‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 33 sur 46 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

« Il y a longues années, vivait à Naples un vieux docteur singulier, nommé Trabacchio, que l'on nommait le docteur merveilleux , à cause des eu-

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res mystérieuses et inespérées qu'il faisait. Il semblait que Tâge n'eût point d'influence sur sa personne; car son pas était rapide et sa tournure juvénile, bien que quelques-uns de ses compatriotes eussent supputé qu'il pouvait bien avoir quatre-vingts ans. Son visage était ridé d'une manière bizarre, et l'on avait peine à supporter son regard, quoique l'on prétendît qu'un coup-d'œil de lui guérissait souvent le mal le plus endurci. Il portait ordinairement par-dessus son costume noir, un grand manteau rouge , orné de galons et de tresses d'or, et il parcourait ainsi les rues de Naples , allant visiter ses malades, avec une caisse remplie de ses médicamens, sous le bras. On ne s'adressait jamais à lui que dans la plus extrême nécessité; mais il ne refusait jamais à se rendre auprès d'un malade quelque mince que

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fût ie salaire. Il eut plusieurs femmes qu'il perdit successivement;elles étaient toutesadmirablement belles, etpourla plupart des filles de la campagne. Il les enfermait et ne leur permettait d'aller à la messe, qu'accompagnées par une vieille femme d'un aspect dégoûtant.

Cette vieille était incorruptible; et toutes les tentatives des jeunes gens pour s'approcher des jolies femmes du docteur Trabacchio, furent inutiles.

Bien que le docteur se fit largement payer par les gens riches , ses revenus n'étaient nullement d'accord avec le luxe qui régnait dans sa maison. En outre, il était quelquefois généreux à l'excès; et chaque fois qu'une femme lui mourait, il avait coutume de donner un grand repas, qui lui coûtait assurément au-delà des recettes d'une année. Il avait eu de sa dernière femme, un fils qu'il enfermait égale-

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ment; personne ne parvint à le voir; seulement au repas qu'il donna à la mort de cette femme, l'enfant, âgé de trois ans, fut placé auprès de lui , et tous les convives furent émerveillés de sa beauté et de son intelligence précoce.

Dans ce repas , le docteur annonça que le désir qu'il avait toujours eu, d'avoir un fils, étant rempli , il ne se marierait plus à l'avenir. Ses richesses excessives, mais plus encore sa vie mystérieuse , les cures inouies qu'il obtenait par quelques gouttes d'élixir, et souvent par un simple attouchement, par un regard, donnèrent lieu à des bruits de toute espèce, qui se répandirent dans Naples. On tenait le docteur Trabacchio pour un alchymiste, pour un allié du diable, avec lequel on l'accusait d'avoir fait un pacte. Cette rumeur donna même lieu à une aventure singulière. Quelques

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gentilshommes qui venaient de faire un festin aux environs de Naples, troublés par les fumées du vin , avaient perdu leur route, et se trouvaient dans un lieu isolé. Un grand bruit se fit entendre devant eux, et ils virent avec effroi un grand coq, portant sur sa tête une ramure de cerf, qui s'avançait vers eux, et les regardait avec des yeux humains. Ils se rangèrent près d'une haie, le coq passa devant eux, et un homme en manteau brodé d'or, passa aussi devant eux.

— » C'est le docteur Trabacchio!

dit à voix basse l'un des gentilshommes.

» Cette vision avait dissipé leur enivrement, ils prirent courage, et suivirent le docteur avec son coq, qui laissait après lui une trace lumineuse sur laquelle ils se guidèrent. Ils virent les deux figures se diriger, en effet,

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vers la maison du docteur qui était située dans un lieu fort désert. Arrivé devant la maison, le coq s'éleva dans les airs, et alla battre des ailes devant la fenêtre du balcon qui s'ouvrit. La voix de la vieille femme se fit entendre:

— » Viens. — Viens au logis. — Le lit est chaud , et ta bien-aimée attend depuis long-temps. — Depuis longtemps!

