faire usage pour notre conservation dans un danger inattendu. ( Voyez ses Essais sur les Facultés actives de l'homme^ pag. 174 ? éd. in-4°. )
Sur ce fait particulier , j'adopte entièrement , à une circonstance près , les remarques judi^euses qui ont été faites il y a long-temps par Gravesande :
tt II y a quelque chose d'admirable dans le moyen ordinaire « dont les hommes se servent pour s'emnêcher de tomber : car a dans le temps que , par quelque mouvement , le poids du u corps s'augmente d'un côté , un autre mouvement rétablit « l'équilibre dans l'instant. On attribue communément la chose « à un instinct naturel y quoiqu'il faille nécessairement l'attric( huer à un art perfectionné par l'exercice.
tt Les enfants ignorent absolument cet art dans les premiè- « res années de leur vie ; ils l'apprennent peu à peu , et s'y tt perfectionnent parce qu'ils ont continuellement occasion de tt s'y exercer \ exercice qui , dans la suite , n^exige presque « plus aucune attention de leur part ; tout comme un musicien <K remue les doigts , suivant les règles de l'art , pendant qu'il tt aperçoit à peine qu'il y fasse la moindre attention. » — ( OEuures philosophiques de M. J. Gravesande j pag. 121 , seconde part. , Amsterdam 9 i774- )
La seule chose qui me paraisse sujette à objection dans cet extrait , c^est le membre de phrase où Tauteur attribue à un art Teffort dont il s^agit. Est-on donc mieux fondé à le rapportée à cette cause qu'à un pur instinct ?
Le mot art suppose Tintelligence , la perception d^uneyZn et le choix des moyens : mais où trouver Tapparence de cee deux faits dans une opération commune à Tespèce tout entière , sans exception des idiots et des fous , et que la brute exécute avec autant d'adresse que les êtres doués de raison?
J'ai dessein de proposer quelques modifications sur les locutions relatives à cette classe de phénomènes , quand je comparerai les facultés de Thomme avec celles des animaux.
Note (K). P. 169.
Le défaut d'espace m'empêche de donner ici les éclaircissements que je réservais pour cette note , et me force de renvoyer à quelques remarques insérées dans la Philosophie de TEsprit humain sur les qualités secondaires. Voy. à la fin de cet ouvrage la note P. , dans laquelle j'ai tâché d'expliquer le penchant que nous avons à rapporter la sensation de couleur aux objets extérieurs ; seule difficulté qui se présente à moi dans cette question , et à laquelle le docteur Reid ni M. Smith n'ont pas attaché assez d'importance. ( Voy. Recherches de Reid sur l'Esprit humain, et V Essai sur les sens externes dans les OEuvres posthumes de Smith. ) Ce qui a conduit , selon moi , ces écrivains à rabaisser cette partie dg la philosophie cartésienne , c'est l'emploi équivoque du nom de qualités secondaires dans les diverses expositions qu'on a données de cette question \ circonstance qui avait été remarquée , il y a longtemps , par Malebranche. — D'Alembert envisageait la difficulté dans toute son étendue , lorsqu'il faisait cette observation en parlant de la sensation de couleur : a Rien n'est peut-être « plus extraordinaire dans les opérations de notre ame , que de c< la voir transporter hors d'elle-même et étendre , pour ainsi « dire , ses sensations sur une substance à laquelle elles ne a peuvent appartenir. »
Berkeley s'est servi d'une manière fort adroite et fort curieuse de ce phénomène pour prouver que son système d'idéalisme était parfaitement conforme aux notions communes du genre humain.
« Peut-être qu'une recherche attentive nous montrera que a ceux mêmes qui , depuis leur naissance , ont grandi dans « rhabitude de voirj ne sont pas irrévocablement sous l'em- « pire du préjugé qui nous fait croire que ce que nous voyons u est à distance de nous. Aujourd'hui , en effiît, tous ceux qui
a ont un peu examiné cette matière , semblent conTenir que c lei couleurs , qui sont Tobjet propre et immédiat de la vue , « n^existent que dans Tesprit. Mais dira-t-on , c^est aussi par a la vue que nous avons les idées de retendue , de la figure et a du mouvement j toutes qualités, que nous pouvons regarder a comme externes et séparées de Tesprit , quoiqu^il en soit autt trement de la couleur. Pour répondre à cela , je demande à « Texpérience générale si retendue visible d'un objet quelcon- « que ne nous parait pas aussi près de nous que la couleur de « cet objety si même ces deux phénomènes ne semblent pas avoir a lieu à la même place. L'étendue que nous voyons n'est-elle « pas colorée , et nous est-il possible de séparer et d'abstraire ^ « comme dans notre esprit , la couleur de l'étendue ? Ensuite , a où il y a étendue 9 il y a aussi figure et mouvement. — Je parle « des choses qui sont nprçues par la vue. » (Essai sur une nouvelle Théorie de la vue , pag. a55 . )
^ Note (L). P. 174.
