‹ Œuvres de Dugald StewartChapitre 30 sur 58 · Il ne faut pas croire que les affections ver · texte numérisé non relu

Il ne faut pas croire que les affections ver

tueuses soienl les seules qui donnent du plaisir. Il s'attache également aux affections criminelles, et séduit souvent In jeunesse et l'irréflexion par les charmes qu'il prête à la folie et au vice.

149. Même lorsque les affections bienveillantes sont trompées dans leurs poursuites , le plaisir qui leur est attaché subsiste à quelque degré et se mêle a la peine. Il y a plus , quelquefois le plaisir prédomine de beaucoup.

150. La cause finale de l'émotion agréable qui accompagne le développement de la bienveillance dans ses diverses modifications est évidente. Cette émotion a pour objet de nous porter à cultiver avec soin une classe de principes si immédiatement utiles au bonheur de la société.

151. Malgré le plaisir que nous trouvons à nous abandonner aux affections bienveillantes , elles n'ont rien d'intéressé dans leur origine. Différents écrivains l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Nous savons que cette opinion ne s'accorde pas avec les systèmes de plusieurs philosophes anciens et modernes; mais efle n'en est pas moins conforme aux faits , et l'analogie des autres principes actifs que nous avons examinés la confirme puissamment.

152. Nous avons vu que la conservation des individus et la propagation de l'espèce n'ont été confiées ni à l'intérêt ni à la raison ; mais que nous sommes doués de certains appétits qui nous poussent à leurs objets respectifs sans aucune réflexion de notre

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part. Nous avons également trouvé que l'acquisition des connaissances d'où dépendent et le perfectionnement des individus et celui de l'espèce n'avait pas été uniquement abandonnée à l'intérêt et à la bienveillance, mais que nous étions entraînés vers celrat important par le principe inné de curiosité. Enfin nous avons reconnu que le sentiment du devoir avait aussi son auxiliaire dans le désir de l'estime, qui n'est pas seulement un de nos principes actifs les plus puissants, mais qui continue d'agir dans toute la plénitude de son énergie jusqu'au dernier moment de notre existence. Jitius trouvons maintenant que l'homme est évidemment destiné à vivre en société, et que l'union sociale ne peut subsister sans un échange mutuel de bous offices : n'est i! pas raisonnable d'en induire, par analogie avec toutes les autres parties de notre nature, qu'un résultat aussi important n'a pas pour seule garantie les tardives déductions de la raison ou les calculs métaphysiques de l'intérêt ; mais que son accomplissement a été confié à une classe particulière de principes actifs destinés à opérer sans le secours de la réflexion , comme les appétits et les désirs? Affirmer que c'est ainsi qu'agissent les affections de parenté ou la pitié , ce n'est rien dire do plus en leur faveur que ce que nous avons dit de la faim et de la soif; savoir : que ces principes nous poussent à certaines fins particulières sans aucun retour sur notre propre intérêt.

H. Des affections malveillantes.

1U3. Différentes dénominations désignent ces affections dans le langage ordinaire : on distingue la liaine, la jalousie, V envie , la vengeance, la misanthropie. Maïs il est à croire que de tous les principes de cette espèce il n'y en a qu'un qui soit inné en nous , le ressentiment. C'est sur cette tige unique que nos opinions erronées et nos mauvaises habitudes ont greffé tous les autres.

154. On a distingué le ressentiment instinctif et le ressentiment délibéré. Le premier agit dans l'homme exactement de la même manière que dans les animaux, destiné sans doute à nous mettre en garde contre une violence soudaine , dans leH cas où la raison viendrait trop tard à notre aide. Cette espèce de ressentiment tombe aussitôt que nous sommes assurés que l'injure n'était pas faite avec intention.

155. L'injure avec intention excite seule en nous le ressentiment délibéré: aussi cette sorte de ressentiment implique- t-ellc une notion de justice ou de bien et de mal moral.

