‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 13 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Il m'était bien prouvé que les renseignemens du comte P... étaient inexacts, que le vieux intendant ne demeurait pas seul dans la maison , en dépit de toutes ses dénégations, et qu'il

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cherchait à dérober quelque mystère aux yeux du monde. Le chant dont on m'avait parlé, me fit souvenir du bras gracieux que j'avais aperçu à la fenêtre. Ce bras ne pouvait appartenir au corps d'une vieille femme; et cependant, le chant dont m'avait parlé le confiseur ne pouvait, disait-il, être que celui d'unejeune personne. Je pensai alors à îa fumée, à cette singulière odeur, à cette carafe bizarrement taillée, et bientôt il se forma devant moi l'image d'une créature ravissante, mais dangereuse etentourée de charmes magiques. Le vieil intendant devint un magicien qui exerçait ses sortilèges dans cette maison déserte. Mon imagination était en travail, et dans la même nuit, je revis, non pas en rêve, mais dans le délire de l'assoupissement, la main blanche avec son diamant au doigt, et le bras arrondi avec son riche

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bracelet. Peu à peu sortant d'épais nuages , un charmant visage aux yeux bleus et douloureusement supplians , m'apparut, et aussitôt se forma devant moi l'image merveilleuse d'une jeune fille, dans tout l'éclat de la jeunesse. Bientôt je remarquai que ce que j'avais pris pour un nuage, était la vapeur qui s'échappait de la carafe de cristal que tenait la jeune beauté, et qui s'élevait en spirales légères.

— O charmante apparition 1 m'écriaije,dis-moi où tu résides,et pourquoi l'on te retient captive? Oh! comme tes regardssont pleins dedouleur et d'amour !

Je sais qu'un art infernal te rend l'esclave d'un démon qui erre dans les boutiques de sucreries, sous un costume café , avec une bourse à poudre , suivi d'un chien infernal qu'il nourrit de macarons. Oh! je sais tout cela, ravissante et délicieuse créature. Le

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diamant est le reflet du feu de l'âme ! Et si tu n'avais pas teint celui-ci du sang de ton cœur , il n'étincèlerait pas ainsi de n)il!e couleurs. Je sais que le bracelet qui entoure ton bras, est l'anneau d'une chaîne magnétique ,qui te lie au sorcier que tu suis; mais je te délivrerai! O parle, dis un seul mot, jeune vierge , ouvre tes lèvres de rose! En ce moment, une main osseuse saisit, par dessus mon épaule, la carafe de cristal, qui éclata en mille morceaux dans les airs, et la figure merveilleuse disparut dans les ténèbres , en poussant un long soupir. — Je vois déjà, à votre rire, que vous retrouvez en moi le rêveur visionnaire, mais je puis vous assurer que tout ce rêve, si vous tenez absolument à lui donner ce nom , avait lecaractère accompli d'une vision. N'importe, continuons. A peine le jour fut-il venu, que je courus dans la

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grande allée et que je me postai devantla maison vide. Outre lesrideaux intérieurs, les fenêtres étaient fermées par d'épaisses jalousies. La rue était encore déserte, je m'approchai fort près de la fenêtre du rez-de-chaus.sée, et j'écoutai; mais aucun bruit rie se fit entendre, tout était silencieux comme dans un tombeau. La rue devint animée, les boutiques s'ouvrirent et je fus forcé de m'éloigner. Je ne vous dirai pas combien de fois je passai devant la maison .sans rien découvrir, ni les informations inutiles que je pris de toutes parts , et comme enfin ma vision commença à s'effacer de mon esprit.

Enfin, un soir en passant devant la maison, je remarquai que la porte était à demi-ouverte, je m'approchai, le vieil intendant était sur le seuil. Moïi parti fut aussitôt pris.

— Le conseiller de finances Binder

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ne demeure-t-il pas dans cette maison ? Telle fut la question que je lui fis en le repoussant en quelque sorte dans un petit vestibule faiblement éclairé par une lampe. Il me lança un regard étincelant, et me dit d'une voix douce et traînante : — Non , il ne demeure pas ici , il n'y a jamais demeuré, il n'y demeurera jamais, il n'a même jamais demeuré dans toute l'allée. — Mais les gens disent qu'il vient des revenans dans cette maison? — Je puis vous assurer que cela n'est pas vrai, que c'est une jolie maison fort tranquille, et que la comtesse de S... y arrive demain. Bonne nuit, mon cher monsieur.

A ces mots, le vieil intendant nie repoussa poliment, et ferma la porte derrière moi. Je l'entendis murmurer et tousser, puis s'éloigner, autant que j'en pus juger, et descendre plusieurs marches. Durant le peu de momens

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que j'étais resté clans le vestibule, j'avais remarqué qu'il était tendu de vieilles tapisseries, et meublé comme unesalle , de grands fauteuils couverts de damas rouge.

