‹ Œuvres de Dugald StewartChapitre 7 sur 58 · V. Objet de cette publication · texte numérisé non relu

V. Objet de cette publication

Bien qu'on retrouve , dans toutes les philosophiea du monde, des observations nombre us es "sur les phénomènes de l'esprit humain, comme on retrouve des observations sur les phénomènes de la nature , à la base de tous les systèmes possibles , inventés pour l'expliquer ; la pensée de soumettre cette classe de faits à la méthode expérimentale appliquée par Galilée aux faits du monde physique , ne date guère que du dix-huitième siècle. Descartes, qui était doué a un si haut degré du sens psychologique , ne conçut pas l'idée do la soionce des phénomènes intérieurs. Lui et ses adversaires marchent encore danslavoiede l'antiquité; l'objet de leurs recherches n'est point la connaissance des phénomènes de l'es-

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prit humain; leur but est de "résoudre certaines questions qui les divisent . et c'est à l'appui de leurs systèmes opposes sur ces questions qu'ils invoquent tour à tour, et avec un égal avantage , It- téinoi,tnage docile du l'observation. Ou peut en dire aillant de Malcbrani he et de I.oiboiti, grands spéculateurs , qui mirent l'observation au service de l'esprit de hystêiue. i't consumèrent leur pente :i l'vpliqiii'r. |i.ir tu (witlirirs f.iiul.'inirms, dem ou trois faits inexplicables, qu'il fallait ao borner A oonsUior. Enfin parut Locke, et plus tard, son disciple Coudillae . qui peuvent être considérés comme le? prci'urveuis de la véritable science des faits internes. Sans doute on retrouve encore chez ces deux philosophes la préoccupation de certains problèmes, et l'on s'aperçoit que s'ils observent , c'est encore beaucoup dans la pensée de détruire on de justifier certaines opinions. Trop souvent ils raisonnent au lieu île voir , et plaident au lieu do décrire. En un mot , ils n'ont encore ni la conception précise de la science . ni la pratiqua décidée et constante de la méthode. Mai» il n'en est pas moins vrai que l'obseri ntinu prend enfin le pas

ir l.i •qn ■ ilali !.:.:• leur méthode et que le i|ê-

*ir d" connaitre les faits l'emporte , duos leur esprit, sur le besoin de les expliquer. Leurs ouvrages marquent la transition du régime îles questions au régime de la science , et l'on y sent partout l'influence victorieuse de ce nouvel esprit qui triomphait alors

dans les sciences naturelles , et conduisait Newlon à lu découverte du système du monde. Toutefois , avant le docteur Ileid , un peut dire que personne n'avait eu la conception nette , et du but véritable de la philosophie el de la méthode qui lui convient. Comme des écoliers qui entrenj dans le monde , et qui sont encore à demi sons le joug de leurs maîtres, Locke et Condillac eu innovant avaient encore imité; ils n'avaient pas eu la force de s'en tenir à l'observation , et tin léguer à leurs successeurs quelques vérités de faits , fruit de leurs expériences ; ils s'étaient hâtés d'élever un système sur la base de leurs observations; et comme ces observations étaient in- COmplÈteu . et devaient L'être, leur système , comme tous les autres . défigurait l'homme avec la prétention de l'exprimer. Reid vint , et frappé de l'évidente fausseté de la théorie de Locke sur l'esprit bumain , chercha la cause de ses erreurs. La méthode de Locke était bonne . puisqu'elle proclamait en principe la nécessité d'observer l'esprit humain poulie connaître, et de le commit re pour le comprendre; mais Locke no l'avait pris fulèlt'mt.'iit appliquée. Pour comprendre l'homme il faut le connaître tout entier, et pour le connaître tout entier , il faut l'observer complètement ; tant qu'on ne le mimait pas complètement, ou ni; saurait le comprendre. Or, cette connaissance complète, est, comme celle de la nature, une mu\ ru longue et d illicite ; nul homme ne saurait prétendre à la mener à bout; elle uo peut

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résulter que d'une longue suile d'observation a lentement recueillies , el patiemment contrôlées et épurées. Chaque philosophe doit se considérer connue un simple ouvrier à cette [;raude tache . apporter le tribut de ses expériences , et laisser à l'avenir un droit qu'on ne peut lui enlever, celui de tirer d'une connaissance complète des phénomènes de notre nature, une théorie vraie, et scienliliquement démontrée. Ens'eniparantdu rôle de l'avenir, Locke n'avait élevé qu'une llié.tu-i<- inc pléle . fausse el périssable ; c'est ce que prouvale docteur Reid, et il ut plus, il e\pliqoa pourquoi, en rappelaul les principes que nous venons d'éi lu il eer. Dès lurs , l'école éeussaise est dciiicui'éi! fidèle à i-cs" principes. Après avilir procianié et la nécessite de la méthode expérimentale . et toutes ses sévérités, elle s'y est soumise, avec bonne loi et conscience, , et s'est livrée . avec une patience admirable, au rôle peu brillant , mais utile , de rassembler des observations sur les phénomènes de lii nature humaine, se bornant à tirer de ces ubservatious les inductions rigoureuses qui eu sortent sur les questions , niais sans aspirer jamais à donner de ces questions des solutions complètes et définitives, dans celle nouvelle carrière , la philippine écossaise s'est constamment distinguée par un bon sens parlait, un biiijjaçje clair, une finesse et une sajjacilo rares d'observation , et une impartialilc bienveillante envers toutes les opinions philosophiques . qui honore les individus et prouve In vérité de la

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méthode ; car ceux-là seuls peuvent être tolérants

qui son! ''ans les voies larges de In science.