1B6. Le ressentiment excité par une injure faite à un antre s'appelle proprement indignation. Dans les deux cas, le principe semble être fondamentalement le même, et parait avoir pour objet, non de communiquer la douleur à un être sensible , mais de punir l'injustice et la cruauté.

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137. De même que toute affection bienveillante eat accompagnée d'une émotion agréable, de même loute affection malveillante trouble l'aine et la fait souffrir. Cela est vrai , même du ressentiment , quelque justice que lui prête la conduite injurieuse de l'offenseur.

158. Dans la revue que nous venons de faire de nos principes actifs, nous n'avons pas parlé des passions; la vérité est que ce mot, dans son acception propre , ne s'applique exclusivement à aucune classe de ces principes, mais à toutes, lorsque nous souffrons qu'ils passent les bornes de la modération. Alors une agitation ou commotion sensible se fait remarquer dans le corps ; notre raison est troublée ; nous perdons jusqu'à un certain point le pouvoir de nous commander, et nous sommes entraînés à agir par une impulsion presque irrésistible. L'ambition , la soif de réputation , l'avarice , la compassion , l'amour, la reconnaissance, le ressentiment, l'indignation, acquièrent également dans île certaines circonstances le triste droit d'être ainsi nommés. Lorsque nous parlons en général de la passion, communément il s'agit du ressentiment ; sans doute parce que cette affection trouble plus notre raison et nous enlève plus complètement la possession de nous-mêmo qu'aucun autre principe de notre nature.

DE PHILOSOPHIE MORALE. I S).l

SECTION V

159. Si les principes actifs que nous avons passés en revue formaient à eux seuls la constitution de l'homme, elle serait toute semblable à celle des bêtes. Mais sa raison rend sa nature, et. par-là, sa condition tout-à-fait différentes.

100. Les bëtes sont incapables de prévoir les conséquences de ce qu'elles font ; elles ne peuvent non plus comparer ensemble les différentes jouissances auxquelles leurs besoins les fout aspirer : c'est pourquoi, si toutefois les apparences ne nous trompent pas, elles cèdent toujours à l'impulsion du moment. L'homme , au contraire , a le pouvoir d'embrasser d'une seule vue ses différents principes d'actions et de former un plan de conduite pour atteindre ce qu'il a préféré. Do tels plans impliquent la faculté de refuser momentanément aux divers principes d'action la satisfaction qu'ils demandent.

161. Selon le principe particulier qui gouverne habituellement la conduite d'un homme , on le dit avare , ambitieux , studieux , voluptueux ; et sa conduite est plus ou moins systématique, selon qu'il adhère avec plus ou moins de persévérance à ce plan général.

Dugald Stewart. -Tome I. 1S

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162. Une constance systématique dans la poursuite d'une fin particulière , tant que celte fin est nécessaire à la satisfaction complète de notre passion dominante , est beaucoup pins favorable au perfectionnement moral que l'indécision entre les buts divers que la vie nous présente , et la dissipation intellectuelle qui en résulte. Le voluptueux luimême , lorsqu'il l'est systématiquement , est capable de maîtriser un plus grand nombre de caprices sensuels , et de prolonger ses jours beaucoup plus avant qu'un libertin étourdi : et quelque viles que soient les pensées qui l'occupent , l'unité de direction manque rarement de donner à ses facultés intellectuelles un certain degré de culture.

163. Il n'y a peut-étro qu'une exception à la vérité de cette remarque : c'est le cas où le principe dominant est h vanité. I.a règle de conduit» élnnt empruntée du dehors . In conduite ellemême doit èlre incessamment variable et flottante. Anssï reiuarque-t-on qui;, si les hommes vains so Mjynalcnt souvent par d'éclatantes actions . rarement vont-ils loin dans une carrière déterminée . à moins que l'opinion publique . par un concours singulier do circonstances , ne les pousse constamment dans hi même sens pendant toute la durée de leur vie.

16-i. Une conduite systématique et toujours dirigée vers le même but esl aussi plus favorable: au bonbeur que celle qui est soumise à l'influence des inclinations cl des besoins du moment. Celui-là.

même qui a pour principe de n'en pas avoir , s'il est bien arrêté dans cette opinion , se trouve libre de cette inévitable inquiétude qui trouble la tranquillité des caractères mobiles et inconstants.

