CHAPITRE PREMIER
Vous savez, (ainsi commença Théodore), vous savez que je passai tout l'été dernier à Berlin. Le grand nombre de vieux amis et de connaissances que j'y trouvai, la vie libre et com-
mode , l'attrait diversifié des arts et des sciences, tout cela me retenait puissamment. Jamais je n'avais été plus satisfait , et plus disposé à me livrer à mon ancien penchant de me promener seul dans les rues, de me réjouir à la vue des images suspendues aux boutiques, des affiches, ou de contempler les tournures des gens qui passaient et de faire leur horoscope, sans compter que j'avais encore pour compléter mon plaisir, la vue des ouvrages des arts, et celle des magnifiques édifices. L'allée, ceinte de constructions de ce genre, qui mène à la porte de Brandenbourg , est le rendezvous du monde appelé par son rang ou par sa richesse, à jouir de tous les avantages de la vie. Dans les bas-étages de tous ces beaux palais sont des magasins où l'on débite tous les objets de luxe, tandis que les étages supé-
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rieurs sont habités par la classe de gens dont je viens de parler. Les plus belles hôtelleries sont dans cette rue, presque tous les ambassadeurs y demeurent, et un mouvement tout particulier se fait remarquer dans ce quartier qui semble plus populeux que tout le reste de la ville. L'affluence qui s'y porte, fait que chacun se contente d'une demeure très - étroite, et que plus d'une de ces maisons, habitée par différentes familles, ressemble à une ruche d'abeilles. Je m'étais souvent promené dans l'allée, lorsqu'un jour mes yeux furent frappés par une maisou qui se distinguait des autres d'une façon bien singulière. Représentezvous une maisonnette à quatre croisées, resserrée entre deux hauts édifices , dont tout l'étage s'élevait à peine au-dessus du rez-de-chaussée de la maison voisine. Le toit délabré
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les vitres remplacées par du papier collé, et les murs décolorés, attestaient l'extrême négligence du propriétaire.
Imaginez combien une telle maison devait ressortir entre tous ces bâtimens décorés avec tout le luxe du goût moderne. Je m'arrêtai ; et en l'examinant avec plus d'attention, je remarquai que les fenêtres étaient hermétiquement fermées, qu'un mur avait été élevé devant celles du bas étage, et que la porte, où manquait la sonnette, n'offrait pas une serrure, ni même un bouton. J'étais bien convaincu que cette maison était inhabitée, car jamais , jamais , à quelque heure du jour que je vinsse à passer, une trace de créature humaine ne s'était offerte à mes yeux. Une maison inhabitée dans ce quartier de la ville ! Merveilleuse apparition , et cependant elle pouvait avoir un motif bien naturel
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et bien simple , si le propriétaire se trouvait entraiué dans un long voyage ou s'il habitait des propriétés éloignées, et qu'il tint à se conserver cette habitation pour son retour. Ainsi pensaisje, et cependant je ne sais comment il se faisait que je m'arrêtais involontairement chaque fois que je passais devant la maison déserte, et que je m'enfonçais dans des méditations bizarres.
— Vous savez , chers compagnons de mon enfance, que j'ai toujours passé pour un visionnaire, et que vous avez été sans cesse occupés à me retirer du monde imaginaire ou je suis toujours plongé. Eh ! prenez vos airs frondeurs et intelligens, si vous le voulez, j'avouerai franchement que je me suis souvent mystifié moi -même, et que je craignais encore une déception de ce genre, avec cette maison vide; mais la morale viendra à son tour, marchons au fait 1
Un jour, et à l'heure même où le bon ton ordonne de se promener de long en large dans l'allée , j'étais arrêté , comme d'ordinaire, devant la maison déserte, et je me livrais à mes réflexions. ïout-à-coup, je remarquai que quelqu'un s'était placé près de moi et me regardait. C'était le comte P., en qui j'avais déjà reconnu, sous pins d'un rapport, quelque sympathie avec moi, et aussitôt je fus assuré que le mystère de cette maison l'avait également frappé. Lorsque je lui parlai de la singulière impression que ce bâtiment désert, au milieu du quartier le plus animé de la résidence, avait produite sur moi , il se mit à sourire ironiquement. Le comte P. s'était avancé beaucoup plus loin que moi; il avait déjà fait maintes suppositions sur cette maison, et son histoire allait bien au-delà de tout ce que j'aurais pu inventer. Je de-
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vrais VOUS rapporterl'histoire du comte, dont je me souviens encore parfaitement; maisje préfère ne pas interrompre le fil de mon récit. Après avoir fait son histoire , le comte s'était ensuite informé. Quel avait été son étonnement , en apprenant que la maison vide n'était autre chose que le laboratoire du pâtissier-confiseur, dont la magnifique boutique était tout proche.
C'est pourquoi les fenêtres du rez-dechaussée où se trouvait le four avaient été murées , et celles des chambres hautes garnies d'épais rideaux, pour préserver les sucreries du soleil et des insectes. Lorsque le comte me fit cette communication , j'éprouvai à mon tour un désappointement cruel.
