XIV. lo
I l4 CONTES ISOCTUKKLS.
que l'on jût pour y pénétrer, et lorsque des maçons et des serruriers vinrent pour briser les serures, par ordre des magistrats , on entendit dans l'intérieur du souterrain un bruit de voix extraordinaires; des ailes glacées froissèrent les visages des travailleurs, et un vent si violent vint les frapper , qu'ils s'enfuirent pleins d'épouvante : les ecclésiastiques qui s'approchèrent n'en furent pas mieux traités , et il ne resta d'autre ressource que d'attendre l'arrivée d'un vieux dominicain de Palerme qui avait une grande réputation pour les exorcismes. Il arriva enfin , et se rendit au logis de Trabacchio, avec la croix et l'eau bénite, suivi de prérres et de magistrats ; mais ceux-ci restèrent à quelque distance de la porte.
Le vieux dominicain s'avança en psalmodiant ; mais tout-à-coup il s'éleva un grand mugissement et les esprits du
1GNA.CE DENJVER. l l5
souterrain se mirent à rire aux éclats. Le moine ne se laissa pas intimider . il continua de prier , en élevant le crucifix et en aspergeant la porte d'eau bénite.
— » Qu'on me donne une pince! s'écria-t-iJ.
» Un maçon lui en présenta une en tremblant ; mais à peine le vieux moine l'eut-il posée sur la porte qu'elle s'ouvrit avec fracas. Une flamme bleu« s'élevait le long des murs du caveau , et une chaleur étouffante s'en exhalait. Toutefois le dominicain voulut entrer; mais toute la maison trembla . les flammes s'élevèrent de toute part , et il fut obligé de prendre la fuite pour conserver ses jours. En un moment,toute la maison du docteur Trabacchio fut en feu ; et le peuple accourut plein de joie , pour la voir se consum^er , sans porter le moindre secours. Le toit s'était
1 î6 CONTES jVOCTURNES.
déjà écroulé , les charpentes tombaieni embrasées , lorsque le peuple poussa de grands cris , en voyant le fils de Trabaccehioâgé de douze ans, paraître, une cassette sous le bras , sur une poutre de l'étage supérieur. Cette apparition ne dura qu'un instant ; il disparut presque aussitôt dans les flammes.
)) Le docteur se réjouit fort en apprenant cette nouvelle, et marcha à la mort avec beaucoup d'audace. Lorsqu'on l'attacha au poteau, il se mit à rire, et dit au bourreau qui le garrottait avec cruauté : — Prends garde, mon garçon , que ces cordes ne brûlent à tes bras. Il cria au moine qui venait l'assister : — Va- t'en loin de moi ! croistu que je sois assez sot pour mourir ici, selon votre plaisir? Mon heure n'est pas venue.
» Le bois qu'on venait d'allumer
IGNACE DENNER. 1 I7
commença à pétiller; mais à peine la flamme se fut-elle élevée jusqu'à Trabacchio, qu'elle s'abattit comme un fer de paille, et qu'un grand éclat de rire se fit entendre. Quel futTeffi^oi du peuple en apercevant le docteur Trabacchio, vêtu de son habit noir, son manteau à galons d'or sur l'épaule, sa rapière au côté, son chapeau espagnol sur l'oreille et sa cassette sous le bras, absolument tel qu'il avait coutume de se montrer dans les rues de Naples. Les cavaliers, les sbires coururent vers lui, mais il disparut. La vieille rendit son âme dans les plus horribles tourmens, en maudissant son maître> dont elle avait partagé les crimes.
» Le prétendu Ignace Denner n'était autre que le fils du docteur, qui s'était jadis sauvé par l'art infernal de son père, avec une cassette remplie de choses précieuses. Dès sa plus tendre
Îl8 COISTES NOCTURNES.
enfance, son père Tavait instruit dans les sciences occultes, et son âme avait été vouée au diable, avant même qu'il eût atteint l'âge de raison. Lorsqu'on plongea le docteur dans un cachot , l'enfant était resté dans le caveau avec les esprits maudits que son père y avait confinés, d'où il s'était échappé avec eux. Le docteur ne tarda pas à s'enfuir avec son fils dans une vieille ruine romaine, à trois journées de Naples, où il s'associa avec une bande de voleurs, et où son art lui acquit une telle influence, qu'on voulut le couronner roi de toutes les bandes qui s'étendaient en Italie, et dans l'Allemagne méridionale. Il refusa cet honneur qui fut déféré à son fils, et celui-ci se trouva, à l'âge de quinze ans, chef de tous les bandits italiens et allemands.
Toute sa vie fut une suite de cruautés -et d'abominations auxquelles il se livra
IGNACE D£]y]>r£B. 1 19
souvent en commun avec son père, qui apparaissait de temps en temps auprès de lui. Les mesures rigoureuses du roi de Naples jetèrent enfin la division dans la bande, etTrabacchio fut obligé de s'enfuir en Suisse pour se soustraire à la vengeance des siens. Là il se donna le nom d'Ignace Denner, se fit passer pour un marchand, et visita les foires et les marchés de l'Allemagne, jusqu'à ce qu'il eût rassemblé une nouvelle bande. Trabacchio avait assuré que son père vivait encore , qu'il l'avait visité dans sa prison , et lui avait promis de le sauver. La délivrance divine d'Andrès le mettait au désespoir, et lui faisait douter du pouvoir du démon , aussi promettait-il de se repentir et de mourir en bon chrétien. »
s 20 CONTES NOCTURNES.