‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 36 sur 46 · XIV. Il · texte numérisé non relu

XIV. Il

Le procès contre Trabacchio était arrivé à son terme, et il était condamné, ainsi que son père, à la peine du feu, qu'il devait subir prochainement.

Andrès revenait un soir de la forêt avec son fils; il était déjà près du château, lorsqu'il entendit un cri plaintif qui semblait sortir du fossé voisin. Il y courut, et aperçut un homme couvert de misérables haillons , couché dans le fossé, et qui paraissait sur le point de rendre son âme au milieu des plus affreuses douleurs. Andrès jeta son fusil et sa gibecière , et tira avec peine cet infortuné du fossé où il était plongé; mais lorsqu'il aperçut son visage, il recula avec horreur; c'était Trabacchio. Il le laissa tomber en frémissant ; mais celui-ci s'écria d'une voix sourde : Andrès, Andrès, est-ce toi? Par la miséricorde de Dieu à qui

IGNACE DENNER. 123

j'ai recommandé mon âme , aie pitié de moi ! si tu me sauves , tu sauveras une âme de la damnation éternelle; car ia mort va me saisir, et je n'ai pas encore achevé ma pénitence.

— Maudit trompeur! s'écria Andres, meurtrier de mon enfant, de ma femme, le démon t'a-t-il encore conduit ici pour me perdre ! Je n'ai rien de commun avec toi; meurs et pourris comme une charogne , infâme que tu es!

Andrès voulut le repousser dans le fossé , mais Trabacchio se mit à gémir: Andrès! veux-tu faire périr le père de ta femme, de ta Giorgina, qui prie là-haut pour moi, près du trône de Dieu!

Andrès frissonna, le nom de Giorgina exerça sur lui un effet magique; il prit Trabacchio , le chargea avec peine sur ses épaules, et l'emporta dans sa

demeure , où il le ranima par des fortifians. Bientôt Trabacchio revint de l'évanouissement dans lequel il était tombé.

Dans la nuit qui avait précédé son exécution, Trabacchio avait été saisi d'un effroi épouvantable, convaincu qu'il était que rien ne pouvait le sauver du supplice: dans son désespoir, il avait secoué avec rage les barreaux de fer de sa croisée, qui s'étaient brisés dans sa main. Un rayon d'espoir pé-^ nétra dans son âme. On l'avait enfermé dans une tour, près des fossés de la ville qui étaient desséchés; il prit la résolution de s'y précipiter, convaincu qu'il se sauverait ou qu'il périrait dalis sa chute. Il parvint à se débarrasser de ses chaînes , et exécuta son projet, Trabacchio perdit ses sens dans sa chute et ne revint à lui qu'après le lever du soleil: il vit alors qu'il était tombé sur

IGKACï: DENIM'ER. ia5

un gazon fort épais, an milieu des broussailles; mais il était entièrement brisé, et il ne put faire le moindre mouvement; des insectes de toute espèce s'établirent sur son corps à deminu, et se nourrirent de son sang, sans qu'il eût la force de les éloigner. Ainsi se passa une journée pleine d'angoisses. Ce ne fut qu'au commencement de la nuit, qu'il parvint à se traîner plus loin , et il fut assez heureux pour venir jusqu'à un endroit, où les eaux de la pluie avaient formé une petite marre, dans laquelle il put se désaltérer. Il se sentit moins faible, et gagna à grand'peine la forêt : c'est ainsi qu'il était venu jusqu'au lieu où Andrès l'avait trouvé. Ses derniers efforts avaient épuisé le reste de sa vie , et quelques minutes plus tard, Andrès l'eût trouvé mort. Sans songer à ce qu'il adviendrait si Trabacchio était découvert dans

a demeure, il eut de lui les plus grands soins, mais avec tant de précaution que personne ne put soupçonner la présence d'un étranger; son fils luimême, accoutumé à obéir aveuglément à son père, garda fidèlement le silence. Enfin , après quelques jours , Andrès demanda à Trabacchio s'il était effectivement le père de Giorgina.

