‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 10 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comment Wolfframb de Eschinbach se trouva heureux de sa victoire.

Pendant ce temps, la comtesse Mathilde s'était rendue dans les jardins de la Wartboiirg où Wolfframb de Eschinbach l'avait suivie.

Il la trouva assise sous un bel arbre fleuri , les mains jointes , la tète languissamment penchée sur son sein, il se jeta à ses genoux, hors d'état de proférer une parole. Mathilde le regarda avec attendrissement, et tous deux versèrent des larmes. — Ah, Wolfframb ! dit enfin Mathilde , quel méchant rêve s'était emparé de moi; je m'étais livrée au démon comme un enfant étourdi. Comment ai-je pu t'oublier? me le pardonneras-tu jamais?

Wolfframb la pressa dans ses bras, et osa, pour la première fois, imprimer ses lèvres sur celles de la belle comtesse. Il jura qu'il l'avait toujours aimée avec ardeur, qu'elle n'avait jamais cessé d'être la dame de ses pensées, et lui dit comment sa présence lui avait donné la force de vaincre l'esprit malin.

' — O mon bien-aimé, dit Mathilde ^

iï6 CONTES NOCTUtlNÉS.

laisse-moi te dire de quelle manière merveilleuse tu m'as sauvée moi-mèrae des griffes du démon. Une nuit, il y a peu de temps de cela, des images affreuses et bizarres m'environnèrent- Je ne savais pas moi-même si c'était la joie ou le tourment qui oppressait si fort mon cœur, que je pouvais à peine respirer. Poussée par une impulsion irrésistible, je me mis à écrire un aird'aprèslamanièrede mon maître, mais unedissonnance singulière se mêlait à tous mes sons, et il me sembla qu'au lieu de chant, j'avais écrit la formule terrible avec laquelle on évoque les démons. Une horrible figure se présenta devant moi, me serra dans ses bras brùlans , et voulut m'entraîner dans l'abîme. Tout-à-coup un chaut brillant éclata dans les ténèbres ; ces tons divins étiucelaient dans l'ombre d'un doux éclat. La figure enne-

tJES MAITRES CHANTEURS. 117

mie lâcha prise, et disparut en poussant des cris. Ce chaut, c'était ton chant, c'était celui que tu as fait entendre aujourd'hui, le même qui fit fuir le démon qui voulait aussi m'assaillir !

A ces mots, elle tomba dans ses bras, et jura de lui consacrer tous ses jours.

Dans cette même soirée, Wolfframb de Eschinbach était retiré dans sa chambre, lorsque son hôte d'Eizenach, Gottschalk accourut d'un air joyeux, et lui dit: — O mon noble sire, vous avez vaincu l'enfer. Les paroles terribles se sont effacées. Mille grâces vous soient rendues. Mais je vous apporte quelque chose qu'on a remis dans ma maison, pour vous. C'était une lettre, scellée d'un grand cachet de cire. Elle était de Henri de Ofterdiogen etrenfermait ce qui suit :

Ïl8 rO>^TES >rOCTUR>'ES.

tf Je te salue, mon cligne Woifframb , » comme un homme qui vient d'échap- 1) per à une funeste maladie qui mena- » çait ses jours. Il m'est arrivé beau- » coup de choses , — mais laisse-moi » garder le silence sur des jours qui » sont encore pour moi un profond » mystère. Tu te souviens sans doute » encore des paroles que tu me dis , w lorsque par mon fol orgueil , je me « plaçais au-dessus de toi et des autres » maîtres. Tu me dis alors que je me » trouverais peut-être un jour au bord )' d'un abîme ; mais que tu serais auprès » de moi pour me tendre la main et me » retenir. Ta prédiction s'est accomplie. >) Je t'ai trouvé au bord de l'abîme » pour me sauver; et c'est ta victoire » qui m'a rendu la vie. Oui, Woifframb, » à tes chants, le voile qui couvrait mes » yeux est tombé, et m'a laissé voir le » ciel. Ne dois-je donc pas t'aimer dou*

« blement. — Tu as reconnu Klingsohr » pour le premier des maîtres. Il l'est » en effet; mais malheur à celui qui ne n se contente pas de ses propres forces, » et qui a recours aux puissances in- « fernales pour soutenir son talent !

