CHAPITRE TROISIÈME
Les observations que j'ai faites en différentes parties de la Philosophie de V Esprit Humain , sur les causes qui empêchent cette science d'avoir sa langue particulière , et celles que j'ai présentées sur le même sujet dans le premier chapitre de cet Essai, me dispensent de répondre directement aux Commentaires philologiques de M. Tooke sur l'origine de nos idées. S'il faut quelque chose de plus pour réfuter complètemenfrla conséquence qu'il veut en déduire, il y a une objection bien puissante dans la variété àe^ métaphores que l'on peut employer avec une égale justesse toutes les fois qu'il s'agit des phénomènes de l'esprit. Gomme jusqu'ici on a peu senti le rapport de cette observation, toute simple qu'elle paraît, avec la question qui nous occupe , je vais tâcher de l'exposer dans le plus grand jour.
Le langage vulgaire , relativement à la mémoire , me fournit en ce moment un exemple qui convient parfaitement à mon sujet. Tout le monde aura remarqué combien nos expressions , lorsque nous parlons de cette faculté, renferment de métaphores
qui n'ont rien de commun entre elles. Quelquefois e*est un magasin dans lequel les images des choses s'accumulent dans un certain ordre ; souvent nous nous figfurons une planche sur laquelle ces images s'impriment plus ou moins profondément , et en d'autrès occasions nous avons l'air de la considérer comme quelque chose d'analogue à la toile d'un peintre. Un écrivain distingué , M. Locke lui-même , va nous en offrir des exemples : « Selon moi, dit-il it quelque part, l'entendement ressemble assez à «c un cabinet dans lequel la lumière ne pénétrerait ic que par une petite ouverture qui laisserait passer <( les images ou idées des objets du dehors. Si les u irnageSy en pénétrant dans ce lieu obscur ^ poU" « valent s'y fixer et s'y ranger a^ec assez d'ordre « pour qu'on les pût retroui^er au besoin y il y aurait H alors beaucoup de ressemblance entre ce c;d)inet, « et l'entendement humain par rapport aux objets « de la vue et aux idées qu'ils excitent dans l'es- « prit. j> Ailleurs , il a fait entrer dans quelques phrases toutes ces différentes métaphores , passant à chaque instant de l'une à l'autre , suivant qu'elles frappaient son imagination. Je veux parler d'un morceau très-intéressant sur l'affaiblissement de la mémoire, par suite de l'âge ou d'une maladie. Je ne puis m'empêcher de remarquer en passant, que, dans cet endroit, Locke considérant combien l'esprit est peu maître des dons précieux qui lui ont été départis , élève son style jusqu'au pathétique de l'élo-
quence : c'est le seul exemple qu'en fournissent ses ouvrages. <( U y a , à la vérité , des gens dont la méu moire heureuse tient du prodige ; cependant il me « semble qu'il y a toujours quelque affaiblissement <t dans nos idées , dans celles-là mêmes qui sont gra- « vées le plus profondément y et dans les esprits qui « les conservent le plus long-temps ; de sorte que si ic elles ne sont pas renouvelées quelquefois par le M moyen des sens, ou par la réflexion de l'esprit « sur cette espèce d'objets qui en a été la première « occasion , V empreinte s* efface , et il n'en reste plus « enfin aucune image. C'est ainsi que les idées , « comme les enfants de notre jeunesse, meurent (c souvent avant nous ; et notre esprit ressemble à « ces tombeaux que revêtent encore le marbre et « l'airain , mais dont le temps a effacé les inscriptions « et rongé les reliefs. Les images tracées dans notre « esprit sotnt peintes at^ec des couleurs fragiles : si a on ne les rafraîchit quelquefois , elles passent et tt disparaissent entièrement, n II ajoute plus loin : « Nous voyons souvent qu'une maladie dépouille « l'ame de toutes ses idées , et ^unefiès^re ardente « confond en peu de jours , et réduit en poussiere^ « toutes ces images qui semblaient devoir durer it aussi long-temps que si elles eussent été grai^ées sur « le marbre, n Telle est l'indigence du langage qu'il est peut-être impossible de trouver , en parlant de la mémoire y des mots qui ne se rattachent pas à l'une de ces hypothèses ; mais aux yeux du vrai phi-
losophe qui les considère simplement comme des manières de s'exprimer , ils sont également irrépirochables; car lorsqu'U les emploie, il ne fait jamais porter ses raisonnements sur le signe , mais sur la chose qu'il représente. Cependant on pourrait avec assez de raison faire observer au matérialiste , que ces hypothèses dont nous venons de parler , sont tout-à-fait incompatibles entre elles ; et lui demander ensuite si Tusage indéterminé de ces métaphores évidemment contradictoires dont on trouve des exemples chez nos meilleurs écrivains , ne nous autorise point à conclure que nulle d'elles ne se rapporte à la . vraie Théorie des phénomènes qu'elles semblent expliquer ; et que , si elles méritent l'attention du métaphysicien , c'est simplement comme exemples familiers de l'influence extraordinaire qu'exercent sur nos pensées les plus abstraites , le langage et les associations de V enfance (i).