C'est alors que la maison mystérieuse se remplit pour moi d'aventures. Or, figurez-vous qu'à force de passer et de repasser, je vois un jour briller quelque chose à la dernière fenêtre de l'étage supérieur, le diamant scintillait à mes yeux. O ciel ! la figure de ma vision me regarde douloureusement appuyée sur son bras. S'il était possible de rester quelques momens immobile au milieu de cette foule qui passe et qui repasse ! J'aperçois un banc placé vis-à-vis de la maison, mais de telle sorte qu'en s'y asseyant, il faut tourner le dos à l'édifice. Je m'appuie sur le dossier, et je puis continuer mes observations à mon aise.

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Oui, c'est elle, c'est elle trait pour trait, la céleste créature ! Mais son regard paraît incertain. Il me semble qu'elle ne regarde pas de mon côté , ses yeux ont quelque chose de vide ; je serais tenté de croire que ce que je vois est un portrait, si je n'avais remarqué un mouvement du bras et de la main. Entièrement perdu dans la contemplation de cette créature merveilleuse j je n'avais pas entendu la voix du brocanteur italien qui m'offrait sans relâche sa marchandise. Enfin il me tira par le bras, et me retournant je le repoussai avec colère. Il ne cessa pas toutefois de me prier et de me tourmenter. — Je n'ai encore rien gagné aujourd'hui, monsieur. Une paire de crayons. Un paquet de cure-dents.

— Plein d'impatience, et jaloux de me débarrasser de cet importun, je cherche quelques pièces de monnaie dans

ma bourse. — J'ai encore ici de jolies choses, me dit-ii, et il me montre à distance un petit miroir de poche. En y apercevant la maison qui était derrière moi et la fenêtre où se tenait la personne mystérieuse, je me hâtai de l'acheter, et il me fut possible d'observer commodément assis et le dos tourné sans attirer l'attention des voisins. Mais en rcj^rardant de plus en plus ce miroir, je tombai dans un état que je serais tenté de nommer un songe éveillé. Je ne pouvais détacher mes regards de ce miroir qui semblait me fasciner; et j'avoue que je ne pus m'empècher de songer à un conte que me faisait ma nourrice, lorsque je me plaisais le soir à me regarder dans le grand miroir de la chambre de mon père. Elle me disait que lorsque les enfans se mettaient la nuit devant une glace , un horrible visage étranger s'y plaçait devant eux-.

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Une fois, je crus voir deux yeux terribles briller dans le miroir; je poussai un grand cri et je tombai évanoui. Je fus long-temps malade , et maintenant encore, je crois fermement que ces yeux m'avaient en effet regardé. Bref, toutes ces folies de mon enfance me revinrent à l'esprit, un froid glacial parcourut toutes mes veines; je voulus jeter le miroir loin de moi, tout-à-coup deux yeux célestes se tournèrent de mon côté, leur regard était dirigé vers le mien et pénétrait jusqu'au fond de mon cœur. J'étais plongé dans une mer de délices !

— Vous avez là un joli miroir, dit une voix près de moi. Je me réveillai comme d'un songe; plusieurs personnes avaient pris place sur le banc, et je leur avais sans doute donné un spectacle réjouissant par mon regard égaré et mes paroles entrecoupées.

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— Vous avez là un joli miroir, répéta l'homme en voyant que je ne répondais pas. Mais pourquoi donc y regardez-vous si singulièrement? Apercevez-vous des esprits?

Cet homme déjà âgé, bien vêtu, avait dans le ton de ses paroles et dans ses regards quelque chose de bienveillant , qui attirait la confiance. Je n'hésitai pas à lui dire que je regardais dans ce miroir une charmante fille qui se tenait derrière la fenêtre de la maison abandonnée. Je demandai même au vieillard s'il ne la voyait pas.

— Là-bas? dans la vieille maison ?

à la dernière fenêtre, me demanda- t-il d'un air tout étonné.

— Sans doute, sans doute, lui dis-je.

Le vieillard se mit à sourire. —

C'est une singulière illusion. Que Dieu fasse honneur à mes vieux yeux. Eh !

eh! monsieur, j'ai bien vu sans lunettes

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cette jolie figure à la croisée, mais il m'a bien semblé que c'est un bon portrait, peint à l'huile.

Je me tournai vivement vers la fenêtre; tout avait disparu; la jalousie était baissée.

— Gui, monsieur, oui, continua le vieillard , mais il est trop tard pour s'en assurer; car je viens de voir le domestique qui est, je le sais, l'intendant de la comtesse de S***, secouer la poussière du tableau et baisser la jalousie.

— — Etait-ce donc vraiment un portrait? demandai-je tout stupéfait.

— Croyez en mes yeux, répondit le vieillard. Comme vous ne regardiez dans voire miroir que la réflexion du portrait, vous avez été abusé par un effet d'optique; mais à votre âge, j'aurais été plus clairvoyant.

— Mais la main et le bras remuaient, lui répondis-je.

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— Oui, oui, ils se remuaient, tout remuait, dit le vieillard en souriant et en me frappant doucement sur l'épaule.

Alors il se leva, et prit congé de moi en me saluant et me disant : — Gardezvous des miroirs qui mentent si bien.

Votre très-humble serviteur.

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