‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 14 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Je rentrai chez moi, avec la résolution de ne plus songer à cette maison, et d'éviter de me promener dans l'allée durant quelques jours. Je tins fidèle-

LA MAISON DÉSERTE. l6l

ment cette promesse , et je passai les journées à écrire et le soir avec quelques amis. Cependant il m'arrivait de m'éveiller , quelquefois , ^subitement eomme frappé d'un coup électrique, et alors je m'apercevais que c'était le souvenir de ma vision et de la croisée mystérieuse qui me faisait tressaillir.

Même pendant mon travail, au milieu de mes entretiens les plus animés avec mes amis , cette pensée traversait subitement mon âme comme une étincelle électrique. Mais ce n'était-là qu'un moment passager. J'avais consacré le petit miroir de poche qui m'avait tant abusé, à un usage domestique, bien prosaïque.

Je le plaçais devant moi, lorsque je voulais attacher ma cravate. Un jour comme je me disposais à vaqueràcette importante affaire , il me parut un peu terne , et j'essayai de lui rendre son éclat en le frappant de mon ha- XIII. i4

l6l COIVTES VOCTDRNES.

leine et le frottant ensuite; tous mes nerfs tremblèrent, je frissonnai , car dès que mon souffle eut répandu une vapeur sur la glace, j'aperçus au milieu d'un nuage bleuâtre, le charmant visage qui m'avait déjà blessé au cœur par ses regards douloureux ! — Vous riez? — Vous voilà unanimes sur mon compte, vous me tenez pour un rêveur incurable; mais, dites, pensez tout ce que vous voudrez , n'importe, cette beauté me regardait du fond de ce miroir, et dès que la vapeur se dissipa , ses traits disparurent sous les feux prismatiques que lançaient les rayons du soleil qui se réfléchirent dans la glace. Je ne veux point vous fatiguer, je ne veux point vous décrire toutes les sensations que j'éprouvai ; sachez seulement que je renouvelai sans cesse l'épreuve du miroir, qii'il m'arriva souvent de rappeler par mon

haleine l'image chérie, mais que souvent aussi toutes mes tentatives furent infructueuses. Alors je courais comme un insensé vers la maison déserte, yen contemplais les fenêtres durant des heures entières ; mais pas une créature humaine ne consentait à s'y montrer.

Je ne vivais que dans mes pensées à elle; tout le reste était mort pour moi ; je négligeais mes amis, mes études.

Souvent quand cette image commençait à pâlir , une douleur violente s'emparait de moi, alors elle reparaissait avec plus ne force et de vivacité que jamais. Une apathie totale résultait de cet état pénible qui me laissait toujours dans un épuisement affreux.

Dans ces momens-là , tons les essais que je tentais avec le miroir étaient inutiles, mais dès que j'avais repris mes forces, l'image y reparaissait avec de nouveaux charmes. Cette tension

l64 CONTES NOCTURNES.

continuelle agissait sur moi d'une manière funeste ; j'errais sans cesse pâle comme un mort et l'air défait; mes amis me regardaient comme un homme fort malade, et leurs avertissemens continuels me portèrent à réfléchir sérieusement sur ma position.

Fut-ce à dessein ou par hasard qu'un de mes amis qui étudiait la médecine, laissa chez moi l'ouvrage de Reil sur les aberrations mentales, je l'ignore; mais je me rais à le lire, et cette lecture m'attacha irrésistiblement. Que devins -je en reconnaissant en moimême tous les symptômes de la monomanie! L'holTible effroi que je ressentis en me voyant sur le chemin de la maison des fous , me fit prendre promptement une résolution. Je mis mon miroir dans ma poche, et je courus chez le docteur R***, médecin célèbre par son habileté à traiter les

LA MAISON DÉSERTE. l65

maladies cérébrales, par ses vues profondes sur le principe intellectuel qui fait naître tant de maladies physiques.

Je lui racontai tout; je ne lui cachai pas la plus petite circonstance, et je le conjurai de me sauver du sort affreux dont je me croyais menacé! Il m'écouta fort tranquillement, mais je remarquais bien dans son regard une surprise profonde.