«Alors il sembla que le docteur montât lelongd'une échel le i n visible, et qu'il passât avec le coq par la fenêtre qui se referma avec tant de fracas que toute la rue déserte en retentit. Puis tout s'effaça dans la nuit noire, et les gentilshommes restèrent pétrifiés d'horreur et d'étonnement. Cette apparition fut un motif suffisant, pour le tribunal ecclésiastique qui n'ignoraitrien,desurveiller le docteur dans le silence. On

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en vint enfin à savoir qu'il se trouvait en effet un coq rouge dans la maison du docteur, et qu'on l'entendait souvent causer et disputer avec lui, comme le font les savans sur les matières ardues.

«Le tribunal ecclésiastique se disposait à faire arrêter le docteur comme sorcier; mais le tribunal civil le prévint, et fit saisir Trabacchio au moment où il venait de visiter un malade. La vieille femme avait déjà été arrêtée; mais on ne put trouver l'enfant. Les portes de l'appartement du docteur furent scellées et fermées , et des gardes placés à toutes les issues.

» Voici les motifs qui avaient dicté cette mesure. Depuis quelque temps, plusieurs personnes considérées étaient mortes dans Naples ; et au dire des médecins , elles avaient péri par le poison. Ces événemens avaient nécessité

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beaucoup de recherches qui étaient restées inutiles, jusqu'à ce qu'enfin, un jeune homme connu pour un Ubertin et un dissipateur, dont l'oncle était mort de la sorte , avoua qu'il avait reçu le poison des mains de la vieille gouvernante du docteur Trabacchio. On épia la vieille femme, et on la surprit au moment où elle se disposait à emporter une petite cassette remplie de fioles étiquetées qui contenaient des matières vénéneuses. La vieille ne voulut rien avouer, mais lorsqu'on la menaça delà torture, elle avoua que le docteur préparait déjà depuis quelques années, le fameux poison connu sous le nom à' aquatofanna^ et que la vente secrète de cette eau avait été la source de sa richesse. Puis il n'était que trop certain qu'il était en commerce avec le diable, qui venait chez lui sous différentes formes. Cha-

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cune de ses femmes lui avait donné un enfant, sans que personne eût jamais pu le savoir: chaque fois il avait tué l'enfant, dès qu'il était parvenu à l'âge de neuf semaines ou de neuf mois; et il lui avait ouvert la poitrine pour en tirer le cœur. A chacune de ces opérations, Satan était venu, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais le pi us souvent sous celle d'une chauvesouris à figure humaine , allumant le feu parle battement de ses ailes, tandis que Trabacchio tirait du sang un spécifique qui guérissait presque tous les maux. Les femmes du docteur avaient été assassinées par lui avec tant d'art que l'œil le plus exercé n'eût pu découvrir , sur leurs cadavres, la trace d'un meurtre. La dernière seulement était morte d'une façon naturelle.

Le docteur avoua tout sans difficulté,

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et sembla se faire une joie de dérouler devant le tribunal l'horrible tableau de ses méfaits , et de l'épouvanter par le récit de son alliance avec le diable. Les prêtres dont se composait le tribunal , s'efforcèrent de ramener le docteur au repentir de ses péchés , mais celui-ci ne cessa de tourner leurs efforts en dérision. Trabacchio et la vieille furent condamnés à être brûlés.

— Pendant ce temps on avait visité la maison du docteur et mis à part toutes ses richesses , qui furent employées à grossir le fonds des hôpitaux, déduction faite des frais du procès. On ne trouva dans la bibliothèque du docteur qu'un seul livre suspect , et fort peu d'ustensiles qui pussent faire soupçonner sa profession. Un souterrain , qui par les ouvertures et les tuyaux qui en sortaient, annonça un laboratoire , résista à tous les efforts

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