Je voulais proposer ici quelques doutes sur Torigine ou plutôt sur Thistoire de la notion détendue ; sans aucune intention d'expliquer un fait que je considère , avec les philosophes distingués que j'ai cités dans le texte , comme inexplicable ; mais seulement pour éveiller plus activement Tattention de mes lecteurs sur les occasions dans lesquelles Pesprit reçoit pour la première fois cette notion ou idée. Toutes les lumières qu'on pourra répandre sur un sujet aussi obscur devront être regardées comme une acquisition importante pour l'histoire naturelle de l'entendement humain.
Il y a long-temps que le docteur Reid , et quelques écrivains d'une date plus ancienne encore ont remarqué qu'il y a un paralogisme à expliquer l'idée d'étendue par le mouvement de la main , puisque ce dernier fait suppose la connaissance préliminaire de l'existence de nos propres corps.
Gondillac paraît n'y avoir pas fait assez d'attention ; et je dirai la même chose de notre profond philosophe M. Smith. Dans son Essai sur les Sens externes , il suppose toujours l'esprit en possession de l'idée dont.il cherche à expliquer l'origine. Mais comment obtenons-nous la notion de ce que M. Smith appelle externalité? est-ce donc autre chose qu'une modification particulière de l'idée d'étendue ?
^Gette remarque peut s'appliquer à quelques observations de M. Destutt-Tracy sur le même sujet. Elles prouvent sans doute beaucoup de profondeur et de sagacité; mais , en les examinant de' près, on verra qu'elles renferment, comme celles de M. Smith, ce que les logiciens appellent une pétition de principe. , Je suis en même temps très-disposé à croire que l'idée à^ extension renferme l'idée de moui^ement ; ou , pour m'exprimer plus clairement , que nos premières notions d'étendue sont acquises par l'effort de la main qui se meut sur la surface des corps , et par
Teffort de notre corps qui va d^une place à une autre. En cherchant dans le mouvement de la main rexplication de ce mystère , les philosophes que nous Tenons de nomAer nous rendent très-présumahle que le mouvement entre pour quelque chose dans ce phénomène \ mais mon opinion s^écarte de la leur en ceci , qu'ils paraissent avoir cru que leur théorie donnait une explication de Vorigine de cette idée , tandis qu'il me semble , à moi , qu'elle présente le problème sous une forme qui le rend évidemment plus difficile à résoudre.
La question suivante , qui est de Berkeley , peut nous faire découvrir quelle était son opinion à ce sujet : a Est-il possible « que nous ayons pu avoir une idée ou notion d'étendue antéce rieure à celle de mouvement ? Ou bien , un homme qui n'au ' u rait jamais eu la perception du mouvement pourrait-il jamais tt concevoir qu'une chose fût éloignée d'une autre? »
J'ai déjà dit que ma réponse à cette question était négative ; mais c'est avec la plus grande défiance que je m'exprime ainsi. La seule observation que 'je puisse faire sans hésiter, c'est que si l'idée d'étendue présuppose celle de mouvement , elle doit aussi nécessairement supposer celle de temps.
J'ai été conduit par cette dernière remarque à des spéculations qui me paraissent intéressantes , mais qui ne peuvent trouver place dans ce volume.
Note (N). P. 192.
Deux raisons m^ont fait substituer les mots conscience et perception à ceux de sensation et de réflexion qu^on trouve dans Locke : lo La sensation n^exprime pas , dans Tacception philosophique, ou du moins d^une manière assez précise, le ^ sens que Locke y attachait, c^est-à-dire la connaissance des qualités de la matière que nous obtenons paf les sens. 2° La ^K réflexion y d'après l'emploi qu'en a fait Locke lui-même , ne peut servir de correspondant à Itf sensation ou à la perception, puisqu'elle représente une opération de l'intelligence qui dirige son attention sur les faits de la conscience j et qu^elle se trouve dans le même rapport que V observation à la perception.