— Le danger n'est nullement aussi proche que vous le pensez , me dit-il , et je puis vous affirmer avec certitude qu'il me sera possible de le détourner. Il n'est pas douteux que votre esprit ne soit attaqué d'une manière inouie, mais la connaissance même de votre mal vous fournit les moyens de vous en défendre. Laissez-moi votre miroir, ne vous contraignez à aucun travail qui irrite votre imagination ; évitez la grande allée, ne travaillez que le ma-

i<36 CONTES NOCTUBIYES.

tin et sans vous fatiguer, puis allez faire une longue promenade, et passez la journée avec vos amis que vous évitez depuis si long-temps. Nourrissezvous de mets succulens, et buvez des vins vigoureux. Vous voyez que je m'attache uniquement à éloigner votre idée fixe , c'est-à-dire l'image que vous voyez dans cette glace ou à la fenêtre de la maison déserte, et que je veux surtout fortifier votre corps. Secondezmoi donc activement.

J'avais peine à me séparer du miroir; le docteur qui l'avait déjà pris parut le remarquer, il fit naître en aspirant une vapeur à sa surface , et me dit en me le présentant :

— Voyez-vous quelque chose?

— Rien, répondis-je; ce qui était exact.

*— Aspirez donc vous-même, me dit

le médecin en mettant le miroir dans ma main.

Je fis ce qu'il me disait, et l'image merveilleuse m'apparut distinctement.

— C'est elle! m'écriai-je à haute voix.

Le médecin regarda la glace et me dit:

— Je ne vois pas la moindre chose^ mais je ne veux pas vous cacher qu'au moment où je regardais le miroir j'éprouvais une certaine terreur qui se dissipa aussitôt. Vous voyez que je suis sincère, et cjue je mérite toute votre confiance. Recommencez donc cet essai ?

Je le fis , et pendant ce temps le médecin me tint sa main placée sur l'épine dorsale. La figure reparut, le docteur qui regardait avec moi dans la glace , pâlit; puis, il prit le miroir, le regarda

î68 COS^TES >'OCTURNES.

encore, le renferma dans un pupitre, et revint à moi, après être resté quelques secondes à méditer, la main sur son front.

— Suivez exactemeutmes prescriptions, me dit-il. Je dois convenir que ces momens où vous vous trouvez hors de vous-même , sont encore fort mystérieux pour moi ; mais j'espère pouvoir bientôt vous en dire davantage.

Dès ce moment, quoiqu'il m'en coûtât, je vécus exactement comme me l'avaitrecommandéle médecin, et quoique je sentisse les effets bienfaisans de ce régime, je ne fus cependant pas totalement délivré de ces atteintes terribles auxquelles j'étais sujet, particulièrement à midi, et la nuit. Ainsi dans la plus joyeuse réunion, en buvant, en chantant, je me sentais tout-à-coup comme percé de mille poignards, et toutes les forces de mon esprit ne suffisaient pas

LA MAISON DlîSERTE. 169

pour rétablir l'équilibre; il me fallait m'éloignerpour ne reparaître que lorsque l'accès aurait cessé.

Il arriva qu'un soir, je me trouvai dans une société où l'on parla des effets et des influences du magnétisme. On discuta surtout de la possibilité de Tinfluence d'un principe occulte, et on s'appuya de beaucoup d'exemples. Un jeune médecin fort zélé pour le magnétisme, prétendit que lui-même et tous les magnétiseurs agissaient de loin sur les somnambules par la seule force de leur volonté. On rappela tout ce que Rluge , Schubert , Bartels ont dit à ce sujet.

— Le plus important, dit un des assistans , médecin fort connu, le plus important, c'est que le magnétisme me semble nous révéler maint mystère que nous régardions commeime chose commune et prouvée. Maintenant on doit XIII. 1 5

170 CONTES KOCTURKES.

seulement procéder à l'œuvre avec prudence.

— Comment se fait-il que, sans motif connu, et brisant même la chaîne de nos idées, l'image d'une personne ou d'un événement s'empare subitement de notre pensée avec tant de force qu'elle nous frappe de surprise? Les rêves surtout offrent des exemples merveilleux, et souvent même ils nous montrent des personnes qui nous sont complètement étrangères et que nous ne devons connaître que plusieurs années après. Ces paroles si communes :

Mon Dieu ! cet homme , cette femme me sont connus depuis long-temps; il me semble que je les ai vus quelque part, ne sont peut-être souvent que le souvenir confus d'un tel rêve. Ne serait-il pas possible qu'il y eût entre les esprits un rapport si énergique qu'on y obéisse contre sa volonté î*

— De la sorte, dit un autre, nous arriverions sans beaucoup d'efforts à la doctrine des sorcelleries, des enchantemens, des miroirs magiques, et à toutes les folies du vieux temps.