N'oublions pas non plus que , même dans les mathématiques pures , le langage scientifique est emprunté des propriétés physiques , et des accidents de la matière. Pour prouver cette proposition , je n'aurai besoin que de citer les termes destinés à exprimer les notions les plus élémentaires de la géométrie, tels que les suivants : point y ligne ^ surface y solide y angle y tangente y intersection y circonférence y et autres de même nature. L'emploi de mots éga-
(i) Yoy. note P.
lement figures, en arithmétique , est pour nous une preuve plus directe encore ; comme cpiand nous parlons de carrés j de cubes et à!à fractions de nombres ; et 5 pour terminer par un exemple spécialement remarquable , nous citerons le moi fluxion appliqué à la quantité considérée en général.
Malgré ces observations , je ne connais jusqu'ici personne qui , avec quelque prétention au titre de philosophe se soit avisé de conclure de l'origine métaphorique du langage mathématique , qu'il nous soit impossible d'attacher à ces mots point y ligne ou solide aucime notion claire et précise , diflFérente de celles qu'ils expriment littéralement ; ou bien , que tous les raisonnements que nous faisons porter sur des abstractions tirées de l'ordre matériel soient nécessairement vains et illusoires. Quelques personnes 5 peut-être, seront disposées à reconnaître une distinction entre avoir Vidée ou la notion d'un objet , et être capable d'en faire un sujet de raisonnement^ entre avoir la notion y par exemple , de longueur sans largeur y et raisonner sur l'une de ces dimensions, sans faire attention à l'autre. Je n'ai pour l'instant aucune objection positive, à faire contre cette distinction , au fond peu importante ; et il serait fort heureux qu'elle fût aussi constamment observée dans la philosophie de l'esprit qu'elle l'est dans les démonstrations mathématiques. Les images sensibles que présentent à l'imagination les termes métaphoriques dont on fait usage pour exprimer les
phénomènes intérieurs devraient être considérées comme analogpies à Vétendue des points et à la lar^ geur des lignes dans une figure géométrique ; et , dans tous les raisonnements sur la première de ces deux sciences , nous devrions faire constamment les mêmes abstractions que celles dont nous avons indispensablement besoin pour arriver à des conclusions utiles dans la dernière.
Nous ne coimaissons pas encore parfaitement l'opinion de M. Tooke sur la nature du raisonnement gênerai; il ne s'est pas même expliqué sur les principes logiques des sciences mathématiques. Cependant il nous donne à entendre que son second volume est dirigé tout entier contre la prétendue faculté d'abstraction ; et même à la fin de son ouvrage , il décide avec assez d'assurance qu'il a complètement rempli son but. u J'ai rapporté , dit-il , près de i( mille mots qui ont pu vous faire connaître ma « doctrine , et il serait aisé d'en grossir le nombre. « Mais c'en est bien assez , je pense , pour faire disit paraître cette opération imaginaire qu'on a nom- « mée abstraction; et pour prouver que ce que nous u désignons par ce mot , n'est qu'une de ces fic- « tions du langage inventées uniquement pour s'en- « tendre avec plus de facilité (i). )>
Je cherche , sans pouvoir le comprendre , par quel nœud Horne-Tooke rattache à cette induction si
(i) Tookc. Vol. II, p. 39O.