163. 11 est encore un autre rapport important sous lequel la nature de l'homme diffère de celle des bêtes ; c'est qu'il est capable de mettre à profit son expérience , soit pour éviter les plaisirs qui ont le mal pour conséquence , soit pour se soumettre à des peines légères quand il sait qu'elles peuvent le conduire à un plus grand bien. En un mot, il est capable de se former une idée générale du bonheur et de délibérer sur les moyens d'y parvenir.

166. L'idée de hmikrur implique que le bonheur est un objet désirable; ce qui fait que l'amour de soi est un principe actif très-différent de tous ceux que nous avons examinés. Ces derniers peuvent être l'effet d'un arrangement arbitraire; et c'est pourquoi on leur a donné le nom de principes iiuw's. Le désir du bonheur peut s'appeler pri/ui/i/' rationnel , parce qu'il est le propre d'une nature raisonnable, et sa conséquence nécessaire.

167. En intitulant cette section de l'amour de soi, nous avons suivi le langage commun des philosophes modernes. L'expression n'est cependant point aussi bonne qu'on pourrait le désirer : elle ferait croire ( ce qui n'est pas ) qu'il y a de l'analogie entre le soin que tout être raisonnable doit nécessairement prendre de son propre bonheur et ces affections

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bienveillantes qui noua attachent à nos semblables. On a de même jeté beaucoup de confusion dans les recherches morales en donnant au mot amour de .toi le sens du mol l'goïsrne.

168. Le mot egoïsnw est toujours pris en mauvaise part : et de là quelques auteurs n'ont vu dans ce défaut qu'une exagération du soin que nous devons prendre do notre propre bonheur. 11 est remarquable , cependant , que bien que nous donnions à l'avarice et à la sensualité l'épithète d'egoïstps , nous ne l'appliquons jamais ni au désir de connais- 6ance, ni à l'amour de la vertu, qui sont à coup sûr des sources de plaisirs plus exquis que les richesses ou les voluptés sensuelles.

ICO. En examinant la chose d'un peu près . on trouverait probablement que le mot égoïsme appliqué à la poursuite d'un but , ne se rapporte point au motif de celle poursuite , mais A l'effet qu'elle produit dans notre couduite. Ni les appétits, ni l'avarice, ni la curiosité, ni le désir de la perfection morale ne dérivent de l'amour de soi; mais quelques-uns de ees principes nous détachent de la société plus qui! ne font les autres : sans indiquer un plus grand attachement à notre propre bonheur , ils trahissent une plus grande indifférence pour le bonheur des autres. Les poursuites de l'avare ne sont mêlées d'aucune affection sociale : au contraire , ses intérêts se trouvent toujours en opposition avec ceux de ses voisins. Les jouissances de l'épicurien expirent dans sa pro-

prc personne : en les recherchant , il ne fait donc rien pour ses semblables et néglige ses devoirs sociaux. Il n'en est pas de même du désir de connaissance, qui est toujours accompagné du besoin de communication : ni de l'amour de l'excellence morale , qui , dans sa tendance pratique , coïncide d'une manière si remarquable avec la bienveillance , qu'un grand nombre d'auteurs ont essayé de résoudre l'un des principes dans l'autre. , -, ,

170. Mais ce qui prouve évidemment que nous n'entendons point par égoume la considération de notre propre bonheur, c'est que le blâme que nous jetons sur les poursuites ainsi qualifiées , est en partie fondé sur ce qu'elles impliquent le sacrifice de nos véritables intérêts à quelque principe inférieur de notre nature. Voyons-nous, par exemple, un homme esclave de ses appétits animaux, loin que nous le considérions comme vivant sous l'influence d'un amour de soi exagéré , nous le prenons en pitié et nous le méprisons de négliger les plaisirs plus élevés et plus purs qu'il ne tiendrait qu'à lui de goûter.

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SECTION VI

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