En dépit de cette explication prosaïque, je ne pouvais m'empécher de regarder en passant la maison vide ; et toujours des images bizarres sera-
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blaient en sortir, et me causaient un léger frisson. Je ne pouvais pas à toute force m'accoutumer à l'idée des tourtes, des bonbons, des massepains et des fruits confits. Une singulière combinaison d'idées me faisait prendre toutes ces choses pour des paroles de douceur , à peu près comme celles-ci :
— N'ayez pas peur, mon cher ami, nous sommes des créatures tout de sucre et de miel ; mais un coup de tonnerre donnera un peu de vigueur à tout cela. Puis, je me disais : — N'es - tu pas bien insensé de mêler toujours les merveilles aux choses les plus ordinaires, et tes amis n'ont-ils pas raison lorsqu'ils te traitent d'incurable visionnaire?— La maison restait toujours la même; mon regard s'y accoutuma peu à peu, et, les images folles qui semblaient sortir de ces murailles s'évanouirent insensiblement. Un hasard réveilla en moi toutes les
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idées qui commençaient à s'assoupir.
Vous pouvez imaginer que je ne laissais pas que de regarder la maison avec attention , chaque fois que je passais dails l'allée. Il arriva de la sorte qu'un jour, commeje me promenais de ce côté vers l'heure de midi , mes regards s'arrêtèrent sur une des fenêtres voilées de la maison vide. Je remarquai que le rideau de la fenêtre la plus voisine de la boutique du confiseur, commençait à s'agiter. Je tirai ma lunette de spectacle de ma poche, et j'aperçus alors distinctement une main de femme d'une blancheur éclatante et d'une forme gracieuse. Un brillant étincelait à son petit doigt et un riche bracelet entourait l'extrémité de son bras voluptueusement arrondi. La main posa devant la fenêtre un flacon de cristal d'une forme bizarre , et disparut derrière le rideau. Je m'arrêtai tout ébloui.
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un singulier sentiment agitait tout mon être, je ne pouvais me détacher de la contemplation de cette fenêtre et j'éprouvais quelque peine à respirer. Enfin je revins à moi et je me trouvai entouré d'un grand nombre de gens de toute espèce qui me regardaient d'un air de curiosité. Cela me chagrina fort, mais je pensai aussitôt que le peuple est le même dans toutes les grandes villes, je m'enfuis doucement, et le démon prosaïque me glissa fort distinctement à l'oreille que j'avais vu la femme du confiseur, dans son habit des dimanches, posant une bouteille d'eau rose devant la fenêtre. — Toutà-coup, il me vint une pensée fort raisonnable! — Je revins sur mes pas, et j'entrai dans la belle boutique ornée de glaces qui avoisinait la maison vide.
Tout en soufflant sur l'écume brû- XIII. 12
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lante d'une tasse de chocolat que j'aurais demandée, * je me mis à dire d'un air distrait : — Vous avez bien agrandi votre établissement en prenant la maison voisine.
Le confiseur jeta encore quelques bonbons sur le gâteau qu'attendait une jolie fille, et me regarda en souriant d'un air interrogatif, comme s'il n'eût pas compris mes paroles. Je répétai qu'il avait agi fort judicieusement en plaçant son laboratoire dans la maison voisine , bien que ce bâtiment désert fît un fâcheux contraste avec les brillans édifices de cette rue.
— Eh! monsieur, me dit le confiseur , qui vous a dit que la maison voisine m'appartienne? Malheureusement , toutes les tentatives que j'ai faites pour l'acquérir ont été inutiles,
* C'est chez les conditors ou conûseurs qu'on prend le café , etc. Ces conditors sont ordinairement des Italiens ou habitans de la Suisse italienne.
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et après tout je n'en suis pas fâché , parce qu'il se passe de singulières choses dans cette maison.
Vous pouvez imaginer combien la réponse du confiseur me frappa. Je le priai en grâce de m'en dire davantage sur cette maison.
— Monsieur, me dit -il, je ne suis pas moi-même fort bien instruit à ce sujet; tout ce que je sais, c'est que la maison appartient à la comtesse de S*** qui habite ses terres et qui n'est pas venue à Berlin depuis nombre d'an nées. On m'a dit que la maison était déjà dans l'état de délabrement où elle se trouve aujourd'hui, avant même qu'on n'eût élevé tous les beaux édi* fices qui ornent notre rue. Il n'y demeure que deux créatures vivantes, un vieil intendant misanthrope, et un misérable chien las de la vie qui passe les nuits dans la cour, à aboyer après
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la iune. On croit généralement qu'il apparaît des spectres dans ce bâtiment vide; et véritablement, mon père et moi, nous avons souvent entendu des gémissemens plaintifs, surtout au temps de Noël où les commandes nous forcent souvent de travailler toute la nuit. C'étaient des bruits étranges qui nous faisaient frissonner. Il n'y a pas longtemps non plus, que dans le silence de la nuit, j'ai entendu un chant si singulier que je ne pourrais pas vous en donner une idée. C'était évidemment la voix d'une vieille femme, mais les tons étaient si éclatans, les cadences si variées , que moi , qui ai entendu tant de cantatrices en Italie, en France et en Allemagne, je n'ai jamais rencontré rien de semblable. Il me semblait qu'on chantait des paroles françaises, mais je n'ai jamais pu les entendre distinctement; et d'ail-
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leurs je n'ai pas écouté long -temps cette folle chanson de revenant, car mes cheveux se dressaient sur ma tète.