— Sans doute, je le suis, répondit Trabacchio. J'enlevai un jour, dans les environs de Naples, une charmante fille qui me donna un enfant. Tu sais maintenant qu'un des grands talens de mon père consistait à composer une liqueur merveilleuse dans laquelle entrait, comme ingrédient principal, le sang pris au cœur d'un enfant âgé de neuf semaines, de neuf mois ou de neuf ans, et qui devait lui avoir été confié volontairement par ses parens.

Plus les enfans sont proches parens de

IGNACE DENNER. 1^7

Topérateur, plus cette liqueur qui rajeunit est efficace. C'est pourquoi mon père tua tous les siens , et je n'hésitai pas à lui abandonner la fille que j'avais eue de ma femme. Mais je ne sais comment celle-ci soupçonna mon dessein , elle s'enfuit et j'appris quelques années plus tard , qu'elle était morte après avoir fait élever sa fille Giorgina chez un hôtellier. J'eus connaissance de ton mariage avec Giorgina et du lieu de votre retraite. Tu peux maintenant t'expliquer tous les motifs de ma conduite. — Mais je te dois tout, Andrès,tu peux garder pour ton fils la cassette que je t'ai confiée, c'est celle de mon père que je sauvai des flammes.

— Cette cassette, dit Andres, vous a été remise par Giorgina , le jour où vous commîtes votre plus horrible meurtre.

Î28 COISTES IVOCTUBNES.

— Sans doute, répondit Trabacchio; mais sans que Giorgina le sût ellemême, cette cassette est revenue dans vos mains. Cherche seulement dans l'huis qui est placé au vestibule de la maison , tu le trouveras.

Andrès se rendit au lieu désigné et trouva en effet la cassette.

Andrès éprouvait une terreur secrète , et il ne pouvait se défendre de regretter que Trnbacchio n'eût pas été mort lorsqu'il s'était trouvé dans le fossé. Sans doute le repentir et la pénitence de Trabacchio semblaient sincères; car il passait tout son temps à lire des livres de piété , et sa seule distraction était la conversation qu'il avait de temps en temps avec le petit Georges qu'il aimait par-dessus tout. Andrès résolut cependant d'être sur ses gardes, et découvrit à la première occasion tout le mystère au comte

IGNACE DENNER. lig

de Fach , qui consentit à se taire. Ainsi se passèrent plusieurs mois. L'automne était venu , et Andrès allait plus souvent à la chasse. L'enfant restait d'ordinaire auprès de son grand-père, ainsi qu'un vieux garde qui était au courant de tout. Un soir, Andrès revenait de la chasse, lorsque le garde s'approcha de lui et lui dit : Maître, vous avez un méchant compagnon dans la maison.

Je crois, Dieu me pardonne, que le diable le vient visiter par la fenêtre, et qu'il s'en va en vapeur et en fumée. Andrès fut comme frappé d'un coup de foudre. Le vieux chasseur ajouta que depuis quelques jours, on entendait le soir des voix singulières dans la chambre de Trabacchio; et que ce jour-là même , la porte s'étant ouverte subitement, il avait cru voir une figure couverte d'un manteau rouge galonné.

Andrès courut plein de colère trouver

ï3o CONTES NOCTURNES.

ïrabacchio, et lui déclara qu'il allait le faire renfermer clans sa prison du château, s'il ne renonçait à ses manœuvres diaboliques. Trabacchiose montra fort calme, et répondit d'un ton douloureux : Ah! cher Andrès, il n'est que trop vrai que mon père , dont rheui:e n'est pas encore arrivée, me tourmente d'une manière inouïe , il veut que je me joigne de nouveau à lui, et que je renonce au salut de mon âme; mais je suis resté ferme , et j'espère qu'il ne reviendra plus. Je veux mourir en bon chrétien, réconcilié avec Dieu!