» J'ai renoncé à ce maître, et je vis dans » la solitude. — Mathilde! — Non , ce « n'était pas elle, c'était une apparition M qui m'avait abusé. Oublie ce que j'ai « fait dans mon délire. Salue les maîtres, » et dis-leur combien je suis changé ! « Adieu. Peut-être un jour entendras- » tu parler de moi. »

Quelque temps après , on apprit que Henri de Ofterdingen vivait à la cour d'Autriche, auprès du duc Léopold VII, pour lequel il composait de belles chansons, et qu'il avait renoncé au faux éclat qui l'avait séduit.

C'est ainsi que Wolfframb de Es-

l20 CONTES >'OCTURNES.

chinbach eut la gloire d'avoir sauvé sa bien-aimée et son ami , des griffes du démon.

xni. II

— Après avoir long-temps causé, nous étions tombés d'accord , et nous avions reconnu que les apparitions de la vie réelle se présentaient souvent sous une forme plus merveilleuse que

toutes les créations de l'imagination îa plus dévergondée.

— Je pense, dit Lélio , que l'histoire nous fournit des preuves irrécusables à cet appui; et c'est là ce qui rend si fatigans et si absurdes les prétendus romans historiques, où l'auteur ose rattacher les foiies de sa cervelle oisive , aux actions de la puissance éternelle qui régit le monde.

— C'est la vérité profonde de ces secrels impénétrables qui nous saisit avec tant de force, dit Franz, qu'elle nous fait reconnaître l'esprit auquel nous sommes tous soumis.

— Ah! reprit Lélio, c'est justement cette connaissance qui nous manque; c'est celle qui nous fut ravie après Ja chute de notre premier père.

— > Beaucoup sont appelés, et peu sont élus, dit Franz, Ne penses-tu pas que la connaissance ou le pressenti-

LA MAlSO^f DESERTE. 120

ftieut du merveilleux, qui est un plus beau sentiment encore, est accordée à quelques-uns, comme un sens particulier? Pour moi, ii me semble que ces hommes , doués d'une seconde vue, sont assez semblables à ces chauves-souris, en qui le savant anatomiste Spallanzani a découvert un sixième sens plus accompli à lui seul que tous les autres.

— Oh ! oh! s'écria Franz, en riant, alors les chauves-souris seront les véritables somnambules. Mais pour abonder dans ton sens, j'ajouterai que ce sixième sens, si admirable, consiste à saisir instantanément dans chaque objet, dans chaque personne, dans chaque événement, le coîé excentriqu-e , pour lequel nous ne trouvons pas de point de comparaison dans la vie commune, et que nous nous plaisons à nommer le merveilleux. Mais qu'est tout cela, sinon la vie ordinaire?

— Tourner toujours dans un cercle étroit , contre lequel on se cogne sans cesse le nez, quand on a l'envie de faire quelquesbondsquirorapentunpeucet exercice monotone. Je sais quelqu'un en qui l'esprit de vision dont nous parlions tout-à-l'heure semble une chose toute naturelle. De là vient qu'il court des journées entières après des inconnus qui ont quelque chose de singulier dans leur marche, dans leur costume, dans leur ton ou dans leur regard ; qu'il réfléchit profondément sur une circonstance contée légèrement , et que personne ne trouve digne d'attention; qu'il rapproche des choses complètement antipodiques, et qu'il en tire des comparaisons extravagantes et inouies.

Lélio s'écria à haute voix : — Arrêtez! c'est là notre Théodore. Voyez, il semble avoir quelque chose de tout

particuiier dans l'esprit, à en juger par la manière dont il regarde le bleu du ciel.

— En effet, dit Théodore, qui jusque-là avait gardé le silence, mes regards doivent porter le reflet d'une pensée singulière, du souvenir d'une aventure passée depuis long-temps.

— O, raconte, raconte-nous la! s'écrièrent à la fois tous les amis.

— Volontiers, dit Théodore. A ces mots , il tira son portefeuille , où il recueillait toutes sortes de notes sur ses voyages, et raconta l'histoire suivante, en jetant de temps en temps un regard sur ses feuillets, comme pour aider à sa mémoire :

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