abondante , la conséquence c[u*il en déduit. Je ne puis du moins saisir la moindre connexion logique entre les prémisses et la conclusion ; et je ne vois sortir des nombreux exemples qu'il cite aucune vérité générale , si ce n'est l'influence de l'imagination et d'une association fortuite sur la structure du langage. Ce n'est pas que j'accorde à ce résultat moins d'importance qu'il n'en mérite ; car je n'ignore pas Je pouvoir qu'exerce le langage sur nos jugements spéculatifs ; et , si je voulais rendre ce ïait plus évident, je n'aurais peut-être qu'à exposer la suite de pensées qui a produit le second volume des Dwersions qf Purley , comme l'exemple le plus remarquable qu'on en puisse rencontrer dans toute l'histoire littéraire. « Les hommes croient , dit Bacon , (( que leur raison commande au langage; mais il (( arrive souvent que le langage réagit puissamment ic sur la raison. »
Quant à V abstraction ^ il me parait probable que M. Tooke est tombé dans une erreur assez fréquente parmi les écrivains les plus récents , celle de croire que l'argument proposé par Berkeley contre les idées générales abstraites est beaucoup plus concluant qu'il ne l'est en effet.
Tous ceux qui connaissent les écrits de Berkeley conviennent aujourd'hui qu'il a montré de la manière la plus satisfaisante l'inexactitude du langage de Locke sur cette question , et qu'il a répandu la plus vive lumière sur la nature des raisonnements gêné-
roux. Mais s'ensuit-il de son argument que Yahstraction . soit une faculté imaginaire de Tesprit , ou que nos conclusions générales aient moins de certitude c[ue les premiers logiciens ne leur en attribuaient? Quand on connaît la Taleur du mot abstraction, et qu'on a étudié le^ premier livre des Éléments d'Euclide , on ne peut sans doute admettre de telles suppositions.
Espérons que sur ces différents points , et quelques autres semblables , M. Tooke voudra bien exposer avec moins de réserve ses idées particulières en poursuivant l'exécution de son plan. Et qu'on me permette ici d'exprimer un vœu que je forme avec tous les admirateurs de son talent ; c'est qu'il veuille bien adopter le style ordinaire des compositions didactiques sans avoir recours au sarcasme personnel , ou à Fépigramme politique pour éviter les difficultés les plus manifestes et les plus accablantes.
Parfaitement instruit de l'empire qu'exercent des erreurs comme celles qui ont égaré M. Tooke audelà de tout exemple , im grammairien philosophe du premier mérite recommandait , il y a déjà longtemps , de proscrire les figures dans toute discussion abstraite (i). D'Alembert lui objecta que par cette proposition il demandait l'institution d'un langage nouveau , inintelligible à tout le monde ; et il engagea , en conséquence , les philosophes à conserver ^
(i) Du Marsais. A.Ttic\e Abstraction, àdinsV Encyclopédie.
les formes accoutumëes du langage , en se tenant en garde , autant que possible , contre les faux jugements qu'elles tendent à faire naître (i). Il me semble à moi que dans l'état présent de la science métaphysique, l'exécution d'un pareil dessein serait impossible à quiconque voudrait l'entreprendre. En effet , en supposant la nouvelle nomenclature formée de termes purement arbitraires , on ne pourrait rien trouver de plus ridicule ; et si , d'un autre côté , on suivait en l'établissant , une marche analogue à celle qu'on a dernièrement introduite dans la chimie , il est fort probable qu'elle systématiserait une suite d'hypothèses tout aussi peu solides que celles que nous voulons renverser.