— C'est une chose singulière, reprit le médecin, que de vouloir nier ce qui est prouvé physiquement, et quoique je ne sois pas de l'avis qu'une seule lumière brille pour nous dansle royaume inconnu, qui est la patrie de nos âmes, je pense toutefois que la nature ne nous a pas refusé le talent et l'instinct des taupes. Nous cherchons, aveugles que nous sommes, à nous frayer un chemin sous ces voûtes sombres; mais comme l'aveugle qui reconnaît au murmure des arbres, au bruit du ruisseau , le voisinage de la foret qui le rafraîchit de son ombre , de la source qui apaise sa soif, et qui atteint de la sorte au but de ses désirs,

ainsi nous pressentons au battement des ailes, au souffle de l'ange inconnu et invisible qui plane sur nos têtes , que ce pèlerinage nous conduit à la source de lumières où nos yeux s'ouvriront!

Je ne pus me contenir plus longtemps.

— Vous reconnaissez donc, dis-je au médecin, vous reconnaissez donc l'influence d'un principe intellectuel , étranger à nous, auquel nous sommes forcés d'obéir.

— Je ne reconnais pas seulement cet effet comme possible, me répondit-il, mais j'en reconnais beaucoup d'autres encore, qui résultent de l'état magnétique.

— Alors, repris-je, il serait possible aux esprits infernaux d'agir sur nous d'une manière funeste.

— Tour de passe-passe d'esprits dé-

chus, répondit le médecin en riant.

Non , non , ceux-là nous ne les reconnaissons pas. En général, je vous prie de ne prendre nos assertions que pour de simples conjectures, auxquelles j'ajouterai que je ne crois nullement à la puissance absolue d'un principe intellectuel sur un autre; mais que j'admets seulement une dépendance, résultat d'une faiblesse de volonté, dépendance qui alterne, et réagit selon la disposition des sujets.

— Maintenant , dit un homme âgé, qui jusque là s'était contenté d'écouter avec attention, maintenant je puis, à l'aide de vos singulières pensées, m'expliquer des secrets qui devaient sembler impénétrables. Je veux parler des enchantemens amoureux, dont sont remplis toutes les chroniques, et des procès de sorcellerie. Dans le code d'un peuple fort éclairé, netrouve-t-on

pas des dispositions contre les breuvages d'amour , qui entraînaient irrésistiblement une personne vers une autre? Vos discours me rappellent un événement tragique qui se passa, il y a peu de temps , dans ma propre maison. Lorsque Bonaparte inonda notre pays de ses troupes, un colonel de la garde noble italienne fut logé chez moi. — C'était un de ces officiers, en petit nombre dans la prétendue grande armée, qui se distinguaient par une conduite noble et décente. Son visage pâle, ses yeux creusés , annonçaient une maladie d'un chagrin profond. Il ne logeait chez moi que depuis peu de jours, lorsque se trouvant dans ma chambre , il porta subitement , avec un grand soupir , la main sur son cœur ou plutôt sur son estomac, comme s'il y ressentait une douleur mortelle. Il ne -pouvait pas articuler une parole ;

LA MAISON DESERTE. l'jS

il fut forcé de se jeter sur un sopha où ses yeux se fermèrent, et y resta quelque temps immobile comme une statue. Tout-à-coup, il se leva par un mouvement brusque; mais il conserva une faiblesse extrême. Un médecin que je lui envoyai, ayant infructueusement employé divers remèdes, eut recours aux moyens magnétiques qui semblèrent plus efficaces. Il fallut cependant les abandonner aussi ; car le malade ne pouvait les supporter. Au reste, mon médecin avait gagné la confiance du colonel, et celui-ci lui raconta que, dans ce moment de faiblesse qu'il avait éprouvé, l'image d'une femme qu'il avait connue à Pise s'était offerte à ses yeux; les regards brùlans qu'elle lui lançait, lui avaient causé une douleur si violente, qu'il en avait perdu l'usage de ses sens. Il lui resta de sourdes douleurs de tête, et un état d'abatte-

ment singulier. Jamais il ne fit connaître le genre de relations qu'il avait eues avec cette femme. Les troupes étaient sur le point de se mettre en marche, la voiture du colonel était déjà chargée de bagages et devant la porte ; pour lui , il déjeunait; mais toutà-coup il poussa un cri violent et tomba de sa chaise. Il était mort. Les médecins reconnurent qu'il avait été frappé d'apoplexie. Quelques semaines phis tard, une lettre adressée au colonel me fut apportée. Je n'hésitai pas à l'ouvrir dans l'espoir d'y trouver quelques renseignemens sur les parens de cet officier, et de pouvoir leur annoncer sa mort. La lettre venait de Pise, et ne renfermait que ces mots, sans signature: « Malheureux! aujourd'hui le 7 , à midi précis, Antonia , embrassant ton image trompeuse, est tombée morte ! » — J'avais noté le jour

LA MAISO>' DÉSERTE. l'j'j

et l'heure de la mort du colonel; il était mort au même moment qu'Anton ia.

