Oeuvres de E.-T.-A. Hoffmann
Au temps où l'hiver et le printemps se divisent , dans la nuit de l'équinoxe, un homme était retiré dans une chambre solitaire , et il tenait ouvert devant
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lui le livre de Jean Christophe Wagenseil, traitant de l'art merveilleux des maîtres chanteurs. Le vent passait en siflaut sur les plaines, et chassait de grosses gouttes de pluie contre les vitraux ébranlés; les adieux retentissans du terrible hiver murmuraient dans toutes les cheminées de la maison , tandis que les derniers rayons de la lune se jouaient sur les murailles comme des spectres blafards. Mais l'homme ne faisait nulle attention à tout cela , il referma son livre et regarda devant lui, dans une méditation profonde, livré tout entier aux images du temps passé , qui se représentaient à lui au milieu de la flamme pétillante du foyer. Il lui semblait qu'un être invisible étendit plusieurs voiles sur sa tète , en sorte que tout ce qui l'entourait se couvrait d'un nuage de plus en plus épais. Le mu-
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gissement sauvage de la tempête, le pétillement du feu devint un murmure doux et harmonieux, et une voix secrète lui annonça le songe dont les ailes se déploient si joyeusement, lorsqu'il vient s'abattre comme un enfant flatteur, sur le sein de l'homme, et qu'il l'appelle par un baiser à la contemplation de la vie idéale , si brillante et si magnifique. Une lumière éclatante scintilla comme un éclair; l'homme voilé ouvrit les yeux,— Plus de voiles . plus de ces nuages qui obscurcissaient son regard! Il était couché sur des gazons fleuris, dans un bois épais, aux premières lueurs du jour. Les ruisseaux murmuraient, les buissons frémissaient avec mystère , et de temps en temps uu rossignol chantait ses douces langueurs. Le vent du matin se levant ouvrit la route aux rayons du soleil, en balayant et en roulant les nuages:
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le vert feuillage brilla de mille étincelles, les oiseaux se réveillèrent et portèrent leurs joyeux chants de branche en branche; on entendit retentir au loin le bruyant son du cor; les daims, les cerfs passèrent leurs tètes sous les feuilles, lançant autour d'eux des regards curieux et prudens, et s'enfoncèrent précipitamment dans les taillis.
I^e sou des cors cessa , et une musique céleste se fit entendre. Ces doux accens devinrent de plus en plus distincts; et des chasseurs, l'épieu à la main, la trompe passée sur l'épaule, poussèrent leiu's chevaux dans les avenues de la foret. Ils précédaient un homme de bonne mine, couvert d'un riche manteau à l'antique mode allemande, et monté sur un coursier Isabelle; près de lui, sur une haquenée, s'avançait une dame d'une beauté éblouissante et richement parée. Alors, derrière eux, on
vit, montés sur six chevaux de couleurs diverses, six personnages, dont les traits expressifs ressemblaient aux portraits des temps passés. Ils avaient laissé flotter la bride sur le cou de leurs chevaux, et chantaient des airs merveilleux , en s'accompagnant de luths et de harpes, tandis que leurs coursiers, sou mis et guidés pa r le cha rm e de cette douce musique, suivaient le noble couple en piaffant et en courbettant. Après que le chant eut duré quelques instans, les chasseurs sonnèrent une fanfare; le hennissement des chevaux y répondit joyeusement; et des pages nobles et des écuyers accoururent rejoindre le cortège qui s'enfonça dans la forêt.
L'homme qui était resté plongé dans un étonnement profond , à la vue de ce merveilleux spectacle, se releva du gazon sur lequel il était couché, et s'écria
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avec enthousiasme : — O créateur du ciel ! la magnificence des temps passés est-elle sortie de son tombeau? Qui donc étaient ces brillans personnages?
Une voix forte se fit entendre derrière lui : — Eh quoi ! dit-elle, ne reconnaissez-vous pas ceux que vous portez depuis si long-temps dans votre âme et dans vos pensées? Il se retourna et aperçut un homme grave et sévère, la tète couverte d'une grande perruque noire bouclée , et vêtu comme on l'était vers l'an mil six cent quatre-vingt. Il reconnut aussitôt le vieux et savant professeur Jean - Christophe Wagenseil , * qui ajouta : — Vous eussiez dû vous apercevoir tout de suite, que ce seigneur en long manteau n'était nul autre que le digne landgrave Hermann
* Auteur delà Chronique de ISuremberg , où Hoffmann a puisé son conte intitulé: Mademoiselle de Scudérv , (t. V de notre Collection ).
de Thuringe. Auprès de lui chevauchait l'astre de sa cour, la noble comtesse Mathilde , la belle et jeune veuve du vieux comte Cuno de Falkenstein. Les sept personnages qui venaient derrière lui en chantant, en jouant du luth et de la harpe, sont les grands- maîtres du chant que le noble landgrave, dans son amour pour ce bel art, a rassemblés à sa cour. En ce moment, la chasse s'ouvre joyeusement, mais bientôt les maîtres se réuniront sur une belle prairie au milieu du bois, et commenceront un concours de chant. Acheminons-nous de ce côté, afin de nous y trouver quand la chasse sera finie.