Ces deux écrivains n'ont montré ni l'im ni l'autre
(i) Un Grammairien pbilosoplie youdrait que , dans les matières métapbysicpies et didactiques , on éyitàt le plus qu'il est possible les expressions figurées ; qu'on ne dit pas qu'une idée en renferme une antre , qu^on unit ou qu'on sépare des idées , et ainsi du reste. Il est certain que lorsqu'on se propose de rendre sensibles des idées purement intellectuelles, idées souyent imparfaites , obscures , fugitiyes , et , pour ainsi dire , à demi écloses , on n'éprouye que trop combien les termes dont on est forcé de se servir , sont insuffisants pour rendre ces idées , et souyent propres à en donner de fausses j rien ne serait donc plus raisonnable que de bannir des discussions métaphysiques les expressions figurées , autant qu'il serait possible. Mais pour pouyoir les en bannir entièrement, il faudrait créer une langue exprès, dont les termes ne seraient entendus de personne; le plus court est de se seryir de la langue commune , en se tenant sur ses gardes pour n'en pas abuser dans ses jugements. {Mélanges, T. V, page 3o.)
le réritable remède à cet inconvënient. Il faudrait de temps en temps varier les métaphores que nons employons , de manière à les empêcher de s^établir les unes à Texclusion des autres , soit dans notre esprit , soit dans l'esprit de nos lecteurs. C'est par l'usage exclusif de quelques figfures qui leur sourient , que les penseurs inattentifs sont naturellement conduits à prendre pour une théorie légitime , des analogies prochaines ou éloignées.
Pour rendre plus clair ce précepte que je regarde comme une des règles les plus importantes à suivne dans l'étude de l'esprit, je renverrai le lecteur à mon premier ouvrage. Quelque simple qu'il puisse paraître , je ne me rappelle pourtant l'avoir rencontré dans aucun de mes devanciers ; et si, comme il est possible , ma mémoire me trompe dans cette circonstance , il est du moins certain qu'aucun d'entre eux ne s'est appliqué à le réduire systématiquement en pratique dans ses ouvrages.
Après ces observations, il est presque inutile d'ajouter qu'il est souvent très-heureux que l'origine des mots se perde de vue ; ou , ce qui revient à peu près au même , qu'elle ne puisse plus être reconnue que de ceux qui sont versés dans l'étude des langues anciennes oft étrangères. Ces mots ont reçu la sanction d'un usage immémorial ; et l'obscurité de leur histoire empêche que l'imagination ne se méprenne , en les rapportant aux objets et aux phénomènes sensibles qui leur ont donné naissance. Ainsi les notions
que nous y attachons deviennent plus précises et mieux définies parce qu'elles sont entièrement le résultat de ces habitudes d'induction , qui ont , ainsi que je l'ai fait voir, un rapport si intime avec Tac- ^ quisition du langage.
Les recherches philologiques qui ont donné lieu aux remarques précédentes ont été entreprises par différents écrivains d'un esprit très-distingué ; et aucim d'eux ne s'est hasardé , n'a même songé , peutêtre , à en tirer des conséquences favorables à la cause du matérialisme. Mais les arrière-pensées qui se laissent frécpiemment apercevoir dans les conclusions importantes auxquelles nous conduisent les découi^ertes de M. Tooke , et les éloges pompeux que leur a prodigués l'auteur de la Zoonomie avec quelques autres physiologistes de la même école , ne laissent aucun doute sur le dernier résidtat que ces spéculations tendent à établir. Quelquefois il arrive à ces auteurs de s'exprimer conmie s'ils jugeaient la philosophie de l'esprit humain inaccessible à tous ceux cpi'ils n'ont point initiés dans leurs secrets cabalistiques , et de rire de la créduUté des gens qui s'imaginent que le substantif esprit peut signifier autre chose que le souffle; ou que l'adjectif ^roiV peut ofirir ime autre idée que celle de la' ligne qui va d'un point à l'autre par le plus court chemin. Le langage des métaphysiciens qui ont recommandé l'abstraction des choses extérieures comme une préparation indispensable à l'étude de notre constitution intellec-
tuelle a été accusé par eux d'enthousiasme ; ils y ont vu rintention d'inspirer une admiration puérile pour une science dans laquelle on ne rencontre rien qui excède la portée du grammairien ou de Fanatomiste , quand une fois on est en possession du précieux secret. Pour moi, j'avouerai sans scrupule que la tendance manifeste de ces doctrines à rabaisser la nature de l'homme à ses propres yeux me semble une preuve irrésistible de leur fausseté. Cicéron regardait comme une objection très-grave contre la vérité d'un système de morale son défaut de grandeur et de générosité ( Nihil magnificumy nihil generosum sapît)^ et cette objection a plus de poids effectivement qu'elle ne semble en avoir au premier coup d'œil. Comment croire en effet que l'ignorance et le préjugé puissent élever les conceptions du vulgaire sur les devoirs de la vie , à cette hauteur où la raison et la philosophie n'^nt pas même la prétention d'atteindre? Je conviendrai franchement qu'un sentiment analogue me dispose beaucoup en faveur de toute théorie de l'esprit humain qui tend à lui assigner un noble rang dans l'échelle de la création. Cette partiahté ne vient pas uniquement de ce qu'un tel système flatte une vanité tout à-la-fois , peut-être , innocente et utile ; mais c'est que dans le magnifique horizon qu'il déroule à mes regards , je reconnais un des signes les plus infaillibles qui distinguent les conclusions de la science inductive, des fictions téméraires de la folie humaine.