Je conviendrai en même temps que je n'admets pas conune juste cette critique de la classification de Locke , qui se trouve à la fin des Recherches de Reid sur V Esprit humain, « La di- « vision des notions de notre esprit en idées de sensation et en « idées de réflexion est contraire à toutes les règles de la logitt que , parce que le second membre] de la division renferme le a premier. En effet , nous est-il possible de nous former des note tiens claires et justes de nos sensations autrement que par la « réflexion? Non, assurément. La sensation est une opération « de l'esprit dont nous avons la consciencç ; et nous obtenons « la notion de sensation en réfléchissant sur celles que la con- « science nous atteste. »
Cette critique aurait été parfaitement juste si Locke avai^ employé les mots sensation et réflexion dans le sens précis et défini quUls ont constamment dans les ouvrages de Reid. Je pense même qu'elle est assez applicable à l'opinion- positive de Locke, quand on l'interprète conformément à quelques applications qu'il en a faites lui-même postérieurement, et qui , en ramenant toutes choses à l'évidence de la conscience , tendent manifestement à confondre nos sensations avec nos perceptions. Mais , en proposant cette classification au commencement de
son Essai , il est hors d« doute que Locke entendait par sensation ce que Reid appelle perception; et c^est ce qui fait que ceux qui n^ont pas étudié , avec une attention toute particulière rensemble du système de Locke , sont naturellement disposés à croire que Reid a profité d^une équivoque de mots pour se donner sur son adversaire une supériorité peu honorable. ( Voyez les remarques de Priestley à ce sujet , dans son Examen de la Doctrine de Reid. )
Reid est encore trop sévère , selon moi , lorsqu^il reproche à Locke d^avoir méconnu les règles d^une division logique. Ce qui donne à sa^ critique une apparence de raison , c^est Tambiguité du mot réflexion que Locke emploie ici et ailleurs encore, comme synonyme de conscience (i). C'est ce qui m'a engagé à substituer ce dernier terme au premier , comme exprimant avec plus de précision et de clarté la pensée de Locke.
Interprété de cette manière , le système de Locke ne semble pas mériter dans toute son étendue, la censure que Reid en a faite. Sans doute , la manière dont il expose Torigine de nos idées , est extrêmement incomplète ; mais il n'est pas exact de dire qu'un des membres de cette division renferme l'autre > puisque le premier se rapporte aux propriétés de la matière , et te second aux phénomènes intérieurs de l'esprit exclusivement.
J'accorderai , au reste ,*que , si nous combinons avec l'exposition de Locke , tous les raisonnements qui suivent dans son Essai, la critique de Reid n'est pas dépourvue de fondement; car je me suis déjà efforcé de faire voir que l'une de ses doctrines
(i) L'ambiguïté de ce mot inflexion est particulièrement signalée dans les Essais de Reid sur les facultés intellectuelles. « Il faut distinct guer la réflexion de la conscience avec laquelle les philosophes et « Locke lui-même l'ont trop souvent confondue. Tous les hommes « ont la conscience des opérations de leur esprit, à tous les moments » « lorsqu'ils sont éveillés ; mais il<y en a peu qui en fassent un sujet de « réflexion et de pensée. » — P. 60. Éd. in-4°.
de prédilection , renferme comme une conséquence nécessaire, que la conscience est la source unique de toutes nos connaissances.Mais ce n^est là qu^un argument ad hominem ; et non pas, une preuve que la division aurait été fautive, si on Teût séparée détentes les spéculations subséquentes. On aurait même énoncé d^une manière peu correcte Terreur fondamentale de cet argument , en disant que le second membre de la division , renfermait le premier \ car , selon cette interprétation, le premier ÉÊk et le second membre sont complètement identifiés. ^^
Note (0). P. 23S.