En effet le bruit cessa, mais les yeux de Trabacchio étaient souvent étincelans, et il riait quelquefois comme jadis. A la prière du soir qu'Audrès faisait avec lui, il tremblait de tous ses membres; de temps en temps un grand vent sifflait dans la chambre, faisait

IGNACE DENNER. l3l

rapidement tourner les feuillets du livre de piété , et le faisait même tomber de ses mains, puis un grand éclat de rire se faisait entendre au dehors, et des ailes noires venaient battre la croisée. Et cependant ce n'était que le vent et la pluie d'automne, ainsi que le prétendait Trabacchio, un jour que Geerges pleurait d'effroi.

— Non, s'écria Andrès, votre père maudit n'a pas cessé de communiquer avec vous. Il faut que vous partiez d'ici. Votre logement est dès long-temps préparé dans la prison du château.

Là vous ferez vos conjurations à loisir.

Trabacchio pleura amèrement, et pria Andrès au nom de tous les saints, de le souffrir dans sa maison. Georges se joignit à lui sans savoir de quoi il s'agissait.

— Restez donc encore demain , dit Andrès, je veux voir comment se pas-

î32 C02*'TES Zs"OCTL"R]yËS.

sera l'heure de la prière du soir, à mon retour de la chasse.

Le lendemain le temps fut magnifique, et Andrès se promit une belle chasse. En revenant , il eut des idées sombres , le souvenir de Giorgina et de son enfant égorgé se montra à lui sous des couleurs si vives, qu'il quitta les autres chasseurs et s'égara dans une des routes les moins fréquentées. Il se disposait à regagner la grande avenue , lorsqu'il aperçut une lumière éclatante dans les broussailles. Il s'approcha , saisi d'un singulier pressentiment, et aperçut le vieux docteur Trabacchio, couvert de son manteau galonné, sa rapière au côté , son chapeau espagnol sur l'oreille, et sa cassette sous le bras. Devant un grand feu, était étendu le petit Georges , nu et attaché sur un gril, et le fils maudit du docteur tenait le couteau levé pour l'éventrer. Andrès

IGNACE DEN3VER. l33

poussa un grand cri, mais au moment où le meurtrier se retournait , une balle partie de son fusil l'avait déjà frappé, et il tomba le crâne brisé sur le feu qui s'éteignit aussitôt. Le docteur avait disparu. Andrès courut à son fils, le détacha et courut en l'emportant vers sa maison. L'enfant n'était qu'évanoui.

Andrès voulut se convaincre de la mort de Trabacchio,il réveilla le vieux chasseur du sommeil léthargique dans lequel ce misérable l'avait sans doute plongé, et tous deux se rendirent au lieu désigné, avec une lanterne, des pioches et des cordes. Le corps de Trabacchio s'y trouvait, mais dès qu' Andrès s'approcha , il se releva à demi , et luiditd'une voix sourde :Meurtrierdu père de ta femme , les démons te poursuivront! Et il rendit son âme.

Le lendemain , Andrès se rendit chez le comte, et l'instruisit de ce qui s'était

l34 CONTES NOCTURjVES.

passé. Le comte approuva sa conduite , et fit écrire toute cette aventure dans les archives du Château. Cet effroyable événement avait tellement frappé Andrès , qu'il ne pouvait plus dormir. La nuit il entendait dans sa chambre de singulières rumeurs , et une lueur rougeâtre lui apparaissait de temps en temps, et une voix sourde murmurait : — Te voilà maître. — Tu as le trésor. — Il est à toi !

Il semblait à Andrès qu'un sentiment de bien-être inconnu , et une volupté singulière s'emparaient de lui a ces paroles , mais dès que l'aurore paraissait , il se mettait à prier Dieu , et à le supplier d'éclairer son âme.

Un jour après sa prière , il s'écria : Je sais maintenant comment bannir le tentateur et gagner mon salut!

A ces mots , il ail A chercher la cassette de Trabacchio, et courut la jeter;

IGNACE DENNER. l35

sans l'ouvrir , dans un gouffre profond. Dès ce moment , Andrès jouit d'un calme , que nul esprit malin ne vint plus troubler.

FIN D IGNACE DENNER.

Page 1