Quand j'étudie les facultés intellectuelles dé rhomme , dans les écrits de Hartley , de Priestley , de Darwin et même de Tooke , je crois examiner le chétif mécanisme qui fait mouvoir une marionnette. Si je m'abandonne un moment à leurs théories des connaissances et de la \ie humaines , il me semble que j'ai soulevé le rideau qui cachait à mes yeux le théâtre de ma conscience ; en voyant de près le faux éclat des costumes , et les décorations grossières qui remplissent la scène , je suis chagrin de découvrir ainsi l'illusion qui de loin avait trompé mes yeux. Tel n'est point sans doute le caractère de la vérité ou de la nature; les beautés qu'elles nous ofiTrent défient toute la pénétration de nos regards ; elles empruntent même un lustre nouveau de ces recherches microscopiques dans lesquelles les productions les plus parfaites de l'art nous apparaissent si grossières. Si dans l'étude du monde matériel, tous les pas que nous avons faits jusqu'ici ont agrandi l'idée que nous nous étions formée de l'ordre et de l'immensité de l'univers, pouvons-nous supposer raisonnablement que le spectacle dont la vraie philosophie de l'esprit humain découvrira l'ensemble à nos yeux , aura moins d'attrait et de grandeur que ne semblaient nous en promettre l'imagination ou la vanité?
Il est presque inutile , je pense , en terminant ce chapitre, d'avertir mes lecteurs que le but des observations que je leur ai présentées n'est pas de déprécier les recherches de M. Tooke et de ses par- Dugald Stcwart, — Tome TT, 1 7
tisans. J'ai seulement touIu déterminer les limites qui en circonscrivent la portée encore assez étendue. Tant que le philologue se borne à des discussions de grammaire et d'étymologie , ses travaux particulièrement destinés à satisfaire la curiosité naturelle des érudits , répandent souvent d'importantes lumières sur les progrès des lois , des arts et des coutumes ; éclaircissent des passages obscurs dans les anciens , ou bien nous mettent sur la trace des migrations de l'espèce humaine dans ces âges qui ne nous ont légué aucun monument historique. J'ajoute aussi que bien que la philologie toute seule soit plus propre à nous égarer qu'à nous conduire dans la science de l'esprit, elle peut cependant fournir d'utiles matériaux pour en composer l'histoire , et plus spécialement encore celle de l'imagination considérée dans ses rapports avec les principes de la critique. Mais quand les spéculations d'un homme de lettres ou d'un faiseur de dictionnaires prétendent usurper les honneurs de la philosophie avec l'intention formelle de rabaisser à leur niveau les nobles recherches auxquelles elle se livre , il faut adresser aux hommes qui partagent ces prétentions ridicules , l'avis que donnait Sénèque à son ami Lucilius , en le prémunissant contre ces sophistes grammairiens , qui par leurs disputes frivoles sur les mots avaient fait tomber dans le mépris les belles discussions de l'école Stoïcienne : « Renoncez à ces frivohtés grammaticales , à cette « philosophie contentieuse , qui réduisent à des syl-
labes les objets les plus sublimes , et qui par une doctrine minutieuse rétrécissent et consument le génie : leur but semble être plutôt de multiplier les difficultés de la philosophie , que d'en relever Timportance (i). »
(i) Sen. Ep. 71.
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