Locke avait ouvert la route aux recherches de M. Home- Tooke , par les observations suivantes que je ne me rappelle avoir vues nulle part dans les Diversions qfPurle)r. «Nous nous u rapprocherons encore \tn peu de Torigine de toutes les noa tiens et de toutes les connaissances , si nous observons corn- « bien les mots dépendent des idées sensibles ; si nous considère rons que ceux dont nous nous servons pour exprimer les « actions et les notions les plus étrangères aux sens, tirent <.( pourtant leur origine de ces idées sensibles , d^où ils passent' tt aux significations les plus abstraites , et représentent des a idélss qui ne sont point du ressort des sens ; par exemple , « l'imagination , la compréhension, l'adhésion , la conception, « le dégoût ,1e trouble, la tranquillité, etc., tous mots emprun- « tés des opérations des choses sensibles , et appliqués à certt taines manières de penser. Esprit dans sa signification primi- « tive , veut dire soufiQe : Ange , signifie messager ; et Je ne doute c< pas que si nous pouvions les ramener à leurs sources j nous a ne trouvassions dans toutes les langues , que les noms qui « représentent des choses qui ne tombent pas sous les sens , « ont été empruntés d'abord des idées sensibles. » La phrase qui suit, montre également que Locke voulait , comme son ingénieux disciple , rattacher cette spéculation philologique à la manière dont il expliquait Torigine de nos idées. « D'où nous u pouvons conjecturer quelles sortes dénotions avaient ceux qui a les premiers se servirent du langage j d'où elles leur venaient K dans l'esprit, et comment la nature suggéra inopinément aux « hommes , l'origine et le principe de toutes leurs connais- « sances, j^àT les noms mêmes qu'ils donnaient aux choses. »
Dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines , Condillac a sanctionné cette conclusion de Locke. (Seconde partie , sect. i, eh. x.) Un autre écrivain qui me parait bien su-
périeur à Gondillac comme métaphysicien a présenté le fait phi" lologique qui nous occupe comme un nouvel argument en faveur de la théorie , qui rapporte à la sensation les éléments de toutes nos connaissances.
« L^imperfection des langues consiste en ce qu'elles rendent ce presque toutes les idées intellectuelles par des expressions « figurées , c'est-à-dire par des expressions destinées , dans leur « signification propre , à exprimer les idées des objets sensibles • « et remarquons en passant , que cet inconvénient commun à « toutes les langues , suffirait peut-être pour montrer que c'est « en effet à nos sensations que nous devons toutes nos idées, si « cette vérité n'était pas d'ailleurs appuyée de mille autres « preuves incontestables (i). »
Hobbes paraît avoir été le premier, ou du moins un des premiers qui donnèrent l'idée de cette métaphysique Étymologique. — Voy. p. m de l'éd. in-f» de Hobbes , imprimée à Londres en ^5o ; comparez avec la page io3 du même volume.
(i) Mélanges , tom. Y, p. 26. Amst. 1769.
Note (P). P. 248.
Je ne cite pas les vers suivants comme un exemple du talent poétique de TAbbé Delille ; mais simplement conune un exemple des métaphores hétérogènes qui s'offrent à l'imagination quand nous voulons décrire lés phénomènes de la mémoire. II faut lui rendre en même temps cette justice , que plusieurs de ces vers et surtout les derniers font assez d'honneur à sa pénétration philosophique.
Cependant des objets la trace passagère S'enfuirait loin de nous comme une ombre légère , Si le ciel n'eût créé ce dépôt précieux , Où le goût I Todorat, et Poreille et les yeux , Tiennent de ces objets déposer les images : .
La mémoire. Â. ce nom se troublent tous nos sages j Quelle main a creusé ces secrets réservoirs ? Quel Dieu range avec art tous ces nombreux tiroirs , ' Les vide ou les remplit , les referme ou les ouvre ? Les nerfs sont ses sujets , et la tète est son Louvre. Mais comment à ses lois toujours obéissants , Yont-ils à son empire assujettir les sens ?
Gomment Pentendent-ils , sitôt qu'elle commande ? Gomment un souvenir qu'en vain elle demande , Dans un temps plus heureux promptement accouru , Quand je n'y songeais pas , a-t-il donc reparu ? An plus ancien dépôt quelquefois si fidèle , Sur un dépôt récent pourquoi me trahit-elle? Pourquoi cette mémoire , agent si merveilleux , Dépend-elle des temps, du hasard et des lieux? Par les soins , par les ans , par les maux affaiblie , Comment ressemble-t-elle àia cire vieillie , Qui, fidèle an cachet qu'elle admit une fois , Refuse une autre empreinte et résiste à mes doigts?
Enfin , dans le cerveau si l'image est tracée , Comment peut dans un corps s'imprimer la pensée? Là finit ion savoir , mortel audacieux ; Va mesurer la terre , interroger les cieua , De Vimmense univers règle V ordre suprême ; Mais ne prétends jamais te connaître toi-même ; Là s'ouvre sous tes yeux un abîme sans fond,
Delille , L'Imagination , Chant I.
Dugald Stewart. — Tome II. 21
d22 NOTES.
Note (**)