V. Du désir de supériorité
137. On a souvent rangé l'émulation parmi les affections : mais elle semble tomber plus naturellement sous la définition des désirs. 11 est vrai que ce principe est souvent accompagné de malveillance pour autrui ; mais cette affection malveillante n'est qu'une circonstance accessoire : le désir de supériorité est le véritable principe actif.
138. L'affection malveillante n'accompagne même pas nécessairement le désir de supériorité. Quelque rare que puisse être le cas , on conçoit l'émulation entre deux hommes unis par l'amitié la plus cordiale, sans qu'aucun sentiment de malveillance vienne troubler leur mutuel attachement.
139. Lorsque l'émulation est accompagnée d'une affection malveillante, elle prend le nom d'envie.
Le Docteur Butler a très-bien marqué la différence qui distingue ces deux principes. « L'émulation , ditil, est proprement le désir de devenir supérieur à ceux avec qui nous nous comparons : vouloir y parvenir en abaissant les autres a,u-dessous de notre niveau , telle est la nature de l'envie. Ainsi la passion naturelle de l'émulation et la passion dépravée de l'envie ont exactement le même but; faire le mal n'est donc pas la fin de l'envie , mais le moyen dont elle use pour arriver à sa fin. »
HO. On remarque dans les animaux quelques fai bles symptômes d'émulation ; mais elle n'y produit que des effets insignifiants. Elle opère parmileshommes dans une infinité de directions , et doit être regardée comme un des ressorts les plus énergiques du développement de notre espèce.
1-4-1 . Gomme nous avons des appétits factices, nous avons des désirs artificiels. Tout ce qui peut contribuer à nous faire obtenir l'objet d'un désir naturel, nous le voulons d'abord comme moyen et à cause delà fin . puis très-souvent il finit par prendre à nos yeux une valeur propre. C'est ainsi que la richesse devient pour plusieurs le terme véritable de leur ambition : elle n'est cependant qu'un moyen , et n'a d'abord de prix qu'à ce titre. De même , on voit les hommes désirer de riches vêlements , des
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équipages, des valets, des meubles, en considération de l'effet que toute cette magnificence produit sur le public. Hutchcson a appelé secondaires cette sorte de désirs. L'association des idées explique aisément leur formation.
SECTION IV
142. Nous comprenons sous ce titre tous ces principes actifs qui ont pour objet direct et définitif de communiquer à quelqu'un de nos semblables le plaisir ou la douleur. D'après cette définition , le ressentiment, la vengeance, la lutine , se rangent dans cette classe de principes aussi-bien que la reconnaissance ou la pitié. Nos affections se distinguent donc en bienveillantes et malveillantes.
L Des affections bienveillantes.
143. Nos affections bienveillantes sont très-variées, et peut-être seruit-il malaisé d'en donner une énumération complète : l'amour paternel et Jilîal,\ç& affections de parenté , l'amour , Vamitie' ,\e patriotisme , la philanthropie, la reconnaissance, la pitié', sont au nombre des plus importantes. Il y a, déplus, des affections bienveillantes particulières excitées
par certaines qualités morales qui rendent tel homme aimable, respectable ou digne d'admiration.
144. Nous ne prétendons pas que les affections bienveillantes que nous venons de nommer soient toutes des principes primitifs ou des faits irréductibles de notre constitution. Il est très-probable , air contraire , que plusieurs do ces affections rentrent dans un même principe qui se modifie diversement, selon les circonstances dans lesquelles il agit. Quoi qu'il en soit , et malgré l'importance qu'on a quelquefois attachée à ce problème , ce n'est là qu'une question d'arrangement. Soit que nous regardions ces principes comme des faits primitifs , soit que nous les supposions réductibles dans d'autres faits plus généraux , toujours est-il qu'Us font partie intégrante de la nature humaine; et, dans l'une ou l'autre supposition , il y a lieu d'admirer avec quelle sagesse cette nature est adaptée à la situation où elle se trouve. Les lois qui règlent les perceptions acquises de la vue ne font pas moins partie de notre constitution que eellea qui président à nos perceptions immédiates ; et bien qu'elles exigent pour se développer un certain degré d'expérience et d'observation , l'uniformité de leurs résultats montre assez qu'il n'y arien d'arbitraire ni d'accidentel dans leur origine.
148. Sans doute la question de l'origine des différentes affections conduit à quelques recherches intéressantes. Mais elle n'est pas d'une importance
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comparable à celle de leur nature, de leurs lois, de leur destination. Il semble néanmoins qu'on lui ait donné la première place dans plusieurs systèmes philosophiques sur cette partie de notre consti-
1-46. Traiter en détail de la nature, des lois etde la destination de nos affections bienveillantes est une entreprise incompatible avec In brièveté de ce livre, qui n'a d'autre objet que de présenter une suite de divisions et de définitions , avec quelques remarques in dispensable s pour faire comprendre le plan qu'on s'est proposé. L'énumération précédemment donnée (§ 143) montre dans quel ordre le sujet pourrait être traité en détail. Quant aux remarques qui vont suivre , elles s'appliqueront également à tous les principes compris sous le titre général d'affections bienveillantes.
147. Le développement de toute affection bienveillante est accompagne d'une sensation ou d'une émotion agréable. Cette source de bonheur est si abondante , que les auteurs , dont le but est de charmer l'esprit, puisent dans ces affections quelques-uns de leurs meilleurs moyens de plaire. De là surtout la puissance de la tragédie et des autres compositions pathétiques. On peut douter s'il est bon de dépenser ainsi la pitié à des malheurs imaginaires , et de séparer de la sorte le principe actif des circonstances réelles où l'action pourrait le suivre.