La France. long-temps dis! rai te de la swcnir philosophique ]i;ir sii glorieuse révolution, se trouvait au commencement de ce siècle au même point où

lU'iil avait tnniii' l'A u;; tclcrie. Ci.- I.ucke avait été pour la philosophie anglaise. Condillac l'avait été pour la philosophie française ; et quand vint le repus après les orales, quelques-uns (le ses disciples , héritiers de sa clarté et de sa méthode, ranimèrent ses doctrines oubliées, et renouèrent le fil rompu de la philosophie nationale. Ils trouvèrent les esprits dociles à leurs leçons, et la France, sous leurs auspices honorables, rouira dans la carrière. La méthode d'observation du maître fut de nouveau proelainée : niais avec elle furent acceptées ses doctrines systématiques. Tôt ou tard la méthode, appiiquée de nouveau par des esprits neufs , devait prouver l'iiisoilisaiir e des doctrines; certaines eonsé- ([ueuees qui dérivaient de ces doctrines . fâcheuses aux yeux de certaines personnes, devaient hâter cette découverte, en poussant les esprits qu'elles révoltaient à soumettre la philosophie de Condillac à une critique exacte et sévère. Nous n'avons rien ù dire de ces conséquences ; quoique rigoureuses, Helonnous, elles ne furent jamais aperçues par la ■ i ii des hommes recommanda Lies qui défendaient les principes , et quant au petit nombre qui les reconnurent , ils les acceptèrent connue ronsé-

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Ha

quences nécessaires de principes qu'ils regardaient comme incontestables ; ils les avouèrent, non comme belles, mais comme exactes: et certes, nous estimons cette conscience, et nous croyons qu'elle est honorable. Quoi qu'il en soit, (rallie par ses conséquences et par sa propre méthode, la pbilosopbie de (Inndillac fut mise en question par nu certain nombre d'esprits distingués , et enfin , soumise à une discussion publique par M. Royer-CoUard. Dans les trois années de son enseignement, co savant professeur, qui n'est plus aujourd'hui pour la France qu'un r;[';nnl clu>\ en . démontra . ■■inili o la doctrine de Condillac , co que Iteïd avait démontré contre celle de I.oofce ; et, eu adoptant la méthode experimenlalc de l'école de la sensation , prouva que celte école avait, élu infidèle à cette méthode. M. Cousin acheva ce que II. Royer-C.ollard avait commencé ; moins préoccupé de la lâche . déjà remplie , de réfuter (limililljir. et par conséquent moinr- renfermé dans la question particulière traitée par ce philosophe, tous les efforts de sou enseignement se concentrèrent sur la méthode psychol. inique : il en décrivit toutes les lois , il en fit comprendre toutes les exigences ; puis, l'appliquant sueeessîvrmonl ;! ux prineipain faits de l'esprit humain, il montra , avec une évidence irrésistible, que si les différentes écoles philosophiques avaient élevé de Fausses théories sur ces faits, c'est que ces écoles n'avaient aperçu qu'une partie de la réalité . c'est qu'elles avaient tiré DugaldStewart. -Tome T. 3

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des inductions précipitées d'une observation incomplète. Dans ses éloquentes improvisations, qui retentissent encore dans la mémoire de ceui qui les ont entendues, la nécessité d'appliquer la méthode expérimentale à la science des faits internes, de l'appliquer complètement et rigoureusement, de s'en tenir scrupuleusement aui résultats de l'observation et aux inductions qui en dérivent, et de se mettre en garde contre l'esprit de système , fut démontrée par le raisonnement, confirmée par l'histoire de la philosophie , et établie autant que vérité humaine puisse l'être.

L'enseignement de ces deux illustres professeurs devait porter ses fruits, et il les a portés. Dans l'esprit de ceux qui ont assisté à leur leçons , il ne reste pas un doute sur la direction nouvelle que doivent suivre les recherches philosophiques. Toutefois, on ne saurait se le dissimuler , quelque effet que puisse produire un cours sur ceux qui l'entendent, il n'agit guère sur le public. Les auditeurs, en transmettant leur conviction , en altèrent et en affaiblissent nécessairement les motifs j c'estpourquoi on ne saurait trop regretter que MM. Itoyer-Collard et Cousin n'aient pas imité en ceci les professeurs do l'école écossaise , qui ont rédigé et publié leurs leçon3 , et par-là popularisé leurs doctrines (1). Ajoutons que

(i) Depnii qutceci e>) écrit, M. Cousin s ratufoii™ partie an ïccu du puhlio el au nôtre, en publiant une suite de fragmenta qui donnent une idée aiici complète de ion enseignement.