Je n'entendis plus rien de ce que raconta le vieillard, car dans l'effroi qui m'avait saisi, en reconnaissant que ma situation était sem])lable à celle du colonel, je m'élançai hors du salon et je courus vers la maison mystérieuse. Il me sembla de loin , que je voyais briller des lumières à travers les jalousies fermées; mais la clarté disparut lorsque j'approchai. Eperdu de désirs et d'amour, je m'élançai vers la porte; elle céda sous mon impulsion, et je me trouvai dans le vestibule faiblement éclairé , au milieu d'une atmosphère lourde et épaisse. Le cœur me battait violemment. Tout-à-coup un cri de femme prolongé et perçant, retentit dans la maison; et je ne sais moi-même com* ment il se fit que je me trouvai dans

un salon éclairé par un grand nombre de bougies, orné, avec tout le luxe antique, de meubles dorés et de vases du Japon. Des nuages bleus et épais remplissaient la chambre.

— Sois le bien venu ! — Bien venu mon fiancé. — L'heure est arrivée , la noce approche !

Ainsi cria une voix de femme , et aussi peu que je savais comment j'étais venu jusque-là, aussi peu sais-je comment il se fit qu'une charmante figure, richement vêtue , sortit du milieu de cette vapeur. Elle me répéta d'une voix perçante : « Sois le bien venu , mon doux fiancé ! )) et s'avança vers moi les bras étendus. — Un horrible visage , vieux et jauni , me contemplait d'un air effaré. Je chancelai d'effroi, mais comme fasciné par un serpent, je ne pouvais détourner mes regards de cette horrible femme, ni reculer d'un pas.

Elle s'avança si près, qu'il me sembla que cette hideuse face n'était qu'un mince masque de çrépe, sous lequel m'apparaissaient les traits charmans du miroir. Déjà je sentais ses mains osseuses , lorsqu'elle fondit en arrière et qu'une voix s'écria derrière moi :

« Le diable fait-il déjà son jeu avec » votre grâce ? Au lit , ma gracieuse » dame , sans cela il y aura des coups 1 »

Et je vis auprès de moi le vieil intendant en chemise, agitant un grand fouet au-dessus de sa tête. Il se disposait à battre la vieille qui se roula en hurlant sur le tapis ; j'arrêtai le bras prêt à frapper , mais le vieil intendant me repoussa en s'écriant : — Savez-vous, Monsieur, que ce vieux démon vous eût étranglé si je n'étais pas arrivé. — Partez , partez , partez !

Je m'élançai hors de la salle , cherchant en vain , dans les ténèbres , la

l8o COiîfTES NOCTURNES.

porte de la maison. J'entendais les sifflemens du fouet et les cris plaintifs de la vieille. J'allais appeler du secours, lorsque le sol manqua sous mes pas ; je fis une chute de plusieurs marches sur une petite porte que mon poids fit ouvrir, et je tombai de tout mon long dans une petite chambre. Au lit, qu'on venait évidemment de quitter, à l'habit couleur de café étendu sur une chaise, je reconnus aussitôt l'appartement du vieil intendant. Quelques instans après , il descendit lourdement, entra et tomba à mes pieds.

— Au nom du Ciel, me dit-il les mains jointes, qui que vous soyez, et quel que soit le motif qui vous ait amené près de cette vieille diablesse , gardez le silence sui* ce qui s'est passé, ou il m'en coûtera mon emploi et mon pain ! Son Excellence a été bien châtiée et je l'ai attachée dans son lit. Bonne

LA MAISON DESERTE. ibl

nuit donc , mon cher Monsieur, je vous souhaite un bon sommeil, bien doux et bien paisible. — Oui , oui , allez vous coucher. — Voilà une belle nuit de juillet , bien chaude ; pas de clair de lune , il est vrai , mais des étoiles bien brillantes. Une bonne, une excellente nuit , Monsieur !

En parlant ainsi , le vieil homme s'était relevé, avait pris une lumière, m'avait emmené hors de la chambre , poussé sous le vestibule, puis sur le seuil , et avait refermé la porte.

l82 CONTES jVOCTURNES.

Page 1