Ils marchèrent, tandis que le bois et les cavernes voisines retentissaient du son des cors, des aboiemens des chiens, et des cris des chasseurs. Ce que le professeur Wagenseil avait an-
nonce, arriva; à peine se trouvaientils sur la verte prairie dont les émeraudes étaient dorées par les feux du soleil, qu'on vit de loin s'avancer lentement le landgrave, la comtesse et les six maîtres. — Je veux maintenant, dit Wagenseil, je veux vous montrer chaque maître en particulier, et vous le nommer par son nom. Voyez-vous cet homme qui regarde d'un air satisfait autour de lui, et qui tend la main à son cheval bai-clair pour l'exciter ? — Voyez comme l'électeur lui fait signe avec bienveillance. Il laisse échapper un éclat de rire. C'est le joyeux Walther de la Vogehveid. Celui - là aux larges épaules, à la barbe épaisse et crépue, couvert de belles armes et monté sur un cheval tigré , c'est Reinhard de Zwekhstein. Eh ! ehi et celui-ci sur son petit cheval , qui rentre dans le bois. Il leva les yeux et sourit comme si de
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ravissantes apparitions s'élevaient de terre devant lui. C'est le digne professeur Henri Schreiber. Celui-là est toulà-fait absent d'esprit, il ne pense ni à la plaine où l'on se rend, ni au concours du chant; voyez, mon digne sire, quels circuits il fait dans cette allée et comme les branchages lui battent les oreilles. — Voilà Jehan Bitterolff qui galope de son côté. Vous le voyez bien , im grand homme à barbe rouge , sur un cheval fauve. Il appelle le professeur qui sort enfin de ses rêveries. Tenez , ils reviennent ensemble. — Quel est donc le bruit fou qui se fait là-bas dans ces épais buissons ? Eh! c'est un fougueux cavalier qui éperonne si vigoureusement son cheval qu'il bondit et vomit l'écume. Regardez donc ce beau jeune homme pâle, comme ses yeux étincèlent, comme tous les muscles de son visage sont contractés par la dou-
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leur, on dirait qu'un être invisible s'est élancé derrière lui et le harcèle. — C'est Henri de Ofterdingen. Que peut-il donc lui être arrivé? Il chevauchait d'abord si paisiblement, unissant sa voix à celle des autres maîtres, — Oh ! voyez, voyez donc ce magnifique cavalier sur un cheval arabe d'une blancheur de neige! comme il saute à terre légèrement. Il passe sa bride autour de son bras et vient offrir avec courtoisie sa main à la comtesse Mathilde pour l'aider à descendre de son palefroi. Avec quelle grâce il se tient devant elle, arrêtant ses beaux yeux bleus sur ceux de la comtesse. C'est Wolfframb de Eschinbach. — Mais les voilà tous qui prennent place; sans doute le concours va commencer. —
Chaque maître, l'un après l'autre , chanta un bel air. Il était facile de reconnaître que chacun s'efforçait de
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surpasser celui qui avait chanté avant lui. Mais aucun d'eux ne parvint à l'emporter , et comme on ne savait à qui donner la préférence , dame Mathilde sembla pencher vers Wolfframb de Eschinbach la couronne qu'elle balançait dans ses mains. Alors Henri de Ofterdingen se leva de sa place; ses yeux sombres lançaient des éclairs ; en s'avançant rapidement vers le milieu de la pelouse , le vent fit tomber sa baretîe , et l'on vit ses cheveux noirs se dresser sur son front pâle et uni.
— a Arrêtez, s'écria-t-il , arrêtez! Le prix n'est pas encore gagné. Il faut d'abord que je chante, et alors le landgrave décidera à qui doit appartenir la couronne. » Aces mots , il se trouva dans ses mains , on ne sut comment , un luth d'une structure singulière, qui avait la forme d'un animal inconnu. Il ie toucha si puissamment que toute
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la foret en retentit. Puis , il se mit à chanter d'une voix forte. Sa chanson faisait Téloge du roi inconnu qui est plus puissant qiie tous les autres, et à qui tous les maîtres doivent rendre hommage s'ils ne veulent vivre dans l'obscurité. Quelques accords moqueurs accompagnaient son chant. Le landgrave lança un regard de colère au chanteur; alors les autres maîtres se levèrent et chantèrent ensemble. Mais Ofterdingen continua son chant qui couvrait celui des autres et toucha si violemment son instrument que toutes les cordes se brisèrent avec un grand fracas. Tout-à-coup au lieu du luth qu'il portait, une longue figure noire s'éleva devant lui et l'emporta dans l'espace. Le chant des maîtres se perdit dans les airs , des nuées sombres couvrirent la forêt et enveloppèrent tout dans une nuit profonde. On vit
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alors s'élever au milieu d'un nuage îumineux , une brillante étoile qui traversa le ciel et les maîtres suivirent
sa trace en chantant
Tu t'aperçois sans doute, lecteur chéri, que celui qui a rêvé toutes ces choses est le même qui se dispose à te conduire parmi les maîtres que le professeur Jehan Christophe Wagenseil lui a fait connaître. — 11 arrive souvent qu'en apercevant dans le lointain quelques figures incertaines, l'impatience nous saisit; nous brûlons de savoir ce qu'elles sont et ce qu'elles peuvent faire : elles approchent de plus en plus, nous reconnaissons les couleurs de leurs vêtemens, leurs traits, nous entendons leur langage , bien que leurs paroles s'échappent en vains sons dans les airs. Mais tout-à-coup, elles plongent dans le brouillard bleu d'une vallée profonde; nous respirons à peine»
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tant nous avons hâte qu'elles reparaissent, qu'elles nous rejoignent, que nous puissions les saisir et les comprendre...
Puisse le songe que je viens de te raconter, lecteur chéri, exciter en toi des émotions semblables, et puisses-tu me savoir gré de t'introduire sansphis te faire attendre, dans le beau château de laWartbourgjà la cour du landgrave Hermann de Thuringe.