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ce n'est poinl assez de ruiner une fausse méthode ci d'en indiquer une nouvelle. L'excellence de la méthode expérimentale Appliquée au\ faits de l'esprit humain, et surtout la possibilité de cette application, ne peuvent être complètement démontrées que par les résultats : la marche d'une science et ses découvertes sont la meilleure preuve et la seule suffisante de l'utilité de la réforme qu'elle a subie, et, en France , celte preuve manque encore à tous les esprits éclairés qui n'ont point entendu les leçons des deux professeurs que nous Avons rites , nu qui n'ont point été conduits nus même* résultats par leurs propres réflexions. C'est à cetto double cause qu'il faut attribuer l'incertitude et les doutes qui continuent de Unir Hur en point l'opiuinri publique t ri suspens. Kn effet, les préjugés des naturaliste* oont ébranlés dans quelques hommes , mais fermes encore dans le plus grand nombre ; la doctrine de Gindillae. quoique battue, conserve encore une partie de sa popularité; l'enseignement reito barbare : une foule de théories qui n'ont rien de scientifique , qui n'indiquent pas même dans leurs auteurs le soupçon que la philosophie suit une science posilivo . s'élèvent IranquillemeiLl . sans qui.' la eritiquo léinoijfiii' par ses jugements que res doctrines soient indignes des lumières du siècle et du pays ; en un mol. rion parmi nnns n'annonce encore, d'une mauién'claire , une révolution d'idées en philosophie Ceux qui la prévoient, qui la désirent, qui la veu-

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lent, ne pouvant plus entendre des professeurs réduits au silence , demandent des livres qu'il est plus Facile de concevoir que de faire.

Nul doute que ce besoin ne soit tôt ou tard .satisfait , et que la nouvelle école plûlosophique ne produise bientôt des travaux positifs qui donneront de la consistance à ses doctrines et de la popularité à ses idées. Mais en attendant, rien ne nous semble plus utile que do mettre sous les yeux du publie- les travaux de l'école écossaise , qui a proclamé la même méthode, et qui l'a appliquée dans des recherches suivies sur les phénomènes de l'esprit humain. Déjà le premier volume d'un des principaux ouvrages de cette école, les Estait: sur l'rniindi-.mcnl humain, par M. Dugahl Stewart. a élé traduit en français par M. Prévost de Genève; M. Farcy, ancien élève de l'école Normale, ne tardera pas à publier la traduction du second volume. Nous avons lieu d'espérer que les ouvrages du docteur Tt.cid , déj;V traduits en gronde partie par des amis do la science, seront aussi livrés à l'impression. Pour nous , nous avons pensé que nous ferions de noire cùté une eltose uiile eu publiant le petit ouvrage que l'on va lire, qui offre en peu de pages les principaux résultats de la philosophie écossaise sur ies phénomènes moraux de l'esprit humain.

Comme ce livre n'est que l'esquisse du cours de philosophie morale de M. Dugald Stewart, on ne doit pas y chercher la série de faits et d'observations

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sur lesquels sont fondées les assertions de l'auteur. Ces faits et ces observation* ne sont qu'indiques 1 souvent même le résultat seul est exprimé. Toutefois nous serions bien trompés .si mis lecteur.- n'cuiient pas frappés eoiume nous de la différence qui .sépare une philosophie prudente qui ne prend pour certain que ce qui est certain, et qui donne pour des conjectures ce qui n'est que probable , de ces philosophiez hardies qui universalisent pré somptueusement quelques faits, et en tirent, avec assurance, des théories sans exception et sans appel. Sans doute au.jsi . ne se kii-seiM-t on point tromper à celte simplicité . nous dirions même à cette bonhomie de formes, sous laquelle M. Dugald Stcwart déguise la sagacité et la profondeur de ses observations. Ceux qui prendront ce petit livre comme il doit être pris, c'est-à-dire comme un texte de méditations sur les points les plus importants de la science de l'homme , pourront seuls apprécier tout ce qu'il y eut de sagesse, d'étendue . d'impartialité, do finesse et de Furcc dans l'esprit du vénérable auteur de ces esquisses

Quant aux considérations sur la méthode psychologique, que nous avons développées dans cette préface , le peu que nous venons de dire sur l'état actuel de la philosophie en France expliquera suflisam-

(i) Vuyci, pour l'jiiprécialioli plut détaillé? de ce livre, Ici tinllrnti nrtinlos ilf M. Cmisin , ïmiiit au Journal des Smanli.

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