Quelquefois , lorsque le bruit de la rue vient à cesser, nous entendons du fond de la chambre, de profonds soupirs, et puis un rire étouffé qui semble venir du plancher; mais en plaçant son oreille contre la muraille, on s'aperçoit facilement que ce rire et ces soupirs viennent de la maison voisine.
— Remarquez, (il me conduisit dans son arrière-boutique, et me plaça près d'une fenêtre), remarquez bien ce tuyau de fonte qui sort de la muraille, il en sort quelquefois une fumée si épaisse, même dans l'été , que mou frère a souvent querellé le vieil intendant, en lui disant qu'il mettra un jour le feu à la maison. Celui-ci s'excuse en disant qu'il fait sa cuisine, mais pour ce qu'il mange, Dieu le sait; car il sort de là une odeur endiablée.
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La porte de la boutique s'ouvrit, et le confiseur courut à son comptoir en m'indiquant par un regard significatif la figure qui entrait.
Je le compris parfaitement. Cette bizarre tournure pouvait-elle appartenir à quelque autre qu'à l'intendant de la maison mystérieuse? — Figurezvous un petit homme sec, un visage couleur de momie , le nez pointu , les lèvres serrées, des yeux de chat, verts et étincelans , le sourire perpétuel d'un fou , un toupet étage à la mode antique avec des ailes poudrées et une grande bourse, un habit couleur de café , vieux et pâli , mais bien brossé , des bas gris et de grands souliers à boucles. Cette petite figure a des mains énormes et des doigts extrêmement longs et nerveux , elle s'avance avec raideur vers le comptoir, regarde en souriant les friandises renfermées dans
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des bocaux de cristal , et dit d'une voix faible et plaintive : — Deux oranges confites, deux macarons, deux marrons glacés, etc.
Le confiseur mit à part tout ce que cet homme lui demandait. — Pesez, pesez, mon digne voisin, dit l'intendant en tirant de sa poche une petite bourse de cuir. Je remarquai que l'argent , qu'il posait sur le comptoir, se composait de diverses sortes de monnaies hors de cours. Il les compta en murmurant tout bas : — Très-doux, très-doux. Il faut que tout cela soit très-doux. Je le veux bien. Que le diable emmielle sa femme, je ne m'y oppose pas.
Le confiseur me regarda en riant, et dit au vieil intendant : — Vous ne me paraissez pas bien portant ; oui , oui , l'âge ôte les forces petit à petit.
Sans changer de visage , le vieil in^
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tendant répondit d'une voix forte : — L'âge? ] âge? Perdre mes forces? Oh !
oh! oh!
En parlant ainsi , il frappa si violemment ses mains l'une contre l'autre, que les vitraux en retentirent, et fit un bond si vigoureux que toute la boutique et les verres placés sur le comptoir en tremblèrent long-temps. Mais au même moment, un grand cri se Ht entendre , le vieil intendant avait marché sur son chien noir qui s'était glissé derrière lui , et qui se tenait couché à ses pieds.
— Maudite béte! chien d'enfer! ditil avec son premier ton de voix doux et affaibli ; et ouvrant son cornet , il en tira un macaron qu'il présenta au pauvre animal. Le chien dont les cris avaient dégénéré en gémissemens, se tut aussitôt , et se dressant sur ses pattes de derrière, se mita manger le
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macaron clans l'attitude d'un écureuil.
— Bonne nuit, mon voisin, dit l'intendant en tendant la main au confiseur, et en Ini serrant la sienne si fortement qu'il en poussa un cri de douleur. — Le pauvre vieillard affaibli vous souhaite une bonne nuit , mon cher voisin. — Et il sortit avec son chien qui le suivit, la bouche pleine de macarons.
— Voyez-vous, dit le confiseur, voilà comme il vient ici de temps en temps ce vieux diable, mais je ne puis rien tirer de lui, si ce n'est qu'il était autrefois valet- de-chambre du comte de Z*** , qu'il a soin de la maison où il est, et qu'il attend chaque jour la famille du comte ( il l'attend depuis je ne sais combien d'années ). Mon père lui parla une fois du bruit qui se fait dans la nuit, mais il lui répondit fort tranquillement: — Oui, oui, on dit qu'il